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La mentalité primitive et la raison dans l'œuvre de Lévy-Bruhl

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La mentalité primitive et la raison dans l'oeuvre de Lévy-Bruhl
written by Henri Wallon
1957



  • La mentalité primitive et la raison dans l'oeuvre de Lévy-Bruhl
  • La Revue Philosophique
  • Octobre Novembre 1957

J'ai eu Lévy-Bruhl pour professeur pendant un an à Louis-le- Grand, dans la classe de préparation à l'Ecole Normale. Je l'ai eu pour maître jusqu'à sa mort. Ce qui rendait son influence durable, c'est qu'elle n'était pas dogmatique mais critique, pas autoritaire mais libérale. Ceux qu'il invitait à venir le voir le dimanche matin gardaient une impression pénétrante de ces conversations. Il écoutait volontiers l'exposé des projets de travail qui lui étaient soumis, il questionnait parfois pour plus d'éclaircissement, il conseillait, mais avec mesure. Et puis il parlait volontiers, lui aussi, de ses recherches, avec une admirable simplicité, comme s'il traitait d'égal à égal avec ses jeunes disciples, accueillant leurs réflexions et les discutant avec naturel et sincérité. On sentait le savant, le penseur sans cesse à l'affût de la vérité et toujours prêt à reconnaître une erreur qu'il aurait commise. Les « carnets » où, sur la fin de ses jours, il s'interrogeait sur son oeuvre et révisait telles de ses conclusions qui lui semblaient douteuses n'étaient que la suite des entretiens qu'il avait tenus toute sa vie avec lui-même ou avec autrui pour atteindre au plus haut degré possible d'authenticité scientifique.

Mes premiers contacts avec Lévy-Bruhl sont de l'époque où il publiait la Philosophie d'Auguste Comte, puis la Morale et la Science des moeurs, c'est-à-dire de la période où l'historien des idées qu'il avait été allait devenir sociologue et ethnologue. Dès lors, avec des scrupules de compétence extrêmement sévères, il ne voudra parler de sociologie qu'en sociologue et il affirmera souvent que ses interprétations valent seulement pour les faits directement étudiés, qu'elles ne sauraient être étendues a priori à d'autres, peut-être d'apparence semblable, mais qui appartiennent à des domaines différents de la réalité. Cependant, il savait le rayonnement de ses idées dans les milieux intellectuels les plus divers et il était très curieux de recueillir auprès de spécialistes dont l'objet d'études n'était pas le sien leur opinion sur les applications qu'ils pourraient en faire dans leurs propres recherches.

Effectivement, son oeuvre a exercé une influence profonde dans différents domaines des sciences humaines -- succès d'autant plus frappant que certains des sociologues de son entourage le plus proche opposaient des réserves ou des critiques à ses définitions et à ses explications. Mais ce que Lévy-Bruhl apportait dépassait les cadres de disciplines particulières. Puisant à des sources dispersées, dans des récits d'explorateurs, dans des relations de missionnaires, dans des rapports d'administrateurs, il rassemblait les images d'un vaste panorama où se dessinaient les traits d'un univers mental qui pouvait sembler radicalement différent du nôtre. C'est cet univers qu'il s'est efforcé de décrire.

Ce sont des croyances, des mythes, des moeurs, des rites, des conduites, des raisonnements, c'est une représentation des choses bizarres, extravagantes, incohérentes dont il a voulu tracer le tableau.

Or, il ne s'agit pas là de singularités aberrantes, de perversités fortuites de l'intelligence, de cas spéciaux. Non, à un certain niveau de civilisation techniquement peu évoluée, quels que fussent l'époque ou le lieu, Lévy-Bruhl retrouvait les mêmes caractères fondamentaux d'une pensée totalement étrangère à la nôtre. Et ce qui semblait accentuer leur dualisme irréductible, c'est que l'idéologie pour nous absurde de ces peuplades primitives n'empêchait pas leurs membres de se soumettre dans leurs pratiques journalières aux exigences d'une causalité parfaitement rationnelle. Si bien que, poussant à fond les conceptions de Lévy- Bruhl, Charles Blondel a pu opposer comme incompatibles et s'excluant radicalement l'un l'autre les deux principes : d'un côté, l'idéologie source de pratiques superstitieuses ; de l'autre, les pratiques nées de l'expérience, celle-ci devant à la longue éliminer les premières pour donner lieu à la connaissance scientifique.

Sur cette substitution essentielle de la connaissance à la croyance, sur leur spécificité absolue et contraire, sur l'impossibilité d'un passage entre les deux, Lévy-Bruhl ne s'est pas prononcé. Il n'a pas posé le problème ; il s'est borné à montrer comment elles étaient logiquement inconciliables. Mais, si la prudence scientifique l'empêchait de faire sur leur devenir mutuel une hypothèse qu'il jugeait sans doute incontrôlable, l'objectivité n'interdisait-elle pas de projeter notre mentalité dans celle du primitif sous prétexte de la comprendre. C'est cet anthropomorphisme de l'homme moderne à l'égard de toute réalité humaine, si différente soit-elle de la sienne, qu'il reprochait à des ethnologues comme Frazer et dont il voulait expressément se garder lui-même. Il faut tenir la pensée du primitif pour impénétrable à notre logique. Elle est préologique.

