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Le Comique et son rapport à la liberté d’expression/Chapitre VI

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Contents

VI - Responsabilité

Le sens des phénomènes individuels apparaît dès lors que leur conséquence est envisagée comme l'effet plus ou moins bien abouti d'une intention volontaire. La volonté est consciente, rationnelle, délibérée. Au contraire, le désir est pulsionnel et inconscient ; il se mesure aux tabous, à la censure, à l'interdit, au refoulé. Bien que mue par une finalité consciente, la volonté est aussi motivée par des désirs inconscients. Pour les psychanalystes et les philosophes du soupçon, une tendance interne conduit chacun à plaisanter ou à rire, parfois nerveusement, dans certaines situations. La fonction de cette réaction spontanée à l'angoisse est de la supporter. "Le rire, affirme Gripari, c'est l'horreur surmontée". "Le rire commun, remarquait G. Bataille, suppose l'absence d'une véritable angoisse, et pourtant il n'a pas d'autre source que l'angoisse" (L'Expérience intérieure). La fuite du déplaisir est la finalité inconsciente du comique ; la recherche du plaisir, sa finalité consciente. Le désir est inclus dans la volonté, sans quoi elle n'aurait aucun principe actif. Il est lié à la nécessité à laquelle chacun obéit et de laquelle chacun cherche à se libérer. La forme de cette libération, tout en respectant les règles de sa formation, reste contingente. La liberté d'expression individuelle engage donc une volonté propre à travers des moyens et des désirs communs.

1 - La volonté

La possibilité pour un sujet de se déterminer lui-même est au fondement de sa liberté. Le moyen est offert par le langage de dépasser les déterminations habituelles. Les mots peuvent donner l'impression d'oublier leur destination véritable et de faire comme si les choses devaient se régler sur eux au lieu de se régler sur elles comme ils devraient. Le comique fait obéir les idées aux mots, comme parfois le philosophe plie les faits aux idées. Dans l'approche des choses, la rhétorique est subjective et la logique est objective. Le comique est une façon de réduire la nécessité des choses et des idées grâce aux symboles.

Aucune délibération n'a lieu sans reposer sur les déterminations qu'exprime l'opinion. La volonté particulière se détermine en fonction des opinions communes. La parodie est une pratique précaire, en équilibre instable entre l'imitation et la transformation du modèle. Par elle, néanmoins, l'individu s'affirme contre l'assujettissement. L'engagement moral de la personne nécessite qu'elle puisse juger librement et rationnellement ses croyances propres. La volonté en soi est inconditionnée et ne dépend d'aucune condition extérieure. La liberté n'est pas inconditionnée, elle reste déterminée par les opinions et croyances. Un modèle est distinctement transformé s'il est partiellement imité. La causalité libre du moi est plongée dans la solitude de l'indétermination, dans une délibération sans fin sur les possibles. Le désir apparaît avec la sollicitation d'autrui. L'indifférence devient différence dans le rapport à autrui. L'autre invite le même à livrer son identité, à se montrer responsable et à exister comme personne. La volonté d'un individu est singulière. Mais elle lui est consciente en vertu de modèles de référence préexistant. L'imitation entame la scission entre désirs commun et individuel. L'homme possède la liberté comme disposition. Mais cette faculté ne serait rien sans la force venue du monde et des autres. La conscience de sa propre liberté dépend de tout ce à quoi l'individu se confronte et non du seul sentiment de pouvoir conjecturer et délibérer indéfiniment.

La personne est responsable en tant qu'elle est sensée assumer les conséquences de la force qu'elle emploi à défendre un avis. P. Desproges est impitoyable envers les savants lorsqu'il raille leur prétendue naïveté : les premiers physiciens qui travaillèrent sur l'énergie atomique n'auraient-ils pas imaginé que le nucléaire puisse servir à autre chose qu'à éclairer les salles de bain ? Intellectuel engagé, il conteste ironiquement l'idée de la neutralité axiologique des scientifiques. Le comique conteste la division du monde en classes et disciplines. L'idée du savant impartial, dont l'affairement théorique serait sans conséquences pratiques, fut pareillement combattue par Aristophane avec le père de la philosophie.

