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Psychologie et matérialisme dialectique

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Psychologie et matérialisme dialectique
written by Henri Wallon
1946



  • Psychologie et matérialisme dialectique

La psychologie est-elle une science, s'est parfois demandé la pensée bourgeoise. La question a deux significations possibles. La psychologie a-t-elle dans la réalité un objet qui lui soit propre ? L'objet de la psychologie peut-il s'accommoder du déterminisme scientifique ?

La première question est celle qu'Auguste Comte, le père du positivisme, a résolue par la négative. Pour lui il n'y a dans l'individu qu'un être biologique dont l'étude relève de la physiologie et un être social collectivement explicable par la sociologie : deux déterminismes entre lesquels la personne humaine est réduite à rien.

La seconde hypothèse est celle d'un Bergson et, aujourd'hui, celle des existentialistes. La science est une collection d'artifices qui peuvent bien avoir une certaine utilité pratique, mais qui déforment, altèrent, pervertissent la réalité. La réalité c'est ce qui est éprouvé, ce qui est vécu par chacun, c'est l'intuition qui, en nous révélant à nous-mêmes, nous révèle aussi le monde. L'univers que nous croyons pouvoir construire sur cette intuition n'est qu'un ensemble de systèmes arbitraires qui écrasent notre spontanéité. Nous y aliénons notre liberté. Seul est vrai ce qui traduit l'essence de notre être, c'est-à-dire le renouvellement perpétuel, imprévisible, unique et incomparable des impressions, sentiments ou images qui surgissent, à chaque instant du temps, dans notre conscience. Leur succession échappe à toute espèce de détermination. C'est donc l'irrationalisme mis à la base de l'existence. Sous le nom de liberté absolue, c'est la soumission au destin, celui qui est lié à l'être de chacun sans doute, mais qui n'en est pas moins une fatalité. C'est aussi une sorte de participation passive à l'existence des choses qui émanent de notre propre existence ; c'est une sorte de responsabilité inefficace et monstrueuse à l'égard de tout ce qui peut résulter de nos réactions, dont nous ne sommes pas les maîtres. Ces conséquences désespérées de l'existentialisme ont été particulièrement développées par l'écrivain français Sartre. Elles marquent l'abandon de soi-même où le déclin de la classe bourgeoise et l'évidence de sa décrépitude finale peuvent précipiter certains des siens. Abandon de soi lié à des idées d'énormité. En pathologie mentale les idées de négation et d'énormité personnelles sont toujours associées.

Le trait commun de la conception positiviste et de la conception existentialiste c'est l'inefficacité de l'individu, tantôt comme annihilé entre les nécessités qu'il subit : la nécessité naturelle et la nécessité sociale ; tantôt comme hypertrophié à la mesure de l'univers, mais impuissant à le modifier, car s'il le contient et le contemple, il le subit aussi et ne peut s'y insérer comme une force agissante parmi les autres forces qui le composent. Les prétentions de l'individualisme bourgeois sombrent finalement dans l'impuissance.

  • (1) Article extrait de « Società », 1951.

Ceci se ramène aux deux vices dénoncés par Lénine (Matérialisme et Empiriocriticisme) dans l'image que la bourgeoisie s'est faite de la science : tantôt mécaniste, tantôt idéaliste et parfois les deux à la foi. Le mécanisme qui croit le monde réductible à des éléments premiers et invariables, à des lois permanentes, sans changement, sans nouveauté ni progrès, à une nécessité inéluctable et de tous temps prévisible pour une intelligence qui serait suffisamment vaste pour la contempler dans son ensemble. L'idéalisme qui part de la connaissance pour y subordonner la réalité, qui pose la conscience avant la matière, qui fait de la pensée le principe de l'être ; ainsi veut-il enchaîner le monde à ses définitions et par là limiter les révolutions qu'entraîne l'incessant devenir des choses et des sociétés. L'affirmation d'un monde toujours foncièrement identique à lui-même est ce qui peut faire converger l'un vers l'autre le mécanisme et l'idéalisme.

