Amy Foster

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Amy Foster
written by Joseph Conrad, translated by Georges Jean-Aubry
in Typhon et autres récits, 1903. Traduction Georges Jean-Aubry (1882-1950)

Kennedy est un médecin de campagne qui habite à Cole-brook sur la côte d’Eastbay. Le terrain qui s’élève brusquement derrière les toits rouges de la petite ville presse la pittoresque rue Haute contre le mur qui la protège de la mer. Au delà de cette digue, s’étend sur plusieurs milles une grève de galets qui forme une grande courbe régulière sur laquelle on distingue la confuse silhouette du village de Brenzett, un clocher dans un bouquet d’arbres : et plus loin encore, la colonne perpendiculaire d’un phare, qui, à cette distance, ne paraît pas plus gros qu’un crayon et qui marque l’endroit où la terre disparaît. Le pays derrière Brenzett est une plaine basse ; mais la baie est bien abritée de la mer, et, de temps à autre, un grand navire affalés ou par gros temps, vient profiter du mouillage qui se trouve à un mille et demi au nord, quand on est, à Brenzett, à la porte de derrière de l’Auberge du Navire. Un moulin à vent délabré qui dresse tout près de là ses ailes brisées au-dessus d’un monticule à peine plus haut qu’un tas de détritus et une tour de vigie accroupie au bord de l’eau, à un demi-mille au sud des cabanes des garde-côtes, sont familiers aux patrons des petits bâtiments. Ce sont les repères réglementaires du fond de mer auquel se fier et qui est indiqué sur les cartes de l’Amirauté par un ovale irrégulier de points qui encadre plusieurs chiffres 6 et porte gravées dans son milieu une petite ancre et l’indication générale : « Vase, coquillages ».

Le sommet du pays surplombe la tour carrée de l’église de Colebrook. La pente qui y mène est verdoyante et sillonnée d’une route blanche. En montant le long de cette route, on découvre une vallée large et peu profonde, une grande déclivité verte de pâturages et de haies qui va se perdre dans la perspective empourprée des lignes contrariées qui ferment la vue.

C’est dans cette vallée qui monte de Brenzett et de Colebrook jusqu’à Darnford, où se tient le marché, à cinq lieues de là, que se trouve la clientèle de mon ami Kennedy. Il a débuté dans la vie comme chirurgien de la Marine et a ensuite été le compagnon d’un fameux explorateur à une époque où il y avait encore, à l’intérieur des continents, des régions inconnues. Des articles sur la faune et la flore lui avaient valu quelque réputation dans les sociétés scientifiques ; mais il avait choisi, par goût, d’être médecin de campagne. Son esprit pénétrant, agissant comme un corrosif, avait, j’imagine, détruit en lui toute ambition. Son intelligence a une tournure scientifique, l’habitude de l’investigation, et elle est animée de cette insatiable curiosité qui vous persuade que chaque mystère renferme une parcelle de vérité générale.

Il y a maintenant bien des années de cela, à mon retour d’un voyage à l’étranger, il m’avait invité à passer quelque temps chez lui. J’acceptai volontiers et comme il ne pouvait négliger ses malades pour me tenir compagnie, je l’accompagnais dans ses tournées de visites, — une dizaine de lieues parfois dans l’après-midi. Je l’attendais sur les routes ; le cheval tendait la bouche vers les branches feuillues, et perché comme je l’étais sur le siège du dog-cart, je pouvais entendre le rire de Kennedy par la porte entr’ouverte de quelque chaumière. Son gros rire cordial eut convenu à un homme deux fois grand comme lui ; son allure était vive, son visage bronzé et ses deux yeux gris profondément attentifs. II avait l’art d’amener les gens à s’ouvrir à lui et une inépuisable patience pour écouter leurs histoires.

Un jour, comme nous venions de traverser un gros village et que nous nous engagions dans une route encaissée j’aperçus à notre main droite une chaumière basse et noire avec des carreaux en losanges, une vigne vierge sur le mur du fond, un toit fait de tuiles de bois et des roses qui grimpaient au treillage délabré du petit porche. Kennedy mit son cheval au pas. Une femme, en plein soleil, était en train d’étendre une couverture ruisselante sur une corde entre deux pommiers. Et tandis que l’alezan à queue courte et à long cou, essayant d’allonger la tête, secouait la main gauche revêtue d’un gros gant en peau de chien, le docteur cria par-dessus la haie : « Comment va le petit, Amy ? »

J’eus le temps de voir le visage stupide de la femme, un visage coloré, non pas comme si elle s’était mise à rougir, mais comme si on avait frappé vigoureusement ses joues plates, et j’aperçus sa forme ramassée, ses cheveux bruns clairsemés, ramenés en un petit chignon derrière la tête. Elle avait l’air très jeune. Elle reprit distinctement haleine, et d’une voix basse et timide répondit : — Il va bien, je vous remercie.

Nous nous remîmes au trot.

— Une de vos jeunes clientes ! lui dis-je ; — et le docteur, fouettant distraitement le cheval, murmura :

— Son mari était un de mes clients.

— Elle a l’air plutôt stupide, — fis-je nonchalamment :

— Précisément, — reprit Kennedy. C’est une fille extrêmement passive. Il n’y à qu’à regarder les mains rouges qui pendent au bout de ces bras courts, le regard lent de ces yeux bruns proéminents, pour deviner l’inertie de son esprit, — une inertie capable, semble-t-il, de la mettre à jamais à l’abri des surprises de l’imagination. Et pourtant, qui de nous en est à couvert ? En tout cas, telle que vous la voyez, elle a eu assez d’imagination pour devenir amoureuse. C’est la fille d’un certain Isaac Foster, qui, de petit fermier, est devenu simple berger ; ses malheurs ont commencé avec l’enlèvement de la cuisinière de son père, un éleveur apoplectique, veuf et fort à son aise, qui, de colère, a rayé son nom de son testament et qu’on a même entendu proférer des menaces de mort contre son fils. Mais cette vieille histoire, assez scandaleuse pour servir de thème à une tragédie grecque, est née de la similitude de leurs natures. Il y a d’autres tragédies, moins scandaleuses et d’une violence plus subtile, qui prennent naissance dans d’inconciliables différences et cette peur de l’incompréhensible qui est suspendue au-dessus de toutes nos têtes, au-dessus de toutes nos têtes…

L’alezan fatigué se remit au pas : et le bord du soleil, tout rouge dans un ciel sans nuage, vint toucher familièrement le faîte uni d’une pente labourée qui s’étendait le long de la route. L’étendue brune et uniforme de ce champ hersé brillait d’une teinte rose, comme si les mottes poudreuses laissaient perler en gouttes de sang l’effort d’innombrables laboureurs. Surgie de l’extrémité d’un taillis, une charrette attelée de deux chevaux roulait doucement sur la ligne du faîte. Bien au-dessus de nos têtes, le long du ciel, elle se détachait sur le soleil rouge, et, énorme et triomphale, elle avait l’air d’un char de géants traîné d’un pas lent par deux coursiers aux proportions légendaires. La pesante silhouette de l’homme qui, près du cheval de tête, avançait péniblement, se dessinait sur ce fond d’infini avec une gaucherie héroïque. L’extrémité de son fouet tremblait très haut dans le bleu du ciel. Kennedy parlait.

— C’est l’aînée d’une nombreuse famille. A l’âge de quinze ans on l’a mise en service à la ferme de New Barns. Je soignais Mrs. Smith, la femme du fermier, et c’est là que j’ai vu cette fille pour la première fois. Mrs. Smith, une personne distinguée à nez pointu, lui faisait mettre une robe noire l’après-midi. Je ne sais absolument pas ce qui me fit remarquer cette fille. Il y a des visages qui attirent votre attention par l’absence totale de tout signe distinctif dans leur aspect général ; comme, en marchant dans le brouillard, on regarde attentivement une forme vague qui peut n’être, somme toute, ni moins ni plus curieuse et étrange qu’un poteau indicateur. La seule particularité qui me frappa chez elle, ce fut une légère hésitation dans sa parole, une sorte de bégaiement préliminaire qui disparaissait dès le premier mot. Quand on lui parlait brusquement, elle perdait facilement la tête immédiatement ; mais elle avait un excellent cœur. On ne l’avait jamais entendue manifester la moindre antipathie pour qui que ce fût et elle se montrait bonne envers tous les êtres vivants. Elle était dévouée à Mrs. Smith, à M. Smith, à leurs chiens, leurs chats, leurs canaris ; quant au perroquet gris de Mrs. Smith, ses particularités exerçaient sur elle une véritable fascination. Toutefois quand cet oiseau singulier, attaqué par le chat, se mit à crier au secours avec des accents humains, elle s’enfuit dans la cour en se bouchant les oreilles et n’empêcha aucunement le crime. Ce fut, pour Mrs. Smith une nouvelle preuve de sa stupidité ; d’un autre côté, son absence de charme, étant donné la frivolité bien connue de M. Smith, était une grande recommandation. Ses yeux de myope étaient noyés de pitié à la vue d’une malheureuse souris prise au piège, et des gamins l’avaient aperçue, une fois, à genoux dans l’herbe mouillée, qui secourait un crapaud. S’il est vrai, comme l’a dit un Allemand, qu’il n’y a pas de pensée sans phosphore, il est encore plus vrai qu’il n’y a pas de bonté de cœur sans une certaine imagination. Elle en avait. Elle en avait même plus qu’il n’est nécessaire pour comprendre la souffrance et éprouver de la pitié. Elle devint amoureuse dans des circonstances qui ne laissent aucun doute à cet égard ; car il faut de l’imagination pour se former une idée quelconque de la beauté, et il en faut encore davantage pour découvrir son idéal sous une forme inaccoutumée.

