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Sur la spécificité de la psychologie

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Sur la spécificité de la psychologie
written by Henri Wallon
1953



  • Sur la spécificité de la psychologie (1)

(1) Article extrait de « La Raison », 1953.

Les études et les articles publiés par La Raison sur les recherches et les théories de Pavlov ont fait rebondir les discussions sur la nature des réflexes conditionnels : appartiennent-ils exclusivement au domaine de la physiologie ou font-ils franchir le pas qui mène à celui de la psychologie ? Mais au fait par quoi se caractérise la psychologie ? Par sa place, ses limites, ses connexions dans le système de nos connaissances ? Par son objet ? Par ses méthodes ? Laissons pour l'instant la preuve de son existence par le fait quelle existe, de la même façon que le philosophe antique démontrait la réalité du mouvement en marchant. Il faut bien qu'il y ait quelque difficulté à la situer ou à la justifier comme discipline scientifique, puisque à deux reprises au moins ses possibilités comme science ont été contestées. En effet dans son tableau des sciences Aug. Comte n'admet pas la psychologie, lui opposant l'argument qui cent ans plus tard deviendra le fondement du soi-disant indéterminisme en physique : le principe dit « d'indétermination » qui prend acte des modifications que l'observateur fait subir à l'objet observé pour dénier toute rigueur et toute certitude à la connaissance. Le fait de conscience observé par la conscience, disait-il, n'est plus le fait de conscience initial, il n'en est qu'une forme altérée de façon radicale. Mais cette condamnation n'atteint sans doute que l'introspection.

A l'opposé du positivisme, et pour des motifs en définitive semblables, Bergson n'admettait pas que la psychologie pût être mise en formules scientifiques sous peine de se dégrader. Elle doit rester supérieure à l'édifice grossier des sciences qui introduisent dans le réel des schemes artificiels et qui ne peuvent être justifiées que de façon pragmatique pour les commodités qu'elles offrent, tandis que les intuitions de conscience sont une révélation immédiate et ineffable de l'être lui-même. Quelle qu'ait été l'insistance de Bergson à distinguer de l'introspection les « données immédiates de la conscience », c'est encore cependant au nom de sa subjectivité qu'il interdit à la psychologie d'être une science. La différence entre sa pensée et celle d'Aug. Comte, c'est que se plaçant sur le plan de l'être, il valorise ce que, du point de v.ue de la connaissance, l'autre dévalorise. Il professe une sorte d'existentialisme épuré, réduit à une identification du réel avec le simple sentiment du devenir, sans autre contenu concret. Le positivisme d'Aug. Comte est un refus de se prononcer sur la nature de l'être : il n'est possible que d'en atteindre les conditions et ces conditions sont dénuées de toute objectivité s'il s'agit pour le sujet de se connaître lui-même.

Les idées de Pavlov sur la psychologie de son temps semblent procéder de conceptions assez semblables. Il en conteste la rigueur scientifique, en dénonce les interprétations qui varient pour le même fait avec chaque observateur, parce qu'elles n'ont d'autre motif et d'autre preuve que l'instrospection de leurs auteurs. Il admet qu'elle puisse fournir des descriptions, mais pas des explications. Il la réduit à une sorte de phénoménologie, qu'il ne tient pas pour le fondement du réel, mais pour des illusions de la conscience.

A cette psychologie subjective il oppose l'objectivité de sa méthode. Les liaisons des réflexes conditionnels ne sont pas des associations plus ou moins vraisemblables entre éléments qui paraissent avoir quelque chose de commun, ce sont des mises en relation que l'on peut constituer et modifier à l'aide de procédés bien déterminés. Ce sont des relations expérimentales et non pas seulement apparentes. Leur zone d'extension n'est pas limitée à la vie végétative et à l'activité sensorielle. Il y a le second système de signalisation, le langage, qui en relève, lui aussi, et si elles sont à la base du langage on ne peut contester leur participation à la vie psychique. La répugnance de certains esprits à le reconnaître tient à l'ambiguïté que la psychologie leur paraît présenter.

