Critique des fondements de la psychologie

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Critique des fondements de la psychologie
written by Georges Politzer
1928


  • CRITIQUE DES FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE
  • LA PSYCHOLOGIE ET LA PSYCHANALYSE


  • 1928
  • Édition numérique hors-commerce
  • A PIERRE MORHANGE
  • Notes sur la présente édition

Cette édition numérique hors-commerce de la Critique des fondements de la psychologie de Georges Politzer a été conçue non pas pour concurrencer une quelconque édition du même livre, mais pour assurer la disponibilité d'un texte qui, aujourd'hui, malgré les rééditions successives, reste soit épuisé, soit onéreux. Le lecteur qui, pour son loisir, sa curiosité, ou ses recherches, souhaite avoir ce texte à sa disposition personnelle peut ainsi combler ce manque par la présente édition.

Les notes de Politzer ont toutes été conservées. Nous avons cependant, par souci de clarifier le texte original, rabattu toutes les références ancrées dans le texte principal parmi les notes de bas de page. En somme, nous n'avons rajouté aucune note, simplement épuré le texte de ses nombreuses références (notamment à la Traumdeutung de Sigmund Freud).


  • AVANT-PROPOS

Ce travail n'est pas un travail de présentation. Il ne s'agit pas d'exposer d'une façon dogmatique la psychanalyse telle qu'elle est dans l'ensemble ou dans une de ses parties, mais de réfléchir sur elle au point de vue auquel nous nous plaçons. Notre travail supposant donc la connaissance de la psychanalyse, nous avons négligé tout ce qui n'est qu'articulation technique ou pure question de fait, lorsque nous n'y avons vu rien de significatif à notre point de vue.

C'est ce qui explique que certains aspects de la psychanalyse qui, comme la sexualité, doivent figurer dans les exposés dogmatiques au premier plan, n'apparaissent pas du tout dans ce travail.

Nous ne sommes pas, d'autre part, partisans de cette méthode qui consiste à vouloir justifier les « mais» et les « si» par des citations appropriées. Et si nous avons cité moins qu'on n'en a l'habitude dans des ouvrages comme le nôtre, c'est parce que l'exactitude de notre interprétation ne peut être vérifiée que par une réflexion personnelle. Nous avons renoncé de la même manière à cette conception qui inspire la plupart des ouvrages philosophiques français, et qui consiste à supposer un lecteur absolument passif, pour ne pas dire stupide, auquel, pour le dispenser de tout effort de réflexion personnelle, il faut présenter des choses toutes mâchées.

Cette méthode est superficielle et ne donne que la fausse clarté. Difficulté et obscurité, clarté et facilité ne sont pas synonyme. La précision de l'idée devant se suffire à elle-même, les développements qui ne sont destinés qu' à épargner au lecteur des efforts sont complètement inutiles, d' autant plus qu'ils sont absolument dépourvus d'intérêt pour l'auteur lui-même.

Voilà pourquoi nous avons omis à peu très tout ce qui n'est pas la position et le développement des idées elles-mêmes. Après avoir dit une fois aussi clairement que possible en quel sens nous reprochions aux psychologues classiques d'avoir pris les faits psychologiques pour des « choses », nous avons omis de comparer tout au long la signification que ce reproche a pour nous, à celle qu'il a chez Bergson. Nous savons aussi que nous sommes très loin d'être seul à employer le terme « concret », mais le sens qu'il a dans notre texte doit prévenir toute confusion, bien que nous n'ayons pas passé en revue toutes ses significations. De la même manière, nous n'avons pas pris une à une les diverses définitions du fait psychologique et les critiques classiques de l'introspection pour montrer que les premières impliquent toutes l'abstraction et que les dernières ont oublié l'essentiel. Et de même que nous ne nous sommes pas éternisés sur l'idée du drame en elle-même, nous n'avons pas montré de chacune des constructions théoriques de Freud la manière dont l'abstraction permet de les engendrer à partir d'un fait concret et la manière dont ce fait concret peut être retrouvé en refaisant en sens inverse le chemin de l'abstraction. Et nous pourrions citer encore beaucoup d'endroits où nous avons évité les développements.

Tous ces développements n'auraient pas été inutiles. Mais le lecteur qui consentira à faire l'effort nécessaire saura les retrouver par lui-même, tandis qu'à ceux qui se refusent à tout effort de ce genre tous les développements du monde ne pourraient jamais suffire.

Nous ne voulons cependant pas couvrir, à l'aide de cette considération, ce qu'il y a d'imprécis et de provisoire dans cette étude. Notre travail est un point de départ, d'abord parce qu'il n'est que le tome I des Matériaux, et ensuite parce qu'il fait précisément partie d'une série d'écrits préliminaires. Si nous n'avons pas, par exemple, développé l'idée de signification et l'idée de drame jusqu'au point où leur dualité, un peu gênante dans l'écrit présent, aurait cédé la place à une conception claire de leurs rapports, c'est parce que les éléments de ce développement appartiennent déjà au tome II des Matériaux, qui traitera de la Gestalttheorie. C'est pour la même raison encore que tout en nous servant quelquefois de l'idée de forme, nous ne l'avons pas approfondie. D'autres points, comme, par exemple, l'analyse de la notion de conscience ou l'étude systématique de toutes ces démarches classiques que nous avons mises au jour chemin faisant, ne peuvent être développés que dans l'Essai qui suivra les Matériaux.

Si nous avons la chance de rencontrer des critiques assez éclairés pour ne pas nous resservir, sous prétexte que nous enfonçons des portes ouvertes, ce précisément sur quoi nous voulons engager la discussion, on s'apercevra peut-être que nous ne pouvions pas, en faisant ce travail, trouver beaucoup de points d'appui — du moins dans la littérature psychologique française. On pourra accepter alors cette idée facile que nous voulons, en somme, la psychanalyse exposée en termes de Gestalt et de behavior. Mais qu'on n'oublie pas alors que notre position vis-à-vis de la Gestalttheorie et du behaviorisme ne pourra être précisée que dans les études que nous avons l'intention de leur consacrer.

D'une façon générale, la question de savoir dans quelle mesure les réflexions contenues dans ce volume ou dans les suivants sont «originales» ne nous intéresse pas, et si nous la soulevons, c'est uniquement pour pouvoir éclaircir un point de plus. Des rapprochements que l'on fera, certains seront légitimes, mais qu'on n'oublie pas ceci : il s'agit pour nous essentiellement de poser les problèmes de telle manière que la discussion, sans pouvoir jamais revenir vers cette psychologie qui ne doit plus exister que pour l'historien, puisse repartir d'une base nouvelle et se poursuivre ensuite sur un nouveau plan. Que nos formules se retrouvent chez d'autres, ou qu'elles doivent se révéler plus tard comme inadéquates, cela ne peut avoir, le problème étant ainsi posé, aucune importance, car il ne s'agit pas pour le moment de formules, mais d'une orientation nouvelle.

  • G. P.


  • INTRODUCTION

I. Si personne ne songe à protester contre l'affirmation générale que les théories sont mortelles et que la science ne peut avancer que sur ses propres ruines, il n'est guère possible de faire constater à ses représentants la mort d'une théorie présente. La majorité des savants est composée de chercheurs qui, n'ayant ni le sens de la vie, ni celui de la vérité, ne peuvent travailler qu'à l'abri de principes reconnus officiellement : on ne peut pas leur demander de reconnaître une évidence qui n'est pas donnée, mais qui est à créer. Car leur rôle historique est autre il consiste dans le travail d'approfondissement et d'exploitation; c'est par leur intermédiaire que les « principes » dépensent leur énergie vitale ; instruments respectables de la science, ils sont incapables de se renouveler et de la renouveler. Et ainsi ils reconnaissent la mortalité de toutes les théories, même des leurs, mais seulement dans l'abstrait que le moment de la mort soit déjà arrivé leur parait toujours invraisemblable.

2. — C'est ainsi que les psychologues sont scandalisés quand on leur parle de la mort de la psychologie officielle, de cette psychologie qui se propose d'étudier les « processus psychologiques », soit en voulant les saisir en eux-mêmes, soit dans leurs concomitants ou déterminants physiologiques, soit enfin par des méthodes « panachées ».

Ce n'est pas que la psychologie soit en possession de résultats féconds et positifs que l'on ne pourrait mettre en doute qu'en niant l'esprit scientifique lui-même on sait qu'il n'existe pour le moment que des recherches « perdues », d'une part, et, d'autre part, des promesses, et que tout est encore à attendre d'un mystérieux perfectionnement que l'avenir doit nous apporter généreusement. Ce n'est pas non plus qu'il y ait, du moins au sujet de ce qui a été déjà fait, un accord unanime entre les psychologues, accord qui peut décourager d'avance les «énergumènes» on sait que l'histoire de la psychologie depuis cinquante ans n'est qu'une épopée de désillusions et que, aujourd'hui encore, de nouveaux programmes sont lancés chaque jour pour fixer les espoirs redevenus disponibles.

Si les psychologues protestent, et s'ils peuvent protester avec une certaine apparence de bonne foi, c'est parce qu'ils ont réussi à se retrancher dans une position commode. Leurs besoins scientifiques étant satisfaits par le maniement même stérile des appareils, et par l'obtention de quelques moyennes de statistique qui n'ont guère l'habitude de survivre à leur publication, ils proclament que la science est faite de patience, et ils rejettent tout contrôle et toute critique sous prétexte que la «métaphysique » n'a rien à voir avec la science.

3. — Cette histoire de cinquante ans, dont les psychologues sont si fiers, n'est que l'histoire d'une mare aux grenouilles. Les psychologues, incapables de découvrir la vérité, l'attendent chaque jour, de n'importe qui et de n'importe où, mais comme ils n'ont aucune idée de la vérité, ils ne savent ni la reconnaître ni la capter : ils la voient alors dans n'importe quoi et deviennent victimes de toutes les illusions.

Wundt surgit d'abord pour préconiser la psychologie « sans âme », et commence la migration des appareils des laboratoires de physiologie dans ceux des psychologues. Quelle fierté et quelle joie I Les psychologues ont des laboratoires et ils publient des monographies...

Plus de disputes verbales : calculemus ! On tire les logarithmes par les cheveux, et Ribot calcule le nombre des cellules cérébrales pour savoir si elles peuvent loger toutes les idées. La psychologie scientifique est née.

Mais en fait, quelle misère : c'est le formalisme le plus insipide qui l'emporte à la faveur d'une complaisance universelle et aux applaudissements de tous ceux qui de la science ne connaissent que les lieux communs de la méthodologie. Certes, en apparence, les psychologues en question ont rendu service à la psychologie en combattant les vieilleries éloquentes de la «psychologie rationnelle », mais ils n'ont fait, en réalité, que lui construire un refuge où, à l'abri de la critique, elle avait encore des chances de survivre.

Une fois qu'on est arrivé à mesurer au millième de seconde les associations, on commençait à sentir un peu de lassitude. Les « réflexes conditionnels » sont arrivés, heureusement, pour ranimer la foi. Quelle découverte ! Et aux psychologues émerveillés, Bechtherev présente la « Psychoréflexologie ». Mais ce mouvement s'endort aussi. Ensuite, c'est tantôt l'aphasie, tantôt la théorie physiologique des émotions, tantôt les glandes à sécrétions internes qui font renaître grands espoirs déçus, mais il n'y a là que la tension et la détente d'un désir impuissant, parce que chimérique, et, en même temps, après chaque période d'agitation « objectiviste », réapparaît le monstre vindicatif de l'introspection.

4. — Ainsi l'avènement de la psychologie « expérimentale », loin de représenter un nouveau triomphe de l'esprit scientifique, n'en était qu'une humiliation. Car, au lieu de se laisser renouveler par lui, et le servir, il s'agissait, en fait, de lui emprunter de la vie pour des vieilles traditions qui n'en avaient plus, et pour qui cette opération était la dernière chance de survie. C'est cela qui explique le fait reconnu aujourd'hui, à savoir que toutes les psychologies « scientifiques » qui se sont succédé depuis Wundt ne sont que les déguisements de la psychologie classique. La diversité des tendances même ne représente que les renaissances successives de cette illusion qui consiste à croire que la science peut sauver la scolastique. Car, dans tous les faits, physiologiques ou biologiques, dont ils se sont emparés, les psychologues n'ont cherché que cela. Et c'est ce qui explique aussi l'impuissance de la méthode scientifique entre les mains des psychologues.

5. — Les savants forment, au point de vue du sérieux avec lequel la méthode scientifique est conçue par eux, une véritable hiérarchie. Le monde de la quantité étant le monde propre des mathématiciens, ils s'y meuvent avec une aisance naturelle, et ils sont seuls à ne pas transformer leur rigueur en parade. L'emploi que les physiciens font des mathématiques se ressent déjà quelquefois du fait qu'elles ne représentent pour eux qu'un habit de location ; la pure envergure des mathématiciens peut leur rester inaccessible et ils sont souvent bornés.

Mais tout cela n'est rien en comparaison de ce qui se passe à l'étage au-dessous. Les physiologistes donnent déjà terriblement dans la magie des chiffres, et l'enthousiasme pour la forme quantitative des lois n'est souvent, chez eux, que l'adoration du fétiche. Cette gaucherie, cependant, ne peut pas faire oublier le sérieux fondamental qu'elle recouvre. Quant aux psychologues, c'est de troisième main qu'ils reçoivent les mathématiques : ils les reçoivent des physiologistes, qui les ont reçues des physiciens, qui, eux seuls, les tiennent des mathématiciens mêmes. Or, à chaque étape, le niveau de l'esprit scientifique subit une chute, et quand, à la fin, les mathématiques arrivent aux psychologues, c'est « un peu de cuivre et de verre » que ceux-ci prennent « pour de l'or et du diamant ». Et il en est de même pour la méthode expérimentale. C'est le physicien qui en a la vision sérieuse; lui seul ne joue pas avec elle, c'est entre ses mains uniquement qu'elle reste toujours une technique rationnelle sans jamais dégénérer en magie. Le physiologiste a déjà une forte tendance à la magie : chez lui la méthode expérimentale dégénère souvent en pompe expérimentale. Mais que dire du psychologue ? Chez lui tout n'est que pompe. En dépit de toutes ses protestations contre la philosophie, il ne voit la science qu'à travers les lieux communs qu'elle lui a appris à son sujet.

Et comme on lui a dit que la science est faite de patience, que c'est sur des recherches de détail que se sont édifiées les grandes hypothèses, il croit que la patience est une méthode en elle-même, et qu'il suffit de chercher des détails aveuglément pour attirer le Messie synthétique. Il patauge alors au milieu des appareils, se jette tantôt dans la physiologie, tantôt dans la chimie, la biologie; il amoncelle les moyennes de statistique, et est convaincu que, pour acquérir la science, tout comme pour acquérir la foi, il faut s'abêtir. Il faut qu'on comprenne : les psychologues sont scientifiques comme les sauvages évangélisés sont chrétiens.

6. — La négation radicale de la psychologie classique, introspectionniste ou expérimentale, qui se trouve dans le behaviorisme de Watson, est une découverte importante. Elle signifie précisément la condamnation de cet état d'esprit qui consiste à croire à la magie de la forme sans comprendre que la méthode scientifique exige une radicale « réforme de l'entendement ». On ne peut, en effet, quelle que soit la sincérité de l'intention et la volonté de la précision, transformer la physique d'Aristote en physique expérimentale. C'est sa nature qui s'y refuse, et il serait tout à fait illégitime de faire confiance, au sujet d'une tentative de ce genre, dans les perfectionnements de l'avenir.

7. — L'histoire de la psychologie dans les cinquante dernières années n'est donc pas, comme on aime à l'affirmer au début des manuels de psychologie, l'histoire d'une organisation, mais celle d'une dissolution. Et dans cinquante ans la psychologie authentiquement officielle d'aujourd'hui apparaîtra comme nous apparaissent maintenant l'alchimie et les fabulations verbales de la physique péripatéticienne. On s'amusera encore des formules retentissantes par lesquelles ont débuté les psychologues « scientifiques », et des théories pénibles auxquelles ils ont abouti ; des schémas statiques et des schémas dynamiques, et la théologie du cerveau constituera une étude réjouissante, comme la théorie antique des tempéraments — mais ensuite tout sera relégué dans l'histoire des doctrines incompréhensibles, et on s'étonnera, comme on le fait aujourd'hui au sujet de la scolastique, de leur persistance.

On comprendra alors ce qui paraît maintenant invraisemblable, à savoir que le mouvement psychologique contemporain n'est que la dissolution du mythe de la nature double de l'homme.

L'établissement de la psychologie scientifique suppose précisément cette dissolution. Toutes les articulations qu'une élaboration notionnelle a introduites dans cette croyance primitive doivent s'effacer une à une, et la dissolution doit procéder par étapes : mais aujourd'hui elle devrait déjà être terminée. Seulement sa durée fut considérablement prolongée par la possibilité qui s'était offerte aux thèses mortes de renaître à la faveur du respect qui entoure les méthodes scientifiques.

8. — Mais enfin le moment de la liquidation définitive de toute cette mythologie est lui-même arrivé. La dissolution ne peut plus affecter aujourd'hui la forme de la vie et on peut maintenant reconnaître avec certitude la fin dans la fin. La psychologie est actuellement, en effet, dans l'état où se trouvait la philosophie au moment de l'élaboration de la Critique de la raison pure. Sa stérilité est manifeste, ses démarches constitutives sont mises à nu, et tandis que les uns se confinent dans une scolastique impressionnante par sa mise en scène, mais qui n'avance pas du tout, les autres se jettent dans des solutions désespérées. Un souffle nouveau se fait sentir aussi : on voudrait déjà avoir vécu toute cette période de l'histoire de la psychologie, mais on retombe constamment dans les fantaisies scolastiques. Il manque donc quelque chose : la reconnaissance claire du fait que la psychologie classique n'est rien d'autre que l'élaboration notionnelle d'un mythe.

9. — Cette reconnaissance ne doit pas être une critique dans le genre de celles dont pullule la littérature psychologique, et qui montrent tantôt la faillite de la psychologie subjective, tantôt celle de la psychologie objective et qui préconisent périodiquement le retour de la thèse à l'antithèse et de l'antithèse à la thèse. Il ne faut pas, par conséquent, instituer une dispute qui puisse, de nouveau, rester intérieure à la psychologie classique, et dont tout le bénéfice est de faire tourner la psychologie sur elle-même. C'est une critique rénovatrice qu'il faut, une critique qui, en faisant dépasser, par la liquidation claire de ce qui a été, le point mort où se trouve la psychologie, crée cette grande évidence qu'il s'agit de communiquer.

10. — Contrairement à tout espoir, ce n'est pas de l'exercice de la méthode objective que vient cette vision de la psychologie nouvelle que suppose la critique en question. Le résultat de cet exercice est entièrement négatif : il a abouti, en effet, au behaviorisme. Watson a reconnu précisément que la psychologie objective classique n'est pas objective au vrai sens du mot, puisqu'il a affirmé, après cinquante ans de psychologie scientifique, qu'il était temps pour la psychologie de devenir une science positive. Or, le behaviorisme piétine sur place, ou plutôt il lui est arrivé un malheur beaucoup plus grand. Les behavioristes, charmés d'abord de la notion de behavior, ont fini par découvrir que le behaviorisme conséquent celui de Watson, est sans issue, et, regrettant les marmites de la psychologie introspective, ils reviennent, sous prétexte de « behaviorisme non physiologique », à des notions franchement introspectives, ou encore se bornent simplement à traduire en termes de behavior les notions de la psychologie classique. on a alors le regret de constater que, chez certains du moins, le behaviorisme n'a servi qu'à donner une nouvelle forme à l'illusion de l'objectivité1. Le behaviorisme présente alors le paradoxe suivant : pour l'affirmer sincèrement, il faut renoncer à le développer, et pour pouvoir le développer, il faut renoncer a son affirmation sincère ; ce qui lui enlève alors toute raison d'être.

Tout cela n'est d'ailleurs pas étonnant. La vérité du behaviorisme est constituée par la reconnaissance du caractère mythologique de la psychologie classique et la notion de behavior n'est valable qu'en tant qu'on le considère dans son schéma général, antérieurement à l'interprétation que lui donnent les watsoniens et les autres. Cinquante ans de psychologie scientifique n'ont donc pu aboutir qu'à l'affirmation que la psychologie scientifique va seulement commencer.

11. — La psychologie objective classique ne pouvait aboutir à un autre résultat. Elle n'a jamais été autre chose que l'impossible volonté de la psychologie introspective de devenir une science de la nature, et elle ne représente que l'hommage de cette dernière au goût de l'époque. Il y eut un moment où la philosophie elle-même, voire la métaphysique, voulurent devenir « expérimentales », mais on n'a guère pris la chose au sérieux. La psychologie, elle, a réussi à donner le change.

En fait, il n'y a jamais eu de psychologie objective différente de cette psychologie qu'on faisait semblant de nier. Les psychologues expérimentaux n'ont jamais eu des idées par eux-mêmes, ils ont toujours utilisé le vieux stock de la psychologie « subjective ». Et chaque fois qu'on a découvert qu'une certaine tendance a été victime de cette illusion, on a recommencé dans une autre direction en croyant qu'on pouvait faire mieux tout en partant des mêmes principes. Voilà pourquoi ces chercheurs, auxquels la méthode scientifique devait donner des ailes, se sont toujours trouvés en retard sur les psychologues introspectionnistes, car cependant que les premiers étaient occupés à traduire en formules « scientifiques » les idées de ces derniers, ceux-ci n'avaient rien d'autre à faire que de reconnaître leurs illusions.

  • 1. Le manuel de Warren est tout à fait significatif à cet égard

Et maintenant la psychologie expérimentale arrive seulement à reconnaître son propre néant, et la psychologie introspectionniste en est toujours à ses merveilleuses et émouvantes promesses, alors que chez des psychologues qui se désintéressent à la fois de la physiologie des sensations, des laboratoires classiques et du « devenir mouvant » de la conscience apparaît avec une claire vision des erreurs l'indication d'une direction réellement féconde.

12. — C'est à la lumière des tendances qui essaient de se soustraire à l'influence des problèmes et des traditions de la psychologie subjective, comme objective, que doivent se préciser et l'aspect positif et l'aspect négatif de la critique que nous entreprenons. Car s'il est entendu que cette critique ne doit pas être le résultat d'un travail purement notionnel, il n'est pas requis non plus, pour qu'elle soit valable, de la commencer « par en bas ». Car c'est au tronc qu'elle doit s'attaquer, à l'idéologie centrale de la psychologie classique. Il ne s'agit pas d'éplucher des branches, mais d'abattre un arbre. ne s'agit pas non plus de condamner tout en bloc : il y a des faits qui survivront à la mort de la psychologie classique, mais c'est seulement la psychologie nouvelle qui pourra leur donner leur vraie signification.

13. — Ce qu'il y a de plus remarquable dans toute l'histoire de la psychologie, ce n'est ni cette oscillation autour des deux pôles de l'objectivité et de la subjectivité, ni le manque de génie qui caractérise la manière dont les psychologues se servent de la méthode scientifique, mais le fait que la psychologie classique ne représente même pas la forme fausse d'une science vraie, car c'est la science elle-même qui est fausse, radicalement et toute question de méthode à part. La comparaison de la psychologie avec la physique d'Aristote n'est pas tout à fait exacte, car ce n'est même pas de cette manière que la psychologie est fausse, mais elle est fausse, comme le sont les sciences occultes : le spiritisme et la théosophie, qui, elles aussi, affectent une forme scientifique.

Les sciences de la nature qui s'occupent de l'homme n'épuisent certainement pas tout ce qu'on peut apprendre au sujet de ce dernier. Le terme « vie » désigne un fait « biologique », en même temps que la vie proprement humaine, la vie dramatique2 de l'homme.

Cette vie dramatique présente tous les caractères qui. rendent susceptible un domaine d'être étudié scientifiquement. Et alors même que la psychologie n'existerait pas, c'est au nom de cette possibilité qu'il faudrait l'inventer. Or, les réflexions sur cette vie dramatique n'ont réussi à trouver leur place que dans la littérature et le théâtre, et bien que la psychologie classique affirme la nécessité d'étudier les « documents littéraires », il n'y a jamais eu, en fait 3, utilisation véritable, indépendante des buts abstraits de la psychologie. Et ainsi, au lieu de pouvoir transmettre à la psychologie le thème concret qui s'était réfugié chez elle, c'est la littérature, au contraire, qui a fini par subir l'influence de la psychologie fausse : les littérateurs se sont crus obligés, dans leur naïveté et leur ignorance, de prendre au sérieux la « science » de l'âme.

Quoi qu'il en soit, la psychologie officielle doit sa naissance à des inspirations radicalement opposées à celles qui peuvent seules justifier son existence, et ce qui est encore plus grave, c'est exclusivement de ces inspirations qu'elle se nourrit. Elle ne représente, en effet, pour le dire en termes crus, qu'une élaboration notionnelle de la croyance générale dans les démons, c'est-à-dire de la mythologie de l'âme, d'une part, et, d'autre part, du problème de la perception tel qu'il se pose devant la philosophie antique.

  • 2. Qu'il soit entendu une fois pour toutes que nous voulons désigner par le terme « drame » un fait et que nous faisons

totalement abstraction des résonances romantiques de ce mot. Nous prions donc le lecteur de s'habituer à cette acception simple du terme et d'oublier sa signification « émouvante ».

  • 3. La psychanalyse mise à part.

Lorsque les behavioristes affirment que l'hypothèse de la vie intérieure représente un reste d'animisme, ils devinent parfaitement le vrai caractère d'une des tendances dont la fusion a donné naissance à la psychologie actuelle. Il y a là toute une histoire très instructive, mais dont le récit dépasse les cadres de la présente étude. En gros, l'attitude mystique et « pédagogique » en face de l'âme, les mythes eschatologiques, incorporés dans le Christianisme, ont, à un moment donné, subi une chute et se sont trouvés subitement abaissés au niveau d'une étude dogmatique inspirée par un réalisme barbare, rencontrant ainsi l'inspiration du traité aristotélicien de l'âme. Et cependant que cette étude devait servir d'un côté la théologie, elle a essayé, de l'autre, de se constituer un contenu, en puisant indistinctement dans la théorie de la connaissance, dans la logique et dans la mythologie. Il s'est formé ainsi un tissu de thèmes et de problèmes assez délimités pour former une partie dénommable de la philosophie. On peut dire que, dès sa formation, l'ensemble était complet, et, en tout cas, on n'a fait jusqu'à nos jours aucune découverte psychologique digne de ce nom : le travail psychologique depuis Gocklen, ou, si l'on aime mieux, depuis Christian Wolff, n'a jamais été que notionnel, travail d'élaboration, d'articulation, en un mot, la rationalisation d'un mythe, et finalement sa critique.

