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Fondements métaphysiques ou fondements dialectiques de la psychologie

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Fondements métaphysiques ou fondements dialectiques de la psychologie
written by Henri Wallon
1958



  • Fondements métaphysiques ou fondements dialectiques de la psychologie (1)

(1) Article extrait de « La nouvelle critique », novembre 1958.

La portée de la psychologie, ainsi d'ailleurs que celle de la science en général, est communément interprétée en deux sens opposés. Ou bien elle est censée donner de son objet une image fidèle, bien qu'imparfaite, mais de moins en moins lacunaire et de plus en plus précise ; ou bien elle est regardée comme une construction de l'esprit qui serait capable d'effectuer des observations et des expériences cohérentes, mais sans aucune garantie qu'elles soient identiques à la réalité, ni même qu'il y ait une réalité en dehors de ces expériences elles-mêmes.

La psychologie scientifique, comme toute autre science, débute alors que l'homme en arrive à compter davantage sur la connaissance que sur les oracles ou sur les rites, pour prévoir ou modifier le cours des choses. La substitution de l'une aux autres est plus ou moins tardive, lente ou totale.

Elle laisse subsister des vestiges du passé plus ou moins apparents, qui peuvent même chercher à se défendre par des arguments empruntés à leur adversaire : la raison. Mais en dépit de ces alternatives, une fois amorcée, elle ne peut manquer de gagner du terrain, car elle répond à la nature des choses et au pouvoir de l'homme sur elles. C'est en psychologie, sans doute, qu'elle est restée le plus empêchée par les anciens mythes, par les antiques métaphysiques, car l'homme se prend difficilement lui-même pour objet de connaissance : n'est-il pas en sa propre personne le support de toutes les traditions, des superstitions qui seraient à éliminer ?

Dans notre civilisation européenne, le développement continu et systématique de la connaissance scientifique coïncide avec les ambitions naissantes d'une classe sociale dont la fonction paraît avoir été d'exploiter tout ce qui peut l'être et d'en tirer le profit maximum : la bourgeoisie. C'est au XVe siècle que commencent l'exploration de la planète et l'inventaire de ses richesses. Au XVIe et au XVIIe, la recherche scientifique s'organise.

Descartes est un témoin des plus remarquables de ce travail. Il entreprend d'expliquer par ses propres moyens intellectuels l'univers et l'homme. La psychologie a sa place dans son système. Mais en dépit de son doute méthodique destiné à l'affranchir de tout préjugé, son oeuvre reste composite. Dualiste, il a tenté d'unir les deux points de vue, le réaliste et l'idéaliste, notamment dans son Traité des passions de l'âme, qui est un véritable ouvrage de psychologie.

Mais il n'a su trouver entre eux qu'une liaison bien fragile, bien factice : le bon vouloir du Créateur, dont il juge impossible d'imaginer qu'il ait voulu duper l'homme en lui mettant dans l'esprit des principes de la connaissance inapplicables à l'univers où il a placé son existence. Etendue et pensée sont bien deux substances coexistantes ; mais s'il y a accord entre elles, ce n'est pas par des contacts ou des échanges directs : c'est par une sorte de décret providentiel. La réalité même du monde extérieur n'est une certitude qu'en raison de ce décret.

S'étant ainsi tranquillisé quant à la validité de nos connaissances, Descartes conjugue les deux points de vue : le matérialiste et l'idéaliste. Le monde matériel, c'est l'étendue dont les parties sont extérieures entre elles et qui est le siège de mouvements, de « tourbillons » d'où résultent les actions physiques et l'existence des choses. L'organisme de l'homme et ses fonctions ne s'expliquent pas autrement. Les parties les plus subtiles du sang, les « esprits animaux » passent dans les nerfs qui les conduisent au cerveau, pour y recevoir une direction, et de là dans les muscles et dans les organes requis par les actions en cours. Les agents physiques invoqués sont la chaleur, qui dégage du sang les esprits animaux, et les lois de l'hydrostatique. Le circuit est automatique.

