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Comment se développe chez l’enfant la notion de corps propre

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Comment se développe chez l'enfant la notion du corps propre
written by Henri Wallon
1931



  • Comment se développe chez l'enfant la notion du corps propre

Etudier par quels degrés l'enfant parvient à réaliser une notion suffisamment cohérente et unifiée de son être physique, c'est, en même temps que poser un problème particulier de psychogenèse, montrer la complexité réelle d'une notion couramment utilisée en psychologie et en psychopathologie comme une sorte d'élément primitif ou de facteur ultime, que l'analyse n'aurait pas à dépasser et qui pourrait servir à expliquer certaines variations de la conscience, simplement en lui supposant des variations correspondantes.

La nécessité, généralement incontestée, de reconnaître aux faits de la vie psychique des corrélations organiques fait souvent, en effet, donner comme substrat au sentiment de personnalité la sensibilité du corps propre, ou cénesthésie. Qu'à deux moments ou à deux périodes de son existence un individu ait peine à se reconnaître comme le même, c'est la cénesthésie qui a changé ; et cette explication commode a sans doute contribué pour beaucoup, naguère, à accréditer, la suggestion aidant, les cas aujourd'hui introuvables de double ou triple personnalité.

Dans les délires d'influence, qui donnent au malade l'impression d'être sans frontières vis-à-vis d'autrui, de telle sorte qu'il croit tour à tour ses actes, ses paroles, ses pensées perçues ou imposées par d'autres, les formes de cette illusion qui sont usuellement regardées comme fondamentales, bien que les plus particulières et souvent les plus tard venues cliniquement, sont celles qu'il paraît possible d'attribuer, comme à leur cause essentielle, à des troubles cénesthiques et sensoriels. Voix dans le ventre, dans la poitrine, dans la tête, et d'aventure dans les oreilles. Soi-disant hallucinations cénesthésiques ou auditives. Alors qu'un trouble primitif de la sensibilité devrait avoir pour premier caractère une localisation, un siège, sinon toujours parfaitement circonscrit, du moins suffisamment constant, bien loin de là, il arrive que les mêmes voix soient situées successivement dans le ventre ou dans la tête. Et, pour quelques malades qui affirment les avoir entendues, comme de juste, par les oreilles, tout clinicien connaît les hésitations, réticences et contradictions de la plupart, s'il s'agit de leur faire véritablement assimiler ces voix à des voix naturelles, de siège auriculaire et d'origine extérieure. Mais le besoin, qui paraît si impérieux chez tous, de donner à leur trouble une expression spatiale et de le situer, avec une réussite d'ailleurs très variable, dans leur corps ou dans le monde extérieur, est bien une preuve que ces localisations et leur cortège sensoriel sont un aboutissement ou une simple rencontre, plutôt qu'un point de départ ou une cause. Ce que donne l'observation, débarrassée du préjugé sensualiste, c'est strictement, avec cette tendance à localiser les états de conscience quelque part, l'impuissance à maintenir la distinction de l'actif et du passif, du moi et d'autrui. Des troubles, par conséquent, qui sont bien en deçà du simple plan de la cénesthésie.

C'est encore par une altération de la cénesthésie que sont communément expliquées les idées de négation corporelle, d'énormité et d'immortalité, sans qu'il y ait de cette altération d'autre preuve que ces idées elles-mêmes. Est-il d'ailleurs possible d'imaginer une cénesthésie à leur mesure? Et ces idées monstrueuses ne sont-elles pas plutôt l'expression, au delà de toute limite imaginable, de l'angoisse éperdue et sans mesure qui toujours leur est synchrone (1) ?

Abolition ou obtusion de la cénesthésie, dit-on souvent aussi, pour rendre compte des mauvais traitements ou des mutilations que peuvent s'infliger à eux-mêmes l'idiot et le dément. Mais leur prétendue insensibilité ne serait jamais qu'une condition purement négative de non-empêchement et ne suffirait pas à rendre compte du goût qu'ils ont à exercer des sévices sur eux-mêmes. Pour l'idiot, son acharnement à se frapper ou à se mordre coïncide toujours, au contraire, avec une activité très différenciée, bien que monotone, qui paraît ne pouvoir être réglée ou suscitée que par des nuances souvent très fines d'impressions cénesthésiques ou sensorielles (1). Ce que traduisent les coups ou les caresses qu'il se donne, c'est, je l'ai montré, le conflit, chez lui persistant et à son paroxysme, entre deux systèmes de sensibilité et de réactions, dont à l'état normal l'un réduit l'autre : le système des relations avec l'extérieur et le système des ébranlements intimes. Leur concurrence, en s'exaspérant, fait que les spasmes, manifestation combinée de la sensibilité et des réactions subjectives, ne se laissent plus réduire sinon par des excitations périphériques graduellement plus intenses. Et c'est ce qui s'observe, en dehors de l'idiotie, dans les crises émotives où la sensibilité organique et affective tend à l'emporter sur l'autre (2). Au sommet de la colère ou du désespoir on voit des enfants et même des adultes se frapper, se tordre les mains, se mordre, s'arracher les cheveux. Quant au dément, bien des réactions partielles, bien des fantaisies hypocondriaques montrent que la cause de ses automutilations n'est pas son insensibilité cénesthésique. Ce qui semble les favoriser, quel qu'en soit le motif occasionnel, c'est la dissolution de cet ensemble cohérent et coordonné qu'une activité adulte et normale tend à constituer et à reconstituer sans cesse à l'égard, non seulement de ses buts extérieurs, mais aussi de l'être intime, condition de leur réussite. Au pouvoir de réalisation mentale se substitue l'émiettement des automatismes et des sensibilités, émiettement dans la durée comme dans l'espace, reproduisant ce qui peut s'observer chez le tout petit enfant, mais avec les conséquences beaucoup plus graves qu'entraînent les occasions, les habitudes, les mécanismes d'activité propres à l'âge adulte.

  • (1) H. W. - Psychologie pathologique, Alcan, 1926, p. 58.
  • (1) H. W. - L'Enfant turbulent. Alcan, 1925, p. 104 sqq.
  • (2) H. W - Le comportement émotionnel, Revue des Cours et Conférences, 28 février et 30 mars 1930, pp. 329-546, 702-712.

Au lieu que l'impression subie ou la velléité naissante suscitent la réponse où se totalisent les intérêts et les possibilités du moment, il se produit des court-circuits souvent baroques. La souffrance ressentie reste comme .étrangère à l'automatisme qui en est la cause. Elle peut même indirectement contribuer à l'entretenir par l'ébranlement indifférencié qu'elle diffuse autour d'elle.

Pour jouer les rôles qui lui sont si facilement attribués, ces exemples montrent que la cénesthésie devait être considérée comme tout autre chose qu'une sensibilité élémentaire et brute. Mais elle n'est même pas réellement envisagée comme telle par ceux qui l'utilisent. Faite pour donner l'illusion, sous le couvert d'un mot commode, d'introduire dans les problèmes de psychologie la considération de l'organisme, elle est en fait le simple reflet des notions auxquelles elle est censée servir de support et ne saurait donc absolument rien y ajouter. Ignorante des études qui ont pu être entreprises sur la sensibilité intéro- et proprioceptive, sur la sensibilité protopathique, sur les rapports de la sensibilité et des états affectifs, sur les écarts de vitesse nerveuse entre les diverses formes de sensibilité (1), elle reste, sous sa forme globale, la conscience du corps, c'est-à-dire une simple spécialisation de la conscience telle que la peut définir l'introspection. Elle consiste dans l'application du sens intime à l'organisme, dont elle serait la représentation immédiate ; et cette représentation en exprimerait l'essentielle, l'efficace réalité.

C'est donc toujours, non seulement réduire le domaine de la psychologie à celui de la conscience, mais vouloir, par une sorte d'illusion animiste, expliquer la conscience par la conscience, mettre la cause dans les effets eux-mêmes. Bien inutilement. Quels que soient les subterfuges employés, décomposition du tout en images particulières et de catégories diverses, puis recomposition par des artifices ou mécanismes variables, le résultat ne peut, en définitive, rien donner de plus que les données initiales. Pur jeu verbal ou, tout au plus, d'analyse conceptuelle, enfermé en lui-même et sans contact avec les actions, rencontres et conséquences du réel.

Le remède à ce que peuvent avoir d'immobilisant pour la vie psychique sa réduction à des aperceptions en quelque sorte statiques et leur fragmentation en images également inertes a été cherché, mais vainement, dans l'affirmation de son dynamisme global ou dans sa fragmentation en dynamismes partiels, en tendances de diverse nature. Car ce n'est là rien ajouter d'autre à leur définition, sinon que le temps et le devenir sont nécessaires à la révélation de leur contenu. Sans doute n'est-il plus alors donné qu'en puissance, au lieu d'être explicitement saisissable d'emblée, mais il n'en est pas moins une donnée définitive d'emblée, dans la mesure du moins où le devenir invoqué est un devenir particulier, le devenir de quelque chose. Mettre sous forme progressive l'explication de l'effet par lui-même, ce n'est pas changer beaucoup à l'explication.

Entre autres objets, l'étude du psychisme peut se proposer de connaître l'origine ou le rôle de ce qui prend formule consciente et s'offre ainsi à l'introspection. Mais il n'y a là, pour elle, que des faits parmi les faits et non des principes d'explication. Au lieu, par suite, d'accorder aux impressions

(1) Sherrington, Head, H. Wallon, H. Piéron.

et notions de conscience le pouvoir de révéler à chacun ce qui se passe, non seulement en lui-même, mais chez autrui, et de leur attribuer ainsi une signification stable et universelle, le psychologue ne les envisagera jamais à l'état pur et pour elles-mêmes, mais il les interprétera dans leurs manifestations actuelles, c'est-à-dire dans leur façon concrète de se manifester, et dans leurs rapports avec les possibilités que leur offrent à ce moment-là le sujet ou les circonstances. C'est la seule méthode qui permette d'éviter les fausses assimilations, les anachronismes et qui puisse faire découvrir, sous les aspects ou les formules conventionnels de la vie psychique, ses vrais moyens de réalisation. Rien ne peut, à cet égard, être fertile, en erreurs ou en enseignements comme la psychologie de l'enfant. Confondre ou distinguer les étapes qui séparent ses façons de réagir et de penser de celles que s'attribue l'adulte, c'est ou prolonger les illusions de la psychologie introspective par la plus truquée des perspectives ou reconnaître plan par plan les fonctions qui ont dû successivement intervenir et s'intégrer les unes aux autres pour aboutir à ces unités supérieures de la vie consciente ou de la vie psychique, dont nous sommes souvent tentés de prendre l'unité actuelle pour une simplicité essentielle et primitive. Il importe donc, en étudiant l'enfant, de confronter entre elles ses manifestations d'activité, de manière à leur donner leur vraie signification en reconnaissant d'âge en âge quelles sont ses possibilités fonctionnelles.

De même que la notion du moi psychique implique, avec une suffisante organisation des réactions soit simultanées soit successives et de leurs motifs intimes ou externes, l'opposition plus ou moins latente et virtuelle à sa propre personnalité de personnalités étrangères, pour le moi corporel, sa notion ne se borne pas à l'intuition, même suffisamment coordonnée, des organes et de leur activité : elle exige que la distinction se fasse entre ce qui doit être rapporté au monde extérieur en regard de ce qui peut être attribué au corps propre et considéré comme le définissant sous ses différents aspects. Une condition indispensable, sinon automatiquement suffisante, c'est donc que la liaison soit possible entre l'activité qui est tournée vers le monde extérieur et celle qui se rapporte plus immédiatement aux besoins et aux attitudes du corps. Or l'état du système nerveux à la naissance s'y oppose, suivant les constatations de l'anatomiste C. von Monakow. Entre les deux, pas d'intégration fonctionnelle tant que ne se sont pas myélinisées les fibres nerveuses du système vestibulaire, du noyau ventral, du corps trapézoïde, de l'olive supérieure, des noyaux moteurs. La soudure ne commence à se faire qu'après le troisième mois, elle se poursuit jusqu'au sixième et n'est pas achevée avant le douzième.

Pour commencer, il y a donc dissociation entre les différents domaines fonctionnels : le domaine intéroceptif qui est celui de la sensibilité viscérale, le domaine proprioceptif qui comprend les sensations liées à l'équilibre, aux attitudes, aux mouvements, et le domaine extéroceptif ou celui de la sensibilité tournée vers les excitations d'origine extérieure. Entre eux l'écart chronologique que traduisent leurs manifestations est considérable. Les fonctions intéroceptives sont les plus précoces, les fonctions extéroceptives les plus tardives.