A cette représentation statique de la science et de l'univers répond une distinction spécifique entre les différentes disciplines de la connaissance et entre ses différents objets. Marx et Engels avaient pourtant insisté sur ce que ces distinctions ont de provisoire, car elles tiennent seulement aux limitations de notre intelligence et des moyens techniques dont nous disposons pour explorer le réel ; et l'évolution des sciences, la fusion des unes dans les autres leur ont donné raison. Cependant il subsiste aujourd'hui encore des barrières qui semblent insurmontables et c'est ainsi que la psychologie est rangée tantôt comme un appendice de la biologie et tantôt comme l'antichambre des sciences humaines. Entre biologie et sciences humaines il semble à beaucoup que leur différence de nature met un fossé infranchissable. C'est ce caractère soi-disant hybride de la psychologie qui la fait souvent considérer comme scientifiquement plus ou moins négligeable. Et c'est pourtant parce qu'elle peut faire la liaison entre deux domaines qu'une métaphysique réactionnaire oppose encore, qu'elle prend un intérêt dialectique de premier plan.

Récemment le centenaire de la naissance de Pavlov a été l'occasion pour des savants soviétiques de montrer toute la portée dialectique de son oeuvre. Longtemps elle avait été considérée comme d'inspiration purement mécaniste. C'est par la simple juxtaposition d'excitations dans le temps qu'il était arrivé à créer des réflexes conditionnels. Cependant il avait lui-même noté comment sa méthode dépassait celles de la physiologie traditionnelle. Celle-ci étudiait l'organisme fonction par fonction : circulation, digestion, etc., chacune se présentant avec ses réactions spécifiques et ses stimulus également spécifiques. C'est ainsi que Pavlov lui-même avait dans ses premiers travaux opéré. Avec les réflexes conditionnels, non seulement les barrières inter-fonctionnelles sont négligées, mais la vie fonctionnelle est mise en liaison avec le milieu. Sur l'excitant spécifique propre à la réaction fonctionnelle envisagée sont greffés des excitants qui peuvent appartenir à un domaine quelconque de la vie de relation.

C'est là le résultat de ce que Pavlov appelle l'activité nerveuse supérieure, dont il place le siège dans l'écorce cérébrale, lieu des connexions qui s'établissent entre tout ce qui constitue la vie de l'organisme et tous les stimulants qui peuvent de l'extérieur agir sur lui. L'activité nerveuse supérieure est liée à l'organisation du système nerveux ; elle n'est pas une activité surajoutée ou supplémentaire ; elle est une activité complémentaire essentielle. Elle répond à l'union indispensable de l'organisme et du milieu. Elle constitue pour l'organisme des systèmes de signes qui le font réagir de façon appropriée aux circonstances dans le sens le plus large du terme. Car le milieu auquel il est besoin de réagir n'est pas seulement le milieu physique, c'est le milieu d'où dépend pour chacun son existence, c'est-à-dire pour l'homme le milieu qu'il s'est créé par son activité et le milieu où il baigne dès sa naissance : le milieu social.

Mais ces échanges à tout instant sélectionnés par l'activité nerveuse supérieure entre l'organisme et le milieu ce n'est plus le biologique entièrement distinct du social. L'intrication des deux est primaire et fondamentale. Il ne s'agit plus d'établir séparément les propriétés de l'un et de l'autre selon leur nature particulière. Il s'agit de processus dont ils sont les deux constituants complémentaires. Et cette substitution du processus à la propriété, de l'acte à la substance c'est précisément la révolution que la dialectique a opérée dans notre façon de connaître.

Cette interaction réciproque de l'être et du milieu est aussi contraire au mécanisme qu'à l'idéalisme sous toutes ses formes. Elle déborde nécessairement les relations en quelque sorte déductives que le mécanisme voudrait établir entre les éléments et leurs combinaisons diverses. Les rencontres de l'être et du milieu exigent des réponses qui ne peuvent pas être prévisibles à partir des éléments, parce qu'elles doivent être appropriées à des cas souvent fortuits et qu'elles sont ainsi amenées à réaliser des formes nouvelles de conduites.

Elle est contraire à l'idéalisme qui voudrait subordonner le réel à la conscience, parce qu'il ne peut appartenir à la conscience de fixer l'ordre des événements qui s'imposeront à elle et qui détermineront ou orienteront ses réactions. Elle est contraire à l'existentialisme et à son indéterminisme essentiel, car en fait il y a conditionnement perpétuel de notre vie psychique par les situations où elle est engagée, soit selon ses propres tendances, soit contre son gré.

