Attente de Dieu/Hésitations devant le baptême

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Attente de Dieu ~Lettre I. Hésitations devant le baptême
written by Simone Weil
Lettre II. Hésitations devant le baptême (suite)
19 janvier 1942.



19 janvier 1942.

Mon cher Père,

Je me décide à vous écrire... pour clore — tout au moins jusqu’à nouvel ordre — nos entretiens concernant mon cas. Je suis fatiguée de vous parler de moi, car c’est un sujet misérable ; mais j’y suis contrainte par l’intérêt que vous me portez par l’effet de votre charité.

Je me suis interrogée ces jours-ci sur la volonté de Dieu, en quoi elle consiste et de quelle manière on peut parvenir à s’y conformer complètement. Je vais vous dire ce que j’en pense.

Il faut distinguer trois domaines. D’abord ce qui ne dépend absolument pas de nous ; cela comprend tous les faits accomplis dans tout l’univers à cet instant-ci, puis tout ce qui est en voie d’accomplissement ou destiné à s’accomplir plus tard hors de notre portée. Dans ce domaine tout ce qui se produit en fait est la volonté de Dieu, sans aucune exception. Il faut donc dans ce domaine aimer absolument tout, dans l’ensemble et dans chaque détail, y compris le mal sous toutes ses formes ; notamment ses propres péchés passés pour autant qu’ils sont passés (car il faut les haïr pour autant que leur racine est encore présente), ses propres souffrances passées, présentes et à venir, et — ce qui est de loin le plus difficile — les souffrances des autres hommes pour autant qu’on n’est pas appelé à les soulager. Autrement dit il faut sentir la réalité et la présence de Dieu à travers toutes les choses extérieures sans exception, aussi clairement que, la main sent la consistance du papier à travers le porte-plume et la plume.

Le second domaine est celui qui est placé sous l’empire de la volonté. Il comprend les choses purement naturelles, proches, facilement représentables au moyen de l’intelligence et de l’imagination, parmi lesquelles nous pouvons choisir, disposer et combiner du dehors des moyens déterminés en vue de fins déterminées et finies. Dans ce domaine, il faut exécuter sans défaillance ni délai tout ce qui apparaît manifestement comme un devoir. Quand aucun devoir n’apparaît manifestement, il faut tantôt observer des règles plus ou moins arbitrairement choisies, mais fixes ; et tantôt suivre l’inclination, mais dans une mesure limitée. Car une des formes les plus dangereuses du péché, ou la plus dangereuse, peut-être, consiste à mettre de l’illimité dans un domaine essentiellement fini.

Le troisième domaine est celui des choses qui sans être situées sous l’empire de la volonté, sans être relatives aux devoirs naturels, ne sont pourtant pas entièrement indépendantes de nous. Dans ce domaine, nous subissons une contrainte de la part de Dieu, à condition que nous méritions de la subir et dans la mesure exacte où nous le méritons. Dieu récompense l’âme qui pense à lui avec attention et amour, et il la récompense en exerçant sur elle une contrainte rigoureusement, mathématiquement proportionnelle à cette attention et à cet amour. Il faut s’abandonner à cette poussée, courir jusqu’au point précis où elle mène, et ne pas faire un seul pas de plus, même dans le sens du bien. En même temps, il faut continuer à penser à Dieu avec toujours plus d’amour et d’attention, et obtenir par ce moyen d’être poussé toujours davantage, d’être l’objet d’une contrainte qui s’empare d’une partie perpétuellement croissante de l’âme. Quand la contrainte s’est emparée de toute l’âme, on est dans l’état de perfection. Mais à quelque degré que l’on soit, il ne faut rien accomplir de plus que ce à quoi on est irrésistiblement poussé, non pas même en vue du bien.

Je me suis interrogée aussi sur la nature des sacrements, et je vais vous dire aussi ce qu’il m’en semble.

