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L'évolution dialectique de la personnalité

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L'évolution dialectique de la personnalité
written by Henri Wallon
1926



  • L'évolution dialectique de la personnalité (1)

(1) Article extrait de « Dialectica », 5, 1951.

Le problème de la personnalité est un de ceux où continuent de se faire sentir les contradictions originelles dont souffre la psychologie. Son premier fondement a été la connaissance de la conscience elle-même. Le « connais-toi toi-même » qui était, paraît-il, inscrit dans le temple de la Pythie à Delphes, où venaient consulter ceux dont l'âme était tourmentée par le chagrin, l'épouvante ou le remords, a été repris par Socrate comme le but de sa maïeutique, où il voyait la clé de toute connaissance. Dans les temps modernes, Montaigne n'est tenté de soustraire à son doute universel que la connaissance de soi-même, qui est acquise par une expérience directe et immédiate, où l'objet et le sujet ne font qu'un. C'est de Montaigne que procèdent le doute méthodique de Descartes et son cogito, fondement de toute certitude et de toute existence. Parti des mêmes prémices, il renverse le sens de la solution. Au scepticisme il substitue les évidences de la raison. Mais il se trouve devant un problème que toute la métaphysique s'efforcera péniblement d'expliquer : les rapports de la conscience et du réel, de la pensée et de l'étendue. Comment les détacher l'un de l'autre, après les avoir confondus ?

Avec Auguste Comte l'identité de l'objet et du sujet cesse d'être une garantie et devient au contraire un principe d'incertitude. C'est à propos de la connaissance de soi qu'a été formulé pour la première fois le principe connu en physique sous le nom de Heisenberg. Si la psychologie scientifique est impossible, assure Auguste Comte, c'est que la conscience ne peut se regarder elle-même sans cesser d'être ce qu'elle était ; c'est une conscience qui se modifie en se regardant. Elle ne peut donc jamais se saisir dans sa réalité spontanée. La psychologie n'a pas sa place parmi les sciences. Il n'y a pas d'intermédiaire entre la physiologie et la sociologie. Mais que devient la personnalité du sujet entre l'être biologique et la collectivité sociale ? La conscience de soi prend alors une autre signification. Bergson lui aussi considère comme impossible une psychologie scientifique. Les cadres intellectuels que lui applique la réflexion, en faussent la réalité originale, en font quelque chose d'abstrait et de mécanique. Mais loin de conclure, comme Auguste Comte, à un fantôme de connaissance, il considère la conscience de soi comme le seul contact possible avec le réel ou plutôt comme le réel intuitivement réalisé, comme un réel en dehors de quoi il n'y a qu'artifice conceptuel. Si la psychologie scientifique est impossible c'est qu'une existence personnelle n'admet pas de commune mesure avec une autre existence personnelle.

Ainsi s'ouvre la voie à une psychologie qui se donne pour seule capable d'atteindre le fondement de l'être, psychologie de l'intuition pure. Ainsi s'accrédite l'image d'une existence inconditionnée, et s'instaure un irrationalisme radical. Les positions de l'existentialisme ne se distinguent pas, dans l'essentiel, des positions bergsoniennes. A la durée pure il se contente de substituer les impressions courantes de la vie concrète. Mais c'est également sur ce qu'elles ont de subjectif qu'il fonde la réalité des choses. Loin de se laisser déterminer par elles, la personne leur est un support dont l'autonomie est absolue. La liberté consiste dans une absence complète de lois, dans une impossibilité totale de rien prévoir. Impuissante à se contrôler, elle est pourtant responsable de tout ce qu'elle fait exister en existant elle-même.

L'énormité d'existence qu'elle s'accorde n'aboutit finalement qu'à des négations : fatalité incoercible de son devenir, effroi devant ce qu'elle est capable de susciter, angoisse d'exister — l'être rejoint le néant (1).

Il n'y a pas lieu de montrer ici comment les étapes parcourues par la conscience de soi concordent avec les étapes d'une évolution qui est celle de la société : une première période est celle d'une bourgeoisie militante et conquérante, aussi avide de connaissance que de puissance ; dans une seconde le succès amène l'esprit de conservation, de prudence ; enfin la décadence se traduit par l'enflure associée à l'impuissance et au désespoir. Mais en regard de cette évolution subjective se sont affirmées des tendances inverses d'objectivisme, qui étaient le reflet sur la psychologie des autres sciences en train de se constituer.

