Because we have had problems with spam bots, new persons wanting to edit have been temporarily suspended.

La vie et l'œuvre de Georges Dumas

Free texts and images.

Jump to: navigation, search
La vie et l'oeuvre de Georges Dumas
written by Henri Wallon
1946



  • Annales Médico-psychologiques
  • Décembre 1946

Unité, diversité, sociabilité : ces traits pourraient définir à la fois la vie et l'oeuvre de Georges Dumas dans leur harmonieuse similitude.

Il est né le 6 mars 1866, il est mort le 12 février 1946 à Lédignan (Gard), dans la même maison familiale. Toute sa vie il est resté fidèle à sa terre natale, à celle où il repose aujourd'hui et où il revenait périodiquement. Mais son existence est loin d'avoir été casanière ; peu d'hommes de sa génération et de sa condition ont fait de plus nombreux et de plus longs voyages. Il a dix-huit fois traversé l'Atlantique et il a visité la plupart des républiques de l'Amérique latine : Brésil, Uruguay, Argentine, Chili, Mexique, Pérou, Venezuela, Colombie. Il a été aussi au Japon et au retour a séjourné quelque peu en Chine.

Tantôt appelé par l'un de ces pays, en raison de son renom, pour y donner des conférences, tantôt envoyé par son Gouvernement, en toutes circonstances il a su simultanément nouer des amitiés personnelles et des relations de nation à nation.

C'est ainsi que sa première traversée fut, en 1908, pour le Brésil où il était invité par la Société de psychologie et où il a organisé les premiers laboratoires de psychologie. Il y retournait en 1912, dans les mêmes conditions. En 1917, au cours de la première guerre mondiale, il y était envoyé par le Ministère de la Guerre et par le Ministère des Affaires étrangères, afin de faire connaître au monde latin d'Amérique, l'effort de la France pour se défendre et avec elle-même toute une civilisation. En 1920, au Brésil et en Argentine, il organisait un échange de professeurs et d'étudiants entre ces deux pays et le nôtre. En 1921, il fondait à Buenos Aires, l'Institut de 3'Université de Paris et au Chili, l'Institut franco-chilien de Haute-Culture. En 1922, fondation de l'Institut franco-brésilien de Haute-Culture.

En 1924, fondation de l'Institut franco-mexicain de Haute-Culture. En 1925, fondation du lycée français de Sâo Paulo. En 1927, fondation de l'Institut franco-péruvien de Haute-Culture et de l'Institut technique franco-pauliste. En 1928, fondation de l'Institut franco-vénézuélien de Haute-Culture. En 1929, de l'Institut franco-colombien de Haute-Culture.

Il a depuis encore fait plusieurs voyages, particulièrement au Brésil en» 1933, 1935, 1937, 1938. En 1935 j'ai eu le bonheur de me trouver en même temps que lui à Rio de Janeiro. J'ai pu constater combien il y était aimé. Il avait été nommé citoyen d'honneur de la capitale brésilienne. Il en était heureux et fier.

Ce n'était pas la moindre satisfaction de sa vie que ces sympathies, dont il savait qu'elles s'étendaient à son pays. Quand l'âge de la retraite, et surtout l'occupation de la France, le ramenèrent définitivement à Lédignan, il pouvait déployer devant lui un large panorama de souvenirs, il pouvait évoquer un vaste cortège d'amis. Mais sa sociabilité ne restait pas confinée dans le passé. Durant deux des années où nous avons subi l'oppression nazie, il avait ouvert sa maison à Pierre Janet.

Les deux ménages vivaient ensemble. Les deux vieux maîtres de la psychologie avaient chacun son cabinet de travail. Ils pouvaient tour à tour s'isoler pour l'étude et mêler leurs pensées de savants ou de Français. Réconfortante oasis dans cette époque de terreur et de combat.

Dans sa vie intellectuelle et morale, Georges Dumas offre la même unité, la même étendue d'horizon, le même esprit de société. De souche cévenole et protestante il lui est toujours resté, pour ce peuple demeuré fidèle aux traditions des ancêtres persécutés, une tendresse dont j'ai pu être le témoin dans ses conversations avec Charles Blondel, de même origine que lui, quand ils échangeaient, d'un ton souvent amusé, des souvenirs, des anecdotes, des impressions sur de vieilles gens de chez eux. L'un et l'autre avaient gardé un fond de moralité ancestrale dont ils croyaient avoir rejeté le joug, mais dont ils étaient toujours prêts à relever les mérites.

C'était un piquant contraste, mais fréquent chez ceux de leur formation, que ce lien secret d'austérité, que ce sens intime du devoir et un goût des idées pour elles-mêmes, des idées affranchies de toute contrainte, qui pouvait donner l'impression du scepticisme ou du libertinage intellectuel. L'appétit de Georges Dumas pour toutes les formes et manifestations de l'esprit, les sérieuses et les plaisantes, était des plus spontanés. Le sérieux se retrouve dans son oeuvre. Le plaisant faisait le charme de ses conversations. Mais entre les deux il y a toujours eu échange.

Dans ses écrits on retrouve parfois un certain ton pince-sans-rire. Dans ses récits perçait souvent une intention plus grave. Ce mélange de badinage et de profondeur qui semblait lui être naturel lui avait fait trouver un vif plaisir à fréquenter certains milieux parisiens où cette manière est d'usage, en particulier le salon de Mme de Caillavet où il avait été le familier d'Anatole France. L'illustre écrivain avait même demandé au jeune psychologue d'écrire une préface pour son Histoire de Jeanne d'Arc. Que de bons mots, que d'histoires piquantes, où il avait plus ou moins joué son rôle, Dumas avait retenus de cette société qui était indulgente à tout ce qui était dit ou fait avec esprit.

Peu d'universitaires ont eu une vie plus totalement universitaire que Georges Dumas, mais dont le rayonnement a comme dissous les frontières de l'Université. Dès le lycée, ses succès scolaires le vouaient à devenir élève de l'Ecole Normale. La seule discussion entre ses maîtres, a-t-il raconté, était de savoir s'il fallait le pousser vers les lettres ou vers les sciences. C'est lui qui choisit les lettres, sans doute parce qu'elles lui permettaient de mieux harmoniser dans une interpénétration mutuelle l'ensemble de ses goûts qui le poussaient à la fois vers l'étude et vers la société.

Reçu à l'Ecole Normale en 1886, dans la même promotion que Romain Rolland, et à l'agrégation de philosophie en 1889, il semble avoir gardé des trois années passées rue d'Ulm un souvenir heureux qui a fait de lui jusqu'au bout le frère aîné de ses plus jeunes camarades, se complaisant non seulement à leurs succès, mais souvent aussi à leurs excès d'originalité. Il savait vieillir tout en restant jeune.

