Because we have had problems with spam bots, new persons wanting to edit have been temporarily suspended.

L'habileté manuelle

Free texts and images.

Jump to: navigation, search
L'habileté manuelle
written by Henri Wallon
1929



  • L'habileté manuelle (1)

(1) Article extrait de la Revue de la science du travail, juin 1929.

L'étude de l'habileté manuelle n'implique pas le dessein d'en faire un département isolé ni la résultante toute mécanique de causes en quelque sorte inéluctables. Il n'y en a pas de telles dans les phénomènes de la vie, ni surtout en psychologie. Ce qui la caractérise, selon Piéron, c'est de s'attacher aux réactions totales du sujet, c'est de voir en chacune d'elles un moment de son comportement, alors que la physiologie fait son objet des fonctions dissociées. Pour W. Stern il n'y a pas d'acte, si spécial soit-il, qui n'intéresse la personnalité tout entière. La notion qu'il ne faut pas manquer de postuler ce qui la constitue dans l'explication d'une quelconque de ses manifestations est devenue familière au psychologue. Il ne contestera donc pas que dans la maladresse ou dans l'habileté manuelle n'interviennent, entre autres, des facteurs moraux, comme M. Spaier l'indique, en réclamant pour eux une large prépondérance (2).

Mais s'en tenir à cette simple affirmation ne serait-ce pas les prendre à leur tour pour une sorte de raison dernière et leur attribuer une individualité irréductible. A moins encore qu'ils ne servent de simple couverture au principe unique et inconditionné qui serait chaque Moi, dans la réalisation essentiellement incomparable à d'autres de sa propre existence. Alors toute circonstance particulière, toute particularité fonctionnelle ou organique deviendrait, en effet, accessoire. Mais, pour ceux qui se gardent de mettre sous le mot une entité et qui le prennent, au contraire, pour le signe d'une notion toujours provisoire, le point de vue moral ne peut être qu'un point de départ.

Si par facteur moral il faut entendre que, dans chaque cas, une circonstance particulière suscite une façon de réagir qui ne dépend pas d'elle exclusivement, mais qui plutôt décèle la formule personnelle du sujet, il reste à chercher de quoi cette formule est faite. Elle ne résulte pas sans doute uniquement de l'ambiance et de l'éducation, car la façon de réagir à l'ambiance et à l'éducation n'est pas primitivement neutre. Le modelage est réciproque. De telle sorte qu'il faut toujours en revenir à quelque prédisposition constitutionnelle et a ce fond de possibilités élémentaires, dont l'activité psychique doit s'accommoder à ses différents niveaux et dans ses diverses réalisations. Il se peut d'ailleurs qu'elles soient en nombre limité et que l'analyse fasse reparaître plusieurs fois le même facteur.

(2) Voir dans la Revue Philosophique, janvier-février 192g, p. 82-91, les « Remarques sur la maladresse », de A. Spaier, à propos de mon article sur « La maladresse », Journal de Psychologie, janvier 1928, pp. 61-78.

Il sera donc polyvalent dans la mesure où les moments et aspects divers du comportement se trouveront l'impliquer. Sa recherche n'en est que plus importante. Mais son influence n'est pas nécessairement cumulative ; elle peut, suivant les cas et les circonstances, produire des effets en sens contraire. La même supériorité ou la même insuffisance fonctionnelle a pu déjà mettre son empreinte sur les attitudes habituelles du sujet, lorsqu'une tâche ou des conditions nouvelles la font resurgir sur un autre terrain.

Sans doute serait-il difficile de présenter un maladroit chez qui l'examen ne pourrait pas déceler quelque insuffisance physiologique. Pourtant il peut ou la subir ou la surmonter. Mais le résultat n'est jamais indifférent. Même compensée, elle n'est pas comme si elle n'existait pas. Certain genre de supériorité peut tirer son origine d'une déficience initiale. L'exemple de Démosthène est souvent cité. Il est d'une vérité plus profonde qu'il ne semblerait d'abord. Ce n'est pas une simple difficulté d'articulation que paraissent avoir à vaincre certains orateurs, mais comme un peu d'aphasie. Les plus éloquents ne sont pas toujours ceux dont la parole est la plus coulante. Il y en a chez qui le mot se fait attendre et n'est pas évocable par simple routine ni parce que son sens usuel ou la suite du discours l'appellent. Il faut d'autres procédés, d'autres détours, de l'émotion, une action plus concrète, des images, des assonances, des gestes, pour qu'il se produise enfin tel qu'il vient d'être spécialement créé pour l'idée ou pour la situation présente.