De toutes les manifestations organiques ce sont celles en rapport avec le tube digestif et l'alimentation qui semblent avoir le plus de concomitants dans le développement psychique de l'enfant. Le coeur bat dès la période foetale, et, si son rythme, son rôle se modifient à la naissance, si dans tout le cours de l'existence son activité est perpétuellement influencée par les péripéties de la vie organique et psychique, s'il est l'origine de sensations souvent violentes, ses fonctions ne sont pourtant pas directement un motif d'activité. Mêmes remarques pour les fonctions vaso-motrices.

La respiration commence avec la vie extra-utérine ; elle en est le premier événement. Le réflexe de refroidissement périphérique qui aboutit à la première inspiration est suivi, dès les premières minutes, par d'autres réflexes ou réactions qui ont leur point de départ ou leur siège dans l'arbre respiratoire : éternuements, cris et même bâillement; si du moins, conformément à l'opinion courante, le bâillement est bien une simple modification respiratoire ; je le rattacherais plutôt, par l'intermédiaire de retirement, à la sensibilité articulaire et aux réactions toniques, c'est-à-dire au domaine proprioceptif. Il n'y a pas révélateur des alternatives par lesquelles passe l'activité psychique plus sensible que les variations respiratoires (2). Elles n'obéissent pas, comme la circulation, à des commandes purement réflexes ou automatiques ; elles sont aussi sous la dépendance directe de la volonté. Si elles tiennent une place de premier plan dans les automatismes de l'émotion : rire, sanglots, soupirs, c'est aussi d'elles que sont issus le chant et la parole, activités pleines d'automatismes sans doute, mais d'origine mentale et perpétuellement soumises au contrôle mental. Les impressions respiratoires pénètrent de bien des manières la sensibilité psychique. L'assimilation que fait Freud de l'angoisse au retour des impressions qui furent liées à la première inspiration du nouveau-né n'a, sans doute, que la valeur d'un mythe ; mais la vérité de ce mythe c'est l'altération respiratoire qui signale tout événement de la vie ou de l'activité psychiques. Pourtant lorsque la respiration devient pour elle-même un motif d'activité, cette occupation, qui est assez précoce chez le petit enfant et parfois extrêmement diversifiée, répond moins à des appétits organiques ou affectifs qu'à une gymnastique très spécialisée, qui va pouvoir fournir au langage ses mécanismes sensori-moteurs.

Les premiers réflexes alimentaires ne retardent guère sur les réflexes respiratoires. Au cours de l'accouchement, alors que seule encore la tête du nouveau-né était sortie, Preyer a pu obtenir, par excitation des lèvres, un réflexe de succion. Succion et déglutition s'apparentent par la forme, par l'enchaînement, par l'étroite et précise coordination de leurs mouvements, au péristaltisme oesophagien, gastrique, intestinal et n'en diffèrent que par leur siège périphérique et leur plus grande différenciation. Mais c'est là une particularité de grande conséquence. Ayant à ouvrir ou fermer le tube digestif, l'activité buccale développe et affine ses connexions, ses mécanismes, ses aptitudes discriminatives. Elle devient une sorte d'intermédiaire entre les besoins de l'organisme et le milieu extérieur. Dans les premiers temps, le seul réflexe de défense alimentaire est la régurgitation. Au bout d'un mois,

  • (1) H. W. Le comportement fonctionnel du nourrisson, Revue des Cours et Conférences, 15 février 1930, p. 411.
  • (2) Benussi. La suggestione e l'ipnosi, Bologne, N. Zanichelli, 1923, p. 58 sqq.

la réaction devient préventive et se transporte sur le devant de la bouche. Sous l'influence de la satiété, d'un malaise digestif, la pointe de la langue frappe contre le mamelon ou la tétine, les lèvres repoussent et crachent. Après le deuxième mois, la faim peut, en dehors de toute excitation locale, provoquer des mouvements de succion. Avec la poussée dentaire apparaît la tendance à mordre. A un an, quand la soudure de Monakow s'est faite, l'enfant est capable de prendre spontanément sa nourriture.

Dans les premières semaines de son existence, il est, en tétant, tout absorbé par les mouvements de sa bouche et de son pharynx, paupières closes, poings légèrement fermés, avant-bras fléchis. Pendant le deuxième mois, il ouvre déjà largement les yeux. Après le quatrième, il sourit à sa nourrice, tourne la tête vers une personne proche, s'interrompt pour une faible stimulation auditive ou visuelle. Les excitations extéroceptives peuvent déjà disputer son attention à ses fonctions intéroceptives. Mais bientôt les organes intéroceptifs vont servir d'organes extéroceptifs, le monde extérieur prenant une importance graduellement plus grande pour l'enfant, à mesure que des connexions s'établissent entre ces deux domaines de son activité. Portant tout ce qu'il saisit à sa bouche, comme à la région de son corps dont la sensibilité est le plus en éveil, il apprend à distinguer les choses entre elles. C'est ce que W. Stern appelle la période de l'espace buccal. Espace qu'il ne faut évidemment pas entendre au sens de l'espace homogène et en quelque sorte indépendant des choses, dans lequel nous avons appris à les distribuer et à les ordonner, mais comme le système le plus précis de références qui permette à un enfant de cet âge d'attribuer aux choses leurs qualités de volume et de forme. La sensibilité de la langue et des lèvres, ayant à régler leur délicat modelage sur le mammelon et sur le jet lacté, le degré de leur pression, la suite de leurs contractions, est en effet, dès la naissance, des plus différenciées et des plus minutieusement coordonnées. Mais, pour ajouter au contrôle de l'automatisme des fonctions d'investigation, il faut que, par des connexions nouvelles, elle se soit transposée du système intéroceptif vers le système extéroceptif.

C'est autour d'un an que, s'intégrant à l'ensemble, la sensibilité urinaire permet à l'enfant de contrôler ses mictions. Mais elle ne les met pas, chez l'homme, comme chez le chien par exemple, sous l'étroite et visible dépendance de certains facteurs psychiques comme l'odorat. La dépendance est, sans doute, plus souple et moins exclusive. Elle paraît aussi intervenir moins profondément dans sa vie affective. Il n'y a peut-être là, d'ailleurs, qu'une apparence, due simplement à l'éducation et à la décence. L'intérêt secret que l'adulte peut prendre à ses fonctions urinaires, les satisfactions ou le malaise qu'elles peuvent lui causer s'extériorisent volontiers chez l'enfant. Sans doute il peut s'y mêler, par initiation réciproque ou par découverte personnelle, un certain appoint de curiosité et de jouissance sexuelles. Et l'association peut rester durable. Mais ces plaisirs écartés, l'impatience urinaire est fréquente dans la vie psychique de l'enfant. Elle n'est qu'un prétexte lorsqu'il trépigne pour se soustraire à une contrainte qui le tient écarté de l'occupation souhaitée. Car elle accompagne d'habitude ses moments de grande stimulation, d'attente ou d'angoisse. Quant à l'intérêt qu'il prend souvent au jet de son urine ou même à son urine récoltée dans un vase, ce sont des manifestations qui traduisent plutôt les sentiments élémentaires et confus de puissance fonctionnelle, de création, «d'appartenance» (1) dont l'enfance, comme d'ailleurs l'involution sénile et le simple état de distraction en fournissent tant d'exemples à l'occasion des actes organiques, des fonctions naturelles, des déjections et déchets corporels. Effacement de distinctions, qui se feront plus tard dans le sensorium commune, ou qui se sont abolies, entre le corps propre et ce qui s'y rattache par quelque lien sensible, entre l'existence et l'action, entre les différentes formes de l'activité, organique, psychique ou extérieure. Mais ces effets divers, liés à la sensibilité urinaire, sont relativement complexes, tardifs et s'étendent sur plusieurs années de la première enfance.

La sensibilité proprioceptive contribue pour une part éminente à constituer la notion du corps propre. Ses premières manifestations sont contemporaines de la naissance et remontent même à la période foetale. Elle est en rapport avec un système de fonctions qui ont suivi le développement de l'activité motrice depuis son état le plus archaïque jusqu'à ses possibilités actuelles, et qui répondent à la solidarité intersegmentaire de l'organisme dans le mouvement et dans la station, à son unité dynamique dans l'action, statique vis-à-vis des forces extérieures. Ainsi se sont graduellement superposés des mécanismes, depuis les plus rigides dans leur exécution et dans leurs conditions jusqu'aux plus diversifiés et aux plus mobiles, les derniers venus ayant le pouvoir de suspendre l'action de ceux qui les ont précédés. A la naissance certains ont déjà perdu toute autonomie et ne peuvent plus être mis en action directement et isolément. D'autres n'apparaissent que dans le cours des premiers mois et même des premières années. Tous consistent en systèmes synergiques de mouvements et d'attitudes, c'est-à-dire constitués de telle sorte que le déplacement effectué par une partie du corps et les résistances rencontrées provoquent dans le reste du corps les attitudes et mouvements qui peuvent le mieux maintenir l'équilibre général et concourir à l'action poursuivie. C'est d'eux que dépend la double condition assignée par Monakow au mouvement : unité et cohésion dans l'espace, juste distribution et continuité dans le temps. Elle intéresse, à travers l'activité musculaire, la tenue de l'activité psychique (1).

Parmi les synergies qui ont déjà perdu leur autonomie au moment de la naissance, Magnus et Kleijn ont su identifier celles qu'ils ont classées sous le nom de réflexes cervicaux et de réflexes labyrinthiques. Ils les ont mis en évidence chez l'animal par une section de l'encéphale, qui les soustrait au contrôle des centres où s'opère leur intégration à des actions d'un type supérieur. Ces réflexes ont été rencontrés exceptionnellement chez l'homme, dans le cas de lésions ayant réalisé une semblable amputation des centres qui sont superposés à leurs centres d'origine. Ils s'obtiennent normalement durant une certaine période du développement foetal. Les réflexes cervicaux ont leur point de départ dans la sensibilité articulaire des vertèbres cervicales, lorsque le pivotement de la tête en change la position réciproque. Ils ont pour effet de mettre les segments sous-jacents, en particulier les membres supérieurs, dans une attitude déterminée, qui est inverse pour les deux bras et qui se renverse si la tête pivote en sens inverse. Liés à des rapports de

(1) Lévy-Bruhl.

(1) H. W. L'Enfant turbulent, P. II, ch. Ier, Syndrome d'asynergie motrice et mentale.

l'organisme avec lui-même, ils sont de type archaïque et destinés à être absorbés dans les systèmes de réactions qui, se superposant entre eux, s'orientent progressivement vers le milieu extérieur, de manière à répondre avec une appropriation croissante à ses excitations différenciées. Ils montrent, en même temps que l'origine intersegmentaire de la sensibilité proprioceptive, la prépondérance prise par le segment céphalique, dont les déplacements commandent ceux des autres segments. Avec les réflexes labyrinthiques, ce sont encore des systèmes invariables d'attitudes qui sont provoqués chacun par une excitation déterminée. Mais le siège de ces excitations est un organe spécial, qui s'est différencié dans le crâne, et ces excitations traduisent les changements de position que prend l'organisme par rapport à la pesanteur, et non plus par rapport à lui-même.

D'autres synergies, qui sont en rapport avec des excitations venues du monde extérieur et non de l'organisme lui-même, au lieu d'être dès la naissance dépouillées de leur individualité, ne font leur apparition que dans le cours des premières semaines ou des premiers mois. Au septième jour, les globes oculaires n'ont pas encore leurs mouvements conjugués avec ceux de la tête (1) ; au douzième, ils s'abaissent plus vite que les paupières, et il faut attendre jusqu'à la dixième semaine pour constater un synchronisme parfait ; durant les deux premières semaines leurs déplacements sont asymétriques, et le strabisme intermittent ne disparaît complètement que dans le cours du deuxième ou du troisième mois ; les paupières commencent à s'ouvrir simultanément le onzième jour, mais durant le premier mois leur ouverture peut rester inégale ; le plissement du front accompagnant l'élévation du regard n'apparaît que passé trois mois, et une coordination parfaite entre les mouvements des yeux, des paupières et du front ne se réalise qu'à neuf mois. A ces progrès sont nécessairement liés ceux d'une prospection exacte, rapide, étendue, stable et bien réglée.