En effet les oppositions des termes qu'elle met en présence y sont beaucoup plus apparentes que dans les autres sciences où elles sont souvent méconnues ou regardées comme le fait d'une crise de croissance. Elle sert comme de charnière entre les sciences de la nature et les sciences de l'homme et la tentation reste grande de la classer soit parmi les unes soit parmi les autres. Elle est en rapport simultanément avec la matière et avec l'esprit, avec l'organisme et avec la conscience. Elle revient même sur la distinction de l'objet et du sujet ; elle fait du sujet l'objet de la connaissance en même temps qu'il en est l'auteur, d'où la confusion ou l'assimilation de la connaissance et de l'existence qui s'observe dans certaines doctrines idéalistes ou existentialistes. Elle doit envisager en même temps que les relations biologiques de l'individu avec le milieu celles qu'exigent les formes très diverses de la vie en société.

Comment la psychologie résoudra-t-elle ces oppositions qui semblent posées par la nature même des choses. Des habitudes mentales bien enracinées veulent que nous séparions ce qui nous semble différent et que nous rapprochions ou que nous assimilions l'un à l'autre ce qui se ressemble. Ce classement par catégories nous paraît commandé par l'intelligibilité du réel et de l'intelligibilité nous faisons volontiers le principe d'existence. Nous réalisons de la sorte la confusion du catégoriel et du causal.

C'est ainsi que nature et société semblant souvent se contredire, l'une et l'autre présentant des structures hétérogènes, une distinction radicale a été faite entre les sciences qui s'occupent de l'une ou de l'autre. La psychologie qui se rattache essentiellement aux deux a été écartelée ou supprimée, à moins qu'on n'ait essayé de la ramener tout entière soit à quelques schemes élémentaires empruntés aux sciences de la matière, soit à des explications purement idéologiques calquées sur les façons dont on se représente les relations de société, les institutions, l'histoire des civilisations. D'où certaines extrapolations souvent abusives, par exemple entre le « primitif » et l'enfant.

Pour les rapports de l'organisme et du psychisme c'est plutôt la tendance assimilatrice qui l'a emporté. D'abord sous une forme fruste et qui laissait subsister le dualisme de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière. Telle la théorie ou plutôt le postulat cartésien du parallélisme. La pensée et l'étendue sont bien deux substances distinctes et totalement hétérogènes, mais leurs lois se correspondent. Autrement Dieu leur créateur aurait voulu tromper notre savoir, ce qui est inconcevable. Cet acte de foi accompli, l'homme peut en toute sécurité déduire de la raison les principes applicables à l'explication du monde. Cette attitude avait du moins l'avantage de ne pas pousser à des déductions ou à des confusions abusives entre faits ou structures nature diverse. Descartes a lui-même écrit un traité psychologique le « Traité des Passions de l'âme ». Les explications physiologiques y sont évidemment du roman d'anticipation, mais elles sont inspirées du plus pur mécanisme matérialiste ce qui ne leur interdit pas de s'ajuster aunx combinaisons entre états de conscience qui serviraient de base à la vie de l'âme. La pensée encore substantialiste et statique de son temps empêchait Descartes de voir les rapports du physique et du moral autrement que sous forme de juxtaposition ou de concordance préétablie.

Prisonnier des définitions fixistes il ne pouvait encore concevoir le passage d'un ordre de faits à un autre par voie dialectique. Les « essences » censées représenter la réalité fondamentale des choses lui masquaient les processus qui les font naître les unes des autres.

Le parallélisme cartésien, choquant à certains égards, a cédé la place à des formes d'assimilations plus étroites, mais plus vicieuses. Lorsque Taine parle d'un seul et même texte qui peut être lu en deux langues différentes, celle du corps ou de l'anatomie nerveuse et celle de la conscience, il semble bien être la victime d'une simple symétrie verbale, mais il prélude à un genre de contamination qui a pesé lourdement sur la compréhension des faits psychiques ou psychopathologiques. Une identification a été jugée possible entre les produits des analyses faites par la conscience sur elle-même et ce qu'on supposait être leur équivalent dans les structures corporelles.

