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Pierre Janet, psychologue réaliste

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Pierre Janet, psychologue réaliste
written by Henri Wallon
1960-1961



  • Bulletin de psychologie
  • 1960-1961

L'importance d'une oeuvre scientifique peut se mesurer aux directions nouvelles qu'elle imprime aux recherches ultérieures. Jusqu'à Pierre Janet, le 19e siècle a été en France celui où les buts essentiels de nos aliénistes, quelle que fut la diversité de leurs conceptions, étaient le classement des maladies mentales d'après leurs symptômes fonctionnels. Par extension, semble-t-il, aux troubles et infirmités psychiques de l'intérêt qu'avait suscité au 18e siècle l'analyse des aveugles et des sourds-muets, l'analyse portait sur la nature des troubles observés, sur leur origine soit perceptive, soit intellectuelle, soit émotionnelle, comme si l'âme comportait plusieurs départements plus ou moins étanches d'où dépendraient distinctement les différentes familles de manifestations morbides.

Evidemment, pour une même famille il arrivait que suivant l'auteur des origines fonctionnelles différentes fussent invoquées, par exemple une origine soit affective soit idéative pour les obsessions. Mais l'inconvénient majeur de cette conception n'était pas seulement de ruiner l'unité de l'être individuel, d'en faire comme un assemblage de pièces fonctionnant chacune à sa façon et capables tout au plus de se désajuster ou de s'éliminer du circuit, — il en résultait aussi une sorte d'anonymat personnel pour celui dont les activités étaient ainsi dépecées. Il n'y avait plus qu'à le mettre en catalogue, sans égard pour son histoire, pour les péripéties de sa vie, pour ses expériences et pour ses façons de réagir originales.

La psychologie de Janet a eu ceci de nouveau qu'au lieu d'explications fragmentaires à volonté mécanistes ou finalistes, il s'est placé d'emblée sur le plan de la personne et de l'acte.

Déjà dans sa thèse sur l'Automatisme Psychologique, son premier grand ouvrage, c'est avec la totalité de la personne qu'il veut avoir à faire. Peu importe pour l'instant que ce soit en vue d'obtenir la substitution hypnotique d'une personnalité seconde et occasionnelle à la personnalité courante et autonome. Si artificiel qu'ait pu être estimé ce dédoublement réalisé par suggestion, il n'en reste pas moins que ce n'était pas le résultat visé comme il était courant à l'époque des transferts de sensibilité ou des zones d'anesthésie paradoxales, des contractures musculaires ou des paralysies sans cause organique ; c'étaient des actes combinés, fidèles à certaines consignes, et qui exigeaient par conséquent des relations inter-fonctionnelles complexes, comme si l'individu avait agi de sa propre initiative. C'est de ce dédoublement de la personne que plus tard Janet devait tirer, sous le nom de socius, un fantôme normal et permanent ; ce témoin, cet interlocuteur, ce juge, ce contradicteur qui accompagne pas à pas nos desseins, nos délibérations les plus intimes, qui est le complément indispensable de notre personne.

Janet s'est en effet représenté la personne non comme un être substantiel qui serait doté des aptitudes en rapport avec ce qu'on attend de lui, mais sous forme dynamique comme une hiérarchie d'activités qui se conditionneraient entre elles, depuis les plus organiques ou les plus automatiques jusqu'aux plus réfléchies ou aux plus conscientes et inversement. Sa psychologie n'est pas celle dei fonctions, mais» celle des conduites auxquelles les différentes fonctions participent en proportion et de façon variable suivant les cas. L'unité psychique n'est pas la fonction anatomisée, c'est un acte complet, si simple soit-il. La conduite unit le sujet aux buts de ses activités et par ces buts aux réalités extérieures. Point n'est besoin de justifier par des raisonnements ou des hypothèses l'éventualité d'un accord entre la personne et le milieu physique ou social. Le fait primitif sur le plan psychique est cet accord, qu'il soit d'ailleurs réussi ou manqué, c'est l'union essentielle de l'acte et de son objet. La conduite est finaliste et subjective en même temps que réaliste, car elle tend vers le monde des choses et s'y absorbe.

La doctrine des conduites permet à Janet une exploration qui va des moyens d'adaptation les plus biologiques jusqu'aux méthodes de vie les plus sociales et techniquement évoluées. Il a par exemple consacré un livre à l'intelligence avant le langage et toutefois signalé le pas décisif qu'a fait l'humanité et que fait chaque enfant en apprenant à parler. Il a indiqué comment les conduites verbales pouvaient amplifier l'action, et élargir l'horizon, lui annexer le passé et l'avenir par les conduites du récit et du commandement. Ainsi s'échafaude la personnalité par assises successives mais toujours solidaires. Ainsi se constituent les rapports interindividuels, à partir de conduites et de situations très diverses, au cours de l'action qui prend sa source dans la personne.

