Bâtard

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Bâtard
written by Jack London, translated by Louis Postif
Bâtard, 1902 (repris dans le recueil The Faith of Men & Other Stories, 1904).

Bâtard était un démon. Ce fait était notoire dans tout le Northland. « Suppôt de Satan », l’avait-on baptisé ; seul son maître, Leclère le Maudit, l’appelait du nom ignominieux de Bâtard. Leclère était également un monstre de méchanceté et tous deux formaient la paire. Suivant un vieux dicton américain, lorsque deux diables se rencontrent, gare à la casse ! Aussi fallait-il s’attendre à du vilain le jour où Bâtard et Leclère associèrent leurs existences. Lors de leur première entrevue, Bâtard était encore un tout jeune chien, maigre et affamé, aux yeux mauvais ; il grognait en montrant des crocs et une lueur brillait dans ses prunelles, car la lèvre supérieure de Leclère se retroussait comme celle d’un loup et découvrait des dents blanches et cruelles. L’homme avança la main vers la portée de chiots et d’un geste violent saisit Bâtard par la peau du cou. Ces deux êtres durent se deviner : au même instant, Bâtard planta ses petits crocs dans la main de Leclère et celui-ci faillit étouffer le chiot en lui serrant la gorge entre le pouce et l’index.

Sacredam ! jura tout bas le Canadien français.

Il lécha le sang de sa main tordue et lança le petit chien à moitié mort sur la neige.

Leclère se tourna vers John Hamlin, le gérant du poste de Sixty-Mile.

— Ce cabot me plaît. Combien, M’sieu ? Combien ? Je vous le prends. Je le paie tout de suite.

Parce qu’il haïssait cette bête, Leclère l’acheta sur-le-champ et lui donna son affreux surnom. Cinq années durant, le couple erra sur la terre du Nord, de Saint-Michael et du delta du Yukon jusqu’à la source du Pelly, voire jusqu’à la rivière de la Paix, l’Athabasca et le Grand Esclave. Et ils se créèrent une réputation de méchanceté sans précédent chez un homme et un chien.

Bâtard n’avait pas connu son père ; d’où son sobriquet, mais John Hamlin savait que l’auteur de ses jours était un grand loup gris des forêts. Le chien se souvenait vaguement de sa mère, créature hargneuse, effrontée, fourbe et toujours prête à mordre ; la tête énorme, la poitrine large, l’œil mauvais, elle possédait une vitalité de chat. Elle n’inspirait aucune confiance et ses fréquentations des loups sauvages attestaient ses instincts dépravés. Bâtard hérita de ses parents une force extraordinaire et quantité de vices.

Survint alors Leclère le Maudit, qui agrippa de sa lourde main le petit chiot tout palpitant de vie, le façonna et le moula jusqu’à en faire une bête hargneuse, sournoise et diabolique. Avec un maître plus humain, Bâtard eût pu devenir un assez bon chien de traîneau. Leclère ne lui donna point l’occasion de s’améliorer ; au contraire, il développa le côté malfaisant de sa nature.

L’histoire de Bâtard et de Leclère n’est qu’une succession de luttes sans merci... un conflit qui dura cinq années. La faute en incombe tout d’abord à Leclère, qui provoquait son chien avec raisonnement et astuce, tandis que le chien, dégingandé et maladroit, suivait son instinct aveugle et détestait son maître sans rime ni raison.

Au début, nulle manifestation de cruauté raffinée (cela vint par la suite) mais des coups et de la brutalité. Au cours d’une de ces rossées, Bâtard eut une oreille déchirée et jamais les muscles de cet organe ne reprirent leur élasticité. Cette oreille tombante rappelait au chien la férocité de son tortionnaire. Il ne l’oublia jamais.

Son enfance fut une suite de révoltes insensées. Toujours vaincu, il regimbait parce que son penchant l’incitait à rendre coup pour coup. Il demeurait indomptable. Hurlant de souffrance sous le fouet ou le gourdin, il n’en grognait pas moins de rage, s’attirant ainsi une nouvelle volée de coups. Mais grâce à la vitalité surprenante qu’il tenait de sa mère, il résistait aux traitements les plus barbares. Il florissait dans l’infortune, s’engraissait malgré la famine, et la terrible lutte qu’il dut mener pour son existence développa en lui une intelligence remarquable. Il possédait à la fois le caractère sournois et rusé de sa mère husky, le tempérament féroce et brave de son père, le loup gris.

