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Langevin éducateur

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Langevin éducateur
written by Henri Wallon
1949



  • Langevin éducateur
  • Pour l'Ere Nouvelle
  • Paris
  • Janvier - Février 1949

C'est à Langevin éducateur que je veux rendre hommage ici. Son activité d'éducateur est ce qui d'abord m'a donné l'occasion de l'approcher. C'est à elle que je dois l'honneur d'avoir collaboré avec lui.

Paul Langevin a été de ces hommes exceptionnels qui ne se bornent pas à déployer leur génie dans un domaine particulier des sciences, des lettres ou des arts, mais dont la personnalité rayonne dans plusieurs sous des formes très diverses.

Il n'y avait pourtant, dans son cas, ni dispersion, ni dilettantisme. Il se livrait à ces différentes activités avec la même conviction et le même élan, comme si elles étaient une et solidaires. Il est impossible de séparer en lui le physicien du philosophe, le philosophe du citoyen, le citoyen de l'éducateur.

Tournées vers la matière, ses études ne l'ont pas détourné de l'homme. Bien au contraire, elles lui ont fait mieux comprendre les lois de l'esprit, les exigences de la société, les intérêts de l'humanité. Il s'est dévoué de la même manière et pour les mêmes motifs, à son laboratoire, à la réflexion théorique et à la vie publique.

Ayant été au premier rang des savants qui ont reconnu l'insuffisance des principes tenus depuis trois siècles, comme ceux de la connaissance rationnelle, il a reconnu en même temps que les principes de la raison ne sont pas factices, mais progressivement révocables à mesure que, grâce à leur emploi, la science a progressé. Il a soutenu que la confiance dans la raison ne doit pas être ébranlée du fait qu'elle n'est pas immuable. Il a vu dans la raison l'effort de l'homme pour ajuster ses moyens d'action à la structure du monde. La raison est action. C'est l'action opérant sur les choses par l'intermédiaire de leur représentation plus ou moins exacte, plus ou moins concrète ou abstraite. C'est l'action usant de procédés figuratifs et intellectuels.

C'est l'action proprement humaine. Aussi doit-elle être, non pas méprisée pour ses approximations encore insuffisantes, mais révérée pour son passé d'efforts et cultivée en chacun pour multiplier ses chances de nouveaux succès. Langevin a présidé l'Union Rationaliste et il y a fait quelques-unes de ses conférences lumineuses et profondes.

Ainsi, l'éducateur perçait sous le philosophe, comme le philosophe avait complété le physicien en lui montrant dans les sciences une réalité mouvante, faite des étapes par où se poursuit la connaissance et la conquête de la nature par l'homme. Nul mieux que Langevin n'a senti combien toute époque est redevable à celles qui l'ont précédée ; nul n'a davantage insisté sur la nécessité de comprendre les vérités d'aujourd'hui à la lumière des vérités passées. La vérité n'est pas ceci ou cela, elle est ceci et cela successivement parce qu'elle est mouvement. Les progrès accomplis sont la condition des progrès futurs. L'enseignement des connaissances acquises doit être un enseignement par l'histoire.

Soucieux de stimuler et d'accélérer la recherche scientifique, Langevin aboutissait à des principes pédagogiques. Mais il en serait sans doute resté là, sans les événements tragiques de notre époque dont ce grand citoyen, ce grand humaniste a subi douloureusement le choc.

C'est après la première guerre mondiale qu'il se donne simultanément à deux grandes causes qui, pour lui, devraient se soutenir l'une l'autre, celle de la paix et celle de l'éducation. L'exemple de l'homme que nous célébrons aujourd'hui doit nous inspirer, car la situation n'est pas moins inquiétante qu'alors. On le voit dès ce moment au premier rang dans les congrès et dans les ligues qui s'occupent de l'une et de l'autre.

Il est parmi ceux qui organisent les congrès d'Amsterdam et de la salle Pleyel en faveur de la paix, dont celui des intellectuels récemment réunis à Wroclaw pour protester contre les menaces de guerre a été la réplique. Et il préside le Congrès mondial d'éducation nouvelle à Nice. Il préside la Ligue contre la guerre et le fascisme, comme il préside la Société française de pédagogie et le Groupe français d'éducation nouvelle.

