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Psychologie et Technique

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Psychologie et technique
written by Henri Wallon
1936



  • Psychologie et technique

Un problème qui se pose aujourd'hui à propos de toutes les sciences, c'est le rapport de leur développement avec celui de la technique. En physique, bien des exemples montrent que des phases entières de ses progrès ont eu pour condition une invention instrumentale. Ce n'est pas là d'ailleurs, semble-t-il, la seule forme des rapports que la science peut avoir avec la technique. Pour les éclaircir, un exemple comme celui de la psychologie, science encore toute proche de ses débuts, n'est peut-être pas inutile. Avec la psychologie, nous pouvons, en effet, comparer l'état de la science, son orientation, ses résultats avant et après son contact avec la technique. Deux systèmes coexistent encore dans la psychologie d'aujourd'hui. Trop souvent même leur rapprochement prête à des confusions et à des ambiguïtés. L'un est purement idéologique ; il est issu d'une longue tradition qui répond aux représentations qu'à chaque époque de la civilisation l'homme s'est faites de lui-même. L'autre cherche à se fonder sur des observations précises et qui permettent de découvrir entre les faits des relations mesurables Qu'entre les conceptions que le besoin de se connaître soi-même inspire à l'homme de chaque époque et les techniques propres à cette époque il y ait des rapports, je le croirais volontiers. Mais ces rapports sont indirects.

Ils se confondent avec ceux qui doivent exister entre le système général des idées et les techniques générales de la vie à ce moment-là. C'est l'oeuvre des historiens de montrer s'ils existent en effet et ce qu'ils sont. Il semble d'ailleurs que la chose soit aisée dans certains cas. Mais je dois me borner à des exemples très rapides et que j'emprunterai aux temps modernes.

Voici Descartes ; il a fait expressément oeuvre de psychologue. Sa psychologie ne se confond pas, comme pour la plupart de ses contemporains, avec une théorie de la connaissance. Son Traité des passions n'a pas d'autre objet que de montrer le mécanisme des états affectifs. Il n'en est que plus frappant de constater combien ce souci était en rapport direct avec la conception générale de la philosophie cartésienne. C'était prendre le cas le plus concret et le plus immédiat, celui de l'homme lui-même et de sa sensibilité, pour servir d'illustration aux rapports qu'il s'agissait d'établir entre la réalité de la réalité, pourrait-on dire, et celle de la conscience, entre l'étendue et la pensée.

(1) Article extrait du Journal de Psychologie, mars-avril 1935 et du livre "A la lumière du marxisme", Editions sociales internationales, Paris.

Je ne puis insister ici sur l'espèce d'identité conceptuelle qu'il y avait entre ce dualisme métaphysique et les besoins scientifiques de Descartes, entre ces besoins et le mouvement qui entraînait son époque. Qu'il suffise de noter que sa psychologie, où certains verraient volontiers une anticipation de la psychologie expérimentale, n'était pas une sorte d'épisode, mais qu'elle se rattachait à toute sa pensée et par sa pensée à son époque. Même remarque pour la psychologie de Leibniz, elle aussi toute imprégnée de sa pensée scientifique et métaphysique. Les rapports de son inconscient à la perception ne sont-ils pas comme une réplique du calcul différentiel ? Entre le calcul différentiel et l'évolution scientifique ou technique de l'époque, aux historiens de nous dire s'il n'y a pas de rapports.

Quant à la philosophie de Kant, elle se fonde d'une part sur la stricte exactitude qui était alors attribuée à la loi de Newton et d'autre part sur l'Homme aux droits imprescriptibles et à l'essence universelle qui a été celui de la Révolution française : « Le ciel étoilé au-dessus de sa tête et la loi morale au fond de son coeur », comme il l'a dit lui-même.

Avec le XIXe siècle la psychologie semble devenir plus autonome. Mais surtout elle devient éclectique. Et l'éclectisme est le trait d'une époque, comme le sent avec lui le libéralisme économique et le parlementarisme. L'éclectisme philosophique a la prétention de choisir, dans tous les systèmes possibles ce qu'il y a de bon dans chacun, et il aboutit à un rassemblement disparate de pièces et de morceaux qui, détachés de l'ensemble idéologique dont ils étaient un élément organisé et significatif, perdent toute espèce de sens et ne peuvent, associés à d'autres, que prêter à des quiproquos. C'est un défi aux conditions les plus évidentes d'une pensée cohérente et constructive. Son succès ne peut pas se comprendre, à moins d'y voir le reflet, dans le domaine des spéculations intellectuelles, de doctrines qui ont leurs fondements sur un autre terrain. La philosophie éclectique appartient effectivement à la même période historique que le « laissez faire, laissez passer » du libre-échange. Elle en est visiblement une sorte de réplique et de caricature. Mépriser toute réglementation, tout motif coordinateur ; faire profession d'adopter, d'où qu'elles viennent et sur leur bonne mine, les productions les plus diverses, c'est un principe qui peut être commandé par l'état du marché, par l'intérêt des transactions économiques ; mais sur le terrain des productions et des transactions intellectuelles c'est un principe d'incompréhension et de non-sens. Il en serait de même, dans le domaine scientifique, pour les pratiques du parlementarisme, dont l'éclectisme porte aussi les traits.

Alors qu'en présence d'une situation ou d'un problème le savant cherche la théorie, la doctrine, l'hypothèse de recherches qui sont aptes à y répondre, le système parlementaire juxtapose les idéologies, les programmes les plus opposés et se fait honneur, non seulement de les intervertir entre eux suivant les contingences politiques, mais encore éventuellement de les combiner bribe par bribe. Si en politique cette méthode a de bons résultats, c'est à l'expérience de le dire ; mais sur le terrain scientifique elle serait dérisoire.

Il est malheureusement impossible de ne pas constater la persistance du type éclectique dans certaine psychologie, dans celle que présentent encore la plupart des traités, des manuels, des enseignements. Il ne s'agit pas pour elle de chercher quel problèmes se posent et dans quels termes ils se posent, mais de remplir des cadres traditionnels et, à propos de chaque rubrique, de faire la revue des principales opinions qui ont été émises pour la seule raison qu'elles ont été émises et parce que toute opinion aurait le droit de se faire jour. N'ayant pas posé de problème, celui qui les expose serait bien en peine de les utiliser pour atteindre une vérité. Il utilise son talent à trouver entre elles un ordre qui permette de les développer successivement sans heurt ni conflit apparents, à découvrir des transitions ingénieuses ou plausibles, à concilier leurs points de vue en accordant à chacun une certaine part de vraisemblance ou à réfuter les unes par les autres au nom du sens commun.