Mais la source peut être plus ou moins tarie et l'action devenir inefficace, et même nuisible. En regard des conduites Janet dresse une autre échelle : les niveaux de l'action, non pas niveaux de complexité, d'organisation ou d'abstraction, mais niveaux d'énergie. Le moulin peut être très perfectionné, si la force motrice est insuffisante en volume et en force de jaillissement, il ne tournera pas et ne produira que des gémissements discordants ou des détraquements. Ainsi, à défaut d'une tension psychique convenable, ce que Janet appelle « fonction du réel » se dégrade ; l'acte se fait d'abord ludique, c'est-à-dire devient un simple simulacre, une rêvasserie sans efficacité réelle. Une nouvelle baisse de niveau entraîne l'exercice sans contrôle, incoercible, obsédant d'ensembles fonctionnels désintégrés et parasites. Au niveau le plus bas viennent des manifestations explosives sous la forme d'attitudes passionnelles ou hystériques, et enfin, de simples spasmes musculaires caractéristiques de la crise épileptique, ce haut mal ou mal sacré des anciens.

Il est à noter que les classifications de Janet, celle des conduites et celles des niveaux d'activité sont établies toutes deux en fonction de leur efficacité sur des objets ou des situations réelles. A remarquer aussi que la conscience répond elle-même à un certain niveau d'organisation des conduites, à un certain niveau de leur efficience ; elle s'obscurcit et s'abolit dans les manifestations les plus frustes ou les plus dégradées de l'activité, dans ses effets purement musculaires, dans ses épisodes convulsifs. Janet ne confond pas fait de conscience et fait psychique. La conscience est conséquence en même temps qu'elle devient cause. La psychologie doit expliquer la conscience et la déborde. La conscience n'est pas une entité première ni un principe. Janet lui a opposé bien souvent l'inconscient, qu'il taillait d'ailleurs sur son patron. Il a montré le passage de l'un à l'autre : dans « de l'angoisse à l'extase », entre autres.

Bien que très étendu le champ de la psychologie devrait, à son avis, être homogène et comme spécifique. Il désapprouvait les emprunts faits à d'autres branches de la connaissance pour expliquer des faits psychiques. L'avantage de ce purisme est d'éviter des problèmes hybrides et mal posés, des méthodes passe-partout et inadéquates, des extrapolations abusives. Mais couper ainsi une science de ses connexions avec d'autres, n'est-ce pas aller à contre-courant de leurs progrès communs ? L'interpénétration de connaissances ou de disciplines dont l'objet semblait d'abord hétérogène n'est-elle pas souvent l'occasion de succès décisifs ?

La méthode pratiquée par Janet a été presque exclusivement la méthode clinique. Ses connaissances et son expérience de médecin lui évitaient le risque d'être déconcerté par les proliférations morbides et de ne pas savoir en trouver les racines dans quelque processus dévoyé de la vie psychique. L'histoire d'une perversion, quelles qu'en soient la généralisation et les superfétations est un cheminement de ses origines à ses effets. Janet a excellé dans la pratique de cette méthode pathogénétique qui lui permettait de reconstituer les phases de la maladie à partir d'états normaux. Ces comparaisons lui ont fait reconnaître les formes régulières et les formes vicieuses d'adaptation au réel ; il a su chercher comment se dérèglent les activités psychiques au point de ne plus avoir d'autre objet qu'elles-mêmes, c'est-à-dire de devenir étrangères au réel.

Ainsi Janet posait des problèmes qui sont parmi les plus délicats de la psychologie contemporaine : ceux de la personnalité, non plus comme individu « à la troisième personne » et vu du dehors, mais comme sujet « à la première personne », comme auteur tout au moins putatif de sa propre destinée et, vis-à-vis de lui-même, comme une existence unique au monde ; du plan métaphysique le Moi tend à passer sur le plan psychogénétique. Complémentairement aussi, avec le problème des conduites, il ouvre celui de l'existence simultanée et conjuguée des choses et de la conscience, par l'union en un même processus du besoin et de son objet, du but et de l'intention du « pourquoi » et du « comment ». C'est de plus le problème des deux niveaux, celui des structures opératoires qui assurent aux différentes opérations leurs spécificités, et celui d'activation d'où dépend leur efficacité. Dédoublement fonctionnel qui, de simple constatation clinique, tend peut-être aujourd'hui à se découvrir une parenté physiologique avec l'action stimulante de la substance réticulée sur l'écorce cérébrale.

Janet peut être dit un précurseur dont plusieurs idées sont encore actuelles et fécondes.

  • Source: Revue numérique Persée
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