— Comment cette aptitude lui est-elle venue ? Comment trouva-t-elle un aliment ? C’est là un impénétrable mystère. Elle est née dans le village et n’était jamais allée plus loin que Colebrook ou peut-être que Darnford. Elle a vécu quatre ans chez les Smith. New Barns est une ferme isolée, à environ une demi-lieue de la route, et il lui suffisait de voir, jour après jour, les mêmes champs, les mêmes pentes, les mêmes montées, les arbres et les haies, les visages des quatre hommes de la ferme, toujours les mêmes, — jour après jour, mois après mois, année après année. Elle ne manifestait jamais le moindre désir de faire la conversation ; autant qu’il me semblait, elle ne savait pas sourire. Quelquefois, par un bel après-midi de dimanche, elle mettait sa meilleure robe, une paire de gros souliers, se coiffait d’un grand chapeau gris garni d’une plume noire (je l’ai vue dans cet attirail), prenait un parasol d’une minceur absurde, escaladait deux barrières, traversait trois champs et suivait 200 mètres de route, — jamais plus. C’était là que se trouvait la chaumière de Poster. Elle aidait sa mère à-servir le thé aux plus jeunes enfants, lavait la vaisselle, embrassait les petits et rentrait à la ferme. C’était tout. Tout le repos qu’elle prenait, tout le changement, toute la distraction. Elle semblait ne rien souhaiter de plus. Et c’est alors qu’elle est devenue amoureuse. Elle est devenue amoureuse silencieusement, obstinément, — peut-être désespérément. C’est venu lentement, mais une fois éveillé, ce sentiment a agi sur elle comme un charme puissant ; c’a été l’Amour comme l’entendaient les anciens ; une impulsion irrésistible et fatale, — une possession ! Oui, elle avait en elle de quoi être hantée et possédée par un visage, par une présence, fatalement, comme si c’avait été une païenne éprise de belles formes sous un ciel riant, — et de quoi s’éveiller un beau jour de cet oubli de soi, de cet enchantement, de ce transport, sous le coup d’une peur semblable à l’inexplicable terreur d’une brute…

Le soleil déjà bas vers l’ouest donnait à l’étendue des pâturages encadrés dans l’escarpement du terrain un aspect de sombre splendeur. Un sentiment de tristesse pénétrante, semblable à celui que fait naître une musique grave, se dégageait du silence des champs. Les gens que nous croisions passaient lentement, sans un sourire, le regard baissé, comme si la mélancolie d’une terre accablée alourdissait leurs pas, courbait leurs épaules, abattait leurs regards.

— Oui, — répondit le docteur à la remarque que je lui en fis — c’est à croire que la terre est maudite, puisque de tous ses enfants, ceux qui lui sont attachés de plus près sont aussi gauches d’allure et aussi pesants que si leurs cœurs mêmes étaient chargés de chaînes. Mais ici même, sur cette route, vous auriez pu voir, parmi ces gens à la démarche lourde, un être svelte, souple, aux longs membres, droit comme un if, avec l’air dégagé de quelqu’un qui porte en lui un cœur léger. Peut-être n’était-ce que l’effet du contraste, mais quand il dépassait un de ces paysans, il me semblait que la plante de ses pieds ne touchait même pas la poussière de la route. II bondissait par-dessus les barrières, gravissait ces pentes d’un pas long et élastique qui le faisait reconnaître de très loin, et ses yeux étaient noirs et brillants. Il était si différent des gens de par ici, qu’avec ses mouvements aisés, son regard doux et un peu étonné, son teint olivâtre et sa démarche gracieuse, il me faisait l’effet, l’impression d’une créature des bois. Il venait de là.

Le docteur me désigna le lointain du bout de son fouet, et du haut de la descente, par-dessus le faîte des arbres d’un parc en bordure de la route, j’aperçus la surface unie de la mer, bien au-dessous de nous, comme un immense plancher ornementé de bandes sombres, d’immobiles traînées lumineuses, et qui se terminait par une bande d’eau vitreuse au bas du ciel. La légère tache de fumée que faisait un vapeur invisible se dissipait sur la clarté de l’horizon comme la buée d’un souffle sur un miroir ; près du rivage, les voiles blanches d’un caboteur, qui semblèrent se dégager lentement d’entre les branches, s’éloignèrent du feuillage des arbres.

— Naufragé dans la baie ? — lui dis-je.

— Oui ; c’était un naufragé. Un pauvre émigrant d’Europe Centrale parti pour l’Amérique et qu’une tempête jeta sur cette côte. Et pour lui, qui ne savait rien du monde, l’Angleterre était un pays inconnu. Il lui fallut quelque temps avant même que d’en apprendre le nom ; et je crois bien qu’il devait s’attendre à trouver ici des bêtes fauves et des sauvages, lorsque, grimpant dans l’obscurité par-dessus la digue, il roula de l’autre côté dans un fossé, où c’est miracle qu’il ne se soit pas noyé non plus. Mais il se débattit instinctivement comme un animal pris dans un filet, et cette lutte désespérée le jeta dans un champ. Il devait être, d’ailleurs, d’une fibre plus résistante qu’il n’en avait l’air pour avoir pu supporter sans y laisser la vie de tels chocs, d’aussi violents efforts, une pareille peur. Plus tard, dans son anglais approximatif qui ressemblait singulièrement à celui d’un tout jeune enfant, il m’a raconté lui-même qu’il s’était confié à Dieu, pensant qu’il n’était déjà plus de ce monde. Et en vérité, — ajouta-t-il, comment aurais-je pu savoir à quoi m’en tenir ? Il avait avancé à quatre pattes en luttant contre la pluie et le vent et avait en fin de compte donné dans un troupeau de moutons qui se pressait à l’abri d’une haie. Ces bêtes s’étaient dispersées dans toutes les directions en bêlant dans l’obscurité, et il avait accueilli avec plaisir le premier bruit familier qu’il entendait sur ce rivage. Il devait être à peu près deux heures du matin. Et c’est tout ce que nous savons de la façon dont il débarqua ici, encore qu’il n’y soit pas arrivé tout à fait à l’improviste. Seulement ses hideux compagnons ne Commencèrent à venir à la côte que bien plus tard dans la journée…

Le docteur ramena les rênes, fit claquer sa langue ; nous descendîmes au trot la colline : puis, prenant presque aussitôt un tournant brusque, nous fîmes résonner un moment le pavé de la rue Haute et nous arrivâmes.

Tard dans la soirée, Kennedy, rompant l’humeur taciturne qui s’était emparée de lui, reprit le fil de son histoire. Tout en tirant sur sa pipe, il arpentait la longue pièce. Une lampe portative concentrait toute sa lumière sur les papiers posés sur le bureau : et assis près de la fenêtre ouverte, je voyais, après cette journée brûlante et sans brise, la froide splendeur d’une mer embrumée s’étendre immobile sous la lune. Pas le moindre murmure, le moindre clapotis, le moindre bruit de galet, le moindre bruit de pas, le moindre soupir ne venaient de la terre en contre-bas, — pas le moindre signe de vie, si ce n’est le parfum d’un jasmin grimpant ; et la voix de Kennedy qui parlait derrière moi passait par la large fenêtre pour aller se perdreau dehors dans cette immobilité magnifique et glacée.

«… Les récits de naufrages d’autrefois nous rapportent bien des souffrances. Souvent les naufragés n’ont échappé à la noyade que pour mourir misérablement d’inanition sur une côte déserte ; d’autres ont connu une mort violente ou l’esclavage, après des années d’une existence précaire au milieu de gens pour qui ils étaient un objet de soupçon, de répulsion ou de crainte. Nous avons lu de ces choses et elles étaient lamentables. C’est un rude coup pour un homme, en effet, que de se trouver complètement étranger, perdu, abandonné, incompréhensible, et tombé d’on ne sait où, dans quelque coin obscur du monde. Pourtant, parmi tous les aventuriers naufragés dans des endroits perdus de cette terre, il n’y en a pas, me semble-t-il, qui ait jamais connu un sort aussi simplement tragique que l’homme dont je vous parle, le plus innocent des aventuriers que la mer ait jamais jetés dans le sein de cette baie, presque en vue de cette fenêtre où nous sommes.

» Il ne savait pas le nom de son navire. En fait, nous découvrîmes par la suite qu’il ne savait même pas que les navires eussent des noms, — « comme des Chrétiens », — et lorsqu’un jour, du haut de la colline de Talfourd, il aperçut devant lui l’étendue de la mer, son regard erra au loin, avec une expression de surprise sauvage, comme s’il n’eût rien vu de pareil auparavant. Et c’était probablement le cas. Autant que je pus le comprendre, il avait été embarqué pêle-mêle avec un grand nombre de compagnons de voyage, à bord d’un navire d’émigrants, à l’embouchure de l’Elbe, trop ahuri pour remarquer ce qui se passait autour de lui, trop fatigué pour voir quoi que ce soit, trop las pour s’en soucier même. On les avait conduits en bas dans l’entrepont et ils y furent enfermés dès le départ. C’était une maison basse, en bois, disait-il, — avec des solives de bois également, comme les maisons de son pays, mais on y descendait par une échelle. C’était très grand, très froid, humide et sombre, avec des espèces de boîtes en bois où on dormait les uns au-dessus des autres, et cela se balançait tout le temps de tous les côtés à la fois. Il s’était glissé dans une de ces boîtes et s’y était étendu tout habillé dans les vêtements avec lesquels il était parti de chez lui bien des jours auparavant, et en gardant près de lui son baluchon et son bâton. Des gens gémissaient, des enfants criaient, de l’eau ruisselait, les lumières s’éteignirent, les murs craquaient et tout était secoué si violemment que dans chaque petite boîte on n’osait même pas soulever la tête. Il avait perdu son seul compagnon (un jeune homme de la même vallée, à ce qu’il disait), et tout le temps on entendait au dehors un grand bruit de vent et des coups violents. Il s’était senti malade au point de n’avoir même pas pu faire sa prière. Et puis, on ne savait pas si c’était le soir ou le matin. Il semblait qu’il faisait toujours nuit dans cet endroit.