Sous cet aspect, la psychologie est de type archaïque. A la différence des sciences que leur technique met aux prises avec un objet expérimental, des spéculations de ce type sont purement analogiques. Elles peuvent bien se rattacher, par l'intermédiaire des idéologies régnantes, au régime de vie ou aux techniques de l'époque ; mais elles n'en sont que le reflet, et, quel que soit leur objet, elles ne tiennent pas leurs conditions de cet objet, elles n'y trouvent qu'une sorte de prétexte. Sur cette notion d'époque il serait, je crois, utile d'insister. Je voudrais en donner un exemple qui se trouve, en même temps, répondre au moment où la psychologie a vraiment pris pied dans la réalité expérimentale.

Cette époque sera celle qui a pour centre l'année 1900. On a pu dire que c'est une période où l'idéalisme intellectuel, que traduisait, aux siècles précédents, le crédit accordé aux vérités de la science, a fléchi. Ce sont les années où Brunetière mettait la science en faillite et où Bergson lui refusait le pouvoir d'atteindre à la vraie connaissance du réel. J'ajouterai que c'est le moment où le pragmatisme se développait en Amérique et passait l'Atlantique. Pour lui la vérité d'une idée ne se mesure qu'à son utilité actuelle. Doivent être tenus pour vraies non seulement les hypothèses scientifiques qui donnent le pouvoir d'agir sur les faits ou de les prévoir, mais, au même degré et pour la même raison, toute opinion ou toute croyance dont l'influence est reconnue comme efficace et salutaire. Vérités religieuses et vérités scientifiques doivent, selon William James, aller de pair en raison des résultats qu'elles donnent, les unes sur le plan de l'action morale, les autres sur le plan de l'action matérielle. Et il est naturellement loisible de donner le pas aux unes sur les autres, dans la mesure où l'action morale pourra paraître supérieure à l'action matérielle.

Identifier ainsi vérité et doctrines profitables atteste un dédain pour la recherche équitable, désintéressée et fervente de la vérité qui a eu son équivalent sur le terrain politique. Car 1900, c'est aussi l'époque de l'Affaire Dreyfus. Pour les adversaires de Dreyfus la question n'était pas, au fond, de savoir si Dreyfus était réellement coupable, mais c'était d'empêcher la révélation d'une innocence qui, pour le salut d'un simple individu, risquait de porter atteinte aux institutions sur lesquelles il semblait que reposât le salut du pays. Quoi qu'il eût réellement fait, la culpabilité de Dreyfus était une de ces vérités dont le degré de certitude devait se mesurer à son utilité. Ce pragmatisme politique dont les partis de réaction avaient eu l'initiative n'a d'ailleurs pas manqué de faire école chez les dreyfusards victorieux, comme l'attestent les efforts de Jaurès pour leur rappeler, jusqu'au jour de sa mort, les principes au nom desquels ils avaient combattu ensemble. Lui n'avait pas compris qu'une fois obtenu le résultat souhaité, il n'y a plus qu'à récuser les idées utilisées, si leurs conséquences menacent de prendre une extension qui deviendrait gênante pour les triomphateurs du jour.

Pour remonter plus profondément aux sources de l'idéologie propre à cette époque qu'il me suffise de relever encore une autre coïncidence : 1900 s'encadre entre Fachoda et Agadir. C'est l'époque où les impérialismes commencent à se froisser entre eux dans le monde devenu trop petit pour les besoins du capitalisme. C'est l'époque où la bourgeoisie cesse de se sentir animée d'un idéal en quelque sorte unique : où elle cesse de croire que le triomphe doit appartenir à ceux qui sauront le mieux manier les forces techniques et économiques, en élevant par là le niveau de la civilisation humaine. Car il y a un âge de la bourgeoisie où, menée par une sorte d'idéalisme industrialiste, elle a été une force de progrès. Mais 1900 marque le moment où elle renonce définitivement à cet idéal et où elle se fragmente en une série d'impérialismes rivaux, l'engorgement des marchés obligeant chacun à se conquérir ou à se réserver des domaines d'exploitation exclusivement à lui. Et les prétentions de chacun se sont étendues à l'idéologie elle-même.

A chacun sa vérité, la vérité qui lui était profitable. Comment ils ont exigé de leurs intellectuels qu'elle fût proclamée à l'exclusion de toute autre et à l'encontre de ce qui seul semblait naguère mériter le nom de vérité, l'exemple de la guerre, des années qui l'ont préparée et de celles qui suivent, le montre incontestablement. Est-ce de ces soucis et de ces rivalités économiques, comme d'un foyer, que le pragmatisme a surgi pour aller se refléter dans les théories philosophiques de la connaissance et de la morale et pour en rejaillir vers les zones de la politique et de l'action nationale ? Il y a là en tout cas un de ces synchronismes saisissants qui sont le fait d'une époque.

Mais après la thèse l'antithèse. A un sociologue qui dénonçait la décadence intellectuelle de 1900, un physicien a pu répondre que cette époque est loin de se signaler par un déclin des sciences physiques. J'en dirai autant de la psychologie. C'est même de cette époque que date l'essor qu'elle a pris, en partant de techniques qui s'étaient constituées sous la pression de certains intérêts utilitaires, de certaines nécessités industrielles et pédagogiques. Ainsi le tremplin d'où la psychologie a pu rebondir comme science vraie, comme science de mesure et de nombre, ce seraient donc bien des techniques, nées de besoins pratiques.

Il ne faudrait pourtant pas trop simplifier. Avant la psychologie industrielle et pédagogique il y a eu déjà une psychologie expérimentale qui n'était pas sans rapports avec la technique. Mais l'origine de ces rapports était assez différente. Il est impossible d'en rendre compte sans introduire un autre facteur, dont l'intervention me paraît bien propre aussi à résoudre certaines difficultés déjà soulevées ici à propos d'autres sciences. Ce facteur, il est assurément dans le rôle d'un psychologue d'en parler, puisque c'est l'homme lui-même et son activité psychologique.