Sans doute était-ce l’hérédité paternelle qui l’empêchait de gémir. Dès que ses jambes prirent de la force, il cessa ses jappements de chiot ; il se referma en lui-même, devint taciturne, et frappa sans crier gare. À l’injure, il riposta par un grognement, aux coups par la morsure, montrant les crocs avec haine. Mais jamais Leclère ne réussit à lui arracher un cri de frayeur ou de souffrance. Cette résistance implacable ne faisait qu’exciter la fureur de son maître et le pousser à plus de brutalité.

Lorsque Leclère ne donnait qu’un demi-poisson à Bâtard et un tout entier à chacun de ses compagnons, Bâtard volait la part de ceux-ci. Il n’hésitait pas à dépouiller les caches des hommes et commettait mille autres coquineries qui le rendaient odieux aux chiens et à leurs maîtres. Leclère ayant une fois battu Bâtard et choyé Babette — qui était loin de fournir la même somme de travail que lui —, Bâtard renversa la chienne dans la neige et lui brisa d’un coup de crocs la patte de derrière, obligeant ainsi Leclère à l’abattre. Dans les batailles rangées, Bâtard triomphait de tous ses camarades d’attelage, leur imposait la loi de la piste et du pillage.

Durant cinq années, il n’entendit qu’une parole affectueuse et ne reçut qu’une seule caresse ; dans son ignorance, en animal indompté qu’il était, il bondit sur la main charitable et y enfonça ses crocs. Le missionnaire de Sunrise, nouveau débarqué dans la région, avait commis cette imprudence. Pendant six longs mois, il fut incapable d’écrire à sa famille aux États-Unis et le chirurgien de MacQuestion dut parcourir trois cents kilomètres sur la glace pour prévenir un empoisonnement du sang.

Hommes et chiens regardaient Bâtard de travers lorsqu’il s’aventurait dans les campements. Les hommes l’accueillaient le pied prêt à se détendre, les chiens le poil hérissé et les crocs à nu. Un jour, un trappeur décocha à Bâtard un coup de pied. Vif comme l’éclair, le chien referma sa mâchoire sur la jambe du téméraire et déchiqueta les chairs jusqu’à l’os. Le blessé eût tué le chien sans l’intervention de Leclère, qui, les yeux sinistres, se jeta entre les deux, un couteau de chasse à la main. Tuer Bâtard, sacredam ! Leclère se réservait cette joie pour lui-même. Un jour, cela se produirait, à moins que... bah ! qui sait ? D’une façon ou d’une autre, le problème serait résolu.

Car ils étaient devenus l’un pour l’autre un véritable problème. Le souffle même des deux adversaires était une menace et un défi pour l’autre. Leur haine les liait mutuellement beaucoup mieux que n’aurait pu le faire l’affection. Leclère voulait briser la volonté de Bâtard et amener celui-ci rampant et gémissant à ses pieds. Et Bâtard... Leclère savait ce qui se passait derrière la tête de l’animal. Plus d’une fois il l’avait lu dans ses prunelles... si nettement que si Bâtard marchait derrière lui, l’homme ne manquait pas de l’épier en regardant par-dessus son épaule.

On s’étonnait de voir Leclère refuser de grosses sommes d’argent pour son chien.

— Un jour, tu le tueras et tu perdras tout, lui dit John Hamlin, en regardant le chien gisant dans la neige où son maître l’avait envoyé rouler d’un coup de pied. Les spectateurs s’attendaient à ce qu’il eût les côtes défoncées, mais personne n’osait s’en assurer.

— M’sieu Hamlin, lui répliqua sèchement Leclère, ça, c’est mon affaire.

Tout le monde se demandait pourquoi Bâtard ne prenait point la fuite. On n’y comprenait rien. Seul Leclère savait à quoi s’en tenir. Vivant en plein air, loin des voix humaines, il déchiffrait les messages du vent et de la tempête, le soupir de la nuit et le murmure de l’aurore. Vaguement, il entendait pousser les plantes, courir la sève dans les arbres, et éclater les bourgeons. Il devenait le langage subtil de ce qui remuait, le lièvre pris au piège, le lugubre corbeau battant l’air d’une aile creuse, l’ours à gueule chauve traînant la patte sous la lune, le loup se glissant comme une ombre grise à l’heure du crépuscule. Leclère saisissait clairement et distinctement les intentions de Bâtard. Il savait pourquoi le chien ne se sauvait pas et, pour cette raison, il jetait plus souvent un coup d’œil par-dessus son épaule.