La formule « préologique » a été très discutée et, finalement, Lévy-Bruhl lui a donné un sens très relatif. Mais elle a eu aussi beaucoup de succès, dans des domaines d'ailleurs très divers, en posant l'incompréhensible comme une réalité à admettre telle quelle. C'est l'idée qui se retrouve dans la Conscience morbide de Charles Blondel : le langage de l'aliéné est proprement- dénué de sens pour une intelligence normale. Les locutions, les mots et les simples phonèmes s'y associent selon des attirances qui n'ont rien à voir avec l'expression d'une réalité objectivement saisissable: il semblerait d'incantations où abondent les assonances, les onomatopées et surtout les confusions entre des significations concrètes et abstraites, vocables semblant s'imposer par une sorte de valeur intrinsèque, comme s'ils étaient doués d'une vertu magique. Blondel y voit l'invasion de la conscience par ce qu'il appelle « le psychologique pur », c'est-à-dire par ce qu'il y a de plus subjectif dans l'activité mentale de chacun. Ce serait la sensibilité se dérobant aux cadres intellectuels que les exigences des relations sociales ont imposés aux individus. Il y a donc une différence essentielle, dont Blondel s'est, d'ailleurs, avisé lui-même, entre le psychologique pur et la mentalité primitive : c'est que l'un traduit les états les plus intimes de la sensibilité de l'autre, au contraire, répond aux croyances du clan : à ce qui unit chacun à son clan par des rites appropriés, à ce qui, par conséquent, a une portée éminemment sociale. Mais il y a aussi entre les deux une ressemblance également fondamentale : c'est leur caractère essentiellement affectif.

En effet, à la mentalité prélogique répond, selon Lévy-Bruhl, ce qu'il a dénommé « la catégorie affective du surnaturel ». Aux diverses sortes de relations sur lesquelles est fondée l'existence perceptive ou intellectuelle de l'objet, le primitif ajoute ou substitue des relations fondées sur le besoin ou le désir qu'il en a.

Faute des connaissances ou du pouvoir nécessaires pour le posséder, l'utiliser, ou encore l'anéantir par des procédés naturels, c'est-à-dire conformes aux conditions qui le font exister, il recourt à des procédés magiques, c'est-à-dire simplement issus de ses voeux et de sa confiance dans des puissances extra-naturelles capables de suppléer à sa propre impuissance. Il y a des méthodes pour susciter et pour diriger cette causalité magique que Lévy-Bruhl appelle aussi « mystique » ; il y a des croyances sur lesquelles reposent les procédés magiques. Les rites et les mythes se confirment mutuellement, ou mieux ils se confondent.

C'est le mythe qui s'exprime dans les rites. Ceux-ci traduisent de façon concrète les exemples venus des ancêtres, les exploits de héros tutélaires ou même les actions des forces naturelles qu'il n'est pas encore possible de dominer par des moyens naturels : en feint d'avoir à s'abriter contre l'inondation pour faire cesser la sécheresse.

Le simulacre joue un grand rôle dans les rites. Il est l'évocation de réalités souhaitées, mais inactuelles. Il est un produit du désir, mais aussi un effort de la représentation pour dominer le réel. Aux données du moment, à la situation présente, il oppose des images concrètes, faites de gestes et de travestissements, mais qui signifient déjà autre chose qu'elles-mêmes, qui constituent un double figuratif. Le simulacre suppose déjà une dissociation du mental et du vécu. Il est un retour de l'un vers l'autre ; il est à mi-chemin des deux ; il assure leur jonction. D'où son importance dans l'évolution psychique des individus.

Les rites et les mythes ont aussi une portée sociale. Issus de la tradition, ils unissent l'individu au passé de son groupe, c'est-à- dire à ses propres origines. Par leurs manifestations habituellement collectives et spectaculaires, ils créent entre lui et son entourage présent une communauté d'intentions. Par leurs schématisations dramatiques, par leurs rythmes gestuels et vocaux, ils produisent chez tous, assistants et acteurs, les mêmes transports émotionnels. En ce sens, ils répondent bien au règne de l'affectivité, ou plutôt à son usage pour des fins utilitaires.

Mais il est un autre aspect des mythes et des rites dont Lévy-Bruhl parle bien, mais dont il ne semble pas avoir envisagé la véritable portée, qu'il paraît même condamner au nom de la pensée rationnelle et dont il méconnaît l'importance dans l'évolution de l'esprit humain : c'est le recours au surnaturel. Il en traite comme d'une aberration peut-être rendue nécessaire par la faiblesse intellectuelle des civilisations primitives, mais comme d'un obstacle au développement de la raison. Or, il semble, au contraire, que l'appel au surnaturel soit, à ce stade, une étape vers la raison, un pressentiment de son rôle normatif.