II ne s'agit évidemment pas d'opposer à l'univers le génie de l'homme, à la matière l'esprit, pour finalement la résorber en lui, comme fait l'idéalisme. Céder à cette illusion et donner pour mesure, pour fondement à l'être, la connaissance qui en révèle l'existence, c'est substituer à l'histoire de l'univers, dont la connaissance ne fait que retracer le spectacle, le moment où elle vient elle-même à se produire. C'est donner à ce moment une sorte d'éternité pour le substituer à la succession des temps. Or il est possible d'assigner à ce moment sa place dans la succession des temps. Quel que soit le développement prodigieux que ta connaissance ait pu prendre, jusqu'à nous sembler coexister avec la totalité de l'Univers, elle est liée à des conditions qui n'ont pas toujours existé, qu'elle peut bien paraître dépasser infiniment, mais qui n'en restent pas moins son substrat indispensable. Lorsque la chlorophylle est apparue sur la terre, réalisant la synthèse organique du carbone et fournissant à l'air respirable son oxygène, elle a permis à la vie de se manifester par des réalisations dont elle ne saurait assurément pas rendre compte, mais dont elle reste l'ultime condition.

Lorsque, beaucoup plus tardivement, l'évolution des êtres organisés a fait apparaître la conscience dans l'univers, c'est un pouvoir tout nouveau de synthèse qui a pu commencer à développer ses effets. Entre ces effets et la matière organisée qui leur sert de substrat il y a peut-être le même intervalle qu'entre les formes de la vie et la chlorophylle. Mais, de même que la chlorophylle reste la condition de la vie, le cerveau reste la condition de la pensée. L'antériorité ou l'indépendance de la pensée à l'égard du cerveau n'est pas plus soutenable que celles de la vie à l'égard de la chlorophylle. D'autant plus que les rapports entre les formes de la pensée et la structure cérébrale paraissent sensiblement plus étroits et plus spécifiques qu'entre les formes de la vie et la chlorophylle.

Si grand qu'ait pu devenir le pouvoir qu'a l'homme de modifier le milieu où il vit, c'est un pouvoir qu'il a en commun avec tous les êtres vivants. Et c'est un pouvoir qui est lié à celui d'être modifié lui-même par le milieu, c'est-à-dire également par les modifications qu'il lui est arrivé de faire subir au milieu. Mais ces actions réciproques ne sont jamais purement mécaniques, même à leur niveau le plus élémentaire. Entre l'action et la réaction il y a toujours interposition de l'organisme et de ses virtualités, auxquelles il peut s'ajouter, pour les espèces supérieures, le monde de possibilités qu'implique la connaissance intellectuelle.

Lorsque, mise en aquarium, une patelle continue à ouvrir et à fermer sa coquille suivant un rythme qui répond à celui des marées, elle anticipe (1) sur des changements de situation qui ne se produisent plus pour elle. Sans doute, cette réaction n'est plus adaptée et elle paraît être la conséquence purement mécanique des réactions provoquées naguère par les modifications du milieu. Mais d'externes qu'ils étaient d'abord, les stimulants de ces réactions sont devenus internes. Et le fait est d'importance capitale, car il marque l'avènement de réactions qui ne sont plus immédiatement commandées par le milieu. Il marque le moment où l'organisme, ajoutant à sa propre organisation les modifications infligées par le milieu et augmentant dans la même mesure son indépendance, acquiert une nouvelle possibilité d'auto-détermination.

(1) II faut noter qu'à ce degré très élémentaire l'anticipation résulte de ce qui pourrait être donné comme son contraire : la persistance d'une réaction, ou sa persévération.

Plus précisément, il devient le support d'une réaction qui, plus ou moins longtemps, garde le pouvoir de se répéter pour elle-même. On pourrait y voir l'équivalent d'une présomption ou d'une généralisation.

L'anticipation est un fait capital dans les rapports de l'être vivant avec le milieu. Elle se rencontre à tous les niveaux de la vie mentale. Ce sont des cas d'anticipation, mais déjà plus différenciés et de mécanisme beaucoup plus délicat, que les réflexes conditionnels étudiés par Pavlov et son école.

Si l'excitation quelconque, que son association répétée avec un excitant physiologique avait rendue capable de provoquer à elle seule, et comme préventivement, la réaction correspondante, vient à se produire plusieurs fois sans se rencontrer jamais avec l'excitant physiologique, elle perd bientôt son pouvoir d'excitant conditionnel, ou plutôt l'expérimentation montre qu'elle est activement freinée et inhibée. L'anticipation est donc bien là une fonction, qui a son mécanisme régulateur. Anticipation aussi nos perceptions, que le sens commun prend volontiers pour la simple empreinte sur notre sensibilité des réalités ambiantes. Mais les illusions, qu'il est facile de susciter en modifiant tant soit peu les conditions de la perception, montrent à quel point son édifice déborde les excitants, ou indices extérieurs, qui lui donnent le branle.

Il ne s'agit encore là que d'exemples très élémentaires, et il apparaît déjà combien sont diverses les opérations du circuit qui va d'une situation extérieure à la réponse de l'organisme. Mais, à mesure que l'organisme intercalé dans le circuit devient capable d'opérations plus complexes et plus diverses, le nombre des embranchements où peut s'engager son activité croît rapidement, et elle peut ainsi paraître plus ou moins totalement affranchie des contingences extérieures. Supposons l'homme avec la variété de ses habitudes, de ses aptitudes, de ses besoins, de ses goûts, avec son intelligence et le monde de possibilités qu'elle lui ouvre, et nous comprendrons que souvent il paraisse ne plus savoir que s'intéresser au jeu de ses fonctions. S'attachant avant tout à se satisfaire par une sorte d'accord avec lui-même, il lui arrivera de ramener le sentiment de la vérité au sentiment esthétique. Il pourra donner ainsi l'impression d'avoir perdu tout contact avec le réel, alors que l'histoire des sciences pourrait souvent montrer une appropriation saisissante, mais dont personne ne s'avise d'abord, entre le thème de ses spéculations et les besoins de la science ou de la technique. Et c'est ainsi qu'il lui arrivera d'anticiper sur eux.