» Avant cela, il avait voyagé longtemps, longtemps sur le chemin de fer. Il avait regardé par la fenêtre, qui avait une vitre merveilleusement claire, et les arbres, les maisons, les champs et les longues routes semblaient voler autour de lui au point de lui tourner la tête. Il me donna à entendre qu’il avait vu sur son passage une multitude innombrable de gens, — des nations entières, — et tous habillés dans des vêtements comme en portent les gens riches. Une fois on l’avait fait descendre de la voiture, et il avait dormi toute une nuit sur un banc dans une maison de briques, avec son baluchon sous la tête ; et une autre fois, il était resté pendant des heures assis sur des dalles, à sommeiller, le menton sur les genoux et son ballot entre les pieds. Il y avait un toit au-dessus de lui, qui avait l’air d’être en verre et qui était si haut que le sapin le plus élevé qu’il eût jamais vu dans la montagne aurait pu pousser dessous. Des machines à vapeur entraient à un bout et sortaient par l’autre. Des gens grouillaient, plus nombreux qu’on ne peut en voir les jours de fête autour de la Sainte-Image, dans la cour du couvent des Carmélites, en bas dans la plaine, où, avant son départ, il avait, dans la carriole, conduit sa mère, une vieille femme pieuse qui avait voulu faire des prières et un vœu pour qu’il arrivât à bon port. Il ne pouvait me donner une idée de l’endroit, combien c’était haut et grand, et plein de bruit, de fumée et d’obscurité et de cliquetis de fer, mais quelqu’un lui avait dit que c’était Berlin. Alors on avait sonné une cloche, et une autre machine à vapeur était venue, et il était reparti en voiture à travers un pays qu’il était las de regarder, tant il était plat, sans la moindre colline nulle part. Il avait encore passé une nuit enfermé dans un bâtiment qui ressemblait à une bonne étable, avec une litière de paille par terre, surveillant son baluchon parmi des gens dont aucun ne comprenait ce qu’il disait. Le matin, on les avait tous conduits sur le bord en pierre d’une rivière extrêmement large et limoneuse, et qui ne coulait pas entre des collines, mais entre des maisons qui avaient l’air immenses. Il y avait une machine à vapeur qui allait sur l’eau, et ils y étaient tous entassés, seulement il y avait alors avec eux beaucoup de femmes et d’enfants qui faisaient énormément de bruit. Il tombait une pluie froide, le vent lui soufflait dans la figure ; il était trempé et il claquait des dents. Lui et le jeune homme de la même vallée s’étaient pris par la main.

» Ils pensaient qu’ils allaient directement ainsi en Amérique, mais tout à coup la machine à vapeur avait cogné contre le flanc d’une chose qui ressemblait à une grande maison sur l’eau. Les murs en étaient unis et noirs, et on voyait, poussant sur le toit, des arbres dénudés qui avaient la forme de croix et qui étaient très hauts. C’est l’effet que cela lui fit alors, car il n’avait jusque-là jamais vu de navire. C’était celui qui devait faire toute la route jusqu’en Amérique. Des voix criaient, tout le monde se balançait ; il y avait une échelle qui montait et descendait. Il grimpa sur les mains et les genoux, avec une peur terrible de tomber dans l’eau qui clapotait au-dessous de lui. Il se trouva séparé de son compagnon, et quand il descendit au fond de ce navire, il sentit tout à coup son cœur se fondre.

» Ce fut alors aussi, comme il me le raconta, qu’il perdit de vue à tout jamais un de ces hommes qui, l’été précédent, avaient parcouru tous les villages au pied des collines de son pays. Ils arrivaient les jours de marché dans une charrette de paysan et organisaient un bureau dans une auberge ou dans la maison d’un juif. Ils étaient trois ; l’un d’entre eux avait une grande barbe et un air vénérable, et ils portaient des cols rouges et des galons d’or sur leurs manches, comme des fonctionnaires du gouvernement. Ils s’asseyaient d’un air digne derrière une longue table ; et, dans la pièce voisine, pour que les gens ne pussent entendre, ils avaient une drôle de machine télégraphique avec laquelle 1s pouvaient parler à l’Empereur d’Amérique. Les pères restaient près de la porte ; mais les jeunes gens des montagnes entouraient la table en posant quantité de questions, car il y avait de l’ouvrage à prendre toute l’année à trois dollars par jour en Amérique, et pas de service militaire à faire.

» Mais le Kaiser américain ne prenait pas tout le monde. Ah ! non. Il avait eu lui-même bien du mal à se faire accepter, et l’homme vénérable en uniforme avait dû sortir plusieurs fois de la pièce pour faire marcher le télégraphe à son sujet. Le Kaiser américain l’avait engagé à la fin à trois dollars, parce qu’il était jeune et fort. Pourtant beaucoup de jeunes gens très capables y avaient renoncé, effrayés par la grande distance ; en outre on ne pouvait prendre que ceux qui avaient de l’argent. Il y en avait qui avaient vendu leurs chaumières et leurs terres, parce que cela coûtait très cher d’aller en Amérique ; mais une fois là, vous aviez trois dollars par jour, et si vous étiez malin, vous pouviez trouver des endroits où l’on ramassait de l’or véritable par terre. La maison de son père devenait très petite. Deux de ses frères étaient mariés et avaient des enfants. Il avait promis d’envoyer d’Amérique de l’argent chez lui par la poste, deux fois par an. Son père avait vendu à un aubergiste juif une vieille vache, deux poneys couleur pie qui provenaient de son propre élevage et un pâturage sur la pente ensoleillée d’un col planté de sapins, afin de payer les gens du bateau qui vous emmenait en Amérique pour devenir riche en peu de temps. » Ce devait être au fond un véritable aventurier, car combien des plus grandes entreprises de conquête de la terre ont eu comme point de départ la simple vente de la vache paternelle pour le mirage lointain d’un peu d’or ! Je vous ai rapporté plus ou moins à ma façon ce que j’ai appris par fragments au cours des deux ou trois années, pendant lesquelles j’ai rarement manqué l’occasion d’avoir un entretien amical avec lui. Tandis que ses yeux noirs jetaient des regards vifs et que ses dents blanches étincelaient, il me fit le récit de son aventure, d’abord dans une sorte de vagissement anxieux, puis, à mesure qu’il eut appris la langue, avec plus de facilité, mais toujours avec cette intonation chantante, à la fois douce et vibrante, qui donnait au son des mots anglais les plus familiers un accent étrangement pénétrant, comme si ç’avaient été les mots d’une langue d’outre-monde. Et il revenait toujours, avec de grands hochements de tête, sur la terrible impression qu’il avait eue en sentant son cœur se fondre au moment où il avait mis le pied à bord de ce bateau. Ensuite c’avait été pour lui, à ce qu’il semblait, une période de complète ignorance, en ce qui concernait les faits, en tout cas. Il avait dû sans doute avoir terriblement le mal de mer et être abominablement malheureux, — ce doux et passionné aventurier, — séparé ainsi de tout ce qu’il connaissait et, étendu sur sa couchette d’émigrant, à sentir amèrement sa complète solitude ; car il avait une nature extrêmement sensible. Ce que nous savons ensuite de certain à son sujet, c’est qu’il s’était caché dans l’enclos à cochons de Hammond, en bordure de la route qui mène à Norton, à deux lieues environ de la mer, à vol d’oiseau. De ces aventures-là, il n’aimait pas à parler ; elles semblaient lui avoir imprimé dans l’âme une sorte d’étonnement et d’indignation. Par les rumeurs du voisinage, qui se prolongèrent bien des jours après son arrivée, nous apprîmes que les pêcheurs de West Colebrook avaient été réveillés et effrayés d’entendre frapper des coups violents dans les murs de bois de leurs cabanes et une voix qui criait dans la nuit d’un ton perçant des mots étranges. Quelques-uns d’entre eux s’étaient levés ; mais, sans doute, il s’était enfui, pris d’une peur soudaine, en les entendant s’interpeller avec colère dans l’obscurité. Une sorte de frénésie avait dû l’aider à grimper la côte raide de Norton. C’est lui, sans aucun doute, que le voiturier de Brenzett avait vu de bonne Heure le lendemain matin, étendu (évanoui à ce que je pense) dans l’herbe sur le bas-côté de la route ; le voiturier était même descendu pour regarder de plus près, mais s’était éloigné, intimidé par la complète immobilité et l’aspect étrange de ce vagabond qui dormait si tranquillement sous l’averse. Un peu plus tard dans la journée, des enfants étaient entrés en courant dans l’école de Norton, si terrifiés que la maîtresse d’école était sortie pour parler avec indignation à « un affreux homme » qui passait sur la route. Il s’était éloigné, en hochant la tête, avait fait quelques pas, puis soudain s’était mis à courir avec une extraordinaire rapidité. Le conducteur de la voiture de Bradley, le laitier, ne cacha pas qu’il avait envoyé un coup de fouet à une sorte de bohémien hirsute, qui, surgissant à un tournant de la route près de Vents, s’était jeté sur la bride de son poney. Et il lui en avait envoyé un bon coup, en pleine figure, disait-il, qui l’avait jeté.dans la boue plus vite qu’il n’en était sorti ; mais il n’avait pas pu arrêter son poney avant une demi-lieue de là. Dans les efforts désespérés qu’il faisait pour qu’on le secourût et dans son besoin de parler à quelqu’un, il est probable que le pauvre diable avait essayé d’arrêter la charrette. Trois gamins avouèrent aussi par la suite avoir lancé des pierres à un drôle de vagabond qui se traînait, trempé et tout couvert de boue, et complètement ivre à ce qu’il semblait, dans le chemin creux près des fours à chaux. Tout cela fit, pendant des jours, l’objet des conversations de trois villages ; mais nous avons l’incontestable témoignage de Mrs. Finn (la femme du charretier de Smith), qui déclara l’avoir vu escalader le mur bas de l’enclos à cochons d’Hammond et se diriger sur elle, en marmottant des mots avec une voix à vous faire mourir de frayeur. Comme elle avait le bébé dans sa voiture, Mrs. Finn lui avait crié de s’éloigner, mais en le voyant persister à se rapprocher d’elle, elle lui avait courageusement donné un coup de son ombrelle sut la tête, et sans se retourner une seule fois, elle avait couru comme le vent, tout en poussant la voiture d’enfant, jusqu’à la première maison du village. Là, elle s’était arrêtée, à bout de souffle, et avait parlé au vieux Lewis, qui cassait un tas de cailloux ; et le vieux, ôtant ses immenses lunettes de fil de fer, s’était dressé sur ses jambes branlantes pour regarder dans la direction qu’elle lui indiquait. Tous ses deux ils avaient suivi des yeux la silhouette de l’homme qui courait à travers champs ; ils l’avaient vu tomber, se relever et se remettre à courir en chancelant et en levant ses longs bras au-dessus de sa tête, dans la direction de la ferme de New Barns.A partir de ce moment on le voit nettement aux prises avec son obscure et touchante destinée. Ce qui lui advint ensuite ne peut plus faire de doute pour personne. Tout désormais est certain ; la terreur folle de Mrs. Smith ; la conviction où se buta Amy Foster, en dépit de la crise nerveuse de l’autre, que l’homme « n’avait aucune mauvaise intention » ; la fureur de Smith (de retour du marché de Darnford) en trouvant le chien qui aboyait avec fureur, la porte de derrière fermée à clef, et sa femme en proie à une attaque de nerfs ; et tout cela pour un malheureux vagabond qui, paraît-il, se cachait dans sa cour à foin. Ma parole ! il allait lui apprendre à effrayer des femmes !