Ces faits de surcompensation peuvent se rencontrer dans tous les domaines de l'activité. Ils doivent inciter à beaucoup de prudence ceux qui s'occupent d'orientation professionnelle. Mais ils sont loin d'abolir l'insuffisance dont ils sont en réalité le produit. A l'adresse spécialement acquise se juxtapose souvent une maladresse persistante dans d'autres domaines et qui peut même être non seulement acceptée, mais utilisée et cultivée, comme Spaier raconte l'avoir constaté en certains cas. Il reste que, même donnant lieu à une sur-aptitude, la déficience constitutionnelle se révèle par une grande sensibilité aux différents agents de variation, de dégradation ou de dissolution tels que fatigue, émotion, etc. Alors que d'autres fonctions perdent toute individualité dans l'ensemble, elle subsiste, perpétuel objet de vigilance, comme une ligne de force toujours susceptible de ±. A ce titre aussi elle doit être dépistée et connue de celui qui a charge de conseiller ou diriger des travailleurs.

Une aptitude se mesure avec des tests, c'est-à-dire au moyen des tâches qu'elle permet d'exécuter et sans lesquelles son existence ne saurait être démontrée. N'étant connue que par l'objet qui lui permet de se manifester, et n'en rencontrant pas dans la vie courante ou professionnelle qui soient exactement taillés sur le plan fonctionnel du sujet, les premiers tests imaginés sont nécessairement plus en rapport avec un certain travail ou une certaine situation qu'avec ses propres limites ou sa structure. Il faut ainsi préluder à l'analyse psychologique du sujet par des épreuves globales qui risquent de mettre en jeu tout un complexe d'aptitudes et rendent leur discernement très obscur. Le test dit synthétique, ou mieux global, se trouve donc précéder tout naturellement le test analytique.

Mais certains le préfèrent par principe, précisément parce que, ne s'adressant pas à une aptitude spéciale,- il laisse se produire librement le jeu des compensations et des suppléances, qui sont un fait normal d'adaptation pour tout individu placé devant une situation à surmonter ou à résoudre. W. Stern, entre autres, demande d'où vient la prétention de réduire l'activité à l'usage d'une seule aptitude, alors qu'il n'y a pas de réaction qui n'engage la personnalité tout entière. Plus proche des nécessités courantes et concrètes, le test global suscite plus d'intérêt et par suite un effort plus spontané, une image plus complète et plus fidèle des virtualités propres à chacun. Il faut donc le concevoir comme le type ou la réduction des circonstances et difficultés auxquelles le sujet devra faire face. Il s'agira seulement d'en éliminer ce qui représente la part de l'apprentissage et de la pratique. Ainsi peut-il constituer en effet un excellent test de sélection. Mais, sur le sujet lui-même et sur les conseils à lui donner, ses indications restent indécises et sommaires. Tout au plus permettra-t-il d'évaluer sa capacité d'adaptation à la tâche proposée. Des ressources utilisables, il ne dit rien. Elles sont pourtant le viatique de l'activité. Pour éviter de les employer à contre-sens et de les gaspiller, il serait bon de les recenser.

C'est aux tests analytiques d'y pourvoir. Ils sont plus tournés vers le sujet lui-même que vers l'oeuvre à réaliser. Mais la difficulté est dans leur choix et dans leur définition, car ils supposent déjà connue la distribution générale des fonctions à explorer. Souvent ils ont paru moins inspirés par l'expérience pratique que par les recherches de la psychologie expérimentale et par ses mesures de laboratoire. Ils en ont grossi les inconvénients. Les conditions artificielles où ils placent le sujet, l'effort abstrait qu'ils lui demandent, la docilité et l'espèce de passivité mentale qu'ils lui imposent ne sont pas leurs plus grands défauts. Par-dessus tout c'est leur objet qui reste souvent mal défini, arbitraire, leur signification douteuse. Ils ressemblent à un fragment d'inventaire fait au hasard.

