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Rabelais et l'éducation

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Rabelais et l'éducation
written by Henri Wallon
1953



  • Rabelais et l'éducation

Régis Bergeron a fait ici même dans le dernier numéro de "l'Ecole et la Nation" une analyse très précise des textes où Rabelais exprime ses idées sur l'Education. Il en a montré l'importance. C'est dans leur climat historique que je voudrais aujourd'hui les replacer.

On connaît ce texte d'Engels sur la Renaissance : « Ce fut le plus grand bouleversement progressiste que l'humanité eut jamais connu, époque qui avait besoin de géants et qui engendra des géants de la pensée, de la passion et du caractère, géants d'universalité et d'érudition ». L'activité de ces géants, en effet, qui ne sont pas fictifs, comme Gargantua et Pantagruel, a de quoi confondre l'imagination. De son temps déjà, Pic de la Mirandole était célèbre pour l'universalité de ses connaissances et son nom a gardé pour nous-mêmes une sorte de valeur proverbiale. Un Benvenuto Cellini, mêlé à toutes sortes d'aventures romanesques et d'intrigues parfois scabreuses, devait à sa virtuosité de ciseleur la protection des riches, des princes et des rois. Mais que dire d'un Léonard de Vinci, dont les écrits et les peintures attestent qu'il fut un précurseur comme ingénieur et un des plus profonds artistes qui auront existé ? Que dire de Michel-Ange à la fois architecte, peintre et sculpteur de génie ?

Que dire de Machiavel, homme d'Etat et auteur d'un des livres sur la politique qui, aux époques suivantes, ont été le plus ardemment discutés et commentés, Machiavel dont le nom. a, lui aussi, une signification proverbiale ? Et Copernic, qui a opéré dans les idées que l'homme se faisait de ses rapports avec l'Univers la révolution la plus radicale et, pour la religion d'alors, la plus scandaleuse, en faisant de son habitat, la terre, un simple satellite du soleil parmi des infinités d'autres systèmes stellaires. A ces géants, il faut joindre Rabelais qui, lui aussi, a contribué à renverser les relations de l'homme avec l'Univers, avec son univers moral qui était Dieu. Entre lui et Dieu il y avait la sainteté ou le péché : entre les deux oscillait toute la destinée de l'homme et la grande affaire de Dieu était de régler qui serait parmi les élus et parmi les damnés. L'ascétisme et les tentations de la chair étaient les deux pôles de la vie chrétienne.

Le clergé tenait son prestige et son pouvoir d'être détenteur des vérités divines et il était l'autorité spirituelle devant laquelle toute autre autorité, fût-ce celle de l'évidence rationnelle, n'avait qu'à s'incliner.

Qui mieux que Rabelais a voulu détacher l'homme de cette sujétion ? Quelle erreur de ne voir en Rabelais qu'un amuseur, II s'en est défendu lui-même. Mais il savait les dangers qu'il courait, dans ai temps où les bûchers s'allumaient si facilement pour crime d'hérésie et il y a fait allusion lui-même. Ce qui, sans doute, a sauvé Rabelais c'est son prodigieux génie d'écrivain.

Mais il ne faudrait pas, en bon pharisien, ne voir en lui que l'écrivain, ou plutôt les ressources inouïes de l'écrivain tirent tellement leur substance de cette renaissance humaine dont Rabelais était un magnifique prototype qu'étudier sa langue pourrait déjà servir de prélude à l'étude de ses aspirations et de ses idées. Sa richesse verbale se traduit par une prolifération de mots qui, souvent, ne peut trouver d'issue que dans de simples listes, ou jouent des attractions de sens, d'assonnances, de structure morphologique, de situation concrète, des mots de toutes origines, savante ou triviale et qui se prêtent à tous les emplois, familiers ou philosophiques, vulgaires ou intellectuels.