La pensée et son expression la parole ont été décomposées en images sensorielles ou motrices ; les images sont devenues des neurones et on a appliqué aux images et aux neurones les mêmes lois de combinaison en les empruntant tour à tour à ce que l'on pouvait supposer être caractéristique de chaque série. Ainsi a été faussée pendant de longues années l'étude de l'aphasie par exemple et du même coup la psychologie du langage avec tout ce que cela peut entraîner de conséquences pour la psychologie de la connaissance. Il a bien fallu reconnaître enfin que cet atomisme psychosomatique, fait d'hybrides où la liaison était indélébile entre l'élément de conscience et l'élément nerveux, ne pouvait en aucune façon s'ajuster à la mobilité, à la diversité, à la plasticité de la vie psychique et à son pouvoir de renouvellement indéfini à travers les individus et les époques.

Mais la réaction a parfois été excessive, puisque certains en sont venus à dénier toute importance aux structurations très différenciées du système nerveux et à ne tenir compte que de son ensemble et de sa masse, comme s'il devait, par une erreur de sens inverse mais de même source que la précédente, être identique par la fluidité et les polyvalences au psychisme dans ses rapports d'adaptation avec les variations du milieu. C'est surtout la même prépondérance accordée aux ressemblances sur le devenir, sur le passage au différent par voie de développement ou d'évolution. L'évolution elle-même est souvent envisagée comme devant être le retour du même, à des niveaux différents. Ainsi l'effort que fait Piaget pour établir l'identité des stades par lesquels passeraient les combinaisons de schemes moteurs et les opérations intellectuelles. Il semble d'un modèle idéal et immuable vers lequel doive s'orienter tout développement normal ou, en sens inverse, de systèmes fonctionnels qui ne savent que se répéter d'un stade aux suivants.

Il est encore une opposition qui tend à déséquilibrer la psychologie et dont la résolution lui éviterait bien des errements entre la science et la physique. C'est celle du sujet et de l'objet. L'objet de la psychologie n'est-il pas mutilé s'il est limité à des éléments impersonnels différemment combinés. Quelle que soit la nature de ces éléments, sensitifs ou moteurs, peut-on de leur simple assemblage, à quelque degré de complexité qu'il soit poussé, en faire surgir le sujet qu'ils sont censés composer. Il en reste absent s'il n'a pas été posé d'abord ou plutôt simultanément. Il ne s'agit pas, entendons-nous bien, d'une prise initiale de conscience : la conscience de soi a son moment de formation au cours du développement psychique ; elle ne lui est pas coextensive. Il s'agit d'une identité psychogénétique analogue à l'identité biogénétique de tout être vivant. Mais faute qu'il en soit tenu compte par certaines écoles ou par certaines méthodes psychologiques, un argument est laissé aux mains de ceux qui proclament l'impossibilité d'une psychologie scientifique et qui tiennent pour un personnalisme irréductible.

La psychologie du sujet ne peut être faite à partir d'éléments ou de facteurs dissociés, quel que soit le procédé d'analyse dont ils sont le produit. Ils peuvent appartenir à certaines combinaisons fonctionnelles, mais ils restent détachés de l'être et des circonstances qui les ont formés et d'où ils pourraient tirer leur explication, leur signification. Pour prendre encore une fois l'exemple de Pavlov, ce n'est pas en faisant abstraction de l'individu devenu porteur de réflexes conditionnels qu'il en a établi les lois et les modalités diverses, c'est au contraire en relatant pour chaque individu ses façons propres de réagir, c'est en faisant de chacun un personnage ayant son histoire. Un chien en expérience n'était plus un chien quelconque, mais celui, qui avait eu tel comportement dans le privé et dont le comportement ultérieur pouvait devenir d'autant plus instructif qu'il le ferait différer davantage d'autres animaux. Il n'y avait pas de cas exceptionnels en extrême à noyer dans la masse. Au contraire c'est cette diversité des individus qui a permis de repérer dans leurs effets les plus variés, les lois générales et constantes des réflexes conditionnels. Les résultats de ces discriminations expérimentales sont en tout cas mieux adaptés à l'étude du sujet que ceux donnés par la statistique où s'effacent les singularités individuelles.