En même temps que se constituent les synergies partielles, mais plus graduellement encore, vont se développer les synergies généralisées auxquelles se ramène l'équilibre du corps. C'est au cervelet qu'est dévolue leur régulation. Dans les premiers jours et les premières semaines, il arrive bien que l'enfant, posé la face contre l'oreiller, puisse détourner le visage pour respirer (1) ; qu'il le déplace sur le sein de sa nourrice jusqu'à ce que ses lèvres atteignent le mamelon ; que sa tête ait des gestes d'évitement. Mais c'est seulement entre le premier et le second mois qu'il commence à la dresser vers la poitrine de sa mère (2), entre deux et trois mois qu'il la lève, étant en décubitus ventral. Entre la onzième et la seizième semaine, la tête, jusque-là pendillante, commence à se fixer en position droite, d'abord pour quelques instants seulement, puis petit à petit de façon durable (Ch. B.). Pour certains enfants, il faut même attendre jusqu'au cinquième ou au sixième mois (Pr.). Entre quatre et dix mois se produisent avec un succès croissant les efforts pour s'asseoir, pour modifier, en se retournant, une position incommode (Pr.).

(1) Preyer. L'Ame de l'enfant, trad. Varigny, Paris, Alcan, 1887.

(1) Mary Gray Blanton. Psych Rev., XXIV, 6, 1917, 456-483.

(2) Charlotte Bühler. Soziologische u. psychologische Studien iiber das erste Lebensjahr, Jena, Fischer, 1927.

Cette marge de six mois est grande ; mais les fonctions d'équilibre sont de celles dont le développement a la rapidité la plus variable d'un sujet à l'autre ; il a été incontestablement lent chez l'enfant de Preyer. Un enfant robuste et dont les fonctions cérébelleuses ne présentent pas de retard sait vers cinq mois s'étayer sur les deux mains (Ch. B.), à cinq ou six mois se tenir assis (Heyf elder), changer une position dorsale en position latérale ou droite et un peu plus tard une position dorsale en ventrale ou réciproquement (Ch. B.). A partir de ce moment, entre huit et neuf mois, s'annoncent les premières tentatives de locomotion. Leurs composantes d'abord : se tourner, s'asseoir, se dresser sur ses pieds, mais en s'accrochant des deux mains. Puis insensiblement des tentatives pour glisser sur le derrière, pour ramper et enfin pour marcher à quatre pattes. L'enfant peut alors commencer à faire des rétablissements pour mieux voir ce qui l'intéresse. Entre neuf et dix mois il lui arrive de se tenir debout tout seul, d'essayer quelques pas, mais à condition d'être soutenu. La marche debout n'est possible, suivant les enfants, qu'à des dates très variables, qui peuvent s'échelonner entre dix et dix-huit mois. La rapidité de ses progrès, ses procédés d'équilibre, sa stabilité, sa vitesse, son rythme présentent de grandes différences individuelles. Et cette diversité se retrouve dans tous les domaines où interviennent les fonctions de synergie posturale et motrice, c'est-à-dire dans ce qui sert de support, non seulement à l'activité motrice, mais aussi à l'activité sensorielle et psychique.

L'importance, à cet égard, des aptitudes synergiques s'annonce dès les premiers efforts d'équilibre qui s'imposent à l'enfant. Mme Bühler a constaté (1) qu'à dix semaines, s'il est mis en position assise ou si seulement sa tête est maintenue droite, même en position commode, son regard devient errant et ne sait plus rien voir. Cette impuissance persiste tant qu'il n'est pas maître de son équilibre. Cinq ou six semaines plus tard, il peut, couché, retirer la serviette posée sur son visage, mais n'en est plus capable assis. A cinq ou six mois encore, placé vis-à-vis d'un autre enfant, il fait des gestes vers lui s'il est couché, mais assis, il devient insensible à sa présence. Est-ce simplement, comme elle suppose, impuissance de l'enfant à se partager entre deux occupations quelconques ? Mais l'équilibre en est une qui accompagne nécessairement et essentiellement toutes les autres, sauf le cas du sommeil et celui aussi du décubitus avec résolution complète des muscles, où fatalement la pensée se dissout en songerie. Rien ne peut, comme les défaillances momentanées de l'équilibre, suspendre totalement l'activité psychique (2) : vertiges d'origine diverse ; abolition du tonus musculaire, sous l'influence de la peur par exemple ; secousses labyrinthiques ou encore obstacle aux réactions d'équilibre par suite des circonstances extérieures : dérobement des points d'appui, chute ou projection dans l'espace, accidents de montagne, de cheval ou d'auto. A violence égale ou très supérieure, d'autres atteintes de l'organisme, même soudaines, mais qui ne mettent pas l'équilibre en jeu, n'entraînent pas non plus cette brusque suppression de toute possibilité motrice et mentale. Au sentiment habituel de son insuffisance se lie un état latent d'angoisse qui se traduit par des phobies.

  • (1) Loc. cit.
  • (2) H. W. Psychologie pathologique, p. 85 sqq.

A son insuffisance réelle, une inaptitude d'adaptation exacte, régulière et continue aux objets de l'activité qui se traduit par des trous et des erreurs dans l'effort sous toutes ses formes : motrice, sensorielle et mentale (1).

La dépendance où l'équilibre tient le mouvement se comprend aisément. Il lui assure à chaque instant de son exécution le point d'appui nécessaire. Ce point d'appui doit pouvoir proportionner sa résistance aux résistances rencontrées ; faute de quoi il est disloqué, renversé ou laisse le mouvement sans force. Il doit pouvoir s'étendre à des segments nouveaux du corps et les fixer en position voulue, à mesure que le mouvement devenant plus minutieux, se limite davantage aux extrémités des membres ; sinon il lui interdit d'être précis, libre, souple et ferme. Il doit au contraire, si le mouvement intéresse le corps entier, comme dans la course ou dans le bond, faire place à toute la suite d'attitudes compensatrices et de mouvements qui permettent de retrouver l'équilibre au contact du sol. En réalité, même sous son aspect rigide de point d'appui, l'équilibre n'est qu'un système incessamment modifiable de réactions compensatrices, qui semblent à tout instant modeler l'organisme sur les forces opposées du monde extérieur et sur les objets de l'activité motrice.

Les synergies nombreuses que les sens mettent en jeu pour s'accommoder à leurs objets, les transformations et agencements successifs qu'exigent d'elles les besoins de l'investigation sont une activité exactement de même ordre, qui met en jeu des attitudes et, dans les appareils accommodateurs, la fonction plastique des muscles, tout comme les attitudes des muscles locomoteurs. Malgré l'extrême différenciation de ses organes et l'individualisation de ses centres, il n'est donc pas surprenant que l'activité sensorielle participe aux mêmes causes de fléchissement ou d'insuffisance que la fonction des attitudes et de l'équilibre. Leur manque simultané de sûreté et de résistance dans la neurasthénie en est un exemple, de même que la discontinuité de leur action et leurs défaillances chez l'enfant asynergique.

Entre l'activité psychique enfin et les fonctions d'accommodation musculaire la concordance est semblable. Leurs désordres sont également simultanés. Mêmes irrégularités dans l'ajustement et le débit de l'effort. Mêmes à-coups et mêmes trous dans le rendement. Même défaut de cohésion dans l'espace et dans le temps. A ce que Rossolimo appelait tonus psychique répond bien une régulation organique. Et cette régulation de son activité par l'organisme lui-même relève des fonctions proprioceptives. Sans leur intervention, pas d'unité stable dans l'action, ni dans les formules qui lui répondent au physique et au moral : le sentiment immédiat du corps propre et de la personnalité.

Les réactions à des impressions proprioceptives sont des tout premiers moments de la vie. C'est d'impressions se produisant dans l'appareil vestibulaire que résultent, selon Magnus, les premiers mouvements d'orientation des yeux. Leur pouvoir est le seul qui puisse se mesurer, chez le nouveau-né, avec celui de la faim. Ses cris s'apaisent s'il est bercé latéralement ou balancé de haut en bas, en position verticale ou horizontale. Impressions encore toutes passives.

(1) H. W. L'Enfant turbulent, P. H., ch. Ier.

Mais bientôt, dans la tiédeur de son bain ou libéré de ses langes, il se livre à des gesticulations et à des soubresauts, puis à des explosions vocales et à des gazouillements dont l'origine est manifestement une sensibilité qu'ils satisfont et qui devient l'origine de la joie (1). Vers cinq mois, cette exultation motrice se produit à propos de tout ce qui semble un succès à l'enfant, par exemple lorsqu'il lui arrive pour la première fois de pouvoir suivre des yeux un objet qui se déplace. A sept mois, il opère entre tous ces mouvements et leurs sièges une sorte de discrimination et de repérage. L'agitation cesse d'être complètement diffuse et les différentes parties du corps d'y intervenir au hasard ou par simple impulsivité motrice. A propos du même acte l'enfant use alternativement de ses deux mains ou de ses deux pieds, comme s'il découvrait la bilatéralité du corps et, complémentairement, l'unité de ses parties, capables à volonté d'exécuter le même acte. C'est ainsi qu'il fait à plusieurs reprises passer sa jambe d'une main dans l'autre ; qu'il porte un lange à sa bouche alternativement de la main droite et de la main gauche ; ou même qu'il frappe un objet suspendu tour à tour de la main droite et de la main gauche (Ch. B.). Ces jeux se répètent et se diversifient durant plusieurs semaines. Pendant un temps, stéréotypie fréquente chez l'idiot, il a pour occupation de regarder tantôt d'un oeil et tantôt de l'autre, sans doute intéressé par les ressemblances et les différences simultanément éprouvées dans le champ de ses impressions visuelles et de ses impressions musculaires (neuf mois). Dès lors ses exercices vont bifurquer, les uns tournés vers la reconnaissance du corps propre et les autres vers les effets extérieurs de son activité.

La sensibilité extéroceptive, qui seule peut donner l'ensemble des impressions opposables, comme monde extérieur, au corps propre, commence par ne susciter que des effets sans rapport avec le monde extérieur. Aux excitations sensorielles ou périphériques répondent, dans les deux premières semaines, soit des réflexes locaux, isolés et élémentaires, soit des réactions qui appartiennent, non à la vie de relation, mais exclusivement à celle de l'organisme. Sans doute, la lumière retient le regard du nouveau-né, mais il ne semble pouvoir se détourner d'une tache claire vers une autre que vers le quatorzième jour, ni accompagner un objet en déplacement lent que vers le vingt-troisième, et il faut attendre une période très ultérieure, la huitième semaine, pour que l'enfant sache suivre un objet mobile avec suffisamment de rapidité, de précision et une mine satisfaite ou attentive. Le réflexe palpébral de protection oculaire ne se produit pas encore dans les premières semaines à moins que la clarté ne soit intense ou que le doigt n'arrive au contact des cils et de la cornée. La réaction au bruit n'est pas auditive ; c'est le sursaut, qui appartient au domaine proprioceptif. La sensibilité au contact semble, de toutes les sensibilités périphériques, la plus précoce. Mais elle est encore obtuse et ne provoque pas de réaction chez l'enfant en train de téter. De toutes les sensibilités qui en réalité la composent, elle ne manifeste que les plus organiques, les plus affectives, à l'exclusion de celles qui établissent une discrimination entre la qualité des excitations et qui sont davantage tournées vers la connaissance du monde extérieur. La sensibilité à la piqûre, qui est de ces dernières, manque durant les huit premiers jours.

(1) H. W. Les sources et les formes de l'émotion, Revue des Cours et Conférences, 30 juin 1930, p. 549-560.

Les réactions consécutives à un contact ne sont pas orientées, elles se propagent de façon diffuse en ébranlements et en gestes sans objet au lieu de se localiser et de s'ordonner en réponse appropriée (Pr.)- C'est dans la vie proprioceptive et affective qu'elles ont leur raison d'être et non dans l'activité de relation (1). Parfois elles se produisent à distance et isolées : à l'attouchement du pied répond une contraction du visage. Si l'excitation se fait insistante ou intense, il arrive qu'elle provoque le retrait de la partie touchée, mais c'est habituellement avec torsion du tronc et soubresauts généralisés : par exemple l'enfant que l'on essaie de moucher (Ch. B.). En tout cas les gestes d'évitement précèdent ceux de défense et les gestes de défense ceux qui s'orientent vers la source de l'excitation et s'adaptent à sa cause.

