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Psychopathologie et psychologie génétique

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Psychopathologie et psychologie génétique
written by Henri Wallon
1951



  • Psychopathologie et psychologie génétique (1)

Dans l'étude des troubles mentaux, la recherche de traits essentiels qui permettent de les grouper en familles distinctes peut s'accompagner d'un effort pour découvrir en quoi ils s'écartent du psychisme normal. D'un côté c'est la classification nosographique, de l'autre la psychopathologie. Il n'y a pas de liaison nécessaire entre les deux, et l'importance respective qui leur est accordée est quelquefois inverse. Il suffit de comparer l'oeuvre d'un Magnan et d'un Janet ou celle d'un Kraepelin et d'un Bleuler. Dans un cas, c'est le terrain, la succession des étapes, le mode de terminaison qui comptent, dans l'autre la diversité des manifestations et des mécanismes psychiques. L'opposition de Kraepelin et de Bleuler est particulièrement saisissante : la schizophrénie de Bleuler, c'est bien au point de départ la démence précoce de Kraepelin. Mais celle-ci reste étroitement délimitée comme maladie mentale, tandis que la définition de la schizophrénie a pu se généraliser au point de devenir applicable à des sujets normaux, mais présentant un certain type mental. De même pourrait-on montrer comment la description de Janet enjambe bien des cadres nosographiques pour ne considérer que des conduites significatives ou des niveaux d'activité psychique.

Les deux points de vue pris en eux-mêmes ont leurs inconvénients. La nosographie pure est surtout soucieuse du pronostic, elle prétend le fonder sur l'existence de psychoses à évolution en quelque sorte nécessaire, elle crée ainsi des entités morbides et tend vers la classification asilaire. La souplesse de la psychopathologie est plus grande, parfois trop grande. Elle accorde plus de jeu, et souvent trop de jeu, aux possibilités de l'évolution morbide. Par là elle incite davantage aux interventions thérapiques, mais se limitant souvent à des critères purement psychiques et trop ignorante des autres systèmes de référence dans lesquels peut s'encadrer l'existence totale de l'individu, elle aboutit à confondre des cas fondamentalement distincts. Elle a pourtant fourni elle-même des termes de comparaison à la psychologie normale et en France particulièrement, elle est, depuis Ribot, un moyen d'investigation des plus utilisés.

Son rôle varie d'ailleurs avec la conception de ceux qui l'emploient. Pour certains, l'aliénation est un fait sui généris et incomparable. Elle touche à une qualité qui est sans commune mesure avec les autres. D'où une conception mystique de la folie qui serait comme une disgrâce totale de l'âme, une sorte de faute ou de péché fondamental.

(1) Article extrait de « La Raison », 2, 1951.

Quelquefois le spiritualisme donne lieu à une opinion exactement contraire. Le principe spirituel lui-même ne saurait être atteint par la folie. C'est dans sa mécanisation par la matière, c'est dans les désordres de l'organisme qu'il faut chercher l'origine des perturbations ou des perversions dont elle est le résultat. On pourrait voir dans cette opinion un reflet des théories bergsoniennes sur l'opposition de l'intuition où l'être peut se saisir dans sa réalité inaltérable et de l'espace qui l'assujettit à des cadres factices. L'opposition peut être aussi entre deux principes comme la libido et l'instinct de conservation ou comme Eros et Thanatos. Elle peut encore mettre en regard une sorte de sensibilité primitive, subjective, végétative, qui est, selon Charles Blondel, ce que la folie fait émerger à la conscience et la conscience raisonnable de l'individu qui sait vivre en accord avec la société. Si diverses soient-elles dans leur formulation, toutes ces conceptions opposent des entités, des forces hétérogènes entre elles. Elles limitent le rôle de psychopathologie à la simple constatation de différences essentielles, d'oppositions irréductibles. Elles assimilent le réel à leurs définitions intangibles. Elles relèvent très exactement des tendances que Marx et Engels dénommaient idéalistes dans le domaine de la spéculation philosophique et scientifique.