A la famille normalienne et à l'Université, il s'était d'ailleurs uni par des liens vraiment de famille. Ses deux beaux-frères, G. Reynier, professeur à la Sorbonne, et Gaston Deschamps, rédacteur au Temps, étaient des normaliens. Us avaient épousé les trois filles de l'illustre archéologue Georges Perrot que de nombreuses générations de normaliens ont eu pour directeur et dont elles appréciaient l'esprit de large libéralisme.

Muni de l'agrégation, le jeune universitaire n'accepta pourtant pas de poste. Il entreprit ses études de médecine. Il y eut ôm mérite. Son père, médecin à Lédignan, ne voyait pas l'utilité pour son fils d'ajouter la profession médicale à la profession universitaire où des succès manifestement l'attendaient, pourvu qu'il y entrât. Il ne fît donc rien pour l'aider et Dumas fut contraint pour vivre, de donner des leçons dans ce qu'on appelle « un four à Bachot » jusqu'au jour où il put, en 1894, entrer comme professeur de philosophie au Collège Chaptal.

Le Directeur de l'Ecole Normale lui-même, son futur beau-père, Georges Perrot, avait essayé de le détourner de son dessein. Mais Th. Ribot, l'initiateur de la psychologie scientifique en France, alors professeur au Collège de France, estimait, sans être médecin lui-même, que des capacités médicales étaient nécessaires aux recherches psychologiques. Comme Pierre Janet avant lui, Georges Dumas suivit ce conseil. Il eut son doctorat en 1894, avec une thèse sur : Les états intellectuels dans la mélancolie. En 1897, il devient « chef du laboratoire de psychologie à la clinique des maladies mentales de la Faculté de Médecine de Paris ». Toute sa vie, jusqu'à l'âge de sa retraite, Dumas conserva ce titre et cette fonction. Il vit se succéder à la chaire dont dépendait son laboratoire les professeurs Bail, Joffroy, Gilbert Ballet, Ernest Dupré, Henri Claude, Laignel-Lavastine. 11 fut, pendant plus de 40 ans, en contact quotidien avec les forces jeunes de la psychiatrie : chefs de clinique, internes, étudiants à qui il démontrait le point de vue de la psychologie.

Etait-ce là déserter l'enseignement et l'Université ? En 1900, Dumas soutenait ses thèses de doctorat devant la Faculté des Lettres, l'une sur la Tristesse et la Joie, et l'autre en latin, suivant la tradition d'alors, Auguste Comte, critique de la psychologie de son temps. En 1902, la retraite volontaire de Ribot ayant permis à Pierre Janet de lui succéder au Collège de France, Dumas succédait lui-même, comme chargé de cours, dans l'enseignement qui avait été inauguré par Pierre Janet à la Sorbonne et, en 1912, il était nommé titulaire de la chaire de Psychologie expérimentale à la Faculté des Lettres de Paris.

Son enseignement où se conjuguaient étroitement sa formation littéraire et sa formation médicale eut un retentissement considérable. Il commença par faire à la Sorbonne son cours public, à Sainte-Anne, ses démonstrations de laboratoire et ses présentations de malades. Celles-ci obtinrent vite un succès qui dépassa largement le cercle des étudiants. Aux séances du dimanche matin, c'était une véritable foule qui se pressait, parmi laquelle des médecins, des avocats, des ecclésiastiques, des écrivains, des journalistes, des gens du monde, des curieux attirés par sa renommée. Dans les dernières années, c'est à Sainte- Anne qu'il fit toutes ses leçons, dans un vaste grenier qu'il avait fait aménager et que décoraient les peintures murales d'un aliéné.

La vaste audience de son enseignement, qui ne s'est pas démentie au cours des temps, répondait bien à l'intérêt que pouvait, susciter dans le public, la psychologie, science encore nouvelle. Mais c'est surtout aux dons personnels de Dumas qu'elle est due. Sa culture littéraire que servait une incomparable mémoire, son goût de la poésie dont il avait d'ailleurs une sorte de pudeur ne le quittaient pas en présence des aliénés, mais ne l'empêchaient pas d'avoir, en chaque cas, le degré et la nuance de familiarité qu'il fallait pour leur faire jouer leur personnage de la façon parfois la plus pittoresque. Les rires qui fusaient trop souvent dans l'auditoire, il savait les racheter vis-à-vis du misérable malade avec une extraordinaire souplesse, si bien qu'il réussissait habituellement à le renvoyer, rasséréné, soulagé, content de lui-même. Il devait à sa noble prestance, à son regard qui avait quelque chose de fascinant, à sa voix nuancée, à l'élégance de son verbe un pouvoir qui s'exerçait aussi bien sur le sujet présenté et sur ceux à qui il le présentait.

Sans effort et comme par une sorte de mouvement naturel il a obtenu au cours de sa carrière toutes les consécrations, officielles eu non, qui lui étaient dues. Il a été élu membre de l'Académie de Médecine, membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Il a été président de nombreuses Sociétés dont la Société médico-psychologique. Il a fondé avec Pierre Janet la Société française de psychologie, dont il a été longtemps l'animateur comme secrétaire général et dont il a fini par accepter la présidence. Il appartenait à plusieurs Sociétés ou Académies étrangères. Il était docteur honoris causa de diverses universités d'Amérique latine.

Il ne faudrait pas croire cependant que Dumas n'ait connu que l'heureux épanouissement de sa riche personnalité et de son oeuvre scientifique. Toute existence a ses inquiétudes et ses tourments. La sienne a subi une souffrance qui a mis à terrible épreuve son stoïcisme. En 1929, il a perdu, à 13 ans et demi, sa fi]le Madeleine, dont il avait suivi le développement avec la tendresse et la fierté que peuvent éprouver un père et un psychologue devant une enfant admirablement douée, jolie, gracieuse, primesautière, d'un jugement précoce et naïf. Entre son père et sa mère, dans leur immense détresse, ce fut alors une émulation à qui réconforterait l'autre. Puis, avec l'âge, Dumas fut atteint d'une cataracte double qui finit par le priver presque complètement de la vue. Ici encore, il fit montre d'une grande fermeté. Il sut organiser son travail de telle sorte que de cette époque date l'élaboration de son dernier livre, son livre posthume : le Surnaturel et les dieux d'après les maladies mentales. (Essai de théogénie pathologique). Il venait de l'achever quand la mort l'a cueilli presque sans souffrance. A une troisième poussée de broncho-pneumonie, le coeur céda. Il avait 80 ans.