Pour remplir leur office de pont jeté entre la pratique de la vie ou du travail et les dispositions fonctionnelles du sujet, il faut qu'ils subissent l'attraction des deux. D'une part, le test global peut se détailler en opérations et tests de plus en plus spécialisés. Mais cette décomposition risquerait de manquer son but, si d'autre part elle n'était orientée par la connaissance fonctionnelle du sujet et si les tests imaginés ne devenaient pas le prolongement de ces réflexes et réponses diverses que l'observation clinique et physiologique tire directement de l'organisme.

La main tient au corps non seulement par continuité anatomique et par les services qu'elle lui rend à tout instant, mais parce qu'elle ne peut rien exécuter sans sa participation en quelque sorte totale. Il faut à chacun de ses déplacements un point d'appui, plus ou moins ferme suivant l'effort à fournir, mais toujours parfaitement stable et ajusté, sinon elle vacillerait comme un outil qui branle dans le manche. Si la résistance est minime et l'amplitude du geste réduite, l'action ne paraît intéresser que les articulations périphériques. Mais son extension de proche en proche à l'organisme entier devient visible dans la mesure où l'obstacle à surmonter exige que le ressort se tende davantage. Il lui faut, pour s'arc-bouter, un support qui ne cède pas, et il n'y en a pas d'autre que dans le raidissement graduel du corps.

Mais ce n'est pas une raideur brute et indifférenciée. Sous l'aspect de l'immobilité, c'est une immobilisation très active. Elle consiste à tout instant dans un équilibre à maintenir, et elle est accommodation perpétuelle. Que dans un sens ou dans l'autre la résistance vienne à varier, elle doit sur-le-champ présenter une variation compensatrice, faute de quoi la pression antagoniste s'amplifiant ou cédant, le geste et parfois le corps lui-même perdent leur assiette. L'aptitude à la conserver ou à la rétablir est très inégale suivant les sujets.

Il s'agit là de réactions complexes : le pied qui s'agrippe au sol pour soutenir une poussée n'y trouve un appui qu'à travers le jeu nuancé de la musculature, qui, sans avoir à changer de forme, prend à tout moment et en chacune de ses parties le degré de consistance indispensable à la conservation de l'attitude requise. Le même mécanisme intervient dans les actions plus réduites, qui exigent une stabilisation seulement partielle du corps. Tel demeure ferme où d'autres glissent et trébuchent. La main reste sûre et libre che2 l'un, tandis que son effort est ébranlé ou contraint chez d'autres. La différence entre eux est celle de l'appareil qui règle leur équilibre et leurs attitudes.

En dehors de toute résistance ou pression extérieure, le même geste modifie différemment l'équilibre général suivant l'attitude du corps. Leurs variations concomitantes exigent donc aussi une régulation suffisamment exacte et spontanée, pour que la main puisse se livrer à sa besogne, sans que l'attention soit sans cesse retenue par la nécessité de surveiller l'équilibre ou de rectifier l'attitude. Enfin, le point d'appui, c'est-à-dire les parties qui doivent s'immobiliser et se fixer pour que le geste puisse s'effectuer, ne sont pas délimitées une fois pour toutes, mais suivent sa progression. A mesure qu'il approche du but, et surtout s'il doit s'y ajuster de façon minutieuse, elles gagnent vers la périphérie et prolongent ainsi leur soutien jusqu'à ceux des articles dont le mouvement doit s'approprier à l'objet et terminer le mouvement. Sans cette substitution graduelle de l'attitude au geste qu'elle accompagnait, il manquerait non seulement de consistance, mais de continuité, de régularité, de mesure et d'exactitude.