Mais des tendances de sens inverse, des tendances mécanistes se sont aussi manifestées en psychopathologie. Le normal et le pathologique, au lieu d'être spécifiquement distincts, obéissent aux mêmes lois, ainsi que le soutient Claude Bernard dans son Introduction à la Médecine expérimentale. La causalité a quelque chose d'homogène, car ses effets étaient déjà contenus dans ses prémisses ; entre les deux il y a une sorte d'identité, de réversibilité toujours possible, de concordance parfaitement exacte. Il suffit de remonter aux éléments pour en tirer toute la réalité jusqu'en ses plus lointaines conséquences. En psychopathologie cette causalité a pris la forme organiciste et atomistique. A l'imitation de Claude Bernard qui étudiait la fonction propre à chaque viscère en l'isolant ou en l'excitant, le problème s'est posé de savoir à quels organes rapporter chacune des fonctions dont se compose l'activité psychique. Ce fut la méthode anatomoclinique, celle de Charcot et de son école. Le jeu des organes passait si bien au premier plan que Ribot ne voyait dans la conscience qu'un épiphénomène. Sans remonter plus haut, la tendance organiciste s'était déjà manifestée chez Descartes lorsqu'il expliquait la diversité des passions par le dosage divers des humeurs que le foie, la rate ou d'autres viscères déversent dans le sang. Elle avait trouvé sa formule lapidaire et simpliste chez Cabanis. « Le cerveau secrète la pensée, comme le foie secrète la bile ».

Une autre forme du mécanisme en psychopathologie a été ce qu'on a appelé l'atomisme qui d'ailleurs a souvent coïncidé avec l'organicisme. Par exemple, Charcot et ses contemporains expliquaient l'aphasie par la perte des images soit motrices, soit sensorielles, dont les combinaisons étaient sensées constituer l'acte de la parole. Et ces images étaient plus ou moins explicitement assimilées aux éléments nerveux détruits par la lésion d'où résultait l'aphasie. Ici aussi la conception était ancienne. Elle se fondait d'ailleurs davantage sur l'analyse psychologique que sur l'anatomie.

Mais ayant cru possible de décomposer les opérations de la conscience en images élémentaires, elle postulait l'identité de ces éléments psychiques et des éléments anatomiques. A l'explication de la maladie par simple soustraction fonctionnelle, Monakow et Mourgue ont opposé qu'une lésion quelconque a un effet d'ensemble sur l'activité psychique. Ils ont montré qu'une restauration de la fonction est parfois possible grâce à un concours approprié de compensations.

Mais les illusions de l'atomisme ne sont peut-être pas complètement dissipées. Réduites sur le plan organiciste par l'écart croissant que les progrès de la psychologie et ceux de nos connaissances relatives aux structures du système nerveux mettent en évidence entre les possibilités diverses du comportement et leur support ou instrument corporels, elles paraissent se survivre sur le plan statistique. Pour certains, il semble que l'intérêt de « l'analyse factorielle » soit essentiellement de retrouver les facteurs élémentaires à partir desquels il serait possible de reconstruire toute l'activité psychique.

Le mécanisme, depuis le début du siècle, a été vivement critiqué, souvent d'ailleurs au profit de doctrines irrationalistes, par exemple par Bergson, qui s'est plu à opposer espace et temps, celui-ci étant sensé répondre à l'intuition intime de la réalité, pourvu qu'il ait été soustrait lui-même aux déterminations factices qu'y introduiraient nos connaissances relatives au monde physique. C'est là une distinction purement métaphysique. Mais il est vrai que le mécanisme supprime l'action du temps, le devenir, l'évolution. Il suppose un univers qui serait entièrement défini dès ses origines par la nature de ses forces composantes. Dès la fin du XVIIème siècle, cette conception statique semblait en opposition avec les changements géologiques du globe, puis avec la succession des espèces vivantes et avec les formes de passage presque palpables parfois d'une espèce à l'autre. La notion d'évolution a fini par s'imposer dans presque tous les domaines de la science. Elle est devenue comme une façon de penser.

Elle ne pouvait pas ne pas retentir sur les conceptions de la psychopathologie. Si toute chose ou tout être sont le résultat d'une évolution, ne pourrait-on concevoir un processus inverse d'involution, et ce que nous y observerons de défectueux ne serait-ce pas le résultat de cette involution ? Ainsi, la psychopathologie deviendrait la contrepartie de la psychologie génétique qui étudie l'évolution de la vie psychique à travers ses étapes successives. La pathologie serait une simple régression. Il n'appartiendrait pas à la maladie de rien créer. Ce principe serait l'équivalent du principe mécaniste qui pose comme identiques les lois d'où résultent, suivant les circonstances, des manifestations normales ou pathologiques. Il est en opposition avec la conception idéaliste d'une différence spécifique entre les deux.

