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Mort et survie

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Mort et survie
written by Henri Wallon
1960



  • Mort et survie
  • Le Courrier Rationaliste
  • 1960

La mort, où aboutit tout ce qui vit, a été pour l'homme de tous les temps un sujet de méditation et de réflexion. Récemment encore deux articles qui pourraient être regardés comme se complétant mutuellement, ont paru, l'un sous la plume du docteur Tadeusz Kielanowski dans la revue polonaise « ARGUMENTY » du 31 juillet 1960, l'autre dont l'auteur est un philosophe français, Michel Verret, dans le numéro d'octobre de « LA NOUVELLE CRITIQUE ».

Le médecin polonais parle de la mort biologique. Il montre comment elle ne peut plus être envisagée globalement, comme simultanée dans tous les organes et dans tous les tissus. Si l'arrêt du coeur est le signe classique et, somme toute, le plus valable de la mort, la chirurgie de nos jours a mis à son actif des cas de résurrection qui ne sont pas dus au miracle, en réanimant des coeurs devenus inertes ou en suspendant, au contraire, leur activité, le temps d'en corriger les malformations ou d'en réparer les lésions. Elle fragmente la mort par des transplantations d'organes, en prélevant sur des cadavres ceux qui sont susceptibles de survie chez des vivants dont les organes correspondants sont menacés de mort fonctionnelle.

Mort et vie ne peuvent plus être opposées comme des entités en soi et d'une seule pièce. C'est l'organisation qui change de l'une à l'autre : l'organisation de la substance vivante qui passe d'une forme ou d'un état à d'autres.

Mais comme le remarque lui-même le docteur Kielanowski, la mort biologique n'épuise pas tous les problèmes de la mort, dans l'espèce humaine du moins. C'est à les signaler que s'est attaché Michel Verret. Si loin que nous puissions remonter vers les premiers âges de l'humanité, nous rencontrons des traces de cultes funéraires.

Si primitives que soient les civilisations, elles comportent des mythes, des rites, des cérémonies, relatifs à la mort et qui peuvent amener à deux effets contraires et parfois simultanés ou consécutifs : la conservation et l'anéantissement.

Essai de conservation ou anéantissement du cadavre. Destruction ou reliques de ce qui appartenait ou touchait de près au défunt. En somme dans ces pratiques ou ces croyances se reflète l'ambivalence du « sacré » tout à la fois terrorisant et tutélaire.

Dans l'espèce humaine l'individu biologique est devenu le support d'un individu social. La disparition, la dissolution du corps peut abolir d'un seul coup les relations diverses qui s'entrecroisent dans la personne de chacun : relations de subsistance, d'effort collectif, de liaisons affectives ou rituelles, de compréhension mutuelle qui sont fixées et stabilisées la vie durant par des coutumes communes, par les moeurs et les institutions. Comment l'individu ne serait-il pas tenté d'attribuer à son être la même persistance qu'aux habitudes et aux principes qui en règlent le cours ? Comment le groupe dont il est membre ne se sentirait-il pas atteint dans l'intégralité de son existence quand il est amputé du rôle qu'y tenait le défunt ? Avant de passer à l'état de souvenir, celui-ci reste à l'état d'une présence qui fait défaut.

Il y a convergence de l'individuel et du collectif pour faire supposer la survie après la mort. Sa forme est variable suivant les niveaux et les types de civilisation ou de croyance. Aux plus archaïques répondent les formes les plus réalistes. Tantôt la mort est imaginée comme se bornant à transférer ailleurs, dans un monde interdit aux vivants, le défunt qui conserve le même régime de vie, les mêmes besoins, les mêmes activités, et symboliquement l'accompagnent dans la tombe quelques aliments et des objets, des instruments familiers. D'autres fois c'est la considération du groupe qui l'emporte ; au lieu d'en être substantiellement séparé le mort y est plus intimement intégré en rejoignant les ancêtres à qui il appartient d'en fonder l'existence et d'en assurer la perpétuité. Et même il arrive qu'il soit supposé ne pas quitter le groupe et y reparaître sous forme d'un nouveau-né, pour y renouer avec un nouveau cycle de vie. C'est une métempsychose d'homme à homme dans le même groupe humain.

La survie par la métempsychose pourra s'élargir à tout le règne animal à mesure que l'homme apprendra à mieux s'identifier à toute la nature. Avec le philosophe grec Platon la métempsychose devient celle des âmes qui subissent un bain d'oubli à chacune de leurs réincarnations.