• *

Dans un exposé de titres établi par lui-même lorsqu'il était candidat à l'Institut, Dumas a inscrit : « Elève de Théodule Ribot dans son enseignement du Collège de France, de 1889 à 1896 ». Témoignage de reconnaissance pour son maître, pour celui à la mémoire de qui il dédiait le Traité de Psychologie publié sur son initiative et sous sa direction, mais aussi témoignage de fidélité aux principes et aux méthodes préconisés par Ribot. Dumas ne s'est pas fait faute de citer d'autres inspirateurs, avec lesquels il confrontait sa propre pensée. Au premier rang, son aîné Pierre Janet, l'ami de toute sa carrière scientifique ; et puis Séglas, dont il rappelle souvent les admirables analyses cliniques, quelquefois pour y opposer une psychologie plus étoffée, moins schématique, plus exacte que celle dont disposaient les aliénistes à la fin du siècle dernier : et aussi tous ceux parmi ses contemporains ou ses cadets dont ]es idées ont été un stimulant pour les siennes.

Mais la place de Ribot reste unique. C'est à lui qu'il devait le postulat de la méthode que son oeuvre a constamment utilisée. Rîbot la tenait lui-même de Cl. Bernard. Elle a pour principe angulaire l'identité des lois naturelles, soit biologiques, soit psychologiques, quels que soient leurs effets, normaux ou pathologiques. La différence des uns et des autres tient seulement à ce qu'elles s'exercent dans des conditions différentes ; seul le dispositif de l'expérience a changé. Pour réaliser un effet anormal, pathologique, pour faire de « la médecine expérimentale », il faut et il suffit de reproduire, dans un organisme sain, les altérations qui sont supposées la cause du trouble observé. Si le résultat est conforme à l'hypothèse, preuve est faite qu'entre l'altération et le trouble il y a bien rapport de cause à effet et du même coup la constance des lois est confirmée dans le domaine du normal et du pathologique.

Ainsi Cl. Bernard pouvait dire de la maladie qu'elle est une expérimentation spontanée, naturelle, dont l'expérimentation artificielle, scientifique n'a qu'à s'inspirer. Mais dans un domaine où l'expérimentation artificielle, scientifique est impossible, elle pourra donc y suppléer. Il suffira de l'étudier dans ses conditions et dans ses effets. Telle était la conclusion de Ribot à l'égard de la psychologie humaine, car l'homme a une activité qui ne se rencontre pas sous des formes équivalentes chez l'animal. Et les expériences admises sur l'animal ne le seraient pas chez l'homme.

Cependant cette interdiction de l'intervention qui vérifie l'hypothèse changeait la méthode de fond en comble. De l'expérience décisive, parce qu'intentionnellement construite, il fallait en revenir à la simple observation comparative. Il ne reste, en effet, pour vérifier d'un rapport s'il est vraiment causal, que de rechercher si la même circonstance s'accompagne toujours du résultat constaté, ou s'il ne se rencontre pas avec elle d'autres circonstances qui l'expliqueraient plutôt qu'elle-même. Pour cette analyse différentielle il faut parfois réunir un nombre indéfini de cas, ceux qu'offre la réalité brute étant souvent fort emmêlés.

Au lieu d'une expérience cruciale une collection, au lieu d'une opération une enquête. Autrement dit la recherche individuelle ne suffit plus. Il faut mettre avec d'autres chercheurs les observations et les interprétations en commun.

Ce genre de travail convenait admirablement aux aptitudes et au tempérament de Georges Dumas. Sa sociabilité spontanée devenait une véritable technique. Il aimait et savait instituer une discussion où chacun pût relater ses expériences, émettre son avis. Entre tous les témoignages apportés il essayait d'établir les points de concordance, de réduire les oppositions, afin d'obtenir un résidu commun. Ses écrits eux-mêmes procèdent de la sorte. Il fait le tour des cas publiés, des théories, des opinions. Il compare, il en rejette ceci et en retient cela, avec une incontestable ingéniosité de jugement et clarté d'esprit. Ses conclusions apparaissent enfin comme un modèle de bon sens.

Cette science qu'il avait d'accorder entre eux des points de vue d'abord divers, lui a permis d'entreprendre et de mener à bien une des grandes oeuvres de sa vie : le Traité de psychologie qui porte son nom. Il en a personnellement écrit des parties très importantes. Mais peut-être son mérite a-t-il été plus grand encore d'amener à construire une oeuvre vraiment cohérente des hommes qui appartenaient à des disciplines et à des écoles différentes. Leur liste pourrait faire redouter une cascade d'oppositions. Avec cette diplomatie qui lui était naturelle, Dumas a su convaincre chacun d'entrer en composition avec les idées du voisin. Le programme commun était d'ailleurs, non d'exposer chacun sa doctrine ou son système personnels, mais d'extraire dans la production unanime des savants les résultats qui semblaient le mieux établis. La science paraissait à Dumas progresser d'un mouvement continu, par addition graduelle de connaissances, sans contradictions réelles ni révolutions d'une étape à l'autre. Il en avait une conception positiviste : au delà des rapports reconnus constants entre les phénomènes et dont il faut s'efforcer d'accroître sans cesse le nombre rien que des « hypothèses commodes » (Poincaré), et qu'il serait d'autant plus facile d'oublier dans le compte des résultats qu'elles ne permettront jamais d'atteindre à la réalité profonde des choses.

Le premier Traité de psychologie était à peu près achevé avant la guerre 1914-18. Il n'a pu être publié qu'après. Son succès a été considérable. Tout aussitôt Dumas entreprit de le recommencer sur un plan beaucoup plus vaste. Le premier volume du Nouveau Traité parut en 1930. Trois volumes et de nombreux fascicules sont déjà sortis. Quelques années avant sa mort Dumas avait confié à Henri Piéron la direction de la partie consacrée à la Psychologie appliquée. Considérablement accru, tant dans la substance de ses chapitres que par le champ des questions traitées, cet ouvrage présentera le tableau sans doute le plus complet des sciences psychologiques à notre époque. Faut-il rappeler que Dumas est, avec Pierre Janet, le fondateur du Journal de psychologie normale et pathologique dont il a, durant de nombreuses années, assumé la direction effective et dont il voulait faire un organe d'échanges entre les psychologues d'une part, entre la psychologie et toutes les sciences connexes d'autre part.

La pathologie au service de la psychologie a été dans l'enseignement de Dumas et dans ses recherches son instrument de prédilection. Sa chaire de psychologie expérimentale aurait été plutôt une chaire de psychopathologie s'il n'avait fait de la psychopathologie un usage des plus étendus et des plus divers.

Il s'en est servi comme d'une clé pour s'introduire dans le domaine de la psychologie normale, dans celui de l'invention philosophique, dans celui de la création religieuse. Avec sa finesse d'esprit critique il a d'ailleurs apporté dans ces applications tous les tempéraments nécessaires. Et bien des critiques qui lui ont été faites à cet égard n'étaient pas méritées, car il les avait énoncées lui-même au préalable.