Bâtard n’était pas beau à voir lorsqu’il se mettait en colère. Plus d’une fois il avait bondi à la gorge de Leclère, mais aussitôt l’homme l’envoyait rouler dans la neige, prenait son fouet et laissait l’animal à demi mort. Patient, Bâtard attendait son heure. Lorsque, encore dans sa prime jeunesse, il eut atteint sa pleine croissance, il jugea le moment venu de se venger. Large de poitrine, les muscles puissants, la taille bien au-dessus de la moyenne, son poil hérissé de la tête aux épaules, il avait tout à fait l’allure d’un loup.

Leclère dormait paisiblement dans son sac de couchage en fourrure, lorsque Bâtard, jugeant l’instant propice, se faufila vers lui avec une souplesse féline, la tête rasant le sol et son oreille intacte rejetée en arrière. Bâtard retenait son souffle et il ne releva la tête qu’une fois arrivé tout près de son maître. Là, il s’arrêta et considéra le cou de taureau nu et bronzé, aux muscles noueux, s’enflant régulièrement au rythme de la respiration. La bave dégouttait de la gueule du chien au souvenir de son oreille déchirée, des innombrables coups reçus et des injustices flagrantes dont il avait été victime. Alors, sans un bruit, Bâtard se jeta sur le dormeur.

Leclère s’éveilla au contact des crocs sur sa gorge et, pareil en cela aux animaux, il retrouva aussitôt ses idées nettes et la pleine possession de ses moyens. Des deux mains, il serra la trachée-artère du chien, puis il sortit de ses fourrures pour recouvrer la liberté de ses jambes. Mais les milliers d’ancêtres de Bâtard qui s’étaient accrochés à la gorge d’élans et de caribous pour les terrasser, lui avaient transmis leur expérience. Lorsque Leclère voulut l’écraser de tout son poids, il remonta ses pattes de derrière et griffa la poitrine et l’abdomen de l’homme, lui déchirant la peau et les muscles. Et quand il sentit au-dessus de lui le corps de l’homme se redresser et frémir de souffrance, il resserra ses crocs sur la gorge et la secoua. Ses compagnons d’attelage firent cercle autour de lui et se mirent à grogner. Bâtard, perdant le souffle et à demi épuisé par la lutte, devinait leurs mâchoires prêtes à le dévorer. Mais qu’importait ? C’était la vie de cet homme, au-dessus de lui, qu’il voulait. Il ne cesserait de déchirer, de griffer, de secouer et de mordre tant qu’il lui resterait un brin de force. Leclère l’étouffa de ses deux mains et Bâtard, respirant à peine, dut détendre ses mâchoires pour laisser pénétrer l’air dans ses poumons. Les yeux fixes et vitreux, il lâcha la gorge de son maître et tira une langue noire et enflée.

— Espèce de démon ! lança Leclère, la bouche et la gorge pleines de sang et il repoussa au loin l’animal étourdi.

Puis, voyant les autres chiens s’élancer sur Bâtard, il les chassa. Les bêtes reculèrent, reformèrent dans la neige un cercle plus large et se pourléchèrent les babines, le poil du cou hérissé.

Bâtard reprit vite connaissance et au son de la voix de Leclère, il se releva, flageolant sur ses pattes.

— Sacrée sale bête ! Tu vas me payer ça !

L’air vif rentra, tel un vin généreux, dans les poumons de Bâtard et ranima ses forces. Il s’élança au visage de Leclère, mais ses mâchoires claquèrent dans le vide avec un bruit métallique. L’homme et le chien roulèrent dans la neige. Fou de rage, Leclère lui assena une grêle de coups de poing. Puis ils se séparèrent, se retrouvèrent face à face et se poursuivirent en décrivant des cercles. Leclère aurait pu prendre son couteau ou ramasser son fusil à terre, mais la brute en lui était déchaînée. Il préférait venir à bout du chien à l’aide de ses mains... et de ses dents. De nouveau, Bâtard se rua sur lui, mais Leclère le renversa d’un coup de poing, l’assaillit et plongea ses dents jusqu’à l’os dans l’épaule du chien.