On peut envisager l'évolution psychique sous trois aspects : à travers des conditions organiques, dans l'espèce et chez l'individu. Tous les trois ont fourni des arguments ou des références à la psycho-pathologie.

Rien ne peut donner une image plus concrète de l'évolution que le développement de l'encéphale dans la série des vertébrés. Par degré les parois des vésicules initiales s'épaississent, s'allongent, se replient, se superposent; des centres nouveaux s'y étagent, les supérieurs réglant l'activité de ceux qui les avaient précédés. En même temps, les relations avec le milieu se diversifient, mais exigent une coordination à la fois plus étroite et plus souple. Les réactions autonomes deviennent impossibles aux centres qui sont contrôlés et l'initiative ne cesse d'émigrer vers les formations nerveuses les plus récentes. C'est ainsi que l'écorce cérébrale, dès qu'elle apparaît, prend une importance croissante et on a pu parler chez l'homme d'une « corticalisation » quasi-totale de son activité. Chez le chien la destruction de Fa (circonvolution motrice) n'entraîne qu'une incertitude passagère de la marche. Chez l'homme il en résulte une hémiplégie durable.

Ces rapports entre centres inférieurs et centres supérieurs supposent ce qu'on a appelé une intégration fonctionnelle de ceux-ci par les premiers. L'intégration peut être plus ou moins lâche ou rigoureuse. Plus l'activité doit s'ajuster exactement à des buts précis et divers, à des situations variées et nouvelles, plus aussi l'intégration doit être stricte. Mais le contrôle peut faiblir, en particulier quand il y a lésion ou destruction des centres supérieurs qui en sont l'instrument, et alors se produisent hors de propos, de façon paroxystique et permanente les réactions propres aux centres ainsi libérés. C'est ainsi que Jackson explique les différents syndromes résultant d'atteintes subies par le système nerveux et Sherrington a porté le problème sur le terrain expérimental. Il a fait, chez l'animal, des sections à différents niveaux du tronc cérébro-spinal et obtenu pour chacun une libération différemment systématisée des centres sous-jacents du tonus.

Cette explication peut-elle se transposer du domaine neurologique à celui de la psychopathologie ? Une objection a été faite. C'est la différence des syndromes en neurologie et en psychiatrie. Même lorsqu'il touche aux fonctions mentales ou intellectuelles, le syndrome neurologique n'entraîne pas une perversion de la conscience. L'aphasique peut bien être diminué dans ses moyens intellectuels, il se rend pourtant compte de son insuffisance verbale et il s'efforce de la surmonter. Au contraire le syndrome psychopathologique est une altération profonde de la personnalité et du jugement.

Même dans le cas d'obsessions légères c'est la conscience dans sa structure intime qui est troublée. A plus forte raison le délire suppose-t-il une participation totale du sujet. S'il a des doutes parfois torturants, c'est dans l'ordre même de la croyance qui a constamment soif de preuves. Peut-être pourrait-on répondre que les fonctions soustraites au contrôle ne sont pas, comme en neurologie, localisées dans certains organes, qu'elles sont d'une espèce générale, qu'elles entraînent chacune tout l'individu et que le contrôle aboli est celui d'un pouvoir qui normalement doit se subordonner tous les autres, le pouvoir de se conduire en accord avec les données de l'expérience.