Avec le deuxième mois s'ouvre une période où la motilité de type affectif fait progressivement place à une activité d'aspect plus sensorimoteur (2). En même temps que se constituent les synergies sensorielles (disparition du strabisme intermittent), le visage prend les traits de l'attention et de la préparation aux impressions extérieures : tension du front, plus grande ouverture des yeux, pointe de la bouche, avance de la langue entre les lèvres. Mais ces efforts sont d'abord de courte durée ; tout s'efface brusquement et, après avoir quelques instants fixé un objet avec intensité, le regard se perd en errances et loucheries sans but. Pourtant l'attitude devient beaucoup plus discriminative vis-à-vis des excitations extérieures. Les yeux font plusieurs fois retour vers la même tache lumineuse, suivent l'objet en mouvement. Au cinquante-septième jour les paupières battent à l'approche du père (Pr.) ; de la septième à la huitième semaine (Soltmann), parfois seulement après le troisième mois, elles battent alors que l'oeil n'est que menacé d'un brusque contact. L'enfant commence à écouter, mais d'abord uniquement les sons qu'il émet lui-même (3) ; parfois il se met à en répéter d'isolés. Il tâtonne vers les objets, sans manifestement les identifier encore comme tels (Ch. B.) ; mais il les touche avec ses mains, ses lèvres, sa langue de façon vraiment active. Dès la naissance, une simple excitation de la paume amenait la flexion des doigts ; entre le cinquantième et le soixantième jour la main peut parcourir une surface même discontinue sans nécessairement se fermer ; et le geste de saisir, quand il se produit, est authentique, actif. Il peut résulter au soixante-douzième jour (G.-C. Myers) d'un contact sur une partie quelconque de la main : dos ou doigts. C'est le début de la préhension et de l'activité manuelle, qui est de si grande importance dans le développement psychique. Toutes ces réactions sont orientées, cherchent à s'adapter, deviennent positives et ne rétrogradent vers leur forme négative ou organique du stade précédent que si l'excitation est violente. Mais elles restent sans cohésion et cantonnées chacune dans son domaine sensoriel. C'est encore le stade où une difficulté d'équilibre abolit la perception.

  • (1) H. W. Revue des Cours et Conférences, 1930, p. 533-534, 703-707.
  • (2) V. dans L'Enfant turbulent, la succession des stades émotif et sensori-moteur, P. I, ch. I et II.
  • (3) Sur l'importance des effets sensoriels produits par l'enfant lui-même pour l'individualisation de ses impressions sensorielles, v. L'Enfant turbulent, P. I, ch. II.

Avec la fin du troisième mois commencent à se faire jour les associations intersensorielles, en même temps que débute la soudure myélinique entre les domaines intéro- et proprioceptifs d'une part et le domaine extéroceptif de l'autre. C'est aussi le moment où l'enfant commence à pouvoir tenir sa tête droite. Un résultat capital des associations intersensorielles c'est d'individualiser les sources d'excitation en unifiant le champ de la perception. Chaque impression est dépassée par son motif, puisqu'il peut donner lieu à d'autres impressions encore. L'enfant commence à chercher des yeux le verre qui a tinté. Même quand l'excitation a cessé, il s'inquiète de sa source. Il se retourne vers l'objet dont il vient de s'éloigner. Il réagit à un effleurement, à un souffle par des gestes qui semblent en matérialiser la cause quelque part dans l'espace. Petit à petit ses gestes de défense s'organisent pour faire exactement front à la menace. L'orientation de son attention devient plus abstraite. Il continue de regarder dans la direction où a disparu un jouet ou une personne. Leur réapparition lui cause un étonnement joyeux. Il cherche du regard les personnes de son entourage ; suit celle qui s'éloigne d'une mine réfléchie et interrogative. Sa perception devient moins simple et moins successive. A ce qu'elle saisit actuellement et immédiatement s'ajoute du possible, du prévu, de l'attendu. Sa mimique répond à ces progrès. Il a des attitudes d'étonnement, la bouche et les yeux ouverts, le front rigide, les bras étendus latéralement ou le buste penché vers la source des impressions qui l'occupent.

Par une sorte d'effet inverse et complémentaire, en même temps qu'il ramène à leur source commune ses impressions de même origine, il devient plus capable de s'en détacher, de distribuer ailleurs son intérêt. Se familiarisant avec ce qui est en expectative, il est plus apte à délaisser ce qui est. Passage entre impressions de même source et passage d'une source à l'autre vont de pair. Au lieu d'impressions isolées qui l'accaparent chacune totalement et dont la succession ne peut être qu'une sorte de morcellement psychique, s'opère, avec l'unification de son champ perceptif, celle de sa continuité mentale. Pendant qu'il tète, il sait regarder une personne à ses côtés, sourire à sa nourrice, s'interrompre un instant pour s'intéresser à une excitation auditive ou visuelle de faible intensité. La possibilité de ces progrès est évidemment liée à la maturation concomitante des centres qui gouvernent l'équilibre et les synergies fonctionnelles. C'est au début de cette période (cent unième jour) qu'il arrive à l'enfant de suivre de la tête avec une précision mécanique le va-et-vient d'un pendule.

Le rôle de la main, dans les associations intersensorielles, prend une importance croissante. Elle commence, vers la seizième semaine, à attirer le regard quand elle entre en contact avec l'objet ; les yeux la guident quand elle essaie de l'atteindre ; son geste de saisir n'est plus étroitement subordonné à une impression tactile, il se porte vers des objets à distance, qui n'appartiennent qu'au champ visuel. Sa dextérité fait alors des progrès considérables tant dans ses conditions motrices que sensorielles. A la fin du troisième mois les deux bras s'agitent encore simultanément et symétriquement ; les poings restent fermés ; ils se rapprochent ou s'écartent trop, et n'arrivent pas à saisir ou à retenir l'objet (Ch. B.). Mais bientôt l'enfant ne se lasse plus de tâter, d'empoigner les objets à sa portée, de les heurter, de les frotter contre sa langue, ses lèvres, ses bras, ses jambes, de les agiter, de les attirer, de les repousser, de les laisser tomber et comme d'en éprouver tous les effets possibles dans le champ de toutes ses sensibilités. Il apprend à saisir son biberon des deux mains et parvient à en introduire la tétine dans sa bouche. Dans le cours du cinquième mois, il réussit à saisir avec une seule main, c'est-à-dire par flexion bien adaptée des doigts. Il ne fait encore qu'un usage rudimentaire des objets saisis. Il se plaît à faire du bruit en froissant le papier ou à le mettre en morceaux.

La période qui débute avec la fin du sixième mois est surtout marquée par les progrès de l'aptitude à anticiper sur la perception directe des choses et par ceux de l'activité instrumentale. Au moment de manger, d'être tiré de son lit, habillé, de partir en promenade, la simple attente de l'événement met déjà l'enfant dans un état d'excitation joyeuse. L'intérêt qu'il prend aux choses n'est plus seulement consécutif à l'impression qu'elles font sur lui. Il en regarde qui n'ont rien de particulier, comme s'il cherchait à y découvrir quelque chose d'attrayant. Il prend les devants sur l'excitation pour la susciter. Sans doute il ne sait pas encore suffisamment pressentir un effet rapide pour être capable d'en suivre le cours. Dans sa trentième semaine il laisse tomber les objets sans les accompagner du regard, bien qu'il ait pu quelques jours plus tôt suivre des yeux le vol d'un moineau (Pr.). Dans sa trente-quatrième semaine il lui arrive, mais exceptionnellement, de prêter quelque attention à leur chute. Deux semaines plus tard il commence à- les regarder, mais de façon intermittente et avec un air d'intérêt beaucoup moins soutenu que pour des objets à déplacement lent comme la fumée. A quarante-trois semaines, en même temps qu'il réussit à les suivre des yeux, il a une mine étonnée. A quarante-sept semaines c'est le visage amusé et très attentif qu'il les lâche et les regarde tomber, répétant cet exercice jusqu'à huit fois de suite. Mais si l'action se complique, aptitude et intérêt déclinent ensemble et c'est seulement dans sa cent vingt-quatrième semaine qu'ayant jeté une balle il arrive à la suivre des yeux avec précision. Introduits dans le circuit de l'action, les objets la font se diversifier et se transformer. De simple excitation au mouvement ils peuvent devenir instrument ou but. Dès que deux objets sont capables de l'occuper simultanément, l'enfant ne peut faire autrement que de les combiner d'une façon quelconque et d'en faire un tout unique. La loi de ces assemblages présente des degrés. C'est d'abord, entre sept et huit mois, la simple coalescence ou juxtaposition et son contraire, la dilacération. L'enfant rapproche, groupe en séries plus ou moins informes ou comprime l'un contre l'autre les objets qu'il manipule. Quelques semaines plus tard, il cherche à les introduire les uns dans les autres ; c'est le stade de l'inclusion, auquel la boîte pourrait servir de symbole. Puis les combinaisons deviennent plus spécifiques, sont inspirées par la configuration des objets et par leurs possibilités d'agencement. Et enfin elles deviennent capables de se subordonner et de s'ajuster à un résultat utile : un objet est employé et, au besoin, modifié de manière à servir d'instrument pour en atteindre un autre. C'est ce que K. Bühler appelle le stade chimpanzé, l'enfant, lorsqu'il y parvient, vers un an, étant devenu capable de trouver les mêmes solutions que les chimpanzés observés par Kohler. C'est de cette aptitude encore rudimentaire que naîtront les premières techniques de l'homme.

Bien entendu, le simple rapprochement des choses, si évidente que puisse paraître leur convenance mutuelle, ne saurait expliquer automatiquement la découverte qu'en font l'homme, l'enfant ou l'animal. C'est en eux qu'il faut mettre le pouvoir d'intuition ou d'imagination qui leur font réaliser effectivement ou mentalement cette convenance. De même que l'assemblage brut des données sensorielles ne suffit pas à rendre compte de l'objet, ni la disposition réciproque des objets de l'espace où il est possible de les ordonner entre eux. Mais notre pensée appliquant nécessairement aux choses ses plus efficaces moyens d'intuition, de compréhension ou de connaissance, qui sont aussi les plus évolués et les plus récents, il est assez naturel que nous les prenions pour un point de départ nécessaire, pour des principes sans histoire, parce que sans antécédents imaginables. Et le psychologue qui entreprend d'en connaître la genèse, se défend mal lui-même contre la tentation de se donner co.mme déjà réalisé aux échelons inférieurs ce qu'il est parti pour expliquer, mais dont il se représente trop difficilement la non-existence. Voir l'enfant tourné vers une source d'excitations, vers un motif à mouvements, et attaché à en éprouver les diverses possibilités, fait aisément croire qu'il leur reconnaît pour support un objet. Pourtant, dans les cas d'agnosie ou d'apraxie, les possibilités sensorielles, l'usage automatique des objets sont conservés, bien que ne puisse plus se réaliser la notion de l'objet, dont nous ferions si volontiers dépendre la connaissance de ses qualités et de son emploi. Il faut donc bien que le système des données sensorielles ou motrices qui répondent à l'objet ne puissent le faire exister comme objet à moins d'être intégrées, sur un autre plan de la vie psychique, à un ordre différent d'opérations, où intervient l'activité symbolique. À plus forte raison, la notion d'espace ne saurait être considérée comme une donnée première. Différents cas de désorientation montrent qu'elle est en réalité la superposition de plusieurs espaces, qui nous servent tour à tour pour ordonner les choses entre elles, nos actions parmi les choses, nos symboles ou nos pensées, sans même que nous nous doutions du moment où nous passons de l'un à l'autre. Ainsi encore, la notion de corps propre ne saurait être le résultat d'une combinaison automatique entre les sensibilités diverses que nous venons d'envisager.

Sur le plan sensori-moteur, les réactions de l'enfant vis-à-vis de son propre corps présentent des étapes successives, qui coïncident avec celles de son développement extéroceptif. Il ne s'en produit pas avant l'époque où commence, avec la myélinisation des connexions intéro-proprioceptives et extéroceptives, l'établissement de relations intersensorielles. Dans une première période qui va de trois à six mois, l'entrée comme fortuite de ses membres dans son champ perceptif paraît le surprendre et suscite un effort visible de reconnaissance et de discrimination. Dès la fin de la douzième semaine, selon Guillaume (1), l'enfant suivrait des yeux le déplacement de ses mains, et dans le courant de la dix-neuvième, il s'intéresserait aux mouvements de ses pieds et de ses orteils. Ce décalement de date n'a, par lui-même, rien de surprenant. Il s'observe constamment entre la main et le pied dans leurs rapports avec l'activité psychique. Ayant moins souvent l'occasion, même chez l'enfant, d'entrer dans le champ visuel et n'ayant pas avec le monde extérieur les contacts multipliés et diversifiés de la main, les membres inférieurs ne peuvent qu'appartenir de façon beau-

  • (1) P. Guillaume. L'imitation chez l'enfant, Paris, Alcan, 1925.

coup plus tardive et plus incomplète à la sphère de la vie psychique. Cette dénivellation fonctionnelle a, d'ailleurs, son équivalent anatomique. Au sujet du faisceau pyramidal, qui transmet aux neurones périphériques les incitations de la motilité volontaire issues de l'écorce cérébrale, A. Tournay a reconnu que sa maturation fonctionnelle, c'est-à-dire le moment où ses fibres sont myélinisées, paraît, pour le pied, retarder d'environ trois semaines sur la main (2). Si l'écart est plus grand pour les réactions combinées que signale Guillaume que pour les simples réflexes recherchés par Tournay, c'est sans doute qu'il s'exagère avec la complexité croissante des connexions nerveuses et à mesure qu'il s'agit de fonctions plus élevées où le pied est de moins en moins directement intéressé.