Ce spectacle sauvage rappelait les temps primitifs du monde. Dans une clairière, au milieu de la sombre forêt, des chiens-loups groupés en rond regardaient deux bêtes luttant dans un corps à corps, qui claquaient des mâchoires, grognaient, haletaient, folles de rage et de fureur meurtrière, se déchirant et se griffant avec une brutalité digne des premiers âges.

Leclère abattit son poing derrière l’oreille de Bâtard et l’étourdit. Le chien s’écroula. L’homme sauta à pieds joints sur l’animal et le piétina comme pour l’écraser. Bâtard avait les pattes de derrière brisées avant que son tortionnaire s’arrêtât pour reprendre haleine.

— A-a-ah ! A-a-ah ! hurlait-il, secouant le poing, incapable de proférer une parole.

Cependant, Bâtard ne s’avouait pas vaincu. Il gisait là, masse confuse, sa lippe légèrement retroussée se tordant dans un rictus, prêt à pousser un grognement que sa gorge demeurait impuissante à émettre. Leclère lui donna des coups de pied, mais les mâchoires lasses de la bête se refermèrent sur sa cheville sans pouvoir même érafler la peau.

À ce moment, Leclère saisit son fouet et en cingla le chien en criant à chaque coup :

— Cette fois, je te dompterai ! Bon Dieu ! Je te briserai !

Enfin, épuisé par la perte de son sang, l’homme tomba à côté de sa victime et, dans un ultime effort de volonté, se hissa sur le corps de Bâtard pour le protéger des crocs des chiens-loups qui se rapprochaient, avides de vengeance.

Cette scène se produisit non loin de Sunrise et le missionnaire, ouvrant sa porte à Leclère quelques heures plus tard, s’étonna de l’absence de Bâtard dans l’attelage. Sa surprise ne fut pas moins grande lorsque le prospecteur rejeta les fourrures qui recouvraient le traîneau, prit Bâtard dans ses bras et, d’un pas chancelant, franchit le seuil de la cabane.

Le chirurgien de MacQuestion, qui se trouvait là par hasard, en train de bavarder avec le pasteur, se mit en devoir de panser les blessures de Leclère.

— Non, merci, lui dit celui-ci. Occupez-vous d’abord du chien. Il ne va pas mourir ? Oh ! non ! Il faut d’abord que je vienne à bout de lui. Je ne veux pas qu’il crève avant.

Le chirurgien considéra la rapide guérison de Leclère comme un prodige et le missionnaire y vit un miracle du Ciel, mais le blessé demeura si faible qu’au printemps, repris par la fièvre, il dut s’aliter de nouveau. Bâtard traversait une crise encore plus grave, mais sa forte vitalité l’emporta, les os de ses pattes de derrière se ressoudèrent et ses organes se rétablirent durant les quelques semaines qu’il passa immobilisé sur le plancher à l’aide de courroies. Quand Leclère, enfin convalescent, vint, pâle et tremblant, s’asseoir devant la porte pour se chauffer au soleil, Bâtard avait déjà réaffirmé sa domination sur les autres chiens, non seulement sur ses camarades d’attelage mais également sur ceux du missionnaire.

Pas un muscle ni un poil de son corps ne remuèrent lorsque, pour la première fois, il vit son maître, soutenu avec mille précautions sur le tabouret à trois pieds.

— Ah ! Quel beau soleil ! s’exclama-t-il, allongeant ses mains amaigries et les baignant à la chaleur.

Puis son regard tomba sur le chien et l’ancienne lueur fulgura dans ses yeux. Il toucha légèrement le bras du missionnaire.

— Mon père, dit-il, ce Bâtard est un vrai démon. Apportez-moi mon revolver, que je puisse jouir en paix du soleil.

Et pendant de longues journées, Leclère vint s’asseoir au soleil devant la cabane, l’œil toujours ouvert et le revolver posé sur ses genoux. Dès qu’il apercevait son maître, le chien cherchait l’arme à sa place accoutumée et, aussitôt qu’il l’avait vue, il retroussait sa lippe, montrant ainsi qu’il comprenait. Leclère lui répondait par la même grimace. Un jour, le missionnaire remarqua ce manège.

— Dieu du Ciel ! s’écria-t-il. On dirait, ma foi, que cet animal comprend tout !

Leclère ricana doucement.

— Regardez, mon Père, il va écouter ce que je vais lui dire.

Comme en réponse, Bâtard redressa son oreille intacte pour mieux entendre.

— Je dis : « Tue ! »

Bâtard fit rouler un grognement au fond de sa gorge, son poil se hérissa le long de son cou et, dans l’expectative, tous ses muscles se tendirent.