14. — La critique kantienne de la « psychologie rationnelle » aurait dû déjà ruiner définitivement la psychologie. Elle aurait pu immédiatement déterminer une orientation vers le concret, vers la vraie psychologie qui, sous la forme humiliante de la littérature, fut exclue de la « science ». Mais la Critique n'a pas exercé cet effet. Elle a, certes, éliminé la notion d'âme, mais la réfutation de la psychologie rationnelle n'y étant qu'une application de la critique générale des choses en soi, il semble en résulter pour la psychologie un « réalisme empirique », parallèle à celui qui s'impose dans la science après la ruine de la chose en soi. Et comme l'interprétation courante laisse tomber cette idée extraordinairement féconde qu'est l'antériorité de l'expérience externe à l'expérience interne, pour ne retenir que le parallélisme, la Critique de la raison pure semble consacrer l'hypothèse de la vie intérieure. Le vieux stock de la psychologie a pu survivre, et c'est sur lui que se sont abattues les exigences à la mode au XIXe siècle : expérience et calcul. C'est alors que commence l'histoire lamentable, le Carmen Miserabile.

15. — Le culte de l'âme est essentiel pour le Christianisme. Le thème antique de la perception n'aurait jamais suffi pour engendrer la psychologie : c'est de la religion que vient la force de cette dernière. La théologie de l'âme, une fois constituée en tradition, a survécu au Christianisme, et continue à vivre maintenant des nourritures ordinaires de toutes les scolastiques. Le respect dont elle a réussi à s'entourer grâce au déguisement scientifique lui a permis de végéter encore un peu, et elle a réussi à survivre à elle-même grâce à cet artifice. Il serait cependant faux de dire que la psychologie classique ne se nourrit que du passé. Elle a réussi, au contraire, à rejoindre certaines exigences modernes la vie intérieure, au sens « phénoméniste » du mot, a réussi, en effet, à devenir une « valeur ».

L'idéologie de la bourgeoisie n'aurait pas été complète si elle n'avait pas trouvé sa mystique. Après plusieurs tâtonnements elle semble l'avoir trouvée maintenant : dans la vie intérieure de la psychologie. La vie intérieure convient parfaitement à cette destination. Son essence est celle même de notre civilisation, à savoir l'abstraction : elle n'implique que la vie en général et l'homme en général, et les « sages » d'aujourd'hui sont heureux d'hériter de cette conception aristocratique de l'homme avec un faisceau de problèmes de haut luxe.

La religion de la vie intérieure semble, de plus, être le meilleur moyen de défense contre les dangers d'une rénovation véritable. Comme elle n'implique l'attachement à aucune vérité déterminée, mais simplement un jeu désintéressé avec les formes et les qualités, elle donne l'illusion de la vie et du progrès « spirituel», alors que l'abstraction, qui en est l'essence, arrête toute vie véritable; et comme elle ne s'émeut que de sa propre profondeur, elle n'est qu'un éternel prétexte pour ignorer la vérité.

Voilà pourquoi la vie intérieure est prêchée par tous ceux qui veulent capter les volontés de rénovation avant qu'elles aient pu s'attacher à leur objet véritable, afin que la gourmandise des qualités remplace la compréhension de la vérité. Voilà aussi la raison pour laquelle tous ceux qui sont trop faibles pour se montrer « difficiles» saisissent la perche tendue : cette offre de faire son salut en contemplant son nombril semble vraiment irrésistible...

16. — La psychologie classique est donc doublement fausse : fausse devant la science et fausse devant l'esprit. Combien ne se serait-on pas réjoui de nous voir rester seuls avec notre condamnation de la vie intérieure ! Et avec quel plaisir ne nous aurait-on pas montré les « bases scientifiques » de la fausse sagesse ! Toutes ces « philosophies de la conscience » qui jonglent avec les notions empruntées à la psychologie, toutes ces sagesses qui invitent l'homme à s'approfondir, alors qu'il s'agit précisément de l'obliger à sortir de sa forme actuelle, auraient pu continuer à voir avec une grande satisfaction l'affirmation de la légitimité de leur démarche fondamentale dans la psychologie.

Or, en fait, les deux condamnations se rejoignent. La fausse sagesse suivra dans sa tombe la fausse science : leurs destinées sont liées et elles mourront ensemble, parce que l'abstraction meurt. C'est la vision de l'homme concret qui la chasse des deux domaines.

17. — Cet accord ne doit cependant pas être une raison pour confondre les deux condamnations. Il est beaucoup plus efficace de les séparer et de dégager d'abord la condamnation de l'abstraction par la psychologie elle-même. Or, cette condamnation apparaît dans la psychologie la plus technique, et elle est prononcée par des auteurs qui ignorent tout de nos exigences. Seulement cette rencontre, pour être heureuse, n'a rien de fortuit : la vérité travaille à la fois tous les domaines et ses différentes fulgurations finissent par s'unir en une vérité unique.

Puisque nous voulons séparer les deux condamnations en question, en principe, il faut les séparer aussi matériellement. Voilà pourquoi il faut commencer par fixer le sens de la dissolution de la psychologie classique, en nous attachant à l'étude des tendances qui, tout en achevant la dissolution, annoncent la psychologie nouvelle.

18. — Trois tendances peuvent compter à cet égard : la psychanalyse, le behaviorisme et la Gestalttheorie. La valeur de la Gestalttheorie est grande, surtout au point de vue critique : elle implique la négation de cette démarche fondamentale de la psychologie classique qui consiste à rompre la forme des actions humaines pour essayer ensuite de reconstituer la totalité qui est sens et forme, à partir d'éléments sans signification et amorphes. Le behaviorisme conséquent, celui de Watson, reconnaît la faillite de la psychologie objective classique, et apporte, avec l'idée de behavior, quelle que soit finalement son interprétation, une définition concrète du fait psychologique. Mais la plus importante des trois tendances, c'est incontestablement la psychanalyse. C'est elle qui nous donne la vision vraiment claire des erreurs de la psychologie classique, et nous montre dès maintenant la psychologie nouvelle en vie et en action. Mais en même temps que la vérité, ces trois tendances renferment encore l'erreur sous trois aspects différents et engagent par là même leurs disciples dans des voies qui éloignent de nouveau la psychologie de sa direction véritable.

La Gestalttheorie, au sens large du mot (en y comprenant Spranger), se livre, d'une part, comme Spranger4, à des constructions théoriques, et ne semble pas, d'autre part, pouvoir se libérer des préoccupations de la psychologie classique.

Le behaviorisme est stérile, ou retombe dans la physiologie, la biologie, voire même l'introspection plus ou moins déguisée, au lieu d'oublier réellement tout pour n'attendre que les surprises de l'expérience.

  • 4. Cf. Lebensformen, 5e éd., Halle, 1925.

Quant à la psychanalyse, elle s'est trouvée tellement débordée par l'expérience qui, consultée enfin, ne demandait qu'à parler, qu'elle n'a pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle cache dans son sein la vieille psychologie qu'elle a précisément pour mission de supprimer, et, d'un autre côté, elle nourrit de sa force un romantisme sans intérêt et des spéculations qui ne résolvent que des problèmes désuets.

D'autre part, et, d'une façon générale, c'est soit d'une manière implicite, soit avec une certaine timidité seulement, que la plupart des auteurs osent prononcer la condamnation de la psychologie classique. Ils semblent vouloir préparer le travail de ceux qui voient le salut dans la conciliation des contraires, en ne s'apercevant pas qu'il n'y a là de nouveau qu'une illusion, puisque juxtaposer des tendances dont chacune soulève au sujet de l'autre, ou des autres, la question préalable est impossible5. Quant à ceux qui, comme Watson et ses disciples, osent prononcer la condamnation franche, leurs affirmations concernant la fausseté de la psychologie classique et les raisons de cette fausseté sont si peu articulées qu'elles n'ont pu empêcher même pas leurs propres auteurs de retomber dans les attitudes condamnées, et ainsi leurs déclarations sont à une vraie critique des fondements de la psychologie ce que les réflexions générales sur faiblesse de « l'entendement humain » sont à la Critique de la raison pure.

19. — La critique de la psychologie, pour être efficace, doit être sans ménagements, et elle ne devra respecter que ce qui est vraiment respectable : des faux ménagements, la crainte de se tromper en disant toute sa pensée ou tout ce que sa pensée implique, ne font qu'allonger le chemin sans autre bénéfice que la confusion.

Cette timidité en question s'explique bien, il est vrai, par le fait qu'il est réellement difficile de s'arracher à cette psychologie qui nous a tenus prisonniers si longtemps. Les schémas qu'elle nous fournit ne nous semblent pas seulement indispensables au point de vue pratique; ils sont, de plus, si profondément ancrés en nous qu'ils reparaissent au milieu des efforts les plus sincères que nous faisons pour nous en libérer, et alors on peut facilement prendre cette ténacité avec laquelle ils nous poursuivent pour une évidence insurmontable. C'est ainsi, par exemple, que l'affirmation selon laquelle la vie intérieure n'existe pas plus que les esprits animaux, et que les notions qui sont empruntées à la vie intérieure existent si peu qu'il est même complètement inutile de les traduire en termes de behavior, nous semble d'abord impossible à concevoir.

Mais que l'on y prenne garde : il n'y a là que la tentation propre aux vieilles évidences. La critique consiste précisément à les démonter pièce par pièce pour mettre à nu les démarches qui les constituent et les postulats implicites qu'elles recouvrent. Voilà pourquoi elle ne doit pas, sous peine de rester inefficace, s'arrêter à des affirmations générales qui condamnent seulement sans exécuter : la critique doit aller jusqu'à l'exécution.

Cela encore ne va pas sans difficultés. On se demandera à chaque pas si l'on a le droit de se débarrasser de telle évidence ou de tel problème. Mais il ne faut jamais oublier que, pour le moment, notre « sensibilité » est faussée, et que c'est précisément en continuant que nous pourrons acquérir une vision juste qui nous permettra de reconnaître ce qui doit être sauvé, et nous verrons alors combien les évidences qui, de près, semblent insurmontables le sont peu d'un peu plus loin.

20. — Bref, pour revenir aux tendances dont nous venons de parler, l'enseignement qu'elles comportent pour la psychologie risque vraiment de sombrer à cause de la nostalgie qui appelle leurs partisans au retour, et parce qu'une liquidation radicale de la psychologie classique ne leur permet pas de s'en délivrer pour toujours.

  • 5. Freud, par exemple, se charge lui-même de ramener, comme on le verra plus loin, la psychanalyse à la psychologie classique.

Voilà pourquoi, afin de dégager l'enseignement dans toute sa portée et toute sa rigueur, nous allons consacrer une étude à chacune des tendances que nous avons mentionnées. Ce seront là des études préliminaires qui doivent préparer la critique elle-même en l'éclairant sur le plan de ses articulations et en lui apportant même les pièces constitutives; elles formeront les Matériaux pour la critique des fondements de la psychologie6. La critique elle-même, où le problème que nous venons de poser sera traité en lui-même et systématiquement, doit être contenue dans l'Essai critique sur les fondements de la psychologie qui suivra les Matériaux. Ce caractère préparatoire et, par conséquent, provisoire, des Matériaux ne doit jamais être oublié; ils ne contiennent pas encore la critique, ils représentent seulement les premiers outils encore grossiers à l'aide desquels devront être forgés les instruments eux-mêmes.

21. — Cette recherche que nous entreprenons dans les Matériaux ne peut être, bien entendu, elle non plus, faite dans le vide. Nous n'avons nullement la prétention d'examiner les tendances en question sans idées préconçues, « naïvement ». Des affirmations de ce genre peuvent être sincères, mais jamais vraies, car il n'y a pas de critique véritable sans le pressentiment de la vérité. Toute la question est de savoir quelle est la source de ce pressentiment.

En ce qui nous concerne, c'est en réfléchissant sur la psychanalyse que nous avons aperçu la vraie psychologie. Cela aurait pu être un hasard, mais ce n'en est pas un, car même en droit, la psychanalyse seule peut donner aujourd'hui la vision de la vraie psychologie, parce qu'elle seule en est déjà une incarnation. Les Matériaux doivent donc commencer par l'examen de la psychanalyse : il s'agira, en cherchant l'enseignement que la psychanalyse comporte pour la psychologie, d'obtenir des précisions qui nous permettront de ne pas oublier l'essentiel dans l'examen des autres tendances.

22. — La première vague de protestation que l'apparition de la psychanalyse a déclenchée semble maintenant aplanie, bien qu'on l'ait vue encore dernièrement en France rebondir avec fureur, et la situation est maintenant moins tendue entre la psychologie classique et la psychanalyse. Ce changement d'attitude, que l'on peut interpréter comme une victoire de la psychanalyse, ne représente chez les psychologues qu'un changement de tactique. On s'est rendu effectivement compte que la première manière de combattre la psychanalyse, au nom de la morale et au nom des convenances, équivalait à livrer le terrain sans combat aux psychanalystes, et qu'il est beaucoup plus élégant, et aussi beaucoup plus efficace, de s'acquérir par une preuve de libéralité — qui consiste à assigner à Freud sa place en psychologie, au chapitre de l'inconscient — le droit de faire au sujet de la psychanalyse les réserves que commande la « science », Il s'agit donc, grâce à un certain nombre d'assimilations, de faire retomber sur Freud tout le mépris que l'on a actuellement pour certaines tendances, et l'on affirme alors que la psychanalyse n'est qu'une renaissance de la vieille psychologie associationniste ; qu'elle est basée tout entière sur la psychologie de la Vorstellung, etc.

23. — En ce qui concerne d'autre part ses partisans, ils ne voient guère dans la psychanalyse que libido et inconscient. En effet, Freud est pour eux le Copernic de la psychologie, parce qu'il est le Christophe Colomb de l'inconscient, et la psychanalyse, d'après eux, loin de faire revivre la psychologie intellectualiste, se rattache, au contraire, à ce grand mouvement qui se dessine à partir du XIXe siècle et qui souligne l'importance de la vie affective; la psychanalyse est même, avec la théorie de la libido, avec la primauté du désir sur la pensée intellectuelle, bref, avec la théorie de l'inconscient affectif, le couronnement de tout ce mouvement.

  • 6. Les Matériaux doivent comporter trois volumes. Après le volume présent viendra un volume sur la Gestalttheorie, avec un chapitre sur la phénoménologie ; le troisième traitera du behaviorisme et de ses différentes formes avec un chapitre sur la psychologie appliquée.

24. — Il n'est pas difficile de s'apercevoir que cette image, devenue classique, que donnent de la psychanalyse ses partisans, va tout à fait dans le sens des désirs de la psychologie classique en l'aidant à rétablir son équilibre après l'ébranlement reçu de la psychanalyse. Car en n'attribuant à Freud que les mérites classiques de Colomb et de Copernic, la psychanalyse devient simplement un progrès réalisé à l'intérieur de la psychologie classique; un simple renversement des valeurs de l'ancienne psychologie, mais un renversement du seul ordre hiérarchique de ses valeurs; un ensemble de découvertes que les catégories de la psychologie officielle peuvent, à condition de se dilater un peu pour loger tant de matière, parfaitement recevoir. En effet, ce que la discussion ainsi orientée remet en question, ce sont des théories et des attitudes, et non pas l'existence même de la psychologie classique.

Or, en fait ce n'est pas évolution qu'il y a, mais révolution, seulement une révolution un peu plus « copernicienne » qu'on ne croit : la psychanalyse, loin d'être un enrichissement de la psychologie classique, est précisément la démonstration de sa défaite. Elle constitue la première phase de la rupture avec l'idéal traditionnel de la psychologie, avec ses occupations et ses forces inspiratrices; la première évasion du champ d'influence qui la tient prisonnière depuis des siècles, de même que le behaviorisme est le pressentiment de la rupture prochaine avec ses notions et conceptions fondamentales.

25. — Si les psychanalystes collaborent ainsi avec leurs adversaires à la canalisation de la révolution psychanalytique, c'est qu'ils ont gardé, au fond d'eux-mêmes, une « fixation » à l'idéal, aux catégories et à la terminologie de la psychologie classique. Il est, de plus, incontestable que la charpente théorique de la psychanalyse soit remplie d'éléments empruntés à la vieille psychologie de la Vorstellung.

Et cependant les partisans de la psychologie classique auraient mieux fait de ne pas exploiter cet argument. Car en voulant confondre l'intérieur avec la façade, ils ne font qu'attirer l'attention sur l'incompatibilité, dans la psychanalyse, entre l'inspiration fondamentale et les théories dans lesquelles elle s'incarne, et creusent par là même leur propre tombe. En effet, à la lumière de cette inspiration fondamentale éclate l'abstraction de la psychologie classique, et apparaît alors l'incompatibilité véritable qui n'est pas celle de la psychanalyse et d'une certaine forme de la psychologie classique, mais de la psychanalyse et de la psychologie classique en général. De plus, grâce à la nature même de cette incompatibilité, chaque pas que l'on fait en avant dans la compréhension de l'orientation concrète de la psychanalyse a pour contrepartie la révélation d'une démarche constitutive de la psychologie classique, et, par là même, la manière dont Freud exprime ses découvertes dans le langage et les schémas traditionnels n'est qu'un cas privilégié qui nous permet d'observer comment la psychologie fabrique ses faits et ses théories.

Quoi qu'il en soit, il ne suffit pas de faire à Freud un vague reproche d'intellectualisme ou d'associationnisme : il faut pouvoir dégager avec précision les démarches qui justifient ce reproche. Seulement, on sera forcé de reconnaître alors à la lumière du vrai sens de la psychanalyse que ces démarches, dont on a célébré avec tant d'orgueil la fausseté, ne sont, en réalité, que les démarches constitutives de la psychologie elle-même, et le reproche en question se révélera comme un cas particulier de cette illusion qui ne cesse de persécuter les psychologues, et qui consiste à croire qu'on a changé d'essence, alors qu'on n'a fait que changer de robe...

26. — Nous voulons chercher l'enseignement que la psychanalyse comporte pour la psychologie en démontrant les affirmations précédentes. Il s'agira donc, d'une part, de dégager la psychanalyse des préjugés dont l'enveloppent partisans et adversaires en recherchant son inspiration véritable, et en opposant constamment celle-ci aux démarches constitutives de la psychologie classique dont elle implique la négation, et, d'autre part, de juger les constructions théoriques de Freud au nom de cette inspiration, ce qui nous permettra, en même temps, de saisir sur le vif les démarches classiques. Nous obtiendrons ainsi non seulement une vision nette de cette incompatibilité dont nous venons de parler, mais encore des indications importantes sur la psychologie à venir.

Mais comme l'analyse doit être précise, et comme elle doit saisir la manière même dont s'élabore et se construit la psychanalyse, nous avons pensé que le mieux serait d'étudier la théorie du rêve. Car Freud dit lui-même : « La psychanalyse repose sur la théorie du rêve; la théorie psychanalytique du rêve représente la partie la plus achevée de cette jeune science »7. D'autre part, c'est dans la Traumdeutung qu'apparaît le mieux le sens de la psychanalyse et que sont mises à nu avec un soin et une clarté extraordinaires ses démarches constitutives.

  • 7. Einige Bemerkungen über den Begriff des Unbewussten in der Psychoanalyse, in Kleine Schriften zur Neurosenlehre,

IV, Folge, p. 165, Vienne, 1922.


  • CHAPITRE PREMIER


  • Les découvertes psychologiques dans la psychanalyse et l'orientation vers le concret

Ce qui caractérise une science, c'est une certaine sagesse concernant un domaine déterminé, et, grâce à cette sagesse, un certain pouvoir sur les choses appartenant à ce domaine. Il n'y a pas de science féconde là où ne se retrouvent pas ces deux caractères de sagesse et d'efficacité. Prenez un physicien : il connaît des mystères étonnants et il fera surgir devant vous des miracles qui dépassent tout ce que le plus hardi des magiciens aurait pu s'imaginer. Parlez avec un chimiste : il vous apprendra des choses qui vous stupéfieront, et regardez-le agir ; l'occultiste le plus fameux vous apparaîtra pauvre en courage et pauvre en imagination. Et même si la nature ne vous intéresse que médiocrement, la sagesse et le pouvoir de ces hommes vous étonneront.

Prenez maintenant un psychologue. Il vous entretiendra des prétentions de la psychologie. Il vous racontera la pénible histoire de sa science. Vous apprendrez qu'on est arrivé à éliminer la notion d'âme, la théorie des facultés. Si vous lui demandez de quoi il s'occupe, il vous parlera de la vie intérieure. Si vous insistez encore, vous apprendrez l'existence des sensations, des images, des souvenirs, de l'association des idées, de la volonté, de la conscience, des émotions et de la personnalité et d'autres notions de ce genre. Il vous expliquera que les images ne sont pas des atomes psychiques, mais des états plutôt « fluides »; que l'association des idées, loin d'expliquer tout, n'est qu'un état de basse tension, que vous ne pleurez pas parce que vous êtes triste, mais que vous êtes triste parce que vous pleurez. Et si vous avez bien écouté, il vous apprendra que votre personnalité est une synthèse. Vous serez, certes, enrichi d'un certain nombre de moyens d'expression, mais gardez-vous bien d'exprimer le désir de « pénétrer plus en avant dans la connaissance de l'homme », car pour vous guérir de pareils espoirs romantiques, on vous enverra dans un laboratoire de psychologie expérimentale pour vous y faire une idée de la science « telle qu'elle doit être ». Là encore, vous apprendrez des choses sensationnelles. On ne vous fera guère d'objections concernant votre réserve sur l'intérêt proprement psychologique de la physiologie des sensations. Mais on vous apprendra, par contre, que vous associez plus ou moins vite, qu'il y a un sport qui consiste à retenir des chiffres sans suite et à se servir du pneumographe pour préparer le diplôme d'études supérieures. Et si vous demandez de nouveau à être initié davantage dans la connaissance de l'homme, on vous répondra saintement que la science est faite de patience, qu'avec les progrès de la technique expérimentale et un génie synthétique dans le genre de Newton...

Vous avez raison : le psychologue ne sait rien et ne peut rien. Il est le parent pauvre dans la grande famille des serviteurs de la science. Il ne se nourrit que d'espoirs et d'illusions : à d'autres la matière, il se contente, lui, de la forme, car par-dessus toutes ses misères, il est encore esthète.

Pourquoi de faux ménagements ? Les psychologues n'ont rien fait, sinon remplacer une sorte de fabulation par une fabulation différente, un schéma par un autre, et c'est tout, mais réellement tout. La connaissance de l'homme ? Mais tout cela est relégué, ou bien dans le domaine des faux problèmes, ou bien dans celui des espoirs lointains. Je ne crois pas que l'on puisse porter à l'édifice central de la psychologie un autre intérêt que celui qui anime généralement ces études où l'intérêt tient simplement au fait qu'avançant en érudition, on suit avec sympathie le sort d'une idée ou d'une notion. D'ailleurs, on peut s'en rendre compte par l'histoire de la psychologie. Elle ne nous relate aucune découverte : elle est entièrement constituée par les fluctuations d'un travail notionnel appliqué à un tissu identique de problèmes, et c'est là un très mauvais signe pour une discipline ayant des prétentions scientifiques. On n'a vu changer au cours de l'histoire de la psychologie que le langage employé, et le déplacement de l'accent mis sur les différentes questions. Mais le psychologue se comporte aussi bêtement devant un homme que le dernier des ignorants et, chose curieuse, sa science ne lui sert pas quand il se trouve avec l'objet de sa science, mais exclusivement quand il se trouve avec des « confrères ». Il est donc exactement dans le même cas que le physicien scolastique : sa science n'est qu'une science de discussion, une éristique. La première chose qui frappe dans la psychanalyse, c'est que le psychologue peut acquérir par elle une sagesse réelle. Oh ! je ne parle que de savoir professionnel, mais j'emploie le terme sagesse pour souligner que c'est pour la première fois que la psychologie dépasse le plan du langage pour saisir quelque chose du mystère que renferme l'objet de son étude. C'est pour la première fois que le psychologue sait, c'est pour la première fois qu'il apparaît, j'ose risquer le terme, puisqu'il signifie quelque chose d'essentielle-ment « positif», comme un magicien.

Le physicien a du prestige devant le public, car son savoir efficace le fait apparaître comme le légitime successeur du magicien, qui n'apparaît d'ailleurs auprès de lui que comme un précurseur timide. Et le psychanalyste s'acquiert du prestige auprès du public pour des raisons analogues. Car il apparaît comme le successeur légitime des oneiromantes, des liseurs de pensées et des pythonisses, qui, tous, auprès de lui, ne sont que des comédiens. Et la possibilité de les mettre ainsi en parallèle, tous les deux, le physicien et le psychanalyste, à cause des raisons sur lesquelles repose leur prestige, marque, dans l'histoire de la psychologie, une étape autrement « positive » que l'emploi de tous les appareils qui ont émigré des laboratoires de physiologie pour peupler ceux des psychologues.

Car, de même que dans le cas du physicien, l'efficacité pratique du savoir du psychanalyste est révélatrice du fait que nous sommes en présence de découvertes véritables. La découverte du sens du rêve en est une, je veux dire, la découverte du sens concret et individuel du rêve. La découverte du complexe d’oedipe, tant décrié par les adversaires de Freud, en est une autre. Confrontez la psychologie de l'amour telle qu'elle résulte du freudisme à tout ce que la psychologie classique, y compris Stendhal, peut vous apprendre sur ce sujet; faites cette comparaison du point de vue de la possibilité que l'une et l'autre vous donnent pour comprendre un cas concret et vous serez stupéfait de la différence. Et je ne parle pas, à dessein, de la valeur thérapeutique, tant discutée, du traitement psychanalytique. Je ne me place qu'au point de vue du savoir que la psychanalyse peut apporter à la psychologie.

Certes, les découvertes de la psychanalyse ne font que traduire en formules scientifiques un certain nombre d'observations que l'on peut retrouver chez les littérateurs de toute espèce et de tous les temps. Mais c'est parce que la psychologie officielle, héritière de la théologie de l'âme d'une part, de certaines théories antiques concernant la perception, d'autre part, et plus tard de la psychologie philosophique, issue des deux à la fois, fut tout entière absorbée par des travaux purement notionnels. Et la psychologie vraie s'est réfugiée dans la littérature et dans le drame; elle a dû vivre en marge de la psychologie officielle, même en dehors d'elle, de même que la physique expérimentale a dû vivre d'abord en marge de la physique spéculative, officielle. Cela s'explique aussi; il a fallu que se révèle le caractère illusoire des travaux purement notionnels poursuivis sur le vieux thème de l'âme et de la perception ; il a fallu ensuite que se dissolve l'espoir de trouver la pierre philosophale par la chimie moderne, c'est-à- dire de transformer, par l'application des méthodes scientifiques, la vieille psychologie ou ses transfabulations en science positive, et il a fallu enfin l'usure de certaines valeurs dans leurs différentes incarnations pour que le concret puisse enfin parler.


I.

Il n'y a pas là de simples jugements de valeur en analysant le contraste que nous venons de signaler, nous pourrons découvrir dans la psychologie classique la nécessité de l'ignorance, comme la nécessité du savoir dans la psychanalyse. C'est ce que nous allons montrer sur l'exemple du rêve.