A moins de constater des marques particulières d'intérêt, rien ne permet d'ailleurs d'affirmer qu'en suivant sa main des yeux, l'enfant fasse autre chose qu'un acte unisensoriel, comme lorsqu'il suit des yeux un corps étranger. Et dans l'observation très minutieuse de Tournay, c'est en fait à une date sensiblement plus tardive, le cent-quinzième jour, c'est-à-dire dans la dix-septième semaine, qu'il fait véritablement attention à sa main droite, l'arrête devant ses yeux, regarde ses doigts s'agiter et recommence plusieurs fois par jour à la fixer de façon relativement prolongée et soutenue. Pour sa main gauche, elle continue jusqu'au cent quarante et unième jour à passer dans son champ visuel sans susciter à aucun degré cette concentration manifeste d'intérêt. Soit donc un écart de vingt-six jours, incontestablement en rapport avec un retard de maturation fonctionnelle entre les deux moitiés droite et gauche du système nerveux.

Un fait semblable à ceux de Tournay est d'ailleurs noté par Guillaume à une date presque identique. A la fin du quatrième mois, c'est-à-dire aux alentours du cent-quinzième ou du cent-vingtième jour, l'enfant, au moment de saisir un objet, tombe en arrêt devant sa main, la déplace à hauteur de ses yeux. Les actes plus précoces d'attention semblent beaucoup plus contestables et ne sont pas, en tout cas spontanés : quinzième semaine, attention portée par l'enfant à sa main, quand on lui fait jouer du piano ; dix-septième semaine, quand on lui coupe les ongles. Outre les sensations dont elle est alors le siège, elle est un objet d'attention pour l'adulte, ce qui peut exercer une sorte d'induction sur l'attention de l'enfant.

Egalement concordantes sont les dates indiquées par Preyer. Dix-septième semaine, l'enfant s'étant efforcé, non sans maladresse, de saisir un objet, le contact attire son attention sur l'objet, mais davantage encore sur sa main, qui devient ainsi une sorte d'objet privilégié dans le dédoublement qui s'opère entre elle et l'objet. Dix-huitième semaine, dans l'acte de préhension, ce sont ses doigts exclusivement qu'il contemple, c'est-à-dire uniquement les rapports de ses sensations proprioceptives et visuelles qui l'accaparent. Vingt-troisième semaine, s'il lui arrive, au cours de mouvements sans but, de saisir l'une de ses mains avec l'autre, il regarde la première avec surprise, la main inerte retenant davantage son attention parce que, sans doute, la suite des sensations y est moins prévue que dans la main active.

(2) A. Tournay. L'asymétrie dans le développement sensitivo-moteur de l'enfant, Journal de Psychologie, 1924, XXI, p. 136-144.

Vingt-quatrième semaine, il contemple alternativement pendant plusieurs minutes le gant qu'il tient et les doigts qui le tiennent, indiquant semble-t-il par sa perplexité la différenciation qui se fait entre ce qui peut être siège de sensations et ce qui ne l'est pas. Enfin, trente-quatrième semaine, avec l'écart de temps qui est de règle entre les membres supérieurs et inférieurs, se trouvant étendu sur le dos, il lui arrive souvent de contempler ses jambes dressées verticalement, comme si c'étaient des objets étrangers.

Surpris ou, du moins, rendu attentif par l'apparition et les déplacements de ses membres dans son champ visuel, l'enfant est donc, durant cette période, incapable de les prévoir. Non seulement il n'existe pas une intuition primitive et nécessaire du corps propre sous tous ses aspects et dans son ensemble, mais c'est très partiellement d'abord qu'il se forme des associations entre les différentes impressions qui y répondent. Le travail d'ajustement entre celles qu'offre la perception externe et la sensibilité proprioceptive est, chez un enfant de cet âge, d'autant plus graduel et sporadique que son état persistant d'asynergie lui interdit encore de rassembler instantanément en un seul et même équilibre toutes ses attitudes et toutes les parties de son corps. Pourtant ceux de ses membres qui entrent dans son champ extéroceptif ne sont déjà plus comme un objet indifférent et quelconque. L'enfant sait se sentir à la fois présent dans l'impression visuelle et dans le membre en mouvement, d'où la possibilité et le besoin de déchiffrer comment les deux sensibilités se correspondent. Il sépare, en les regardant, le gant insensible des doigts qui le tiennent, il regarde ses doigts agir. Pareil dédoublement peut être éprouvé même entre les domaines dont l'unité pourrait sembler primitive et irréductible, comme entre les sensibilités dont ses mains sont le siège. Ce qui le surprend, s'il saisit l'une avec l'autre, ce n'est ni leur dualité ni leur similitude, dont ses impressions visuelles ou motrices lui donneraient une intuition bien plus décisive. Ce sont les effets du contact, doublement et différemment sentis dans les deux mains, et ce sont les correspondances qu'il découvre entre ces effets.

La période qui suit va de six à douze mois et même au-delà. Vis-à-vis du monde extérieur, c'est celle où l'enfant commence à lui reconnaître assez de réalité pour en attendre certains effets et pour y amorcer son activité en quelque sorte complémentaire, dont le résultat est de l'individualiser et d'y faire prédominer sur les sensibilités organiques et subjectives la sensibilité de relation. Prenant intérêt à l'explorer, à le mettre, de façon diverse et répétée, en contact avec lui-même, il finit par lui faire produire avec des gestes prévus des impressions prévues. En même temps que la surprise, vont alors en s'éteignant les réactions diffuses des premiers temps, dont le seul effet est de propager dans l'organisme leurs ondes de sensibilité purement affectives, de le rendre par suite indisponible pour une activité orientée vers la source de l'excitation et adaptée à sa cause. Les régions du corps où ces contacts réciproques sont le plus habituels, celles que les mains, instrument privilégié de ces contacts, parcourent le plus souvent, sont également celles où la sensibilité discriminative a le plus souverainement réduit l'affective. Dans les ébranlements affectifs tend à se dissoudre toute idée nette et finalement toute conscience. La notion du corps propre ne saurait donc en procéder, tant qu'ils n'ont pas été soumis au contrôle de l'action extéroceptive (1).

Le geste de se prendre le pied dans les mains, de se manier les orteils, de les porter à sa bouche, est relevé par Guillaume dès le sixième mois, par Preyer à partir de la trente-cinquième semaine. Vers la même époque, étant dans son bain, l'enfant se touche et se palpe le corps de côté et d'autre ; il agite ses jambes en les regardant. La différence entre la surface sensible qu'offrent à son activité les diverses parties de son corps et les objets extérieurs est en quelque sorte systématiquement expérimentée au cours de ses jeux. Dans sa quarante et unième semaine, tandis qu'il est en train de frapper avec une force croissante des deux mains sur la table, puis d'une seule main, il tourne brusquement ses coups contre sa bouche ; reste quelques instants la main contre les lèvres, frappe de nouveau sur la table avec la main droite, puis sur sa tête au niveau de l'oreille. « II semblait, dit Preyer, remarquer pour la première fois que c'est autre chose de se frapper soi-même et de frapper un objet extérieur. » II semble aussi, dans la suite, faire la comparaison entre les effets obtenus sur les différentes parties de son corps. A un an, il éprouve un grand plaisir à se heurter les dents avec un objet dur, puis à grincer des dents. A un an et un mois, il se frappe encore très souvent la tête comme pour faire l'épreuve de sa dureté, la mine étonnée. C'est là souvent un geste durable chez l'idiot, une stéréotypie, qui semble répondre au stade de différenciation entre la sensibilité affective, ou protopathique, et la sensibilité discriminative, ou épicritique.

Alternativement sa violence croît en même temps que l'excitation, les hurlements, la colère du sujet, comme s'il servait par la douleur ainsi provoquée de stimulant ou de révulsif au paroxysme émotif, puis, par périodes d'accalmie, le coup est frappé avec une sorte d'intérêt concentré, exclusif, méditatif, comme s'il était minutieusement étudié dans ses résonances qualitatives. Un autre geste décrit par Preyer chez l'enfant de un an quatre mois se rencontre aussi comme stéréotypie chez l'idiot, c'est celui de se porter les deux pouces dans la région des oreilles, les mains et les doigts habituellement étendus. L'enfant de Preyer appuie et se frappe les deux pouces au-dessus des oreilles, les yeux grand ouverts, la mine étonnée, comme s'il mettait à l'épreuve la manière dont sa tête se tient, résiste au choc ou même est capable de se diriger, c'est-à-dire comme s'il vérifiait ses réactions d'équilibre, d'orientation, et plus ou moins directement ses fonctions labyrinthiques. Chez d'autres enfants la pointe des pouces est portée quelquefois sur le tragus, ce qui pourrait faire croire à des manoeuvres pour modifier par une oblitération ou par une compression variables du conduit auditif l'audition endo-auriculaire ; mais beaucoup plus souvent les pouces sont appuyés sur l'apophyse mastoïde et, les yeux écartés, comme fixés sur l'infini, l'enfant prend une mine si profondément attentive que, par cette attitude, il semble polariser sa puissance perceptive sur quelque sensibilité intime : proprioceptive, organique, auditive ou mentale. De toutes façons, entre ses gestes ou attitudes et les sensibilités qu'ils éveillent en quelqu'autre domaine somatique ou fonctionnel, l'enfant noue des relations, établit des systèmes qui les arrachent tous deux à leur subjectivité initiale.

  • (1) H. W. L'Enfant turbulent, P. I, ch. II ; Le comportement émotionnel. Revue des Cours et Conférences, 30 mars 1930, p. 702-712.

Mais ce n'est pas encore suffisant pour qu'il ait individualisé, sous chacun de leurs aspects, les parties de son corps et pour qu'il les ait fait rentrer dans l'unité de sa personnalité physique.

Une autre période, qui chevauche avec la précédente, montre comment les organes sont d'abord mieux identifiés par l'enfant chez autrui que sur lui-même. Et lorsqu'enfin il sait se représenter les siens, il les traite d'abord comme des choses étrangères, puis par une sorte d'animisme naïf, comme des personnalités annexes.

Vers le milieu du douzième mois encore, Guillaume note chez un enfant qui essaie de mettre ses propres chaussures à sa poupée une certaine tendance à confondre la tête et les pieds. Confusion due évidemment à la grande difficulté d'ajustement que présentent, pour le jeune enfant comme pour l'apraxique, des vêtements ayant un bon et un mauvais sens, et à la répercussion des hésitations qu'il éprouve sur ce qui peut continuer à lui demander un effort de discernement et de réflexion. La seule conclusion permise, c'est donc qu'il ne fait pas encore automatiquement la distinction de la tête et des pieds. Lorsque, en effet, son attention n'a pas à se partager, il sait fort bien toucher les yeux de son cheval de bois, l'embrasser sur la tête, lui taper sur les lèvres dans l'intention de le faire hennir. De une à deux semaines plus tard, cherchant à téter, il localise très exactement la place du sein sur d'autres personnes que sa mère. Du complexe global qui lui faisait jusqu'alors rechercher exclusivement sa mère, il a donc détaché des impressions particulières de lieu et de forme, qui sont devenues transposables sur une personne quelconque. Ce qui justifie cette interprétation, c'est que vers la même époque il appelle « nénins » comme les seins de sa mère les deux pointes rouges qu'il voit aux coudes de son père. Détachée de l'ensemble où elle était d'abord confondue, il semble que l'image commence par flotter indistinctement sur les choses, prête à s'assimiler ce qui présente avec elle l'analogie la plus partielle. Si elle n'est pas alors réduite par les pires invraisemblances, c'est qu'elle ne sait pas encore s'insérer- parmi les différents aspects de la réalité.

Comme toute aptitude à ses débuts, la reconnaissance des formes corporelles s'exerce avec une activité et parfois une intempérance d'autant plus grandes qu'elle n'est encore qu'imparfaitement intégrée à l'ensemble de l'activité psychique. A un an, l'un des enfants observés par Guillaume désigne spontanément comme « dada » le dessin stylisé et peu apparent d'une chimère dans un rideau blanc. A un an et quatre mois il embrasse sur la tête des oiseaux sculptés dans un meuble. L'enfant de Preyer, à cinquante-cinq semaines, regarde tous ses mouvements, tend les mains vers son visage. Ayant porté les yeux sur ses propres mains, il prend celles de ses parents pour en faire jouer les articulations. C'est sur les mains d'autrui que se fixe sa curiosité.