Il est facile d'en déduire certaines conséquences professionnelles. Il y a des métiers où il ne faut pas que la justesse et la précision du geste se ressentent de la force déployée, même si elle est intense et à tout instant modifiable. Dans d'autres, il doit garder sa stabilité et sa finesse, alors que le corps prend des positions précaires ou acrobatiques, par exemple chez le tapissier ou le peintre-décorateur. Enfin, dans certains ouvrages minutieux, il ne souffre aucune hésitation, aucune saccade, aucun dépassement du but. Ces différentes conditions peuvent servir de thème à des tests appropriés. Mais il n'est pas inutile de savoir quelles fonctions sont alors en jeu. Dépister l'asynergie, même fruste, par des moyens neurologiques, permet de faire un premier tri ou de prévoir, malgré la réussite éventuelle d'une épreuve, la fragilité de l'aptitude correspondante et le risque de soudaines défaillances, source d'accidents, soit pour le travailleur lui-même, soit pour le travail exécuté.

La main supposée en possession des points d'appui qu'elle trouve, soit dans le reste du corps, soit en elle-même, par suite de cette fixation changeante, qui assure sa stabilité dans toutes les situations possibles, ne réalise pas encore toutes les conditions de la dextérité motrice. Cette consistance musculaire, dont la régulation variable détermine l'attitude et le degré de sa résistance aux forces contraires, est due au tonus, c'est-à-dire à un état de contraction sur place, dont le niveau n'est pas seulement en rapport avec son emploi momentané, mais diffère suivant les individus. Il y a des hypo et des hypertoniques : dans un cas laxité des articulations, muscles dépressibles, souplesse et plasticité de la main, qui se prête aux déformations nécessaires pour atteindre l'objet et se modeler dessus, geste délié, subtil, extensible, mais à condition d'être extérieurement soutenu et d'être sans effort.

Dans l'autre, au contraire, liaison solide des doigts à la main, qui peut tenir ferme l'outil, comme dans une pince ; mais qui est inhabile aux contorsions et aux manoeuvres tant soit peu alambiquées. Même s'il ne s'agit que de tracer un trait, le crayon est fixe dans les doigts, mais ses déplacements sont étroitement circonscrits ou du moins soudés au déplacement total du bras. Les dystonies, c'est-à-dire une prévalence vicieuse du tonus dans certains groupes musculaires, et les crampes ne semblent pas sans rapport avec l'hypertonie habituelle, qui peut s'exagérer localement à la suite d'efforts réitérés ou d'application excessive.

C'est à des altérations du tonus que sont dus la plupart des tremblements. Ils se distinguent entre eux par le siège, l'amplitude et le rythme, mais aussi par leur variabilité suivant les circonstances. Certains se développent dans la mesure où le geste, au lieu d'être automatique et spontané, réalise une intention, obéit à un dessein. Ils dénotent alors certaines lésions ou insuffisances des voies centrales. D'autres peuvent être diminués ou suspendus si le sujet s'y applique ou à l'aide de drogues, comme c'est parfois le cas dans les névrites toxiques. L'émotion enfin, dont les rapports sont étroits avec les fonctions, obéit à un dessein. Ils dénotent alors certaines lésions. Il importe de différencier ces types entre eux, le tremblement pouvant, selon le cas, constituer une contre-indication à l'exercice de certaines professions.

La précision, l'exact dosage et la synergie des contractions musculaires qui coopèrent à l'exécution du geste, ne sont pas encore une condition suffisante de la dextérité. Entre les gestes eux-mêmes doit se faire une sélection qui est d'autant plus ténue, d'autant plus variable et nuancée que l'objet est plus différencié, plus multiple, plus changeant et aussi plus modifiable sous la main qui le travaille. La plus grande difficulté pour un débutant est dans la dissociation des gestes strictement utiles à l'effet visé. Il commence par y appliquer une action beaucoup trop massive, comme s'il ne pouvait utiliser les mouvements de sa main qu'en bloc. Effectivement ils sont constitués en systèmes primitifs, qui répondent aux réactions les plus grossières et les plus coutumières. Certaines sont de simples réflexes, comme celui de préhension, qu'il est déjà possible de provoquer chez le nouveau-né en lui touchant la paume de la main. Elles appartiennent à l'espèce, comme la main elle-même, dont elles sont la raison d'être fonctionnelle. Par rapport aux espèces privées d'activité manuelle, c'est une première spécialisation désormais acquise, mais qui offre à l'individu la possibilité de spécialisations ultérieures. L'aptitude à les réaliser diffère beaucoup d'un individu à l'autre.