Cette notion d'automatisme a été recueillie et développée par toute une lignée de matérialistes, dont par exemple La Mettrie, qui prétend expliquer l'homme comme un pur automate, que seule la complexité de ses activités distingue des autres animaux et des objets de la nature. Elle aboutit aujourd'hui à la cybernétique : Descartes s'était inspiré des principes relatifs aux techniques de son temps ; le nôtre est celui de l'électronique ; mais l'automate qui est résulté de ses applications a été une réalisation stupéfiante, car il possède un pouvoir qui était communément considéré comme une des fonctions les plus élevées de l'intelligence humaine : l'autocontrôle et la critique de ses propres opérations. Il est capable de signaler les données vicieuses d'un problème que sa complexité avait empêché celui qui le posait d'analyser correctement. Pour maintenir la distinction du robot et de l'homo sapiens, il faudra donc chercher ailleurs que dans l'aptitude à signaler une erreur les caractéristiques essentielles de l'intelligence. Ne serait-ce pas le goût des initiatives et des tentatives qui font risquer d'en commettre, plutôt que le fait d'opérations impeccables ?

Mais il est une autre distinction plus profonde. Il n'y a peut-être pas de limite à prévoir quant à la complication, à l'efficacité, aux pouvoirs des mécaniques qui seront construites par l'homme durant les millénaires qui vont s'ajouter sans doute aux millénaires du passé. Mais il y a quelque chose qui a été de tous les temps et sans quoi le progrès humain serait inconcevable. C'est la conscience. Quelle que soit la nécessité de réagir contre le rôle tendancieux que l'idéalisme tente de lui faire jouer aux dépens de la réalité scientifiquement connaissable, il faut pourtant l'admettre comme une réalité parmi toutes les autres. Elle ne se borne pas à être une somme de sensations, de perceptions, d'images, d'idées, de raisonnements différemment combinés ; elle suppose un sujet qui sent, connaît, délibère, décide et en fonction de qui jouent les lois de ses activités diverses.

C'est son existence que Descartes commence par affirmer dans le cogito. C'est seulement ensuite que, s'analysant elle-même, la pensée découvrirait les principes de la raison, fondement nécessaire de la connaissance, de même que la sensibilité en fournit la substance. Car, si toutes les actions du corps appartiennent au monde de « l'étendue » ou de la matière, les sensations qui répondent à ces actions appartiennent à celui de « l'âme». Il ne reconnaît donc pas au pur mécanisme le pouvoir de donner la conscience aux automates créés par lui, ainsi que l'admettront ceux de sa lignée matérialiste. Du même coup, il annonce les différentes formes d'idéalisme : l'existentialisme, l'idéologisme rationnel, le sensualisme empiriste. Il était condamné à ces inconséquences par sa philosophie substantialiste qui imposait à son souci d'analyse exacte l'obligation de définir chaque substance par ses propriétés essentielles et de faire rentrer tout fait d'expérience sous les propriétés reconnues en lui, c'est-à-dire de ramener son existence à celle de la substance correspondante. Les conceptions substantialistes enferment la réalité dans des cadres statiques qui rendent difficile d'imaginer le passage d'un ordre de réalité à un autre.

On comprend dès lors les raisons du criticisme et du positivisme qui sont chacun à sa façon une manière de renoncer à la connaissance intégrale du réel. L'un conteste la possibilité, pour une sensibilité et pour un esprit qui imposent aux objets de l'expérience et de la connaissance leurs formes et leur structure, d'atteindre à leur réalité profonde. De simples apparences, une représentation phénoméniste doit suffire. La chose en soi échappe à l'intelligence et son domaine risque de devenir celui d'une connaissance irrationnelle et du mysticisme.

Pour le positivisme, dénonçant lui aussi la notion de substance et même celle de causalité comme des extrapolations illégitimes de concepts usuels, il semble ne vouloir rien retenir dans le savoir scientifique, hormis ce que donnent des expériences strictement conditionnées. De la chose étudiée, mesurée, il ne voudra connaître que le dispositif de l'étude et les mesures obtenues, s'interdisant de rien supposer ni conclure sur la réalité de la chose elle-même. Il en résulte que seuls doivent compter les procédés de la recherche. Ce qui en fait une vérité, c'est leur réussite dans le cas présent, ou même seulement leur commodité. Ce pragmatisme scientifique déborde sur la vie pratique. Sont légitimes les conduites qui procurent les satisfactions jugées désirables. Sont la vérité les croyances utiles, les idées qui réussissent, qui font réussir. D'où l'importance qu'ont prises dans certains milieux les enquêtes sur l'opinion, à propos des problèmes les plus variés et qui peuvent souvent échapper à la compétence ou à la compréhension du public interrogé.