Lorsque enfin ce sont ses organes qui fournissent à ses réactions leur motif, il les traite comme s'il ne s'agissait pas de son propre corps. A soixante-deux semaines, il fait le geste de s'arracher les doigts comme il ferait d'objets étrangers. Il se comprime une main avec l'autre au point d'en manifester de la souffrance. A un an et trois mois encore, il se mord le doigt et pousse un cri de surprise. A un an et sept mois, comme on lui dit : « Donne le soulier », il ramasse le soulier qu'il venait de perdre et le donne. On lui dit alors : « Donne le pied », il saisit son pied des deux mains et fait longtemps effort pour le tendre. Sans doute y a-t-il là un cas de persévération, qu'a pu favoriser la formule identique des deux ordres consécutivement donnés.

Mais l'insistance de l'enfant à vouloir comme détacher son pied de son corps indique manifestement un manque de cohésion entre les impressions qu'il en a et le sentiment de sa propre activité. Que certains retards observables chez le fils de Preyer puissent faire soupçonner un certain degré d'asynergie et, par suite, d'insuffisance à rendre solidaires les parties de son corps et les moments de son activité, peu importe. La diversité des enfants et de leurs oscillations autour du type normal est précisément ce qui peut le mieux faire pénétrer dans le jeu complexe de leur développement.

Reconnues et individualisées, les parties du corps ne sont pas intégrées d'emblée par l'enfant dans son individualité physique. A un an et onze mois, l'enfant de Preyer offre plusieurs fois son biscuit à son propre pied, comme il faisait à ses parents, et se divertit beaucoup à attendre que ses orteils le saisissent. Simple jeu, sans doute. Mais comment y aurait-il jeu, s'il n'y avait pas d'illusion possible ? L'intérêt pris au jeu peut même servir de mesure à l'illusion. Et elle ne peut consister ici que dans l'indépendance et l'autonomie vitale accordées par l'enfant à ses propres organes. Elle n'est pas, d'ailleurs, tellement abolie, du moins chez certains adultes, qu'ils ne restent capables d'éprouver de la joie ou du malaise devant certains clowns, qui précisément l'exploitent, en faisant comme si des parties de leur corps étaient douées d'activité indépendante. Si ces régressions ludiques sont possibles, c'est qu'à un moment quelconque du développement psychique la question a dû se poser. Scupin cite l'exemple d'un autre enfant qui mettait ses mollets nus sur le balcon pour leur faire voir le monde, comme il changeait de place les cailloux du jardin afin de leur faire voir du nouveau. Ainsi l'animisme de l'enfant peut lui faite traiter de la même manière son propre corps et les objets extérieurs. Solution mixte, avant celle qui -lui fera rejeter définitivement hors de sa propre sensibilité le monde extérieur et intégrer substantiellement à son moi son corps physique. Mais il ne sait d'abord, en individualisant ses propres organes, que les juxtaposer à lui-même.

Une contre-épreuve qui montre avec une netteté parfaite par quels degrés et quelles difficultés doit passer l'enfant avant de parvenir à réduire dans une intuition d'ensemble tout ce qui se rapporte à sa personnalité physique, c'est sa façon de réagir, suivant son âge, en présence de son image dans un miroir. Les observations rapportées par différents auteurs sont très suffisamment concordantes pour faire conclure à une évolution constante. Il s'agit de savoir comment l'enfant devient capable de reconnaître comme sien son aspect extéroceptif, que le miroir lui traduit de la façon la plus complète et la plus évidente. Le problème paraît comporter deux temps très simples : percevoir l'image, la rapporter à soi. Les étapes sont en réalité très différentes et beaucoup plus complexes. Elles mettent en cause des mécanismes et des conditions que l'analyse de la conscience par elle-même ne permettrait pas de soupçonner.

Il a semblé que l'exemple des animaux permettrait de remonter aux origines de cette évolution. Il ne donne en réalité, suivant l'espèce envisagée, que des étapes très espacées. Preyer cite un canard de Turquie, survivant d'un couple habituellement solitaire, qui prit l'habitude, sa femelle étant morte, de se tenir contre une fenêtre de cave doublée intérieurement et qui réfléchissait les objets à la manière d'un miroir. Sans doute son propre reflet pouvait-il plus ou moins suppléer au vide iaissé par l'absence de sa compagne à ses côtés. Son impression d'être décomplété devait en être atténuée. Car vraisemblablement il réagissait à l'espèce d'intuition syncrétique qui mêle l'individu à son entourage et qui lui fait ressentir comme une amputation toute diminution de cet entourage. Ainsi du chien parti en promenade avec ses deux maîtres, lorsque l'un d'eux s'éloigne ; ainsi de la chienne privée de ses chiots ou de la poule avec ses poussins. C'est un état de sensibilité antérieur à celui où la personne sait se dissocier de l'ambiance et distinguer, dans ses impressions, entre ce qu'elle rapporte à elle-même et ce qu'elle rapporte au monde extérieur. Il semble, à en juger par leur comportement, être fréquent chez les animaux. Il dispense, en tout cas, de supposer chez le canard la formation explicite d'une image, sa reconnaissance, ou plutôt sa substitution à celle de la compagne disparue et la fidélité à un souvenir. Il suffit que de simples impressions visuelles aient pu tenir lieu de toutes celles qui révèlent une présence réelle et que les rayons réfléchis par la vitre aient eu le même pouvoir que ceux réfléchis par un corps réel. Sous l'apparence d'une illusion complète, de simples mécanismes substitutifs, plus ou moins semblables à des réflexes conditionnels. Et c'est déjà beaucoup!

Le chat qui, selon Preyer, tourne derrière le miroir, est d'interprétation très douteuse. Il semblerait qu'il subit l'illusion du vis-à-vis et qu'il a en même temps le sentiment de l'obstacle. Réaction de même niveau que celle des anthropoïdes. Mais se trouvait-il ou non pour la première fois devant un miroir ? Avec deux fox qui n'ont jamais vécu que dans des locaux sans miroir, ce sont des réactions nettes d'évitement que j'ai obtenues. La glace occupe la hauteur du mur jusqu'à 1 m 70 du sol. Amenée devant, la chienne s'en tient écartée, malgré les agaceries qui y sont faites à son image et qui devraient l'attirer, surtout si elle pouvait les supposer adressées à un autre chien, car elle est très jalouse. Sa tête est très mobile ; elle semble chercher une diversion à droite et à gauche. Si on la prend et qu'on l'approche de la glace, elle étend les pattes comme pour s'en tenir éloignée, détourne la tête comme un enfant qu'on chercherait à faire manger contre son gré, tient les oreilles renversées comme lorsqu'elle a peur, a le coeur battant. Elle regarde de côté vers des objets quelconques et, sitôt lâchée, se précipite vers la porte, la queue serrée entre les jambes.

L'autre chien se met à fureter dans la pièce, comme s'il voulait éviter la glace. Si, le portant, on l'en approche, il tourne la tête de côté comme pour fixer un autre objet de la pièce. Il semble chercher à ne pas voir son image. Mais si on vient à lui caresser la tète, geste qu'il aperçoit dans la glace, alors il se fixe lui-même de façon prolongée, sans excitation, ni plaisir, ni crainte apparente, mais comme si les caresses qu'il voit donner à son image et qu'il éprouve sur lui-même le conciliaient avec elle, lui faisaient opérer une sorte d'identification d'elle à lui. Son attitude semble traduire un état d'équilibre, de calme et de stabilité. Si par instants il veut répondre aux caresses, c'est en tournant le museau vers la personne qui le tient. Les impressions proprioceptives l'emportent donc, et les impressions visuelles ne sont qu'une sorte de complément. Elles ne lui représentent pas une autre bête, ni même sa propre image. Elles lui renvoient l'écho de ce qu'il éprouve sans aucun sentiment de dédoublement.

L'attitude de ces deux chiens devant le miroir est en tout cas radicalement différente de celle qu'ils ont lorsqu'on les place devant une vitre : tout ce qu'ils voient alors à travers les excite et les attire au plus haut degré, bien qu'ils tiennent parfaitement compte de l'obstacle interposé. Devant la glace, ils ne sont pas indifférents et neutres comme devant un mur, mais ce qu'ils perçoivent les déroute sans doute, ne trouve pas de réaction à susciter dans leur comportement habituel, ne se laisse par conséquent identifier à rien qu'ils connaissent, et ne prend éventuellement de sens qu'en se fusionnant avec certaines impressions actuelles. Impressions de caresses, impressions passivement subies. L'image de leurs propres mouvements n'a au contraire pour effet que de leur faire éviter la glace. Car le sentiment d'initiative et de ce qu'il va falloir faire, autrement dit la nécessité d'anticiper sur l'état actuel, doit évidemment, dans le mouvement, l'emporter de loin sur les impressions qui résultent de son exécution. Au total l'image reflétée ne donne à ces chiens aucune illusion de réalité ni de ressemblance. Ils la différencient de leurs impressions coutumières, et ne savent l'associer à aucun complexe représentatif.

La réaction des singes supérieurs en présence d'un miroir est d'un niveau beaucoup plus élevé. Ils passeraient instantanément la main derrière, manifesteraient leur colère de n'avoir rien trouvé à saisir et refuseraient dès lors d'y regarder. Il semble là d'un acte véritable de connaissance. Rien d'un essai manqué. Le dépit ne peut s'expliquer que par une attente déçue. Le geste immédiat de vérification, par une hypothèse plus ou moins implicite. L'exclusion immédiatement consécutive et définitive du miroir, par une sorte de conclusion pratique, qui n'a rien de commun avec le mécanisme du dressage. Il y aurait déjà dédoublement, si fugace soit-il, entre la perception et l'adhésion, naissance de la représentation en regard du réel. Les chimpanzés seraient déjà capables en effet, selon Kohler, de se reconnaître sur un portrait. C'est un stade que l'enfant n'atteint pas d'emblée. Si l'adulte le dépasse, c'est qu'ayant reconnu le réel dans l'image, il sait pourtant les maintenir distincts et dissocier définitivement des choses leur représentation.

Jusqu'à la fin du troisième mois l'enfant reste insensible aux images qui se forment dans le miroir. A dix semaines, Sigismud l'a bien vu sourire, mais il semble que ce soit à l'éclat de la glace éclairée. Preyer a pu, en tapotant sur la glace, attirer son regard, mais visiblement sans que l'enfant perçût rien de ce qu'elle réfléchissait. Seul Guillaume note chez ses enfants des jeux d'attitudes et de grimaces devant le miroir. Ce sont des manifestations qui ne s'observent habituellement que vers le quinzième mois. Elles sont bien invraisemblables à un âge où les synergies des organes sensoriels sont encore mal réglées, mal assemblées et où l'équilibre reste si précaire qu'à la moindre attitude tant soit peu difficile, dressée ou assise, les perceptions de l'enfant se brouillent.

C'est seulement au cours du quatrième mois, selon Preyer, que l'image réfléchie par la glace semble provoquer la fixation du regard, sans d'abord éveiller d'intérêt sur le visage (de la quatorzième à la quinzième semaine). Le cent treizième jour (dix-septième semaine), l'enfant la regarde comme il ferait d'un étranger qu'il verrait pour la première fois ; trois jours après il lui sourit. C'est exactement au même âge qu'un des enfants de Guillaume sourit et agite les bras devant la reproduction grandeur nature d'une figure de Fr. Hais. Manifestation d'intérêt qui le montre déjà sensible à la représentation du visage humain, mais qui ne se reproduit pas quinze jours plus tard. Manifestation, par conséquent, encore très intermittente, comme c'est habituellement le cas de celles qui, étant tout nouvellement possibles, sont encore tout proches du seuil et ne peuvent se produire que dans les conditions les plus favorables.