— Je lève mon revolver, comme ça.

Accompagnant ses paroles du geste, l’homme mit le chien en joue.

D’un seul bond, Bâtard se sauva et disparut au coin de la cabane.

— Dieu du Ciel ! répéta plusieurs fois le pasteur.

Tout fier, Leclère se mit à ricaner.

— Pourquoi ne s’enfuit-il pas ? s’enquit le missionnaire.

Le Canadien eut un haussement d’épaules qui pouvait traduire aussi bien sa totale ignorance que son entière compréhension.

— Alors, pourquoi ne le tuez-vous pas ?

Nouveau haussement d’épaules.

— Mon père, dit Leclère après une pause, l’heure n’est pas encore venue. C’est un suppôt de Satan. Un jour, je le briserai en miettes. Patience, il ne perd rien pour attendre.

Un jour vint où Leclère rassembla ses chiens-loups et, en barque, gagna Forty-Mile jusqu’à la rivière Porcupine où il était chargé par la Compagnie d’explorer la région durant une bonne partie de l’année. Ensuite, il remonta à la gaffe la Koyokuk et descendit à la ville abandonnée d’Arctic City. Quelque temps plus tard, il rebroussa chemin et descendit le Yukon en visitant les campements le long des rives.

Au cours de ces interminables mois, Bâtard reçut mainte correction et il endura la torture de la faim, de la soif, du feu et, la pire de toutes, celle de la musique.

Comme tous ses frères de race, Bâtard abhorrait la musique. Elle l’angoissait, lui crispait les nerfs et déchirait toutes les fibres de son être. Il poussait alors le long hurlement du loup, saluant les étoiles par les nuits glacées. C’était plus fort que lui. Cette faiblesse dans sa lutte contre Leclère le couvrait de honte. En effet, Leclère aimait la musique autant que l’alcool. Et quand son âme cherchait à s’exprimer, il recourait à l’une ou l’autre de ces passions, souvent aux deux à la fois. Une fois ivre, son cerveau exalté d’une harmonie nouvelle et le démon réveillé soudain en son âme, il se plaisait à tourmenter le chien et répétait :

— Maintenant, nous allons faire un peu de musique, qu’en dis-tu. Bâtard ?

Il ne possédait qu’un vieil harmonica qu’il gardait et soignait précieusement : c’était le meilleur instrument de ce genre qu’il pût trouver à acheter dans le pays et sur ses anches d’argent il improvisait des airs fantastiques jamais entendus auparavant. Alors Bâtard, la gorge muette, les crocs serrés, reculait pouce par pouce jusqu’au coin extrême de la cabane. Tout en jouant de son harmonica, Leclère, un gourdin sous le bras, suivait l’animal pas à pas.

Tout d’abord, Bâtard se ramassait sur lui-même ; puis, comme les sons devenaient de plus en plus proches, il se redressait, l’échine appuyée contre le mur, les pattes de devant battant l’air comme pour éloigner les vagues sonores. Les dents toujours serrées, des contractions musculaires le secouaient tout entier et il se tordait d’angoisse silencieuse. Perdant sa maîtrise sur lui-même, bientôt ses mâchoires s’écartaient et de profondes vibrations sortaient de son gosier, dans un registre trop bas pour être perçues par l’oreille humaine. Puis les narines distendues, les yeux agrandis, le poil hérissé en une rage impuissante, il poussait le hurlement du loup : d’abord un grondement sourd, qui s’enflait, puis éclatait dans une note douloureuse et mourait sur un rythme lugubre... le cri se répétait, à un octave plus haut ; le cœur se brisait et la souffrance atroce faiblissait, s’évanouissait pour lentement tomber et mourir.

Ce spectacle était digne de l’enfer. Leclère, avec une science diabolique, devinait les fibres les plus sensibles de l’animal et au moyen de trémolos et de sanglots en mineur, le poussait au comble de l’exaspération. Vingt-quatre heures après ces indicibles tortures, Bâtard demeurait effaré et les nerfs ébranlés, sursautant au moindre bruit, prenant peur de son ombre, mais toujours mauvais et autoritaire avec ses compagnons de trait. Néanmoins, il n’était pas encore maté et se montrait, au contraire, plus sournois et taciturne que jamais ; il attendait son heure avec une patience qui commençait à intriguer Leclère. Des heures entières, le chien couché devant le feu, immobile, regardait son maître avec des yeux chargés de haine.