Les inconvénients de ces attitudes diverses à l'égard de la connaissance scientifique sont à leur maximum en psychologie, science dont le domaine est encore confus et les méthodes plus ou moins incertaines, car elle appartient à la fois aux sciences de la nature et aux sciences humaines, 'souvent considérées comme radicalement hétérogènes. Et puis son objet, la personne elle-même, la rend particulièrement sujette à substituer plus ou moins subrepticement entre eux le subjectif et l'objectif.

Du mécanisme pur, la psychologie paraît aujourd'hui à peu près complètement dégagée — du moins dans ses conceptions générales, car certains détails fonctionnels peuvent encore y trouver leur explication. Mais le temps n'est plus où la conscience pouvait être dite un « épiphénomène », c'est-à-dire un effet surajouté aux fonctions organiques, mais inefficace et comme superflu. Les termes sont aujourd'hui renversés. L'explication mécaniste tient tout ce qui touche à la conscience et à l'activité psychique comme une réalité résultant d'opérations qui sont à découvrir ou à imaginer et, s'il se peut, à reproduire artificiellement.

Mais ce dernier résultat obtenu, faudra-t-il nécessairement conclure à la similitude des processus dans l'organisme humain et dans la machine construite par l'homme ? Les connections électroniques et leur pouvoir sélectif peuvent-ils être regardés comme l'image des synapses inter-neuroniques ? Certes, des comparaisons peuvent être instructives, contribuer par exemple à l'analyse de certains impératifs fonctionnels. Cependant la différence entre la machine et l'homme sera toujours que, bien réglée, l'une exécute strictement, et quelle que soit leur complexité, les opérations auxquelles elle est destinée et que l'autre — l'auteur de la machine — doit lui demander de remédier à la lenteur, aux incertitudes et aux erreurs qui menacent toujours ses propres opérations. C'est là le revers de ce que, sous le nom de «sensibilité», Descartes refuse aux automates, parmi lesquels d'ailleurs il classe les animaux, et regarde comme seul attribut spécifique de l'homme que d'être pour lui la source éventuelle de diversions quelconques, de confusions, d'omissions, d'associations, de velléités fallacieuses.

Cette variabilité des conduites, il faut en rendre compte. Aux explications mécanistes, dont la rigidité ne semble pas répondre aux avatars de la conscience, on a de tous temps opposé des analyses ou des descriptions directes de l'activité psychique. Tantôt c'est son contenu qui est envisagé et tantôt le sujet ou la personnalité qui s'y exprime. Dans le contenu, la priorité est donnée tantôt à des éléments qui sont considérés comme la base du psychisme, comme sa substance fondamentale, telles que les sensations ou les perceptions, tantôt à des principes tenus pour organisateurs de la conscience et de l'expérience. Dans un cas, il s'agit d'empirisme sensualiste, dans l'autre, d'intellectualisme et d'apriorisme. Mais dans les deux sortes de conceptions, c'est le point de vue représentatif qui domine : l'homme est tenu pour un simple spectateur de l'univers ; il est avant tout contemplatif. C'est la connaissance qui s'impose au psychologue comme premier objet d'étude ; elle tient les autres conduites sous sa dépendance.

Si c'est l'étude du sujet qui est mise en vedette, les théories psychologiques sont pénétrées de volontarisme et une place importante y est faite à l'affectivité. C'est encore un point de vue que Descartes n'a pas ignoré et qu'il avait superposé à sa théorie mécaniste des passions de l'âme. Les actions du corps ne sont pas déterminées par les seules impressions du monde extérieur sur les sens ou par les connaissances de la raison : il peut y avoir dans la conduite de l'homme des interventions comme absolues de sa volonté souveraine. Et loin d'y voir une défaillance, Descartes les donne comme des preuves de la liberté morale qui fait la grandeur de l'homme. Mais cette possibilité de décisions inconditionnées ouvrait la voie à une psychologie irrationaliste.