L'homme est déterminé par ses croyances. Et néanmoins celles-ci sont nécessaires à sa liberté. Philosophes et humoristes savent que l'innovation n'est possible qu'en renversant d'anciens concepts. Il est sage de rester méfiant vis-à-vis de la façon dont les événements sont rapportés par les actualités. Les billets, très courts éditoriaux paradoxaux ou humoristiques, invitent à rompre avec les réactions attendues. Les croyances sont l'instrument de la liberté dans le monde. Il est profitable de s'y fier, mais plus épanouissant encore de se mesurer à elles. L'innovation peut venir renforcer la tradition. Alors que la presse devrait interroger les doctrines contemporaines, les journalistes se contentent bien souvent d'illustrer les opinions communes. Quant au journalistes soit disant subversifs, ils ne font souvent guère plus qu'alimenter la presse à scandale. Le comique, comme tout personnage public, ne doit pas non plus être transparent et servir uniquement de transmetteur d'idées reçues. Il doit exercer son influence sur les croyances qui le conditionnent et mettre à profit sa singularité pour peser le pour et le contre de ce qu'il véhicule.

Un strict déterminisme consisterait à affirmer qu'il est impossible d'être libre et que les hommes ne sont que des fétus de paille dans la tourmente des idéologies. Mais chacun n'est réellement libres que lorsque son esprit trouve à se réaliser. Il faut naviguer à sa guise sans s'échouer. Le sceptique n'est pas libre mais contraint d'obéir à sa morale provisoire, alors que pour le rationaliste, le doute n'est qu'un instrument parmi d'autre de sa liberté. L'expression "faire rire la vérité" au lieu de "rire de la vérité" traduit une manière de juger plutôt qu'un refus cynique de tout examen. Les croyances sont d'essentielles interfaces entre le monde et l'esprit. Un humour pénétrant s'épargne la suppression dérisoire de son objet. La pratique comique rend sa fraîcheur et son utilité au désaffecté figé dans des normes obsolètes. Le comique ne consiste donc pas seulement à tourner les choses en dérision. Il est négatif dans un but expressif et pour montrer l'essentiel dissimulé par l'usage.

Le comique ironise sur les opinions. Il s'en sert dans d'autres conditions et à d'autres fins, quitte à décomposer ou dénaturer le modèle originel. Le comique dénature le lexique usuel et en modifie le sens. L'expression libre, en général, se pose soit en s'opposant à l'opinion, soit en la renforçant. La liberté d'esprit consiste à défendre ou critiquer plus ou moins consciemment telle ou telle opinion. Par exemple, pour G. Bataille, "quand nous rions de l'absurdité enfantine, le rire déguise la honte que nous avons voyant à quoi nous réduisons la vie au sortir du néant" (O.C., V). Les cyniques nihilistes tournent tout en dérision, ils se suicident intellectuellement et militent souvent malgré eux pour la résignation et pour un fatalisme aveugle. La critique comique, elle, au contraire, ne redoutant au fond ni le ridicule ni le paradoxe ni l'arrogance, introduit la surprise et stimule les réactions. Le comique ne consiste donc pas a simplement rendre son objet dérisoire. Il tend à faire apparaître, derrière les apparences et plus ou moins consciemment, quelques vérités.