C'est effectivement une subordination ou une hiérarchie fonctionnelles de ce genre que Janet a tenté d'établir. Couronnant toute activité normale, il a placé ce qu'il appelait « la fonction du réel », c'est-à-dire l'aptitude à calquer son activité sur les circonstances correspondantes, de manière à la rendre pleinement efficace. Si elle se relâche, autrement dit si la «tension psychologique » devient insuffisante, l'activité ne doit plus se dépenser qu'à des niveaux inférieurs, qui sont de l'activité ludique, c'est-à-dire illusoire et sans but effectif, jusqu'aux obsessions et aux crises convulsives. Mais il parle dans ce cas d'activité dégradée et non d'activité régressive. Cette distinction est d'autant plus fondée que, par ailleurs, il a dressé une autre échelle, celle des conduites, qu'il a définies de façon parfois très concrète : conduites d'activité pratique, d'activité parlée, d'activité abstraite et intellectuelle. Ces conduites pourraient être comparées à des techniques humaines qui auraient leur histoire, leur évolution. Mais, bien que la régression vers l'une d'elles soit pathologique,elle peut au contraire rétablir l'équilibre quand, la tension psychologique étant trop faible, le sujet ne peut plus se maintenir à un niveau supérieur d'activité. Trouver les conduites les moins dispendieuses pour ceux dont la tension psychologique est la plus basse ; ajuster les niveaux de tension et les niveaux de conduite, c'est-à-dire en termes plus concrets, mettre chacun dans les situations ou dans les conditions d'existence qui conviennent le mieux à son tonus psychique, ce serait là le principe d'une thérapeutique rationnelle.

On ne peut donc pas faire de Janet le Jackson de la psychopathologie. L'erreur commise par certains à son égard a consisté à confondre l'échelle des niveaux et l'échelle des conduites. Sous une forme parfois un peu ondoyante, il a parfaitement su distinguer entre les exigences du milieu actuel et l'héritage du passé, entre l'insuffisance fonctionnelle et les conduites. Tout est chez lui parfaitement conditionné, l'activité supérieure sans doute encore plus rigoureusement que les autres puisque son but et sa norme sont une exacte adaptation au réel. Henri Ey qui s'est beaucoup inspiré de Jackson et qui a cité Janet, paraît suivre une inspiration différente. Pour lui, la maladie mentale est régression parce qu'elle est retour à des activités inférieures qui sont sous l'étroite dépendance de l'organisme, tandis que l'échaffaudage fonctionnel tend à libérer de leurs contraintes organiques les instances supérieures de la vie psychique et à leur donner une sorte d'autonomie inconditionnée.

La tentation de ramener la psychopathologie à une sorte de psychogénèse renversée a pourtant été très forte. Son expression la plus brutale a été le soi-disant criminel-né de Lombroso : cette brusque réapparition parmi nos contemporains d'un spécimen ayant les instincts sanguinaires et même la morphologie de l'homme préhistorique. Il était naturel que les progrès de l'anthropologie et de l'ethnographie eussent leur écho en psychopathologie. Mais deux méthodes s'offraient ; la simple comparaison et l'assimilation. La comparaison consistait à retenir les ressemblances observables entre certains comportements ou certaines idéologies du passé et les pratiques des aliénés ou des anormaux psychiques. Le problème à résoudre était alors de chercher dans un cas et dans l'autre les circonstances de cette convergence. Elle pourrait tenir non à une filiation, mais à des conditions complémentaires en proportion variable.

Mais c'est l'assimilation qui l'a souvent emporté. Certains l'expliquent par le principe de Haeckel que l'ontogenèse répète la phylogénèse, que tout individu repasse par les mêmes étapes que l'espèce dont il fait partie. Par suite, il peut rester fixé ou même être ramené, après l'avoir franchi? à l'une de ces étapes. C'est ainsi que Freud voyait dans la mentalité du jeune enfant à l'égard de son père un rappel de la horde primitive où les enfants mâles, poussés par le besoin sexuel, finissaient par assassiner le père qui se réservait pour lui-même toutes les femelles. Inavouables pour la conscience d'un homme civilisé, de pareilles tendances sont ce qui constitue l'inconscient.

Un disciple de Freud a particulièrement développé ce thème de l'inconscient magasin du passé. Selon Jung les rêves de l'homme normal et le délire de l'aliéné seraient hantés par des images et des façons de penser qui appartiendraient aux premiers âges de l'humanité. Il subsisterait en chaque individu un lot de représentations occultes qui ne lui seraient pas personnelles, mais appartiendraient aux expériences ancestrales de sa race et qui constitueraient en chacun un inconscient collectif fait « d'archétypes » par lesquels l'homme archaïque se perpétuerait dans l'homme moderne. Jung se serait demandé, paraît-il, si ses archétypes et la mentalité primitive ou prélogique de Lévy-Bruhl ne seraient pas une seule et même chose.