Dans son livre La Tristesse et la Joie, qui lui servit de thèse à la Sorbonne, il avait pris pour objet d'étude des malades : des mélancoliques pour la tristesse, des maniaques pour la joie ; de ces malades dont l'observation est d'autant plus féconde que les mêmes passent souvent par l'un et l'autre état. Etudier par leur intermédiaire la tristesse et la joie peut cependant prêter à différentes objections. La tristesse et la joie normales ne sont-elles pas une façon de réagir et de s'adapter à des situations déterminées qui fait nécessairement défaut dans la mélancolie et dans la manie, où les situations réelles ne comptent guère, où elles sont travesties suivant l'humeur du malade ? Et l'humeur du malade est-elle bien celle de la tristesse ou de la joie ? Par exemple la joie vraie s'accommode-t-elle de l'agressivité coléreuse ou ironique qui accompagne de façon sublatente ou déclarée toute excitation maniaque.

Sans doute Dumas n'admet-il pas ces réserves (1). De toutes façons, les maniaques et les mélancoliques lui sont une occasion de prendre des mesures, des enregistrements, de faire des dosages qui sont un essai de ramener leur état à ses conditions physiologiques. Tracés respiratoires, circulatoires, analyse des urines portent ici sur des objets fixes et observables à volonté, alors que la tristesse et la joie normales sont des états fugitifs, modifiables avec les situations et qui ne résisteraient pas à l'ennui ou à l'intérêt causés par un examen de laboratoire. Difficultés analogues pour l'étude de la mimique dont Dumas n'a cessé d'être occupé. Lorsqu'il reprendra la question dans le sourire et l'expression des émotions, et surtout dans le deuxième et le troisième tomes du Nouveau Traité, c'est sur leurs conditions physiologiques que porteront principalement ses analyses. Ainsi la pathologie ne lui sert-elle que de première approximation pour des analyses ultérieures.

(1) Nouveau Traité de psychologie, t. II, p. 255-56.

Comment deux philosophes, non pas des abstracteurs de quintessence, mais de ceux qui prétendent apporter à la société une vérité propre à la renouveler, n'auraient-ils pas attiré l'attention de Dumas, déjà plein d'intérêt pour ces aliénés qu'il appelait des Messies, s'ils ont eux-mêmes présenté des troubles mentaux ? C'est ainsi qu'il a écrit son livre Psychologie de deux messies positivistes (Auguste Comte et Saint-Simon). Assurément il a trop souvent insisté sur l'extrême stérilité des cogitations chez l'aliéné pour expliquer de grands systèmes philosophiques ou économiques par la folie de leurs auteurs. Cependant l'inclinaison que prend la pensée du réformateur ne peut-elle répondre au même déséquilibre mental dont certains paroxysmes morbides sont la manifestation ? Par exemple, pour Auguste Comte, faut-il tenir comme sans rapports mutuels les troubles mentaux qui le firent interner, son amour quasi-mystique pour Clotilde de Vaux et sa religion de l'Humanité à travers la Femme ? Le problème lui tenait à coeur. Il y est revenu, en lui donnant une portée beaucoup plus générale, dans son dernier livre : Le surnaturel et les dieux d'après les maladies mentales. (Essai de théogénie pathologique). Il se demande si, des maladies mentales, il ne pourrait surgir des croyances au surnaturel ou plutôt l'invention d'un surnaturel qui aurait quelque analogie avec le surnaturel et les dieux qui appartiennent à la croyance commune des sociétés humaines primitives. Il se fait une objection préalable qui saute aux yeux. C'est le caractère collectif des croyances religieuses, le caractère d'institution qu'a leur surnaturel et le caractère en quelque sorte isolant qu'on les croyances de l'aliéné, la valeur essentiellement subjective du surnaturel créé par son délire C'est un surnaturel expressément à son usage. Et il est fort surpris, déconcerté, si l'interlocuteur paraît entrer dans le jeu et se dit en communication avec les mêmes puissances que lui.

Pour Dumas cette différence n'interdit pas la comparaison, comme sans doute elle ferait pour ces sociologues qui tiennent que la société a sa réalité propre. Il n'a jamais été sensible à leurs raisons et il avait pour quelques-uns de leurs principes une sorte d'ironie, qu'il n'a pas toujours su cacher. Même Ch. Blondel dont il avait adopté les idées essentielles n'a pas modifié son attitude fondamentale. Les « croyances collectives » étaient à son avis un flatus vocis. C'est toujours à l'individu qu'il faut en revenir comme à la réalité dernière. C'est en lui qu'il faut chercher les éléments de la croyance, l'origine du surnaturel e' des dieux. Comme déjà l'énonçait Hume dans un texte célèbre, ils ne sont que la projection de la crainte et de l'amour. Crainte et amour du primitif, crainte et amour de l'aliéné.

Mais cette similitude est entre l'aliéné et le primitif encore bien vague et bien grossière. Dumas emprunte à Leuba les conditions que doivent remplir les dieux pour mériter ce nom, et il en fait la comparaison avec le surnaturel des aliénés. Il y a coïncidence partielle, mas non totale. Dans les deux cas il s'agit d'agents spirituels qui exercent leur pouvoir sur les pensées, la volonté, les sentiments des fidèles ou de l'aliéné. Dans les deux cas ces agents ont un caractère personnel. Pourtant, si leur pouvoir est suprahumain : toute-puissance, omniscience, ubiquité, pour l'aliéné, ce pouvoir ne s'exerce que par rapport à lui-même, tandis que pour le primitif il est objectif et vaut pour tous. Seconde différence, le pouvoir divin des religions n'est pas délégué, il appartient à l'essence des dieux ; les puissances occultes de l'aliéné procèdent d'une révélation, de sociétés secrètes, de la magie, de sciences mystérieuses. Sauf apparition miraculeuse, les dieux sont invisibles ; avec l'aliéné, au contraire, seule l'absence fréquente d'hallucinations visuelles doublant ses hallucinations auditives ou psychomotrices dérobe à sa vue ses persécuteurs et ses protecteurs. Enfin, les deux derniers caractères de la divinité peuvent s'observer, mais pas toujours, dans les croyances de l'aliéné comme dans celles du primitif : c'est d'être accessible aux offrandes ou aux prières et d'être éventuellement bienveillante.

Parmi les aliénés, Dumas a naturellement fait des distinctions. Non seulement entre ceux dont le délire implique des interventions supranaturelles et les autres, mais entre les productions délirantes elles-mêmes selon les variétés d'aliénés. Et ce n'est pas le moindre intérêt de ce livre posthume que d'avoir amené son auteur à proposer un classement des maladies mentales. Pendant quarante années d'enseignement et de recherches Dumas avait manié cette substance expérimentale et jamais encore il n'avait eu l'occasion de mettre par écrit ses conceptions nosographiques. Une seule fois il avait abordé les problèmes cliniques pour eux-mêmes. C'est au moment de la guerre 1914-18 en conséquence des fonctions qui lui avaient été confiées à la 3e Armée, comme inspecteur des hôpitaux psychiatriques et de récupération. En 1918 et 1919 il a publié deux livres résultant de ses enquêtes et de ses observations, l'un en collaboration avec le Dr Aimé : Névroses et psychoses de guerre chez les Austro- Allemands (d'après les revues et journaux médicaux publiés en Allemagne pendant la guerre), l'autre : Troubles nerveux et troubles mentaux de guerre.