Par l'intermédiaire de Maine de Biran et de Bergson, elle a conduit à l'existentialisme. C'est l'effort pour vaincre les résistances de la nature qui, selon le premier de ces auteurs, permet à la conscience de se réaliser. Pour le second, elle ne peut subir de ses contacts avec les lois de la matière que dégradation et aliénation de sa propre nature, que substitution d'un grossier mécanisme à sa spiritualité créative. Selon Bergson, il ne saurait y avoir de psychologie scientifique, car la science tend vers la quantité et à l'homogène tandis que l'être, c'est-à-dire l'âme, se saisit immédiatement elle-même dans sa diversité qualitative qui est un perpétuel changement, un incessant devenir. Le fondement de la réalité est la durée vécue, la durée subjective dans son renouvellement continuel, dans son originalité à nulle autre comparable.

De même, l'existentialisme voit dans l'intuition du sujet par lui-même le fondement de toute réalité. C'est sa propre existence qui supporte celle des choses. 11 est responsable de leur ordre ou de leur désordre. Il ne saurait donc y trouver d'alibi, ni invoquer leurs lois pour excuse. Il ne dépend que de lui-même. Les modalités de son existence ne sauraient être ramenées à d'autres termes qu'elles-mêmes. Elles sont inconditionnées. Elles ne peuvent donc être expliquées, mais seulement décrites. C'est essentiellement le domaine de la phénoménologie.

Cette indépendance totale pourrait bien être prise pour la fatalité d'un destin. L'existentialisme, effectivement, envisage, sous des formes diverses suivant les auteurs, l'ensemble de l'existence. Husserl propose de la ramener en chaque cas à son essence. Heidegger y trouve la présence constante de la mort sous l'aspect d'une angoisse fondamentale. Sartre insiste sur les rapports intimes de l'être et du néant. La considération du temps créateur ou destructeur joue un rôle important dans la psychologie du sujet. Dans l'existentialisme, le renouveau continu de la durée vécue est une course au non-être.

La psychanalyse est, elle aussi, une psychologie du sujet. Elle aussi fait du temps un facteur essentiel. La libido qui, par ses fixations successives, mène d'âge en âge l'évolution de la personne, a une chronologie dont les retards expliqueraient différents complexes pathologiques. Il s'agit donc ici, non plus d'un développement psychique absolument autonome, mais au contraire, de la répétition chez tous les sujets normaux de certaines séquences qui seraient un héritage de l'espèce. Une ressemblance pourtant avec l'existentialisme, c'est le couple Eros et Thanatos, amour et mort, auquel Freud, dans les dernières années de sa vie, ramène l'ensemble de l'évolution, qui serait plutôt une involution, un retour vers son point de départ, c'est-à-dire vers ce qui précède la vie. Dans les limites étroites des durées individuelles, il n'est certes pas surprenant que le temps soit envisagé également dans son rôle destructeur, mais est-il besoin d'étendre ce rôle à toutes les périodes de la vie, comme si l'angoisse, la mort et le néant en constituaient la finalité essentielle ?

A ces théories fortement entachées d'influences métaphysiques ou affectives, le positivisme s'est opposé au nom de l'objectivisme scientifique. Il n'est pas inutile de rappeler que son fondateur, Auguste Comte, déniait toute valeur scientifique à la psychologie, parce qu'il ne pouvait la concevoir distincte de la vie intérieure qui ne peut être attestée que par le sujet lui-même, et parce qu'il est impossible de s'observer sans se modifier. Analyser son émotion, ce n'est déjà plus la ressentir. En conséquence, nombre de psychologues ont cherché à éviter ce genre d'étude pour ne s'occuper que de ce qui est apparent. Ils ont voulu se borner à la simple notation de ce qui est extérieurement observable.

Un bel exemple de cette limitation est la psychologie du comportement (behaviour), tout au moins sous sa forme initiale. Elle devait consister uniquement dans la description des gestes de l'animal, sans se permettre de rien supposer sur leurs motifs, ni même sur leurs mécanismes cachés. Appliquées à l'étude psychologique de l'homme, ces restrictions l'amputeraient de ce qui caractérise sans doute le mieux son espèce : cet univers de représentations immatérielles et souvent non formulées, qu'il superpose à l'univers matériel de la perception pour mieux le comprendre et mieux en disposer ; et de plus le monde de ses désirs, de ses aspirations, de ses motivations, de ses conduites ; ce monde qui n'a souvent d'autre support matériel que le langage, dont les significations sont précisément frappées d'interdit par cette psychologie étroite.