Mais ce circuit, qui va de l'action du monde extérieur sur l'homme à l'action de l'homme sur le monde extérieur, s'élargit en spirale à mesure que la civilisation progresse. Il a depuis longtemps dépassé les capacités de l'individu. Ce sont les individus qui maintenant s'échelonnent le long de cette spirale grossissante, au hasard de leurs goûts ou des circonstances. Entre leurs activités, quel exact principe coordinateur pourrait bien faire qu'elles se succèdent dans un ordre strictement déterminé, qu'il n'y ait pas des anticipations des unes sur les autres ? Le prodige, c'est, au total, la convergence, la cohérence des travaux et des manifestations intellectuelles qui appartiennent à une même époque. Sous l'extrême diversité des tâches et des vocations, il faut bien admettre qu'il existe une commune aimantation propre à l'époque. Et c'est elle qui importe, quelles que puissent être les interférences observables entre les progrès de la technique et ceux de la science.

L'activité de l'homme, comme celle des autres espèces animales, paraît bien commandée par les rapports à entretenir avec le monde extérieur. Elle en diffère, parce qu'elle s'est de plus en plus employée à transformer le monde extérieur, et par son prodigieux développement technique. Ce développement suppose un effort spéculatif tourné vers la connaissance des règles de conduite qui permettent d'obtenir l'effet désiré, c'est-à-dire en définitive vers la connaissance des lois qui règlent le cours des choses. Mais, dans le détail des rapports entre la technique et la connaissance scientifique, il n'est pas nécessaire qu'il y ait à chaque instant priorité de l'une sur l'autre. Ils ne peuvent pas être uniformes et unilatéraux, étant donné la multiplicité croissante des agents qui en sont les intermédiaires et qui réagissent chacun à son propre rythme et dans sa propre sphère.

Mais, s'il était établi qu'il y a toujours anticipation de la découverte scientifique sur les exigences de la technique, il ne faudrait pas conclure à une priorité absolue et unilatérale de la science sur la technique, de la spéculation sur l'action. Cette constatation ne ferait que de montrer, amplifié à l'échelle de notre civilisation, ce pouvoir d'anticiper sur l'événement qui s'observe chez l'être vivant et qui est un effet de son organisation. Il suffirait de noter, par ailleurs, que la découverte scientifique se produit, comme tant de cas en témoignent, à l'instant où elle va devenir nécessaire. Autrement dit, elle paraît bien être déterminée par le même ensemble de circonstances qui rendent utilisable et imminent le progrès technique. C'est toujours, en dernière analyse, le courant de la réalité et, pour l'homme, le contact de cette réalité que ses techniques superposent d'âge en âge à la réalité naturelle, qui donnent à l'action ses motifs et ses thèmes. A travers l'action ils peuvent, en se ramifiant, donner l'impression d'une dispersion radicale, mais la même impulsion fait progresser dans le même sens leurs rarifications spécialisées jusqu'au terme de l'action, qui de leur rencontre tire sa puissance et sa nouveauté. C'est seulement au contact répété de la réalité que naît et renaît l'activité de l'esprit.

Les rapports de la psychologie avec la technique répondent à différents types. Leur premier contact, d'où a surgi la psychologie dénommée expérimentale, n'a pas eu le moindre motif utilitaire, et c'est même son inutilité qui lui a été reprochée dans la suite. Elle a été, dans son principe, l'extension aux faits psychiques des méthodes qui avaient permis d'introduire la mesure et le nombre dans l'étude de la physique et de la biologie. Elle répondait à un idéal un peu formel de rigueur scientifique. Il s'agissait, avant tout, d'obtenir des résultats précis et, par conséquent, de s'attaquer à tout ce qui pouvait se mesurer avec précision et rien qu'à cela. D'où une accumulation de mesures portant sur des réactions nécessairement élémentaires et facilement isolables, sans considération de l'importance, du rôle ou de la signification qu'elles pouvaient avoir dans la vie psychique. Il est vrai que la superstition du petit fait régnait alors. On pensait qu'il n'y a pas de fait qui soit négligeable, que la science doit faire un inventaire exhaustif de tous ceux qu'elle peut atteindre et que ce sont les éléments, c'est-à-dire les faits les plus simples, qui rendent compte, par leurs combinaisons, des réalités plus complexes.

C'est la ferveur suscitée par les progrès des sciences physiques et biologiques pour les méthodes qu'elles employaient qui a été la raison essentielle des patients efforts si longtemps consacrés à la psychologie expérimentale. Elle s'est ouverte, comme un nouveau champ d'application, à des techniques déjà consacrées par l'usage et par le succès. Elle a été la simple généralisation de ces techniques à des objets ou à des situations pour lesquelles elles n'avaient pas été faites. Ainsi risquait-elle de les utiliser à vide. Mais, au fond, ce qu'elle traduisait, c'est le besoin de se répéter qui semble appartenir à toute réalisation psychique, tant que rien ne s'y oppose. C'est la tendance de l'esprit à unifier dans le même système, à étendre par les mêmes procédés la somme de ses connaissances.

Si cet automatisme dans la recherche a pu se développer pendant tout près de la seconde moitié du siècle dernier, c'est qu'il répondait à certaines dispositions et conceptions de l'époque. Le domaine de la connaissance semblait comme une grande plaine où il n'y eût qu'à moissonner. Les faits semblaient s'y aligner, tous équivalents entre eux, tous ayant exactement la réalité qu'ils semblaient avoir. Cette réalité marquait la limite des hypothèses permises. L'hypothèse n'était plus interdite sur le terrain de la science, comme pour les purs empiristes ; mais elle devait se borner à grouper, sans chercher à la dépasser, la nature apparente des choses. Sur ce plan uniforme, la connaissance n'avait qu'à progresser de façon continue, à s'étendre en nappe. Elle était la connaissance, comme l'objet est l'objet. Elle n'avait pas à le transformer pour en faire un objet de connaissance ; par suite, elle n'avait pas à se transformer elle-même à son contact. Ses moyens avaient une sorte de valeur essentielle, constante et absolue. Sous l'influence de ce positivisme un peu plat, les résultats obtenus dans un domaine semblaient valoir pour d'autres. C'est l'époque où, en France, Ribot prétendait appliquer en psychologie la méthode de Claude Bernard, bien qu'il lui fallût en retourner les termes et assimiler l'étude de la pathologie à l'expérimentation, alors qu'au contraire Claude Bernard cherchait par l'expérimentation à analyser les manifestations pathologiques. C'est l'époque aussi où Zola croyait pouvoir expliquer par les grandes hypothèses de la biologie médicale l'histoire sociale. — Epoque d'aplanissement économique où les formes de là richesse et les moyens d'enrichissement semblaient s'uniformiser.