Les sacrements ont une valeur spécifique qui constitue un mystère, en tant qu’ils impliquent une certaine espèce de contact avec Dieu, contact mystérieux, mais réel. En même temps ils ont une valeur purement humaine en tant que symboles et cérémonies. Sous ce second aspect ils ne diffèrent pas essentiellement des chants, gestes et mots d’ordre de certains partis politiques ; du moins ils n’en diffèrent pas essentiellement par eux-mêmes ; bien entendu, ils en diffèrent infiniment par la doctrine à laquelle ils se rapportent. Je crois que la plupart des fidèles ont contact avec les sacrements seulement en tant que symboles et cérémonies, y compris certains qui sont persuadés du contraire. Si stupide que soit la théorie de Durkheim confondant le religieux avec le social, elle enferme pourtant une vérité ; à savoir que le sentiment social ressemble à s’y méprendre au sentiment religieux. Il y ressemble comme un diamant faux à un diamant vrai, de manière à faire méprendre effectivement ceux qui ne possèdent pas le discernement surnaturel. Au reste la participation sociale et humaine aux sacrements en tant qu’ils sont des cérémonies et des symboles est une chose excellente et salutaire, à titre d’étape, pour tous ceux dont le chemin est tracé sur cette voie. Pourtant ce n’est pas là une participation aux sacrements comme tels. Je crois que seuls ceux qui sont au-dessus d’un certain niveau de spiritualité peuvent avoir part aux sacrements en tant que tels. Ceux qui sont au-dessous de ce niveau, quoi qu’ils fassent, aussi longtemps qu’ils ne l’ont pas atteint, n’appartiennent pas à proprement parler à l’Église.

En ce qui me concerne, je pense être au-dessous de ce niveau. C’est pour cela que je vous ai dit, l’autre jour, que je me regarde comme étant indigne des sacrements. Cette pensée ne vient pas, comme vous l’avez cru, d’un excès de scrupule. Elle est fondée d’une part sur la conscience de fautes bien définies dans l’ordre de l’action et des rapports avec les êtres humains, fautes graves et même honteuses, que certainement vous jugeriez telles, et de plus assez fréquentes ; d’autre part, et plus encore, sur un sentiment général d’insuffisance. Je ne m’exprime pas ainsi par humilité. Car si je possédais la vertu d’humilité, la plus belle des vertus peut-être, je ne serais pas dans cet état misérable d’insuffisance.

Pour en finir avec ce qui me regarde, je me dis ceci. L’espèce d’inhibition qui me retient hors de l’Église est due soit à l’état d’imperfection où je me trouve, soit à ce que ma vocation et la volonté de Dieu s’y opposent. Dans le premier cas, je ne peux pas remédier directement à cette inhibition, mais seulement indirectement en devenant moins imparfaite, si la grâce m’y aide. À cet effet il faut seulement d’une part s’efforcer d’éviter les fautes dans le domaine des choses naturelles, d’autre part mettre toujours davantage d’attention et d’amour dans la pensée de Dieu. Si la volonté de Dieu est que j’entre dans l’Église, il m’imposera cette volonté au moment précis où je mériterai qu’il me l’impose.

Dans le second cas, si sa volonté n’est pas que j’y entre, comment y entrerais-je ? je sais bien ce que vous m’avez souvent répété, à savoir que le baptême est la voie commune du salut — au moins dans les pays chrétiens — et qu’il n’y a absolument aucune raison pour que j’aie une voie exceptionnelle. Cela est évident. Mais pourtant, au cas où en fait il ne m’appartiendrait pas de passer par là, que pourrais-je y faire ? S’il était concevable qu’on se damne en obéissant à Dieu et qu’on se sauve en lui désobéissant, je choisirais quand même l’obéissance.

Il me semble que la volonté de Dieu n’est pas que j’entre dans l’Église présentement. Car, je vous l’ai déjà dit, et c’est encore vrai, l’inhibition qui me retient ne se fait pas moins fortement sentir dans les moments d’attention, d’amour et de prière que dans les autres moments. Et cependant j’ai éprouvé une très grande joie à vous entendre dire que mes pensées, telles que je vous les ai exposées, ne sont pas incompatibles avec l’appartenance à l’Église, et que par suite je ne lui suis pas étrangère en esprit.

Je ne puis m’empêcher de continuer à me demander si, dans ces temps où une si grande partie de l’humanité est submergée de matérialisme, Dieu ne veut pas qu’il y ait des hommes et des femmes qui se soient donnés à lui et au Christ et qui pourtant demeurent hors de l’Église.

