Ainsi parlait Zarathoustra/Prologue

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Ainsi parlait Zarathoustra
Le Prologue de Zarathoustra, PREMIÈRE PARTIE (1883)
written by Friedrich Nietzsche, translated by Maurice Betz
1883, traduction en 1936.


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1.

... il quitta son pays... et s’en alla dans la montagne.

Lorsque Zarathoustra fut âgé de trente ans, il quitta son pays et le lac de son pays et s’en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son cœur se transforma, et un matin, il se se leva avec l’aurore, s’avança devant le soleil et lui parla ainsi :

« Quel serait ton bonheur, ô grand astre ! si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ?

Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne, tu te serais lassé de ta lumière et de ton orbite, sans moi, mon aigle et mon serpent.

Mais nous t’avons attendu chaque matin, nous t’avons pris ton superflu et nous t’en avons bénis.

Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a recueilli trop de miel. J’ai besoin que des mains se tendent vers moi.

Je voudrais donner et distribuer, jusqu’à ce que les sages parmi les hommes redeviennent heureux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur richesse.

C’est pourquoi je dois descendre dans les profondeurs comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, portant ta clarté au monde souterrain, ô astre trop riche !

Je dois disparaître comme toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre.

Bénis-moi donc, œil tranquille, toi qui peux voir sans envie un bonheur même démesuré !

Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, et porte partout le reflet de ta félicité !

Vois ! cette coupe veut à nouveau se vider et Zarathoustra veut redevenir homme. »

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.


2.

Mais lorsqu’il arriva dans les bois...

Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra personne. Mais lorsqu’il arriva dans les bois, devant lui un vieillard soudain se dressa, qui avait quitté sa sainte chaumière pour chercher des racines dans la forêt. Et le vieillard parla ainsi à Zarathoustra :

« Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur ; voilà bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé.

Tu portais alors ta cendre à la montagne ; veux-tu porter aujourd’hui ton feu dans la vallée ? Ne crains-tu pas le châtiment des incendiaires ?

Oui, je reconnais Zarathoustra. Son œil est limpide et sa bouche n’exprime point de dégoût. Ne marche-t-il pas comme un danseur ? Il s’est transformé, Zarathoustra. Il s’est fait enfant, il s’est éveillé : que cherches-tu à présent auprès de ceux qui dorment ?

Tu vivais dans la solitude comme dans la mer, et la mer te portait. Malheur à toi, tu veux donc atterrir ? Malheur à toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps ? »

Zarathoustra répondit : « J’aime les hommes.

— Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans la forêt et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes ?

« Maintenant j’aime Dieu ; je n’aime pas les hommes. L’homme est à mes yeux une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme me tuerait. »

Zarathoustra répondit : « Qu’ai-je parlé d’amour ! Je vais faire un don aux hommes.

— Ne leur donne rien, dit le saint. Décharge-les plutôt de quelque chose et aide-les à le porter, rien ne leur vaudra mieux : pourvu que toi aussi, cela te réconforte !

« Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu’une aumône, et attends qu’ils la mandient auprès de toi ! »

— Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. »

Le saint se prit à rire de Zarathoustra et parla ainsi : « Tâche donc de leur faire accepter tes trésors. Ils se méfient des solitaires et ne croient pas que nous venions pour les combler.

« Nos pas à travers les rues ont pour eux un son trop solitaire. Et de même qu’ils s’inquiètent lorsque, la nuit, couchés dans leurs lits, ils entendent marcher un homme, longtemps avant que se lève le soleil, ils se demandent peut-être : « Que cherche ce voleur ? »

« Ne va pas parmi les hommes, reste dans la forêt ! Va plutôt chez les bêtes ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, un ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ? »

— Et que fait le saint dans les bois ? » demanda Zarathoustra.

Le saint répondit : « Je compose des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je ris, je pleure et je grogne : c’est ainsi que je loue Dieu.

« Par des chants, des pleurs, des rires et des grommellements, je rends grâce à Dieu qui est mon Dieu. Mais quel présent nous apportes-tu ? »

Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui dit : « Que pourrais-je vous donner ? Laissez-moi seulement partir en hâte, afin que je ne vous prenne rien ! » Ainsi se séparèrent l’un de l’autre, le vieillard et l’homme, riant tels deux jeunes garçons.