Pour prendre rang parmi les sciences, la psychologie aurait dû marquer ses liens avec le monde physique : ceux de la conscience avec la matière. Elle s'y est bien essayée. Mais elle les a plus affirmés que démontrés. Descartes s'était heurté au dualisme pensée-étendue. Dans son Traité des Passions de l'âme il avait essayé de démontrer l'action réciproque des mécanismes qui meuvent le corps et la sensibilité qui est le propre de l'âme ; mais ses applications étaient tour à tour purement mécanistes : action des esprits animaux sur l'âme par l'intermédiaire de la glande pinéale, ou purement volontaristes : impulsion donnée aux esprits animaux par les libres décisions de l'âme. De telle sorte que ses successeurs optèrent les uns pour le spiritualisme, les autres pour le mécanisme.

Cependant une solution mitoyenne se fit jour aussi. Elle consistait à imaginer une correspondance littérale entre les éléments du corps, plus particulièrement les éléments du système nerveux et ceux de la conscience. Il s'agit, disait Taine, d'un même texte, écrit en deux langages différents, mais terme à terme équivalents. Si gratuite et même si inconcevable ou si contraire à l'expérience que fut cette hypothèse, elle a cependant faussé bien des problèmes neuro-psychologiques. Elle a poussé à décomposer la conscience en éléments selon les structures qui étaient supposées dans la matière et à assimiler les éléments de la matière à ces produits d'une analyse purement abstraite. C'est ainsi que les images dans lesquelles on croyait pouvoir résoudre le contenu de la conscience ont été combinées entre elles, comme si elles représentaient effectivement son substrat biologique.

(1) Sartre, « L'Etre et le Néant ».

Le passage de l'activité cérébrale à l'activité de la conscience ne consistait qu'à donner alternativement aux images une existence organique et une valeur de conscience. Mais la conscience se trouvait ainsi morcelée, mécanisée et la personne n'était plus qu'un agrégat d'éléments anonymes dont on ne saurait dire à quel moment le sujet surgit de leur assemblage.

C'est le plus souvent par la recherche d'un moyen terme entre l'organique et le psychique que les psychologues ont tenté de fonder la personnalité à la fois sur l'un et sur l'autre. D'où le rôle que les auteurs comme Ribot et Janet font jouer à la cénesthésie. C'est à un changement brusque de la cénesthésie que seraient dus les dédoublements de la personnalité dont à leur époque il était beaucoup question. Parce qu'elle était supposée le reflet des fonctions organiques, la cénesthésie en devenait le substitut. Mais elle n'était elle-même qu'un état de conscience et ne pouvait faire sortir la psychologie de ses positions purement idéalistes. Janet d'ailleurs s'en rendait parfaitement compte. Alors que Ribot ne voulait voir dans la conscience qu'un épiphénomène, il affirmait que la psychologie et la conscience sont coextensives et que le langage de la psychologie n'a rien de commun avec celui de la physiologie.

Les mêmes remarques pourraient être faites au sujet de Freud. Son affirmation que la libido est certainement en connexion avec le métabolisme ou les réactions les plus intimes de l'organisme reste à l'état de pure affirmation et n'a jamais eu d'influence ni sur sa doctrine, ni sur ses méthodes.

Mais en mettant à la racine de la vie psychique le principe du plaisir, lui aussi adopte une attitude idéaliste, c'est-à-dire qui s'appuie non sur la réalité, mais sur des états de conscience. Avec l'idéalisme, la psychologie reste conceptuelle ou substantialiste. Elle insère les faits dans des catégories spécifiques, dans des séries fermées, entre lesquelles c'est ensuite comme une contradiction de chercher à établir des liaisons. Leurs qualités différentielles s'y opposent comme si elles répondaient à des essences différentes. Evidemment, bien des auteurs repousseraient cette conclusion. Mais elle est impliquée dans toutes les entités dont ils n'arrivent pas à se dispenser. La personne reste pour eux un composé soit d'éléments ou de facteurs primaires et déterminants, soit d'instances psychiques plus ou moins autonomes.