Il s'agit d'emprunter aux mouvements déjà constitués ceux de leurs éléments qui doivent servir à constituer une forme nouvelle d'action, c'est-à-dire qu'il faut, en les suscitant, supprimer ce qui est impropre à l'effet cherché. Car l'appareil moteur n'est primitivement pas une sorte de clavier musculaire, sur lequel il serait loisible d'exécuter tous les accords ou combinaisons possibles de gestes ; c'est l'ensemble des réactions, et organes en rapport, commandées par l'évolution de l'espèce. A la base, les plus essentielles et les plus globales. Pour que de plus spécialisées s'en dégagent, il a fallu qu'elles se taillent leur domaine dans les systèmes antérieurs, par exclusion des contractions musculaires qui auraient entravé leur liberté d'appropriation à des buts plus particuliers.

Les étapes successives sont ainsi marquées par un pouvoir croissant d'inhibition et par l'isolement graduel des éléments de gestes qu'il devient, nécessaire d'utiliser en combinaisons variables. L'apprentissage du pianiste en est un exemple frappant. S'il est un résultat de l'exercice, à égalité d'exercice le mécanisme acquis diffère d'un sujet à l'autre. La rapidité, la persistance des progrès ne sont pas seules en cause, ni la constance des effets et la sûreté d'exécution. Certains ne sauront qu'augmenter le nombre de leurs formules. Mais d'autres les dépasseront toutes et se contreront capables, en toute situation nouvelle, de réaliser le mouvement qu'il faut.

La perfection de l'automatisme, ce n'est pas d'avoir définitivement fixé un certain enchaînement d'action musculaires, c'est au contraire une liberté plus grande dans le choix des actions musculaires à enchaîner. La véritable agilité motrice est à ce prix. Il faut éviter de la confondre avec l'assimilation plus ou moins rapide d'un geste stéréotypé, et par conséquent utiliser des tests à conditions variables. Elle exige l'aptitude à dissocier les syncinésies, c'est-à-dire les systèmes de mouvements qui ne peuvent s'exécuter qu'ensemble. A l'opposé se rencontre ce que l'ingénieur Taylor appelait l'homme-boeuf dont l'effort est puissant mais d'un seul bloc. Une action coordonnée ne se réduit pas à des éléments purement moteurs. Il faut, à tous ses niveaux de complexité, une mise en forme et une distribution, qui sont susceptibles de degrés et dont par suite peut dépendre le degré de l'habileté manuelle. Leur rôle, souvent ignoré du sujet lui-même, est démontré par les désordres consécutifs à leur déficience. Sous leur forme la plus élémentaire, elles consistent d'abord en combinaisons sensori-motrices, dont les unes concernent les conditions purement subjectives du mouvement et les autres ses effets extérieurs.

Pour s'exécuter avec mesure, il lui faut le contrôle de ses déplacements graduels, qui se ramènent à ceux dont les articulations sont le siège. Les excitations qui se produisent aux points de contact de leurs surfaces, dans les ligaments, les tendons et les muscles diversement tiraillés ou tendus, donnent lieu à la sensibilité, qui est appelée segmentaire, parce qu'elle répond à la position réciproque des segments de membres. L'explorer c'est chercher, avec des dispositifs appropriés, l'angle minimum pour lequel le déplacement de deux segments unis par une charnière articulaire devient perceptible. Plus le seuil en est bas, plus grandes seront la justesse, la précision, la finesse des mouvements dont elle traduit les moments successifs.

Emoussée elle laisse survenir d'amples variations sans contrôle, et le geste se fait par saccades, ses parties ne sont plus ajustées entre elles. L'ataxie qui en résulte, peut, dans les cas extrêmes, rendre indispensable le contrôle objectif du regard sur le membre en mouvement. Mais cette surveillance reste tout externe, ses points de repères ne sont que limitatifs et le geste ne peut s'y inscrire que par à-coups. De plus elle accapare la vue et la détourne de son rôle propre dans la conduite de l'action, qui est de l'attacher à ses objectifs.