Freud s'est offert le luxe de consacrer le premier chapitre de la Traumdeutung à l'historique du problème du rêve. Il accompagne l'exposé des remarques critiques qui doivent justifier son intervention dans la question, et il est difficile de ne pas reconnaître dans ce chapitre le voyage d'un homme qui voit au pays de ceux qui n'ont rien vu. Freud donne d'ailleurs à ses critiques une allure modeste : tout ce qu'il veut, c'est faire sentir qu'il y a encore, après tout ce qu'on en a dit, des choses à dire sur le rêve, ou plutôt que l'essentiel n'a pas été dit, car la question a été traitée jusqu'ici avec trop de légèreté. En comparant d'autre part les différents travaux, il obtient le tableau des difficultés qu'une théorie des rêves doit résoudre.

La théorie que Freud considère comme la plus caractéristique, parce qu'elle exprime l'opinion la plus répandue, c'est la théorie du réveil partiel, d'après laquelle le rêve est, comme dit Herbart (cité par Freud)8, « une veille partielle nuancée et en même temps très anormale ».

Nous trouvons chez Binz la traduction physiologique de cette conception : « Cet état (de rigidité, Erstarrung) se dissipe peu à peu vers le matin. Les produits de fatigue accumulés dans les cellules cérébrales sont décomposés ou entraînés par le courant circulatoire. Ici et là quelques amas cellulaires s'éveillent, cependant qu'autour tout est figé encore. Et le travail isolé de ces groupes apparaît alors au sein de notre conscience sans que puisse le compléter l'effort des parties du cerveau qui groupent et qui associent. C'est pourquoi les images apparues sont étranges, réunies au hasard. Elles sont d'ailleurs liées à des impressions d'un passé récent. A mesure que le nombre des cellules éveillées croit. la déraison du rêve diminue (Binz, cité par Freud)

  • 9.« On peut retrouver, ajoute Freud, la théorie du rêve incomplet, ou du moins des traces de

cette conception, chez tous les physiologistes ou philosophes modernes. »

  • 8 FREUD, L'Interprétation des rêves, trad. M. I. MEYERSON, Paris, Alcan, 1927 ; p. 70.
  • 9 Ibid., p. 71.

Cette théorie représente l'antithèse de la conception freudienne. Elle fait du rêve quelque chose de purement organique, et, en tout cas, un phénomène purement négatif, un défaut « qui est même souvent », comme dit Binz, « un processus pathologique ». Pour Freud, au contraire, «le rêve est un fait psychologique au sens plein du mot ». C'est donc essentiellement l'attitude de Freud à l'égard de cette théorie qu'il faut examiner.

« Considérer le rêve comme un fait organique trahit encore une autre intention. On veut ainsi retirer au rêve sa dignité de fait psychologique. On pourrait assez bien se représenter ce que les biologistes pensent de la valeur des rêves par la très vieille comparaison avec l'homme qui, ignorant la musique, laisserait courir ses doigts sur les touches d'un instrument. Selon cette conception le rêve serait entièrement dépourvu de sens ; comment les doigts de cet ignorant pourraient-ils produire un morceau de musique ? »

Freud veut dire par là que l'on considère le rêve systématiquement comme un événement qui n'entre pas dans la série des processus psychologiques réguliers, que l'on ne veut attribuer la formation du rêve à aucun de ces processus. Le rêve apparaît alors, non pas comme une formation psychique régulière; une pensée au sens propre du mot, mais comme un phénomène qui, malgré sa périodicité régulière, représente, quant à sa structure, une exception. La théorie classique, au lieu de s'incliner devant l'originalité et la complexité du rêve, et de chercher les processus qui l'expliquent, s'obstine à le considérer comme une dérogation aux règles du travail psychologique normal, comme un phénomène pour ainsi dire négatif.

Cette vision de l'insuffisance des théories organiques est partout présente dans la Traumdeutung, et il est partout visible que Freud veut combler précisément ce défaut des théories classiques en cherchant à montrer que le rêve est un phénomène positif, une formation psychologique régulière, parce que, loin de devoir son existence à une débandade des fonctions psychiques, il ne s'explique que par un ensemble de processus réguliers et complexes.

On peut donc penser, et les formules de la Traumdeutung nous y invitent souvent, que c'est simplement la dignité de fait psychologique au sens classique du terme que Freud réclame pour le rêve, et que lorsqu'il nous dit que le rêve est un fait psychologique au sens plein du mot, le rêve est intégré à la psychologie sans que cela comporte des conséquences pour la définition même du fait psychologique.

En fait, il n'en est pas ainsi, et il ne peut en être ainsi. Cette volonté de refuser au rêve la dignité de fait psychologique, et surtout la manière dont le fait la théorie du réveil partiel, n'est ni une simple maladresse, ni une conséquence naturelle de la dialectique de la psychologie physiologique. Car la psychologie physiologique travaille avec les notions et les démarches de la psychologie introspective classique, et si le problème du rêve est expédié par elle d'une façon aussi simpliste, c'est parce que, dans le domaine du rêve, les catégories de cette dernière deviennent inutilisables, et la théorie critiquée par Freud n'est, dans le fond, que la traduction en langage dogmatique de l'impossibilité d'aborder le problème du rêve avec le point de vue et les notions de la psychologie classique. La théorie de Binz nous révèle en somme le fait que si l'on définit le fait psychologique à la manière de la psychologie classique, et si l'on se sert des notions dont celle-ci se sert, on ne peut pas voir dans le rêve un fait psychologique, au sens véritable du terme.

Il serait alors étonnant que Freud puisse dire, d'une part, que le rêve est un fait psychologique dans toute l'acception du terme, parce que sa formation, loin de s'expliquer par une débandade des fonctions psychiques, est due à un ensemble de processus réguliers et complexes, et assimilables à cause de cela aux processus de la pensée de la veille, et que, d'autre part, l'expression de « fait psychologique » puisse garder sa signification ancienne.

En fait, c'est le contraire qui arrive. Freud ne réclame, en effet, la dignité de fait psychologique pour le rêve que parce qu'il réussit à montrer à la base de ce dernier des processus originaux, mais réguliers. Or, il ne trouve ces processus que parce qu'il part de l'hypothèse d'après laquelle le rêve a un sens. C'est donc grâce à cette hypothèse que le rêve pourra être réintégré dans sa qualité de fait psychologique. Seulement, cette hypothèse constitue déjà une rupture avec le point de vue de la psychologie classique, car celle-ci se place à un point de vue formel et se désintéresse du sens.

Le problème du rêve ne pouvait être résolu par la psychologie classique, parce qu'il ne peut l'être qu'en acceptant l'hypothèse du sens. Freud part précisément de cette hypothèse et découvre que le rêve est un fait psychologique, parce qu'il a un mécanisme propre. Mais il est sorti, par son hypothèse initiale, de la psychologie classique; et comme cette rupture est grosse de conséquences, la formule que nous avons déjà si souvent citée, et qui veut représenter, en quelque sorte, la rentrée de Freud au sein de la psychologie classique, consacre en fait la rupture avec la définition classique du fait psychologique. Bref, nous assistons à un phénomène bien connu dans l'histoire des sciences : un schéma d'interprétation classique se heurte à une « anomalie » qui se révèle finalement comme un « ferment dialectique » très puissant, et finit par briser le schéma classique, pour devenir le point de départ d'une vision nouvelle : le rêve a opposé à la psychologie classique la même résistance que l'électricité au mécanisme des physiciens du XIXe siècle et il va constituer, comme l'a fait l'expérience de Michelson pour les théories de la relativité, le point de départ d'une vision nouvelle de l'univers de la psychologie. Quoi qu'il en soit, il est visible, dès cette critique des théories organiques, que nous devons trouver dans la Traumdeutung une définition nouvelle du fait psychologique, irréductible à celle à laquelle la théorie classique nous avait habitué.


II.

Cette définition nouvelle peut être dégagée en comparant la manière dont le problème du rêve est abordé, d'une part par la théorie organique et, d'autre part, par Freud. La théorie du réveil partiel considère les éléments du rêve à un point de vue abstrait et formel. Au point de vue formel, parce que l'on ne prête aucune attention à l'individualité du rêve qui est donnée par le sens, et que l'on ne considère ses éléments qu'en tant qu'ils réalisent les notions de classe avec lesquelles travaillent les psychologues. On ne tirera donc du rêve que des enseignements concernant ces classes, et on parlera des images dans le rêve, des états affectifs, etc., en se plaçant toujours au point de vue de la classe, et si le contenu intervient, ce n'est que pour être classé en général. On dira, par exemple, que le rêve est riche en souvenirs d'enfance, mais les psychologues, qui avaient pourtant constaté ce fait, ont cru pouvoir l'expédier en parlant de l' « hypermnésie » du rêve. Et au point de vue abstrait, parce que le rêve et ses éléments sont considérés en eux-mêmes, c'est-à-dire comme si le rêve était simplement un ensemble d'images projetées sur un écran. Il est vrai qu'on fait l'hypothèse d'un écran spécial : la conscience ou la vie intérieure, et d'un appareil spécial : le cerveau, mais la démarche explicative a exactement la même structure que s'il s'agissait d'expliquer ce qui se passe sur un écran cinématographique : il s'agit d'expliquer un ensemble de processus qui, tels qu'ils se produisent, représentent le phénomène complet, et il s'agit de les expliquer simplement en tant que processus, en supposant des causes mécaniques.

C'est l'ensemble de cette démarche que nous appelons abstraction. Elle commence par détacher le rêve du sujet dont il est le rêve, et le considère non pas comme fait par le sujet, mais comme produit par des causes impersonnelles : elle consiste à appliquer aux faits psychologiques l'attitude que nous adoptons pour l'explication des faits objectifs en général, c'est-à-dire la méthode de la troisième personne. Bref, l'abstraction élimine le sujet et assimile les faits psychologiques aux faits objectifs, c'est-à-dire aux faits en troisième personne.

Le rêve devient ainsi une collection d'états en soi, un ensemble d'états en troisième personne. Sans relation avec le sujet concret qui le rêve, le rêve est pour ainsi dire suspendu dans le vide; il est une résonance qui naît par hasard et meurt quand son énergie est épuisée. L'explication ne peut plus être proprement psychologique, et on essaiera d'en venir à bout avec des schémas qui ne rappellent en rien l'acte du sujet, de la première personne; d'où toutes les comparaisons avec le kaléidoscope, d'où la métaphore du clavier touché au hasard.

Ce qui caractérise, au contraire, la manière dont Freud aborde le problème du rêve, c'est qu'il n'accomplit pas l'abstraction. Il ne veut pas détacher le rêve du sujet qui le rêve; il ne veut pas le concevoir comme un état en troisième personne, il ne veut pas le situer dans un vide sans sujet. C'est en le rattachant au sujet dont il est le rêve qu'il veut lui rendre son caractère de fait psychologique.

Le postulat de toute la Traumdeutung, à savoir que le rêve est la réalisation d'un désir10, la technique d'interprétation qui est précisément l'art de rattacher le rêve au sujet qui l'a rêvé11, toute la Traumdeutung enfin qui est le développement, l'articulation, la démonstration et la systématisation de la thèse fondamentale, nous montrent que Freud considère comme inséparable du « je » le rêve qui, étant par essence une « modulation » de ce je, s'y rattache intimement et l'exprime12.

La démarche que nous avons trouvée à la base de la théorie organique ne lui est pas particulière : on la retrouve également dans les théories dites psychologiques du rêve. Cela est naturel, puisque la psychologie physiologique ne fait que transposer la psychologie introspective classique.

Lorsque Dugas, par exemple, dit que « le rêve c'est l'anarchie psychologique, affective et mentale, c'est le jeu des fonctions livrées à elles-mêmes et s'exerçant sans contrôle et sans but; dans le rêve, l'esprit est un automate spirituel » (cité par Freud)13, nous retrouvons là le point de vue abstrait qui consiste à concevoir les faits psychologiques comme des entités en soi, au sens propre du mot; à les réaliser en dehors de la personne dont ils sont les manifestations. Se plaçant ainsi en dehors de l'activité de la première personne, il est naturel que Dugas ne trouve plus qu'automatisme fonctionnel. Cette théorie, qui rappelle de très près la théorie du réveil partiel, est la plus abstraite des théories psychologiques du rêve, mais l'abstraction se retrouve dans toutes, à des degrés différents, mais nettement perceptible.

D'ailleurs non seulement l'abstraction se retrouve dans toutes les théories, même psychologiques, du rêve, mais elle constitue la démarche fondamentale de toute la psychologie classique.

  • 10. Cf. plus loin, p. 57 sqq.
  • 11. Cf. chap. II.
  • 12. Nous prenons à partir d'ici le terme je pour désigner la première personne et non pas dans le sens technique qu'il a chez

Freud. Cf. Das Ich und das Es, Vienne, 1923.

  • 13. FREUD, L'Interprétation des rêves, p. 51.

Celle-ci recherche, en effet, des processus pour ainsi dire « autonomes », parce qu'ils sont décrits, non pas en termes d'actions de la première personne, mais en termes de mécanisme; elle travaille avec des notions qui correspondent aux faits psychologiques considérés en dehors de leur relation constitutive avec la première personne et qui servent ensuite de point de départ aux tentatives d'explications mécaniques, où l'on n'emploie que des schémas en troisième personne et où la première personne ne réapparaît plus jamais.

La théorie la plus représentative de cette abstraction c'est évidemment la théorie des facultés de l'âme. La première personne est morcelée en facultés, les faits psychologiques ne sont plus les manifestations du je : ils proviennent de facultés indépendantes qui ne sont et qui ne peuvent être que des entités en troisième personne. Mais la psychologie moderne, qui affirme avoir surmonté la théorie des facultés de l'âme, est exactement dans le même cas. Les cadres que la théorie des facultés nous a légués ont été soigneusement conservés (sauf qu'au lieu de facultés on parle de « fonctions ») et avec eux la démarche fondamentale qui est à leur base. Les notions actuellement à la mode : conscience, tendances, synthèse, « attitudes », etc., sont des notions qui rompent la continuité du je tout autant que les facultés de l'âme, et donnent lieu de la même manière à l'emploi des schémas en troisième personne. Tout au plus peut-on dire que certains psychologues ont eu le sentiment de la nécessité de revenir au « je » et aux schémas en première personne, mais ils se sont arrêtés à ce « sentiment » et se sont laissés happer par des influences classiques.

D'autre part, cette volonté de rattacher le rêve au je n'est pas particulière, dans la psychanalyse, à la théorie du rêve. Elle est partout présente, dans tous les domaines où la psychanalyse a été appliquée, comme dans la théorie des névroses et celle des actes manqués, pour laisser de côté les applications extra-médicales. Ce que la psychanalyse cherche partout, c'est la compréhension des faits psychologiques en fonction du sujet. Il est donc légitime de voir là l'inspiration fondamentale de la psychanalyse.


III.

Mais quel est le sens précis de cette inspiration ? Le caractère le plus évident des faits psychologiques, c'est celui d'être « en première personne ». La lampe qui éclaire mon bureau est un fait « objectif », précisément parce qu'elle est« en troisième personne», parce qu'elle n'est pas « je », mais « elle ». D'autre part, dans la mesure où c'est moi qui en sous-tend l'être, la lampe est un fait psychologique.

Donc, suivant la nature de l'acte qui la pose, la lampe est ou bien un fait physique, ou bien un fait psychologique; elle peut donc être le point de départ de deux ordres de recherches essentiellement différents, la physique d'une part, la psychologie d'autre part. En elle-même (si cela pouvait avoir un sens), elle n'appartient ni à l'une ni à l'autre. D'autre part, l'appartenance à l'une ou à l'autre ne peut être rendue effective par une simple affirmation verbale, car c'est cette appartenance qui doit inspirer la manière dont la lampe est conçue, elle doit créer précisément la forme spéciale requise par la dialectique où elle doit entrer. C'est ainsi que la lampe sera pour la physique (ou plutôt pour la mécanique) un « système matériel », et précisément l'étude proprement mécanique de la lampe n'est possible que sous cette forme. Il en est de même pour la psychologie. La lampe ne sera un fait psychologique que dans la mesure où c'est son appartenance au « je » qui inspirera la forme qui lui sera donnée, et il faut qu'elle ait une forme spéciale en tant que fait psychologique, de même qu'elle en a une en tant que fait physique. Tout comme la physique, la psychologie doit faire subir aux faits qu'elle étudie une transformation convenable, conforme à son « point de vue ». C'est cette transformation seule qui peut douer les faits de cette originalité sans laquelle une science spéciale n'a aucune raison d'intervenir.

Cette « transformation » a pour base, en physique, la position des faits en tant que « troisième personne », c'est-à-dire comme un ensemble de relations de termes à termes et complètement déterminantes les unes des autres : la recherche va « de la chose à la chose », et c'est tout. Une explication mécaniste, par exemple, est complètement immanente au plan même du processus considéré, une chose détermine sans résidu une autre, celle-ci la suivante et ainsi de suite : nous ne quittons jamais ce plan et tout se résout dans les relations en troisième personne.

La « transformation » propre à la psychologie serait précisément celle qui considérerait tous les faits dont cette science peut s'occuper en « première personne », mais de telle manière que pour tout l'être et pour toute la signification de ces faits, l'hypothèse d'une première personne soit constamment indispensable. Car c'est l'existence de la première personne seule qui explique logiquement la nécessité d'intercaler dans la série des sciences une science « psychologique », et si celle-ci peut, comme toutes les autres, abandonner, au cours de son évolution, les motifs temporels qui lui ont donné naissance, elle ne peut pas abandonner cette relation à la première personne qui seule donne aux faits l'originalité dont elle a besoin. Entre la physique, « science de la troisième personne », et la psychologie, « science de la première personne », il n'y a pas de place pour une « troisième science » qui étudierait les faits de la première personne en troisième personne, qui, en les dépouillant de leur originalité, voudrait cependant demeurer la science spéciale que seule la relation qu'elle rejette précisément peut justifier.

Or, la psychologie voudrait être précisément cette troisième science ». Elle veut considérer les faits psychologiques en troisième personne et elle prétend cependant être une science tout à fait originale. C'est son réalisme qui lui permet d'accomplir ce miracle. La psychologie ordinaire s'inspire beaucoup plus qu'on ne pourrait le croire, vu la terminologie à la mode, du vieux spiritualisme pour qui l'originalité de l'esprit est, en quelque sorte, chimique, en ce sens que l'esprit, tout en n'étant pas, comme chez les matérialistes, une forme de la matière, est posé par un acte dont la forme est la même que celle de l'acte qui pose la matière, et l'esprit se comporte alors comme un autre genre de matière : tous les deux sont en troisième personne. Seul ce réalisme peut faire comprendre que les théoriciens des localisations aient négligé les objections les plus immédiates et connues depuis longtemps. Il est impossible de comprendre autrement le parallélisme psychophysiologique et la manière dont on s'en est servi, et, en général, tous les rêves de la psychologie physiologique. Enfin, c'est encore ce réalisme qui explique la facilité avec laquelle les psychologues ont oublié la relation constitutive des faits psychologiques.

Car si l'esprit est, conformément au réalisme, un genre original de matière, alors la psychologie pourra être une sorte de « paraphysique», décrivant un monde spécial, dit spirituel, mais parallèle au monde physique et ne requérant pas de démarches spéciales. Sa spécificité sera due à l'originalité de la perception que ce réalisme exige, et on pourra traiter les faits psychologiques comme les faits physiques, car l'originalité de la perception sera l'affirmation fondamentale qui devra légitimer toutes les démarches qui, considérées en elles-mêmes, sont absurdes. Seulement une pareille méthode n'a aucune stabilité scientifique, car l'affirmation initiale, concernant l'originalité de la « perception psychologique », libère les psychologues de toute inquiétude, la relation constitutive n'apparaît plus du tout dans le travail concret; on crée et on décrit, conformément à la méthode de la troisième personne, des réalités et des processus, et alors même qu'on ne fait plus qu'élaborer des mythes, l'affirmation initiale de la perception sui generis rassure toujours. Et tout devant passer par la « perception », la psychologie et la physique se rencontrent dans le même objet. La psychologie classique s'ingénie alors pour pouvoir considérer la même chose deux fois en troisième personne : elle projette l'extérieur dans l'intérieur, d'où elle essaie ensuite, mais en vain, de la faire sortir ; elle dédouble le monde pour en faire d'abord une illusion et essayer ensuite de faire de cette illusion une réalité, elle se lasse finalement de cette « alchimie », déclare qu'il n'y a là que des faux problèmes, se tait chastement ou se rejette sur les nuances qualitatives et les « actes de vie », et, tout en professant un profond dégoût pour la métaphysique, elle ne fait depuis cinquante ans que courir d'une métaphysique à l'autre, car elle ne peut toucher, telle qu'elle est, à une question, sans qu'un problème métaphysique ne jaillisse immédiatement.

Quoi qu'il en soit, « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », et il est impossible d'appliquer deux fois aux mêmes choses la méthode de la troisième personne, tout en voulant obtenir chaque fois un ordre de réalité différent. Ou bien il faut renoncer à la psychologie, ou bien il faut abandonner la méthode de la troisième personne lorsqu'on étudie des faits psychologiques. Car ces derniers ne peuvent supporter l'application des schémas qui font disparaître la première personne et ne peuvent entrer dans aucun processus impersonnel, parce qu'enlever au fait psychologique son sujet qui le sous-tend, c'est l'anéantir en tant que psychologique; et le concevoir de telle sorte que le schéma de la conception implique une rupture dans la continuité du je ne peut conduire qu'à une mythologie.

La psychologie classique ignore ces exigences, et les psychologues ne se sont pas aperçus qu'ôter le je aux faits psychologiques, c'est les anéantir; que, par conséquent, toute théorie fondée sur cette démarche ne peut être qu'une fabulation pure et simple.

On nous objectera peut-être que nous enfonçons des portes ouvertes, puisque la psychologie considère les faits psychologiques précisément comme les manifestations d'une conscience individuelle. Et il y a de la vraisemblance dans cette objection, car ceux-là mêmes qui critiquent la psychologie classique d'une manière résolue et rigoureuse lui reprochent précisément de s'enfermer dans les faits de la conscience individuelle. « Certains auteurs, dit Spranger14, limitent la psychologie rigoureusement au sujet, c'est-à-dire aux états et aux processus appartenant à un moi individuel... » et il reproche ensuite à la psychologie de maintenir le sujet dans cet isolement au lieu de le rattacher « aux formes du plan historique et social de l'esprit »15.

Mais il faut s'entendre. Spranger a parfaitement raison de faire ce reproche à la psychologie. Mais c'est parce qu'il se place à un point de vue très différent du notre. ll préconise, lui, une psychologie qui étudiera les différentes manières dont l'homme s'engage dans les réseaux multiples des « valeurs », ou, si l'on veut, les montages qui en résultent pour l'homme. Ce que nous avons appelé abstraction apparaîtra alors à Spranger sous un aspect spécial. Comme l'abstraction consiste à considérer les faits psychologiques comme des états en soi, et comme Spranger se place au point de vue des « formes vitales », il remarquera essentiellement l'isolement vis-à-vis des formes objectives, et il verra dans cet isolement une conséquence de la limitation de la psychologie à l'individu. Il ne s'est pas d'ailleurs aperçu que la limitation de la psychologie à l'étude des faits purement individuels n'est que verbale.

  • 14. Lebensformen, p. 5, 5e éd., Halle, Niemeyer, 1925.
  • 15. Lebensformen, p. 5, 5e éd., Halle, Niemeyer, 1925.

En fait, une fois que la psychologie a affirmé que son domaine est constitué par les événements du moi, elle ne sait plus quoi faire de ce moi et, en réalité, elle n'en fait rien. Car devenue phénoméniste à la suite de la ruine de la psychologie rationnelle, elle n'étudie plus que la multiplicité des « phénomènes ». Hume a été au moins franc : il a dit nettement que le moi n'est que cette multiplicité. Mais les psychologues modernes ne peuvent pas se résoudre à énoncer clairement les conséquences fondamentales de leur attitude, et ils voudraient bien donner un sens au moi.

Il existe, à cet égard, plusieurs thèmes. On peut avoir recours, par exemple, au schéma de la réflexion. Le moi est alors la cause des faits de conscience, en même temps que le sujet de l'introspection : ce qui regarde et ce qui est regardé. Le plus souvent d'ailleurs, le moi est simplement le lieu des faits psychologiques au début et leur synthèse à la fin. Quoi qu'il en soit, le moi reste toujours abstrait. Il est une simple cause, un pur centre fonctionnel, d'une part, et un oeil, d'autre part, dans le schéma de la réflexion; il n'est qu'un mot pour déguiser le réalisme naïf dans la seconde et un faisceau de fonctions abstraites dans la troisième hypothèse.

La psychologie classique parle donc du moi, mais elle parle du moi d'une part et des faits psychologiques d'autre part. En effet, tant qu'elle étudie les faits psychologiques, elle les traite comme s'ils étaient en troisième personne, et c'est ensuite qu'elle s'impose l'obligation de les rattacher à un sujet. Mais elle est incapable de trouver une relation qui puisse accomplir ce miracle. Elle se réfugie alors dans la qualité et ne conserve plus l'individualité que sur le plan qualitatif : l'appartenance à l'individu des faits psychologiques ne se manifeste plus alors que dans l'irréductibilité qualitative de l'acte dans lequel ils sont vécus. A part ce soulignement par la qualité, les faits psychologiques sont traités comme s'ils étaient des faits en troisième personne.

Ils ne le seraient pas si leur appartenance au sujet était à la base de la forme dans laquelle on les conçoit. Et cela ne pourrait être que s'ils n'étaient pas considérés en eux-mêmes, à part le sujet, mais comme les éléments d'un tout qui ne puisse se concevoir sans le sujet, c'est-à-dire comme les différents aspects de l'acte du « je ».

Ici on peut nous objecter que la psychologie connaît notre exigence et qu'elle affirme clairement qu'il n'est question d'images, d'émotion, de mémoire, et, en général, de fonctions que provisoirement; qu'on ne pratique ces morcellements que pour les besoins de l'analyse, car, en réalité, il s'agit des parties d'un tout, etc.

Seulement, il y a, entre l'affirmation d'une thèse et la réalisation de l'attitude qui lui correspond, un abîme. La profession de foi en question signifie seulement que les psychologues ne croient pas que les fonctions qu'ils décrivent puissent se réaliser une à une, isolées les unes des autres, mais non pas que l'analyse d'un fait psychologique du point de vue du formalisme fonctionnel ne soit pas une analyse psychologique véritable. Or, ici, il s'agit précisément de cela. La totalité que les psychologues veulent bien admettre dans l'homme n'est qu'une totalité « fonctionnelle », un enchevêtrement de notions de classe. Or un pareil enchevêtrement, quel que soit le degré de sa complexité, n'est pas un acte, et ne suppose pas un sujet, mais un simple centre fonctionnel, car on ne peut pas, avec des éléments impersonnels, constituer un fait personnel comme l'acte, et la psychologie demeure, avec sa fausse totalité, sur le plan de l'abstraction.