Les oppositions de ces différents points de vue ne sont pas de celles qui trouvent leur expression et, finalement, leur solution, positive ou négative, dans des conflits entre forces contraires. Elles sont scolastiques, elles ne sont pas dialectiques. Par exemple celle de la conscience et celle de la réalité objective. Sans doute, à un certain niveau de personnification, l'individu peut bien être tenté d'opposer ses propres vérités subjectives à l'ordre des choses qu'il subit de l'extérieur. Mais qu'y a-t-il de commun entre ces impératifs de la conscience en conflit avec les faits actuels et cette conscience qui transcende toute existence : celle du sujet lui-même et, sur cette base, celle du monde perçu par elle ? Et cette autre opposition du biologisme et du spiritualisme, a-t-elle un caractère moins absolu ? Il n'y a pas de solution à y trouver, chacun des deux principes réclamant pour lui l'explication totale de la vie psychique. Ces partis pris se répercutent sur les discussions relatives à la psychogenèse ou à l'organogenèse des manifestations mentales, comme s'il y avait deux mondes simplement contigus et impénétrables entre eux, ou comme si l'existence de l'un devait exclure celle de l'autre. Dernière opposition, et qui paraît plus légitime, bien qu'aussi vaine, celle de la physiologie et de la sociologie. Ces problèmes sont artificiels, parce qu'ils dissocient en entités distinctes ce qui est uni et complémentaire dans les processus de l'existence.

Comment envisager un être en dehors de ses réactions, et ses réactions en dehors des circonstances qui les provoquent, c'est-à-dire indépendamment de son milieu ? Pavlov notait que la physiologie traditionnelle, celle qu'il avait commencé par pratiquer, étudiait l'organisme pour lui-même et ses différentes fonctions comme des systèmes ayant chacun ses excitants et ses réactions spécifiques ; mais qu'en fait c'était n'étudier qu'un circuit rompu, un circuit mort, car il y manquait les excitants qui rendent la vie possible à l'organisme, en constituant ce qu'il appelait les « systèmes de signalisation » par le moyen desquels l'individu est relié à son milieu. Les deux doivent être considérés simultanément et non comme des pièces détachées qu'il s'agirait d'ajuster, une fois décrites séparément. Ainsi la conception de Pavlov, longtemps accusée d'être mécaniste, était-elle authentiquement dialectique : elle plaçait au premier plan les actions et les réactions réciproques de l'être et de son milieu, sans chercher à déduire au préalable leurs raisons d'accord ou d'incompatibilité.

« L'activité nerveuse supérieure » était, suivant lui, celle qui ne cesse de mettre en relation, par le moyen des réflexes conditionnés, les fonctions, même les plus étroitement végétatives, avec des stimulations extérieures d'une espèce quelconque. Il suffit, pour les obtenir, que celles-ci soient produites, avec une suffisante régularité, en même temps que l'excitant propre de la fonction. Mais elles ne sont pas que des sensations qui se répètent et susceptibles de régler les rapports de l'organisme avec le monde physique.

Dans la vie courante, elles ne peuvent garder leur efficacité que si elles sont l'indice de situations dont elles font partie de façon constante, et les situations ne sont pas nécessairement de nature purement physique. Elles peuvent concerner les rapports de l'individu et de ses semblables. Pavlov assimile, en effet, le langage à une signalisation du second degré, les mots tenant lieu des sensations comme excitants conditionnels. Ainsi se réaliserait par un procédé élémentaire la fusion du biologique et du social.

C'est dans le même sens qu'à propos des émotions, j'indiquais, il y a déjà plusieurs années (1), d'une part, leur aptitude à créer instantanément des réflexes conditionnés, souvent vicieux d'ailleurs en ce sens qu'ils sont tenaces, bien que résultant d'une rencontre unique et fortuite et, d'autre part, leur importante fonction sociale. Leur influence que la personnalité du sujet est unanimement reconnue par les psychologues. Mais sur leur signification les avis sont divers et souvent opposés.

(1) « L'Enfant turbulent ». Presses Universitaires de * France, 1925. Voir également « Les origines du caractère chez l'enfant », 2e édition, P.U.F., et tome VIII de l'Encyclopédie Française.

Du point de vue physiologique elles ont pour base l'ensemble des fonctions végétatives, et en particulier celles sur lesquelles Pavlov a greffe l'étude des réflexes conditionnés : modifications des sécrétions et des contractions du tube digestif et de l'appareil urinaire, réactions endocriniennes, variations du métabolisme, changements respiratoires et circulatoires. Mais l'interprétation de ces faits est loin d'être la même pour tous les auteurs.