» Smith est connu pour sa nature violente, mais la vue d’un individu indéfinissable et boueux, assis les jambes croisées sur un "tas de paille et qui se balançait comme un ours en cage, le fit s’arrêter. Le vagabond s’était alors levé devant lui silencieusement ; ce n’était qu’un tas de boue des pieds à la tête. Smith, seul au milieu de ses meules de foin, devant cette apparition, dans ce crépuscule d’un soir d’orage, tandis que le chien continuait à hurler furieusement, éprouva la terreur d’une inexplicable étrangeté. Mais quand cet individu, écartant de ses mains noires les longues mèches collées qui lui tombaient devant la figure, comme on écarte les deux côtés d’un rideau, l’avait regardé de ses yeux noirs et blancs, étincelants et sauvages, l’étrangeté de cette singulière rencontre l’avait fait trébucher. Il avait avoué depuis (car l’histoire fut pendant des années un légitime sujet de conversation) qu’il avait fait plus d’un pas en arrière. Un flot soudain de paroles rapides et dénuées de sens l’avait alors immédiatement convaincu qu’il avait affaire à un fou échappé d’un asile. En fait, cette impression ne s’était jamais dissipée. Au fond, Smith n’avait jamais, jusqu’aujourd’hui, abandonné l’intime conviction que l’homme était fou. Comme l’individu approchait, bredouillant de la façon la plus décousue, Smith (sans pouvoir comprendre qu’on l’appelait « gracieux seigneur » et qu’on l’adjurait au nom du ciel d’accorder un gîte et de quoi manger) s’était mis à lui parler doucement, mais d’un ton ferme, tout en battant en retraite vers l’autre cour. A la fin, choisissant son moment, il s’était jeté brusquement sur lui et l’avait envoyé la tête la première dans le hangar à bois et en avait immédiatement tiré le verrou. Il s’était alors essuyé le front, quoique la journée fût assez fraîche. Il avait rempli son devoir envers ses semblables en enfermant un fou errant à l’aventure et probablement dangereux. Smith n’est pas le moins du monde un méchant homme, mais il n’avait en tête que cette idée d’un fou. Il n’avait pas assez d’imagination pour se demander si l’homme ne mourait pas de faim et de froid. En attendant, le fou fit d’abord un grand vacarme dans le hangar. Mrs. Smith était en larmes en haut, et s’était enfermée à clef dans sa chambre ; mais Amy Foster sanglotait de façon pitoyable près de la porte de la cuisine en murmurant:« Non ! Non ! » Smith eut certainement fort à faire ce soir-là avec toute cette agitation, et cette voix de fou qu’on entendait crier obstinément à travers la porte ne faisait qu’ajouter encore à son irritation. Il ne pouvait évidemment pas établir de relation entre ce fou et le naufrage d’un navire dans Eastbay, dont on avait parlé sur la place du marché de Darnford. J’avoue que l’homme enfermé ne fut pas loin de devenir véritablement fou cette nuit-là. Avant que son agitation eût pris fin et qu’il eût perdu connaissance, il s’était jeté de côté et d’autre avec violence dans l’obscurité, en roulant sur de vieux sacs et en se mordant les poings de rage, de froid, de faim, de surprise et de désespoir.

» C’était un montagnard de la chaîne orientale des Carpathes, et le navire coulé la nuit précédente dans Eastbay était la Herzogin Sophia Dorothea de Hambourg, de triste mémoire.

» Quelques mois plus tard, on pouvait lire dans les journaux des articles à propos de la prétendue « Agence d’Émigration », qui avait exercé son activité parmi les paysans slaves des provinces les plus reculées d’Autriche. L’objet de ces canailles était de mettre la main sur les biens de pauvres gens ignorants, de mèche avec des usuriers locaux. Ils exportaient leurs victimes principalement par Hambourg. Quant au navire, je l’avais observé par cette même fenêtre, qui entrait au plus près sous une voilure réduite dans la baie, par un après-midi sombre et menaçant. Il vint mouiller, correctement d’après la carte, devant le poste des garde-côtes de Brenzett. Je me rappelle avoir regardé de nouveau, avant la tombée de la nuit, la silhouette de sa mâture, qui, sur un fond de nuages déchiquetés et couleur d’ardoise, se détachait en noir comme un autre clocher plus effilé, à gauche de la tour de l’église de Brenzett. Dans la soirée le vent s’éleva. À minuit je pouvais entendre de mon lit les rafales terribles et le bruit d’un déluge.

» À peu près à ce moment, les garde-côtes crurent voir les feux d’un vapeur sur les fonds de mouillage. Un moment après ils avaient disparu ; mais il est évident qu’un bâtiment quelconque avait essayé de se mettre à l’abri dans la baie par cette terrible nuit bouchée, avait donné dans le navire allemand par le travers (un trou, comme me le dit par la suite un des scaphandriers, par lequel aurait pu passer un chaland de la Tamise) et avait disparu avec ou sans avaries, qui le dira ? mais il avait disparu, invisible, mystérieux, fatal, pour aller se perdre corps et biens on ne sait où. On n’en entendit jamais parler, et pourtant le haro qui s’éleva à ce sujet dans le monde entier serait certainement arrivé jusqu’à lui s’il avait été quelque part à la surface des eaux.

» Une destruction totale et sans le moindre indice, et le silence furtif d’un crime bien exécuté caractérisent ce désastre meurtrier, qui, comme vous vous en souvenez, eut son heure de triste célébrité. Le vent qu’il faisait eût empêché les cris les plus violents de parvenir jusqu’au rivage ; on n’avait évidemment pas eu le temps de faire des signaux de détresse.

Ce fut la mort sans phrases. Le navire de Hambourg, se remplissant tout à coup, avait chaviré en coulant, et au lever du jour, on ne voyait pas même un bout d’agrès sur l’eau. On s’aperçut, bien entendu, de sa disparition, et les garde-côtes supposèrent d’abord qu’il avait chassé sur son ancre ou rompu ses amarres pendant la nuit et qu’il avait été emmené vers la haute mer. Au retour de la marée, l’épave dut changer légèrement de place et lâcha quelques-uns des cadavres, car un enfant, — un petit enfant blond en robe rouge, — vint s’échouer en face de la tour de vigie. Dans l’après-midi on pouvait voir sur une lieue de grève des silhouettes noires aux jambes nues qui allaient et venaient dans l’écume jaillissante, et l’on transporta des hommes aux visages rudes, des femmes à figures sévères, des enfants à cheveux blonds pour la plupart, raides et ruisselants, sur des brancards, sur des claies, sur des échelles, en une longue procession qui passa devant la porte de l’Auberge du Navire, et on déposa les corps sur un rang, le long du mur au nord de l’église de Brenzett. » Officiellement le corps de la petite fille en rouge est la première épave de ce navire. Mais j’ai des clients parmi la population maritime de West Colebrook et, officieusement, j’appris que de très bonne heure ce matin-là, deux frères qui descendaient tirer du galet sur la plage découvrirent, à une bonne distance de Brenzett, assez loin sur le rivage, une cage à poules du type habituel aux navires et qui contenait onze canards noyés. Leur famille avait mangé les volatiles ; quant à la cage, on en avait fait du bois à brûler avec une hachette. Il est possible qu’un homme (en supposant qu’il se trouvât sur le pont au moment de l’accident) ait réussi à flotter jusqu’à terre sur cette cage à poules. C’est possible. Je reconnais que c’est improbable, mais l’homme était là, — et pendant des jours, que dis-je ? des semaines, il ne vint à aucun de nous l’idée que nous avions parmi nous l’unique survivant de ce désastre. Quant à l’homme, même après qu’il eut appris à se faire comprendre, il ne put nous dire grand’chose. Il se rappelait s’être senti un peu mieux (après que le navire eût mouillé, probablement) et l’obscurité, le vent et la pluie lui avaient coupé le souffle. Il semble donc bien qu’il a dû être sur le pont à un moment donné, cette nuit-là. Mais il ne faut pas oublier qu’il était complètement désorienté, qu’il avait eu le mal de mer et avait été brinquebalé en bas pendant quatre jours, qu’il n’avait aucune notion d’un navire ni de la mer et ne pouvait donc avoir aucune idée précise de ce qui lui arrivait. La pluie, le vent, l’obscurité, il savait ce que c’était ; il comprit le bêlement des moutons et il se rappelait la souffrance de son abandon et de sa misère, son étonnement désolé en voyant qu’on ne s’en rendait pas compte, son désespoir en trouvant tous les hommes en colère et toutes les femmes furieuses. Il les avait abordés comme un mendiant, c’est vrai, disait-il; mais, dans son pays, même si on ne leur donnait rien, on parlait doucement aux mendiants. On n’apprenait pas aux enfants, dans son pays, à jeter des pierres à ceux qui demandaient de la compassion. La stratégie de Smith l’avait complètement accablé. Le hangar à bois offrait l’épouvantable aspect d’un donjon. Qu’allait-on faire de lui ?… Qu’on ne s’étonne donc pas si Amy Foster apparut à ses yeux avec l’auréole d’un ange de lumière. Cette fille n’avait pu fermer l’œil de la nuit en pensant à ce malheureux, et dès l’aube, avant même que les Smith fussent levés, elle avait traversé furtivement la cour de derrière. Ayant entr’ouvert la porte du hangar à bois, elle y avait jeté un coup d’œil et avait tendu à l’homme une miche de pain blanc, — du pain comme les riches en mangent dans mon pays, comme il disait.