Souvent l’homme se croyait aux prises avec l’essence même de la vie... cet élan irrésistible qui pousse le faucon à fondre du ciel comme un éclair empenné, qui chasse l’oie sauvage à travers la plaine et qui, à l’époque du frai, dirige le saumon dans les rapides du Yukon, sur trois mille kilomètres. Alors, Leclère sentait le besoin d’exprimer sa propre supériorité, stimulé par les boissons fortes, la musique bruyante et Bâtard, il se livrait à des ébauches effrénées, opposait sa force mesquine à l’univers entier et bravait le présent, le passé et l’avenir.

— Il y a quelque chose là-dedans ! s’écria-t-il quand les divagations rythmées de son esprit touchaient les cordes sensibles de Bâtard et provoquaient le long et lugubre hurlement.

— Je le fais sortir... comme ça ! Ah ! Ah ! Que c’est drôle ! Très drôle ! Le prêtre chante, les femmes prient, les homme jurent, le petit oiseau fait cui cui, Bâtard fait ouaou ! ouaou !... et tout ça se ressemble ! Ah ! Ah !

Le Père Gautier, un digne ecclésiastique, lui adressa un jour des reproches sur son impiété. Mais il ne renouvela pas son sermon.

— Vous dites que je serai damné ? Peut-être, mon Père. Alors tant pis ! Je craquerai dans les flammes de l’enfer comme le sapin dans le feu de campement hein, mon Père ?

Mais tout a une fin, les bonnes comme les mauvaises choses... et Leclère le Maudit n’échappa point à la règle. Sur les eaux basses de l’été, dans un bateau manœuvré à la perche, il quitta MacDougall en direction de Sunrise. En partant de MacDougall, il était accompagné d’un certain Timothy Brown, mais il arriva seul à Sunrise. Plus tard, on apprit que les deux hommes s’étaient pris de querelle au moment de se mettre en route, car la Lizzie, un vieux vapeur à roue de dix tonnes, parti vingt-quatre heures après Leclère, arriva à Sunrise trois jours avant lui. Quand le Maudit débarqua, il avait dans le muscle de l’épaule un trou laissé par une balle.

Une mine d’or avait été découverte à Sunrise, où la vie s’était transformée du tout au tout. Après l’apparition de plusieurs centaines de prospecteurs, d’un vendeur de whisky et d’une demi-douzaine de joueurs professionnels, le missionnaire vit s’effondrer en un clin d’œil le résultat de ses longues années de labeur parmi les Indiens. Lorsque les squaws ne s’occupèrent plus que de faire cuire les haricots et d’entretenir le feu pour ces mineurs sans femmes, et que leurs hommes troquèrent leurs chaudes fourrures contre des bouteilles noirâtres et des pendules détraquées, le brave pasteur se mit au lit, prononça à plusieurs reprises : « Dieu, aie pitié de mon âme », et partit pour le grand voyage dans une longue boîte grossièrement équarrie. Là-dessus, les joueurs transportèrent leurs tables de roulette et de pharaon dans la cabane de la mission et le cliquetis des jetons et des verres y résonna de l’aurore au crépuscule et du crépuscule au lever du soleil.

Or, Timothy Brown était très estimé parmi tous ces aventuriers du Nord. On ne lui reprochait que son caractère prompt et son poing trop leste... peccadilles qu’on lui pardonnait volontiers en considération de son bon cœur et de sa générosité. Au contraire, rien ne militait en faveur de Leclère le Maudit, et on se souvenait de plus d’une félonie de sa part. Aussi était-il détesté autant que l’autre était aimé. Lui ayant recouvert sa blessure d’un pansement antiseptique, les hommes de Sunrise le traînèrent devant le juge Lynch.