Les tests destinés à mesurer l'union de l'oeil et de la main sont courants. Ils permettent d'évaluer avec quel degré de promptitude et d'exactitude l'objectif aperçu par lui est atteint par elle. Entre la distance visible et l'amplitude du geste la liaison est sans doute un effet de l'expérience et de l'exercice. Sa sûreté et sa finesse supposent aussi que dans l'exécution n'intervient aucune insuffisance motrice et qu'un égal pouvoir discriminatif rend possible, entre les domaines kinesthésique et visuel, toutes les correspondances utiles. Une déficience dans l'un ou dans l'autre ne peut faire autrement que de fausser le rapport et d'en diminuer la précision.

Pourtant les buts successifs que l'oeil assigne à la main dépassent le simple jeu de ces conditions élémentaires. Par ses investigations incessantes, qui semblent la précéder et la guider, il incorpore à ses gestes un champ d'opérations, qui n'est pas réductible à la simple coalescence d'habitudes motrices et visuelles. Elles ne se sont d'ailleurs formées qu'en fonction de situations et de réactions, qui leur sont en quelque sorte antérieures. Leur développement implique leur convergence. Sauf le cas d'insuffisance pathologique, elles deviennent telles que le veut l'automatisme ; et il est capable, à l'occasion, d'en multiplier singulièrement le clavier. C'est en particulier ce qu'ont démontré des recherches sur la sensibilité tactile, dont le pouvoir discriminatif croît en chaque région du corps, dans la mesure où leur mobilité habituelle l'exige. La somme de ses éléments constituants ne suffit donc pas à le définir. Il les fait varier selon ses besoins, ou plutôt avec les nécessités de l'adaptation motrice qui s'exprime en lui. Il est cette aptitude d'adaptation motrice. Elle présente de grandes différences individuelles et elle a son unité, sa spontanéité, ses caractères spécifiques. Une systématisation organique et fonctionnelle lui répond.

L'automatisme est loin d'être un ensemble de gestes stéréotypés, comme il est fréquent de le représenter. Même dans les actions les plus primitives et dont le mécanisme est légué par l'espèce à l'individu, dans la marche par exemple, il est appropriation continuelle à la diversité du sol et à toutes les particularités de l'ambiance ou de ses propres effets. Sans une vigilance constamment attentive à le modifier suivant les circonstances, il bute ou se bloque instantanément. C'est le degré et l'ingéniosité de cette vigilance qui varient suivant les sujets. Elle utilise, exerce et développe évidemment, entre autres moyens d'exécution, les différentes sensibilités propres à les guider, mais en bornant leurs eSets à la simple régulation du mouvement.

Leur intervention n'est en effet connue qu'aux troubles causés par leur abolition, leur finesse ne se démontre qu'à l'aide de procédés indirects. Elles ne suscitent pas d'images en rapport avec la cause extérieure des impressions reçues. Leur rôle est plus élémentaire, elles ne dépassent pas encore le plan des réactions immédiates.

Ce qui caractérise l'automatisme, c'est qu'extrêmement sensible aux moindres variations des conditions externes, il reste étranger aux qualités des choses. Il ne pose même pas la distinction de l'objet et du sujet. Il s'incorpore en quelque sorte les instruments matériels dont il lui arrive d'user, comme le jeu du pianiste fait du clavier. De quelque origine qu'elles soient, organique ou extérieure, les impressions entrent sans s'individualiser dans les péripéties de son développement, et les seules images qui lui répondraient peut-être, il faut les chercher dans ces mélodies kinétiques ou dans ces intuitions motrices, qui accompagnent l'action ou se produisent dans certaines situations soudaines et complexes.

Sans doute n'y a-t-il pas d'agilité manuelle sans cette instantanéité et cette perfection de l'adaptation motrice. C'est une aptitude très différente des aptitudes intellectuelles. Sans les exclure, elle peut exister en leur absence. Elle n'a même de célérité et de sûreté qu'en opérant à l'abri de leur contrôle. Mais l'habileté de la main n'est pas limitée à l'automatisme. Entre toutes les parties du corps, elle est par excellence l'organe d'autres activités, qui peuvent être déficientes, alors qu'il persiste intact. Dans son Essai sur les progrès de l'esprit humain, Condorcet, faisant sortir l'homo sapiens de l'homo faber, a insisté sur le rôle déterminant qu'elle a dans l'avènement de l'intelligence. Façonnant des objets, qui finissent par s'interposer entre le monde et l'activité de l'homme, il lui faut en accommoder les propriétés à l'usage et réciproquement reconnaître l'usage aux propriétés. D'où la subordination de ses gestes à des notions qui définissent l'objet et qui lui confèrent une individualité distincte et indépendante. Elle contribue par là à transposer l'activité sur le plan technique et instrumental, qui est un premier palier vers le plan de la connaissance.