Ce serait une illusion de croire que la connaissance n'a qu'à enregistrer les données de la perception et que l'intelligence opère directement le décalque de la réalité. Il y a bien une intelligence pratique qui s'observe déjà chez l'animal, à des niveaux d'ailleurs très divers, mais elle s'exerce, en fonction des besoins, sur la situation actuelle, dont elle exploite les possibilités avec plus ou moins d'ingéniosité, de détours et de complications. L'expérience peut l'enrichir de procédés qui ont réussi dans le passé. Mais elle ne sait jamais dépasser les cas particuliers, et ses trouvailles restent personnelles, ne sont pas transmissibles d'individu à individu.

Au contraire, les rapports avec le surnaturel sont réglés par un rituel très minutieux et souvent même exigent l'intervention de tiers personnages, dépositaires des traditions magiques. Il y a des techniques consacrées pour faire agir le surnaturel dans le sens désiré. La confiance en elles tient davantage aux croyances qui leur servent de fondement qu'à leurs résultats, à leur point de départ qu'à leur point d'arrivée. Elles sont comme la projection du social dans le monde physique. Ainsi que Lévy-Bruhl le reconnaît lui-même, pour le primitif, la distinction entre le naturel et le surnaturel n'est peut-être pas aussi tranchée que pour nous. L'effort collectif lui sert dans les difficultés qui outrepassent les possibilités de l'effort individuel.

Mais c'est alors la société qui intervient selon sa propre nature, c'est-à-dire selon ce qui la fait exister une et cohérente, selon ses procédés habituels, selon ses mythes et ses rites. Des sociologues, comme Lévi-Strauss, ont signalé la complexité souvent raffinée des relations qui y sont impliquées. Elles reposent sur un matériel idéologique dont le maniement peut exiger beaucoup de dextérité intellectuelle, beaucoup de finesse dans le jugement, et aussi de la rigueur logique. Le « prélogique » n'est pas insuffisance opératoire, c'est différence de contenu mental.

A notre sens, ce contenu est irrationnel, bien entendu : les progrès de la science, fondée sur autre chose que sur des mythes, le démontrent. Mais ce que nous appelons superstition aujourd'hui n'est-ce pas ce qui permettrait à l'homme préhistorique de se situer parmi ses semblables, de situer son clan parmi les clans, et son espèce parmi les autres espèces où il se supposait des parentés totémiques, et son existence enfin dans le cosmos.

Par là, ces croyances surannées ne tenaient-elles pas le rôle de la raison, qui cherche à résoudre, précisément, les mêmes problèmes, mais par la voie scientifique ? Cette continuité de l'esprit humain à travers des contradictions n'est-elle pas rendue apparente par ses transformations mêmes ? Il y a eu des étapes de transition où le mythe et la science combinaient leurs concepts. Pythagore attribuait une valeur mystique aux propriétés arithmétiques des nombres. Et encore chez Platon on assiste à la confrontation des mythes et des idées.

La connaissance de la réalité n'exige pas seulement la découverte des faits, ou plutôt celle-ci suppose l'instrument intellectuel approprié, qui doit, d'ailleurs, se modifier avec les progrès de la connaissance. Les deux ne vont pas nécessairement de pair. Il y a des savants, des époques, peut-être même des nations, qui sont plus portés vers le perfectionnement des techniques de l'esprit, par exemple des mathématiques, et d'autres vers les explorations expérimentales, comme la physique. Bien entendu, la distinction est grossière ; les interférences, les échanges sont incessants entre ces deux pôles de l'activité scientifique. Mais, dans cette bipartition plus ou moins larvée, on peut voir un retour au dualisme de la fonction et du matériel intellectuels qui se retrouverait à l'état plus ou moins pur dans l'histoire de la pensée humaine.

C'est donc à une analyse plus approfondie de la connaissance et de la raison que conduit la notion en elle-même erronée du prélogique. Une oeuvre qui pose de tels problèmes est une oeuvre de grande envergure. Le mérite de Lévy-Bruhl est d'avoir dénoncé la mystification d'un homme soi-disant universel, éternel, que chacun pourrait retrouver en lui-même par introspection. Il y a opposé le constraste de deux mentalités radicalement différentes : la nôtre et celle du primitif — si radicalement différentes, selon son opinion, si impénétrables entre elles qu'on ne voit pas par quelle brusque mutation le passage a pu se faire de l'une à l'autre.

A plusieurs reprises, Lévy-Bruhl oppose la pensée moderne à celle du primitif comme une pensée conceptuelle à une pensée mystique. Il a lui-même raisonné par concepts. Il a enfermé la définition de chaque mentalité dans un concept strictement délimité. Le concept donne des choses une notion précise, mais statique et fixiste. Lévy-Bruhl, soucieux de netteté, a ignoré les changements, les contradictions qui travaillent toute réalité du seul fait qu'elle dure, et particulièrement les réalités les plus émouvantes, les plus labiles, les réalités sociologiques. Si l'on veut exprimer son attitude en langage dialectique, on pourrait dire qu'à la thèse de l'homme identique à lui-même dans tous les temps et sous toutes les latitudes, il a opposé l'antithèse des deux mentalités inconciliables, la moderne, la primitive, mais qu'il n'a pas fait la synthèse entre la constance de la nature humaine et les transformations nécessaires de la culture humaine.

  • Source: Revue numérique Persée
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