Renversant les idoles bénéfiques ou maléfiques du saint ou du pécheur, ce que Rabelais veut y opposer c'est l'homme réel clans la plénitude et l'unité de son être. S'il insiste plaisamment sans doute, mais avec une persistance qui n'est pas monotone uniquement en raison de son extraordinaire exubérance d'invention et de renouvellement, s'il revient sans cesse sur la satisfaction des besoins dits matériels comme le besoin sexuel ou le besoin alimentaire, ce n'est pas, ainsi que certains le croient, «impie (( gauloiserie » dans la tradition des fabliaux, c'est qu'il les tient pour la base nécessaire, inévitable de l'existence quels que soient les sommets atteints par la raison de l'homme.

Le combat qu'il mène en faveur de l'homme complet, à la fois biologique et raisonnable, est identique à celui qu'il conduit, avec la même abondance de plaisanteries, la même persistance d'ironie, contre les arguties, les raisonnements formels, les gloses purement verbales qui tenaient lieu d'enseignement dans les Universités, d'arguments devant les tribunaux et où venaient se noyer, se dissoudre et disparaître l'objet même de la connaissance ou le corps du procès. La base matérielle supprimée, étouffée, l'esprit ne peut plus que ratiociner à vide.

Réformateur, Rabelais pouvait-il ne pas avoir des idées sur l'éducation, voire sur la pédagogie ? On l'a contesté. Il les a pourtant développées à propos de Gargantua et de Pantagruel, et chaque fois en opposition violente avec les procédés antérieurs.

Ceux-ci oscillaient entre deux extrêmes, mais qui étaient de même espèce. Par d'autres victimes, nous savons quel était le régime dans les collèges, comme celui de Montaigne sur lequel Rabelais se borne à une allusion, mais chargée d'effroi. C'était un demi- jeûne perpétuel, des nuits trop courtes, les châtiments corporels, la crasse et en général les mortifications de la chair, qu'on semblait vouloir dompter et châtier d'exister. A l'opposé de cet ascétisme malsain, il y avait un engloutissement tout aussi malsain de l'esprit dans la chair. Telle est l'éducation première donnée à Gargantua, fils de roi, par les maîtres de l'ancien temps : attardement au lit, copieuses nourritures sitôt levé, absence d'activité musculaire, inertie et jeux de hasard.

Pour l'enseignement lui-même, c'étaient de vains exercices quotidiennement répétés sur des textes écrits en caractères gothiques, hérissés de difficultés tant matérielles qu'intellectuelles et d'ailleurs sans contenu pour la réflexion et la compréhension. « Leur savoir, dit Rabelais de ces maîtres, n'était que besterie et leur sapience n'était que moufles, abâtardissant le beau et le noble esprit et corrompant toute fleur de jeunesse ».

Ce contraste avec Gargantua devenu tout empêtré de sa personne et que la présence d'étrangers fait « pleurer comme une vache », Rabelais montre un enfant de douze ans, Eudémon, élevé selon les méthodes modernes et qui sait se présenter de façon avenante, tenir des propos élégants, bref se conduire avec aisance et agrément en société. Une bonne éducation doit avoir pour effet de développer chez l'enfant ses aptitudes de sociabilité et Rabelais insiste aussi sur l'importance de son commerce avec une bonne société.

Cette heureuse prestance ne doit décemment pas être apprise ni factice ; elle doit traduire un juste équilibre entre ce qu'il est coutume de distinguer comme le physique et îe moral. L'éducateur doit les cultiver conjointement. Ce n'est pas seulement des activités physiques qu'il aura souci, mais aussi des besoins corporels. Le maître d'Eudémon, devenu celui de Gargantua, ayant constaté les écarts de régime auxquels son nouvel élève avait été voué par son ancienne éducation ne dédaigne pas de le faire purger, et l'heure des repas, leur importance respective seront fixées suivant les règles d'une bonne hygiène. De même pour la distribution de la journée en heures de travail intellectuel, physique et en libres activités ou loisirs bien utilisés.