La liberté d'expression est la possibilité d'exprimer librement sa pensée. A l'envie de s'exprimer doit répondre la liberté de le faire. Ce désir, en dépit de l'effort nécessaire à sa réalisation, naît d'un sentiment : celui de devoir faire quelque chose, ou d'une impression : celle de pouvoir faire quelque chose. Affecté par la conviction de vouloir s'exprimer, le sens presse de faire ce qui permet de l'exprimer, comme par exemple plaisanter. Paradoxalement, dans la censure naturelle, avec la limite du langage, ou dans celle instituée par un pouvoir politique, apparaît également le souhait de s'exprimer, c'est-à-dire d'accomplir les pensées des plus spontanées au plus réfléchies. Les désirs rationnels conduisent à agir librement. Ils équilibrent l'impulsion et le contrôle pour que l'action se maintienne. Un rapport complexe unit la volonté et la possibilité de s'exprimer, car la volonté peut être d'autant plus forte qu'elle est bridée par la possibilité.

Certaines pensées viennent à l'esprit qui ne doivent pas être exprimées. Ce sont des choses qui pourraient mais qui, volontairement, ne sont pas exprimées. Il est donc possible de réprouver sa propre spontanéité ou de la regretter. Kant fait allusion à de semblables conflits : "On ressent manifestement que faire disparaître et détruire une pensée pleine d'amertume exige une activité véritable, et souvent considérable. Qui veut reprendre son sérieux n'effacera que laborieusement la représentation qui excite au rire" (Le Concept de grandeur négative). Le rire est équivoque ; le sérieux, univoque. Le comique se complaît dans l'échec du discours univoque. La correction réclame l'utilisation univoque des expressions. Et malgré la tentation de faire dire plus qu'elles ne devraient aux expressions courantes, il faut généralement s'abstenir de le faire.

Certaines motivations réclament une correction. Certaines inclinations méritent d'être réprimées dans certaines circonstances. Ce sont des épreuves d'adaptation, d'initiation à la décence. Le respect de chacun par tous suppose qu'un seuil d'inconvenance ne soit pas franchi au-delà duquel une attitude devient scandaleuse. Par conséquent, s'il est un désir inavouable parce qu'obscur ou inconvenant, irrationnel et déraisonnable, il ne peut être proprement exprimé mais tout au mieux sublimé. Les préoccupations personnelles et tabou percent alors à travers le comique. Il contourne l'interdit en appelant la complicité, le partage d'aspects intimes de la vie. La réussite de la relation comique requiert une certaine vivacité d'esprit, un sens de la réparti, une attention au contexte. C'est pourquoi la volonté comique est toute proche de la spontanéité. L'artifice apparent du comique consiste à faire en sorte que l'expression n'ait pas été délibérée, comme si, d'eux-mêmes, les mots s'étaient mis à parler à la place de leur locuteur.

La révolte et l'acquiescement permettent à l'individu de se situer par rapport aux autres. La liberté d'expression, non plus spontanée mais volontaire, suppose sa reconnaissance. L'injure s'adresse directement à l'interlocuteur, tandis que le persiflage ou le sarcasme s'applique à un tiers. La caricature également vise une tierce personne mais avec l'intention délibérée de transmettre un message. Le comique n'est pas mensonger et recourt à des artifices apparents. Il se distingue du complot réel. Il s'adresse directement à sa victime.

La contestation sépare les groupes et les individus, la conservation les rassemble. La volonté de conservation permet à une opinion de résister aux attaques de ses adversaires. C'est une activité créatrice, car elle consiste à renouveler et renforcer l'argumentaire en faveur de l'opinion défendue. Les sketches des comiques qui ont pastiché le cubisme à ses débuts militaient en faveur d'une certaine idée de la peinture et des valeurs attachées au style figuratif (cf. également G. Bataille, Manet). La volonté de contestation, quant à elle, cherche à convaincre que ce qui est peut ou doit être autrement qu'il est. Le rire a le pouvoir idéologique de renforcer le groupe. La réaction exclut d'une société hétérogène existante des membres en vue de former de petites communautés homogènes. La contestation, comme celle du rire carnavalesque, au contraire abolit les distances, les règles et les conventions qu'impose la vie en société. L'artiste est comique parce qu'il est original et son public ordinaire. La société vit du mouvement par lequel certains la critiquent en proposant ou pas de nouvelles voies et par lequel d'autres répondent en argumentant en faveur de ce qui existe déjà. Le comique est un outil important de cet équilibrage social.