Les cas dont il avait eu à s'occuper relevaient surtout de la confusion mentale : choc, blessures, épuisement, surmenage émotionnel causaient des troubles mentaux dont les séquelles pouvaient être durables, mais passer inaperçues. Dumas a eu le grand mérite d'attirer sur elles l'attention et des médecins et du commandement. Il a soustrait ainsi aux sanctions du Conseil de guerre des hommes qui pouvaient, à première vue, sembler normaux, mais qu'un examen adéquat montrait obnubilés dans leur discernement des situations.

C'est aussi chez cette catégorie de malades qu'il a pu observer les rapports de la confusion et de l'hystérie. Ce qui a été perte fonctionnelle, sous l'influence d'un choc commotionnel ou émotionnel par exemple, peut persister à l'état de lacune lors du retour au psychisme normal, parce que la résistance éprouvée est acceptée comme insurmontable et définitive. Ainsi va se trouver constitué dans le domaine moteur, sensoriel ou intellectuel, un de ces scotomes qui sont parmi les manifestations les plus souvent décrites dans l'hystérie. L'épine suggestive avait été la difficulté fonctionnelle, la persistance de l'accroc résulte d'un désir ou d'un intérêt inavoué, dans l'espèce celui de rester indisponible pour le front.

Dans leur diversité les idées de Dumas, tant en psychologie qu'en psychiatrie ont un centre de gravité bien défini. Sans doute il ne ferait pas, comme son maître Ribot, de la conscience un simple épiphénomène. Mais il a été surtout attiré par l'étude de ses conditions organiques et physiologiques. Une de ses premières publications a été une traduction du livre Les Emotions de Lange, où l'auteur semblait plus ou moins réduire leur cas à une simple agitation corporelle. Les émotions sont restées son objet préféré d'études, sans doute parce qu'elles sont le terrain d'élection où doit s'opérer, selon l'expression de Descartes, l'union de l'âme et du corps. Pour qui admettrait cette dualité, il devrait reconnaître que Dumas a donné l'importance majeure au corps. Il s'en explique d'ailleurs à propos du choc émotionnel qu'il place à la base des émotions. « Mais qu'on synthétise ou non ces données de la conscience organique, il est impossible de ne pas remarquer combien elles sont vagues et imprécises, si nombreuses qu'elles soient, et combien leur domaine est restreint par rapport à Vimmense domaine des variations organiques tout à fait inconscientes qui entrent dans la constitution du choc... Par ces variations le choc émotionnel est un fait biologique profond et complexe où la cause psychique originelle ne joue qu'un rôle de déclenchement, un fait qui intéresse le système neuro-végétatif comme le système cérébro-spinal, un fait où l'analyse nous révèle, à côté de troubles proprement physiologiques, des troubles physiques, chimiques, toxiques et qui vient seulement affleurer, dans ses parties supérieures et avec des tonalités confuses, à la vie consciente. » (1). Simple occasion ou confuse affleurance, en regard du fait biologique le fait de conscience compte en somme pour bien peu.

Mais le fait biologique est complexe, il est varié et capricieux. Des tracés respiratoires ou circulatoires sont bien choses précises et objectives. Leur somme au contraire est un ensemble mouvant, d'aspect trop souvent disparate. Comment les coordonner et les interpréter ? Peut-être leurs discordances tiennent-elles à des confusions initiales entre les faits à comparer. Et, fidèle à sa large méthode de prospection, Dumas consulte, discute les auteurs. Il leur reproche, et en premier lieu à son maître Ribot, d'avoir trop souvent mêlé entre eux ces trois couples : agréable-désagréable, douleur-plaisir, tristesse-joie.

L'impression sensorielle la plus dénuée de résonance affective, une impression visuelle par exemple, peut être indifférente, agréable ou désagréable. C'est affaire d'intensité dans l'excitation. A un certain degré de vivacité la sensation produite passe de l'indifférent à l'agréable ; au-dessus d'un certain niveau, elle tend au désagréable. La douleur et le plaisir sont toute autre chose. Ils ont un caractère de spécificité. Von Frey soutient qu'il y a dans la peau des points de sensibilité à la douleur comme il y en a pour le tact, pour le chaud et pour le froid. Dumas fait siennes les objections élevées contre cette théorie, mais il conclut avec Piéron, sinon à des extrémités sensorielles spécialisées, du moins à un système de conduction et à des centres nerveux particuliers.

(1) C'est nous qui soulignons.

Distinguée de certaines douleurs qui sont en réalité des données sensorielles comme la piqûre, la douleur proprement dite se caractérise par un cheminement beaucoup plus lent vers les centres, car ses voies sont différentes, ce sont les fibres amyéliniques du système sympathique; et les centres de la sensibilité douloureuse ne sont pas, comme ceux des impressions sensorielles, dans l'écorce cérébrale, mais dans le thalamus. Quant à la tristesse et à la joie, leur surface de stimulation n'est pas la périphérie cutanée ou viscérale, c'est l'activité cérébrale, c'est la perception comme telle, c'est l'image. La tristesse et la joie ne sont ni pure sensorialité, ni pure sensibilité affective, ce sont des émotions.

Pourtant cette triple différentiation ne permet pas un classement distinctif des variations biologiques qui accompagnent chacun des trois couples. Celles-ci ne seraient-elles pas plus affaire de quantité que de qualité ? Il y a en effet trois niveaux d'excitation. Le plus bas n'entraîne qu'une réaction brève, le plus élevé provoque une sorte de sidération et de paralysie organiques.

C'est dans la zone intermédiaire que se déploient, selon toute leur variété, les modifications du pouls, de la pression artérielle, de la répartition sanguine, du rythme et de l'amplitude respiratoire, des sécrétions glandulaires telles que salive, suc gastrique, biliaire ou pancréatique, des émissions endocriniennes telles qu'adrénaline, thyroïdine, pituitine, des contractions viscérales de l'appareil digestif ou urinaire.

Cependant toutes ces variations ne sont pas de même sens dans tous les appareils : elles ne sont pas toutes à la fois sthéniques ou hyposthéniques. Serait-ce donc diversité des systèmes intéressés ? Effectivement les appareils de la vie végétative ont pour la plupart une double innervation, deux innervations antagonistes. L'une relève du système sympathique dont les ganglions sont échelonnés au-devant de la colonne vertébrale et répartis dans les différents organes ; c'est le segment thoraco-bombaire du système autonome. L'autre dépend du système parasympathique qui appartient aux deux extrémités céphalique et sacré ; la conduction se fait par des fibres qui accompagnent les nerfs crâniens et pelviens. En gros les réactions organiques de l'émotion sont celles du sympathique, et à un certain niveau d'intensité les excitations sympathiques paralyseraient l'activité du parasympathique. Ainsi pourrait s'expliquer la diversité qui s'observe dans les complexes physiologiques qui souvent accompagnent la même espèce d'émotion.