Surtout attentif aux dépenses d'énergie qui s'observent dans l'émotion, Cannon l'explique comme une mobilisation de ce qui constitue les forces vives de l'organisme : en versant dans le torrent circulatoire des quantités massives d'adrénaline, les glandes surrénales activeraient la consommation du glucose sanguin, élargiraient le champ de l'hématose par dilatation des bronchioles, donneraient plus d'intensité aux contractions cardiaques. En somme l'émotion consisterait dans un paroxysme d'activité. Au contraire un autre physiologiste, Lapicque, n'y voit qu'action confuse et stérile, du fait que l'influx nerveux débordant par sa masse les voies qui règlent le mouvement, fait effraction dans le système neuro-végétatif et y détermine toutes sortes de réactions perturbantes. Nombreux sont les auteurs qui dénoncent ces conséquences nocives de l'émotion. Certains même comme J. R. Kantor ont dit qu'il n'y a pas à distinguer entre les différentes sortes d'émotions, tant leurs efforts organiques sont désordonnés dans leurs combinaisons et dans leur succession. Effectivement dans ce secteur tronqué des manifestations purement végétatives propres à l'émotion, il est difficile de leur donner une signification valable.

Sur le plan psychologique les mêmes contradictions se rencontrent. Darwin, par exemple, voyait dans l'émotion ce qui donne le maximum de célérité et de vigueur à la fuite et à l'attaque, réaction de sauvegarde individuelle qu'il identifiait avec la peur et la colère. Tout au plus supposait-il dans ces émotions les vestiges persistants de réactions jadis utiles et réduites maintenant à l'état de simple mimique émotionnelle. Janet au contraire voit dans l'émotion une forme dégradée de réagir qui survient lorsque la situation prend au dépourvu les capacités soit motrices, soit intellectuelles du sujet. Faute de trouver utilement leur emploi, les gestes se dépenseraient alors de façon incohérente.

L'hypothèse commune à ces deux conceptions, c'est que le seul rapport imaginable est celui de l'émotion avec des réactions objectivement fondées sur la nature des choses. Mais c'est là réduire singulièrement le champ des activités humaines. En fait il est bien vrai que l'émotion fait obstacle aux automatismes nécessaires par toutes sortes de troubles neuro-végétatifs ou musculaires, tels que tremblements, convulsions ou défaillances. Il est bien vrai qu'elle obscurcit ou fausse le jugement. Quels que soient les liens génétiques qui peuvent l'unir, à travers les espèces animales ou les civilisations, aux conduites motrices ou intellectuelles, il est bien apparent qu'elle leur fait souvent obstacle à présent. Ce n'est pas comme une entité invariable qu'il faut l'envisager, mais suivant le rôle qu'elle est appelée à jouer à un certain moment de l'évolution. La garantie de ce rôle n'est-elle pas dans l'existence de centres nerveux où sont coordonnées les réactions propres aux principaux types d'émotion : la colère et la peur par exemple ? N'est-elle pas fournie aussi par les pratiques de certaines sociétés qui ont des cérémonies, des danses, des rites divers dont l'effet est certainement de susciter en chacun des émotions qui soient en même temps celles de tous ?

Entre les automatismes dits instinctifs, auxquels il est possible que, dans certaines espèces animales, elle ait fourni l'énergie nécessaire, et les représentations de la pensée abstraite auxquelles elle a pu d'abord servir de support, l'émotion s'est développée comme un système fonctionnel ayant sa destination propre. Son étoffe primitive n'est pas le mouvement qui se déploie dans les automatismes, mais l'attitude qui peut le préparer ou le suspendre. L'attitude qui n'est qu'en puissance l'acte à accomplir et qui dans la même mesure est prélude de conscience : intention ou hésitation, avec toutes les tensions, les relâchements, les alternatives musculaires dont elles peuvent s'accompagner. A la limite ce sont des spasmes, des convulsions, des effondrements, comme il s'en observe dans les grands paroxysmes émotionnels.

Mais l'attitude a vite fait de devenir spectaculaire. Elle est pour autrui avertissement et pour soi-même moyen de s'identifier à une situation, d'en mieux pénétrer le sens ; secondairement aussi de saisir chez les autres, par mimétisme, le reflet de la situation résultant de leur présence. Les attitudes émotionnelles sont éminemment contagieuses. C'est ce trait que tendent à développer les simulacres et les gestes rituels, afin d'unir les individus dans un même état de conscience collectif (1). Sous la forme la plus discrète et plus affinée de la mimique, l'attitude appartient à la vie quotidienne ; entre tous les individus qui se trouvent, même passagèrement ensemble, elle établit un lien de communauté et des rapports réciproques plus ou moins complexes. Se distinguant des mouvements effectués dans l'espace, elle est mise en forme du corps ou de la physionomie, et elle a entraîné l'émotion du côté de l'expression, greffant ainsi le social sur l'organique.

