Ainsi parlait Zarathoustra/Première partie - Des chaires de la vertu

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Des chaires de la vertu
<div PREMIÈRE PARTIE (1883) style="font-size: 100%;">PREMIÈRE PARTIE (1883)



« Honneur et respect au sommeil. C'est le principe de toutes choses. »


On vantait à Zarathoustra un sage qui excellait à parler du sommeil et de la vertu, et qui, à cause de cela, était comblé d'honneurs et de récompenses : et tous les jeunes gens, disait-on, se pressaient autour de la chaire où il enseignait. C'est chez lui que se rendit Zarathoustra et, avec tous les jeunes gens, il s'assit devant sa chaire. Et le sage parla ainsi :


« Honneur et respect au sommeil. C'est le principe de toutes choses. Évitez tous ceux qui dorment mal et qui veille la nuit !

Le voleur lui-même a honte en face du sommeil. Son pas léger fuit dans la nuit. Mais le veilleur de nuit ne connaît pas la honte et c'est sans pudeur qu'il porte son cor.

Ce n'est pas une petite chose que de savoir dormir : il faut commencer par veiller tout le jour.

Dix fois dans la journée il faut que tu te surmontes toi-même : voilà qui donne une bonne fatigue et c'est un pavot pour l'âme.

Dix fois il faut te réconcilies avec toi-même ; car s'il est amer de se surmonter, celui qui n'est pas réconcilié dort mal.

Il faut que tu trouves dix vérités durant le jour ; sinon, tu chercherais des vérités pendant la nuit et ton âme resterait affamée.

Dix fois dans la journée il faut que tu ries et que tu sois joyeux : sinon tu serais dérangé la nuit par ton estomac, ce père de la tristesse.

Peu de gens savent cela, mais il faut savoir toutes les vertus pour bien dormir. Porterai-je un faux témoignage ? Commettrai-je un adultère ?

Convoiterai-je la servante de mon prochain ? Tout cela s'accorderait mal avec un bon sommeil.

Et si même l'on possède toutes les vertus, il faut encore s'entendre à une chose : envoyer dormir à temps les vertus elles-mêmes.

Il ne faut pas qu'elles se disputent entre elles, les gentilles petites femmes ! et cela sur ton dos, malheureux !

Paix avec Dieu et ton prochain, ainsi le veut le bon sommeil. Et paix encore avec le diable de ton prochain, sinon il te hanterait la nuit.

Honneur et obéissance à l'autorité, et même à l'autorité cagneuse ! Ainsi le veut le bon sommeil. Est-ce ma faute, si le pouvoir aime à marcher sur des jambes torses ?

Celui qui mène paître ses brebis sur la prairie la plus verte sera toujours pour moi le meilleur berger : ainsi l'exige le bon sommeil.

Je ne veux ni beaucoup d'honneurs, ni de grands trésors : cela échauffe la bile. Mais on dort mal sans une bonne renommée et un petit trésor.

J'aime mieux recevoir une petite société qu'une société méchante : mais il faut qu'elle arrive et qu'elle parte à temps : ainsi le commande le bon sommeil.

Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d'esprit : ils favorisent le sommeil. Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne toujours raison.

Ainsi s'écoule le jour pour les vertueux. Quand vient la nuit je me garde bien d'appeler le sommeil. Il ne veut pas être appelé, lui qui est le maître des vertus !

Mais je pense à ce que j'ai fait et pensé dans la journée. En ruminant, patient comme une vache, je me demande : Quelles furent donc tes dix victoires sur toi-même ?

Et quels furent les dix réconciliations, et les dix vérités, et les dix éclats de rire dont ton cœur s'est régalé ?

Tandis que je médite cela, bercé de quarante pensées, soudain le sommeil s'empare de moi, le sommeil que je n'ai point appelé, le maître des vertus.

Le sommeil me frappe sur les yeux, qui s'alourdissent. Le sommeil me touche la bouche et elle reste ouverte.

En vérité, de quel pas léger, il se glisse chez moi, le voleur que je préfère, et qui me vole mes pensées : j'en reste stupide comme ce pupitre.

Mais je ne demeure pas longtemps debout ; déjà me voici étendu. »

Lorsque Zarathoustra entendit le sage parler de la sorte, il se mit à rire dans son cœur : car une lumière s'était levée en lui. Et il parla ainsi à son cœur :

« Ce sage me semble fou avec ses quarante pensées : mais je crois volontiers qu'il excelle dans le sommeil.

Bienheureux ceux qui habitent auprès de ce sage ! Un tel sommeil est contagieux, même à travers un mur épais.

Un charme émane même de sa chaire. Et ce n'est pas en vain que les jeunes gens étaient assis autour de ce prédicateur de la vertu.

Sa sagesse dit : veiller pour bien dormir. Et, en vérité, si la vie n'avait pas de sens et s'il fallait que je choisisse une absurdité, cette absurdité-là me semblerait la plus digne de mon choix.

À présent je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsque l'on cherchait des maîtres de la vertu. C'est un bon sommeil que l'on cherchait et des vertus couronnées de pavots !

Pour tous ces sages tant vantés sur leurs chaires, la sagesse c'était le sommeil sans rêve : ils ne connaissaient pas de meilleur sens de la vie.

Aujourd'hui encore il y en a bien quelques-uns de l'espèce de ce prédicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours aussi honnêtes que lui : mais leur temps est passé. Aussi ne resteront-ils pas longtemps debout : déjà, les voici étendus.

Bienheureux les somnolents : car ils s'assoupiront bientôt. »

Ainsi parlait Zarathoustra.


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