Que l'on ne dise pas, d'ailleurs, qu'il y a là des morcellements pour les besoins de l'analyse, car la psychologie emprunte ses notions de classe, elle ne sait trop où, et ne donne ces explications justificatives que parce que le concret commence à l'inquiéter, Mais de toute façon, ce n'est pas de la simple analyse, mais de l'abstraction et du formalisme que résultent les notions fondamentales de la psychologie classique.

Bref, les notions de la psychologie ne peuvent pas être considérées comme les aspects d'un acte individuel, parce qu'elles n'appartiennent pas au même plan que le « je ». On ne fera apparaître l'appartenance des faits psychologiques au je qu'en demeurant sur ce plan les faits psychologiques doivent être homogènes au « je », ils ne peuvent être que les incarnations de la même forme du « je ».


IV.

Il est d'ailleurs immédiatement visible que ces considérations ne nous mettent pas encore en possession de la « formule » de la psychologie. Les exigences que nous venons de développer sont, en effet, communes à la psychologie et à la théorie de la connaissance, et, en général, à toute analyse de l'esprit. Car la connaissance, elle non plus, ne peut être expliquée par des schémas en troisième personne. C'est ainsi que Kant ne pouvait pas accepter l'association de Hume. Car l'association de Hume, conçue à l'image de l'attraction universelle de Newton, est quelque chose d'aveugle, allant « de la chose à la chose », et n'implique pas un sujet. Kant, au contraire, avec sa théorie de la synthèse satisfait parfaitement à l'exigence de la première personne et de l'homogénéité. Car la synthèse, telle qu'il l'entend, est un acte en première personne, et les catégories ne sont, en dernière analyse, que les spécifications de l'aperception transcendantale qui est la forme pure de l'acte du je.

Seulement, le je de Kant, tout en étant un « sujet », est le sujet de la pensée objective, donc universelle; sa découverte et son étude, non seulement ne requièrent pas l'expérience concrète, mais encore l'excluent, car nous sommes et nous devons rester sur le plan de la logique transcendantale.

Or, la psychologie, si elle a une raison d'être, ne peut exister qu'en tant que science « empirique ». Elle doit donc interpréter l'exigence de la première personne et de l'homogénéité d'une façon appropriée à son plan. Devant être empirique, le je de la psychologie ne peut être que l'individu particulier. D'autre part, ce je ne peut pas être le sujet d'un acte transcendantal, comme l'aperception, car il faut une notion qui soit sur le même plan que l'individu concret et qui soit simplement l'acte du je de la psychologie. Or, l'acte de l'individu concret, c'est la vie, mais la vie singulière de l'individu singulier, bref, la vie, au sens dramatique du mot.

Cette singularité doit être définie, elle aussi, d'une façon concrète, et non pas au point de vue formel. L'individu est singulier, parce que sa vie est singulière, et cette vie, à son tour, n'est singulière que par son contenu : sa singularité n'est donc pas qualitative, mais dramatique. L'exigence de l'homogénéité et de la première personne sera respectée si les notions de la psychologie restent sur le plan de ce « drame » : les faits psychologiques devront être les segments de la vie de l'individu particulier.

Segments de la vie de l'individu particulier, pour exprimer que ce qui est au-dessus ou au-dessous du drame n'est plus un fait psychologique « au sens plein du mot ». L'ampoule est, certes, quelque chose de la lampe, mais elle n'est pas la lampe elle-même, et la lampe étant le centre de mon intérêt, l'endroit où elle se trouve, mon bureau, est aussi quelque chose de la lampe. Mais l'ampoule est « au-dessous » et le bureau « au-dessus » de la lampe, et si c'est la lampe qui m'intéresse, il m'est défendu de rompre l'unité de l'objet « lampe »; il faut, au contraire, rapporter tout à cette unité, en ne quittant jamais son plan. Il en est de même pour la psychologie. Ce sont des événements que le sujet vit, et le terme « événement» exprime qu'il s'agit du sujet tout entier. Mon fils pleure parce qu'on va le coucher. Voilà l'événement.

Mais il n'y a là pour la psychologie classique que sécrétion lacrymale consécutive à une représentation contrariant une tendance profonde. C'est tout ce qui est arrivé. On a donc quitté le plan du « drame humain » dont l'auteur est l'individu concret, et on l'a remplacé par un drame abstrait. Dans le premier cas, l'individu est quelque chose d'essentiel, dans le second, les vrais figurants sont impersonnels et l'individu joue tout au plus le rôle d'imprésario. C'est là le sens véritable de l'abstraction : la psychologie classique cherche à remplacer le drame personnel par un drame impersonnel, le drame dont l'acteur est l'individu concret qui est une réalité, par un drame dont les figurants sont des créatures mythologiques : l'abstraction consiste, en dernière analyse, à admettre l'équivalence de ces deux drames, à affirmer que le drame impersonnel, le « vrai », explique le drame personnel qui n'est qu' « apparent ». L'idéal de la psychologie classique consiste dans la recherche de drames purement « notionnels ».

Au contraire, la psychologie, qui accepte la définition que nous venons d'énoncer, n'admet pas la substitution du drame impersonnel au drame personnel. L'événement, ou l'acte16, comme on voudra, représente pour elle le terme de l'analyse, et c'est par le personnel qu'elle cherche à expliquer le personnel. Le psychologue aura alors quelque chose du critique dramatique : un acte lui apparaîtra toujours comme un segment du drame qui n'a d'existence que dans et par le drame. Sa méthode ne sera donc pas une méthode d'observation pure et simple, mais une méthode d'interprétation.

Il n'est pas difficile de deviner que c'est précisément dans cette direction que s'oriente la psychanalyse. C'est le sens du rêve que cherche Freud. Il ne se contente donc pas de l'étude abstraite et formelle de ses éléments. Il ne cherche pas un scénario abstrait et impersonnel dont les figurants sont des excitations physiologiques, et dont l'intrigue est constituée par leur promenade dans les cellules cérébrales. Et ce qu'il veut atteindre par l'interprétation, ce n'est pas le moi abstrait de la psychologie, mais le sujet de la vie individuelle, c'est-à-dire le support d'un ensemble d'événements uniques, l'acteur, si l'on veut, de la vie dramatique et non le sujet de l'introspection; en un mot, le moi de la vie quotidienne. Et ce moi n'intervient pas comme « propriétaire de ses états » ou comme la cause d'une fonction générale, mais comme l'agent d'un acte considéré dans sa détermination singulière. Surtout, on ne se réfère pas à une cause vide de sens et de contenu; mais à un sujet qualifié précisément par les événements, et qui est tout entier dans chacun de ces événements. Le rêve est ainsi un segment de la vie de l'individu particulier : on ne peut donc l'expliquer qu'en le rapportant au je, mais rapporter au je le rêve signifie alors la détermination de son sens en tant que moment dans le déroulement d'un ensemble d'événements dont nous appelons la totalité une vie, la vie de l'individu particulier.


V.

  • 16. Cf. plus loin, et surtout p. 236.

La psychanalyse renferme donc une définition nouvelle du fait psychologique. Cette définition, nous l'avons amenée d'une façon quelque peu artificielle, en commençant par l'énoncer sous sa forme la plus générale et la plus abstraite. Il était nécessaire de commencer par là, d'une part, pour faire apparaître, en distinguant les deux étapes dans la marche vers le concret, toute la précision et toute la portée de la définition en question, et, d'autre part, pour montrer qu'il est possible de mettre en relief la fausseté de cette démarche fondamentale de la psychologie classique qu'est l'abstraction, indépendamment de toute question de doctrine.

Freud procède d'une manière plus empirique et moins consciente. Il n'entreprend pas, et cela est naturel, une analyse générale des démarches de la psychologie classique, il se borne à signaler l'erreur des thèses qui en découlent sur les points précis où il les rencontre. Et de la même manière, il ne dégage pas les conséquences de son attitude et n'arrive même pas à formuler en termes libres l'inspiration fondamentale de sa propre doctrine. C'est ainsi qu'il se comporte comme s'il avait défini le fait psychologique comme nous venons de le faire : il ne s'intéresse aux faits psychologiques que dans la mesure où ils sont des actes individuels, et cependant il reste convaincu que la psychanalyse n'est révolutionnaire qu'en tant que contribution. Au lieu de prolonger le point de vue de l'interprétation jusqu'au moment où une définition nouvelle du fait psychologique peut en jaillir, il le considère dans la Traumdeutung comme un point de vue à part, qui n'est pas le point de vue psychologique, et essaie ensuite, dans le chapitre intitulé : « La psychologie des processus du rêve », de traduire, en se plaçant au point de vue « psychologique », les faits psychanalytiques dans le langage de la psychologie classique17.

Mais comme on peut juger que la manière dont nous avons caractérisé l'inspiration fondamentale de la psychanalyse n'est pas assez persuasive, nous allons essayer de vérifier notre interprétation en montrant sur un exemple concret que l'attitude de Freud correspond parfaitement au signalement que nous en avons donné, et ensuite que notre interprétation permet de comprendre la ténacité avec laquelle Freud affirme dans la Traumdeutung que « le rêve est la réalisation d'un désir ».

1. — En parlant du cauchemar, Freud établit lui-même un parallèle entre la méthode des explications classiques et la sienne propre.

« Un exemple frappant, dit Freud18, montrera à quel point les oeillères de la mythologie médicale empêchent les médecins de voir les faits. Il s'agit d'une observation rapportée par Debacker dans sa thèse sur Les hallucinations et les terreurs nocturnes chez les enfants et les adolescents »19.

Freud cite l'observation, mais il nous suffira de comparer les deux explications. Voici l'explication de Debacker : « Cette observation est remarquable à un grand nombre de points de vue, et son analyse fait ressortir les faits suivants

  • « 1° Que le travail physiologique de la puberté chez un jeune garçon à santé débile amène

un état d'affaiblissement très grand et que l'anémie cérébrale peut être considérable;

  • « 2° Cette anémie cérébrale conduit à un changement de caractère, à des hallucinations

démonomaniaques et à des terreurs nocturnes, peut-être diurnes très intenses;

  • « 3° Cette démonomanie et ces scrupules religieux tiennent évidemment au milieu religieux

dans lequel s'est passée la jeunesse de l'enfant;

  • « 4° Tous les phénomènes ont disparu par un séjour prolongé à la campagne, l'exercice et le

recouvrement des forces après la puberté;

  • « 5° Peut-on attribuer à l'hérédité et à l'ancienne syphilis du père une prédisposition à l'état

cérébral ? Il sera intéressant de le voir dans l'avenir. »

  • 17. Cf. début du chap. II, et notre chap. V.
  • 18. FREUD, L'interprétation des rêves, p. 575.
  • 19. 1881, p. 66.

Freud attire l'attention sur la remarque terminale de ce travail : «Nous avons fait entrer cette observation dans le cadre des délires apyrétiques d'inanition, car c'est à l'ischémie cérébrale que nous rattachons cet état particulier » 20.

L'explication de Freud est tout autre « Il n'est pas difficile de deviner, dit-il 21

1° que l'enfant se masturbait quand il était petit, qu'il ne voulait pas l'avouer et qu'il avait été menacé de punitions sévères (son aveu : « je ne le ferai plus »; ses dénégations : « Albert n'a jamais fait cela »);

2° que sous la poussée de la puberté la tentation de se masturber a reparu;

3° qu'elle a provoqué un refoulement et une lutte où la libido s'est transformée en angoisse ; cette angoisse a pris secondairement la forme des châtiments dont il avait été autrefois menacé. »

Quoi qu'on pense de cette dernière explication, ce qui est frappant, c'est que le médecin cité par Freud n'a recours qu'à des causes générales, comme anémie cérébrale, inanition; que pour lui la forme particulière du délire, les scènes dans lesquelles l'enfant dramatisait sa frayeur, n'a aucune importance; qu'il n'explique du scénario du diable que le schéma général et qu'il le fait par une cause générale, le milieu religieux; que jamais, par conséquent, il ne descend sur le plan individuel pour comprendre les faits dans leur particularité concrète; que, enfin, pour dire tout brièvement, il ne laisse aucune place aux « causes secondes ». Freud, au contraire, ne quitte pas la forme concrète et individuelle du symptôme en question, avec tous ses détails particuliers, et il ne fait intervenir dans l'explication que des faits individuels, empruntés à l'expérience du sujet en question. Il ne quitte donc jamais le plan de l'individu singulier.

2. — Que l'esprit de la doctrine de Freud soit bien celui que nous avons indiqué, cela est démontré par l'affirmation la plus fondamentale de la théorie du rêve, à savoir que« le rêve est la réalisation d'un désir».

Affirmation étonnante, certes, car elle apparaît au début du livre, au moment où le lecteur, sous l'influence du chapitre consacré à l'historique du problème du rêve, d'une part, et du parallèle que Freud établit lui-même entre les oneiromantes antiques et la psychanalyse, d'autre part, ne considère Freud que comme celui qui soutient « en général » que le rêve a un sens.

En fait la découverte de Freud a une signification tout autre et autrement importante. Il n'est pas le premier à avoir affirmé que le rêve a un sens. Il parle lui-même de la tentative faite par Scherner pour approfondir le problème du rêve dans cette direction22.

« Scherner a fait, en 1861, la tentative la plus originale et la plus pénétrante pour expliquer le rêve par une activité particulière qui ne pourrait se déployer que pendant le sommeil » 23.

Cette « activité particulière » est due à l'imagination qui, pendant le rêve, « se libère de l'intelligence et domine entièrement »24. L'imagination, pour fabriquer le rêve, tire « ses matériaux de la mémoire de la veille, mais l'édifice qu'elle construit est entièrement différent des productions de la veille »25. Elle « ne dispose pas dans le rêve de la langue des concepts; il faut qu'elle montre plastiquement ce qu'elle veut dire »26. « Elle donne aux faits de notre vie intérieure une forme extérieure plastique »27. Cette activité plastique de l'imagination ne consiste pas seulement à remplacer un objet par son image. Elle dramatise la pensée en en esquissant la silhouette28.

  • 20. FREUD, L'interprétation des rêves, p. 575-577 inclus.
  • 21. Ibid., p. 577.
  • 22. Ibid., p. 76, sqq.
  • 23. Ibid., p. 77
  • 24. Ibid., p. 77
  • 25. Ibid., p. 77
  • 26. Ibid., p. 77
  • 27. Ibid., p. 77

« Scherner croit que les éléments dont se sert l'activité artistique du rêve sont surtout les excitations organiques si obscures durant le jour » 29. L'imagination du rêve joue avec les excitations organiques « un jeu agaçant... représente les organes d'où l'excitation provient par des formes symboliques » 30. L'organisme entier, par exemple, est représenté par une maison.

Mais « elle ne s'en tient pas là; elle peut, au contraire, représenter par des séries de maisons un seul organe, par exemple de longues rues figureront l'excitation intestinale. D'autres fois, des parties de maison représenteront réellement des parties du corps. Par exemple, dans un rêve de migraine, le plafond d'une chambre (que l'on voit couvert d'ignobles araignées, pareilles à des crapauds) représentera la tête » 31.

Devant ces textes, et surtout en lisant les commentaires d'un disciple de Scherner, Volkelt, le philosophe allemand bien connu32, où apparaît un symbolisme aussi poussé que celui de Freud, on peut penser que l'on se trouve en face de quelqu'un auquel Freud a beaucoup emprunté.

Or, toute la pensée de Scherner se trouve fondamentalement faussée par l'abstraction. Le rêve a un sens, certes. On peut même voir chez Scherner aussi, bien que d'une façon implicite seulement, la distinction du contenu manifeste et du contenu latent, l'un constitué par le récit non déchiffré, l'autre par le récit déchiffré. Mais le sens que le rêve a pour Scherner est un sens général; le déchiffrement, donc, étant donné la symbolique de Scherner, donne un contenu latent général, et l'interprétation rattache le rêve à des excitations organiques qui sont impersonnelles. Or, pour Freud, c'est notre personnalité qui apparaît dans chacun de nos rêves » 33. C'est précisément à cette personnalité concrète que l'interprétation freudienne rattache le rêve. Freud ne peut pas accepter l'explication de Scherner, qui montre « comment la puissance de centralisation, l'énergie spontanée du moi sont énervées dans le rêve ; comment, à cause de cette décentralisation, la connaissance, la sensibilité, la volonté, la puissance de représentation, sont changées... » puisque Scherner ne fait dans cette explication qu'affirmer la thèse de l'abstraction. Freud ne sait donc quoi faire de cette théorie et de la symbolique qui en dérive.

Scherner et Freud affirment tous les deux que le rêve a une signification, mais l'un est psychologue au sens classique du mot, et a hâte de revenir à l'abstrait après avoir effleuré le concret, tandis que l'autre inaugure le retour conscient et décisif au concret.

Pour résumer l'essence du rêve il faut donc à Freud une formule qui exprime précisément le caractère concret du rêve, et c'est ce que Freud pense atteindre par cette affirmation que « le rêve est la réalisation d'un désir ».

Cette formule a plusieurs aspects, mais tous ses aspects se résument en ceci : elle rattache le rêve à l'expérience individuelle concrète.

Tout d'abord, grâce à cette formule, le rêve n'est pas rattaché à une fonction générale, ou plutôt, l'allusion à cette fonction générale ne donne pas une explication exhaustive du rêve.

Dire que le rêve provient d'un détournement du réel, par exemple, n'est, pour Freud, qu'une explication superficielle au sens étymologique du mot; une des explications entachées de cette erreur de la psychologie qui consiste à ne pas vouloir remonter, comme Freud aime à le répéter, au-delà du contenu manifeste du rêve, c'est-à-dire au-delà de la signification conventionnelle34.

  • 28. Ibid., p. 88
  • 29. Ibid., p. 88
  • 30. Ibid., p. 88
  • 31. Ibid., p. 78-79
  • 32. Ibid., p. 79, § 2
  • 33. Ibid., p. 289

Et, en même temps, s'il est vrai que Scherner remonte au-delà du contenu manifeste, mais pour ne voir dans le contenu latent que l'exercice d'une fonction générale, le jeu pour ainsi dire désintéressé d'une fonction comme l'imagination, il est vrai aussi qu'une pareille théorie ne peut suffire à Freud. Ce qu'il dit, lui, c'est que le rêve est la réalisation d'un désir. Là encore, il aurait pu tomber dans l'abstraction. Je vois très bien une théorie romantique du désir. On pourrait personnifier le désir et en faire le Désir, comme Scherner personnifie la chute des concepts dans la représentation plastique, pour en faire l'Imagination. On obtiendrait alors une théorie générale et abstraite du rêve désir. On pousserait un peu l'imagination de Scherner du côté du désir et l'on dirait alors que l'imagination transpose la pensée en un scénario du désir, mais dans le scénario de n'importe quel désir, pourvu que c'en soit un, car, ajouterait-on à titre d'axiome, le Désir cherche à se réaliser... On pourrait alors élaborer un symbolisme du désir conforme à cette conception générale et abstraite, symbolisme où l'imagination saisirait les pensées au point de vue du désir possible.

Mais Freud n'est pas tombé dans cette abstraction. La théorie que je viens d'imaginer ne saurait être celle de Freud, car, dans cette théorie, le désir qui se réalisera serait, comme l'image du rêve chez Scherner, l’oeuvre d'un libre jeu de l'Imagination au service du Désir et, de nouveau, les désirs tels qu'ils seraient réalisés dans le rêve ne pourraient être rattachés à l'individu concret, n'étant déterminés que par le fait qu'une fonction générale est toujours tendue vers la réalisation d'une autre fonction générale.

C'est pourquoi la pensée de Freud est tout autre. Il ne s'agit pas de dire que le rêve est la réalisation du Désir en général, mais la réalisation d'un désir particulier, déterminé dans sa forme par l'expérience particulière d'un individu particulier. Si l'enfant dont parle Freud a rêvé qu'il a mangé toutes les cerises, ce n'est pas parce que l'Imagination, travaillant sur les matériaux mnémoniques de la veille, a retrouvé les « cerises » et a cherché, au nom du « Désir », le désir possible, mais parce que l'enfant particulier dont il est question avait effectivement désiré les cerises, ce qui est très différent.

Et cela nous révèle, en même temps, un autre aspect de la formule de Freud. S'il avait pu se contenter de cet amendement de la théorie de Scherner que nous avons imaginé, Freud serait encore resté dans l'abstraction pour une deuxième raison. Il n'aurait pas atteint le concret, parce que le désir n'aurait pas été un souhait individuel, jailli effectivement de l'individu; il aurait été un désir possible, vu les matériaux plastiques de l'imagination, et il aurait manqué ce désir d'être psychologiquement réel, puisqu'il n'aurait pas été soutenu par la première personne. Mais précisément, pour Freud, la pensée du rêve est un désir concret, non seulement par son contenu individuel, mais encore par le fait que c'est un désir psychologiquement réel, et par là, le « je » reste constamment présent dans le rêve.

La théorie de Scherner dépasse les théories ouvertement abstraites du rêve et approche le concret, en donnant au rêve un sens, en y voyant donc la révélation de quelque chose. Mais cette révélation ne nous conduit que dans l'intimité d'une vie psychologique en général. Si Freud s'était arrêté à l'idée d'une détermination du contenu du désir par les matériaux mnémoniques, sa théorie ne nous aurait conduit que dans le domaine des virtualités de l'expérience individuelle, et nous aurions été dans l'abstrait, puisque nous n'aurions pas dépassé le plan des possibilités. Mais Freud postule un désir effectif, la détermination par un motif réel ; il saisit alors véritablement le concret psychologique, puisqu'il nous conduit au coeur même de l'expérience individuelle.

Mais que signifie le terme « désir » ? Freud explique le mécanisme du désir35 plutôt qu'il ne répond à cette question, et encore n'y consacre-t-il un développement exprès qu'à la fin de l'ouvrage.

  • 34. Voir plus loin, notre chap. II.
  • 35. Ibid., cf. p. ex. 556 sq. et, en général, toute la section III du chap. VII

Après avoir expliqué dans le chapitre II la technique qu'il emploie pour l'interprétation des rêves, il analyse dans le même chapitre le « Rêve de l'injection faite à Irma »36. Le contenu manifeste est décomposé en ses éléments, et Freud note les pensées éveillées respectivement par chacun d'entre eux. Au fur et à mesure du récit s'éveillent des pensées éclairant la signification des éléments du contenu manifeste, de telle sorte que si l'on confronte ces pensées avec le contenu manifeste, celui-ci est à celles-là comme une pièce de théâtre à son thème, en ce sens précis que les premières expriment l'idée du souhait et le second la scène où celui-ci s'accomplit. Et, au contraire, chaque fois qu'au cours des « associations » apparaît l'idée d'une situation pénible, c'est la situation contraire qui est réalisée dans le rêve. « je reproche à Irma de n'avoir pas encore accepté ma solution; je lui dis : si tu as encore des douleurs, c'est de ta faute... La phrase que je dis à Irma me donne l'impression que je ne veux surtout pas être responsable des douleurs qu'elle a encore : si c'est la faute d'Irma, ce ne peut être la mienne. Faut-il chercher dans cette direction la finalité interne du rêve... je m'effraie à l'idée que j'ai pu négliger une affection organique. Cette crainte est aisée à comprendre chez un spécialiste qui a affaire uniquement à des nerveux, et qui est amené à mettre sur le compte de l'hystérie une foule de symptômes que d'autres médecins traitent comme des affections organiques. Cependant il me vient, je ne sais pourquoi, un doute concernant la sincérité de mon effroi. Si les douleurs d'Irma ont une origine organique, leur guérison n'est plus de mon ressort : mon traitement ne s'applique qu'aux douleurs hystériques. Souhaiterais-je une erreur de diagnostic pour n'être pas responsable de l'insuccès ?» 37.

L'analyse achevée, Freud est à même de présenter le récit du contenu latent. « Voilà donc l'analyse de ce rêve achevée38. Pendant le travail je me suis défendu autant que j'ai pu contre toutes les idées avec les pensées inconscientes qu'il enveloppait. J'ai marqué une intention que le rêve réalise et qui en a été le motif. Le rêve réalise quelques désirs qui ont été éveillés en moi par les événements de la soirée (les nouvelles apportées par Otto ; la rédaction de l'histoire de la maladie)39, la conclusion du rêve est que je ne suis pas responsable de la persistance de l'affection d'Irma ; le rêve me venge : il renvoie le reproche. Il m'enlève la responsabilité de la maladie d'Irma qu'il rapporte à d'autres causes [énoncées en détail] » 40.

En un mot, le contenu manifeste, confronté avec les matériaux fournis par l'analyse, apparaît comme une pièce qui « finit bien ». « Le rêve, dit Freud à la fin du passage que je viens de citer, expose les faits tels que j'aurais souhaité qu'ils se fussent passés; son contenu est la réalisation d'un désir, son motif un désir. »

Il est donc clair que le terme « désir » est suggéré à Freud par le fait que le contenu latent découvert par lui a la signification d'un accomplissement et, comme, par l'analyse, on retrouve précisément, d'une part, des pensées qui préforment cet accomplissement, d'autre part, des sentiments qui l'appellent, soit directement, soit en repoussant l'accomplissement contraire, Freud croit pouvoir affirmer que le désir est à la fois le contenu et le motif du rêve.

En ce qui concerne maintenant la généralisation de cette affirmation, Freud se rend très bien compte des difficultés qu'elle présente.

  • 36. Ibid., p. 98-109
  • 37. Ibid., p. 10o, sq.
  • 38. On imagine bien que je n'ai pas communiqué tout ce qui m'est venu à l'esprit pendant le travail d'interprétation. (Note de

Freud.)

  • 39. Cf. récit préliminaire (p. 97)
  • 40. Ibid., p. 110

« Si j'affirme ainsi que tout rêve est désir réalisé et qu'il n'est pas d'autres rêves que des rêves de désir, je sais que je me heurterai à une opposition irréductible. On m'objectera : le fait qu'il y a des rêves que l'on doit interpréter comme des voeux accomplis n'est pas nouveau...

Mais dire qu'il n'y a que des rêves de désir est une généralisation injustifiée que l'on peut réfuter sans peine »41. Et non seulement Freud revient plusieurs fois sur cette objection générale, mais c'est précisément cette objection qui constitue le « ferment dialectique » qui, à partir du chapitre IV, lui permet de développer sa théorie.

En effet, l'objection la plus courante contre la théorie du rêve accomplissement de désir consiste à dire que « le désagréable et la douleur sont plus fréquents dans le rêve que l'agréable et le plaisir »42. En dehors des rêves « qui contiennent, pendant le sommeil, les états affectifs pénibles de la veille, il y a encore les cauchemars, les rêves d'angoisse, où ce sentiment, le plus affreux de tous, nous secoue jusqu'à ce que nous nous réveillions. Et c'est précisément chez les enfants, chez qui nous avons trouvé les rêves de désir les plus nets, que ces cauchemars sont les plus fréquents » 43.