» À cette vue, il s’était levé lentement d’un amas de détritus, raide, affamé, tremblant, misérable et inquiet : « Pouvez-vous manger cela ? » avait-elle demandé de sa voix douce et timide. Il avait dû la prendre pour une « gracieuse dame ». Il s’était mis à dévorer férocement et des larmes tombaient sur le morceau de pain. Tout à coup il l’avait lâché, avait saisi le poignet d’Amy et lui avait mis un baiser sur la main. Elle n’avait pas eu peur. Malgré l’état de saleté où il se trouvait, elle avait remarqué qu’il avait bonne figure. Elle avait refermé la porte et était retournée lentement à la cuisine. Beaucoup plus tard, elle raconta la chose à Mrs. Smith, qui frissonna à la seule pensée d’être touchée par cette créature.

» Grâce à cet acte de pitié impulsive, il se retrouvait dans le.cercle des relations humaines au milieu de ce nouvel état de choses. Il ne l’oublia jamais, — jamais.

» Ce même matin, le vieux M. Swaffer (le plus proche voisin de Smith) vint donner son avis et décida de l’emmener avec lui. L’homme était là, mal assuré sur ses jambes, tranquille et tout.couvert d’une boue à moitié sèche, tandis que les deux autres parlaient autour de lui dans une langue incompréhensible. Mrs. Smith avait refusé de descendre tant que le fou n’aurait pas quitté la ferme ; Amy Foster, du fond de la cuisine obscure, regardait par la porte ouverte ce qui se passait : et il obéit aux signes qu’on lui faisait du mieux qu’il put. Mais Smith était plein de méfiance. « Prenez garde ! il fait peut-être tout cela par ruse », cria-t-il à plusieurs reprises sûr un ton d’avertissement. Quand M. Swaffer fit partir la jument, le pauvre diable, humblement assis à côté de lui, manqua, par pure faiblesse, passer par-dessus le fond de la haute charrette à deux roues. Swaffer l’emmena directement chez lui. Et c’est alors que j’entrai en scène.

» Je dus d’être appelé au simple fait que le vieux Swaffer me fit signe de l’index par-dessus la barrière de sa maison au moment où je passais en voiture. Bien entendu, je descendis.

» J’ai quelque chose ici », marmotta-t-il, en me conduisant vers un hangar situé à peu de distance des autres bâtiments de ferme.

» C’est là que je le vis pour la première fois, dans une longue pièce basse prise sur la profondeur de cette espèce de remise. C’était une pièce nue et blanchie à la chaux, avec, à l’une de ses extrémités, une petite ouverture carrée couverte d’une vitre poussiéreuse et fêlée. Il était étendu tout de son long sur une paillasse ; on lui avait donné deux couvertures de cheval étal semblait avoir employé le reste de ses forces à se nettoyer un peu. Il pouvait à peine parler ; sa respiration haletante sous les couvertures qu’il avait tirées jusqu’à son menton, ses yeux noirs étincelants et inquiets me firent penser à un oiseau pris au piège. Tandis que je l’examinais, le vieux Swaffer était resté silencieusement près de la porte et se passait le bout des doigts sur la lèvre supérieure, qu’il a rasée. Je lui donnai quelques instructions, promis de lui envoyer une bouteille de médecine et je posai naturellement quelques questions.

» — Smith l’a attrapé clans sa cour à foin à New Barns, — me déclara le vieux du ton net et impassible qui lui est habituel, et comme si l’autre eût été un animal sauvage.

— C’est comme cela que je l’ai trouvé, c’est vraiment une curiosité, — n’est-ce pas ? Dites-moi donc, docteur, vous qui avez été partout, — ne croyez-vous pas que c’est un Hindou que nous avons là ?

» J’étais des plus surpris. Ses longs cheveux noirs répandus sur le traversin de paille contrastaient avec la pâleur olivâtre de son visage. J’eus d’abord l’idée que ce devait être un Basque. Il ne s’ensuivait pas nécessairement qu’il dût comprendre l’espagnol ; mais j’essayai les quelques mots que j’en savais, et aussi un peu de français. Les vagues sons que je pus saisir en penchant mon oreille à ses lèvres m’intriguèrent absolument. L’après-midi, les jeunes filles du pasteur (l’une d’elles lisait Gœthe avec un dictionnaire et l’autre se battait avec Dante depuis des années), venant rendre visite à Mrs. Swaffer, déployèrent sur l’étranger les ressources de leur allemand et de leur italien, du seuil de la porte. Elles se retirèrent, ahuries par le flot de paroles passionnées qu’en se retournant sur sa paillasse, il leur adressa. Elles reconnurent que le son en était agréable, doux, musical, — mais, probablement à cause des regards qu’il leur jetait, cela avait quelque chose d’effrayant, — c’était tellement agité, si complètement différent de tout ce qu’on avait entendu ! Les gamins du village grimpèrent sur le rebord pour jeter un coup d’ceil par la petite ouverture carrée. Tout le monde se demandait ce que M. Swaffer allait bien pouvoir en faire.

» Il se contenta de le garder chez lui.

» On dirait volontiers que Swaffer est un excentrique, si l’on n’avait pas tant de respect pour lui. On vous dira que M. Swaffer reste jusqu’à des dix heures du soir à lire des livres et on vous dira aussi qu’il peut faire un chèque de deux cents livres sans y réfléchir à deux fois. Il vous dirait lui-même qu’il y a trois cents ans que les Swaffer possèdent des terres entre ici et Darnford. Il doit avoir maintenant quatre-vingt-cinq ans, mais il n’a pas l’air plus âgé que quand je suis arrivé ici. C’est un grand éleveur de moutons et il s’occupe beaucoup de bétail en général. Il se rend aux différents marchés à des lieues à la ronde par n’importe quel temps, et il conduit en se penchant sur les rênes, ses cheveux gris retombant en boucles sur le col de son gros pardessus et une couverture verte sur les jambes. Le calme de son grand âge donne de la solennité à son allure. Il est complètement rasé ; ses lèvres sont minces et sensibles ; quelque chose de rigide et de monacal dans ses traits empreint d’une certaine élévation le caractère de son visage. On l’a vu faire des lieues en voiture sous la pluie pour aller examiner une nouvelle sorte de rose dans un jardin, ou un chou monstrueux chez un paysan. Il aime qu’on lui montre des choses « qui sortent de l’ordinaire », comme il dit. Peut-être est-ce justement ce caractère-là qui influença favorablement le vieux Swaffer à l’égard de cet homme. Peut-être ne fut-ce qu’un inexplicable caprice. Tout ce que je sais, c’est qu’au bout de trois semaines, j’aperçus le fou de Smith qui travaillait dans le potager de Swaffer. On avait découvert qu’il savait se servir d’une bêche. Il bêchait pieds nus.

» Sa chevelure noire lui tombait sur les épaules. Je suppose que c’était Swaffer qui lui avait donné cette vieille chemise de coton à rayures ; mais il avait encore le pantalon national en drap brun (qu’il portait quand il avait été jeté à la côte), ajusté aux jambes comme un maillot ; il avait une large ceinture de cuir ornée de petits disques de cuivre, et il ne s’était encore jamais aventuré dans le village. La terre qu’il apercevait lui paraissait bien tenue, comme les pelouses autour de la maison d’un propriétaire ; la taille des chevaux de trait l’étonna ; les routes ressemblaient à des allées de jardin et l’aspect des gens, surtout le dimanche, dénotait l’opulence. Il se demandait ce qui les rendait si durs et leurs enfants si effrontés. Il allait chercher ses repas à la porte de derrière, les portait à deux mains soigneusement, jusqu’à son hangar, et, assis sur sa paillasse, il se signait avant de commencer. Près de cette même paillasse, à genoux dans l’obscurité qui venait de bonne heure par ces courtes journées de l’année, il récitait ses prières à haute voix avant de s’endormir. Dès qu’il voyait le vieux Swaffer, il s’inclinait profondément avec un air de vénération, puis se tenait bien droit, tandis que le vieillard, les doigts à sa lèvre supérieure, l’observait silencieusement. Il saluait aussi miss Swaffer, qui tenait avec économie la maison de son père, — c’était une femme solidement charpentée, de quarante-cinq ans, avec de larges épaules, des yeux gris au regard ferme, et dont la poche était toujours pleine de clefs. Elle appartenait à l’Église d’Angleterre (tandis que son père était du consistoire de l’Église Baptiste) et portait une petite croix d’acier à la ceinture. Elle était toujours vêtue sévèrement de noir, en souvenir d’un des innombrables Bradleys du voisinage, auquel elle avait été fiancée vingt-cinq ans auparavant, — un jeune fermier qui s’était rompu le cou à la chasse la veille de son — mariage. Elle avait cet air impassible des sourds, parlait très peu, et ses lèvres, minces comme celles de son père, vous étonnaient parfois en laissant voir une expression mystérieusement ironique.