En tout cas, lorsque je me représente concrètement et comme une chose qui pourrait être prochaine l’acte par lequel j’entrerais dans l’Église, aucune pensée ne me fait plus de peine que celle de me séparer de la masse immense et malheureuse des incroyants. J’ai le besoin essentiel, et je crois pouvoir dire la vocation, de passer parmi les hommes et les différents milieux humains en me confondant avec eux, en prenant la même couleur, dans toute la mesure du moins où la conscience ne s’y oppose pas, en disparaissant parmi eux, cela afin qu’ils se montrent tels qu’ils sont et sans se déguiser pour moi. C’est que je désire les connaître afin de les aimer tels qu’ils sont. Car si je ne les aime pas tels qu’ils sont, ce n’est pas eux que j’aime, et mon amour n’est pas vrai. Je ne parle pas de les aider, car cela, malheureusement, jusqu’à maintenant j’en suis tout à fait incapable. Je pense qu’en aucun cas je n’entrerais jamais dans un ordre religieux, pour ne pas me séparer par un habit du commun des hommes. Il y a des êtres humains pour qui cette séparation n’a pas de grave inconvénient, parce qu’ils sont déjà séparés du commun des hommes par la pureté naturelle de leur âme. Pour moi au contraire, je crois vous l’avoir dit, je porte en moi-même le germe de tous les crimes ou presque. Je m’en suis aperçue notamment au cours d’un voyage, dans des circonstances que je vous ai racontées. Les crimes me faisaient horreur, mais ne me surprenaient pas ; j’en sentais en moi-même la possibilité ; c’est même parce que j’en sentais en moi-même la possibilité qu’ils me faisaient horreur. Cette disposition naturelle est dangereuse et très douloureuse, mais comme toute espèce de disposition naturelle elle peut servir au bien si on sait en faire l’usage qui convient avec le secours de la grâce. Elle implique une vocation, qui est de rester en quelque sorte anonyme, apte à se mélanger à n’importe quel moment avec la pâte de l’humanité commune. Or. de nos jours, l’état des esprits est tel qu’il y a une barrière plus marquée, une séparation plus grande entre un catholique pratiquant et un incroyant qu’entre un religieux et un laïc.

Je sais que le Christ a dit : « Quiconque rougira de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père. » Mais rougir du Christ, cela ne signifie peut-être pas pour tous et dans tous les cas ne pas adhérer à l’Église. Pour certains cela peut signifier seulement ne pas exécuter les préceptes du Christ, ne pas rayonner son esprit, ne pas honorer son nom quand l’occasion s’en présente, ne pas être prêt à mourir par fidélité pour lui.

Je vous dois la vérité, au risque de vous heurter, et bien qu’il me soit extrêmement pénible de vous heurter. J’aime Dieu, le Christ et la foi catholique autant qu’il appartient à un être aussi misérablement insuffisant de les aimer. J’aime les saints à travers leurs écrits et les récits concernant leur vie — à part quelques-uns qu’il m’est impossible d’aimer pleinement ni de regarder comme des saints. J’aime les six ou sept catholiques d’une spiritualité authentique que le hasard m’a fait rencontrer au cours de ma vie. J’aime la liturgie, les chants, l’architecture, les rites et les cérémonies catholiques. Mais je n’ai à aucun degré l’amour de l’Église à proprement parler, en dehors de son rapport à toutes ces choses que j’aime. Je suis capable de sympathiser avec ceux qui ont cet amour, mais moi je ne l’éprouve pas. Je sais bien que tous les saints l’ont éprouvé. Mais aussi étaient-ils presque tous nés et élevés dans l’Église. Quoi qu’il en soit, on ne se donne pas un amour par sa volonté propre. Tout ce que je peux dire, c’est que si cet amour constitue une condition du progrès spirituel, ce que j’ignore, ou s’il fait partie de ma vocation, je désire qu’il me soit un jour accordé.

Peut-être bien qu’une partie des pensées que je viens de vous exposer est illusoire et mauvaise. Mais en un sens peu m’importe ; je ne veux plus examiner ; car après toutes ces réflexions je suis arrivée à une conclusion, qui est la résolution pure et simple de ne plus penser du tout à la question de mon entrée éventuelle dans l’Église.

Il est très possible qu’après être restée tout à fait sans y penser pendant des semaines, des mois ou des années, un jour je sentirai soudain l’impulsion irrésistible de demander immédiatement le baptême, et je courrai le demander. Car le cheminement de la grâce dans les cœurs est secret et silencieux.

Peut-être aussi que ma vie prendra fin sans que j’aie jamais éprouvé cette impulsion. Mais une chose est absolument certaine. C’est que s’il arrive un jour que j’aime Dieu suffisamment pour mériter la grâce du baptême, je recevrai cette grâce ce même jour, infailliblement, sous la forme que Dieu voudra, soit au moyen du baptême proprement dit, soit de toute autre manière. Dès lors pourquoi aurais-je aucun souci ? Ce n’est pas mon affaire de penser à moi. Mon affaire est de penser à Dieu. C’est à Dieu à penser à moi.

Cette lettre est bien longue. Une fois de plus, je vous aurai pris beaucoup plus de temps qu’il ne convient. Je vous en demande pardon. Mon excuse est qu’elle constitue, au moins provisoirement, une conclusion.

Croyez bien à ma très vive reconnaissance.

Simone Weil

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