Mais Freud élimine ces objections en montrant qu'elles se fondent sur le contenu manifeste, alors que, lui, il parle du contenu latent. « Il est vrai qu'il existe des rêves dont le contenu manifeste est pénible, mais a-t-on jamais essayé d'analyser ses rêves, de découvrir leur contenu latent ? Sinon, toutes les objections tombent, car n'est-il pas possible que tous les rêves pénibles et tous les cauchemars se révèlent, en fait, comme des rêves de désirs ? » 44. Et c'est précisément pour répondre positivement à toutes ces questions que Freud va introduire la notion de transposition et toutes les autres notions qui constituent les articulations de sa théorie.

L'argument de Freud est tout d'abord purement logique; il commence par alléguer la possibilité, et il semble que le dernier mot soit laissé à l'induction.

« Après que l'analyse nous eut appris que derrière le rêve se cache un sens et une valeur psychologique, nous ne nous attendions pas à voir ce sens interprété d'une façon unilatérale » 45. Et l'on pense qu'on va se borner à des probabilités. En fait, il n'en est rien. La marche de la pensée freudienne est plus hardie. L'idée que le rêve pouvait être une réalisation de désir s'est révélée à Freud à la suite de ses analyses. Elle s'est montrée tout de suite une merveilleuse hypothèse de travail, car c'est grâce à cette hypothèse que l'on peut aborder l'étude du rêve conformément à l'esprit de la psychologie concrète. Freud a alors l'idée de donner une base solide à la psychanalyse en érigeant en principe son hypothèse de travail. Il ne se sent pas en sécurité à l'ombre de l'induction; il lui faut la certitude de la possibilité de généralisation, et c'est dans cet esprit qu'il aborde la question à la fin de l'ouvrage. Il ne s'agit plus de donner des preuves « analytiques », mais de démontrer que le rêve ne peut être qu'accomplissement de désir46. Le dernier mot de Freud dans la discussion est que « le rêve est toujours accomplissement de désir, parce qu'il provient du système inconscient qui n'a d'autre but que l'accomplissement du désir, et qui n'a d'autre force que celle du désir»47. Nous aboutissons finalement à l'inconscient.

Bien que ce soit là le fond de la pensée de Freud sur la possibilité de généraliser son affirmation fondamentale, il ne faudrait pas croire qu'il a réussi à ériger véritablement en théorie les vrais motifs de cette généralisation. Nous verrons, dans le chapitre où il sera question de l'inconscient chez Freud, que des théories dans le genre de celles que je viens de citer ne peuvent pas être rattachées à l'inspiration véritable de la psychanalyse, et si Freud le fait, c'est parce qu'il s'exprime en un langage qui fausse sa vision. C'est ainsi que la phrase citée n'est qu'une rêverie justificative dans le goût d'une psychologie dont Freud est le premier à rejeter les conséquences.

  • 41. Ibid., p. 124
  • 42. Ibid., p. 125
  • 43. Ibid., p. 125
  • 44. Ibid., p. 125
  • 45. Ibid., p. 544
  • 46. Cf. Ibid., p. 560
  • 47. Il subsiste d'ailleurs chez Freud un flottement sur la question : des exceptions ont été admises. Mais le sens de la

préférence de Freud est très net.

Les véritables motifs de cette généralisation, défendue par Freud avec tant de ténacité en dépit de toutes les objections, résident dans la manière dont la formule fondamentale de la théorie freudienne du rêve se modèle sur les exigences de la psychologie concrète.

Le fait psychologique étant un segment de la vie de l'individu particulier, il est inséparable de cet individu. Mais il en est inséparable actuellement, sans cela la continuité du je est rompue et il n'y a plus de fait psychologique. Or, le désir ne rattache pas le rêve à l'individu au point de vue du contenu, mais parce qu'il assure au rêve précisément cette continuité du je, sans laquelle le fait psychologique n'est qu'une création mythologique. Si le rêve est l'accomplissement d'un désir, il n'est qu'une modulation du « je » qui le fait et qui, par conséquent, y est constamment présent. Le désir assure au rêve précisément la continuité de cette présence du je. En un mot, par la théorie du rêve-désir, le rêve devient un « acte ».

Nous retrouvons là l'incompatibilité de la psychologie concrète avec les notions de la psychologie officielle.

Le fait psychologique doit être personnel et actuellement personnel, ce sont là ses conditions d'existence. Il s'ensuit que la notion fondamentale de cette psychologie ne peut être que la notion d'acte. L'acte est la seule notion qui soit inséparable du je dans sa totalité, seul de toutes les notions, il ne se conçoit que comme l'incarnation actuelle du je. Et précisément pour cela la psychologie concrète ne peut reconnaître comme fait psychologique réel que l'acte. L'idée, l'émotion, la volonté, etc., ne peuvent pas être reconnues par la psychologie concrète comme ayant une actualité psychologique, par conséquent comme ayant de la réalité concrète.

Freud tient précisément à la théorie du rêve-accomplissement, parce que cette théorie fait du rêve un acte, un acte du sujet particulier dont il est le rêve, et parce qu'il ne voit pas d'autre moyen pour obtenir le même résultat, pour assurer au rêve à la fois la continuité et la présence actuelle du je. Il est évident que Freud ne peut pas s'exprimer exactement dans ces termes. Il appartient à une autre génération, ses évidences sont différentes des nôtres, il pense les choses sous d'autres formes, et par la même il subit des attractions dialectiques qui l'entraînent hors du champ de sa pensée véritable. Mais quelle que soit la dialectique qu'il soit obligé de faire sienne, ses découvertes sont là et peuvent indiquer ce qui a échappé, pour des raisons qui n'ont rien de déshonorant, à Freud lui-même.


VI.

Nous saisissons donc dans la Traumdeutung l'antagonisme entre deux tendances en psychologie : l'antagonisme, d'une part, de la psychologie officielle dont la démarche fondamentale est l'abstraction, et, d'autre part, de la tendance freudienne qui est une orientation vers le concret, mais vers le concret interprété cette fois d'une façon claire, sincère et utile à la psychologie.

C'est cet antagonisme qui explique le contraste entre le savoir de la psychanalyse et l'ignorance de la psychologie classique.

Si l'on commence par détacher les faits psychologiques de l'individu singulier, on se situe, d'emblée, sur un plan abstrait, sur le plan des généralités avec lesquelles travaillent les psychologues. On se mouvra donc au milieu des considérations qui resteront au-dessous ou au-dessus de l'individu particulier, et comme celui-ci seul peut introduire dans la théorie la diversité concrète qui la rend applicable aux cas particuliers, l'abstraction aboutit forcément à la tautologie, et c'est le hasard qui devra remplir le vide créé par l'élimination du concret individuel. L'expérience ne nous présente, en effet, que des faits individuels, mais comme on s'est condamné par l'abstraction à ne pouvoir invoquer que des généralités, on sera forcé, à propos de chaque cas individuel, de répéter des généralités, et l'explication sera incapable de se modeler sur le fait à expliquer. C'est ainsi qu'après avoir dit que le rêve s'explique par la promenade aventureuse d'une excitation sur les cellules cérébrales, on ne peut plus que répéter à propos de chaque rêve la même chose, et on s'est condamné, non seulement à cette répétition fatigante et ridicule, mais encore à ne pas pouvoir utiliser le riche matériel que nous fournissent les rêves. L'utilisation réelle de ce matériel se trouve, en effet, pour la première fois chez Freud. D'une façon générale, quand on a dit que tout état psychologique traduit un état du système nerveux ou lui est parallèle, on s'est interdit la porte de tout savoir concret pour ouvrir les écluses de la Gehirnmythologie.

Si l'on commence par départiculariser le fait, la conclusion sera nécessairement abstraite et ne servira à rien pour la compréhension du fait concret. C'est ainsi que le psychologue ne saura rien. Il sera toujours obligé de répéter au sujet de chaque fait particulier les mêmes conclusions générales : il ne sera donc jamais en possession d'une science véritable; jamais il ne pourra dépasser le plan du langage, et jamais il ne pourra faire rien d'autre que de constater que ce qui est arrivé est arrivé : la tautologie sera toujours le fruit de l'abstraction.

Le psychanalyste, au contraire, parce qu'il ne quitte jamais le plan de l'individu particulier, parce que pour lui le fait psychologique est un segment de la vie de l'individu particulier, obtiendra des conclusions concrètes qui atteindront les faits dans leur particularité, et, par conséquent, les individus dans leur vie concrète. N'ayant pas commis la faute de l'abstraction, le psychanalyste pourra acquérir un savoir véritable qui, s'il est encore imparfait, en impose déjà à cause de sa pénétration dans les cas concrets et les situations particulières.

L'ignorance où se trouve la psychologie actuelle n'est donc pas une maladie infantile, et aucune amélioration n'est à espérer à cet égard d'un « génie synthétique » ou de l'avenir en général. Car ce caractère n'est pas dû à l'imperfection de méthodes, efficaces en principe, mais aux démarches constitutives elles-mêmes.

Un savoir « empirique », quel qu'il soit, ne peut se constituer qu'a posteriori, en extrayant des faits l'enseignement qu'ils renferment. C'est là, en gros, le sens du terme « induction ». Or, pour faire des inductions fécondes, il faut pouvoir utiliser l'expérience, il ne faut pas s'en priver d'avance; il faut, d'une façon générale, un domaine empirique adéquat à la science en question. Sans cela l'induction reste stérile... et jamais elle n'aboutira à un savoir explicatif.

Précisément, la psychologie classique ne connaît que les inductions stériles. Elle veut expliquer la vie psychologique : il faudrait donc qu'elle parte du plan même de cette vie, c'est-à- dire de l'individu concret et de ses actes, car c'est la seule manière d'aboutir à un savoir qui pourra revenir aux individus, donc à un savoir explicatif. Mais au lieu de cela, la psychologie classique commence par se mettre des oeillères. Elle découpe dans l'expérience psychologique un domaine formel et fonctionnel, et comme ce point de vue n'en représente que l'aspect le plus formel et le plus superficiel, le savoir ainsi obtenu n'est d'aucune utilité pour la compréhension d'un cas concret.

En effet, si l'induction est employée dans la psychologie introspective, c'est uniquement pour établir par son moyen la manière dont, dans la généralité des cas, le « processus mental » se déroule. On peut prendre comme exemple l'introspection expérimentale de l'école de Würzbourg. Là, on peut, à la rigueur, parler d'induction48. Mais de quoi s'agit-il ? Il s'agit de savoir quels sont les caractères de l'image, comment elle est pensée, quel est son rôle véritable dans la pensée. L'effort de l'école de Würzbourg représente certainement un progrès. Les théoriciens classiques de l'image, comme Taine par exemple, confondaient à chaque instant introspection et fabulation. Ils inventaient les caractères de l'image conformément aux exigences de la doctrine associationniste et sensualiste. L'école de Würzbourg a cherché à obtenir la réponse en consultant les faits. C'est un progrès. Mais la réponse apportée par l'expérience ne constitue pas un savoir concret. On finira par savoir que l'image est toujours vague, que les images à la Taine sont excessivement rares, n'existent peut-être jamais ; qu'en tout cas, la pensée déborde largement l'image, qu'elle peut même, dans certains cas, se dérouler sans images. L'expérience a répondu49 à la question, mais comme la question était abstraite, la réponse l'est également. Il s'agissait de se documenter sur la forme d'un acte psychologique et la réponse à la question ne fait faire à la psychologie aucun progrès réel, car en quoi le fait de savoir que la pensée ne ressemble pas à un film constitue-t-il une « connaissance de l'homme » ? S'il y a eu progrès, c'est simplement parce qu'un ensemble de phrases ne pourront plus être dites par les psychologues. Nous n'avons pas acquis un savoir que nous pourrons utiliser pour la compréhension d'un cas concret. C'est un savoir sans application possible, parce que la seule application dont le savoir psychologique soit susceptible, c'est l'application à la réalité constituée par l'individu concret et singulier. Or, ne l'ayant pas fait intervenir dans les expériences de Würzbourg, on ne peut pas l'en faire sortir. Pour des raisons identiques, les résultats de la psychologie abstraite constituent toujours un savoir sans application possible.

Tout autre est l'induction chez Freud. Tout d'abord, on part du vrai fait psychologique. Que l'on ouvre un ouvrage quelconque de Freud : l'exposé est toujours basé sur des faits individuels50, et ce qu'il y a d'essentiel, c'est que le caractère individuel, loin de disparaître au cours de l'explication, demeure toujours le point central. La psychologie du rêve est basée sur l'analyse des rêves considérés comme ayant un sens individuel, vu les individus concrets dont ils sont les rêves. La théorie des actes manqués est basée sur la considération des actes manqués, en tant que les actes d'un individu singulier. L'étude des névroses n'est pas, chez Freud, comme dans la psychiatrie classique, une étude des névroses en soi, de ces merveilleuses entités nosologiques que les individus ne font qu'incarner et pour l'étude desquelles cette incarnation n'a aucune importance, mais au contraire, chaque névrose est comme un acte individuel qu'il faut expliquer en tant qu'individuel. Il est naturel que dans ces conditions on aboutisse à la constitution d'un ensemble de faits particuliers à partir desquels la généralisation devient possible, mais une généralisation qui, une fois faite, devient applicable à une multitude de cas particuliers, mettant ainsi la psychanalyse en possession d'un savoir véritable.

  • 48. « A la rigueur », car dans la plupart des cas il n'y a que fabulation pure et simple. Cf. notre chap. II : « L'introspection et

la méthode psychanalytique. »

  • 49. Nous admettons, pour simplifier la discussion, que c'est réellement l'expérience qui a répondu à la question. Cf. chap. II.
  • 50. Sauf dans des écrits « dogmatiques », comme Jenseits des Lustprincips ou Das Ich und das Es, et en général les écrits

de « métapsychologie », mais là encore les faits analytiques interviennent largement.

On peut citer comme exemples classiques des inductions freudiennes la manière dont s'est constituée la symbolique des rêves, symbolique tant décriée. C'est l'analyse d'une très grande quantité de rêves qui a permis à Freud de constituer cette symbolique qui n'a pas une valeur universelle, mais qui s'applique cependant à la moyenne des individus, et même à tout le monde pour certains rêves. C'est ainsi que Freud est arrivé à interpréter sans analyse des rêves qui reviennent chez tous d'une façon presque identique et que Freud appelle les rêves typiques51. La sexualité infantile, le complexe d' OEdipe, la notion de transfert, de résistance, etc., furent découverts de la même manière. Et c'est parce que l'on part de l'individuel concret que l'induction devient possible ; c'est pour la même raison que l'on peut retourner à l'individuel concret, donc posséder un savoir psychologique applicable.

Tel est donc, d'une part, l'antagonisme véritable entre la psychologie et la psychanalyse, et telle est, d'autre part, l'inspiration véritable de la doctrine freudienne. Nous allons maintenant poursuivre notre travail dans deux directions. Il s'agit d'abord de préciser les affirmations qui précèdent en montrant les articulations de la théorie telles qu'elles sont données dans la Traumdeutung52. Mais si ces développements vont confirmer l'idée que nous nous sommes faite de l'inspiration fondamentale de la psychanalyse, ils mettront aussi en évidence que Freud n'y est pas toujours resté fidèle. Il retombe, en effet, dans ses notations et ses spéculations théoriques, dans la psychologie classique.

  • 51. Il y a d'ailleurs toute une « psychanalyse objective » qui interprète les autobiographies, les journaux intimes, etc.
  • 52. En établissant notamment un parallèle entre la méthode psychanalytique et l'introspection.


  • CHAPITRE II


  • L'introspection classique et la méthode psychanalytique

Le chapitre II de la Traumdeutung est consacré à la « Méthode d'interprétation des rêves ».

On sait que cette méthode consiste essentiellement en ceci :

1° On décompose le rêve en parties;

2° Le sujet doit raconter sans critique et sans réticence tout ce qui lui vient à l'esprit au sujet de chacun des éléments du rêve.

On peut être surpris, et on l'a été réellement, de voir Freud appliquer une pareille méthode. En effet, puisque Freud ne se sent pas la moindre envie d'étudier les rêves d'après les méthodes physiologiques, puisqu'il affirme clairement qu'il veut employer des méthodes psychologiques, on pouvait s'attendre à le voir se servir de l'introspection. Or, ce n'est pas l'introspection que Freud emploie, mais une méthode que l'on ne peut appeler introspective qu'en tirant les choses par les cheveux, et qui, d'après lui, n'est qu'une variante de la méthode de déchiffrage53.

On n'a pas manqué d'objecter à Freud le caractère arbitraire de sa méthode. L'essence de cette méthode consiste, en effet, à faire dire au sujet tout ce qui lui passe par la tête. D'autre part, l'objection que les psychanalystes font couramment à l'introspection, c'est que l'introspection, même la plus raffinée, n'arrive pas à éliminer la censure, et comme le but consiste précisément à l'éliminer, il est manifeste que l'on doit remplacer l'introspection par une autre méthode où la pensée soit moins faussée par la censure que dans l'état de veille. La méthode résidera alors essentiellement dans la création d'un « état psychique qui présente une certaine analogie avec l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil et aussi sans doute avec l'état hypnotique... »54, et ceci parce que au moment où l'on s'endort les représentations involontaires apparaissent à la surface, parce que l'action de la volonté et de la critique est relâchée »55.

En fait, Freud écarte l'introspection, parce qu'elle ne saurait être la méthode d'une psychologie concrète, et l'opposition entre l'introspection et la méthode psychanalytique n'est de nouveau qu'un cas particulier de l'antagonisme entre la psychologie abstraite et la psychologie concrète.

  • 53. Cf. Ibid., p. 95
  • 54. Ibid., p. 93
  • 55. Ibid., p. 94


I.

Faisons abstraction de tous les arguments classiques contre l'introspection et supposons-la parfaite : reste que l'introspection ne peut nous renseigner que sur la forme et le contenu de l'acte que nous introspectons. J'ai oublié un nom que je connais pourtant bien; si je m'introspecte je dirai que j'éprouve une certaine sensation de gêne, en même temps qu'une forte tension intérieure, le sentiment du savoir sans formule verbale et sans image; des noms me viennent à l'esprit, mais je les écarte avec une certitude pleine de dépit, et la conscience de cette certitude, en même temps que celle de mon ignorance, me rendent perplexe jusqu'au moment où subitement, sans que je puisse savoir pourquoi, j'ai une sensation de détente comme si une résistance venait de céder tout à coup et le mot cherché apparaît enfin, accompagné d'un sentiment de soulagement et de délivrance. Voilà ce que l'introspection peut m'apprendre. Mais cela ne suffit évidemment qu'à une psychologie abstraite. Cette psychologie qui met tant de soins à décrire avec exactitude les moindres nuances de tous les états que j'ai éprouvés à partir du moment où j'avais constaté l'oubli surprenant, jusqu'à celui où apparaît enfin le mot cherché, néglige totalement l'explication du fait lui-même dans sa particularité, et attribue sans autre inquiétude ce fait au hasard.

« Si l'on demandait à un psychologue classique d'expliquer comment il se fait qu'on se trouve si souvent dans l'impossibilité de se rappeler un nom qu'on croit cependant connaître, je pense qu'il se contenterait de répondre que les noms propres tombent plus facilement dans l'oubli que les autres contenus de la mémoire. Il citerait des raisons plus ou moins plausibles qui, à son avis, expliqueraient cette propriété des noms propres, sans se douter que ce processus puisse être soumis à d'autres conditions d'ordre plus général »56.

Ce qui veut dire que le psychologue attribuerait l'oubli à des causes générales qui, quoi qu'on fasse, ne peuvent être valables que d'une généralité, mais non pas du fait précis dont il s'agit précisément. Et si Freud parle lui-même de conditions « plus générales » auxquelles ces processus peuvent être soumis, il ne faut pas que ce langage fasse illusion, car Freud pense seulement à des facteurs généraux, comme censure, refoulement, etc., mais l'explication qu'il donnera de chaque cas aura précisément la prétention d'épouser le fait à expliquer dans sa particularité. Le postulat fondamental de Freud, d'après lequel tous les faits psychologiques sont rigoureusement déterminés, a exactement la même signification.

Il est naturel que celui qui recherche des explications de ce genre ne puisse se contenter de l'introspection. En effet, qu'ai-je fait dans mon exemple d'introspection ? J'ai considéré le fait de l'oubli pour ainsi dire à un point de vue formel, comme si c'était l'oubli de n'importe quoi, et, de plus, comme si c'était l'oubli de n'importe qui. Je n'ai tenu aucun compte du fait que c'était précisément tel mot que j'avais oublié, et que c'était précisément moi qui l'avais oublié.

Mes constatations restent générales et ne m'apprennent rien, en ce sens que je ne sais pas pourquoi j'ai oublié, précisément ce mot, et précisément au moment où je l'ai oublié. Mais telle est la nature de l'introspection. Elle ne saurait donc répondre aux questions de la psychologie concrète, car pour cela il faut considérer les circonstances particulières de l'oubli, ce que le mot oublié signifie pour moi; il faudrait, en un mot, considérer cet oubli comme un segment de mon activité particulière, comme un acte qui, issu de moi, me caractérise; il faudrait, en un mot, pénétrer le sens de cet oubli.

  • 56. FREUD, La psychopathologie de la vie quotidienne, trad. fr. p. 3.

Mais on n'arrivera à pénétrer le sens de l'oubli que si l'on possède les matériaux nécessaires pour l'éclairer. Ces matériaux, devant indiquer la signification que cet oubli a pour moi, ne peuvent être évidemment fournis que par moi. Or, cela ne peut se faire à l'aide de l'introspection, mais exclusivement à l'aide d'un récit.

Freud doit donc remplacer l'introspection par le récit. Le fait psychologique étant un segment de la vie d'un individu singulier, ce n'est pas la matière et la forme d'un acte psychologique qui sont intéressantes, mais le sens de cet acte, et cela ne peut être éclairé que par les matériaux que fournit par un récit le sujet lui-même.

Il faut remarquer que cette manière dont Freud remplace l'introspection par le récit n'est pas simplement la substitution du point de vue concret au point de vue abstrait, mais aussi celle du point de vue objectif au point de vue subjectif, pour employer cette antithèse classique, et pour parler un langage plus moderne : par l'emploi de la méthode du récit, Freud substitue le point de vue du « comportement » à celui de l' « intuition ».

En effet, si l'on remplace l'introspection par le récit, le travail psychologique portera sur des données « objectives ». Le récit constitue un matériel objectif que l'on peut étudier du dehors57. Mais on peut dire qu'il n'y a là qu'une objectivité banale. Le véritable aspect de cette objectivité n'est donné, en effet, que par le fait que le psychologue et son sujet n'ont plus du tout, comme c'est le cas dans l'introspection, la même fonction. Le sujet qui subit la psychanalyse ignore l'interprétation, et il parle d'abord sans se douter du sens que le psychanalyste dégagera des matériaux qui lui sont fournis. Le psychologue introspectif, au contraire, attend de son sujet une étude déjà psychologique, et il est toujours obligé de supposer un psychologue dans son sujet. C'est là, on le sait, une différence frappante avec ce qui se passe dans les autres sciences : car le mathématicien ne demande pas à une fonction d'être « mathématicien », mais d'être simplement fonction, et le physicien ne cherche pas dans la bobine de Ruhmkorff un autre physicien, mais simplement une bobine d'induction.

Le psychanalyste précisément ne demande pas à son sujet de changer, pour ainsi dire, de manière d'être : il lui demande simplement de « se laisser aller» et de parler. Le sujet n'a pas à s'occuper d'autre chose : le travail psychologique est réservé au psychologue, dont, par ailleurs, le sujet ne peut pas accomplir le travail.

Enfin, la méthode du récit est objective — et cet aspect est encore plus important que le précédent — parce que le psychologue est libéré de ce « mimétisme » que lui imposent les règles de l'introspection.

Le « vrai psychologue » doit, en effet, « revivre sympathiquement les états d'âme de son sujet », sans cela l'introspection n'a pas de sens, car elle porte sur des faits qui ne peuvent être saisis que du dedans.

Il ne reste plus aucune trace de cette exigence que dans la méthode psychanalytique. Car celle-ci veut interpréter, déterminer le sens du rêve, par exemple, à l'aide des matériaux qui sont fournis par le sujet. Et de même que le physicien n'a pas besoin de se transformer en bobine pour étudier l'induction, de même le psychanalyste n'a pas besoin d'avoir des « complexes » pour retrouver les complexes des autres, et il lui est même rigoureusement défendu d'en avoir, car on ne devient psychanalyste qu'après avoir subi soi-même une analyse complète. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que, parce qu'il ne cherche que l'interprétation, le psychanalyste atteint l'objectivité, sans être obligé de recourir à des « schémas spatiaux»! Mais la méthode du récit ne s'oppose pas seulement au caractère abstrait et subjectif de l'introspection ; elle représente encore l'antithèse du réalisme de cette dernière.

  • 57. Il y a dans la psychologie classique une méthode que l'on peut être tenté de comparer avec la méthode freudienne : c'est la méthode des questionnaires. Cette méthode peut donner effectivement des résultats objectifs. Mais ce qui manque à ceux qui l'emploient, c'est précisément une notion concrète de la psychologie : les questions posées étant abstraites, les réponses le sont également. Et la méthode n'a pu donner quelques résultats valables que dans la mesure où ceux qui s'en sont servi ont été concrets malgré eux.

L'introspection ne pouvant donner que la forme et le contenu d'un acte psychologique, elle n'a de sens que dans l'hypothèse réaliste et, en effet, la psychologie classique considère l'introspection essentiellement comme une forme de la perception. Elle fait donc correspondre à ses données une réalité sui generis, la réalité spirituelle ou la vie intérieure, et l'introspection doit nous faire pénétrer dans cette « seconde » nature et nous renseigner sur ses états. Les données de l'introspection, qui sont celles d'une réalité, suggèrent ensuite des hypothèses sur la structure de cette réalité et ces hypothèses sont, elles aussi, naturellement, réalistes. Nous apprenons ainsi par l'introspection ce qui est et ce qui se passe dans le monde spirituel.

Or, il est manifeste que la vie psychologique d'un autre individu ne nous est toujours donnée que sous la forme d'un « récit » ou sous celle d'une « vision ». Récit, lorsqu'il s'agit d'expression au moyen du langage (dans tous les sens du mot) ; « vision » lorsqu'il s'agit de gestes ou, en général, d'action. Je suis en train d'écrire : il y a là récit, en même temps que vision. J'exprime, à l'aide de l'écriture, mes « états d'âme » dont un certain nombre peuvent être devinés par la vision de ce que je fais par l'attitude que je prends en écrivant, le jeu de ma physionomie, etc.

Et le récit et la vision ont une fonction pratique et sociale, leur « structure » est, à cause de cela, « finaliste » : le langage correspond chez moi à une « intention significative », et les actions à une « intention active ».