Par une sorte de paradoxe, d'ailleurs facilement explicable, c'est au moment où la psychologie expérimentale était finalement dénoncée comme stérile, même par plusieurs de ses adeptes, que nombre des résultats obtenus par elle allaient prouver leur utilité. Le revirement pragmatiste qui la faisait condamner inaugurait aussi la tendance à utiliser tout ce qui est utilisable. Les recherches de laboratoire dont les Weber, les Wundt avaient été les initiateurs par simple expansionnisme scientifique : la mesure minutieuse des seuils de sensibilité, des effets de contraste, de la discrimination sensorielle, des temps de réaction, etc., qui ne semblaient d'abord avoir pour but que d'accumuler les « curiosités de laboratoire », ont pris une place de premier plan le jour où l'étude psychologique de l'homme est apparue comme la condition indispensable de son emploi rationnel dans l'industrie. Voilà un bel exemple d'anticipation par simple activité réduplicatrice et extensive.

Le second type de rapports entre la psychologie et la technique est inverse. Ce sont des besoins ou intérêts pratiques qui ont suscité une technique ; et les besoins de cette technique ont suscité un grand mouvement de recherches scientifiques, d'où est résulté l'ensemble qui est aujourd'hui spécifiquement connu sous le nom de psychotechnique. Les origines de la psychotechnique datent de cette période aux alentour de 1900 qui, nous l'avons vu, a consacré la subordination des valeurs intellectuelles aux résultats d'ordre pratique. C'est un souci de rendement plus économique qui est point de départ de la psychotechnique. Elle a pris naissance dans l'industrie à une époque où le rétrécissement des marchés rendait la concurrence plus âpre. Le machinisme avait permis une production beaucoup plus rapide et plus nombreuse, par conséquent à meilleur marché. Le rôle qu'elle est à son tour venue remplir, c'est de mécaniser la main-d'oeuvre, de régler scientifiquement le travail humain, d'utiliser l'homme suivant le déterminisme de son activité. Ainsi elle prétendait l'employer comme sont employées les forces de la nature physique ; elle le tirait du splendide isolement où le spiritualisme semblait le maintenir à l'égard de l'univers. Elle portait une grave atteinte aux antiques valeurs. C'est un exemple de l'influence qu'exercent les intérêts de la production sur l'idéologie.

En opérant ses réformes dans les usines dont il assumait la tâche d'améliorer le rendement, l'initiateur de la psychotechnique, l'ingénieur américain Taylor, était d'ailleurs sans parti pris théorique. Indistinctement il imaginait une nouvelle méthode pour la taille des métaux ; il adaptait l'outillage à l'ouvrier de manière à supprimer toute peine inutile et toute perte de temps ; il cherchait la cadence la plus rapide qu'il fût possible d'imposer pour une tâche donnée ; il analysait au chronomètre les mouvements en rapport avec chaque travail, pour exiger ensuite de tous les travailleurs l'emploi des gestes plus expéditifs. Ainsi il préludait à la rationalisation sous ses deux aspects, celui qui regarde le matériel et celui qui regarde l'ouvrier. Mais il s'est trouvé qu'en essayant de régler le travail de l'homme, sans autre souci que celui du meilleur rendement, il s'est buté aux lois qui règlent l'activité de l'homme. Il en est résulté mille mécomptes des plus graves, et il a fallu faire l'étude des aptitudes qui constituent cette activité, apprendre à discerner leur existence et leur niveau chez chaque individu.

La méthode qui convenait a été imaginée vers la même époque par un psychologue français, Alfred Binet, à qui se posait un problème semblable, mais sur le plan pédagogique. Tant il est vrai qu'à chaque époque répond un certain nombre de problèmes, quel qu'en soit l'objet. Il s'agissait d'éviter, à l'école comme à l'usine, un gaspillage inutile d'énergie, et plus précisément de reconnaître à l'entrée de chaque classe les enfants à éliminer, parce que leur infériorité intellectuelle devait les condamner à y faire de vains efforts et coûterait de vains efforts au maître. Je n'insisterai pas sur le procédé très élémentaire qu'a préconisé Binet : l'emploi d'épreuves ou tests propres à faire la preuve que l'enfant a les aptitudes requises par le travail de cette classe. La même méthode peut être utilisée au seuil d'une profession, d'un atelier, d'un travail à rendement déterminé. Le choix d'un test sera plus ou moins affaire de tâtonnement, de flair ou d'analyse systématique. Mais l'intérêt général du problème, c'est qu'il est une mesure et par suite qu'il doit se rapporter à une échelle. Et comment graduer cette échelle, alors qu'il s'agit le plus souvent de résultats dont les différences sont d'ordre qualitatif, peuvent bien être l'objet de préférences subjectives, mais semblent, a priori du moins, ne pas comporter de quotation numérique ?

On se rappelle l'interdit jeté par Bergson contre une psychologie qui se voudrait scientifique, parce qu'il n'y a pas de science sans mesures précises, sans intervention du nombre, et parce que le domaine de la sensibilité, de la conscience est essentiellement celui du qualitatif. Mais des mathématiciens ne soutiennent-ils pas que le nombre lui-même est qualité ? Et d'ailleurs l'opposition du nombre et de la qualité est factice. Qu'importe la nature intime du nombre et de ce qui est dénombré ? Le nombre n'a pas à exprimer la chose elle-même, mais la place de la chose dans une série ou sur une certaine échelle. Encore faut-il trouver une échelle à quoi la rapporter. C'est la solution de cette difficulté qui, par l'intermédiaire des tests, a ouvert à la psychologie des voies nouvelles. D'un problème étroitement utilitaire et technique ont surgi de vastes possibilités d'investigations systématiques.