2 - La Critique

L'activité critique du comique dépend donc de ce qu'elle critique et l'inclus. L'absurde a pour objet le réel mais auquel s'applique un raisonnement faux faisant intervenir des éléments virtuels. Par conséquent, l'absurde à un sens, même si celui-ci est faux. L'objet critiqué est perpétué et enrichit sémantiquement. L'écart creusé par rapport à la norme peut paraître gratuit et ne manifester que la virtuosité de son auteur. Or, un dispositif de dissimulation-élucidation comique peut autoriser l'apparition d'un sens caché concernant l'objet initial. Cet objet enrichi par la contestation conserve un lien fort avec l'objet dont il est la critique. Au point qu'il est possible pour une nouvelle critique conservatrice d'annuler la critique précédente afin de restituer l'objet dans son sens initial. Pour qui confond les conventions et la réalité, le critique apparaît utopique. Cependant, une interprétation inédite peut devenir à long terme un nouveau credo. Les coperniciens furent minoritaires au temps de copernic et sont majoritaires aujourd'hui. Le comique, derrière des impossibilité apparentes, énonce quelques points de vue possibles sur l'objet de sa critique. Le sérieux ne saisira que l'absurdité de cette critique et n'en verra pas la pertinence. Néanmoins, il peut renforcer le point de vue comique et souligner l'élément de vérité contenu dans son expression.

L'activité critique inclusive du comique compréhensif est toujours positive. Elle ridiculise les vaniteux et les dogmatiques. Les cyniques qui la pratiquent sont officiellement jugés comme des troubles fêtes parce qu'ils bousculent un certain consensus. Ils attirent contre eux les défenseurs de ce consensus qui sont appelés à justifier leur opinion. Certains d'entre eux céderont pour rejoindre les boutefeux. Cette image polémique est préférable, dans l'espace communicationnel, à celle d'une collectivité accoutumée à soulever de faux problèmes pour apporter des solutions futiles afin que le consensus reste entier. Le comique possède un contenu sérieux mais la forme plus libre de son expression le dispense de véritablement prendre parti.

L'activité critique, au lieu d'être inclusive, est exclusive lorsque la critique vise autre chose que l'objet qu'elle prétend critiquer en lui attribuant de fausses propriétés ou en lui en ôtant. Ce problème absurde de J. Tardieu est éloquent : "Etant donné deux points A et B situés à égale distance l'un de l'autre, comment faire pour déplacer B sans que A s'en aperçoive ?". La question concerne la perception de B par A, alors que les données du problème sont objectives et concernent la position de A et de B dans l'espace. En outre, l'exposition des données est redondante, car deux points sont nécessairement à égale distance l'un de l'autre. L'égale distance ne devrait être précisée uniquement que par rapport à un troisième point. Le problème de J. Tardieu est donc à la fois tautologique et catégoriellement contradictoire. L'usage qu'il fait ici du langage est pour ainsi dire vide et inefficace. Il n'a plus pour fonction d'informer et n'est destiné qu'à jouer avec un lecteur.

Il est possible de feindre également d'ignorer le point central d'un débat et de déplacer la question. Un exemple de ce procédé est ici emprunté à B. Vian : "Messieurs les jurés, nous laisserons de côté le motif du meurtre, les circonstances dans lesquelles il a été accompli, et aussi le meurtre lui-même. Dans ces conditions, que reprochez-vous à mon client ?" (Les Fourmis). Ici, l'activité n'entame pas à proprement parler l'objet lui-même. Le produit de ce genre d'impertinence est le "second degré". La question porte sur un ensemble vide qui n'est pas celui qui devrait être. Une fois de plus, l'effet comique vient de l'inefficacité d'une procédure langagière, d'un dispositif faussé dont l'effet est comparable au mirage.