Il subsiste néanmoins de grosses difficultés. Dumas cite cette objection que Cannon s'adresse à lui-même : comment se fait-il que dans les fortes émotions les muscles lisses du rectum et de la vessie entrent en action bien qu'innervés par le parasympathique ? Et il admet la possibilité d'un effet semblable à ce que produisent l'infection tétanique ou l'empoisonnement strychnique

un bouleversement dans les rapports des centres tel que des

innervations opposées se déchargent simultanément, les plus fortes l'emportant sur les autres. Mais sont-ellea si exceptionnelles ces émotions fortes et si anormales dans leurs effets ? Harvey Gushing paraît plus conséquent qui ne réduit pas à l'adrénaline le stimulant chimique de l'émotion, mais y ajoute une sécrétion de l'hypophyse qui agirait par l'intermédiaire du liquide céphalo-rachidien sur les centres parasympathiques du diencéphale.

Cependant l'interprétation des effets dus au sympathique et au parasympathique reste assez confuse pour qu'à quelques pages d'intervalle Dumas puisse écrire (p. 343) : « II ne paraît pas douteux après tous ces exemples qui sont, pour la plupart, empruntés à Cannon, et même après les exceptions qu'il est le premier à signaler, que la systématisation proposée ait pour elle une grande vraisemblance et qu'ainsi s'explique en partie la conception traditionnelle que les émotions fortes sont inhibitrices. Elles sont inhibitrices, en effet, parce qu'elles se traduisent par une forte excitation du sympathique » (1). Et plus loin (p. 354) : « Comme on le verra par ce qui va suivre, ce que nous appelons la forme active d'une émotion, c'est la forme sous laquelle elle se traduit par des réactions parmi lesquelles la plus importante est l'excitation du sympathique dont nous avons énuméré avec Cannon les principaux signes : accélération cardiaque, hypertension, accroissement du tonus, horripilation, mydriase, etc.. » Est-il suffisant d'invoquer, dans le premier cas, celui des émotions fortes, des émotions qui inhibent, une excitation du sympathique assez énergique pour supprimer les fonctions du parasympathique, si par ailleurs les manifestations du sympathique sont par elles-mêmes toniques ?

(1) Nouveau Traité de psychologie, t. II, p. 345-46.

Pas plus qu'une différence d'intensité dans l'excitation et dans ses effets physiologiques, la distinction entre les réactions commandées soit par le sympathique, soit par le parasympathique n'est suffisante pour rendre compte de la diversité entre les émotions. Et il faut bien admettre leur spécificité psychologique. Dumas les ramène à quatre : la tristesse, la joie, la peur, la colère. A chacune il reconnaît une forme passive et une forme active, bien que pour la joie passive il y voit plutôt une anomalie. C'est entre les formes active et passive de chaque émotion que la comparaison de leurs concomitants est possible bien plutôt qu'entre deux d'entre elles. Ne reste-t-il aucun moyen physiologique de les opposer ?

Mais voici l'expression des émotions qui semble mettre entre elles des différences sensibles. Qui ne distingue à première vue un homme triste ou joyeux, en colère ou effrayé ? C'est là un problème dont Georges Dumas s'est occupé avec prédilection. Il y a consacré son livre sur le sourire et l'expression des émotions, puis de substantiels chapitres dans le IIIe T. du Nouveau Traité de Psychologie. Il commence ici encore par des distinctions destinées à clarifier le débat. La confusion habituellement faite entre l'expression des émotions et la mimique est à l'origine de théories fantaisistes. L'une est un fait de nature et l'autre un langage, c'est-à-dire le résultat de conventions sociales.

L'expression des émotions n'est que la partie la plus apparente des réactions physiologiques auxquelles chaque émotion se ramène. Certains de leurs effets semblent localisés et partiels : ils ne sont que plus visibles ici qu'ailleurs, par exemple la rougeur du visage, où le réseau des capillaires est plus dense et plus superficiel. Il ne faut pas chercher de convenances particulières entre telle modification fonctionnelle et telle nuance d'émotion. Cette méthode a mené aux erreurs finalistes de Darwin, aux vaines affinités psychologiques de Wundt. L'explication doit être mécaniste ainsi que Descartes, malheureusement desservi par une physiologie encore informe, en a donné l'exemple. A ce niveau de généralité, l'expression des émotions, comme les émotions elles-mêmes, forme deux groupes : manifestations sthéniques, manifestations asthéniques. Dans la joie les fonctions qui dépendent du sympathique entrent en activité, dans la tristesse au contraire leur activité baisse. Mais il n'y a pas qu'une expression respiratoire, circulatoire ou glandulaire des émotions, il y a surtout leur expression musculaire. Et l'intérêt des expériences faites par Dumas personnellement est d'avoir étendu de l'appareil neuro-végétatif à l'appareil moteur son explication dynamogénique. S'inspirant d'une observation faite par Mossé sur la tête d'un chien décapité, à qui il avait pu faire exprimer toute la gamme des émotions, depuis la joie jusqu'à la férocité, en appliquant aux troncs périphériques des nerfs sectionnés des courants d'intensité croissante, Dumas a imaginé d'appliquer cette méthode à l'homme vivant.

L'étude électrique de la physionomie avait été déjà tentée sur l'homme par Duchenne de Boulogne, mais c'était par l'excitation directe des muscles, et c'est ainsi qu'il avait cru trouver dans chacun l'organe d'expression pour une émotion particulière. La méthode de Dumas a été différente et ses conclusions inverses. Il a fait porter l'excitation non sur les muscles isolément, mais vsur le nerf facial qui les commande tous, à l'exception des muscles masticateurs. Il a montré qu'une intensité graduelle du courant donne l'expression du sourire, par contraction légère de tous les muscles qui tendent à relever les traits du visage.

Pourquoi ceux-ci et pas les abaisseurs ? Pour une raison également mécanique. L'action des releveurs est cohérente, synergique, celle des abaisseurs dispersée. C'est une simple question de force entre les deux groupes. Pour une certaine intensité du courant, la figure devient grimaçante, par suite de la contraction généralisée des muscles. Chez l'homme, leur appareil est sans doute trop complexe, trop différencié pour que l'image d'émotions caractérisées réponde, comme chez le chien, à la simple croissance des stimulus.