Entre la survie dans la tribu d'origine ou parmi ses ancêtres, la survie dans l'univers des êtres vivants et la survie métaphysique des substances spirituelles il n'y a pas nécessairement succession ni filiation historique, mais plutôt manifestation de tendances communes à des niveaux différents d'évolution intellectuelle, de civilisation et de croyances. A cette diversité répond le pouvoir variable de se détacher du réalisme initial par une symbolisation croissante des objets et des cérémonies cultuels, des offrandes et des sacrifices. La présence supposée permanente du mort, sous toutes ses espèces, dans son cadavre entraînait la pratique de le munir d'aliments. Mais si comestibles fussent-ils, le donateur devait bien se rendre compte qu'ils n'étaient pas consommés. Dès cette prise de conscience, il entrait dans le domaine du simulacre et de la fiction.

Plus ou moins confusément il était amené à supposer simultanément avec une présence réelle une présence dématérialisée, la présence des esprits. Toute la nature pouvait dès lors être hantée par des présences de toutes origines : et les effets de toute espèce pouvaient être imputés à quelqu'une de ces présences. D'où une spiritualisation quasi totale de l'univers dans la recherche des causes.

Définir ces causes qui par essence se dérobaient à la prise directe des sens, est devenu une des tâches essentielles des religions et des philosophies. Elles ont, en général, cherché à justifier l'existence de principes dématérialisés qui échappent par conséquent aux transformations de la matière, à ses corruptions et à la mort.

L'immortalité de l'âme devenait quelque chose, si l'on peut dire, de naturel. Mais ce n'était plus seulement, comme pour Platon, la conservation d'une substance à perpétuité à travers des migrations successives : c'était pour chaque individu né ou à naître, pour tous les morts passés ou à venir la persistance indéfinie et purement individuelle de leur être spirituel ; c'est le refus d'admettre un terme à son existence : c'est le refus de reconnaître la réalité de la mort.

Dans les religions modernes le point de vue moral s'est ajouté à celui de l'inviolabilité durable de la vie, pour faire que, grâce à son immortalité, l'âme rende possible à une justice providentielle de réparer les injustices de ce monde et ainsi d'encourager les hommes à pratiquer la vertu.

La mort serait le moment de comparaître devant un Tribunal jugeant à l'échelle de l'éternité. A chacun de nous d'apprécier si sa vertu dépend d'un jugement rendu après qu'il aura disparu d'entre les vivants ou si ce n'est pas plutôt le jugement des vivants qui influence sa conduite. A chacun d'apprécier si d'ajourner le bilan d'une existence jusqu'après la mort n'incite pas à prendre des délais avec le bien jusqu'au bout de sa vie. Chez certains, il est vrai, la perspective d'une vie future et ses aléas de félicité ou de damnation peuvent engendrer des attitudes de béatitude ou d'angoisse ; mais ce sont là des états d'exception, sur lesquels ne peuvent se développer que des conduites inadaptées et irrationnelles.

Le rationaliste, au contraire, considère que la mort est une conséquence nécessaire de la vie, qu'il n'est pas lui-même d'une autre substance que tout ce qu'il voit autour de lui exister et mourir, qu'il disparaîtra à son tour comme ceux dont la mort était un commencement de la sienne en le privant d'attachements essentiels ; que l'espoir de les retrouver un jour quelque part n'aurait de sens que si la sensibilité et la connaissance ne s'abolissaient pas avec leurs organes et que d'ailleurs l'absence des disparus n'est éprouvée que dans le contexte d'une vie présente. C'est à chacun de garder le souvenir de ses morts, de leur donner la seule survie qui soit valable et concevable : la mémoire des hommes.

La survie dans la mémoire des hommes n'est pas un mythe, c'est un motif : ce n'est pas la croyance à une entité substantielle qui serait indestructible, mais c'est le sentiment d'une responsabilité qui ne s'éteint pas avec la disparition corporelle de l'individu. Combien de justifications ou même d'aveux à l'adresse de la postérité ! En témoignent les mémoires des hommes qui estiment avoir eu un rôle dans les affaires de leur époque, les confessions de ceux qui attribuent une valeur d'exemple à leurs expériences morales, les confidences d'outre-tombe. Nous voici donc revenus, mais sous une forme dépouillée de tout fantôme métaphysique, à la croyance d'une certaine survie chez les vivants de ceux qui ont vécu avant eux. Le rôle fondamental qu'étaient censés jouer les ancêtres dans l'existence de la tribu archaïque est maintenant tenu par tout ce que les oeuvres des trépassés ont ajouté aux conditions d'existence de l'humanité présente et à venir.

L'intermédiaire nécessaire entre le mort et sa survie est évidemment la société, mais parce que la société est dans la nature de l'homme, parce qu'en dehors de la société un homme ne pourrait manifester des virtualités d'homme. La société est le champ de ses actions. C'est là que parmi ses semblables il peut essayer de les surpasser et de se dépasser lui-même, besoin qui, selon un psychologue contemporain, M. Chateau, répondrait à un instinct essentiel de l'espèce humaine. C'est dans la mesure où l'individu s'y essaye et y réussit qu'il peut survivre à sa mort physique.

  • Source: Revue numérique Persée
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