C'est d'abord sous cette forme « intentionnelle » que le récit et la vision s'insèrent dans la vie quotidienne. Le récit proprement dit est pris pour ce qu'il est; à l'intention significative chez moi correspond, chez les autres, une « intention compréhensive », et quant à la vision, la vie courante respecte également son plan. Je parle, et la vie courante ne voit que l'intention significative. J'étends la main pour saisir la carafe d'eau, on me la tend. Dans le premier cas, je suis compris; dans le second, une « réaction sociale» répond à mon « action » et c'est tout.

Bref, on ne sort pas, dans les relations quotidiennes, de « la téléologie du langage » et on reste sur le plan des significations, compréhensions et actions réciproques58.

La psychologie classique, elle, commence précisément par quitter ce plan « téléologique » et faire abstraction de l'intention significative. Ce qui l'intéresse ce n'est pas ce que le sujet raconte, mais ce qui s'est passé dans son esprit pendant qu'il parlait; il lui faut donc une certaine correspondance entre le récit et des processus sui generis. Pour trouver ces processus, elle ne dispose, bien entendu, de rien d'autre que du récit, mais elle surmonte la difficulté, en le dédoublant. Nous aurons alors, d'une part, l'expression et, d'autre part, l'exprimé, mais aussi deux ordres d'existence, car l' exprimé a une manière d'être sui generis : il est spirituel, c'est la pensée59.

Or, il est visible que cette « pensée » n'apporte, au point de vue de la signification, rien de nouveau : la signification de l'idée et la signification du mot, c'est exactement la même chose. Seulement, lorsqu'on parle de la signification du mot, on n'a pas encore quitté la téléologie du langage, alors que le terme idée marque précisément la transformation du point de vue téléologique en point de vue réaliste. La psychologie classique dédouble la signification pour passer du plan des significations au plan des « processus mentaux ». Elle sort donc de la dialectique de la vie courante et elle fait des entités réelles de ce qui n'est, au point de vue de cette dialectique, qu'instrument simple.

  • 58. Nous ne parlerons dans la suite que de la manière dont la psychologie classique traite le « récit ». Mais on verra

aisément que tout ce que nous en disons s'applique également à la « vision ».

  • 59. On sait qu'on allait autrefois beaucoup plus loin, et on avait admis un parallélisme complet entre le langage et la pensée.

Mais quels que soient les raffinements des théories plus récentes, on y retrouvera toujours le schéma de la démarche que nous décrivons.

On nous objectera que l'introduction de l'idée apporte quelque chose de nouveau, car précisément le mot n'est qu'un instrument de signification, et cette signification en elle-même a besoin d'être pensée dans une conscience individuelle, avant de pouvoir être exprimée.

L'idée représente donc quelque chose de nouveau : un acte psychologique qui doit être décrit et étudié. Mais cette objection n'est rien d'autre que la description de la démarche que la psychologie classique accomplit, le dédoublement de la signification une fois réalisée.

Après le dédoublement, en effet, la psychologie fait abstraction de l'intention significative et se place au point de vue du formalisme fonctionnel pour décrire le mode de production de ce qui est exprimé, la manière dont il est vécu; la signification en tant que signification n'a plus aucune importance; quelle que soit la chose pensée, la « pensée » seule intéresse le psychologue.


II.

D'après nous donc, le psychologue classique procède de la manière suivante : il dédouble le récit significatif et fait de son double une réalité « interne ». Au lieu de garder l'attitude ordinaire qui convient à la téléologie des relations sociales, il y renonce subitement et cherche dans le récit l'image de je ne sais quelle réalité « interne ». Telle est son attitude lorsqu'il se trouve en face du récit d'un autre. Mais il la reprend ensuite en face de son propre récit. Tout le changement sera alors représenté par le fait que ce n'est pas à l'intention « compréhensive », mais à l'intention « significative» et« active», qu'il devra renoncer, et au lieu d'effectuer le dédoublement pour un autre, il le fera pour lui-même. Et le dédoublement une fois effectué, il cherchera à décrire la réalité interne au point de vue du formalisme fonctionnel. Il dira alors qu'il s'introspecte.

L'introspection ou la réflexion n'est donc rien d'autre que l'abandon de l'intention significative et active au profit du formalisme fonctionnel, et à ce changement de point de vue correspond un second récit, dont le point de départ est constitué par le récit significatif, envisagé au point de vue réaliste et formel. Objectivement donc, l'introspection n'est rien d'autre qu'un « second récit », résultant de l'application du point de vue du formalisme fonctionnel au récit significatif et ce que la psychologie cherche, c'est précisément la substitution au premier récit, purement significatif, d'un second récit qui n'a plus rien à voir avec la téléologie des relations humaines, qui, à ce point de vue donc, est purement « désintéressé » et doit constituer la description d'une réalité sui generis.

Il faut, en somme, choisir entre deux hypothèses. On peut dire tout d'abord que ce qui est primitif c'est l'introspection, car ce sont mes états psychiques que je connais d'abord et je ne suppose des états psychiques dans mes semblables que grâce à ma propre expérience interne. Si cela est vrai, il est artificiel de dire que je dédouble le récit, car je ne fais que douer mes semblables de ces états qui, chez moi, constituent réellement le double du récit. La démarche fondamentale de la psychologie introspective ne serait donc pas le dédoublement du récit, mais un raisonnement analogique.

La seconde hypothèse consiste à admettre que ce qui est primitif, c'est, au contraire, la réalisation du récit au moyen du dédoublement et non pas l'introspection; celle-ci, loin de représenter une attitude spontanée, ne serait alors que l'application à soi-même d'une attitude prise en face du récit significatif par le « sens commun ». Et dans ce cas ce n'est pas le raisonnement analogique, mais le dédoublement qui caractérise la psychologie. Seulement, ce dédoublement peut aller, ou bien vers les autres, ou bien vers soi-même, et c'est ce second cas que nous appelons introspection ».

On sait que c'est la première hypothèse que la psychologie fait sienne. C'est encore cette hypothèse qui inspire les attaques dirigées contre elle : c'est précisément le raisonnement analogique que les behavioristes reprochent à la psychologie classique. Or, plusieurs considérations nous orientent vers la seconde hypothèse.

Tout d'abord, il faut distinguer l'introspection telle qu'elle est en principe et l'introspection telle qu'elle est en fait, car il ne faut pas confondre avec les professions de foi concernant l'introspection la méthode introspective telle qu'elle s'exerce maintenant et telle qu'elle s'est exercée dans le passé. Or, c'est l'introspection telle qu'elle est et telle qu'elle a été que nous avons en vue et non pas les différentes promesses d'introspection.

Et, d'autre part, il faut distinguer les « perceptions internes » simples, comme celle de la douleur organique, des besoins organiques, telles qu'elles se produisent dans la continuité de la vie quotidienne, de l'introspection systématique, telle qu'elle est employée en psychologie. Cette distinction est nécessaire, d'abord parce que la « souffrance » relève de la « vie », tandis que l'introspection relève de la connaissance60, mais surtout parce que l'introspection, méthode psychologique, déborde infiniment les cadres de la simple perception ordinaire de nos états « internes ». Car le fait même de parler de la « perception de mes états internes » implique déjà l'abstraction. Ce qui est immédiat, c'est la souffrance, mais telle qu'elle se produit dans l'enchaînement des événements de ma vie quotidienne.

Si nous considérons la question ainsi délimitée, nous remarquerons peut-être que l'introspection ne procède pas de l'intérieur d'une façon aussi spontanée et aussi sincère que les psychologues ont l'habitude de le dire. Car il est manifeste que les psychologues de la génération précédente, lorsqu'ils nous resservent le syllogisme dans le chapitre intitulé « Psychologie du raisonnement », ne nous révèlent rien de vraiment interne », puisque c'est la logique, la logique d'Aristote, dont la méthode n'a rien d'introspectif, qui nous a appris l'existence du syllogisme. Il est visible alors que si les psychologues en question croient avoir fait la psychologie du raisonnement, c'est uniquement parce qu'ils ont dédoublé le récit. Et comme il est absurde d'affirmer que le syllogisme soit une « donnée immédiate de la conscience », il est manifeste que, dans ce cas au moins, l'introspection est venue, pour ainsi dire, du dehors, et que le second récit s'est constitué par le dédoublement pur et simple du premier.

On sait d'ailleurs que les psychologues en question confondaient à chaque instant introspection et fabulation, qu'ils calquaient leurs réalités psychologiques sur le langage : la démonstration de tous ces points ne forme-t-elle pas une partie intégrante de la doctrine de Bergson ?

Seulement on pense, et Bergson le premier, qu'il y a là une faute dans la manière dont on s'est servi de l'introspection, mais que l'introspection vraie est autre chose.

  • 60. Cf. plus loin, chap. IV, § IX, p. 206 sq.
  • 61. Cf. plus loin, p. 100.

Or, ce n'est là qu'une hypothèse à laquelle nous sommes entraînés par le caractère naïf du réalisme psychologique61. Mais rien ne condamne, et c'est le moins qu'on en puisse dire, l'idée d'après laquelle ce qu'on appelle des fautes commises dans l'usage de l'introspection n'est que la révélation de son essence véritable, laquelle apparaît d'autant mieux que ceux qui l'emploient sont plus simplistes. Ce ne serait d'ailleurs pas pour la première fois que le vrai caractère d'une démarche scientifique apparaîtrait avec clarté précisément dans une théorie déjà condamnée.

D'autre part, Bergson a montré que l'introspection de ses prédécesseurs n'était pas sincère, que leurs récits introspectifs se nourrissaient de la réalisation d'exigences théoriques. Seulement, il n'y a vu qu'une faute évitable et, vu le caractère de son entreprise, il ne pouvait pas y voir autre chose. Mais, en somme, la critique bergsonienne pourrait très bien signifier que le caractère « exogène » de l'introspection a déjà été démontré pour un certain genre de « second récit », celui qui fait intervenir dans son scénario les personnages « statiques ». Or, Bergson ne fait en vérité qu'inaugurer un nouveau genre de second récit, une nouvelle technique d'élaborer des drames impersonnels : il travaille avec des personnages « dynamiques » et qualitatifs », les thèmes que son formalisme développe et le langage dans lequel son réalisme s'exprime sont différents, mais il y a vraiment ignoratio elenchi à supposer que cette sorte de second récit échappe à la critique qui a ruiné la première, car précisément l'introspection bergsonienne n'a jamais été soumise à un examen analogue à celui auquel il avait soumis l'introspection de ses prédécesseurs.

Mais ce qui compromet le plus la vraisemblance de l'opinion classique, c'est la primauté de l'attitude téléologique. Car c'est la compréhension et l'interprétation qui viennent en premier lieu, la psychologie ne vient qu'ensuite. Or, l'expression et la compréhension n'impliquent ni une expérience interne sui generis de la part de celui qui s'exprime, ni la projection des données de cette expérience dans la conscience de celui qui est compris. Une pareille interprétation de l'expression et de la compréhension implique non seulement le réalisme, mais encore toutes les démarches de la psychologie classique.

C'est sur l'attitude téléologique que le réalisme vient se greffer. Et encore s'exerce-t-il d'abord en général : l'introspection ne vient qu'en troisième lieu, elle représente l'application à soi du réalisme qui, en principe, s'exerce d'abord à l'égard des autres. Et qu'on songe maintenant au fait qu'historiquement même, la notion d'introspection n'apparaît que relativement tard, alors notre hypothèse n'apparaîtra peut-être pas tellement absurde — ou du moins on s'apercevra que le problème qui se pose n'est pas celui de la psychologie par l'introspection, mais la psychologie de l'introspection.

Quoi qu'il en soit, ces développements dépassent les cadres de la présente étude62. Ce qui nous importe ici, c'est le contenu de l'introspection, la comparaison du contenu du « second récit » de la psychologie classique avec celui que fournit la psychanalyse. Or, quel que soit le dernier mot au sujet du mécanisme véritable de l'introspection, il reste toujours qu'elle est indissolublement unie à l'abstraction et au formalisme. Et cela suffit pour la discréditer devant une psychologie qui veut être concrète et féconde.

  • 62. C'est dans l'Essai qu'ils doivent être repris systématiquement.


III.

Ce qui caractérise, au contraire, la méthode employée par les psychanalystes, c'est qu'elle ne comporte pas la démarche réaliste que nous avons essayé de décrire. Le psychanalyste ne quitte pas le plan téléologique des significations, il n'invente donc pas une attitude nouvelle et paradoxale, comme la, réflexion. Son but est autre : il veut prolonger l'attitude de la vie courante, jusqu'au moment où elle atteint la psychologie concrète; il cherche non pas à transformer en « réalités » le plan de la signification, mais à l'approfondir pour retrouver, au fond des significations collectives conventionnelles, les si significations qui n'entrent plus dans la téléologie ordinaire des relations sociales, mais sont révélatrices de la psychologie individuelle. Le psychanalyste aura donc, lui aussi, un « second récit » à opposer au récit purement significatif. Seulement son second récit ne résultera pas de la désarticulation du premier, et n'en représentera que l'approfondissement. Là encore, on ne considérera, en principe, que l'intention significative, mais une intention significative telle qu'elle ne nous amène pas dans la région des interactions sociales, mais dans la psychologie de l'individu concret. Bref, le second récit de la psychologie classique nous mène vers les réalisations, tandis que celui de la psychanalyse, simplement vers l'interprétation.

« Les théories scientifiques du rêve ne laissent nulle part au problème de l'interprétation, puisque, pour elles, le rêve n'est point un acte psychique, mais un phénomène organique révélé seulement par certains signes psychiques »63. Pour la théorie scientifique qui est abstraite, et pour qui les représentations ont une existence en elles-mêmes, le problème de l'interprétation ne peut pas se poser. Car interpréter ne signifie pas autre chose que rattacher le fait psychologique à la vie concrète de l'individu. Pour Freud, au contraire, le problème de l'interprétation ne peut pas ne pas se poser, puisqu'il revient précisément à une conception concrète de la psychologie.

Parce que la théorie « scientifique » considère abstraitement le rêve, pour elle tout ce que le rêve est, est contenu dans les formules verbales qui constituent le récit du rêve. Par conséquent, cette théorie ne pourra compléter que par un récit conforme au point de vue formel le récit fait par le sujet. Elle n'aura aucun besoin de faire intervenir l'hypothèse d'un contenu manifeste et d'un contenu latent. Freud, au contraire, considère le rêve comme un « fait psychologique, au sens plein du mot », comme un segment de la vie concrète individuelle; il doit donc admettre que les formules verbales n'expriment pas dans le récit ce qu'elles exprimeraient détachées du sujet, mais précisément quelque chose du sujet; il sera obligé de remonter au-delà de la signification conventionnelle des formules dont se sert le rêve, précisément pour retrouver la vie individuelle concrète. Il aura donc à opposer au récit en termes conventionnels un récit fait en termes d'expérience individuelle; au récit superficiel, un récit profond : il sera obligé de faire intervenir la distinction de ce que le rêve paraît exprimer et de ce qu'il signifie réellement.

Le récit conventionnel, Freud l'appelle contenu manifeste, la traduction de ce récit en termes d'expérience individuelle, contenu latent64.

Il est nécessaire d'approfondir cette distinction, si l'on veut comprendre la psychanalyse dans toute sa particularité. Il ne suffit pas à cet effet de dire que son caractère concret consiste essentiellement dans l'adoption du point de vue de la signification. Car ce point de vue en lui- même est riche en applications qui peuvent aller, comme chez Spranger, dans une direction très différente de celle que nous voudrions indiquer ici65.

  • 63. FREUD, L'interprétation des rêves, p. 88.
  • 64. Cf. Ibid., chap. II, p. 79 à 104 et passim.

Freud aime à répéter que la manière dont la psychologie classique a l'habitude de caractériser le rêve, en disant qu'il est incohérent, fantaisiste, illogique, en un mot dépourvu de sens, provient du fait qu'on n'avait l'habitude de considérer que le contenu manifeste du rêve.

Et, en effet, après avoir distribué au rêve quelques qualificatifs peu flatteurs, la psychologie classique passe immédiatement aux constatations formelles et fonctionnelles. Elle le fait, certes, conformément à ces démarches abstraites que nous avons essayé de décrire. Dans la théorie du rêve cependant, les théories classiques ne font pas totalement abstraction de la signification, car c'est au contraire la constatation de l'impossibilité qu'il y a de donner un sens à une construction aussi folle que le rêve qui a déterminé le schéma des théories comme celle de Binz et celle de Dugas.

Or, il y a, à la base de cette attitude, un postulat implicite », à savoir que les termes du récit que le sujet fait de son rêve ont leur contenu ordinaire; que lorsque, par exemple, le mot clef y figure, sa signification coïncide avec celles qu'indiquent les dictionnaires. Et, d'une façon générale, les faits psychologiques, alors même qu'ils sont actuellement « psychologiques », n'ont toujours que leur signification conventionnelle, leur signification, pour ainsi dire « publique ». Je cause avec une dame, et subitement je m'essuie les lèvres ce geste n'a aucune autre signification que celle du « geste-en-général-de-s'essuyer-les-lèvres », et tout ce que l'explication psychologique pourra faire sera un compte rendu conforme au point de vue du formalisme fonctionnel. C'est encore ce postulat qui est à la base de tous les jugements portés sur les faits psychologiques qui semblent avoir raté leur signification conventionnelle. Le rêve est incommensurable avec les catégories des significations conventionnelles, donc il n'a pas de sens. J'ai oublié un nom propre que je connais fort bien : la psychologie classique ne voit là qu'un rappel raté, donc quelque chose de purement négatif.

Nous sommes donc devant un véritable postulat général de la psychologie classique, le postulat de la conventionnalité de la signification. C'est l'intervention de ce postulat que Freud veut marquer en disant que la psychologie classique ne veut considérer que le contenu manifeste.

Ce postulat est intimement lié au réalisme et à l'abstraction. Il trace la voie au réalisme et ouvre la porte à l'abstraction et au formalisme. Il trace la voie à l'abstraction, parce que ce sont les significations conventionnelles qui sont réalisées, étant donné que le réalisme procède par dédoublements et que ce qui est dédoublé, c'est la signification conventionnelle. Je dis « car ».

Il y a là pour les psychologues un « sentiment de relation ». D'autre part, la signification conventionnelle une fois réalisée, c'est l'abstraction et le formalisme fonctionnel qui entrent en jeu. L'abstraction, parce que la réalisation dans une conscience individuelle déterminée ne change rien à cette signification même, et le fait pour elle de se trouver dans cette conscience précisément maintenant n'a pour la psychologie classique aucune importance; qu'il s'agisse de moi ou de quelqu'un d'autre, la psychologie va se livrer à des constatations identiques.

Ces constatations sont faites dans l'esprit du formalisme fonctionnel. Il s'agira de rattacher la signification réalisée à sa « classe » : on rattachera « car » à la classe des « sentiments de relation », et on décrira ensuite les circonstances générales de la production et la manière dont ce sentiment de relation est « vécu ». On sait que certains psychologues ont déployé beaucoup de subtilité dans ce genre d'exercice.

  • 65. Je n'insiste pas davantage sur ce problème, car le tome II des Matériaux pour la critique des fondements de la psychologie doit porter précisément sur Spranger et, en général, sur la Gestalttheorie.

On comprend ainsi que la psychologie classique se rejette sur la qualité, et qu'elle ne puisse chercher l'individualité des faits psychologiques que dans l'irréductibilité qualitative de l'acte dans lequel ils sont vécus. Et ainsi tout se passe pour elle comme si toutes les consciences individuelles avaient exactement le même contenu de significations, comme si chaque conscience individuelle n'était que l'intuition de significations toujours les mêmes et pour tout le monde; significations que l'intuition saisirait seulement sans y changer quoi que ce soit. Il est évident qu'il n'y a, dans ces conditions, que « contenu manifeste », c'est-à-dire de significations conventionnelles, et tout le travail effectif reste réservé au formalisme fonctionnel : comment expliquer, s'il n'en était pas ainsi, que les psychologues se désintéressent du « sens » et qu'ils se rejettent uniquement sur l'étude abstraite et formelle de la signification réalisée ? Car le point de vue du sens est trop gros de conséquences, et il aurait purement et simplement entraîné la psychologie à des découvertes psychanalytiques. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une grâce particulière qui a agi en Freud lorsqu'il a découvert la psychanalyse : il s'agissait simplement » de s'apercevoir que la méthode classique de la psychologie se brisait sur certains cas privilégiés qui imposaient un point de vue concret, et ce point de vue aurait conduit n'importe qui aux mêmes découvertes. Qu'on ne vienne donc pas dire que la psychologie classique, elle aussi, a connu le point de vue en question. Nos affirmations précédentes sont parfaitement justifiées. Il est vraiment trop facile de montrer, une fois qu'une découverte est faite, qu'elle n'est pas tombée du ciel comme un météore, mais qu'elle était annoncée. Mais pourquoi alors a-t-on attendu la découverte pour s'apercevoir des « annonciations » ? Il est cependant vrai que la réalisation une fois accomplie, le point de vue du sens intervient dans la psychologie classique. Mais il n'y intervient que commandé par l'abstraction et le postulat de la signification conventionnelle.

Commandé par l'abstraction, lorsqu'il s'agit de préparer les matériaux de l'étude psychologique. La réalisation une fois accomplie, on procède à une première transformation : suivant leurs significations, on ramène les termes du récit à des notions de classe. Je viens de m'écrier : « Zut, encore une allumette qui ne prend pas! » — « Zut » signifie « état affectif», « encore » « sentiment de relation », « allumette », « image », « ne prend pas » « perception ».

Le tout est un « jugement ». On s'ingéniera alors à savoir s'il y a analyse ou synthèse; synthèse précédée d'une analyse ou analyse de la synthèse primitive de la perception, mais de toute façon la signification aura déjà disparu. Je sais que la psychologie « moderne » n'en est plus là; je sais que j'ai morcelé, que j'ai donné trop d'importance aux éléments solides, mais que l'on dise; qu'il y a là simplement mise en formule verbale d'une attitude unique et indivisible, ou autre chose de et genre, il reste que l'attention quitte le sens et s'en va vers l'étude formelle des fonctions ou des attitudes : le langage seul est autre, la démarche est la même.

La psychologie classique connaît aussi des significations individuelles. Mais celles-ci ont trait seulement à la manière dont le fait psychologique est vécu par l'individu, à son « unicité » qualitative. Or, cet « ineffable » qui devrait représenter le summum du concret relève du formalisme fonctionnel et ne contient en fait aucune détermination proprement individuelle : le concret qu'il représente n'est qu'un concret en général.

Mais le véritable rôle que le « sens » joue dans la psychologie classique n'apparaît que si nous poussons plus loin l'analyse du postulat de la signification conventionnelle. Nous venons de montrer la manière dont ce postulat est lié aux démarches fondamentales de la psychologie classique. Mais on peut se demander quelle est l'origine de ce postulat.

Le réalisme consiste dans le dédoublement de la signification conventionnelle, c'est-à-dire dans sa projection à l'intérieur. Le problème du sens est ainsi éliminé une fois pour toutes, parce que c'est précisément à la signification conventionnelle que la réalité psychologique appartient, puisque c'est elle qui est projetée sur l'écran de la vie intérieure. Mais, d'autre part, pourquoi est-ce précisément la signification conventionnelle qui est réalisée ?

Ce qui est primitif en principe, c'est, comme nous l'avons dit, la téléologie des relations humaines. Mais le « sens commun » adopte vis-à-vis de cette téléologie le même réalisme naïf que vis-à-vis des « données de la perception ». La différence ne vient que du fait que la perception est dédoublée vers le « dehors », tandis que la signification conventionnelle l'est vers le « dedans », mais il y a « hypostase » dans les deux cas, et au réalisme naïf de la métaphysique correspond le réalisme naïf de la psychologie.

Il est visible que l'essence de ce réalisme est constituée par l'« anthropomorphisme social ». Car c'est la valeur collective du langage et des actes qui est réalisée comme fait spirituel. Et ce réalisme est naïf, parce que précisément le passage du point de vue de la finalité sociale à la réalité actuelle est effectué sans aucune justification, et avec une certaine spontanéité.

D'ailleurs, il n'y a guère, en fait, de « passage » : c'est la « jalousie de la Société » que ce réalisme exprime : l'individu n'est que l'accomplissement des exigences sociales, en d'autres termes, la catégorie de « Réalité » ne s'ouvre d'abord, tout naturellement, qu'à l'aspect social des choses.

La psychologie classique, par l'emploi du postulat de la signification conventionnelle, ne fait que prolonger l'attitude de ce réalisme naïf. Il aurait pu se trouver que cette attitude convînt à la science. Mais, en fait, il n'en est pas ainsi et toutes les sciences s'en sont débarrassées. La psychologie seule l'a conservée. Elle se libère d'ailleurs très difficilement des exigences sociales, et le postulat en question n'est pas le seul exemple de la transformation en réalités de ces exigences. Si Freud a eu toutes les peines du monde à faire admettre la sexualité infantile, c'est précisément parce que médecins et psychologues n'ont voulu voir dans l'enfant que ce qu'il doit être d'après certaines représentations collectives bien connues.

Quoi qu'il en soit, la conservation d'une attitude condamnée par tous les savants montre bien que l'esprit des psychologues n'est pas encore suffisamment « stylé » pour le travail véritablement scientifique. Malebranche disait : « Notre raison est peut-être chrétienne, mais notre coeur est païen. » Il en est de même pour les psychologues ils parlent de la science, ils la copient, mais ils ne l'aiment pas.


IV.

Le postulat de la conventionnalité de la signification n'a d'ailleurs pas le moindre rapport avec l'expérience. Les différentes « dialectiques » dont un mot peut être le porteur nous sont données par le langage, d'une part, et, d'autre part, par l'état des sciences; elles peuvent être cataloguées à toute époque. Il est évident que pour constituer ce catalogue aucune étude proprement psychologique n'est nécessaire, puisque tout est donné par des documents objectifs au sens le plus simple du mot. Or, avec le postulat de la conventionnalité de la signification, la psychologie suppose précisément que ces dialectiques, dont on peut établir la liste sans aucune consultation des données réellement subjectives, sont les seules qui existent.

C'est donc avec raison que nous parlons de« postulat», puisque la croyance en question n'a pas pu être suggérée par l'expérience, attendu que, à cause de l'abstraction, la question n'a même pas pu lui être posée. Par conséquent, l'idée qu'il pouvait y avoir une dialectique purement individuelle, à laquelle les actes individuels empruntent une signification purement individuelle, est totalement étrangère à la psychologie classique : elle ne conçoit pas que le mot par exemple, engagé dans le réseau de significations d'un contexte individuel, puisse acquérir une fonction significative originale, de même que pris dans un réseau de significations conventionnelles, il acquiert une signification conventionnelle.