» Tels étaient les gens dont il dépendait et une solitude accablante semblait tomber du ciel de plomb de cet hiver sans soleil. Tous les visages étaient tristes. Il ne pouvait parler à personne et n’avait aucun espoir de jamais comprendre personne. Il avait l’impression que c’étaient des visages de gens d’outre-monde, des visages de morts, — me disait-il des années plus tard. Ma foi ! je me demande comment il n’est pas devenu fou., 11 ne savait pas où il était. Quelque part très loin de ses montagnes, quelque part au delà de l’eau. Était-ce l’Amérique ? Il se le demandait.

» N’eût été la croix d’acier de miss Swaffer, il n’aurait pas su, avoua-t-il, s’il était dans un pays chrétien. Il lui jetait des regards furtifs et cela le réconfortait. Rien, ici, ne ressemblait à son pays ! La terre et l’eau étaient différentes ; on ne voyait au bord des routes aucune image du Rédempteur. L’herbe même était différente, et les arbres. Tous les arbres, excepté les trois vieux sapins de Norvège sur la pelouse devant la maison de Swaffer ; et ceux-là lui rappelaient son pays. On l’avait aperçu une fois, au crépuscule, le front appuyé contre le tronc d’un de ces arbres, sanglotant et se parlant à lui-même. A cette époque, ils avaient été pour lui comme des frères, afflima-t-il. Tout le reste lui était étranger. Concevez-vous une pareille existence ainsi obscurcie, accablée par les apparences matérielles de chaque jour comme par des visions de cauchemar ? La nuit, quand il ne pouvait dormir, il restait à penser à la femme qui lui avait donné le premier morceau de pain qu’il avait mangé sur cette terre étrangère. Elle n’avait été ni dure, ni fâchée, ni effrayée. Il se rappelait son visage comme le seul qui lui fût compréhensible parmi tous ces visages quasi fermés, aussi mystérieux que les visages de ces morts qui possèdent une connaissance supérieure à la compréhension des vivants. Je me demande si le souvenir de la compassion de cette fille ne l’a pas empêché de se couper la gorge. Mais voyez-vous, je crois que je m’abandonne à ma sentimentalité et que j’oublie cet amour instinctif de la vie dont il faut toute la force d’un désespoir extraordinaire pour triompher.

» Il fit le travail qu’on lui donna avec une intelligence qui surprit le vieux Swaffer. On découvrit bientôt qu’il pouvait aider au labourage, traire les vaches, nourrir les bouvillons dans l’enclos et aider à soigner les moutons. 11 commença aussi à saisir des mots très rapidement ; et soudain, un beau matin de printemps, il sauva d’une mort précoce une petite fille du vieux Swaffer.

» La plus jeune des filles de Swaffer est mariée à Wilcox, un solicitor et greffier de l’état civil de Colebrook. Régulièrement » deux fois par an, ils viennent passer quelques jours chez le vieillard. Leur unique enfant, une petite fille qui n’avait pas trois ans à cette époque, sortit toute seule de la maison en courant dans son petit tablier blanc, et trottinant à travers la pelouse d’un jardin en terrasse, dégringola par-dessus un mur bas, la tête la première dans l’abreuvoir qui se trouve dans la cour au-dessous.

» Notre homme se trouvait avec le charretier et la charrue dans le champ le plus rapproché de la maison, et comme il faisait tourner les chevaux pour commencer un nouveau sillon, il aperçut par l’ouverture d’une barrière ce qui pour quelqu’un d’autre n’eût été que quelque chose de blanc qui flottait. Mais il avait une très bonne vue, rapide et pénétrante, qui semblait ne céder et perdre sa puissance étonnante que devant l’immensité de la mer. Il était nu-pieds et avait l’air aussi étrange que Swaffer pouvait le désirer. Laissant là les chevaux, à l’inexprimable dégoût du charretier, il fit un bond, franchit à grandes enjambées la terre labourée et apparut soudain devant la mère, lui mit l’enfant dans les bras et s’enfuit.

» L’abreuvoir n’était pas très profond; tout de même, s’il n’avait pas eu une aussi bonne vue, l’enfant n’en aurait pas moins péri, suffoquée dans un ou deux pieds de boue gluante qui se trouve au fond. Le vieux Swaffer se dirigea lentement vers le champ, attendit que la charrue fût à sa hauteur, jeta sur l’homme un long regard, et, sans prononcer un seul mot, revint vers la maison. Mais à partir de ce jour-là, on lui mit son repas sur la table de la cuisine : et, au commencement, miss Swaffer, toute de noir vêtue, le visage impénétrable, venait sur le pas de la porte du salon et le regardait faire un grand signe de croix avant de s’asseoir. Je crois qu’à partir de ce jour-là aussi, Swaffer commença à lui payer régulièrement des gages.

» Je ne peux suivre pas à pas son développement. Il se coupa les cheveux, on le vit au village et le long de la route aller et venir comme un autre pour son travail. Les enfants cessèrent de crier après lui. Il s’initia aux différences sociales, mais demeura longtemps surpris de la nudité des églises au milieu de tant de richesse. Il ne pouvait pas comprendre non plus pourquoi on les tenait fermées pendant la semaine. Elles ne contenaient rien qu’on pût voler. Était-ce pour empêcher les gens de prier trop souvent ? Chez le pasteur, on commença vers ce moment à s’occuper de lui et je crois bien que ces demoiselles tentèrent de préparer le terrain pour sa conversion. Elles ne purent toutefois lui faire perdre l’habitude de se signer, mais il alla jusqu’à enlever le cordon qu’il portait autour du cou et auquel étaient suspendues deux médailles de cuivre de la grandeur d’une pièce de six pence, une petite croix en cuivre et une sorte de scapulaire carré. Il les accrocha au mur près de son lit, et chaque soir on pouvait l’entendre faire ses prières avec des mots incompréhensibles et d’un ton lent et fervent, comme il l’avait entendu faire à son vieux père devant toute la famille à genoux, grands et petits, chaque soir de sa vie. Quoiqu’il portât du velours à côtes à son travail, et, le dimanche, un costume gris tout fait, les gens qui n’étaient pas du pays se retournaient sur les routes pour le regarder. Il était visiblement un étranger et en portait la marque particulière et indélébile. À la fin, les gens s’habituèrent à le voir. Mais ils ne s’habituèrent jamais à lui. Sa marche rapide et légère, son teint basané, son chapeau planté sur le coin de l’oreille, son habitude, par les chaudes soirées, de porter sa veste sur une épaule, comme un dolman de hussard, sa façon de bondir par-dessus les barrières, non pas pour montrer son agilité, mais comme une chose toute naturelle, toutes ces particularités étaient, en quelque sorte, autant— de raisons d’offense pour les habitants du village. Eux, à l’heure du dîner, ils ne restaient pas étendus dans l’herbe à contempler le ciel. Ils ne s’en allaient pas non plus par les champs en hurlant d’horribles chansons. Que de fois n’ai-je pas entendu sa voix perçante derrière la crête de quelque pâturage en pente, une voix légère et ardente comme le chant de l’alouette, mais avec un accent de mélancolie humaine, qui s’élevait au-dessus de ces terres qui n’entendent que le chant des oiseaux, Et j’en étais surpris moi-même. Ah ! certes, il était différent dans l’innocence de son cœur et sa bonne volonté qui ne rencontrait pas d’écho, ce naufragé, qui, semblable à un homme transplanté dans une autre planète, était séparé de son passé par un immense espace et de son avenir par une immense ignorance. Sa façon rapide et ardente de parler choquait positivement tout le monde. Ils l’appelaient « un sacré agité ». Un soir, au cabaret, (ayant bu du whisky) il les ennuya tous en chantant une chanson d’amour de son pays. Ils se mirent à le huer et il en fut fâché ; mais Preble, le charron boiteux, et Vincent, le gros forgeron, et les autres notables du village voulaient boire en paix leur bière le soir. Une autre fois il essaya de leur montrer comment danser. La poussière monta en nuages du parquet sablé ; il fit des bonds en l’air parmi les tables de bois blanc, frappa ses talons l’un contre l’autre, s’accroupit sur un seul talon devant le vieux Preble en allongeant l’autre jambe, poussa des cris sauvages, sauta pour tourner sur l’autre pied en faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête, — et un charretier de passage, qui prenait un verre, se mit à jurer, et, sa demi-pinte à la main, s’en alla dans le bar. Mais quand, tout à coup, il se mit à bondir sur une table et à danser parmi les verres, le patron intervint. Il ne voulait pas d’acrobaties dans son cabaret. On vous bouscula l’étranger de M. Swaffer, qui, ayant un ou deux verres dans le nez, voulut discuter : et on vous le jeta dehors avec un œil poché.