L'adoption d'une échelle, utilisable dans tous les cas et homogène, a demandé des tâtonnements. Je ne puis entrer dans ]e détail des changements que l'expérience a successivement imposés, bien qu'ils montrent avec quelle rigueur les besoins de la technique peuvent imposer l'élimination des solutions insuffisantes et doter la recherche d'instruments exactement appropriés. La première solution, celle de Binet, consistait à prendre pour échelle une série qui existait réellement dans les choses : la série des âges. Chaque niveau d'intelligence était défini par l'âge auquel les tests qui "lui répondent pouvaient être résolus. Mais cette échelle n'était valable que pour le cas de l'intelligence, ou plutôt pour le problème particulier d'où était parti Binet, l'élimination des inaptes ; car, employée à la mesure de l'intelligence en général, elle a donné des résultats absurdes. Elle limitait, en fait, l'intelligence à cet ensemble de notions communes que tout individu doit acquérir d'âge en âge à moins d'être un anormal. Elle ignorait de l'intelligence ses spécialisations qui font sans doute sa fécondité. Elle aboutissait à fixer entre 14 et 16 ans le niveau maximum de l'intelligence, sans doute parce que c'est l'âge où les notions communes sont définitivement acquises. Mais c'est peut-être aussi à partir de cet âge-là que chacun développe les aptitudes les plus originales de son intelligence.

La tentative de graduer chaque test pour lui-même, en donnant, comme ont fait Rossolimo ou Yerkes, la note maxima, soit, 10, à la meilleure réussite du test et en divisant les réussites inférieures en 9 degrés, s'est révélée à l'épreuve tout à fait arbitraire, car rien ne garantit qu'entre eux les tests sont de difficulté équivalente et que dans chaque test les degrés répondent à des difficultés régulièrement progressives. Toute comparaison fondée sur ces graduations risque donc d'être entachée d'erreur. — La solution a consisté à renverser l'ordre des termes, à faire une échelle qui fût le simple classement des résultats obtenus et qui permît de situer à son rang chaque sujet examiné dans la suite.

Cette méthode, toute relative, doit à sa relativité d'avoir permis les comparaisons les plus étendues entre les manifestations les plus diverses. L'examen statistique des résultats obtenus avec des tests entièrement différents les uns des autres peut montrer soit que, d'un test à l'autre, les classements individuels n'ont aucune tendance à se correspondre : dans ce cas les tests sont relatifs à des aptitudes sans liaison ni similitude entre elles ; soit, au contraire, que les classements ont tendance à correspondre, de telle sorte qu'ils sont unis entre eux par un degré plus ou moins grand de probabilité. Ce degré de probabilité est le point de départ de comparaisons précises, qui sont exprimables par des nombres. Il n'est pas possible de noter ici toutes les applications de la méthode. Comment elle peut servir à comparer, non seulement les aptitudes entre elles, mais les aptitudes de groupes ou de catégories différentes d'individus. Comment elle peut mettre sur la trace de facteurs insoupçonnés. Au service d'hypothèses bien conduites, elle peut fournir un précieux instrument d'analyse et de contrôle. D'autre part, ses résultats comparés entre eux ont donné lieu à toute une mathématique psychologique qui permet de se demander, par exemple, quelle est la structure de l'intelligence, à combien de facteurs ultimes peut se ramener l'activité psychique, etc. Ces hautes spéculations, encore à leur début, ne pourront sans doute aboutir qu'en restant en contact étroit, par l'intermédiaire des tests, avec les problèmes techniques que posent les différentes activités de l'homme. Car ces problèmes sont un stimulant puissant, et peut-être unique, pour nous obliger à dépasser la conscience somnolente de nous-mêmes où nous enferme le cadre routinier de l'existence.

II existe encore, je suppose, une troisième sorte de rapports entre la psychologie et la technique ; mais j'en parlerai de façon très hypothétique, parce qu'il s'agit plutôt de pressentiments que de faits démontrés. Ce sont les modifications que la technique peut faire subir à l'objet de la psychologie : à l'homme.

Dans une préface que le professeur Paul Langevin a écrite récemment pour "L'Evolution humaine" (1), il note, à propos des théories scientifiques, que les idées sur lesquelles les doctrines courantes sont établies sont des idées qui s'accordent très bien avec les phénomènes qui sont à notre échelle, avec les phénomènes d'équilibre et de mouvement tels que nous pouvons les constater dans notre perception courante. « Les notions dont nous nous servons pour représenter les choses familières, écrit-il, sont issues d'un contact ancestral et lointain avec elles. » Mais, lorsque nous passons de ce domaine à celui des choses microscopiques, les progrès de la physique ont montré que les notions sur lesquelles se fonde la mécanique n'étaient plus possibles ; il a fallu y substituer d'autres doctrines.

(1) L'Evolution humaine, sous la direction de Mme Lahy-Hollebecque, Quillet, Paris, 1934.

Cette remarque est très juste. Il y aurait peut-être à la compléter. Ces notions qui datent d'un contact ancestral avec la nature, devons-nous les considérer comme nécessaires et primitives, ou ne sont-elles pas le fruit d'une longue élaboration, de l'effort progressif qu'a fait l'humanité pour classer et pour définir ses expériences ? Cette distinction, par exemple, de l'espace et du temps absolus, qui constitue les cadres où notre perception courante range les objets et sur laquelle la physique de ces dernières années a dû revenir, nous est un obstacle à peu près insurmontable pour comprendre la pensée de ces peuples qui sont communément confondus sous le nom de primitifs, bien que leurs civilisations appartiennent à des nouveaux très différents et soient souvent déjà très évoluées. Cette distinction, du moins sous sa forme actuelle, est étrangère à leur pensée.

Elle ne nous est pas donnée avec les choses. Elle est un certain ordre que nous avons fini par mettre dans les choses, ou plutôt à l'aide duquel nous les avons construites et disposées entre elles. Si nous essayons de saisir nos perceptions à l'état brut, à l'état naissant, il semble, malgré la contrainte des habitudes et de l'ambiance, que cet ordre soit sur le point de s'évanouir. En tout cas, le petit enfant l'ignore. Il ne sait même pas, chose qui pourtant nous semble fondamentale, se distinguer lui-même de l'ambiance ou des objets qui agissent sur lui. tes groupements qu'il fait de ses impressions commencent par s'ordonner autour de ses besoins naturels : besoins de téter, d'être changé de position, d'être débarrassé de ses linges mouillés. C'est d'abord uniquement en fonction de ces besoins qu'il constitue les ensembles qui réalisent, au-dessus des simples réflexes sensoriels, ce qu'on peut vraiment appeler une perception.