L’affaire paraissait des plus simples. Il s’était querellé à MacDougall avec Timothy Brown et, en compagnie de celui-ci, avait quitté MacDougall. Il était arrivé à Sunrise sans Timothy Brown. Étant donné ses mauvais antécédents, tous conclurent à l’unanimité que Leclère avait tué Timothy Brown. D’autre part, l’accusé reconnaissait l’exactitude d’une partie de ces faits, mais racontait la fin de l’histoire à sa façon. À trente kilomètres de Sunrise, lui et son compagnon manœuvraient leur bateau le long de la rive rocheuse, d’où étaient partis soudain deux coups de feu. Timothy Brown avait vacillé par-dessus bord, sa blessure avait rougi l’eau et il avait coulé à pic. Quant à lui, Leclère, il s’était écroulé au fond de l’embarcation avec une douleur cuisante à l’épaule. Il était demeuré là, immobile, observant le rivage. Au bout d’un certain temps, deux Indiens avaient montré leurs têtes, étaient descendus au bord de l’eau, portant avec eux une pirogue en écorce de bouleau. À l’instant où ils la mettaient à l’eau, Leclère tira. Il en toucha un qui piqua une tête dans l’eau comme Timothy Brown. L’autre se cacha au fond de la pirogue et alors, la pirogue et le petit bateau furent entraînés à la dérive. Un double courant les sépara bientôt, le bateau passa à droite d’une île et la pirogue à gauche. Leclère ne revit plus la pirogue et arriva seul à Sunrise. D’après le saut de l’Indien tombé de la pirogue, il était certain de l’avoir atteint. Voilà tout.

Cette explication parut inexacte. On accorda à l’accusé dix heures de répit tandis que la Lizzie redescendrait le fleuve pour procéder à une enquête. Dix heures plus tard, le bateau asthmatique revenait à Sunrise sans apporter le témoignage confirmant la déposition de Leclère. Les juges l’invitèrent alors à rédiger son testament, car il possédait à Sunrise une concession minière de cinquante mille dollars et les gens de cette contrée non seulement fabriquaient les lois, mais les respectaient religieusement.

Leclère haussa les épaules.

— Je vous demanderai toutefois une faveur, une toute petite faveur. Je donne mes cinquante mille dollars à l’Église et mon chien husky, Bâtard, au diable. Quant à la petite faveur, la voici : vous pendrez mon chien d’abord, et moi ensuite. Ça va ?

Tout le monde fut d’accord pour que le suppôt de Satan frayât la piste devant son maître pour le dernier voyage et les membres du tribunal se rendirent sur la rive à l’endroit où se dressait un haut sapin isolé. Charle-le-Lambin fit un nœud coulant au bout d’un filin, passa la boucle sur la tête de Leclère et la serra autour de son cou. On lui lia les mains au dos et on le fit monter sur une caisse à biscuits. L’autre extrémité de la corde fut lancée sur une grosse branche, puis tendue et amarrée solidement. Il ne restait donc plus qu’à enlever la caisse d’un coup de pied pour voir Leclère se balancer dans le vide.

— Maintenant, au tour du chien ! dit Webster Shaw, naguère ingénieur des mines. Attache-le avec une corde, Charley !

Leclère ricana. Le Lambin fourra une chique dans sa bouche, fit un nœud coulant et tranquillement enroula l’extrémité dans sa main. À plusieurs reprises, il s’arrêta pour chasser les moustiques importuns. Tous en faisaient autant, à l’exception de Leclère dont le visage disparaissait à demi derrière un léger nuage de ces malfaisantes bestioles. Bâtard lui-même, allongé sur le sol, se frottait les yeux et la gueule à l’aide de ses pattes de devant, pour s’en débarrasser.

Le Lambin attendait que Bâtard levât la tête. Soudain un faible appel leur parvint et ils virent un homme qui agitait les bras en courant vers eux. C’était le gérant du poste de Sunrise.

— Arrêtez, les gars ! dit-il, tout essoufflé en arrivant près d’eux. Le petit Sandu et Bernadotte viennent de rentrer par le raccourci, ramenant Castor avec eux. Ils l’ont trouvé avec deux balles dans la peau, au fond de sa pirogue empêtrée dans un bras du fleuve. L’autre Indien était Klok Kutz, celui qui bat sa femme comme plâtre.

— Hein ? je vous l’avais bien dit ! s’écria Leclère, triomphant. C’est lui que j’ai touché. Vous voyez ! Je n’avais pas menti !

— Il est temps d’apprendre à vivre à ces sacrés Siwashes ! dit Webster Shaw. Ils prennent de plus en plus d’audace et il faut leur rabattre le caquet. Rassemblez tous les Indiens et qu’on pende Castor à titre d’exemple. Voilà mon avis. Allons voir ce qu’il a à dire pour sa défense.

— Dites, M’sieu ! appela Leclère comme la foule s’éloignait vers Sunrise dans le crépuscule. Moi aussi je voudrais voir le spectacle !