Cette mutation de réactions purement physiologiques en moyens d'expression a eu, dans l'espèce humaine, une importance décisive, car elle est liée, non à quelque soi-disant instinct spécial, mais aux conditions d'existence de l'individu dès sa naissance. Contrairement aux animaux, le petit de l'homme reste de longs mois et même, la civilisation aidant, de longues années complètement à la discrétion de son entourage pour tout ce qui est de ses besoins les plus urgents. Ses moyens d'action se réduisent à des moyens d'expression. Ce qui est d'intérêt vital pour lui, c'est de se faire comprendre et de pressentir les dispositions des autres à son égard. Tous ses intérêts le portent vers autrui. Aussi peut-on de façon très précoce observer les progrès et le nuancement de ses relations mimiques avec les personnages qui l'approchent. On pourrait parler d'un pré-langage, si par certains côtés elles n'étaient pas à l'opposé du langage. Celui-ci, en effet, individualise les objets ou les actes dont il parle ; il en définit les attributs, en opère l'attribution aux personnes engagées ensemble dans les mêmes événements ou la même situation. Le résultat de l'expression émotionnelle est inverse. Elle entraîne une sorte de symbiose affective entre l'enfant et son entourage.

Il s'agit dans cette symbiose d'une sensibilité semblable ou complémentaire, mais commune, où les distinctions individuelles, quand elles existent déjà, s'évanouissent. Ces distinctions commencent par ne pas exister chez le tout jeune enfant. Son initiation à la vie psychique est une participation à des situations qui sont sous la dépendance étroite de ceux dont il reçoit les soins.

(1) « De l'acte à la pensée ». Paris, Flammarion, 1942.

Quand de tels soins lui manquent, ou quand ils se limitent à de simples attentions matérielles, l'enfant n'en souffre pas seulement dans son développement psychique ; il dépérit physiquement ; ses fonctions végétatives sont elles aussi atteintes (1). Par l'intermédiaire de cette mutuelle compréhension affective, une sorte d'osmose s'établit entre son entourage et lui, qui est d'une importance capitale aux premiers stades de sa personnalité.

Mais cette même liaison à autrui exigera bientôt de lui un effort inverse de discrimination, rendu nécessaire par l'espèce d'indépendance que lui rendra l'acquisition de la marche et de la parole. Cette discrimination a des degrés successifs qu'il est impossible d'énumérer ici. La manière dont elle s'opère peut varier suivant les sujets et les circonstances, et n'est pas sans influence sur la formation de la personnalité. A ses différentes étapes, elle lie différemment l'individu au milieu. Mais elle ne rompt jamais l'étroite solidarité du sujet et de ses partenaires habituels ou occasionnels. Il est d'observation courante que nous ne pouvons pas ne pas contrôler sur nous-mêmes ce que nous remarquons en autrui, fut-ce une simple négligence de toilette, une tache sur le visage ou un enrouement de la voix. La discrimination d'avec autrui a pour contrepartie une tendance inverse à l'identification.

La force de cette identification, à la fois subie et récusée, dans des proportions variables d'ailleurs, environne le sujet de modèles qu'il approuve ou qu'il réprouve. Elle peut intéresser ses activités les plus humbles ou les plus élevées et se produire aux différents niveaux de sa personnalité. L'influence qu'elle a sur l'évolution de celle-ci est évidemment considérable.

Ainsi y a-t-il continuité, ou mieux unité, entre l'être organique et l'être psychique. Ce ne sont pas deux entités à étudier séparément puis à mettre en accord. Il n'y a pas non- plus dépendance en quelque sorte mécanique de l'un vis-à-vis de l'autre. Ils s'expriment simultanément, à tous les niveaux de l'évolution, par les actions et les réactions du sujet et du milieu l'un sur l'autre. Le milieu le plus important pour la formation de la personnalité n'est pas le milieu physique, c'est le milieu social. Tour à tour elle se confond avec lui et s'en dissocie. Son évolution n'est pas uniforme, mais faite d'oppositions et d'identifications. Elle est dialectique.

  • Source: Revue numérique Persée
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