Un peu plus tard, lors de l'apprentissage qu'il fait des réalités extérieures, les cadres du langage où ses représentations doivent entrer peuvent, sans doute, exercer une action importante sur ses conceptions : le nom définit l'objet, les flexions et la syntaxe sélectionnent les rapports. Néanmoins il y a aussi l'action directe des choses, et elle peut entrer éventuellement plus ou moins en conflit avec l'image stabilisée du réel dont le langage est un des plus insinuants véhicules. Prenons un exemple très simple : le sentiment de présence. Comment l'enfant va-t-il le réaliser ? Après avoir groupé ses impressions surtout autour de ses besoins naturels, il va devenir sensible surtout à d'autres ensembles où ses impressions visuelles et auditives seront unies ou dissociées selon que leur source appartient ou non à la même région de l'espace. Il apprendra à distinguer comme un tout distinct la bouche qui remue et les paroles qu'il entend. La présence d'un être, ce sera la possibilité d'assigner à des impressions de la vie et de l'ouïe combinées et virtuellement interchangeables une même qualité spatiale, une même localisation dans l'espace. Mais que deviendra cette notion pour un enfant placé devant un poste de T.S.F. ou qui entendra une voix connue au téléphone ?

Encore un exemple assez gros : l'enfant qui apprend très vite à manier l'électricité et qui lui confie le soin de faire marcher son train, au lieu de le tirer lui-même. De ces impressions précoces, la notion d'énergie et de force qui aura tendance à se dégager sera-t-elle la même que celle propre au petit sauvage, pour qui tout se traduit en termes locomoteurs, en termes de préhension, en termes d'effort musculaire ?

Passons à des exemples plus précis. Cette expérience ancestrale de l'équilibre et du mouvement, qui a été, selon M. Langevin, comme la matrice de la mécanique classique, n'est-elle pas en train de se modifier ? L'équilibre propre de l'homme, c'est celui de la station verticale. La verticale est pour lui une sorte de constante qui semble avoir joué un rôle important, comme régulateur de son activité, dans ses plus élémentaires techniques. La comparaison avec les anthropoïdes supérieurs, qui sont aussi bien grimpeurs que marcheurs, quadrupèdes que bipèdes, et dont la tête, c'est-à-dire les organes d'équilibre, peut occuper sans inconvénient toutes les directions de l'espace, est propre à nous en donner une confirmation curieuse. Des observateurs comme Köhler ont constaté que le chimpanzé, en quête d'une proie trop élevée, peut bien imaginer de se faire un marchepied en dressant des caisses les unes sur les autres, mais qu'il est incapable, malgré des chutes répétées, de les entasser correctement : il n'a pas la notion du fil à plomb.

Je l'ai constaté chez des enfants qui présentaient des incertitudes persistantes de l'équilibre, par suite d'asynergie cérébelleuse, et dont l'un avait jusqu'à seize ans, un plaisir inlassable, une attention passionnée à superposer des cubes ou des objets quelconques les uns sur les autres, aussi longtemps qu'ils pouvaient les faire tenir en équilibre. C'est un jeu qui se rencontre normalement chez des enfants beaucoup plus jeunes. Les jeux qui surgissent spontanément et chacun à son tour au cours du développement de l'enfant, il me semble qu'ils répondent au surgissement d'une fonction qui s'exerce pour elle-même, parce qu'elle n'est pas encore suffisamment intégrée au reste de l'activité ; qui se hâte, s'éprouve et semble se poser des problèmes, parce qu'elle vient seulement de franchir son seuil fonctionnel.

Entre toutes nos impressions il s'opère une sorte de normalisation qui les ramène à un type stable et conventionnel, à ce que nous avons coutume de considérer comme le prototype de la réalité. C'est ainsi que, derrière l'extrême diversité de ses aspects, chaque objet a sa dimension, sa forme, sa couleur, son orientation dans l'espace. Mais si liées que nous les croyions à son existence intrinsèque, ces caractéristiques de l'objet sont loin d'avoir la même nécessité pour le petit enfant, qui se montre très indifférent, par exemple, au sens dans lequel les choses s'offrent à lui, qui tient sans vergogne sa poupée la tête en bas et qui regarde sans la moindre gêne une image à l'envers, alors que le premier geste de l'adulte est de la remettre à l'endroit, autant, semble-t-il, pour supprimer une offense à la réalité que par commodité.

Les choses tendent vers un aspect classique, hiératique et comme conservateur, qu'il devient très difficile d'ébranler. Les audaces des vues cavalières qu'ont multipliées certains dessinateurs du XVIe siècle, siècle de fermentation, de curiosité, de révolution économique, intellectuelle et morale, n'étaient, pourtant, rendues possibles que par l'adresse de l'artiste à ménager des points de repère qui permissent de rendre aux objets leur centre de gravité. Que sont-elles en regard des audacieuses prises de vue que permet la technique du cinéma ou de la photographie et dont nous voyons de si saisissants exemples, en particulier dans les films et dans les publications soviétiques ? Nous sommes ainsi familiarisés, à notre insu, avec une vision des choses dont la variabilité leur enlève plus ou moins de la réalité et de l'ordre immuables que nous y supposions.

Mais cette influence n'est pas isolée. Elle n'est possible qu'en accord avec beaucoup d'autres. L'aviation, par exemple, concourt à des résultats semblables. Elle aussi nous oblige à modifier nos points de repère : vision en plan, raccourcis, reliefs différents, déviation du regard suivant toutes les inclinaisons possibles. Avec l'aviation, la verticale perd son inébranlable fixité. Celui qui rampe sur la surface de la terre ne peut connaître d'autres déplacement que d'arrière en avant et de droite à gauche, ou inversement, et leurs combinaisons ; l'aviation y ajoute une troisième dimension et leur combine les déplacement selon la verticale, c'est-à-dire selon la direction de la pesanteur. Aux rapports de temps et d'espace qu'avaient élaborés ceux qui arpentaient l'étendue et la durée avec le compas de leurs jambes, le pas de leurs troupeaux et de leurs chariots à boeufs ou même avec la course de leurs chevaux, il est impossible que, par ses rapides contractions de l'espace dans le temps, l'avion n'apporte pas de modification. La vitesse ainsi éprouvée dans son extrême variabilité rend plus concrets, plus vivants, plus intimes et plus fondus les rapports d'espace et de temps.