L'intérêt exclusif accordé au fait observable a valorisé le fait en général au point de le faire considérer comme méritant toujours d'être décrit Cette superstition du fait en soi entraîne souvent un relâchement dans l'analyse des causes et des effets. Au lieu de chercher à isoler expérimentalement, pour en vérifier l'exactitude, le rapport supposé, c'est une simple corrélation que l'on se contente de calculer : cette opération est bien capable de montrer avec quelle fréquence relative les deux traits comparés coexistent dans un groupe déterminé d'individus, mais n'indique pas la nature du lien qui les unit, ni en cas d'action de l'un sur l'autre, quel est celui qui l'exerce et celui qui la subit. Ce vague tient à ce qu'au lieu d'une constatation directe, il s'agit d'un classement en deux catégories, celles des individus présentant à un degré suffisant les deux traits confrontés et celle des individus chez qui l'un des deux fait défaut. Ce procédé de recherche suppose, implicitement du moins, une référence à la logique conceptuelle de la compréhension et de l'extension : le groupe qui présente les deux traits en question est-il suffisamment étendu par rapport à l'autre pour que l'unité conceptuelle de ces traits soit admise ? Assurément, ce retour à l'aristotélisme devient méconnaissable par la souplesse de son emploi. Il n'est plus question de genres et d'espèces stables, ni d'une hiérarchie permanente des concepts et des réalités correspondantes. Mais c'est, dans le cas du positivisme, le même fixisme, le même immobilisme que dans la pensée aristotélicienne.

Observation, conceptualisme, fixisme s'enchaînent tout naturellement dans la psychologie positiviste. Auguste Comte combattait la notion d'évolution. Il a pourtant distingué trois états par lesquels doivent passer les civilisations humaines : l'état théologique qui était dominé par les croyances et les pratiques religieuses ; le second, l'état critique ou métaphysique d'où nous sortons à peine, c'est celui des conceptions abstraites par lesquelles l'esprit croit saisir la réalité des choses et qui ne sont que le décalque laïcisé des explications providentialistes ; enfin, l'état positif où seuls doivent compter les faits accessibles à l'observation directe. En outre, il décompose la première en trois phases : fétichiste, polythéiste, monothéiste. Chacun de ces états ou phases est décrit selon ses particularités spécifiques et par là d'autant mieux séparé des autres. Mais sous ces concepts nettement différenciés, rien ne subsiste plus qui permette d'expliquer ou d'imaginer comment est possible le passage d'un de ces types d'idéologie à l'autre.

Un autre exemple illustre de ce conceptualisme et de ses inconvénients, c'est celui de la mentalité « prélogique » prêtée par Lévy-Bruhl aux peuples primitifs et qu'il définit comme radicalement incompatible avec celle d'un civilisé, comme impénétrable par elle. Sans doute voulait-il prémunir nos contemporains contre la tendance commune à introjecter ses propres introspections en autrui et à prendre son expérience personnelle pour mesure de l'expérience universelle. Mais s'interdisant de franchir les données de l'observation pure et simple, ce qu'il a opposé comme deux mentalités irréductibles, rendant ainsi tout passage de l'une à l'autre inconcevable, c'était en réalité deux matériels idéologiques effectivement différents parce qu'en rapport avec des façons de vivre différentes. Pourtant, sous ces apparences hétérogènes, subsiste la nature de l'homme qui comporte en particulier le pouvoir de formuler ses expériences sous forme de représentation, de connaissances, ou tout au moins de consignes verbales. C'est le changement des expériences qui entraîne l'évolution des idées, des pratiques et des moeurs. Ce qu'un trop strict objectivisme masquait est au contraire révélé par les conceptions activistes de l'existence des choses. C'est au matérialisme dialectique que nous pensons.