Il faut attendre le sixième mois pour que l'image reflétée par le miroir vienne à s'associer des réactions autres que des manifestations purement mimiques et affectives. Encore est-ce souvent d'abord sous le choc d'une circonstance extérieure. L'enfant de Darwin sourit à son image et à celle de son père qu'il aperçoit dans la glace. Mais il se retourne tout surpris quand il entend sa voix derrière lui. Il n'avait donc pas encore su faire coïncider dans le temps et dans l'espace l'aspect de son père réfléchi par le miroir et la présence réelle de son père. Leur première confrontation a été la conséquence d'un mouvement suscité par une excitation auditive, qui s'est ajoutée par hasard à la situation. Par transfert l'image du miroir acquiert, dans la suite, le pouvoir de provoquer la même réaction vers l'objet, sans qu'il soit besoin d'une excitation provenant directement de l'objet. La découverte du rapport qui les unit s'est donc faite par l'intermédiaire d'une réaction associée. Le geste d'attribution qui a ramené l'image à l'objet, qui a traduit leur juxtaposition en identité, n'a pas eu pour point de départ l'intuition préalable de cette identité. Cette intuition lui est au contraire consécutive. Le geste l'a préparée, lui a frayé la voie.

Elle n'est pourtant pas explicable par le pur mécanisme des circonstances. C'est sensiblement à la même époque que les différents observateurs notent pour la première fois, chez l'enfant, ce geste de se retourner vers la personne dont il aperçoit l'image dans la glace : vingt-quatrième semaine, Preyer ; cinq mois dix-sept jours, Guillaume. Quelle qu'en soit l'occasion initiale, il se produit donc à son heure, à l'heure où les associations inter-sensorielles sont en pleine période d'achèvement, et alors que peut déjà se poser la question d'une dépendance mutuelle ou commune entre certains groupes d'impressions, malgré leurs différences de qualité ou de siège sensoriels, et leur diversité de source dans l'espace ou d'ordre dans le temps. Il ne saurait, en effet, s'expliquer comme un simple fait de récurrence, comme une réaction qui remonterait de son origine première vers une circonstance antérieure, et deviendrait ainsi directement provocable par cette circonstance. Antériorité dans le temps se muant en antériorité causale ; disparition du terme intermédiaire ; économie de temps et de conditions extérieures ; simple utilisation d'une route frayée par les circonstances ; réduction de circuit comme il s'en produit sans cesse dans l'activité d'exécution ou d'accommodation automatique aux circonstances : c'est de ce qu'il a observé dans les faits de dressage qu'Hachet-Souplet a tiré cette loi de récurrence. Tout différent est le fait de se retourner de l'image vers la personne.

C'est la vérification d'un rapport, c'est un acte de connaissance. Mine de surprise, dit Darwin, mine très attentive, relève Preyer. Le comportement de l'enfant indique donc bien qu'il ne s'abandonne pas à une pente devenue plus familière, à une accoutumance en quelque sorte inaperçue de lui-même, mais au contraire qu'il réalise quelque chose de nouveau, qu'il résout une difficulté, qu'il intègre dans une sorte d'unité supérieure ce qui ne présentait pas encore pour lui de liaison déterminée. Tant que des impressions n'ont entre elles d'autre lien que celui de la sensibilité qui les éprouve, des réactions qui les enchaînent, rien ne permet de les dissocier d'entre tout ce qui fait simultanément partie du moment où elles se produisent, ni par suite de les associer entre elles par des relations particulières. Au contraire, dès qu'il y a visiblement constatation d'un rapport, c'est la preuve que déjà s'exerce l'aptitude à isoler, dans la masse et dans le flux de l'expérience sensible et immédiate, des termes ayant certains caractères spécifiques, pour les individualiser et pour les unir sur un plan supérieur de l'activité psychique. Par cet exemple, il est possible de se représenter de quelle nature sont les associations intersensorielles qui s'élaborent à cette période de l'enfance. Elles ne sont pas simple juxtaposition ou coalescence mécaniques ; elles superposent aux données brutes de l'expérience des formes nouvelles d'identification et d'intégration mentales.

Il ne faudrait pourtant pas supposer que l'enfant ait d'emblée su réaliser quels sont les rapports de l'objet et de son image, du corps parlant ou agissant et de son double visuel. Alors que, depuis une semaine déjà, il se retourne vers son père aperçu dans la glace, l'enfant de Preyer essaie d'y saisir avec la main sa propre image. Et alors que, vers sa vingt-septième semaine, celui de Darwin se faisait un jeu de découvrir le sien dans la glace pour reporter immédiatement son regard sur lui, au septième mois il reste interloqué en le voyant derrière une glace sans tain. Capables de percevoir entre l'image et le modèle une relation de ressemblance et de concomitance, ils ne savent pas encore saisir leurs vrais rapports de subordination. Et faute de savoir les réduire l'un à l'autre, en les ramenant à une sorte d'identité virtuelle, ils continuent de leur attribuer à tous deux comme une réalité indépendante. D'où cette double conséquence : illusion de pouvoir saisir l'image elle-même, surprise si l'image semble s'être superposée à la personne. Peut-être voudrait-on incriminer une insuffisance de la perception, une insuffisante discrimination entre ce qui est volume dans l'espace et image apparue sur le plan d'un miroir. Mais l'insuffisance n'est pas d'ordre sensoriel ; il n'arrive jamais à l'enfant de prendre l'une pour l'autre l'image et la personne ; quant à la vision à travers une vitre, elle ne supprime pas les plans ni la vision du volume.

L'illusion consiste essentiellement dans une sorte de réalisme spatial, qui interdit de résorber exactement dans la réalité unique de l'objet celles de ses images qui ont des localisations diverses. Rapporter par un geste d'attribution l'image du miroir à la personne, ce n'est pas encore en fondre l'existence dans celle de la personne ou point de n'y plus voir qu'une simple apparence. Le geste d'attribution ne fait pas franchir le stade de la simple juxtaposition. D'où impuissance simultanée de l'enfant à traiter sa propre image comme une simple apparence et à concevoir la coïncidence soudaine de l'image dans le verre et de l'image dans l'espace. K. Bühler constate que, sensible dès avant la fin de la première année à la ressemblance de l'image dans le miroir et de la personne, mais surpris du dédoublement, si l'enfant donne la prépondérance à la personne sur l'image, c'est parce qu'elle est source de dons. Simple prépondérance donnée à un complexe sensoriel sur un autre, mais non réduction véritable de l'un à l'autre. Ce qui fait défaut, c'est le pouvoir de hausser la représentation des choses sur un plan supérieur où leur existence ne serait plus substantiellement liée à celle des images rencontrées dans l'espace sensori-moteur, mais résulterait de l'ordre à établir entre ces images autour de leur centre idéal.

Rien ne saurait mieux montrer la difficulté des réductions à effectuer et, par suite, leurs chances et leurs modes de dissolution sous l'influence de la maladie, que les comportements successifs de l'enfant en présence de son image dans le miroir. Darwin note que vers le huitième mois il manifeste par des « Ah ! » sa surprise, chaque fois que son regard se trouve rencontrer son image, et Preyer qu'à la trente-cinquième semaine il tend la main avec ardeur vers son image et s'étonne quand il sent le contact uni et dur de la glace. L'illusion de réalité paraît donc complète, alors que, depuis plusieurs semaines déjà, il se retourne vers l'objet aperçu dans le miroir. La réalité attribuée à l'image est même si complète que, non seulement, entre la quarante et unième et la quarante-quatrième semaine encore, l'enfant de Preyer rit et tend les bras vers elle chaque fois qu'il la voit, mais qu'à la trente-cinquième semaine, celui de Darwin regarde son image dans la glace, chaque fois qu'on l'appelle par son nom. Ce n'est donc plus, tout au moins de façon passagère ou intermittente, à son moi proprioceptif qu'il applique son nom, lorsqu'il l'entend prononcer ; c'est à l'image extéroceptive que lui donne de lui-même le miroir.

Il paraît ainsi n'éprouver ni gêne ni incohérence à percevoir devant lui son moi extéroceptif comme un complément et une figuration naturelle de son moi intérieur et actif. A cela rien de surprenant. Pas de conflit entre deux images visuelles, comme pour la personne proche de lui qu'il aperçoit simultanément dans le miroir. Pas de choix ni de réduction à opérer. Et d'autre part, quelle autre image extéroceptive pourrait-il avoir de lui-même, sinon celle que lui donnent les yeux du corps, c'est-à-dire, celle qui est nécessairement extérieure à celui qui la perçoit ? Sans doute il peut avoir la vision directe de son propre corps, mais seulement de certains fragments et jamais assemblés. Et cette vision peut, sans doute, se combiner à ses gestes et à son activité, en leur fournissant des points de repère ou des objectifs, comme d'ailleurs tout ce qui, appartenant au monde extérieur, se trouve incorporé dans la sphère de ses mouvements. Elle peut même être combinée, en des complexes plus constants et plus habituels, à sa sensibilité intéro et proprioceptive. Mais tant qu'elle y est confondue et n'en a pas encore été distinguée, elle ne peut donner ni des organes ni, à plus forte raison, du corps total une image homogène et cohérente. Entre l'expérience immédiate et la représentation des choses doit nécessairement intervenir une dissociation, qui détache les qualités et l'existence de l'objet des impressions et des actions où il est initialement impliqué, en lui attribuant, entre autres caractères essentiels, ceux de l'extériorité. Il n'y a de représentation possible qu'à ce prix. Celle du corps propre, dans la mesure où elle existe, doit nécessairement répondre à cette condition. Elle ne peut se former qu'en s'extériorisant.

La connaissance qu'il prend de son image dans le miroir n'est sans sans doute, pour l'enfant, qu'un procédé plus ou moins épisodique parmi ceux qui lui servent à se faire graduellement entrer, lui et ses appartenances les plus immédiates, au nombre des choses et des gens dont il a su progressivement fixer les traits et l'identité, de manière finalement à se saisir lui-même comme un corps parmi les corps, comme un être parmi les êtres. A travers mille points de repères, c'est, semble-t-il, en usant d'analogies et par assimilation avec ce qu'il sait déjà percevoir et se représenter distinctement, qu'il arrive à individualiser et à discerner les différents aspects sous lesquels i) lui est permis d'avoir une représentation de lui-même. Tout ce travail consiste donc à lui donner de lui-même des images analogues à celles qu'il peut former extérieurement à lui-même et qu'il ne peut former qu'ainsi. C'est, dans la connaissance de soi et du corps propre, un premier état qui est inévitable. Il peut, à l'occasion, s'observer encore chez l'adulte, dans le rêve, par exemple, où il n'est pas exceptionnel que l'image visuelle du rêveur se détache de lui, pour lui donner le spectacle des péripéties dont il se croit la victime ; et aussi dans certains cas hypnagogiques, où le sujet se voit précédé ou accompagné de son double visuel, au cours de la transe poétique, paraît-il, chez certains poètes ; chez des moribonds, chez des noyés, et d'une façon plus générale, chaque fois que des images accaparent la conscience, chaque fois que la dissolution de ses fonctions réductrices et abstraites rend leur essor aux images. Car il est dans la nature des images d'appartenir à l'espace. L'espace existe en elles comme une qualité, qui est nécessairement unie à leurs autres qualités plus ou moins contingentes. Il ne peut être entre elles comme un ordre de juxtaposition, de coïncidence ou d'exclusion réciproque que par une sorte de transposition mentale, qui suppose un niveau déjà évolué d'activité intellectuelle. L'existence simultanée d'un même individu en des lieux différents, qui nous paraît être une impossibilité logique et un défi aux lois de l'existence, est une éventualité à laquelle les nombreux témoignages rassemblés par Lévy-Bruhl montrent que les primitifs croient communément. Le fait d'exister peut bien exiger qu'un être existe quelque part, mais pour qu'il devienne inconcevable qu'il puisse en même temps exister ailleurs, il faut qu'aux espaces perçus dans les objets se soit superposé une sorte d'espace réducteur, qui leur interdise de coexister dans le même objet tout en étant distincts entre eux. Plus facilement encore, l'enfant admettra qu'il est simultanément présent dans l'espace qui fait corps avec ses impressions proprioceptives et dans celui qu'anime son image extéroceptive, puisqu'ils ne sont pas immédiatement comparables et que la nette intuition de leur extériorité réciproque exigerait entre eux une sorte de dénominateur commun, qui n'est pas une donnée immédiate de l'expérience sensible.