Les significations conventionnelles ne sont pas, bien entendu, situées toutes sur le même plan. Elles constituent, au contraire, des couches superposées qui vont des significations absolument conventionnelles vers des significations qui le sont de moins en moins et supposent de plus en plus une expérience individuelle. On pourrait même constituer pour chaque terme ce qu'on pourrait appeler la « pyramide des sens », une pyramide renversée, dont la base serait représentée par le sens que le terme a pour tout le monde et le sommet par celui qu'il ne peut avoir que grâce à l'expérience d'un seul individu. Entre le sommet et la base viennent se situer les sens qui, tout en n'étant pas déterminés par l'expérience d'un seul individu, n'appartiennent pas à tout le monde. « Chapeau », par exemple, signifie « couvre-chef» pour tout le monde; « cadeau » seulement pour quelques-uns et « parties sexuelles du mari » exclusivement pour la dame dont Freud a analysé le rêve dans la Traumdeutung.

Nous sommes forcés d'interpréter dans la vie pratique. Sans cela l'adaptation réciproque que les relations humaines supposent est impossible. Toutes les significations, sauf la si la signification proprement individuelle, nous sont données par l'expérience collective. Nous apprenons que le chapeau est un couvre-chef et qu'on peut en faire cadeau à quelqu'un : il y a là des inductions qui nous fournissent les matériaux de nos interprétations quotidiennes. Mais ces interprétations ne dépassent les significations conventionnelles qu'exceptionnellement, car elles reposent sur des inductions spontanées qui ne nous révèlent que ce qui peut se reproduire d'une façon manifeste clans la vie sociale. La « psychologie scientifique» elle-même ne va pas plus loin. Elle s'arrête aux inductions spontanées qui nous livrent les significations conventionnelles et ne cherche pas autre chose : voilà pourquoi elle est si peu profonde. La psychanalyse, au contraire, ne s'en contente pas : c'est précisément la signification individuelle que son interprétation recherche. Sa méthode a beau paraître fantaisiste et arbitraire : elle ne fait, en réalité, que prolonger ces interprétations que nous pratiquons tous les jours, mais au lieu de s'enfermer dans les limites tracées par la téléologie des relations humaines et les inductions spontanées qui ne peuvent fournir des matériaux que pour trouver la signification conventionnelle, le psychanalyste organise une enquête pour obtenir les matériaux nécessaires à la constitution de la signification individuelle. La méthode psychanalytique n'est d'autre qu'un technique permettant d'approfondir, conformément aux exigences de la psychologie concrète, les significations. C'est à ce point de vue-là que doivent être expliquées les différentes démarches qui la constituent.


V.

Puisque c'est la signification individuelle des termes du récit qui nous intéresse, il faut aborder le rêve comme un texte à déchiffrer. La structure de la signification intime est, en effet, dans la mesure où elle est signification, exactement la même que celle de la signification conventionnelle, et lorsque nous voulons trouver la première nous n'avons pas à procéder autrement que lorsque nous cherchons à établir une signification quelconque. Il nous faut donc des éléments et des points de repère; bref, un contexte. D'autre part, s'il y a des significations intimes, c'est parce que l'individu possède, pour ainsi dire, une expérience secrète. Il faut donc que nous puissions pénétrer dans cette expérience secrète, et nous n'y pénétrerons évidemment que dans la mesure où le sujet nous fournira les matériaux dont elle est constituée. D'où la nécessité de la démarche fondamentale de la méthode de Freud : les associations libres.

Ce terme « association » peut créer un malentendu, ou, plutôt, une illusion. L'illusion existe chez Freud, et ce fait a été exploité par ceux qui, pénétrés du mobilisme moderne », sursautent à la simple vue du mot « association ». En fait, il y a pas mal de mesquinerie dans cette manière de s'éterniser sur la supériorité du « fluide » sur le « solide », et il serait véritablement prudent de s'attaquer maintenant à des problèmes plus importants, d'autant plus qu'il n'y a là que deux versions de la même mythologie.

Quoi qu'il en soit, il n'y a, dans les « associations libres », ni associations, ni liberté. La psychologie a pris l'habitude de parler d'association partout où il n'y a pas une intention significative consciemment avouée et où le sujet ne s'inspire expressément d'aucune dialectique. Je suis en train d'écrire: je suis conscient d'une intention significative et je suis en quelque sorte porté par une dialectique qui est celle de mes idées sur la question que je traite.

Mais supposons que je m'arrête subitement et que je renonce à la fois à mon intention significative et à ma dialectique. Ma « conscience» ne se videra pas pour cela, des idées se succéderont, j'aurai peut-être même une grande quantité d'idées, mais je n'ai plus rien « à dire », et mes idées ne sont plus organisées par une de ses lois qui donnent habituellement à nos pensées leur « structure », c'est-à-dire, je n'ai plus aucune intention significative, et la suite de mes pensées n'est plus conforme à aucune des dialectiques « classiques », c'est-à-dire conventionnelles. On dira alors que j'ai des associations, et on s'imagine que les idées se suivent conformément à certaines affinités, d'ailleurs purement mécaniques. Il est donc très net qu'on ne parlera, dans cet exemple, d'association que parce qu'on n'a pu reconnaître aucune des dialectiques classiques, donc en vertu du postulat de la conventionnalité de la signification. L'idée que, si nous ignorions la dialectique conventionnelle, ce que nous avons l'habitude de considérer comme une suite rationnelle nous apparaîtrait de la même manière une « poussière mentale » (comme, par exemple, lorsque des ignorants qualifient de « charabia » les écrits des philosophes difficiles) et que, par conséquent, si nous parlons d'association et de poussière mentale, c'est peut-être parce que nous ignorons quelle est cette dialectique qui agit lorsque nous avons renoncé à toute dialectique intentionnelle, est étrangère à la psychologie classique.

Or, il résulte des « expériences d'association » que jamais les « séries associatives » ne s'en vont à la dérive, mais que le sujet tourne toujours autour de certains thèmes intimes.

« ... Il est tout à fait inexact de prétendre, dit Freud66, que nous laissons nos représentations aller à la dérive quand, lors du travail d'interprétation, nous méditons et laissons apparaître en nous les images involontaires. On peut montrer que nous ne renonçons alors qu'aux représentations de but que nous connaissons et que, celles-ci arrêtées, d'autres, inconnues, ou, selon l'expression moins précise, inconscientes, manifestent leur force et déterminent le cours des images involontaires. Notre influence personnelle sur notre vie psychique ne permet pas d'imaginer une pensée dépourvue de but, j'ignore l'état d'ébranlement psychique qui pourrait le permettre. »

  • 66. Ibid. p. 523, Cf. p. 521, § 3, à 524, § 2.

Il est donc visible que Freud va opter pour l'hypothèse contraire à celle de la psychologie classique : il suppose précisément qu'alors même que nous avons renoncé à toute intention significative et à toute dialectique conventionnelle, notre pensée continuera à être régie par une dialectique et à traduire une intention significative, mais cette dialectique et cette intention sont originales, elles ne sont plus conventionnelles, mais intimes. La pensée continue donc à avoir une signification alors même que, conventionnellement, elle ne veut en avoir aucune. Elle a donc une structure, alors même qu'elle semble avoir renoncé à toute structure, et, par là même, elle est aussi riche d'enseignements que lorsqu'elle fonctionne conformément aux dialectiques conventionnelles.

Il n'y a donc aucune nécessité de parler d'association, et il n'est même pas logique d'en parler. Et cependant Freud le fait aussi bien que les psychologues traditionnels. En ce qui concerne les psychologues, on connaît maintenant la démarche qui produit leur illusion. On prend les termes du récit et on en projette le contenu dans la « vie intérieure » pour l'y réaliser et pour en faire l'idée. On renverse ensuite l'ordre des événements, et on s'imagine que les faits ont suivi un chemin inverse à celui de l'analyse : la parole exprime l'idée, et si les paroles se sont enchaînées, c'est que les idées dont elles sont les véhicules s'étaient d'abord associées ». Et quant à Freud, il parle d'association tout d'abord en vertu de cette démarche, et, d'autre part, parce que, conformément aux exigences de la psychologie classique, il voudrait traduire, comme le texte que nous venons de citer le montre très nettement, en langage associationniste la supposition, ou plutôt le fait fondamental sur lequel sa méthode s'appuie. Or, en accomplissant la démarche associationniste, Freud abandonne l'inspiration de sa propre méthode. Il ne peut s'intéresser, lui, qu'aux significations des formules verbales qui constituent le récit. Il ne doit donc pas quitter le plan téléologique pour tomber dans le réalisme il doit se borner à l'interprétation ordinaire du langage, mais non pas dépasser le sens pour pénétrer dans la vie intérieure.

Lorsque le psychanalyste demande donc au sujet de dire tout ce qui lui passe par la tête, sans critique et sans réticence, il ne lui demande rien d'autre que d'abandonner tous les montages conventionnels, de dépouiller toute technique et tout art, pour se laisser inspirer par sa dialectique secrète.

En ce qui concerne maintenant le rêve, celui-ci représente précisément une création de cette dialectique personnelle; voilà pourquoi il était un mystère pour la psychologie classique, qui voulait l'aborder avec le postulat de la conventionnalité de la signification. Et, puisqu'il en est ainsi, l'analyse du rêve ne peut utiliser que des états qui ont une origine semblable, c'est-à-dire où l'on retrouve de nouveau la dialectique personnelle. Et le récit partant des événements du rêve doit nous montrer précisément la manière dont ceux-ci s'insèrent dans l'expérience secrète de l'individu.

Un enseignement essentiel se dégage de cette comparaison de l'introspection avec la méthode psychanalytique.

Il y a deux manières d'utiliser le « récit » du sujet. On peut le désarticuler par l'abstraction et le formalisme pour le projeter d'une manière ou d'une autre dans la vie intérieure. C'est l'attitude de la psychologie classique.

Ou bien on peut utiliser les données psychologiques simplement comme le contexte d'un sens que nous cherchons : on reconnaît là l'attitude de la psychanalyse.

Il résulte de là une conséquence très importante pour l'attitude du psychanalyste lui-même : les hypothèses de structure lui sont défendues. Il n'a pas le droit, lui, vu le véritable caractère de son attitude, de chercher des mécanismes, car quel que soit en ce moment le paradoxe de cette affirmation, c'est vers une psychologie sans vie intérieure que nous oriente la psychanalyse. Seulement, on verra plus tard, comme on a pu le voir au sujet de la représentation que Freud se fait du mécanisme du récit, qu'il n'a pas aperçu cette conséquence de son attitude.


  • CHAPITRE III


La charpente théorique de la psychanalyse et les survivances de l'abstraction

En examinant dans les premiers chapitres de la Traumdeutung la manière dont la psychanalyse aborde les faits et l'esprit dans lequel elle conçoit leur étude, nous avons découvert, entre l'attitude de Freud et celle des psychologues classiques, un antagonisme radical qui oppose l'une à l'autre deux formes irréductibles de la psychologie, la psychologie concrète et la psychologie abstraite. Car la manière même dont le problème du rêve est posé implique une définition du fait psychologique qui déplace l'intérêt des entités spirituelles à la vie dramatique de l'individu, et la méthode telle qu'elle est conçue par Freud se détourne de l'investigation de la réalité intérieure pour ne s'occuper que de l'analyse du drame ».

Grâce à cette attitude concrète, Freud est amené à faire un certain nombre de découvertes d'autant plus étonnantes qu'elles sont restées inaccessibles à la psychologie classique : ces découvertes réclament impérieusement une explication.

On s'attendrait alors à trouver chez Freud des explications adaptées à cette psychologie concrète dont il aura été le fondateur; à retrouver, en somme, dans les explications, l'attitude concrète qui a présidé aux découvertes. Cette attente, d'ailleurs, est d'autant plus légitime qu'on ne voit pas comment les notions de la psychologie abstraite pourraient convenir à des faits dont la découverte seule suppose déjà la négation de l'esprit dans lequel ces notions ont été élaborées.

Or, les spéculations psychanalytiques déçoivent cette attente. En effet, tout se passe comme si Freud voulait, par ses explications, refaire en sens inverse le chemin que l'inspiration concrète de la psychanalyse lui a fait parcourir, et il veut, en quelque sorte, se faire pardonner ses découvertes concrètes en en donnant une explication dans le goût de la psychologie classique. L'antagonisme fondamental entre les deux formes de la psychologie se retrouve alors au sein de la psychanalyse elle-même, qui apparaît ainsi comme déchirée entre la psychologie ancienne et la psychologie nouvelle.

On conçoit facilement qu'il est essentiel, en cherchant l'enseignement psychologique que comporte la psychanalyse, d'insister sur ce point. Il ne suffit pas, en effet, de constater la présence dans la psychanalyse d'une inspiration concrète; il faut encore montrer jusqu'où elle va, comment et pourquoi son influence cesse quand on aborde les explications. Cela est nécessaire, non seulement pour montrer que la vraie critique de la psychanalyse consiste à la juger au nom de cette psychologie concrète qu'elle inaugure et non pas à travers telle ou telle tendance actuellement à la mode de la psychologie officielle, mais encore parce que ce conflit aigu entre l'attitude concrète et l'attitude abstraite à l'intérieur de la psychanalyse nous permettra de préciser et de pousser plus loin les affirmations des chapitres précédents.


I.

Le rêve est l'accomplissement d'un désir. La formule est encore générale et Freud ne s'arrête pas à cet énoncé. Il ne nous laissera pas croire qu'il s'agit de n'importe quel désir; il va, au contraire, essayer de montrer que la majorité des désirs qui s'accomplissent dans le rêve ont quelque chose de commun : ce sont des désirs infantiles. « ... Nous avons la surprise de trouver dans le rêve l'enfant qui survit avec ses impulsions » 67.

Mais, cette fois-ci, il semble bien que si Freud ne laisse pas le terme désir indéterminé, s'il lui donne précisément la détermination qu'on vient de voir, il semble, dis-je, que le « ferment dialectique » ne soit plus simplement dans les exigences de la psychologie concrète, puisque sa première formule est satisfaisante à cet égard, mais dans des nécessités « inductives ». Le désir que le récit permet de reconstituer est lié à un souvenir infantile ou à une impulsion infantile : cela semble résulter purement et simplement de l'analyse. Ce n'est plus une question de principe, mais une question de fait.

C'est pourquoi, lorsque Freud nous dit : « Nous avons la surprise de trouver », il n'y a pas lieu de penser que c'est là une simple manière de parler, on doit croire, au contraire, qu'il est parfaitement sincère.

Concrètement, la question se présente de la manière suivante : la distinction du contenu manifeste et du contenu latent va permettre à Freud d'examiner les particularités de la mémoire du rêve, particularités « souvent remarquées, jamais expliquées »68. Ces particularités sont :

1° La préférence accordée par le rêve au récent et à l'indifférent;

2° L'intervention fréquente dans le rêve de souvenirs infantiles dont on ne dispose pas pendant la veille 69.

Or, l'intervention du récent, c'est-à-dire la présence dans le rêve d'événements de la veille en apparence indifférents, est un fait à expliquer, et non pas, comme le croient beaucoup, l'explication même du rêve. En effet, expliquer le rêve par la force de persistance des souvenirs récents ne nous donne pas la raison du scénario précis qui est réalisé dans le rêve et ne nous apprend rien de la vie individuelle du sujet dont nous voulons expliquer le rêve. La particularité en question, Freud va l'expliquer par le déplacement.

Le contenu manifeste ne fait que représenter le contenu latent, et « le processus psychologique grâce auquel un incident insignifiant arrive à se substituer à des faits importants peut paraître singulier et contestable. Nous expliquerons, dans un chapitre ultérieur, les particularités de cette opération incorrecte en apparence. Qu'il nous suffise ici d'en examiner les résultats; d'innombrables expériences d'analyses des rêves nous ont contraints à les admettre. Il semble, à voir ce processus, que tout se passe comme s'il y avait un déplacement, disons de l'accent psychique... La charge psychique passe des représentations dont le potentiel initial est élevé, à d'autres dont la tension est faible. Celles-ci peuvent ainsi franchir le seuil de la conscience »70.

  • 67. Ibid. p. 176
  • 68. Ibid. p. 151
  • 69. Cf. Ibid. p. 151-152

Mais le déplacement n'est qu'un instrument dans la transposition du rêve. «Le fait que notre rêve, ainsi suscité par des événements importants, soit tissé d'impressions du jour indifférentes s'explique ici encore par la transposition » 71. Il en est de même pour la condensation que Freud définit un peu plus loin 72.

Mais comme nous l'avons dit tout à l'heure, nous sommes maintenant dans le domaine de l'induction. Nous avons fait connaissance avec le schéma général de la théorie, il ne s'agit plus que de la nuancer et de l'articuler devant les nécessités empiriques. La remarque que nous avons faite au sujet du chapitre V s'appliquera aussi à tous les chapitres, jusqu'à la « Psychologie des processus du rêve ». Il s'agira dorénavant d'expliquer tous les faits conformément aux conceptions que nous font connaître les quatre premiers chapitres, en modelant convenablement les idées sur les faits.

Or, si la manière dont Freud va articuler sa pensée est dictée par des nécessités « inductives », ces dernières ne peuvent toujours donner que le motif, mais n'expliquent pas la forme précise des notions que Freud fait intervenir, ces notions s'expliquent au contraire par la conception que Freud se fait des rapports du contenu manifeste et du contenu latent et de la forme d'existence psychologique qui convient à ce dernier : ce sont ces idées qui vont constituer à partir de maintenant la clef de voûte de la Traumdeutung. Si les quatre premiers chapitres ne peuvent être compris sans la reconnaissance des exigences de la psychologie concrète, la suite de la Traumdeutung ne se comprend qu'à travers les idées que Freud se fait sur le contenu latent et la manière dont il faut interpréter son existence. C'est donc sur ce dernier point que nous devons insister. Nous verrons alors que Freud n'a pas su se dégager des démarches constitutives de la psychologie classique. Seulement, comme ces démarches se trouvent en opposition manifeste avec l'inspiration concrète de la psychanalyse, cette opposition permet précisément de les reconnaître et d'en faire le tour. La psychanalyse nous apportera alors un enseignement qui, pour être négatif, n'en est pas moins précieux : nous apprendrons à reconnaître l'essence abstraite de certaines notions qui apparaissent tout d'abord comme découlant essentiellement de l'expérience elle-même.

Freud fait remarquer qu'il n'est pas nécessaire que l'analyse soit intégralement une reconstitution.

« Ce qu'il faut retenir, dit-il73, des objections qui nous ont été faites, c'est qu'il n'est pas nécessaire d'attribuer à l'élaboration nocturne toutes les idées qui surgissent au cours du travail d'interprétation. A ce moment, nous refaisons le chemin qui mène des éléments du rêve aux pensées du rêve. Le travail du rêve l'a fait en sens inverse et il n'est pas du tout vraisemblable que le chemin puisse être suivi dans les deux sens. Il semble bien plutôt que, pendant le jour, nous pratiquions par nos nouvelles associations des espèces de sondages qui touchent les pensées intermédiaires et les pensées du rêve et tantôt ici, tantôt là. » Quelque chose du « matériel associatif » a cependant été pensé effectivement, mais quoi ? et de quelle façon ? Voilà le problème.

Freud répond : l'acte qui consiste à penser le contenu latent est un acte psychologique; mais cet acte psychologique est sans conscience74. La distinction du contenu latent et du contenu manifeste nous mène à l'hypothèse de l'inconscient.

  • 70. Ibid. p. 163
  • 71. Ibid. p. 161
  • 72. Ibid. p. 165
  • 73. Ibid. p. 526
  • 74. Etant donné l'orientation de nos développements, nous répondons ici explicitement à la seconde question.

Voici à peu près le schéma de la réponse freudienne. Les « associations libres » ou le récit donnent un matériel remarquable à deux égards. Ce matériel est d'abord disproportionné relativement au contenu manifeste; d'autre part, il est révélateur : il permet d'apprendre au sujet des choses qu'il ignore lui-même et qui appartiennent cependant à sa vie intime. Comme c'est le sujet qui donne le contenu latent, riche en détails et inattendu dans sa signification, il faut pour ainsi dire le lui rendre. Freud renverse alors l'ordre temporel : du récit qui résulte de l'analyse, il fait la pensée du rêve et conçoit ensuite celle-ci comme antérieure au contenu manifeste, au rêve lui-même. Et précisément parce que les pensées du rêve n'appartiennent pas aux pensées disponibles du sujet, elles n'ont pas une existence analogue à la manière d'être des pensées disponibles, mais une manière d'être différente : la forme de leur existence est inconsciente. C'est ainsi qu'apparaît dans la Traumdeutung la notion théorique fondamentale de la psychanalyse, la notion d'inconscient.

« Ce qui est étouffé persiste et subsiste chez l'homme normal et reste capable de rendement psychique» 75 et « le rêve en est une manifestation, il l'est théoriquement toujours, il l'est pratiquement dans le plus grand nombre des cas » 76. D'une façon générale, Flectere si nequeo superos, acheronta movebo. L'interprétation est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient dans la vie psychique 77 78.

C'est cette conception réaliste qui est à la base de toutes les spéculations de Freud. C'est elle qui nécessite tout d'abord l'introduction de la notion de transposition. En effet, si le contenu latent représente une réalité psychologique antérieure au contenu manifeste, antérieure en droit et en fait, seul un travail de transposition peut expliquer l'écart qui existe entre les deux contenus. Mais une fois qu'on a admis la transposition pour expliquer l'écart, il faut approfondir la question et expliquer l'allure précise de cet écart. Or, il y a un premier fait, à savoir que l'écart porte d'abord sur la valeur psychique des éléments. Un élément dont la signification conventionnelle est très petite peut représenter dans le rêve une signification psychologique d'une intensité très grande. C'est un fait, et nous avons vu que Freud introduit la notion de déplacement. D'autre part, l'écart est aussi quantitatif en même temps que qualitatif le matériel associatif est extrêmement considérable, alors que le récit du contenu manifeste est très court. Cela signifie que le rêve « condense ». Mais le rêve condense encore en un autre sens : « Il y a dans l'élaboration du rêve une sorte de contrainte qui unit les motifs en un tout...

Elle [cette contrainte] se présente comme une partie d'un autre processus primaire : la condensation »79. D'une façon générale, on n'aura toujours qu'à ériger en principe les différents aspects de cet écart pour aboutir à des notions nouvelles, et c'est ce que fait Freud.

Mais la distinction du contenu manifeste et du contenu latent et la manière dont Freud la conçoit nécessitent encore des spéculations dans une autre direction : la cause de la transposition. Il s'agit de savoir quelle est la cause du « déguisement dans le rêve » — « pourquoi des rêves indifférents, qui à l'analyse se sont révélés comme des rêves de désirs, n'exprimaient-ils pas ces désirs clairement ? Le rêve de l'injection faite à Irma, que nous avons longuement exposé, n'avait rien de pénible, il nous est apparu à l'analyse comme la réalisation très nette d'un désir. Mais pourquoi une analyse était-elle nécessaire, pourquoi le rêve ne découvre-t-il pas aussitôt son sens ? De fait, le rêve de l'injection faite à Irma ne donnait pas au premier abord l'impression d'exaucer un souhait du rêveur. Le lecteur l'aura constaté, je ne le savais pas moi-même avant d'en faire l'analyse. Si nous nommons ce fait la transposition dans le rêve, une seconde question se posera aussitôt : d'où provient cette transposition ? » 80.

  • 75. Ibid. p. 596
  • 76. Ibid. p. 596
  • 77. En italiques chez Freud.
  • 78. Ibid. p. 596
  • 79. Ibid. p. 165
  • 80. Ibid. p. 126

A la vérité, la position même de cette question ne nous oriente pas nécessairement vers la psychologie concrète, puisque, comme le fait remarquer Freud, une réponse abstraite est également possible : « On pourrait, dit-il, à première vue imaginer diverses réponses. Celle-ci, par exemple : il serait impossible, durant le sommeil, de trouver l'expression qui correspondrait aux idées du rêve »81. Ce qui expliquerait le scénario du rêve, ce serait cette impuissance, le rêve serait alors une sorte de bégaiement. Freud fait appel, contre cette théorie, à l'expérience : « Mais, continue-t-il, l'analyse de certains rêves nous oblige à donner de cette transposition une autre explication. » Le « rêve de l'oncle » va montrer, en effet, que la transposition veut déguiser des pensées pénibles.

En fait, si Freud combat la théorie qu'il signale, ce n'est pas exclusivement pour des raisons « expérimentales ». Le fait même que, sans s'arrêter à la théorie signalée, il demande aux faits une autre explication montre bien qu'il sent l'abstraction de la théorie en question. Si nous adoptions cette théorie, le rêve deviendrait de nouveau quelque chose de général, et l'explication ne pourra pas atteindre le rêve précisément dont il est question, et l'individu particulier dont c'est le rêve. La manière dont Freud va répondre à la question permettra, au contraire, sinon de satisfaire aux exigences de la psychologie concrète, du moins de les approcher.

D'autre part, la théorie que rejette Freud est stérile : elle arrête immédiatement la recherche. Une fois qu'on aurait dit : le rêve est un bégaiement, on ne pourrait plus, à propos (le chaque rêve et à propos de chaque élément du rêve, que répéter cette affirmation générale et s'étonner tout au plus des variétés et des caprices de ce bégaiement. La manière dont Freud répond à la question nécessite de nouvelles manoeuvres d'interprétation et l'obligera à élaborer des hypothèses concernant la structure de « l'appareil psychique ». Voilà pourquoi il peut dire : « Nous avons ici le sentiment que l'interprétation des rêves pourrait nous donner, sur la structure de l'esprit, des notions que jusqu'à présent nous avons vainement attendues de la philosophie » 82.

Freud va donc entreprendre des travaux notionnels qui vont se poursuivre parallèlement aux manoeuvres « inductives » que nous avons signalées, pour être reprises ensuite d'une façon systématique dans la Psychologie des processus du rêve.


II.

Mais dès l'articulation de la réponse au problème de la transposition, nous devrons constater chez Freud un certain retour à la psychologie abstraite.

« ... la transposition est voulue, elle est un procédé de dissimulation83 ». Un ensemble de pensées veulent s'exprimer dans le rêve, mais au lieu d'apparaître telles quelles, elles sont déguisées. On constate en même temps que la pensée du rêve est pénible au sujet, que celui-ci a tendance à se dérober à la responsabilité qui lui incombe du fait même d'avoir rêvé.