J.B. Sarrazin et D. Grojnowski constatent que l'humour moderne, qui tourne tout en dérision, est souvent plus distrayant que subversif. Il échoue à atteindre l'objectif de la parodie telle qu'elle est apparue à l'aube du vingtième siècle en réaction au positivisme. (L'Esprit fumiste et le rire fin de siècle). Les humoristes sans audace dont il est question sont qualifiés d'idiots modernes par LL De Mars : "L'idiot moderne doit être victorieux en décelant une bêtise tendue par des producteurs déguisés en consommateurs, ou en critiques dont l'acide ne brûle que les narines bienveillamment ouvertes à la satisfaction soft, ce qui leur permet d'être tout à leur affaire" (De L'humour libéral). La subversion comique, en interdisant les idées fixes, doit au contraire favoriser la réflexion. Le comique n'agit pas pour répéter sous une autre forme ce que le sérieux avance. Son activité suppose une stimulation, un étonnement opposé à l'aplomb du sérieux.

La critique exclusive côtoie son objet. Elle entretient avec lui une relation arbitraire. Elle y parvient en écartant certains de ses aspects. La critique exclusive est à ce titre le modèle primitif et imparfait de toute critique. Si la disparition de ce genre de critique ne constitue pas une perte pour cet objet, comme ce serait le cas pour la disparition de la critique inclusive, sa persistance peut au contraire ne pas rester sans effet. Il suffit de songer à la batterie d'arguments déplorables maquillés en calembours que les propagandistes de tout bord déversent dans les conversations courantes. La mauvaise critique exclusive, sans rien gagner en compréhension, ne perd rien en force. Elle produit des pseudo-réflexions, des prothèses mentales contagieuses, faciles à l'oreille et commodes à l'esprit. La critique exclusive n'a que la forme de l'argumentation. Plutôt qu'un rapport logique, elle n'a en réalité qu'un rapport analogique avec son contenu. Le comique n'est pas spontané dans la mesure où il n'ignore pas les effets possibles de ses actes. Celui dont la naïveté voile les conséquences de son humour n'est qu'accidentellement comique.

A la limite de l'incompréhensible, de l'illisible, le rire carnavalesque, profond, universel et déchaîné, est celui qui à la fois ébranle le plus et se partage le mieux. Il n'y a de commun au comique carnavalesque et au comique exclusif que l'exploitation de la vigueur de l'oralité populaire. Le rire carnavalesque se situe à mi-chemin entre un rire élaboré savouré par une élite et l'euphorie superficielle et agressive. Rabelais sut tirer un bon parti du mélange des jargons savants et populaires. Le comique est populaire car il est vif et immédiat. Il vise l'authenticité davantage que la vérité et n'emploie jamais de jargon sans l'accompagner de formules triviales. Ce que réussissent les écrivains comiques, c'est le mélange savoureux et pertinent des jargons affadis.

Dans la critique exclusive la volonté l'emporte sur la compréhension. La communication de l'euphorie aveugle est convoitée par les propagandistes. Ils entretiennent les sentiments partagés d'admiration ou de haine utiles au pouvoir. Mieux comprendre entraînerait un affadissement des passions. Si bien que, sans volonté de connaître initiale, la volonté est aveugle. Ainsi l'humour raciste parvient à fédérer les esprits hostiles en leur économisant l'effort de s'ouvrir. La volonté dépasse donc l'entendement dans la critique exclusive. L'objet initial est déformé par son traitement formel, lequel peut néanmoins exercer une influence sur lui. Le comique ne sert pas à informer de façon amusante sans que le contenu de cette information soit interrogé. Au contraire, l'information importe moins dans le comique que l'effet stimulant de sa forme sur l'intellect.