Pour qu'il réussisse à unifier son moi dans l'espace, il lui faut situer son moi extéroceptif de telle sorte que la perception en devienne essentiellement irréalisable pour lui-même. Car, sitôt qu'il voit sa propre image, elle cesse de coïncider dans l'espace avec son propre corps et il doit la tenir pour sans réalité ; et sitôt qu'il suppose la réalité de son aspect extéroceptif, il doit le tenir pour inaccessible à ses propres sens. Double nécessité : admettre des images qui n'ont que l'apparence de la réalité ; affirmer la réalité d'images qui se dérobent à la perception. Ainsi peut se poser ce dilemme : des images sensibles, mais non réelles, des images réelles, mais soustraites à la connaissance sensorielle. Si simple que le cas puisse paraître à un adulte, il implique que la notion d'existence n'est plus indistinctement liée à toute impression sensible, qu'elle n'est pas simple et absolue, qu'elle peut être transférée par des opérations de l'esprit. Il implique des substitutions d'images et de points de vue qui supposent le pouvoir d'évoluer au-dessus du présent sensori-moteur ; d'évoquer, à l'encontre des impressions actuelles, des systèmes purement virtuels de représentations ; ou plutôt celui de subordonner les données de l'expérience immédiate à la représentation pure ; et de multiplier, par l'intermédiaire des représentations, le jeu de plus en plus différencié des distinctions et des équivalences. C'est le prélude de l'activité symbolique, par laquelle l'esprit arrive à transmuer en univers les données de la sensibilité.

Mais elle comporte des degrés en nombre considérable. Il semble que le premier pas soit franchi vers un an, lorsque, par exemple, la petite fille de Guillaume passant devant une glace porte rapidement la main vers un un bonnet de paille dont elle était coiffée depuis le matin. L'image dans le miroir n'a plus d'existence pour elle-même ; elle est immédiatement reportée par l'enfant sur son moi proprioceptif et tactile ; elle n'est plus qu'un système de références, apte à orienter les gestes vers les particularités du corps propre dont elle donne l'indication. En se vidant de l'existence, parce qu'elle peut être maintenant considérée comme extérieure au système d'images avec lequel l'enfant identifie son corps et son moi. Mais elle ne peut être extérieure par rapport à un autre ensemble ayant ses propres qualités d'extension et de volume que s'ils sont tous les deux surpassés par un espace plus abstrait, ou plutôt par le pouvoir de distribuer et d'ordonner les différents contenus de l'expérience selon des relations d'espace. Et cela concorde bien avec l'inaptitude à réaliser des relations dans l'espace qui a été constatée lorsque la fonction symbolique est compromise : agnosie, apraxie, aphasie. Cette capacité d'établir des distinctions et des relations dans l'espace devient le point de départ d'exercices spontanés qui ressemblent à un véritable apprentissage. Elle en est la condition et non la conséquence. De douze à quinze mois (Preyer, Guillaume), l'enfant s'occupe à exécuter devant le miroir des gestes qui sont depuis longtemps de son répertoire, mais il les fait avec beaucoup plus de difficulté et d'incorrection. Le mouvement est semblable, l'acte est différent. La commande en est changée. Au lieu, comme dans l'automatisme, de réactions enchaînées entre elles par leurs stimulants spécifiques et, pour ainsi dire, incorporées aux conditions, internes ou externes qui les suscitent, il s'agit d'actions beaucoup plus médiates, qui doivent obéir aux directions beaucoup plus abstraites des représentations et des symboles. Dans tous les domaines, l'enfant paraît poursuivre l'inventaire des changements que son aptitude nouvelle fait subir à son activité ou à ses connaissances. Dans sa soixantième semaine, invité à montrer sa mère, il commence par la désigner dans la glace, puis se retourne en riant vers elle (Pr.). Il est facile de voir à son comportement qu'il n'y a pas de similitude entre ce geste et celui du sixième mois. Quand alors il se retournait du miroir vers la personne dont il voyait l'image s'y réfléchir, il prenait connaissance d'un rapport, d'une dépendance, mais sans en bien distinguer les termes. Quand, au contraire, il va d'abord chercher la présence de sa mère dans le miroir, il joue avec la dualité maintenant reconnue de l'image et de la personne. Malicieusement il feint d'accorder la prépondérance à l'image, précisément parce qu'il vient d'en reconnaître clairement l'irréalité et le caractère purement symbolique.

Mais, alors que la distinction semble déjà confirmée par de nombreuses expériences, voici que viennent à se produire des gestes qui paraissent la remettre en question. En réalité leur signification est autre ; ils sont en rapport avec d'autres découvertes, d'autres progrès que fait l'enfant dans le domaine de son activité. A cinquante-sept semaines, le fils de Preyer, ayant une glace à main près de son visage, s'y regarde, puis passe la main 'derrière, comme pour saisir celui dont il voit l'image, et prend enfin le miroir entre ses mains, le retourne et le contemple sur ses deux faces. Quelques minutes après, le miroir étant placé devant lui, il recommence la même manoeuvre. Mais le lendemain il s'en détourne obstinément. Même jeu la semaine suivante avec une photographie sous verre, en dépit de son petit format. La ressemblance est frappante avec la conduite du chimpanzé dans les mêmes circonstances. Et le fait a lieu précisément à l'âge que K. Bùhler appelle l'âge du chimpanzé, à cause de l'exacte similitude qui s'observe alors entre les solutions instrumentales de l'enfant et du chimpanzé pour surmonter l'obstacle qui s'oppose à la satisfaction de leurs désirs. C'est le début de la période instrumentale chez l'enfant. Le motif essentiel de sa conduite a été le miroir et non pas son image. La main passée derrière et toute l'action consécutive paraissent avoir eu plutôt pour objet de vérifier la cause de l'illusion que l'illusion elle-même. Enfin la rancune contre le miroir confirme de la façon la plus explicite qu'il en est rendu responsable. De façon plus frappante encore, à quelques semaines de là, l'enfant paraît oublier la signification purement symbolique de l'image et lui rendre l'existence. Mais l'existence dont il l'anime n'est plus sa propre existence, indivise entre son image extéroceptive et son intuition proprioceptive, c'est une existence distincte de la sienne. Il apprend à s'opposer d'autres êtres ; il entre dans sa période animiste ; et tout lui est d'abord occasion de susciter, en regard de la sienne, d'autres existences. C'est ainsi que, dans sa soixante et unième semaine, le fils de Preyer touche, frappe, lèche son image dans le miroir, joue avec elle comme avec un comparse. Un autre enfant de vingt mois cité par Preyer, ayant dit bonsoir à sa mère, va vers la glace pour embrasser sa propre image. A trente et un mois encore, il joue avec elle, non comme avec une partie de lui-même, mais comme avec un émule ou un double. Il s'amuse ainsi jusqu'à l'extravagance. Il semble se plaire à s'imiter ou à se surpasser lui-même et joue comme deux personnages dans un rôle forcément unique. C'est, avons-nous vu, sensiblement au même âge, un an et demi, que différentes parties du corps propre donnent lieu aussi à des jeux animistes.

Ainsi se succèdent, avec une remarquable concordance, tant dans la nature des manifestations que dans la comparaison des enfants entre eux, les étapes par lesquelles se délimite et s'organise la notion du corps propre. Sans doute, il peut encore se produire, à des époques parfois très ultérieures, des manifestations qui relèvent d'un type déjà dépassé. Ce fait, signalé par W. Stern le premier, loin d'être en contradiction avec la loi des étapes successives, la confirme. Il les montre se répétant nécessairement pour chaque espèce de manifestations, quelle qu'en soit la date plus ou moins tardive d'apparition. C'est seulement, par exemple, à quatre ans que le fils de Preyer s'avise de remarquer son ombre, et il en est d'abord très effrayé. Un peu plus âgée, une petite fille de quatre ans et demi prétendait marcher sur moi en marchant sur mon ombre. Très souvent, ainsi, le jeu fait suite à une illusion ou à une difficulté d'abord réelles, comme s'il était pour l'enfant un moyen de se familiariser avec elles. Frayeur et taquinerie concordent donc pour montrer que, sitôt individualisée, l'ombre commence par sembler à l'enfant animée d'une vie qui la lui fait redouter si elle est sienne ou qui la fait identifier à la personne même d'autrui. Quant à son individualisation tardive, elle est, sans doute, une conséquence de l'ordre dans lequel s'opère la délimitation de ce que l'individu s'attribue comme faisant essentiellement partie de lui-même, par opposition à ce qui lui est étranger ou à ce qui est contingent. Ce qui s'impose d'abord à son attention, c'est ce qui est le siège le plus fréquent ou l'instrument le plus actif de son activité.

La notion du corps propre ne se constitue pas comme en compartiment clos. Par chacune de ses étapes, elle relève des procès généraux de la psychogenèse : elle en est un cas particulier. Mais par l'époque de sa formation elle devance les autres, car il n'y en a pas qui soit, comme elle, plus immédiatement au confluent des besoins intéroceptifs et de l'activité avec le monde extérieur ni plus indispensable aux progrès ultérieurs de la conscience. Elle cède le premier plan dès qu'elle a, pour sa part, rendu d'autres élaborations possibles.

Sans doute ne peut-elle complètement s'achever que sous leur influence. En particulier, dans la période qui suit, elle va s'intégrer plus ou moins étroitement à la notion qui développera chez l'enfant la conscience de sa personnalité morale vis-à-vis d'autrui. Elle ne peut manquer aussi d'être plus ou moins à l'image des notions par lesquelles il apprend de l'adulte r définir ses rapports avec le milieu physique et social. Et elle se trouve ainsi modelée par les conditions de vie et de pensée où le placent les techniques de l'existence, les formes du langage, les usages, croyances, connaissances, etc., propres à son époque. A ces variations il ne semble pas y avoir d'autre limite que les diversités possibles de civilisation. La notion du corps propre ne doit, sans doute, pas être exactement la même pour la pensée fétichiste et pour la pensée physicienne. Mais elle est alors différente de groupe à groupe, et semblable chez les individus d'un même groupe. Au contraire, de l'enfant à l'adulte, elle diffère dans le même groupe, malgré l'influence enveloppante et constante de l'adulte sur l'enfant.

Si la pensée de l'enfant ne peut être d'emblée conforme à celle de l'adulte, c'est évidemment que son appareil mental manque de la maturation nécessaire. Il y a donc à toute notion intellectuelle deux sortes de conditions, les unes psycho-sociales, les autres psycho-biologiques.

C'est de ces dernières qu'il a été question dans cette étude. Assister en détail à l'échelonnement graduel des progrès qu'elles rendent successivement possibles, c'est constater combien les notions qui constituent la conscience, celles par suite qu'elle peut le plus immédiatement saisir, sont loin, malgré leur apparente simplicité, d'être primitives. Elles ne sauraient donc servir à expliquer la vie psychique, ni ses désordres. C'est pourtant en partant d'elles qu'a été imaginée, sous le nom de cénesthésie, cette intuition brute du corps qui serait à l'organisme ce que la perception est au monde extérieur. Toutes deux seraient distinctes entre elles d'emblée comme le sont leurs domaines pour l'adulte. Mais si déjà, pour la perception, l'hypothèse sensualiste, qui la ramenait à des combinaisons d'images et les images aux sensations comme à leur prototype, n'a plus cours, la cénesthésie n'en reste pas moins, pour ceux qui en font usage, la simple somme des images que donneraient d'eux-mêmes les organes et les fonctions.

S'agit-il d'expliquer un trouble dans lequel la conscience du corps paraît plus ou moins explicitement intéressée, la cause en est imputée, sans autre information, à une altération des images normales ou à la production d'images anormales, telles que les hallucinations. Même si elle le décrivait exactement, cette explication n'en serait pas une, car à quelques fragmentations, distinctions et recombinaisons qu'elles soient soumises, les images ne peuvent faire dépasser l'image, qui est un résultat déjà différencié et non un élément de la vie psychique. Mais il y a très souvent, dans cette mise en images du trouble mental, un travestissement de ce qu'une observation fidèle et sans prévention permet de constater.

Au contraire, il s'éclaire à la lumière des étapes d'où ont pu finalement surgir les formations de la conscience adulte, que leur actuelle simplicité fait indûment passer pour primitives. Sous cette simplicité, le développement de l'enfant fait voir par quels degrés l'expérience immédiate, les impressions indifférenciées, dispersées et momentanées de la sensibilité brute ont pu se dissocier et se fixer en images d'abord concrètes et comme coextensives avec leur objet, puis donner lieu aux transmutations symboliques de la représentation pure et stable. Qu'il se produise un fléchissement dans l'activité qui opère à tout instant ces réductions et cette intégration, que survienne une altération passagère ou durable des fonctions ou des structures d'où elle résulte, et les formes d'activité qui lui restaient sous-jacentes tendent de nouveau à produire leurs effets. Sans doute ne sont-ils plus exactement ce qu'ils étaient chez l'enfant. Leur intégration puis leur opposition à la conscience de l'adulte les font nécessairement être et paraître différents. Mais leur mécanisme se ramène à celui des manifestations qui, chez l'enfant, ont successivement répondu aux étapes de son évolution. Entre la clinique et la psychogenèse les rapprochements peuvent être pleins de signification.

  • Source: revue numérique Persée
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