Les efforts qu'il dépense de part et d'autre lui semblent indivisibles. Ce qu'il faut rendre sensible à l'enfant c'est que l'humanité n'a pu développer, au cours d'un travail plusieurs fois millénaire, ses moyens d'action sur l'univers pour en arriver à se détruire elle-même ; c'est que des résultats dus à l'universelle collaboration des hommes ne doivent pas servir à l'oppression de peuples par d'autres peuples.

Quand certains, sans doute bien intentionnés, reprochaient à Langevin de consacrer à cet apostolat tant de son temps, par ailleurs si précieux à la science, il répondait que ce serait aveuglement de se confiner chacun dans son coin quand c'est tout l'édifice de la civilisation qui est menacée d'être détruit.

En Langevin s'est réalisée cette synthèse encore rare, mais qui, seule, peut faire la sécurité de demain, celle des valeurs techniques et des valeurs humaines. C'est cette synthèse qu'il voulait que l'enseignement réalisât. Devant les éducateurs du monde entier, rassemblés au congrès de Nice, il montrait le monstrueux décalage qui existe aujourd'hui entre les moyens matériels que les sciences de la nature ont donnés à l'homme et le caractère primitif et brutal de ses attitudes morales. Bien vite il s'était rendu compte que les prédications les plus élevées et les plus émouvantes n'y avaient rien changé au cours des siècles et que ce sont les relations entre les hommes qui sont à modifier. De cette constatation la conséquence fut son adhésion au parti communiste.

Vers cette nouvelle vérité il s'était porté avec son habituel optimisme. Ayant à présider la commission instituée pour étudier la réforme de l'enseignement à la suite de la seconde guerre mondiale, il sut faire reconnaître à tous comme évidente la nécessité de l'égalité démocratique.

Cette égalité ne doit pas être abstraite et juridique, mais concrète et efficace. Il s'agit bien d'empêcher que les différences d'origine sociale ne vouent presque fatalement les uns à détenir la direction intellectuelle du pays et les autres à n'être que les exécutants de tâches purement matérielles. Mais il ne s'agit pas de substituer simplement au privilège de la fortune celui du mérite, d'un mérite découvert dès 11 ans à l'aide de quelques épreuves, et qui vaudrait pour toute la vie.

Ce qu'il faut abolir, c'est le privilège de la culture pour quelques-uns seulement. Chaque enfant a droit à la culture, à toute la culture compatible avec ses aptitudes et ses goûts. Chimère sans doute avec la culture traditionnelle qui n'est déjà plus de notre temps, car elle a sa source au XVIe siècle et n'a cessé de s'éliminer depuis. Mais la vie et la société ont changé et, dans les temps modernes, des sources nouvelles de culture sont apparues qui n'ont pas été utilisées. Etendre à tous le bénéfice de la culture, c'est nécessairement aussi en changer les bases.

Comme la nécessité d'enseigner les sciences à l'aide de leur histoire, une autre idée fondamentale de Langevin est la valeur éducative et culturelle de toutes les activités humaines, y compris l'activité manuelle, qui n'est pas forcément servile, mais qui est étroitement liée à l'évolution de nos techniques, étroitement liées elles-mêmes à toutes les étapes et à tous les niveaux de nos connaissances. La culture ne peut que s'étioler quand elle est détachée de ses origines permanentes qui sont l'action.

Il faut ouvrir l'école, les mêmes écoles, à tous les enfants et à toutes les disciplines, pour que chacun puisse y trouver graduellement les moyens de se cultiver les plus appropriés à sa personne. Il en résultera pour l'ensemble unité et diversité. L'unité nécessaire à la cohésion de la Nation. La diversité qu'exige de plus en plus la diversité des tâches sociales.

L'application de ce programme, la Commission Langevin en a étudié les possibilités. Ses travaux ont suscité le plus vif intérêt dans tous les pays qui, eux aussi, connaissent la nécessité de rénover leur enseignement, pour assurer leur avenir. En France, l'oeuvre reste encore à entreprendre ; la plus belle célébration de sa mémoire qu'aurait pu souhaiter Langevin, c'est qu'enfin ses compatriotes se mettent au travail pour réaliser dans sa complète authenticité la réforme de l'enseignement.

  • Source: Revue numérique Persée
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