Mais Lévy-Bruhl opposait au lieu de rassembler les deux mentalités. La difficulté en effet est d'expliquer sous quelle forme biologique un système idéologique peut se transmettre de générations en générations. La confusion du biologique et de l'idéologique se heurte évidemment à toutes sortes d'impossibilités scientifiques tant physiologiques qu'historiques. Elle est pourtant à la racine du racisme qui a uni en un tout syncrétique le sang et le mythe afin de conclure à une irrémédiable incompatibilité des races humaines entre elles.

Du fait que la psychogénèse de l'espèce a pour véhicule l'ontogenèse, les points de contact sont nombreux entre les étapes que parcourt l'individu et celles qu'a parcourues sa race. Mais il y a aussi un développement proprement personnel qui peut être plus ou moins semblable chez tous, sans pourtant cesser d'être individuel. Ici encore, on peut citer Freud. Les perversions ou anomalies mentales seraient imputables au développement psychique qui se fait en chacun sous l'influence de la libido. Ne pouvant atteindre d'emblée l'objet sexuel, elle se fixe, selon une progression régulière et uniforme, sur les objets qui sont le plus à portée de l'enfant, et d'abord sur les parties fonctionnellement les plus actives et les plus sensibles de son propre corps, puis sur les personnes que ses besoins mêlent à sa vie ou qui sont de son entourage immédiat.

Chacune de ses fixations nouvelles exige évidemment son détachement de la précédente. Mais celui-ci peut ne pas être suffisant, ce qui peut compromettre les fixations ultérieures. Il peut se survivre à l'état de nostalgie et d'angoisse. Enfin, sous l'influence de circonstances diverses peut se produire un retour à des fixations déjà passées. Toute fixation qui n'est pas en rapport avec les conditions d'existence que l'âge du sujet lui impose fausse ses rapports avec la réalité et peut être l'origine de phantasmes plus ou moins décevants et délirants.

L'échelle des stades par lesquels passe la croissance de l'enfant a pu être imaginée différemment et son contenu n'est pas regardé par tous comme essentiellement sexuel. Cependant, vouloir y ramener l'explication de tous les troubles psychopathologiques, c'est un genre de généralisation qui entraîne à des assimilations vagues ou factices. Souvent même à de véritables cercles vicieux, le soi-disant stade infantile étant décrit sur le modèle de l'anomalie psychique à expliquer.

Substituer aux conceptions idéalistes ou aux explications purement mécanistes le point de vue de l'évolution pouvait en psychopathologie, comme dans les autres sciences être la source de grands progrès. C'est une notion par elle-même riche de promesses. Elle date d'une époque où l'espoir de grands changements sociaux animait une classe qui se sentait contrainte dans ses aspirations par le régime existant. C'est une idée révolutionnaire qui impliquerait des rapports toujours nouveaux entre l'être et le milieu, se modifiant mutuellement. Mais c'est une idée qui a fait peur à ceux-là même qui l'avaient découverte ou qu'elle avait servis. On sait que Darwin refusa l'offre que lui faisait Marx de lui dédier Le Capital.

Quand la doctrine évolutionniste n'a pu être contenue dans des limites rassurantes, elle a été faussée. C'est ce qui est arrivé en psychopathologie. L'évolution a été entièrement projetée dans le passé ; elle est devenue un cycle fermé d'où il n'appartient plus à l'homme de sortir et dont les phases successives doivent rendre compte de toute sa vie psychique, l'individu ne peut être qu'un nouvel exemplaire de ce qui a été avant lui. Elle est devenue substantialiste au lieu de rester dialectique. Elle est en effet regardée comme la simple manifestation de quelque chose qui répondrait à l'immuable nature humaine et dont les troubles mentaux seraient comme une conséquence nécessaire dans des conditions déterminées. Il y a de la sorte comme une fatalité psychopathologique. Interprétée au contraire comme un devenir toujours possible, l'évolution ouvre à la psychopathologie des perspectives pleines d'espoir. Elle pose dans l'actuel le problème des rapports entre l'individu et le milieu, celui de la psychothérapie par un milieu approprié, et même celui d'une société apte à rendre de moins en moins fréquents les cas d'aliénation mentale.

  • Source: Revue numérique Persée
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