Au lieu de se borner à des constats et à de simples comparaisons entre eux, au lieu de repousser comme extra-scientifiques les problèmes relatifs à la nature, aux origines, aux transformations du psychisme, le matérialisme dialectique tient celui-ci pour une réalité dont l'existence et les modalités diverses ou successives doivent être expliquées par ses rapports avec d'autres réalités. Entre elles, les liaisons ne sont plus de ressemblance ou de différence, mais d'action, de réciprocité ou même de conflit, bref d'être et de devenir. Le classement par catégories fait place aux rapports de causalité, ou tout au moins il n'y a plus confusion entre les deux. L'essence s'efface devant la mutation, prise dans le sens le plus large du mot. Le cloisonnement apparent du réel se perce de passages entre des domaines de la connaissance jusque-là considérés comme hétérogènes.

Un des pas les plus raides à franchir pour la psychologie est celui qui doit unir l'organique et le psychique, l'âme et le corps. Cette difficulté a donné lieu au dualisme de la matière et de l'esprit, ou à l'escamotage de l'une par l'autre. Mais déjà, entre les deux domaines fonctionnellement distincts, des relations fonctionnelles sont démontrées, sans méconnaissance des traits spécifiques propres à chacun. C'est ainsi que Pavlov, strictement fidèle aux pures méthodes physiologiques, débouche par elles en plein terrain psychologique. Ses réflexes conditionnels n'ont pas seulement permis de mesurer comment les réactions organiques les plus strictement végétatives, telles les sécrétions salivaires, sont sous l'influence d'excitations issues du milieu externe par une sorte de bipolarité fonctionnelle ; ils ont aussi rendu possible chez l'animal l'exploration minutieuse de sa sensibilité extéroceptive, telles la vision et l'audition, qui sont bien des fonctions dont l'étude est traditionnellement imputée à la psychologie.

Mais qui plus est, par une anticipation géniale, Pavlov passant du plan perceptif à celui du langage, y voit deux systèmes de signes, non similaires certes, mais jouant à des niveaux différents du psychisme le même rôle d'avertisseur. Devenu support et instrument d'une pensée petit à petit plus abstraite, le langage doit sans doute son pouvoir évocateur à cette première parenté fonctionnelle. Ainsi est substituée au dualisme corps-esprit la liaison des réactions somatiques et intellectuelles. C'est la même aptitude de l'écorce cérébrale à former des associations conditionnelles qui serait à la base des unes et des autres : une nouvelle voie est ouverte aux recherches des psychologues et des linguistes. Des cloisons sont tombées entre des sciences dont l'objet était regardé comme totalement différent.

L'évolution qui, dans l'hypothèse de Pavlov pour le langage, s'est faite par extension fonctionnelle d'un domaine à un autre, peut aussi mettre en conflit des activités qui parfois procèdent l'une de l'autre. Ainsi l'antagonisme entre l'activité intellectuelle et la vie affective a été signalé dans les circonstances les plus variées par les auteurs les plus divers. Goethe disait qu'un souvenir cesse d'être douloureux quand il est analysé pour être exprimé sous forme littéraire ; le physiologiste Head a montré que la sensibilité protopathique, sensibilité organique fortement imprégnée d'anxiété, s'efface devant la sensibilité épicritique, sensibilité discriminative qui donne lieu à des représentations précises et intellectualisâmes ; l'école de Pavlov a mis au point une méthode d'accouchement sans douleur qui est fondée sur la connaissance exacte par la parturiente du travail utérin dont elle est invitée à suivre la progression sur elle-même. Or, l'idéation qui freine la sensibilité lui est consécutive, elle est soutenue par elle à ses débuts. Dans les populations encore peu intellectualisées, les simulacres, les rites, les solennités à grande charge émotionnelle jouent un rôle capital pour la fixation et la divulgation des croyances collectives, qui ont été les premiers cadres conceptuels des pensées humaines. Le support affectif, d'abord indispensable pour imposer à la conscience des intérêts extra-individuels, a dû s'effacer ensuite, ses manifestations propres contrariant l'exercice de la réflexion objective ou abstraite. Ce genre de renversement dont l'histoire de l'évolution est pleine a été souvent méconnu, parce qu'au lieu de considérer les choses sous l'aspect de leur devenir dialectique, c'est-à-dire en fonction des obstacles que le devenir lui-même oppose au devenir ultérieur, c'est par un développement continu, linéaire, conforme à une essence supposée et en vertu de leur nature une fois pour toutes fixées qu'on prétend expliquer l'existence des choses.