— Oh ! On te relâchera à notre retour ! hurla Webster Shaw par-dessus son épaule. En attendant, médite sur tes péchés et les bontés de la Providence. Cela te fera du bien et tu pourras remercier le Ciel.

En homme accoutumé aux vicissitudes, dont les nerfs sont solides et résistants Leclère se résigna à attendre. Impossible pour lui de faire un geste, car la corde raidie le contraignait à se tenir debout et la moindre détente des muscles de la jambe resserrait autour de son cou le nœud coulant ; en outre, la station verticale rendait plus douloureuse la blessure de son épaule. Il avançait la lèvre inférieure et soufflait vers le haut pour chasser les moustiques de ses yeux. Mais cette situation avait son bon côté. Échapper aux griffes de la mort valait bien un peu de douleur physique ; toutefois, il regrettait de ne pouvoir assister à la pendaison Castor.

Tandis que Leclère méditait ainsi, ses yeux tombèrent par hasard sur son chien allongé à terre, la tête entre ses pattes. Leclère observa attentivement l’animal et voulut se rendre compte s’il sommeillait réellement. Les flancs de Bâtard se soulevaient avec régularité, mais sa respiration un peu trop rapide et chaque poil de sa fourrure qu’on devinait en alerte prouvaient suffisamment que le chien ne dormait que d’un œil.

Le prospecteur eût volontiers donné sa concession de Sunrise pour être certain que le chien n’était pas éveillé et, à un certain moment, une de ses jointures ayant craqué, il jeta un vif coup d’œil vers Bâtard pour voir s’il se lèverait. Il ne bougea pas à cet instant, mais quelques minutes après il se remit lentement sur ses pattes et, paresseusement, se détendit les membres en regardant tout autour de lui.

Sacredam ! jura Leclère entre ses dents.

S’étant assuré que personne n’était en vue ou à portée de voix, Bâtard s’assit sur son train arrière, retroussa sa lippe supérieure en esquissant un semblant de sourire, leva les yeux vers Leclère et se pourlécha les babines.

— À présent, je suis fichu ! soupira l’homme, puis il éclata d’un rire sardonique.

Bâtard s’approcha, son oreille inutile pendante et la bonne dressée en avant comme s’il comprenait la situation. Il inclina la tête d’un air moqueur et avança à pas menus et folâtres. Doucement, il se frotta contre la caisse et l’ébranla à plusieurs reprises. Leclère suivit le mouvement pour maintenir son équilibre.

— Attention, Bâtard ! lui dit-il avec calme. Je vais te tuer.

Bâtard grogna en entendant cette menace et remua la caisse encore plus fort. Puis, dressé sur ses pattes de derrière, il appuya de tout son poids contre la caisse. Leclère lui donna un coup de pied, mais la corde lui serra davantage le cou et arrêta son élan de façon si brusque qu’il faillit renverser son support.

— Va-t’en ! Va-t’en ! Sale bête ! hurla-t-il.

Bâtard recula de cinq ou six mètres et, à son allure haineuse, Leclère devina ses intentions. Il se souvint d’avoir souvent vu son chien briser la couche de glace sur les trous d’eau en s’y jetant de tout son poids, et comprit ce qui allait se passer. Bâtard s’arrêta et se tourna vers son maître, découvrant ses crocs en un rictus auquel Leclère répondit par une grimace. Brusquement, Bâtard se rua en avant et, de toutes ses forces, fonça sur la caisse.

Un quart d’heure plus tard, Charley-le-Lambin et Webster Shaw, revenant de Sunrise, aperçurent une forme spectracle se balançant comme un pendule dans la lumière crépusculaire. Comme ils se rapprochaient en hâte, ils reconnurent le corps inerte de Leclère. Un être vivant s’y raccrochait, le secouait, le mordait et lui imprimait ce mouvement oscillatoire.

— Vas-tu le lâcher, suppôt de Satan ! cria Webster Shaw.

Bâtard le regarda d’un œil furieux, grogna des menaces, sans ouvrir sa gueule.

Alors, Charley-le-Lambin prit son revolver, mais sa main tremblait, maladroite.

Webster fit entendre un rire saccadé, visa entre les deux yeux fulgurants de l’animal, et pressa la détente. Le corps de Bâtard se tordit sous le coup de feu, ses pattes grattèrent spasmodiquement le sol pendant un instant, ses muscles se détendirent, mais ses crocs ne se desserrèrent point.

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