A l'opposé du sourire qui exprime la joie il y a les traits qui tombent de la tristesse : simple atonie généralisée. Cependant comment va se faire la différenciation entre la joie et les autres émotions sthéniques d'une part, la tristesse et les autres émotions asthéniques d'autre part ? Par des combinaisons entre les effets de l'émotion proprement dite et ceux d'autres activités, soit liées aux appétits, soit en rapport avec l'activité perceptive ou mentale. Ainsi une bonne accommodation visuelle donne lieu, non seulement à des contractions intrinsèques du globe oculaire, mais aussi extrinsèques et périorbitaires. Les mêmes contractions, plus ou moins atténuées, se sont liées à l'effort de perception dans les autres domaines sensoriels : auditif, olfactif et même gustatif, parce que l'effort visuel est le plus fréquent, le plus constamment nécessaire et parce que ses voies se sont ainsi largement ouvertes. Elles se sont, pour la même raison, liées au pur effort mental. Elles entrent de la même façon dans la manifestation des émotions qui ne sont pas purement subjectives dans leurs effets, comme la tristesse ou la joie, mais qui sont tendues vers un objet extérieur, comme la peur ou la colère. Tel est le principe des explications proposées par Dumas ; il reconnaît lui-même que les applications n'en sont pas toujours faciles ou évidentes. Mais c'est surtout quand il revient aux manifestations neuro-végétatives de l'émotion qu'il doit leur supposer un mécanisme plus diversifié. Comment se fait-il, par exemple, que des effets dus semblablement à l'excitation du sympathique comme la sudation et l'horripilation, loin de se produire simultanément, apparaissent dans des conditions émotionnelles tout à fait distinctes comme sont l'embarras, la peur ou la timidité et l'horreur, la colère ou l'enthousiasme ? « La sueur, suggère Dumas, serait un phénomène de dérivation, l'horripilation un phénomène d'excitation. » L'impuissance à trouver les réactions motrices ou mentales appropriées se traduirait par le passage de l'excitation dans l'appareil sudoripare. Quand, au contraire, l'excitation fait se lever des velléités d'action c'est le système pilo-moteur qui entrerait en érection. On voit comment l'explication mecaniste doit ici se compliquer et même faire appel à des situations purement psychiques.

Le rire et le pleurer peuvent faire la transition entre les émotions où Dumas les place et les mimiques, dont il parle ensuite. Par leur appareil physiologique où ils déclenchent de vrais paroxysmes, par leurs mécanismes psychologiques ce sont des émotions. Mais ils sont aussi un langage. Dumas note combien le rire d'un solitaire nous semble insolite et comment les larmes sont devenues en bien des cas un rite social dont l'extension à des circonstances plus ou moins diverses de la vie dépend des époques et des civilisations.

La difficulté est toujours d'expliquer, dans le détail, comment l'excitation ou la dépression généralisées des fonctions physiologiques et motrices se décompose en systèmes différents d'expression, et la raison qui réunit chacun d'entre eux à telle disposition psychique plutôt qu'à telle autre ? Avec beaucoup d'ingéniosité, Dumas finit par établir une sorte de similitude entre les conditions psychologiques et physiologiques du rire. De toutes les théories qui s'efforcent d'expliquer le comique il extrait cette idée que c'est une attente de quelque chose, une émotion tendue vers un certain objet qui, brusquement, se résout à rien ou presque rien. C'est cette chute, c'est ce contraste qui ont été, suivant les auteurs, interprétés tantôt comme une simple surprise, tantôt comme un sentiment de supériorité dans le sujet, tantôt comme la dégradation de l'objet, tantôt comme du rigide, du conventionnel, de l'automatique, du mécanique, substitués au spontané ou au vivant. Une analyse parallèle amène Dumas à voir dans les convulsions du rire une décharge, une chute d'énergie musculaire, un potentiel d'influx moteur qui se résout en contractions spasmodiques, dont le siège est d'abord dans les muscles expiratoires, mais qui peut s'étendre à ceux du tronc, puis à ceux des membres.

Dans les pleurs, il y a aussi des manifestations musculaires ; les sanglots, dont la ressemblance avec les mouvements thoraciques du rire est telle que la distinction est impossible à faire sur leur simple enregistrement. Pourtant, les sanglots ne sont pas comme le rire susceptibles d'intéresser tous les muscles du corps. En revanche, il s'accompagnent beaucoup plus fréquemment de larmes. Celles-ci, qui commencent par se rencontrer dans des émotions assez diverses, et, en particulier, dans la colère aussi bien que dans la souffrance ou dans le chagrin, se limitent de plus en plus étroitement à certaines d'entre elles, et finissent même par devenir un véritable langage spécialisé.

Ces fluctuations se ramènent, selon Dumas, à trois mécanismes. Comme les manifestations motrices, les larmes sont d'abord un fait de dérivation ; mais si les mouvements sont empêchés ou réprimés, les larmes s'y substituent plus ou moins complètement. Ainsi elles subsistent seules quand la bienséance oblige à modérer l'expression musculaire de la souffrance ; au contraire elles s'éliminent de la colère, où il y aurait plutôt ostentation de force. Enfin elles peuvent être artificiellement provoquées par la production volontaire d'une réaction qui les accompagne habituellement et c'est ainsi qu'elles peuvent devenir un procédé plus ou moins conventionnel d'expression. Quant aux mimiques proprement dites, elles sont un langage et comme telles d'origine sociale. Ce n'est pas l'individu qui peut les tirer de sa propre expérience émotionnnelle. L'exemple des aveugles-nés montre bien leur impuissance à réaliser intentionnellement des mimiques où ne feraient pourtant que se répéter leurs propres expressions émotionnelles. Il leur manque la vue pour en puiser les modèles autour d'eux. Le modèle est extérieur, non interne. Mais s'il peut être reproduit, c'est par des mécanismes psychologiques dont Dumas détaille les ressources avec une rare pénétration d'analyse.

La mimique est essentiellement imitation. L'imitation d'autrui trouve ses moyens dans l'imitation de soi-même, c'est-à-dire dans « l'imitation d'expression ». Alors intervient, en effet, ce savoir-faire que le sujet découvre en lui-même, parce que c'est bien à l'expression spontanée des émotions que la mimique emprunte son matériel. Mais elle le sélectionne parmi les traits les plus apparents et, en général, les plus faciles à reproduire volontairement. Et puis elle les développe en utilisant deux autres procédés qui sont le « transfert », c'est-à-dire, suivant le principe énoncé par Wundt de l'analogie entre* dispositions psychiques, l'emploi par toutes des manifestations expressives qui appartiennent seulement à l'une d'entre elles et « l'imitation métaphorique », qui met sur l'abstrait le visage du concret et qui permet d'exprimer par le geste, l'attitude ou l'intonation, ce qui est nuance affective ou intentionnelle, par soi-même sans image durable. Dumas en donne une série d'ingénieux exemples. Il insiste, sur les nombreux domaines aux dépens desquels se développent les mimiques : visage, voix, mouvements descriptifs des mains, postures diverses du corps.