La connaissance du matérialisme dialectique permet de découvrir ou d'expliquer des formes beaucoup plus variées de la causalité : conflits autogènes, résolution des contradictions, actions réciproques, etc. Elle est d'autant plus nécessaire que l'objet d'étude offre des rapports plus complexes, plus enchevêtrés, plus subtils, plus fragiles, plus variables entre facteurs d'aspect plus hétérogènes, comme c'est le cas pour la psychologie qui fait charnière entre les sciences dites de la nature et les sciences dites de l'homme.

Mais cette connaissance et les découvertes qu'elle rend possibles ne sont pas seulement d'ordre théorique. L'attitude dialectique se retrouve dans la psychologie pratique : par exemple, en orientation professionnelle où il arrive qu'elle se heurte à une conception positiviste, qui est d'ailleurs la conception classique. C'est ce que montre fort bien Léon dans un petit livre plein de bon sens (1). La position positiviste est toujours la même : classer chaque être dans des cadres pré-établis et permanents, reconnaître ses qualités comme si elles étaient définitives et essentielles ; limiter l'exploration à des mesures incapables de mettre en évidence tous les traits de l'objet et de cet inventaire incomplet tirer des conclusions engageant l'objet tout entier. C'est ce qui est arrivé avec l'emploi des tests et la recherche des aptitudes. La critique s'en est prise aux aptitudes et aux tests. La faute n'en est pourtant pas ni aux tests, si mécanique, si conventionnelle qu'en soit souvent l'application, ni aux aptitudes si confuse qu'en puisse être la définition malgré les tests et parfois à l'abri des tests. La faute en est à la conception qui commande leur usage : celle d'un objet fermé sur lui-même, inchangeable, susceptible d'être classé pour toute son existence dans des catégories déterminées.

La pratique dialectique de l'orientation, celle décrite par Léon, prend le contrepied du fixisme positiviste. Son principe de base est la possibilité pour l'enfant d'être changé par les événements et particulièrement par les buts qu'il poursuit en connaissance de cause. La première condition d'une bonne orientation sera donc d'informer l'enfant sur les professions à sa portée, d'une information, non seulement verbale, mais à l'aide de notions et d'exemples aussi concrets que possibles ; ce sera d'éveiller ainsi ses curiosités, ses intérêts. Ensuite, il conviendra de rattacher sa vie scolaire à ses projets professionnels en lui faisant saisir la conformité de ses études avec les buts envisagés. Bref, l'orientation, au lieu de postuler l'immobilisme des aptitudes et des goûts, fondera ses méthodes sur la possibilité de susciter chez l'enfant toutes les réactions qui lui permettront de se mieux connaître et de s'orienter par lui-même. C'est sur son devenir mis à l'épreuve durant quelques années que l'enfant est jugé, qu'il se juge lui-même et décide de son avenir.

Le matérialisme dialectique est donc capable d'exercer son influence en psychologie tant pratique que théorique. Il n'y est pas d'ailleurs une innovation totale. Il coordonne des points de vue que les différentes doctrines philosophiques présentent chacune sous forme exclusive et absolue. Il est pour l'organicisme, mais pas sous la forme unilatérale et mécaniste du matérialisme traditionnel. Il est, comme l'idéalisme, pouf la spécificité du psychisme, mais à condition de ne pas le substituer à la réalité des choses. Il est pour le devenir incessant du sujet et de l'univers, mais pas à la façon inconditionnée et fataliste de l'existentialisme. Il est partisan de l'objectivité expérimentale, mais sans tomber dans le formalisme méthodologique du positivisme ni dans son agnosticisme de principe. Se calquant sur le réel, il en accepte toute la diversité, toutes les contradictions, persuadé qu'elles doivent se résoudre et qu'elles sont même les éléments de l'explication, puisque le réel est ce qu'il est en dépit ou plutôt à cause d'elles.

  • (1) A. Léon : Psychopédagogie de l'orientation professionnelle, Paris, P.U.F., 1957
  • Source: Revue numérique Persée
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