» Je crois qu’il souffrait de l’hostilité de son entourage. Mais il était résistant aussi bien d’esprit que de corps. Seul le souvenir de la mer l’effrayait de cet effroi vague que vous laisse un mauvais rêve. Son foyer était très loin ; et il n’avait plus maintenant envie d’aller, en Amérique. Je lui avais souvent expliqué qu’il n’y a aucun endroit au monde où l’on trouve de l’or par terre rien qu’en se baissant. Comment alors, me demanda-t-il, pourrait-il jamais rentrer chez lui les mains vides, quand les siens avaient vendu une vache, deux poneys et une pièce de terre pour payer son voyage ? Ses yeux se remplirent de larmes, et détournant son regard de l’immense étincellement de la mer, il se jeta le visage dans l’herbe. t Quelquefois, mettant son chapeau sur le coin de son oreille d’un air conquérant, il défiait ma sagesse. Il avait trouvé l’or qu’il cherchait. C’était le cœur d’Amy Foster, « qui était un cœur d’or et doux à la misère des gens », disait-il avec l’accent d’une absolue conviction.

» Il s’appelait Yanko. Il avait expliqué que cela voulait dire Jeannot ; mais comme il répétait très souvent qu’il était montagnard (mot qui, dans le dialecte de son pays, sonnait comme Gourai) on lui donna ce nom. Et c’est la seule trace qu’il ait laissée pour l’avenir sur le registre des mariages de la paroisse. Yanko Gourai, c’est ainsi qu’il y figure, — et de la main du pasteur. La croix incertaine faite par le naufragé, une croix dont le tracé lui sembla, sans aucun doute, la partie la plus solennelle de toute la cérémonie, est tout ce qui reste maintenant pour perpétuer le souvenir de son nom.

» Il avait fait sa cour pendant un bon bout de temps, — depuis le moment où il fut précairement établi dans le village. Cela commença par l’achat qu’il fit à Darnford d’un ruban de satin vert pour Amy Foster. C’était la coutume dans son pays. On achetait un ruban à l’étalage d’un juif, un jour de foire. Je suppose que la fille ne sut qu’en faire, mais il sembla penser qu’on ne pouvait se tromper sur ses intentions honorables.

» Ce fut seulement quand il déclara son intention de se marier que je compris vraiment à quel point — pour cent raison futiles et impossibles à apprécier, il était odieux, si j’ose dire, à tous les gens des alentours. Chaque vieille femme monta sur ses grands chevaux. Smith, le rencontrant dans les abords de la ferme, déclara qu’il lui casserait la tête, s’il le trouvait encore par là. Mais il frisa sa petite moustache noire d’un air si belliqueux et se mit à rouler ses yeux noirs de telle façon que cette déclaration n’eut aucune suite. Smith, toutefois, affirma à la fille qu’elle devait être folle pour s’éprendre d’un garçon qui avait la tête dérangée. Mais quand, à la nuit tombante, elle l’entendait siffler de l’autre côté du verger deux ou trois mesures d’un de ses airs bizarres et mélancoliques, elle plantait là ce qu’elle avait dans la main, elle laissait Mrs. Smith au beau milieu d’une phrase, — et elle accourait à son appel. Mrs. Smith la traitait d’impudente et d’effrontée ; elle ne répondait rien. Elle ne disait rien à personne et allait son chemin comme si elle eût été sourde. Elle et moi, nous étions les seuls, je crois bien, dans tout le pays, à pouvoir nous rendre compte de la réelle beauté de cet homme. Il avait fort bonne figure, son allure était des plus gracieuses et son aspect avait ce je ne sais quoi de bizarre d’une créature des bois. La mère d’Amy ne cessait de se lamenter à son sujet, quand sa fille venait la voir, à son jour de sortie. Le père était hargneux, mais prétendait ne rien savoir ; et Mrs. Finn lui déclara un jour carrément : « Ce garçon-là, ma chère, vous jouera un mauvais tour. » Et cela n’en continua pas moins. On pouvait les voir sur les routes, elle marchant pesamment dans tout son attirail, — robe grise, plume noire, gros souliers et des gants de coton blanc qui vous tiraient l’œil à une lieue ; et lui, sa veste pittoresquement suspendue à une de ses épaules, marchant à son pas, d’un air galant, et jetant des regards tendres sur cette fille au cœur d’or. Je me demande s’il comprenait à quel point elle était simple. Peut-être, parmi des gens aussi différents de ce qu’il avait toujours vu, lui était-il impossible de juger ; et peut-être était-il séduit par la qualité divine de la pitié de cette femme.

» Yanko, cependant, était très perplexe. Dans son pays on s’adresse à un homme d’âge comme ambassadeur dans les questions de mariage. Il ne savait comment s’y prendre. Pourtant un beau jour, dans un champ, au milieu de son troupeau de moutons (il était maintenant, avec Foster, le berger de Swaffer), il salua le père et lui exprima humblement sa demande. « Je crois volontiers qu’elle est assez folle pour vous épouser », fut tout ce que lui répondit Foster. « Et alors, me raconta-t-il par la suite, il mit son chapeau sur sa tête, me fit une figure comme s’il voulait me couper la gorge, siffla son chien et s’en alla, me laissant toute la besogne. » Les Foster, naturellement, n’aimaient pas l’idée de perdre les gages que gagnait la fille ; Amy donnait à sa mère tout ce qu’elle gagnait. Mais Foster, lui, avait une aversion innée pour ce mariage. Il prétendait que ce garçon était bon pour garder des moutons, mais hors d’état d’épouser une fille quelle qu’elle fût. D’abord, on le voyait marcher le long des haies, en se parlant tout seul comme un imbécile ; et puis ces étrangers ont souvent de singulières manières avec les femmes. Et peut-être voudrait-il l’emmener on ne sait où, — ou bien se sauver lui-même. Ce n’était pas rassurant. Il prêcha à sa fille que ce garçon pourrait bien la maltraiter d’une façon ou d’une autre. Elle ne répondait rien. C’était, — comme ils disaient dans le village, — comme si cet homme lui avait fait quelque chose. Les gens discutaient là-dessus. Tout le monde s’agitait, et les deux jeunes gens continuaient à sortir ensemble, en dépit de cette opposition générale. Il se produisit alors quelque chose d’inattendu.

» Je ne sais si le vieux Swaffer a jamais compris à quel point cet étranger qu’il employait le considérait en quelque sorte comme un père. En tout cas leurs rapports avaient quelque chose de féodal. Aussi, quand Yanko demanda cérémonieusement à lui parler (et à Mademoiselle aussi) ce fut pour obtenir leur consentement à son mariage. Swaffer l’écouta sans broncher, lui donna congé d’un geste et cria la nouvelle dans la meilleure des deux oreilles de miss Swaffer. Elle n’en parut aucunement surprise et se contenta de dire d’un ton renfrogné et d’une voix blanche : « Il ne trouverait certainement pas une autre fille pour l’épouser. »

» C’est miss Swafîer qui eut tout le crédit de la munificence ; mais peu de jours après, on apprit que M. Swaffer avait donné à Yanko une chaumière (celle que vous avez vue ce matin) et quelque chose comme une acre de terre ; il lui en faisait cadeau en toute propriété. C’est Wilcox qui fit le contrat et je me rappelle qu’il m’a dit avoir eu grand plaisir à le faire. Le contrat disait : « En considération du fait qu’il a sauvé la vie de ma chère petite fille Bertha Wilcox. »

» Bien entendu, après cela, aucune puissance au monde ne pouvait les empêcher de se marier.

» La passion d’Amy dura. Les gens la voyaient aller le soir à sa rencontre. Elle regardait au loin, les yeux fixes et fascinés, sur la route par laquelle il devait venir, marchant allègrement, en se balançant sur les hanches et en fredonnant une des chansons d’amour de son pays. A la naissance de l’enfant, il se soûla au cabaret, tenta de nouveau une chanson et une danse et de nouveau fut jeté dehors. Les gens manifestaient de la commisération pour une femme qui avait épousé ce diable sorti d’une boîte. Il n’y prêtait aucune attention. Il y avait maintenant un homme (me déclara-t-il d’un air plein d’arrogance) auquel il pourrait chanter et parler dans la langue de son pays et apprendre bientôt à danser.

» Mais je ne sais pas, il me sembla que sa démarche était devenue moins élastique, son corps plus lourd, son regard moins vif. Imagination, sans doute ; mais il me semble maintenant que les mailles du filet de la destinée s’étaient déjà resserrées sur lui.

» Un jour, je le rencontrai dans le sentier de l’autre côté de Talfourd Hill. Il me déclara que les femmes étaient bizarres. Le bruit de dissensions domestiques m’était déjà revenu. Les gens disaient qu’Amy Foster commençait à découvrir quelle sorte d’homme elle avait épousé. II regardait la mer avec des yeux indifférents et vagues. Sa femme lui avait arraché l’enfant des mains un jour qu’assis à la porte il lui chantait une chanson comme les mères en chantent aux petits enfants dans ses montagnes. On aurait dit qu’elle pensait qu’il lui faisait du mal. Les femmes étaient bizarres. Et elle s’était opposée à ce qu’il fît sa prière à haute voix le soir. Pourquoi ? Il comptait bien que l’enfant répéterait la prière à haute voix avant peu, comme il le faisait après son père quand il était petit, dans son pays. Et je découvris qu’il avait hâte de voir son fils devenu assez grand pour avoir quelqu’un à qui parler dans cette langue qui sonnait à nos oreilles si étrange, si passionnée et si bizarre. Pourquoi sa femme détestait-elle cette idée, il n’en savait rien. Mais cela passera, disait-il. Et hochant la tête d’un air entendu, il se frappa la poitrine pour laisser entendre qu’elle avait bon cœur ; elle n’était ni dure, ni farouche, mais compatissante et charitable pour les malheureux !