Mais lorsque Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son cœur : « Serait-ce possible ? Ce vieux saint dans sa forêt n’a donc pas encore appris que Dieu est mort ! »

3.

Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville la plus proche des bois, il y trouva une grande foule assemblée sur la place publique : car on avait annoncé qu’un danseur de corde allait se montrer. Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit :

Je vous enseigne le Surhomme. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? Tous les êtres jusqu’à présent ont créé quelque chose qui les dépasse, et vous voulez être le reflux de ce grand flot et retourner à la bête plutôt que de surmonter l’homme ?

Qu’est le singe pour l’homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme aux yeux du Surhomme : un objet de risée ou une honte douloureuse.

Vous avez franchi le chemin qui va du ver jusqu’à l’homme, et à beaucoup d’égards, vous êtes resté ver. Autrefois vous avez été singe et maintenant encore l’homme est plus singe qu’aucun singe.

Le plus sage d’entre vous n’est lui-même qu’une chose disparate et hybride : mi-plante, mi-fantôme. Or, vous ai-je invités à devenir fantôme ou plante ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme !

Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le Surhomme soit le sens de la terre.

Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non.

Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, la terre est fatiguée d’eux : qu’ils s’en aillent donc !

Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème, mais Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs. Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer la terre et d’accorder plus de prix aux entrailles de l’impénétrable qu’au sens de la terre !

Jadis l’âme regardait le corps avec dédain, et rien alors n’était plus haut que ce dédain : elle le voulait maigre, hideux, affamé ! C’est ainsi qu’elle pensait lui échapper, à lui et à la terre !

Oh ! cette âme était elle-même encore maigre, hideuse et affamée : et la cruauté était la volupté de cette âme !

Mais, vous aussi, mes frères, dites-moi : votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? Votre âme n’est-elle pas pauvreté, ordure et pitoyable suffisance ?

En vérité, l’homme est un fleuve sale. Il faut être devenu océan pour pouvoir, sans se souiller, recevoir un fleuve impur. Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet océan où peut s’abîmer votre grand mépris.

Que peut-il vous arriver de plus sublime que l’heure du grand mépris. L’heure où votre bonheur même se change en dégoût, ainsi que votre raison et votre vertu.

L’heure où vous dites : « Qu’importe mon bonheur ! Il est pauvreté, ordure et suffisance. Or, mon bonheur devrait légitimer l’existence elle-même ! »

L’heure où vous dites : « Qu’importe ma raison ? Est-elle avide de savoir, comme le lion de nourriture ? Elle est pauvreté, ordure et pitoyable suffisance ! »

L’heure où vous dites : « Qu’importe ma vertu ! Elle ne m’a pas encore fait délirer. Je suis fatigué de mon bien et de mon mal ! Tout cela n’est que pauvreté, ordure et pitoyable suffisance. »

L’heure où vous dites : « Qu’importe ma justice ! Nulle ardeur ne couve en moi. Or, le juste est pareil à un charbon ardent ! »

L’heure où vous dites : « Qu’importe ma pitié ! La pitié n’est-elle pas la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ? Mais ma pitié n’est pas une crucifixion. »

Avez-vous déjà parlé ainsi ? Avez-vous jamais crié ainsi ? Hélas ! que ne vous ai-je entendus crier ainsi !

Ce ne sont pas vos péchés, c’est votre suffisance qui clame contre le ciel, c’est votre avarice, même dans vos péchés, qui clame contre le ciel !

Où donc est l’éclair qui vous léchera de sa langue ? Où est la folie qu’il faudrait vous inoculer ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet éclair, il est cette folie ! »

Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu’un de la foule s’écria : « Nous avons assez entendu parler du danseur de corde ; faites-nous-le donc voir maintenant ! » Et tout le peuple rit de Zarathoustra. Mais le danseur de corde, qui croyait que l’on avait parlé de lui, se mit à l’ouvrage.

4.

5.

Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut puis il dit à son cœur : « Les voilà qui se mettent à rire : ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche faite pour ces oreilles. Faut-il commencer par leur briser les oreilles pour qu’ils apprennent à entendre avec les yeux ? Faut-il battre des cymbales et clamer comme les prédicateurs de carême ? Ou n’ont-ils foi qu’en les bègues ? Ils ont une chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce qui les rend fiers ? Il le nomme civilisation, c’est ce qui les distingue des chevriers. C’est pourquoi ils n’aiment pas, à propos d’eux, entendre ce mot de « mépris ». Je vais donc parler à leur fierté. Je vais leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : le dernier homme. »

Et Zarathoustra parla ainsi au peuple : « Il est temps que l’homme se propose un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance la plus haute. Son sol maintenant est encore assez riche. Mais cette terre un jour sera pauvre et stérile, et aucun grand arbre ne pourra plus y croître. Hélas ! Le temps approche où l’homme ne lancera plus par-delà l’homme la flèche de son désir, où la corde de son arc ne saura plus vibrer ! Je vous le dis : il faut encore porter en soi le chaos pour être capable d’enfanter une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos. Hélas, le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Hélas ! Le temps est proche du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous le montre le dernier homme. »

« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? »

Ainsi demande le dernier homme, et il cligne de l’œil.

La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, qui amenuise tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

« Nous avons inventé le bonheur » disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.

Ils ont abandonné les contrées où la vie était dure : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur. Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance avec précaution. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes ! Un peu de poison de-ci, de-là : cela procure des rêves agréables. Et beaucoup de poison en dernier lieu, pour mourir agréablement. On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais on a soin que la distraction ne fatigue pas. On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous.

« Autrefois tout le monde était fou » disent les plus fins, et ils clignent de l’œil.

On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : de sorte que l’on n’en finit pas de se moquer. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – de peur de se gâter l’estomac. On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on révère la santé.

« Nous avons inventé le bonheur » disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra, celui qu’on appelle aussi « le prologue » ; car à ce moment l’interrompirent les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, Ô Zarathoustra, s’écrièrent-ils, fais-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhomme ! »

Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Mais Zarathoustra s’attrista et dit à son cœur :

« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche faite pour ces oreilles. Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : voici que je leur parle comme à des chevriers. Sereine est mon âme et claire comme la montagne au matin. Mais ils me croient de sang froid et me prennent pour un farceur aux plaisanteries sinistres. Et voici qu’ils me regardent et qu’ils rient : et tandis qu’ils rient, ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire. »

6.

Mais alors il advint quelque chose qui rendit muettes toutes les bouches et fixes tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s’était mis à l’ouvrage : il était sorti par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule. Comme il se trouvait juste à mi-chemin, la petite porte s’ouvrit encore une fois et un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon, sauta dehors et d’un pas rapide suivit le premier.

« En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant traînard, sournois, visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu là entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais être enfermé; tu barres la route à un meilleur que toi ! »

Et à chaque mot il s’approchait davantage ; mais lorsqu’il ne fut plus qu’à un pas du danseur de corde, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et suspendit tous les regards : le bouffon poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait le passage. Mais le danseur de corde, en voyant la victoire de son rival perdit la tête et la corde ; il jeta son balancier et, plus vite encore, chut dans l’abîme, comme un tourbillon de bras et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient à la mer, quand la tempête s’élève. Tous s’enfuyaient pêle-mêle, à l’endroit surtout où le corps allait s’abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas, et ce fut juste à côté de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais encore vivant. Au bout de quelque temps le blessé reprit conscience et vit Zarathoustra agenouillé auprès de lui : « Que fais-tu là ? Dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me donnerait un croc-en-jambe. Maintenant il me traîne en enfer : veux-tu l’en empêcher ? »

— Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n’existe pas : il n’y a ni diable, ni enfer. Ton âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien ! »

L’homme leva les yeux avec défiance. « Si tu dis vrai, répondit-il ensuite, je ne perds rien en perdant la vie. Je ne suis guère plus qu’une bête qu’on a fait danser avec des coups et de maigres bouchées. »

— Non pas, dit Zarathoustra, tu as fait du danger ton métier il n’y a là rien de méprisable. Voici que ton métier te fait périr : aussi vais-je t’enterrer de mes propres mains. »

Lorsque Zarathoustra eut dit cela, le moribond ne répondit plus; mais il remua la main, comme s’il cherchait la main de Zarathoustra pour le remercier.