L'entraînement physique de Gargantua comporte toutes les activités du corps que nous appelons aujourd'hui sports. En équitation il se livrera à des exercices de haute voltige. Il nagera dans toutes les positions. Il apprendra à grimper aux parois les plus âpres par les procédés les plus acrobatiques. Il cultivera toutes les sortes de sauts. Il deviendra habile dans l'emploi de toutes les armes, celles évidemment qui exigent de la force et de l'adresse. Une remarque de Rabelais montre bien dans quel esprit nouveau sera donnée cette éducation physique. Il ne s'agira pas de « rompre des lances » selon la formule usuelle, car laisser son arme se briser est toujours une faute. C'est l'efficacité qu'il faut chercher. La violence inconsidérée doit faire place à la force bien calculée, autrement dit la brutalité féodale à l'esprit avisé de la jeune bourgeoisie.

L'homme doit apprendre à se connaître physiquement, non seulement en déployant dans toute leur richesse et leur diversité ses aptitudes musculaires, mais encore à connaître son corps, au besoin par l'anatomie dont Gargantua recommande l'étude à Pantagruel. Rien de sa propre nature ne doit lui demeurer inexploré. C'est là une des plus grandes leçons que la Renaissance a cherché dans l'Antiquité qui est peuplée d'athlètes aussi honorés que des écrivains et inversement Hérodote ne lisait-il pas des chapitres de son histoire aux jeux Olympiques.

L'Antiquité fournissait en opposition avec les saints de l'Eglise, l'exemple des héros dont les exploits étaient le produit de leur chair autant que de leur subtilité intellectuelle ou de leur force morale. C'est à ce besoin de trouver un prototype de l'homme différent de l'ascétisme religieux que répond la passion de la Renaissance pour l'étude des langues. Ils n'étaient pas rares les érudits qui en savaient cinq ou six. Elles étaient un moyen d'investigation pour atteindre au-delà de la créature misérable des Ecritures l'homme universel aux libres initiatives et aux destinées diverses.

Maintenant, écrit Gargantua à Pantagruel, maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque sans laquelle c'est honte qu'une personne se dise savant, hébraïque, chaldaïque, latine... Tant y a qu'en âge où je suis, j'ai été obligé d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avais condamnées comme latin, mais je n'avais pas eu loisir de comprendre en mon jeune âge... J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque, comme le veut Quintilien, secondement la latine et puis l'hébraïque pour les saintes lettres et la chaldaïque et arabique pareillement ».

Nulle limitation par conséquent dans l'information que rend possible la connaissance de toutes les langues. Il y a encore des chrétiens, il n'y a plus d'infidèles.

Cette lettre où Gargantua prescrit à son fils l'étude des langues s'encadre entre le récit de deux rencontres que Pantagruel et ses compagnons font sur la route, la première de l'écolier limousin qui leur parle en un jargon inintelligible et grotesque où se combinent de façon pédante les racines et les terminaisons de deux idiomes différents; la seconde est celle de Panurge qui s'adresse successivement en une douzaine de langues diverses tant mortes que vivantes. L'opposition des deux personnages et de leur langage n'est évidemment pas fortuite. D'un côté, parodie tendant à ridiculiser les excès de transposition linguistique entre deux idiomes distincts ; de l'autre, témoignage rendu à la supériorité de celui qui, parlant plusieurs langues, voit son horizon humain s'élargir en proportion.

Il est certain que l'étude des langues a été un des soucis et une des passions dominantes de la Renaissance et de Rabelais, mais si utiles qu'elles aient paru pour retrouver l'homme universel et aussi pour enrichir les moules où la pensée peut se couler, l'éducation est loin de pouvoir se réduire, selon Rabelais, à ce qu'elle est devenue depuis dans certaine conception des études classiques où l'essentiel de l'enseignement se limitait à l'étude d'une ou deux langues prises parmi les langues mortes. Loin de là, dans le programme éducatif de Rabelais une place de choix est donnée à l'étude de ]a nature et à l'étude des techniques, qui n'étaient alors encore que des techniques artisanales.