C'est une activité toute concrète encore, mais qui déjà doit compter avec une disposition systématique des choses, avec une façon obligatoire de les employer, avec leur agencement concerté, avec leurs qualités sélectionnées et schématisées. La réaction n'est plus le simple effet des circonstances et du mouvement lui-même ; elle cesse d'être immédiate et spontanée ; elle a des règles en dehors d'elle-même, dans la contexture propre à l'objet, c'est-à-dire dans des principes essentiellement utilitaires, mais constants et nécessaires. La main reste son instrument exclusif, puisque son domaine se limite au maniement des choses, mais dans la mesure où elle lui sert d'instrument, la main doit se montrer sensible à la structure des choses. Comme les autres formes d'activité qui s'intègrent dans l'habileté manuelle, elle démontre la réalité de son existence par les troubles dont elle peut être atteinte de façon élective.

L'automatisme restant correct et les opérations intellectuelles continuant à s'effectuer, il arrive que l'usage des objets les plus familiers devient impossible. Parfois bien reconnus, dénommés et décrits, l'acte qui leur répondrait ne sait plus s'effectuer ; son but est nettement conçu, son exécution reste en suspens ou s'égare. Il présente alors comme des télescopages entre ses phases consécutives ou des confusions bizarres entre les parties de l'objet. En présence de l'objet et de ses propriétés, sa distribution dans le temps et dans l'espace ne se fait plus correctement, alors qu'une action purement automatique, où l'objet ne compte pas pour lui-même, peut encore l'utiliser.

C'est qu'à un changement de plan ou d'étage répondent d'autres coordinations et des opérations différentes. Distincte de l'adaptation à une simple situation, l'adaptation motrice à l'objet met en jeu un système de relations, qui répondent, elles aussi, à des aptitudes particulières.

Leur nature et leur détail sont encore assez mal connus. Pourtant les recherches de van Woerkom et de Head sur l'aphasie indiquent comment des tests pourraient permettre de les explorer. Elles ont en effet montré que la perte du langage, c'est-à-dire de l'aptitude à détailler la pensée en symboles, a la distribuer en mots et en phrases, s'accompagne très souvent de confusions entre les directions de l'espace ou plutôt dans son utilisation dynamique.

Les positions réellement occupées par des objets étant bien reconnues, la reproduction de positions équivalentes ou symétriques est impossible. Par là semble-t-il, l'aphasie tendrait à rejoindre l'apraxie, qui de son côté ne serait pas sans rapport avec une dégradation de la fonction symbolique, mais sur le plan des réalités concrètes. Car ajuster à l'objet son geste, c'est en avoir d'abord une sorte d'intuition globale et générique, puis faire de sa conformation et de ses particularités diverses l'indice des mouvements à effectuer.

L'expérience montre que l'interprétation motrice de l'objet et le pouvoir de l'utiliser autrement que par routine et par automatisme sont susceptibles de variations très étendues. Il y a des sujets qui prennent tous mécanismes à rebours, qui sont déroutés par la moindre complication ou la moindre nouveauté dans la distribution des parties formant un ensemble, pour qui leur chemise devient un labyrinthe inextricable, sitôt que les manches en sont retournées ou les ouvertures emmêlées. Leur habileté manuelle s'abolit devant tout objet qui ne leur est pas familier, quelle que puisse être par ailleurs l'agilité de leurs doigts.