3 - L'éthique

S'il est impossible de fournir une règle a priori pour la constitution canonique du comique, il est néanmoins possible de tenter de dégager un critère distinctif du bon et du mauvais usage comique. Comme le révèle l'analyse du potentiel comique, l'étalon de son meilleur usage est la volonté spirituelle qui l'anime ainsi que sa sincérité. Un comique dont la pratique n'est pas d'une certaine façon destinée à solliciter l'intellect risque d'être de mauvais goût. Cette règle ne doit d'ailleurs pas laisser supposer que seul vaille un comique difficile. La vertu du comique consiste au contraire à pouvoir en dire long de façon courte. La spontanéité du comique n'est pas dénuée de volonté, elle dépend de sa bienveillance, de sa négligence ou de sa malveillance. Elle est plus ou moins réussie. La liberté d'expression comique n'est pas contingente et irréfléchie mais rationnelle et responsable.

Le comique est certes familier de l'accidentel. Il est d'autant plus instructif qu'il est ludique et surprenant. L'esprit transite grâce à lui au-delà des évidences acquises en les écorchant au passage. Il ne s'agit pas de rire de tout n'importe comment ni n'importe quand. L'individu reste attaché à des normes, à des consensus, à des institutions. La possibilité qu'il a de communiquer dépend des systèmes préexistants qu'il exploite. La totalité n'est pas un frein à la créativité mais sa norme. Le particulier original se détache de la totalité, de même que l'être singulier se distingue de sa famille et ses ancêtres.

L'art a une valeur éthique. Tout comme les médias assument un contre pouvoir social, le comique et l'artiste garantissent l'intégrité des individus contre la collectivité. Néanmoins, toute impertinence dressée contre la norme découvre sa dimension normative. L'ignorer favorise l'homogénéisation dont il a été question à propos de l'idiot moderne. Le comique est attentif au contexte et indifférent aux définitions platoniques. Il invente plus qu'il ne découvre et propose des alternatives aux idées préétablies. Mais plus la reconnaissance d'une nouvelle forme artistique est étendue, plus elle se généralise et s'institutionnalise.

Il existe un bon usage du comique exclusif, celui du "non-sens". Celui-ci suscite le sentiment d'incapacité à dégager un sens. Un non-sens pur, imbécile, nigaud, peut avoir implicitement pour but de calomnier. Mais l'art du "non-sens", et à proprement parler de l'absurde, comme celui de L. Caroll ou de Benchley, réclame du talent et la capacité d'éveiller l'esprit d'autrui plutôt que de le fermer. Le non-sens artistique est relatif au sens. Il est polysémique et discordant. Le non-sens imbécile est à l'inverse sémantiquement nul. Pour autant, l'art du non-sens ne permet pas directement un renouvellement de sens puisque la critique exclusive s'exerce sur un objet absurde. Cependant, s'il arrive que l'objet absurde entretienne une relation métaphorique avec un objet réel, le comique exclusif contiendra une part implicite de critique inclusive. L'absurdité, au milieu d'une formule consacrée, révèle l'absurdité originelle de cette formule. Un nouveau sens comique apparaît lorsque des métaphores lexicalisées perdent leur usage figuré habituel. Les poèmes non-sensiques renvoient au sens réel derrière l'artifice. Le non-sens renvoie, derrière le nom, à la variété du réel et aux cas particuliers.

Bien que le lien métaphorique du non-sens à ce qu'il critique soit apparemment vague ou inexistant, une certaine nécessité subsiste. Celle en vertu de laquelle il est possible de statuer pertinemment sur la valeur métaphorique d'un non-sens apparent. Le witz, non-sens apparent, renvoie à un sens réel. Or, J. Bouveresse indique qu'il s'agit du mouvement inverse de celui du problème philosophique où un sens apparent renvoie à un non-sens réel. Ainsi, le non-sens apparaît-il au premier abord arbitraire puis, latéralement, spirituel. Ce chassé-croisé de Jarry : "j'ai des oreilles pour parler et une bouche pour m'entendre" (Ubu roi) en apparence absurde, connote en second lieu l'enfermement sur soi. Les contradictions comiques n'ont en fin de compte de sens que métaphoriquement. Elles stimulent le questionnement. Plus généralement, le non-sens encourage l'interprétation. Une fois le non-sens dégagé par le philosophe ou posé par le comique, la question se pose de ce que veut dire ce non-sens.