Mais les rapports de l'être et du milieu s'enrichissent encore du fait que le milieu n'est pas constant et qu'un changement de milieu peut entraîner soit la suppression, soit la transformation des êtres qui y déployaient leur existence. C'est en fonction du milieu que Mitchourine a créé des espèces botaniques- nouvelles, et c'est par l'aptitude d'adaptation à des milieux déterminés que Lyssenko veut définir l'hérédité, regardée jusque-là par la plupart des biologistes comme un attribut soustrait à toute influence extérieure et qui se transmettrait de génération en génération, sans autre diversité entre les individus que la répartition variable de ses éléments représentatifs, les gènes. Ici encore substitution du procès à la substance.

Suivant leurs différences, il peut donc appartenir à des milieux différents de susciter ou de faire dominer différentes aptitudes en puissance dans une espèce ou chez des individus. Ainsi dans l'histoire de l'homme des types différents de civilisation ont-ils pu successivement provoquer des formes d'activité diversement orientées. Le matérialisme historique prolonge et couronne le matérialisme dialectique. En transformant ses conditions de vie l'homme se transforme lui-même. Ses techniques d'aujourd'hui exigent, pour être comprises, développées et souvent même appliquées, l'intelligence de formules abstraites, de systèmes faits de symboles où les images sensibles de la réalité sont remplacées par l'indication d'opérations à effectuer sur le plan de ce que Pavlov appelait la signalisation du second degré, c'est-à-dire la signalisation où l'excitant conditionnel n'est plus la sensation, mais le mot et ces substituts de plus en plus abstraits du mot que peuvent être les symboles mathématiques.

La parole a été, dans l'activité humaine, l'instrument d'une conversion qui l'a fait passer, par degrés, de l'action purement musculaire à l'activité théorique, ce qui suppose un aménagement nouveau des opérations cérébrales. Mais il n'y a pas eu suppression de l'une par l'autre. Grâce au langage, le monde des représentations a pu s'organiser et s'édifier en des systèmes stables, cohérents et logiques. C'est à lui qu'aboutissent ou de lui que procèdent habituellement nos impressions ou nos actes. Mais s'il règne sur eux, il ne les abolit pas. Sous la représentation subsistent les gestes, les attitudes qui semblent encore la souligner chez les enfants ou chez les êtres intellectuellement peu évolués et qui ont dû être sa première ébauche sous la forme de simulacres ou de rites (1). Le rite des populations primitives mobilise habituellement de grosses charges émotives.

En devenant image intellectuelle, il s'en dépouille. La réflexion intellectuelle est un réducteur de l'agitation émotionnelle. Néanmoins l'émotivité persiste. Elle peut être, en sourdine, un stimulant, mais quand elle l'emporte, elle suspend ou fausse la réflexion. Et c'est ainsi que peuvent entrer en conflit des activités contraires, bien que procédant parfois l'une de l'autre. Ces filiations et ces oppositions sont encore bien conformes aux lois de la dialectique marxiste.

C'est elle qui donne à la psychologie son équilibre et sa signification, qui la soustrait à l'alternative d'un matérialisme élémentaire ou d'un idéalisme creux, d'un substantialisme grossier ou d'un irrationnalisme sans horizon. C'est elle qui la montre à la fois science de la nature et science de l'homme, supprimant ainsi la rupture que le spiritualisme cherchait à consommer dans l'univers entre la conscience et les choses. C'est elle qui lui fait saisir dans une même unité l'être et son milieu, leurs perpétuelles interactions réciproques. C'est elle qui lui explique les conflits d'où l'individu doit tirer sa conduite et dégager sa personnalité.

Sans doute le cas de la psychologie n'est pas unique. Le matérialisme dialectique intéresse le domaine entier de la connaissance, comme il intéresse celui de l'action. Mais la psychologie, source principale des illusions anthropomorphiques et métaphysiques, devait, avec plus d'éclat que toute autre science, y trouver sa base et sa direction normales.

  • (1) V. H. Wallon, De l'acte à la pensée, Paris, Flammarion, 1942.
  • Source: revue numérique Persée
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