» Je m’éloignai pensif ; je me demandai si ce qu’il avait de différent et d’étrange n’était pas en train de remplir de répulsion cette nature stupide qui en avait d’abord été séduite. Je me demandai… »

Le docteur se dirigea vers la fenêtre et considéra un moment la splendeur froide de la mer, immense dans la brume, comme si elle enveloppait la terre entière avec tous les cœurs plongés dans les passions de l’amour et de la peur.

— Physiologiquement, — dit-il en se retournant brusquement, — c’était possible. C’était possible.

Il demeura silencieux, puis reprit :

— En tout cas, quand je le vis la fois suivante, il était malade, quelque chose au poumon. Il était résistant, mais à vrai dire il n’était pas aussi bien acclimaté que je le pensais. L’hiver était mauvais : et puis ces montagnards sont sujets au mal du pays ; et un état de dépression le rendait vulnérable. Il était couché, en bas, à moitié habillé, sur un matelas.

» Une table recouverte d’une toile cirée de couleur foncée occupait tout le milieu de la petite pièce. Il y avait un berceau d’osier par terre, une bouillotte qui jetait de la vapeur, sur le fourneau, et du linge d’enfant à sécher sur le garde-feu. La pièce était chaude, mais la porte ouvre directement sur le jardin, comme vous l’avez peut-être remarqué.

» Il était fiévreux et se parlait à lui-même. Elle était assise sur une chaise et le regardait fixement de ses yeux bruns et, brouillés, de l’autre côté de la table. « — Pourquoi ne l’installez-vous pas en haut ? — lui demandai-je. Elle sursauta et me dit avec un bégaiement confus : « — Oh ! ah ! je ne pourrais pas rester avec lui en haut, monsieur. »

» Je lui donnai quelques prescriptions : et en sortant je lui répétai qu’il fallait le mettre dans le lit en haut. Elle se tordit les mains. « — Je ne peux pas. Je ne peux pas. 11 ne cesse de raconter quelque chose, — je ne sais quoi. » Me rappelant tous les propos qu’on lui avait déversés dans l’oreille contre cet homme, je la regardai avec attention. Je fixai ses yeux myopes, ces yeux muets, qui, une fois, dans sa vie, avaient entrevu une forme séduisante, mais qui, fixés sur moi, semblaient ne rien voir du tout. Mais je vis qu’elle était troublée. »

— Qu’est-ce qui lui arrive ? demanda-t-elle avec une sorte d’agitation vague. — Il n’a pas l’air très malade. Je n’ai jamais vu quelqu’un avoir cet air-là…

— Est-ce que vous croyez, — répondis-je avec indignation, — qu’il joue la comédie ?

— Je n’y peux rien, monsieur, — me dit-elle d’un air stupide. Et elle se mit soudain à se frapper les mains l’une contre l’autre et son regard erra de côté et d’autre. — Et il y a le bébé. J’ai si peur. Il voulait justement maintenant que je lui donne le bébé. Je ne peux pas comprendre ce qu’il lui dit.

— Est-ce que vous ne pouvez pas demander à une voisine de venir cette nuit ? — lui demandai-je

— Mais monsieur, personne ne paraît vouloir venir, — murmura-t-elle, tout d’un coup stupidement résignée.

« J’insistai auprès d’elle sur la nécessité de prendre les plus grands soins et il me fallut partir. Il y avait de nombreux malades cet hiver-là.

» Oh ! j’espère qu’il ne parlera pas ! » s’écria-t-elle doucement au moment où je partais.

» Je ne sais comment il se fait que je ne compris pas, mais la chose est ainsi. Et pourtant, en me retournant sur mon siège, je la vis qui s’attardait sur la porte, immobile, comme si elle méditait de s’enfuir sur cette route boueuse.

» Vers le soir la fièvre s’accrût.

» Il s’agitait, gémissait et de temps à autre murmurait plaintivement. Et elle demeurait assise avec la table entre elle et le matelas, épiant chaque mouvement, chaque son, sentant grandir en elle la terreur, la terreur irraisonnée de cet homme qu’elle ne pouvait comprendre. Elle avait tiré le berceau d’osier tout près d’elle. Il n’y avait plus rien d’autre en elle que l’instinct maternel et cette peur indicible.

» Revenant soudain à lui, la bouche sèche, il demanda un verre d’eau. Elle ne bougea pas. Elle n’avait pas compris, bien qu’il pût croire avoir parlé en anglais. Il attendit, en la regardant, brûlant de fièvre, étonné de son silence et de son immobilité, puis il se mit à crier avec impatience : « De l’eau ! Donne-moi de l’eau ! »

» Elle se mit sur pied d’un bond, s’empara de l’enfant et demeura immobile. « Il lui parla et ses reproches passionnés ne firent qu’accroître la peur qu’elle avait de cet homme étrange. Je crois bien qu’il lui parla longtemps, la suppliant, s’étonnant, insistant, ordonnant, je suppose. Elle me raconta qu’elle avait supporté cela aussi longtemps qu’elle l’avait pu. Et qu’alors il avait été pris d’une sorte de rage.

» Il s’était soulevé et s’était mis à crier un seul mot d’une voix terrible, — un seul mot. Et puis il s’était levé comme s’il n’avait jamais été malade le moins du monde, me dit-elle. Et en proie à la fièvre de l’indignation, de l’effroi, de l’étonnement, il avait essayé de l’atteindre en tournant autour de la table : elle avait simplement ouvert la porte et s’était précipitée dehors avec l’enfant dans les bras. Elle l’avait entendu l’appeler à deux reprises sur la route, d’une voix terrible, et elle s’était enfuie… Ah ! vous auriez dû voir, derrière le regard brouillé et stupide de ces yeux, jaillir le spectre de la terreur qui l’avait poursuivie cette nuit-là, pendant une lieue et demie, jusqu’à la porte de la masure de Foster. Je l’ai vu le jour suivant.

» Et c’est moi qui le trouvai, la figure contre terre, le corps allongé dans une mare, juste en dehors de la petite barrière d’osier.

» J’avais dû sortir cette nuit-là pour un cas urgent dans le village, et en rentrant chez moi au petit jour, je passai près de la chaumière. La porte en était ouverte. Mon cocher m’aida à le transporter dans la maison. Nous le déposâmes sur le matelas. La lampe fumait, le feu était éteint, le froid de cette nuit d’orage suintait sur le triste papier de tenture jaunâtre. « Amy ! » criai-je et ma voix sembla se perdre dans le vide de cette petite maison, comme si j’avais crié dans le désert. Il ouvrit les yeux. « Partie » dit-il distinctement. « J’avais seulement demandé de l’eau, — rien qu’un peu d’eau… »

» Il était couvert de boue. Je le couvris et demeurai près de lui, silencieux, l’entendant de temps à autre prononcer un mot péniblement. Ce n’étaient plus des mots dans sa propre langue. La fièvre l’avait quitté, emportant avec elle la chaleur de la vie. Et avec sa poitrine haletante et ses yeux brillants il me fit de nouveau penser à une bête sauvage prise dans un filet, à un oiseau pris au piège. Amy l’avait quitté. Elle l’avait abandonné, malade, seul, tenaillé par la soif. L’épieu du chasseur lui était entré jusqu’à l’âme. « Pourquoi ? » cria-t-il de la voix poignante et indignée d’un homme qui en appelle à un Créateur responsable. Une rafale de pluie et de vent fut la seule réponse.

» Et comme je me retournais pour fermer la porte, il prononça le mot : « Pitoyable » et il expira.

» Je certifiai qu’un arrêt du cœur avait é^é la cause immédiate de sa mort. Le cœur avait dû en effet lui manquer, autrement il aurait pu probablement supporter aussi cette nuit de tempête dehors. Je lui fermai les yeux et je partis. A peu de distance de la chaumière, je rencontrai Foster qui marchait d’un bon pas entre les haies ruisselantes, son chien sur les talons. »

— Savez-vous où est votre fille ? — lui demandai-je.

— Pour sûr ! — cria-t-il. — Je m’en vas lui dire un mot à celui-là ! Effrayer une femme de cette façon !

— Il ne l’effraiera plus, — lui dis-je. — Il est mort. Il planta son bâton dans la boue.

— Et il y a l’enfant.

Puis, après avoir réfléchi profondément un instant.

— Je ne sais pas si cela ne vaut pas mieux.

» Voilà ce qu’il m’a dit. Quant à elle, elle n’a rien dit du tout. Pas un seul mot à son sujet. Jamais. Est-ce que l’image de cet homme a disparu aussi complètement de son esprit que sa silhouette souple aux longues enjambées et que sa voix chantante ont disparu de nos champs ? Il n’est plus devant ses yeux pour éveiller dans son imagination la passion de l’amour ou celle de la peur ; et le souvenir de cet homme semble avoir disparu de son stupide cerveau comme une ombre qui passe sur un écran. Elle habite la chaumière et travaille pour miss Swaffer. Pour tout le monde elle est Amy Foster, et l’enfant est le petit garçon d’Amy Foster. Elle l’appelle Johnny, ce qui en anglais est l’équivalent de Jeannot. » Il est impossible de dire si ce nom lui rappelle quelque chose. Pense-t-elle le moins du monde au passé ? Je l’ai vue penchée sur le berceau de l’enfant avec la passion visible de la tendresse maternelle. Le petit était étendu sur le dos, un peu effrayé par moi, mais immobile, avec ses grands yeux noirs et son air effaré d’oiseau pris au piège. Et en le regardant, il m’a semblé revoir l’autre, — le père, rejeté mystérieusement par la mer sur cette côte pour périr dans le désastre suprême de la solitude et du désespoir. »

JOSEPH CONRAD

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