Le comique, comme le jeu, distrait, semble-t-il, automatiquement, sans égard à la portée morale et réfléchie de son effet. Le rire est spontané et, pour employer l'image de Bergson, en lutte à la surface de la vie sociale, il est porté à se stabiliser en profondeur, comme l'écume dans les fonds marins. L'activité superficielle du comique acquiert spontanément un sens collectif. Le non-sens appelle donc la tentative spontanée de réduire à l'univocité objective et partagée la polysémie attachée à l'acte individuel.

La fonction cognitive du comique est de donner à voir au-delà des idées préétablies. Mauss attribut, comme Bergson, une fonction sociale au comique : "Moquerie et raillerie servent à maintenir l'homogénéité du petit groupe, et l'on se moque de celui qui, par son comportement, se démarque de la norme. On fait ressortir son comportement en l'imitant". Cependant, cette imitation, pour atteindre son but comique, ne doit pas être trop étrangère à son modèle, lequel reconnaîtrait autrement en elle la calomnie plutôt que la critique.

Ce qui distingue le bon du mauvais usage du comique exclusif, c'est que le premier à une fonction cognitive, tandis que le second exerce une action sans conscience. Un comique éclairé présente un objet sous un jour nouveau, un comique aveugle l'occulte. Les solutions comiques synthétisent le divers de manière inédite. Elles échappent au conventionnalisme de la raillerie qui ne supporte aucune familiarité entre le normal et le pathologique. Par conséquent, le bon comique doit pouvoir être partagé par celui qui en est la cible et qui, au lieu de se sentir exclus par une communauté de rieurs, se sent reconnu et sollicité.

Un contrepet comme "trompez sonnette, sonnez trompette", bien que volontaire, rejoint la nigauderie. Un comique aveugle peut aussi être accidentellement éclairé. L'aspect contingent du comique critiqué par Platon se retrouve ici. Les conséquences de la caricature sont difficiles à apprécier. Le comique est primitivement indifférent à la morale. Chez Platon l'amour de la sagesse côtoie parfois la haine de la liberté. Au philosophe roi revient le pénible privilège d'établir le modèle de la cité parfaite. Mais le philosophe plus libéral, plutôt que d'interdire le comique, tentera d'en chercher le nécessité afin d'en conseiller le meilleur usage.

Une action peut être volontairement mauvaise. La spontanéité comique lui est encore préférable. D'ailleurs, sa spontanéité est en général simulée. La liberté comique est plus souvent pertinente que débridée. Il serait donc stérile de s'attarder sur le caractère problématique du comique sans enquêter sur ses possibilités.

Selon Leenhard : "Ce n'est pas la crainte du gendarme qui est le commencement de la sagesse, mais l'appréhension de cet élément de liberté laissé au sein d'une société qui n'a pas encore poussé les contraintes rituelles au-delà de ce qu'exigerait une sage ordonnance de la vie organique". Les êtres humains n'obéissent pas exactement aux même lois que les choses. Ils disposent de facultés uniques. Une éthique simplement prohibitive leur est inadéquate. Elle risquerait de réprimer une portion précieuse de leurs aptitudes. Traiter du rapport du comique à la liberté d'expression revient à étudier la possibilité pour chacun de dépasser le cadre fonctionnel de l'activité humaine et sociale et, en quelque sorte, à évaluer le rapport entre totalité et infini.

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