La perception directe et instantanée de la vitesse peut, elle-même, être tellement changée par les techniques modernes qu'elle fait sauter les anciens points de repère. Dans un article récemment paru ici même (1), deux psychologues italiens, étudiant les accidents de la rue et leurs causes, font des observations que je trouve à cet égard du plus haut intérêt. Ils notent d'abord que la question importante n'est pas de considérer en lui-même l'individu isolé, l'automobiliste ou piéton, mais les situations qui surgissent de la rencontre entre deux individus. Ces situations peuvent être ramenées à quelques types. Elles exigent une sorte d'entente instantanée qui est faite de prévisions implicites, d'habitudes communes, d'automatismes appropriés, faute de quoi l'accident se produit. Ainsi passe au premier plan l'intuition technique de la situation. Elle l'emporte sur les aptitudes sensorielles ou motrices du sujet, ou plutôt elle se les subordonne.

Analysant certaines de ces situations, ils en arrivent à étudier la perception des mobiles animées d'une grande vitesse : « Nous avons observé, disent-ils, à l'approche d'un tramway sur une longue route droite, qu'il se détermine en tant qu'image, non pas graduellement, mais par des discontinuités imprévues. Longtemps il ne forme qu'une tache indistincte, puis on remarque, à de certains intervalles, de petits agrandissements. Tout à coup, enfin, son image s'agrandit beaucoup et occupe en un clin d'oeil tout le champ visuel ; nous avons l'impression qu'il va nous toucher, alors qu'il est encore à plusieurs mètres de distance. Ce phénomène devient encore plus dramatique... lorsque l'observateur se trouve dans un véhicule qui se déplace vite en sens inverse : ce qui l'instant auparavant semblait éloigné de nous, c'est-à-dire en dehors de ce que nous considérons comme notre espace, fond alors sur nous brusquement. »

Ainsi la rapidité d'un déplacement fait que nous ne saurions plus inscrire notre sensation du mouvement comme une progression continue entre les deux coordonnées de l'espace et du temps abstraits.

(1) Gemelli et Ponzo : « Les facteurs psychologiques qui prédisposent aux accidents de la rue et les perspectives d'organisation psychotechnique préventive. » Journal de Psychologie, 15 juillet-15 octobre 1933, p. 781-811.

A distance il se traduit par de simples saccades, puis il devient soudain un morceau de notre sensibilité et nous met comme au contact des choses. Approfondissant leur analyse, Gemelli et Ponzo remarquent encore : « Et lorsque nous sommes nous-mêmes en mouvement, nos appréciations deviennent encore plus inadéquates à la réalité objective. Notre organisme ne semble pas préparé à une exacte évaluation de celle-ci. La grande vitesse de déplacement de notre corps est, en effet, un phénomène nouveau ; nous ne sommes habitués à évaluer la vitesse des choses qui bougent autour de nous que lorsque nous sommes nous-mêmes immobiles. Notre organisme tâche de s'adapter à la situation nouvelle à l'aide de la vue, des sensations de vibration, des sensations de la peau, mais cette adaptation est loin d'être parfaite. »

II semble donc incontestable que les innovations de la technique nous imposent des façons de sentir inédites. Peut-être n'est-il pas juste de dire, avec Gemelli et Ponzo, qu'elles violent les capacités de notre organisme, puisqu'elles arrivent, au contraire, avec un exercice suffisant, à y développer des virtuosités imperturbables. Mais il est devenu nécessaire qu'elles en tirent de nouveaux effets. Où le conflit peut se retrouver, c'est entre ces nouveaux effets, ces virtuosités, ces façons de sentir et le système traditionnel de nos représentations.

Sans doute, nous continuons d'appliquer à notre expérience journalière les catégories intellectuelles qui sont inscrites dans notre langage, dans nos usages, dans notre science courante. Mais le divorce, le défaut de concordance exacte qui s'insinuent entre nos habitudes mentales et notre expérience brute, maintenant qu'elle est livrée à des forces différentes de celles qui dominaient exclusivement l'homme ancien, ne vont-ils pas sourdement ébranler le système de notions sur lesquelles une longue tradition faisait reposer notre perception des choses ? Ces automatismes nouveaux, avec les jugements et les mesures implicites qui leur sont liés, peuvent-ils faire autrement que d'irradier des muscles et de la sensibilité jusque dans l'intelligence ?

Il est bien évident que, si le physicien vient à modifier le type des équations sur lesquelles repose notre conception de l'univers, ce n'est pas sous l'influence d'intuitions sensibles, c'est pour les mettre d'accord avec des mesures qui ne cadraient pas avec les anciennes. Mais il est souvent constaté que ce renouvellement des formules n'aurait pas été possible si ne s'étaient produites juste à point, dans le domaine des mathématiques par exemple, comme des anticipations, dont les mathématiciens disent souvent eux-mêmes qu'ils ne peuvent en donner d'autre motif que la poursuite d'une sorte de satisfaction esthétique. L'opportunité remarquable de ces anticipations peut-elle laisser supposer que les besoins de satisfaction esthétique se produisent au hasard ? Ne peut-on imaginer qu'ils ont été suscités par le manque de cohérence qui se faisait sentir entre les anciennes façons de raisonner, de calculer ou de schématiser et les faits nouveaux de notre perception ?

Je ne me dissimule pas à quel point ces considérations sont vagues et hypothétiques, ni les nuages d'obscurité qu'elles semblent amonceler. Il faudrait en particulier montrer comment il peut se faire que le transfert sur le plan intellectuel des nouveautés perceptives ne soit pas nécessairement le fait de ceux qui les éprouvent le plus directement; c'est-à-dire qu'il faudrait élucider par quelle sorte d'influences interindividuelles s'opère cette participation de tous aux expériences de quelques-uns qui finit par constituer la conscience propre à une époque. Il n'est possible encore que de planter des jalons fort distants les uns des autres. Eu égard à la cohérence qui s'observe entre toutes les manifestations d'une époque, le psychologue constate que la nôtre se signale, en même temps que par des doctrines nouvelles sur la structure du monde, par un désaccord sensible entre les formes traditionnelles de la pensée courante et les changements que les techniques nouvelles introduisent dans notre perception. Peut-il moins faire que de le signaler ?

  • Source: Revue numérique Persée
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