Mais cette étude du sujet n'est pas possible sans des motivations qui aient sur lui une action suffisante. Il ne s'agit pas, sous prétexte d'objectivisme, de le soumettre à des épreuves neutres et indifférentes. C'est sur les réflexes alimentaires, ceux que Pavlov estimait répondre à l'instinct le plus puissant chez le chien, qu'il a greffé des réflexes conditionnels. Il est évident qu'avec d'autres espèces et même dans chaque espèce avec des individus différents l'instinct de base, celui qui est le plus susceptible de susciter des intérêts violents et de rendre solides les associations qu'il soustend pourra ne pas être le même. Le nombre et la facilité de ces associations pourraient servir d'indice aux dominances instinctives. La recherche et l'utilisation des inclinations inconditionnelles de chaque enfant et à chaque âge devraient être le souci permanent des éducateurs. Beaucoup s'y efforcent empiriquement, mais sans la méthode qu'ils y appliqueraient s'ils savaient clairement quelles forces et quels mécanismes ils mettent en jeu. Même observation peut être faite pour la rééducation des malades et pour la détection de leurs déséquilibres instinctifs.

Bien que très loin d'avoir conquis la maîtrise de ses principes et de ses méthodes la psychologie est déjà sollicitée d'intervenir pour la solution de problèmes très variés qui se posent dans les domaines les plus divers : éducation, éthique familiale et sociale, thérapeutique, vie professionnelle. Il n'est pas suffisant d'y voir la preuve que pratiquement son existence est considérée comme légitime et sa collaboration dans les affaires de notre époque comme désirable ou nécessaire. Elle doit prendre nettement conscience de ses moyens, de ses limites, du secteur qui lui revient entre les sciences biologiques et les sciences de l'homme. Elle doit surtout éviter un cloisonnement en spécialisations fermées sous prétexte de mieux répondre aux services qui lui sont demandés ; elle y perdrait sa raison d'être. Elle n'est ni la pédagogie, ni la morale, ni la politique, ni la technique des métiers, ni l'organisation du travail, ni la médecine ou la physiologie. Mais en relation avec tous ces secteurs elle doit étudier et faire valoir les besoins et les possibilités de l'homme et de chaque sujet en particulier.

Son individualité, son unité, sa spécificité c'est d'étudier l'homme en rapport avec les milieux où il doit réagir, avec les activités auxquelles il se libre. L'homme est un être biologique, il est un être social et c'est une seule et même personne. L'objet de la psychologie c'est de faire connaître l'identité de l'homme sous ses différents aspects. Non pas une identité uniforme et universelle, mais bien au contraire les effets indéfiniment variables des lois qui règlent ses conditions d'existence. Par certaines de ces lois la condition de l'homme est assimilable à celle des animaux. Par d'autres il la dépasse, mais sans qu'il y ait suppression de l'une par l'autre. Dans le monde de ses appétits l'animal n'est guidé que par des perceptions, ses excitants conditionnels sont uniquement sensoriels ; il y a d'ailleurs des différences sensibles de niveaux entre les individus et entre les espèces dans leur capacité d'analyser et d'organiser les sensations en signaux adéquats aux situations. Cela est déjà un objet d'étude pour le psychologue. Mais chez l'homme interviennent le langage et la société, c'est-à-dire qu'au monde perceptif se superpose celui des représentations, des idées. A la psychologie de montrer la continuité et la discontinuité de ces deux états, leurs lois communes et leurs lois différentielles. C'est à elle qu'il revient de montrer l'homme dans l'animal et que l'homme n'est plus l'animal.

  • Source: Revue numérique Persée
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