L'action de la main est encore entraînée dans un autre cycle de réactions, qui ne se confondent pas avec l'adaptation motrice aux situations motrices ou à l'objet, mais qui sont en rapport avec le fait de la vie sociale. Dans le domaine du geste, comme dans les autres, la société tend à ramener les individus vers une certaine conformité, qui est le fondement de leur union et de leurs échanges. Elle les met devant des rites et des techniques, qu'ils doivent s'assimiler, non plus par contact moteur avec le monde physique ou avec l'objet, mais indirectement par des procédés tout extérieurs, dont la tradition ou l'éducation sont le véhicule. Les seuls moyens utilisables sont des modèles, des explications, qui s'adressent à la vue, à l'ouïe, à l'intuition intellectuelle. Ce serait une erreur de croire à une dépendance et subordination naturelles du geste vis-à-vis du raisonnement ou de l'image. Il faut, au contraire, une ingénieuse patience chez l'instructeur, de pénibles tâtonnements chez l'apprenti, pour que la manoeuvre enseignée soit, non seulement comprise, mais réussie.

L'écart de la représentation ou de l'idée avec le mouvement doit être artificiellement comblé. Evidemment les superstructures psychiques, qu'ont développées les exigences de k vie sociale, n'ont pu remanier le plan primitif de l'activité au point de faire que ces produits dénommables et communicables, dont l'ensemble constitue les états de conscience, soient en relation immédiate avec les systèmes d'exécution motrice. Le passage ne peut se faire d'abord que par un jeu de substitutions, qui amènent progressivement les images ou intuitions à rejoindre l'expérience motrice ou affective du sujet, autrement dit l'appareil de ses mouvements usuels ou des attitudes propres à les provoquer. Sitôt la transposition faite, les images initiales n'ont plus qu'à disparaître. Leur persistance ne saurait qu'enrayer ou troubler le mouvement, en mêlant à son exécution une forme d'activité psychique qui lui est hétérogène. Le cas se produit effectivement chez les douteurs ou obsédés, qui ne savent pas éliminer de leur conduite la présence ou le contrôle intempestifs d'une pensée ou d'une image. Il s'ensuit des accrocs, qui peuvent être graves, et en tout cas une incapacité à peu près complète d'aboutir.

L'habileté manuelle est sujette à se laisser troubler aussi par l'intervention, non plus d'une image ou d'une idée, mais par des impressions qui lui sont encore plus étrangères et qui montrent comment des manifestations disparates du comportement peuvent impliquer les mêmes fonctions élémentaires. Il arrive à certains sujets qu'en train d'opérer, le sentiment d'être observés leur fasse perdre contenance et commettre des maladresses. C'est un effet très différent du précédent. Au lieu d'une image ou d'une idée précise se substituant au devenir moteur, il se produit un vide et une défaillance de la conscience et du geste. Au lieu d'un simple arrêt dans la mélodie kinétique, le trouble atteint beaucoup plus profondément le domaine des attitudes.

Primitif et fondamental, il se trouve en effet à la confluence des activités les plus diverses. S'il soutient le geste, il sert également de soubassement à la personne, qui ne peut s'affirmer et se traduire sinon par des attitudes tout au moins ébauchées. Leur variabilité en présence d'autrui exprime exactement le rapport que chacun croit exister ou veut faire paraître entre sa personne et celle des autres. L'impression de ce rapport peut être telle qu'elle jette le désarroi dans le système de ses attitudes et compromette du même coup la sûreté de ses gestes. L'intelligence s'obnubile, la main tremble, des signes d'asynergie passagère, mais profonde se produisent. Ces effets, s'ils sont fréquents, constituent une infirmité, qui peut être des plus préjudiciables dans certains métiers, celui de serveur ou de coiffeur par exemple.

Habituellement elle a trop d'occasions de se manifester, pour qu'il soit nécessaire de la rechercher. Les « tests d'agressivité » ou autres analogues permettent de la dépister à l'état larvé.

Reconnaître ainsi, notamment à la lumière des défauts et désordres qu'elle est susceptible de présenter, le concours de facteurs dont est faite l'habileté manuelle, c'est évidemment constater qu'elle ne se limite pas à une aptitude particulière et localisée. Non seulement elle suppose l'exercice de fonctions qui sont nécessaires au mouvement général, mais elle est en rapport avec toutes les formes de réactions qui appartiennent à la personne du sujet. Ce n'est pourtant pas une raison pour l'expliquer sans plus par sa personnalité globale. Il n'y a pas de connaissance utilisable sans un effort d'analyse et de mesure.

  • Source: Revue numérique Persée
Personal tools