Il est impossible de clore cet article sans indiquer la représentation nosographique qu'il se fait des maladies mentales. C'est à elles qu'il a toujours demandé des termes de comparaison pour interpréter le normal. Par l'intermédiaire de Séglas, de Chaslin, d'Arnaud, qu'il a beaucoup fréquentés, il se rattachait aux grands aliénistes français du XIXe siècle. A la clinique de Sainte- Anne, il a vu l'influence successivement exercée sur la psychiatrie française par des systèmes venus de l'étranger, ceux en particulier de Kraepelin et de Bleuler. Sa propre doctrine, qu'il a exposée seulement dans son dernier ouvrage, retient, à peu de chose près, les analyses faites par Séglas, en particulier sur Ie3 hallucinations ; mais elle s'inspire aussi de la systématique kraepelinienne et des grandes familles psychiques entre lesquelles Bleuler distribue le monde des aliénés.

Sans opérer de trop vastes fusions et tout en restant fidèle à Y esprit discriminatif qui est dans la tradition française, il répartit les psychoses en deux groupes : les réalistes et les déréalistes. Les premières, qui sont presque toujours constitutionnelles, sont orientées vers le réel, d'où le délire ne détache pas le malade, mais d'où il tend lui-même à s'insérer, à trouver ses arguments, ses instruments, à développer ses conséquences. Dans les psychoses déréalistes, au contraire, il juxtapose une réalité nouvelle à l'ancienne, sans se soucier de les accorder entre elles.

Les psychoses réalistes peuvent être distinguées en deux espèces, les statiques ou émotionnelles et les dynamiques ou passionnelles. Le type des premières est la psychose maniaque-dépressive qui peut bien teindre à sa façon l'ambiance, mais qui en reste étroitement dépendante. Il faut y ajouter la psychasthénie, où le sentiment d'incomplétude n'est que l'angoisse de ne pas se sentir suffisamment en contact avec le réel. Les psychoses dynamiques sont à base de crainte, de désir, d'espérance. Elles comprennent les paranoïas raisonnantes et les paranoïas psychosensorielles ou psychomotrices, car même les hallucinés cherchent dans la réalité sociale leurs persécuteurs ou leurs protecteurs, ils appliquent à leurs illusions la même logique qu'à des faits réels. L'hystérie est à classer elle aussi parmi les psychoses réalistes et dynamiques, car tout en mêlant l'inconscient au conscient c'est vers le monde extérieur qu'est sans cesse tourné l'hystérique, par ses démonstrations spectaculaires et pour la réalisation de ses intérêts ou de ses lubies.

Les psychoses déréalistes ont une grande ressemblance avec le rêve et par conséquent englobent tous les états oniriques. Mais elles s'étendent aussi à des cas où la dissociation est beaucoup plus profonde entre le délire et le réel. Tantôt ils subsistent côte à côte, sans paraître se gêner mutuellement. C'est ce qui s'observe dans la paraphrénie où le comportement vis-à-vis du réel reste normal alors que se développe un délire étrange et souvent incompréhensible. Tantôt le délire paraît être une rupture graduelle et plus ou moins profonde avec le réel dont le malade se détaché pour ne plus être occupé que de ses intérêts intimes, de ses impressions subjectives, d'inexprimables affects, de ses habitudes, de ses gestes : c'est la schizophrénie à ses différents niveaux.

Sans doute cette distinction majeure en psychoses réalistes et déréalistes pouvait-elle être dictée à Dumas par le but de son livre, qui était l'étude du surnaturel et des formes qu'il recevra suivant les mécanismes psychologiques en jeu. Mais on peut supposer aussi que le problème ultime sur lequel il s'est arrêté était la conséquence de ses réflexions sur les maladies mentales. Il leur avait trop souvent demandé des éclaircissements sur le normal pour ne pas, réciproquement, les classer en fonction du réel.

• •

Ai-je réussi à évoquer pour ceux qui ne l'auront pas connu, le prestige qu'exerçait Georges Dumas ? Ai-je rendu compte de son activité scientifique ? C'était mon seul dessein de le faire, sans commentaires importuns. Peut-être, pourtant, convient-il de situer brièvement son oeuvre dans la psychologie de notre époque, et ses méthodes intellectuelles parmi les courants de la pensée contemporaine.

Utilisant l'étude du pathologique comme méthode différentielle pour mieux saisir les lois du normal, il a couvert ainsi un large secteur des recherches psychologiques, où il voyait surtout un prolongement de recherches physiologiques : la voie reste largement ouverte. Mais, pendant ce temps, son concurrent malheureux à la Sorbonne, Alfred Binet, donnait une impulsion décisive à la méthode des tests, qui, depuis, a conquis de vastes domaines dans l'industrie, dans l'éducation, où les applications, les problèmes, les solutions s'engendrent mutuellement. En regard de cette psychologie statistique se développe aussi une psychologie structurale. Enfin la psychologie génétique s'est constituée en débordant les cadres des genèses purement biologiques. Ainsi s'est considérablement élargi le champ où la psychologie doit se déployer.

De sa sociabilité, Dumas tenait un ensemble de qualités intellectuelles qui ont orienté son attitude scientifique. Car elle n'était pas extérieure et banale, mais intime et comme un besoin de reconnaître en autrui toutes les conformités possibles. Sur le plan des idées, il était ainsi amené à extraire de toutes, ce qui pouvait en être assemblé sans contradiction. La vérité lui paraissait être dans un accord, supérieur aux divergences individuelles.

Il faisait volontiers le tour des opinions et des auteurs, provoquant souvent le témoignage de ceux dont il n'avait pu recueillir l'avis dans leurs écrits. Il pratiquait, spontanément, avec toute la maîtrise de son intelligence souple et cultivée, la méthode éclectique.

C'était agir en parfait accord avec une conception de la science qui la voit progresser de façon continue, par assimilation graduelle de ce qui peut en accroître l'héritage et par élimination des impuretés qui pourraient compromettre la cohérence et l'intelligibilité. Le but est de sauvegarder le système de toute contradiction et de trouver le point d'où les divergences peuvent être conciliées.

Il survient pourtant des moments où la conciliation n'est plus possible, où la contradiction est inhérente au développement de la science, où la théorie nouvelle doit être la négation des théories antérieures, où parfois même il faut admettre la coexistence de deux conceptions contraires et simultanément nécessaires. La vérité n'est plus alors dans l'effacement des oppositions, elle est le résultat de ces oppositions. Elle ne se développe pas par simple addition et grossissement, mais comme la conséquence de conflits résolument reconnus. La vérité consiste en actes et non en simples nuances, dont il n'y aurait qu'à trouver le ton fondamental. Ce qu'on a appelé la crise de la physique est virtuellement la crise de toutes les sciences. La méthode éclectique, qui peut rendre des services dans les périodes de palier, doit céder le pas à la méthode dialectique dans les périodes d'escalade.

  • Source: Revue numérique Persée
Personal tools