Gargantua devra, le matin en se levant, regarder l'état du ciel et prévoir les intempéries de la journée ; le soir, avant de se coucher, la position des constellations. Chaque fois qu'il sera à la campagne, il herborisera. Il s'instruira des êtres qui peuplent l'air, la terre et les eaux. Ses repas lui seront une occasion d'apprendre la nature et la composition des aliments. Les cartes à jouer lui donneront le moyen de se poser quelques problèmes d'arithmétique. Ainsi l'enseignement s'incorpore à toutes les circonstances quotidiennes de sa vie. Mais il est aussi théorique et les leçons commencent dès le matin durant la toilette de Gargantua.

Les jours de pluie, ce sont des occupations ménagères masculines qui remplacent les sports de plein air et la visite aux artisans dans leurs ateliers qui est substituée aux courses instructives dans la campagne. Toutes les techniques doivent être étudiées, y compris celles des bateleurs. Ce programme a été qualifié de pléthorique et d'utopique. Il est certain que même un homme géant de la Renaissance aurait eu quelque peine à accomplir toutes les tâches imposées quotidiennement au géant Gargantua et dont Rabelais dit pourtant « que mieux ressemblent un passe-temps de roi que l'étude d'un escholier ».

On comprend cet enthousiasme. Les géants de Rabelais ne sont pas des individus ; ce sont des modèles collectifs où s'intègrent toutes les aspirations de l'époque. De ce prototype chacun s'approchera plus ou moins, mais à chacun il doit être possible de réaliser en sa personne un équilibre harmonieux des activités corporelles, intellectuelles, techniques, esthétiques à sa portée et de s'exercer en chacune sous forme de divertissement.

Serait-ce trop dire que de comparer ce programme d'éducation au projet d'enseignement polytechnique qui va être instauré demain en U.R.S.S. Ces traits de ressemblance ne sont pas fortuits. Engels n'a-t-il pas constaté « les hommes qui fondèrent la domination moderne de la bourgeoisie furent tout sauf prisonniers de l'étroitesse bourgeoise. Même semble pressentie par Rabelais la venue de l'homme nouveau à qui le niveau plus élevé de sa conscience permettra d'échapper à toutes les servitudes, but que poursuit la marche au Communisme. « Fay ce que vouldras » sera la seule loi connue à l'abbaye de Thélème « parce que gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes ont, par nature, un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice lequel ils nommaient honneur. » Cependant la belle existence indépendante des Thélémites n'est rendue possible que par une armée de serviteurs et d'artisans de même que l'esclavage a seul permis l'épanouissement de la civilisation grecque. Le Communisme doit, au contraire, libérer tous les hommes.

La Renaissance est une des batailles les plus glorieuses que la bourgeoisie ait eu à livrer pour établir sa suprématie. Dans les siècles précédents, il lui a fallu par un lent cheminement et à travers d'âpres luttes, opposer au droit féodal les droits des artisans, la franchise communale, les privilèges corporatifs, davantage de liberté commerciale, le pouvoir des banques jusqu'à cette explosion de puissance qu'ont amenée les grandes découvertes maritimes du XVe siècle. Mais alors, au seuil du XVIe siècle, il est une supériorité qui lui échappe encore, celle qui restait aux mains du clergé, celle de l'autorité spirituelle, celle de la culture intellectuelle. La Renaissance a été la bataille pour s'arracher à cette tutelle, comme la Révolution de 1789 a été la bataille pour le pouvoir politique. La Renaissance combat l'étroite soumission des esprits au dogme et lutte pour le libre exercice des intelligences. Cette liberté ne peut être alors réclamée que totale. La bourgeoisie, en revendiquant pour elle-même, ne pouvait que revendiquer pour tous ou plutôt pour les droits de la personne humaine en général. C'est en général après son triomphe, quand elle a vu menacés les privilèges qu'elle s'était attribués qu'elle s'est retournée contre la liberté. Le grand rêve humaniste de la Renaissance s'est évanoui. Il est aujourd'hui repris par le Communisme qui en fera non plus une déception, mais une réalité, car son but est d'instaurer une société sans privilèges de classe, sans opposition à l'intérêt commun d'intérêts particuliers.

  • Source: Revue numérique Persée
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