7.

8.

Lorsque Zarathoustra eut dit cela à son cœur, il chargea le cadavre sur ses épaules et se mit en route. Il n’avait pas encore fait cent pas qu’un homme se glissa auprès de lui et lui chuchota à l’oreille – et voici ! Celui qui lui parlait était le bouffon de la tour.

« Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a ici trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent, ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; Les fidèles de la vraie croyance te haïssent et ils t’appellent un danger pour la foule. Tu as eu de la chance qu’on se soit moqué de toi, car vraiment tu as eu de la chance de tenir compagnie au chien mort : en t’abaissant ainsi, tu t’es sauvé pour cette fois-ci. Mais va-t’en de cette ville – sinon, demain, vivant, je sauterai par-dessus un mort. »

Après avoir ainsi parlé l’homme disparut ; et Zarathoustra poursuivit son chemin par les rues sombres.

À la porte de la ville les fossoyeurs vinrent à sa rencontre : ils éclairèrent sa figure de leur flambeau, reconnurent Zarathoustra et se moquèrent de lui. « Zarathoustra emporte le chien mort ! Bravo, Zarathoustra s’est fait fossoyeur ! Car nous avons les mains trop propres pour ce gibier. Zarathoustra veut-il donc voler sa pâture au diable ? Bon courage et bon plaisir ! Pourvu que le diable ne soit pas voleur plus habile que Zarathoustra ! – il les volera tous deux, il les dévorera tous deux ! » Et riant entre eux, ils rapprochaient leurs têtes.

Zarathoustra ne prononça pas un mot et passa son chemin. Lorsqu’il eut marché pendant deux heures, le long des bois et des marécages, il avait si longtemps entendu hurler les loups affamés que la faim le poignit lui-même. Aussi s’arrêta-t-il devant une maison isolée, où brûlait une lumière.

« La faim me surprend comme un brigand, dit Zarathoustra. Au milieu des bois et des marécages, ma faim me surprend en pleine nuit. Ma faim a d’étranges caprices. Souvent je ne la sens qu’après le repas, et aujourd’hui elle n’est pas venue de toute la journée : où donc s’est-elle attardée ? »

Ce disant, Zarathoustra frappa à la porte de la maison. Un vieil homme parut ; il portait la lumière et demanda : « Qui vient vers moi et vers mon mauvais sommeil ? »

— Un vivant et un mort, dit Zarathoustra. Donnez-moi à manger et à boire, j’ai oublié de le faire pendant le jour. Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. »

Le vieux se retira, mais il revint aussitôt, et offrit à Zarathoustra du pain et du vin : « C’est une méchante contrée pour ceux qui ont faim, dit-il ; c’est pourquoi j’habite ici. Hommes et bêtes viennent à moi l’ermite. Mais invite aussi ton compagnon à manger et à boire, il est plus las que toi. Zarathoustra répondit : « Mon compagnon est mort, j’aurai peine à l’y décider. »

— Cela m’est égal, dit le vieux en grognant, qui frappe à ma porte doit prendre ce que je lui offre. Mangez et portez-vous bien ! »

Ensuite, Zarathoustra marcha encore pendant deux heures, se fiant à la route et à la clarté des étoiles : car il avait l’habitude des marches nocturnes et il aimait à regarder en face tout ce qui dort. Mais lorsque le matin poignit, Zarathoustra se trouvait dans une forêt profonde et aucun chemin n’était plus visible. Alors il plaça le corps dans un arbre creux, au-dessus de soi – car il voulait le mettre à l’abri des loups – et lui-même se coucha à terre sur la mousse. Et aussitôt il s’endormit, le corps las, mais l’âme sereine.

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