  • 81. Ibid. p. 126
  • 82. Ibid. p. 134
  • 83. Ibid. p. 131

C'est cette dernière constatation qui va permettre à Freud d'expliquer la transposition. Puisque le contenu latent est réel, et comme, d'autre part, ce qui est conscient n'est plus que le contenu latent déguisé, il est nécessaire d'admettre que la forme d'existence du contenu latent est « inconsciente, et que la conscience n'est accordée aux représentations que sous certaines conditions. Pour fixer les idées, Freud va introduire une notation empruntée à la vie politique : une censure veille à l'entrée de la conscience. Freud saisit très bien la dialectique de son attitude le contenu latent étant psychologiquement réel sans être conscient, non seulement on ne pourra plus définir les faits psychologiques par la conscience, mais encore, étant donné le fait de la censure, la conscience ne saisira le fait psychologique que d'une façon déformée et l'assimilation de la conscience à un organe de sens deviendra possible avec toutes les conséquences d'une pareille assimilation. « Le fait de devenir conscient, dit Freud, est pour moi un acte psychique particulier, distinct et indépendant de l'apparition d'une pensée et d'une représentation. La conscience m'apparaît comme un organe de sens qui perçoit le contenu d'un autre domaine »84. Freud affirme plus loin très nettement la relativité de la perception par la conscience. « L'inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d'une manière aussi incomplète que nos organes de sens sur le monde extérieur »85. En un mot, la conscience possède comme une énergie spécifique. Cette énergie spécifique n'est rien d'autre que la censure.

Lorsqu'on parle de la relativité de la connaissance sensible, on veut souligner deux choses : tout d'abord le fait que, vu le nombre et le choix des organes sensoriels, notre connaissance du monde extérieur est essentiellement sélective et, par là même, incomplète; d'autre part, vu l' « énergie spécifique » des nerfs, la sensation fait subir aux données de l'expérience une déformation qualitative86.

Il est de première importance de faire remarquer que, par son point de départ, l'affirmation de la relativité de la perception par la conscience a, chez Freud, une orientation très particulière. Il y a des philosophes qui affirment la relativité de l'expérience interne : les idées de Kant sur la question sont bien connues. Mais, avec Kant, nous sommes dans la théorie de la connaissance. Or, la cause de la relativité a, chez Freud, tout d'abord quelque chose de moral et même de sociologique. Si nous prenons la pensée de Freud sur la question à son point de départ, nous trouvons que conscience signifie responsabilité. Le sujet se sent responsable du contenu de sa conscience : tout fait psychologique conscient est un acte dont le sujet doit accepter la responsabilité. C'est ce qui explique la censure et le refoulement, et voilà tout d'abord la cause de la relativité de la conscience.

Il y a, en effet, des pensées qui sont pénibles au sujet : il les refoule, c'est-à-dire il ne veut pas en prendre conscience. Or, ce n'est pas l'acte de penser qui est pénible en lui-même ; une pensée refoulée n'est pas pénible dans la simple exécution même de l'acte qui consiste à la produire, car une pensée refoulée peut toujours être pensée en elle-même, à condition que le sujet ne soit pas obligé de la rapporter à lui-même, et elle ne devient pénible que si le sujet est obligé de la rapporter à lui, si elle apparaît comme l'expression d'une manière d'être qui implique pour lui l'indignité, la déchéance, parce que, par exemple, elle est contraire à « l'idéal du moi ».

Il est incontestable que nous trouvons là le germe d'une conception concrète du refoulement et de toutes les attitudes qu'il implique, ou, du moins, nous restons sur un plan où le refoulement peut avoir un sens concret.

  • 84. Ibid. p. 133
  • 85. Ibid. p. 600
  • 86. Comme Freud compare la conscience à un organe sensoriel, nous n'avons pas à approfondir davantage la question de la relativité.

En s'exprimant de la manière dont nous venons de le faire, nos affirmations, quelle que soit leur imprécision, sont relatives aux actes d'un sujet particulier et nous sommes en présence, non pas de simples représentations, mais des formes mêmes dans lesquelles le sujet voudrait s'insérer; en présence d'un conflit, non pas entre représentations, mais entre les manières d'être, dont les unes sont réelles, mais condamnées, les autres désirées, mais irréalisables. La « conscience », telle que nous la considérons maintenant, est tout autre chose qu'une forme de l'expérience, elle est essentiellement un acte de reconnaissance, de responsabilité, voire d'identification — bref, cet aspect des actions individuelles par lequel leur rattachement au « je » devient manifeste et leur reconnaissance effective.

Si Freud avait orienté ses développements dans cette direction, il se serait aperçu que toute cette « dynamique » des représentations que supposent censure, refoulement et résistance se rapporte à la connaissance même que le sujet peut avoir de ses propres comportements, et ainsi la limitation de la conscience n'aurait signifié que la négation de l'omniscience du sujet vis-à-vis de lui-même, négation qu'implique déjà la méthode psychanalytique87. Dans ces conditions, Freud n'aurait pas eu besoin de concevoir, d'une part, un monde d'entités psychiques inconscientes et de faire, d'autre part, de la conscience un organe de perception.

Or, Freud ne s'est pas arrêté à ces possibilités concrètes, et il applique immédiatement à la conscience le schéma classique de la relativité de la perception. Et nous verrons qu'au moment où il étudiera le problème systématiquement, nous ne trouverons plus que le déroulement abstrait de ce schéma88.

Il faut ajouter à cela que Freud s'exprime en termes de « représentations », d' « états effectifs », etc., et ce langage l'entraîne alors tout à fait dans le champ d'influence de la psychologie classique.

Cela est particulièrement visible dans la Psychologie des processus du rêve. L'analyse de ce chapitre où nous verrons Freud comme déchiré entre la psychologie abstraite et la psychologie concrète sera pour nous instructive au plus haut point.


III.

C'est par la section II89 que nous devons commencer. La section I, où Freud étudie l'oubli des rêves90, a un très grand intérêt technique, mais nous ne pourrions guère que répéter ce que nous avons déjà dit du caractère concret de l'inspiration de la psychanalyse, et dénoncer, comme nous l'avons fait plus haut, son illusion concernant le mécanisme du récit. Avec la section II, nous pénétrons au coeur même de la spéculation freudienne. C'est d'ailleurs seulement ici que le problème est posé avec toute la netteté nécessaire.

  • 87. Cf. plus loin, chap. IV, § V sqq.
  • 88. Il est vrai que dans le développement récent de ses théories, Freud est revenu sur le problème du refoulement et nous trouvons alors des développements qui se rapprochent des exigences que nous venons d'exprimer. Mais ces développements ne font qu'accentuer le conflit entre l'abstraction et le concret. Cf. chap. V, § III, p. 236 sq.
  • 89. Ibid. p. 527-543
  • 90. Ibid. p. 509-527

« Réunissons les principaux résultats obtenus jusqu'ici. Le rêve est un acte psychique complet ; son ressort est un désir à accomplir; la méconnaissance de ce fait, les bizarreries du rêve et ses absurdités multiples proviennent de la censure qu'il a subie lors de sa formation : l'obligation de condenser le matériel psychique, la nécessité de le représenter par des images sensorielles, et bien qu'irrégulièrement, la préoccupation de donner à cet ensemble un aspect rationnel et intelligible. Chacun de ces principes mène à des postulats et à des conjectures de caractère psychologique; il faut examiner quelles sont les relations du désir et des quatre conditions du rêve, ainsi que les relations que celles-ci ont entre elles; il faut insérer le rêve dans l'enchaînement de la vie psychique. » Voilà le problème et le plan du chapitre.

Freud commence par l'analyse de cette particularité du rêve qui consiste à dramatiser la pensée. « Dans le rêve une « pensée », le plus souvent un désir, est objectivée, mise en scène, vécue »91. « Comment expliquer cette particularité de l'élaboration du rêve, ou tout au moins comment la faire rentrer dans l'enchaînement des processus psychiques »92.

Avant même de répondre à la question, et précisément pour y répondre, Freud exprime le fait dans le langage de la psychologie classique. « Si l'on serre l'analyse de plus près, on reconnaîtra dans les manifestations du rêve deux caractères presque indépendants l'un de l'autre. L'un est la figuration comme actuelle et ne laissant place à aucun doute; l'autre la transformation de la pensée en images visuelles et en discours »93. Le second caractère, qui n'apparaît que dans les rêves, signifie pour Freud que « ... le contenu représentatif n'est pas pensé, mais est transformé en images sensibles »94. Donc, expliquer la dramatisation dans le rêve va consister à décrire le mécanisme de cette transformation. On peut prévoir assez facilement la teneur générale de cette explication. Il est évident que, vu la manière dont Freud formule le fait, le schéma de la tradition sensualiste est en jeu. C'est donc ce schéma classique du travail psychologique allant de la sensation à la pensée qui est présent dans l'esprit de Freud. Il y a, d'autre part, la conception réaliste du contenu latent qui nous montre le travail du rêve allant de la pensée du rêve aux images du contenu manifeste. Il est donc naturel que le rêve apparaisse à Freud comme une régression. Il ne reste plus qu'à articuler la conception de l'appareil psychique de façon à rendre « progression » et « régression » possibles. Pour cela, il faut à Freud une représentation topique, quitte à faire, plus tard, des réserves sur le degré de réalité qui convient à une pareille représentation.

« Le grand G.-Th. Fechner, dans sa Psychophysique, émet, après quelques considérations, l'hypothèse que la scène où le rêve se meut est peut-être bien autre que celle des représentations de la veille... L'idée qui nous est ainsi offerte est celle d'un lieu psychique » 95.

« Représentons-nous donc l'appareil psychique comme un instrument dont nous appellerons les parties composantes : instances, ou, pour plus de clarté, systèmes. Imaginons ensuite... qu'une succession constante soit établie, grâce au fait que les systèmes sont parcourus par l'excitation dans un certain ordre temporel...»96. Comme on le prévoit, le schéma du réflexe va intervenir pour préciser la pensée. Freud le dit très clairement : « Toute notre activité psychique part d'excitations (externes ou internes) et aboutit à des innervations.

L'appareil aura donc une extrémité sensitive et une extrémité motrice... Le processus psychique va, en général, de l'extrémité perceptive à l'extrémité motrice... Mais c'est là seulement la réalisation d'une exigence dés longtemps connue, selon laquelle l'appareil psychique serait construit comme l'appareil réflexe. Le réflexe serait le modèle de toute production psychique »97.

  • 91. Ibid. p. 528
  • 92. Ibid. p. 528
  • 93. Ibid. p. 528
  • 94. Ibid. p. 529
  • 95. Ibid. p. 530
  • 96. Ibid. p. 530 sq.
  • 97. Ibid. p. 531

Les résultats des analyses vont obliger maintenant Freud d'introduire de nouvelles différenciations dans l' « appareil psychique ». « Dans ce que nous avons dit jusqu'ici au sujet de la composition de l'appareil psychique à son extrémité sensorielle, nous n'avons fait intervenir ni le rêve, ni les explications psychologiques qu'on peut en déduire. Mais pour la connaissance d'une autre partie de l'appareil, le rêve nous devient une source d'argument » 98.

Cette autre partie, c'est l'extrémité motrice. C'est la notion de censure qui va forcer Freud à introduire une nouvelle différenciation : le préconscient. En effet, « ainsi que nous l'avons vu, l'instance qui critique est en relation plus étroite que l'instance critiquée avec la conscience.

Elle se dresse comme un écran entre celle-ci et la conscience ». Et Freud va maintenant situer pour des raisons classiques conscient et préconscient à l'extrémité motrice. « Nous avons trouvé quelques points de repère nous permettant d'identifier l'instance qui critique avec le principe directeur de notre vie éveillée, le même qui décide de nos actions volontaires et conscientes. Si nous remplaçons ces instances par des systèmes dans le sens de nos hypothèses, le système chargé de la critique se trouve amené à la suite de ce que nous avons vu à l'extrémité motrice... Nous appellerons préconscient le premier des systèmes à l'extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d'excitation peuvent parvenir à la conscience... »99. « ... C'est en même temps le système qui contient les clefs de la motilité volontaire... Nous donnerons le nom d'inconscient au système placé plus en arrière; il ne saurait accéder à la conscience si ce n'est en. Passant par le préconscient et, durant ce passage, l'excitation devra se plier à certaines modifications » 100.

La marche de la pensée de Freud est claire. Il introduit dans l'appareil psychique la notion d'inconscient pour y situer la pensée et l'inspiration du rêve, et la notion de préconscient pour en faire le lieu de l'activité de la censure : transposition et élaboration du rêve. Nous n'en sommes pas encore à l'explication de la régression, et cependant le caractère abstrait des hypothèses freudiennes est déjà parfaitement visible non seulement dans le schéma fondamental, mais encore dans la manière dont celui-ci est articulé par Freud.

Si Freud place la censure près de la conscience, c'est d'abord parce que, comme nous l'avons indiqué plus haut, conscience signifie tout d'abord responsabilité. On ne comprend pas sans cela la nécessité d'admettre à l'entrée de la conscience une censure qui n'est pas une simple condition relevant de la théorie de la connaissance, mais essentiellement une sélection effectuée non pas avec des lois qui énoncent l'allure d'un processus automatique, mais conformément à des principes qui examinent les formes au point de vue de leur signification.

D'autre part, si Freud place la conscience elle-même à l'extrémité motrice, ce n'est pas exclusivement en vertu du schéma qu'il emploie, mais essentiellement parce que « extrémité motrice » signifie action et c'est la conscience qui en prend la responsabilité. De telle sorte que la construction freudienne signifie au fond : l'action n'est possible pour le sujet que sous une forme avouable. Dans le préconscient, la responsabilité se trouve aux prises avec les formes, c'est-à-dire avec les sens des actions naissantes. Le terme action est pris, bien entendu, au sens le plus large du mot; il signifie alors un « fait » du sujet, quel qu'il soit. En considérant les choses à ce point de vue, nous sommes, à la rigueur, sur le plan de la psychologie concrète.

En réalité, Freud s'exprime dans un langage qui fait disparaître le concret. Tout d'abord, à peine a-t-il prononcé, pour les motifs que nous venons d'indiquer, la formule « extrémité motrice », que tout de suite et définitivement elle ne va signifier pour lui que « motilité »; il n'est plus question de l'action humaine, individuelle; le mot acte a précisément perdu son sens dramatique et humain, et même tout sens en général : il n'est plus pour Freud que ce qu'il est pour le physiologiste, un mouvement, ou plutôt du mouvement en général, une forme nouvelle de l'excitation.

  • 98. Ibid. p. 533
  • 99. Ibid. p. 534
  • 100. Ibid. p. 534 sq.

Nous sommes maintenant sur le plan du « formalisme fonctionnel » : le terme excitation reviendra sans arrêt dans sa signification physiologique, et sans la moindre trace d'humanité. Freud, oubliant de plus en plus que sa théorie n'est vraie que dans la mesure où elle participe au concret, dans la mesure où elle ne reconnaît comme fait psychologique que ce qui est un acte effectif de l'individu singulier, va s'efforcer de plus en plus d'expliquer les choses par une mécanique qui devrait être psychologique, mais qui, en fait, comme toutes les mécaniques psychologiques, fonctionne à vide,

« Nous appellerons préconscient le dernier des systèmes à l'extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d'excitation peuvent parvenir à la conscience sans autre délai, si certaines autres conditions sont remplies, par exemple un certain degré d'intensité, une certaine distribution de la fonction que nous appelons attention » 101.

Et c'est le moment où il va faire disparaître aussi le caractère concret de sa théorie de la relativité de la conscience pour en donner une version purement mécaniste.

« Nous donnerons le nom d'inconscient au système placé plus en arrière, il ne saurait accéder à la conscience, si ce n'est en passant par le préconscient, et durant ce passage l'excitation devra se plier à certaines modifications »102.

C'est dans ce langage que Freud formule alors une dernière fois le problème avant de le résoudre : « Nous ne pouvons décrire la marche du rêve hallucinatoire autrement qu'en disant : l'excitation suit une voie rétrograde. Au lieu de se transmettre vers l'extrémité motrice de l'appareil, elle se transmet vers son extrémité sensorielle et elle arrive finalement au système des perceptions »103. Mais comment expliquer ce fait ? En vérité, Freud ne l'explique pas. « Nous n'avons fait, dit-il, que donner un nom à un phénomène inexplicable. » Ce qu'il nous donne, ce sont des aperçus, très intéressants d'ailleurs en ce qui concerne l'orientation de sa pensée.

Tout d'abord, Freud verrait volontiers l'explication du « caractère hallucinatoire » dans un fait purement mécanique, en apparence du moins, à savoir dans le déplacement des intensités psychiques. Son idée frise alors la thèse d'après laquelle toute la différence entre l'actuel, d'une part, et le souvenir, d'autre part, tient à une différence d'intensité — l'analyse nous montre que les intensités psychiques se « déplacent ». Il suffirait alors que l'intensité psychique se déplace d'une représentation à une image sensorielle pour que cette dernière devienne hallucinatoire.

« Quand nous avons parlé, dit Freud, du travail de condensation dans le rêve, nous n'avons pu nous dérober à l'hypothèse qu'au cours de l'élaboration les intensités inhérentes aux représentations sont entièrement transférées de l'une à l'autre. Probablement, c'est cette modification du processus psychique habituelle qui permet d'occuper le système de la perception jusqu'à la pleine vivacité sensorielle, en suivant une marche inverse, à partir des pensées. »

Il n'y a pas là, à proprement parler, une identification pure et simple entre l'actualité et l'intensité. La théorie freudienne, n'ayant pas pour origine le problème classique de la différence entre la sensation et l'image, n'implique pas, en principe, cette thèse, condamnée même par les psychologues abstraits, d'après laquelle l'image n'est qu'une perception faible et la perception une image forte. Freud emprunte le schéma de sa théorie à cette constatation vulgaire, à savoir que les pensées, pour fixer notre attention, doivent être d'un certain « intérêt », qu'elles doivent posséder, pour nous servir de son expression préférée, une certaine « énergie d'occupation ». On parlera alors du « niveau » psychique que les excitations doivent atteindre ou d'un « seuil » que leur intensité, également « psychique », doit dépasser, mais il reste entendu que cette intensité psychique n'est pas à confondre avec l'intensité physiologique.

  • 101. Ibid. p. 534
  • 102. Ibid. p. 535
  • 103. Ibid. p. 535

Seulement, Freud, en se plaçant précisément au point de vue formel, aboutit finalement à la thèse en question.

Conformément à l'abstraction, il commence d'abord par abandonner le sens pour ne conserver que la représentation. A partir de ce moment, l'intensité devient elle-même quelque chose de formel elle devient une « quantité » attachée à une représentation et, étant par là même autre chose que la représentation « nue », elle devient mobile. C'est précisément cette mobilité qui explique le déplacement : l'intensité psychique peut « passer » d'une représentation à une autre pour lui donner une « énergie d'occupation » pouvant aller « jusqu'à la pleine vivacité sensorielle ».

Quoi qu'il en soit du problème consistant à savoir si oui ou non Freud est retombé dans la thèse en question, il reste — et c'est beaucoup plus important — que Freud substitue, lui aussi, un drame impersonnel au drame concret, et qu'il n'est plus question, dans la théorie du déplacement, de l'individu concret, mais seulement des évolutions, pour ainsi dire autonomes, de cette propriété que la psychologie reconnaît aux représentations, à savoir l'intensité.

Freud finit d’ailleurs par donner au terme « régression » son sens complet, mais complet au point de vue sensualiste. Le rêve refait le chemin de la connaissance qui va des sensations aux pensées. « L'assemblage des pensées du rêve se trouve désagrégé au cours de la régression et ramené à sa matière première. »

L'identification de la régression avec le processus inverse de celui qui, d'après les sensualistes, fait sortir la pensée des sensations vient ainsi boucler le circuit de l'abstraction : il n'y a plus, dans cette thèse, aucune trace de la définition concrète du fait psychologique et de la nécessité de rattacher le rêve à la vie de l'individu en particulier. Une simple désagrégation de la pensée n'est plus, en effet, qu'un processus aveugle, purement mécanique, où l'on ne voit plus nullement la participation du « je »; bref, le processus en question ne peut plus être un acte de l'individu particulier. La dialectique associationniste a entraîné Freud beaucoup trop loin : au fond du rêve apparaît un processus en général.

Freud aime à répéter, à la manière des physiciens, que ses théories ne représentent que des manières de parler commodes, et qu'il est prêt à les abandonner pour une représentation plus commode. Il pourrait, certes, dire la même chose des théories précédentes. Or, les théories en question ne sont « commodes » que précisément si l'on travaille avec les évidences de la psychologie classique et en tout cas aucune expression qui oriente vers des voies sans issues ne peut être « commode ». Or, c'est bien le cas des expressions en question. Car, étant abstraites, elles invitent seulement à édifier des mécanismes « psychiques » qui, pour être réalistes, n'en sont pas moins irréels. En effet, aucune réalité psychologique ne peut être reconnue au « déplacement des intensités psychiques ou à la « désagrégation de la pensée », car les processus en question sont des processus en troisième personne : l'explication va « de la chose à la chose », elle implique l'action de la représentation, voire l'action de son intensité, ce qui implique à son tour la position de la représentation ou de son intensité pour elle-même, et comme seule l'action du sujet peut-être réelle, les théories en question sont psychologiquement impossibles. Freud commet donc bien la faute classique : il décompose l'acte du sujet en éléments qui, tous, sont au-dessous du niveau du je » et veut ensuite reconstituer le personnel avec l'impersonnel — ou, si l'on aime mieux, il fait des hypothèses de structure, alors que les hypothèses de structure lui sont défendues, et il les construit conformément au schéma réaliste, c'est-à-dire en projetant dans la « réalité interne », sous sa forme générale, ce qui ne peut entrer en ligne de cornue que pour éclairer l'acte du sujet.

Freud pourrait bien dire que ses développements en question ne font nullement du rêve « quelque chose en général », car ils ne font qu'expliciter les « implications » du rêve, et cela sans préjudice aucun concernant l'attitude concrète de l'interprétation elle-même. Cela est parfaitement vrai. En fait, la possibilité de l'interprétation n'implique nullement une analyse de la régression. On peut interpréter le rêve sans faire aucune hypothèse sur la régression : le rêve est un acte du sujet et il s'agit simplement de savoir ce qu'il signifie. Seulement, la position seule du problème de la régression implique déjà l'abstraction, puisque le problème ne peut être posé que si l'on examine le rêve à travers les notions de classe de la psychologie classique, par conséquent si l'on se place au point de vue du formalisme fonctionnel : c'est alors seulement que l'illusion de la réalité dans le rêve apparaît comme une « régression de la représentation aux images sensorielles ». La pensée de Freud est mue non par des nécessités inhérentes à sa doctrine, mais par des contingences purement temporelles. Il faut qu'il combatte la théorie qui fait du rêve une anomalie en montrant à sa base des processus réguliers qui en font « un fait psychologique au sens plein du mot », mais le malheur est qu'il se croit obligé de montrer que ces processus s'expliquent par « les lois ordinaires de la psychologie », c'est-à-dire par des drames impersonnels.

Il se crée ainsi un abîme entre l'attitude pratique et l'attitude théorique du psychanalyste. Le psychanalyste fonde, en effet, des démarches vraies sur des principes faux en traduisant ses découvertes fécondes dans des schémas parfaitement stériles. C'est ce qui explique que la distance entre les faits et les explications soit si grande, et qu'elle ne puisse être comblée que par une très grande ingéniosité. On introduit ainsi au sein de la psychanalyse une contradiction interne qui éclate à chaque instant.


IV.

Ces remarques peuvent être très bien illustrées par l'analyse des explications complémentaires que Freud donne de la régression.

Il n'y a pas de régression pendant le jour. Alors « quel changement va permettre la régression impossible pendant le jour ? Ici nous nous en tiendrons à des hypothèses » 104. Mais ces hypothèses sont parfaite.. ment abstraites. « Il doit s'agir probablement de changements dans la répartition de l'énergie à l'intérieur des différents systèmes qui deviennent alors plus ou moins praticables pour la marche de l'excitation. C'est assez énigmatique, mais nous ne verrons rien de plus clair jusqu'à la fin du paragraphe. Freud le sent et il le fait remarquer.

«Cette première partie de notre utilisation psychologique du rêve ne parait peut-être pas entièrement satisfaisante. Consolons-nous en pensant que nous sommes obligés de poser dans les ténèbres les fondements de notre édifice. Si nous ne nous sommes pas égarés complètement, nous pourrons, en partant d'un nouveau point de vue, aboutir à des résultats analogues qui, cette fois, paraîtront plus clairs» 105.


  • 104. Ibid. p. 537
  • 105. Ibid. p. 543

Cependant, la psychanalyse transparaît même dans ce paragraphe, mais ce n'est que pour aller s'abîmer dans l'abstraction.

Scherner avait remarqué lui aussi « dans les rêves une vivacité ou une richesse particulière des éléments visuels »106. Mais pour l'expliquer, « il admet un état d'excitation interne de l'appareil visuel ». Freud ne peut tout de même pas aller si loin, du moins pas sans explication.

Car quelle que soit sa déférence finale pour l'abstraction, il lui demande en tout cas de se modeler sur les résultats de ses analyses. Or il résulte de ces dernières que la régression n'est pas une simple désagrégation « quelconque », comme on pourrait le croire d'après les précédentes formules de Freud, mais qu'elle a une orientation déterminée; qu'elle n'est pas une simple « dégradation de la pensée », due à la dissolution de ses formes supérieures, mais que cette dégradation elle-même est pour ainsi dire informée par un « sens» qui a une direction déterminée. En effet, « on peut distinguer trois sortes de régression :

a) Une régression topique dans le sens du système ᴪ exposé ici;

b) Une régression temporelle, quand il s'agit de la reprise d'anciennes formations psychiques;

c) Une régression formelle, quand les modes primitifs d'expression et de figuration remplacent les modes habituels» 107.

Or, « si l'on se souvient du rôle qui revient aux événements de l'enfance ou aux rêveries fondées sur ces événements dans le rêve; si l'on se rappelle combien de fois les fragments de ces faits surgissent à nouveau dans le contenu du rêve; que de fois les souhaits des rêves eux-mêmes en sont dérivés... » 108 et surtout si l'on se rappelle que dans le rêve c'est l'enfant qui survit avec ses impulsions 109, alors « le rêve apparaît, en somme, comme un retour au plus ancien passé du rêveur, comme une reviviscence de son enfance, des tendances et instincts qui ont dominé celle-ci, des modes d'expression dont elle a disposé » (54.2). Là on éprouve comme un soulagement : le terme régression est pris en un sens vivant; ce qui est constaté ici déborde les cadres du petit jeu hallucinatoire. Ici, il n'est plus question du passage de l'idée à l'image, et du souvenir à la perception hallucinatoire, mais de la renaissance d'une forme antérieure de la vie de l'individu, avec tout ce que la manière d'être et de vivre d'une certaine façon implique, en débordant idées, images et perception. Il ne s'agit plus de morceler l'attitude des éléments qui sont au-dessous du niveau du « je », et par conséquent impersonnels, mais du retour du « je » tout entier à une forme plus ancienne, Ou plutôt la reprise par lui de cette forme. On ne fait pas sauter la forme pour douer les éléments d'une vie indépendante dont ils sont incapables, mais la forme reste au premier plan, et les éléments ne font que jouer leur rôle d'éléments dans la mise en scène de l'attitude, et leur rôle d' « éclaireurs» dans l'analyse.

Malheureusement, l'abstraction reprenant le dessus, le fait que la régression est surtout la renaissance de l'enfant sera utilisé simplement pour articuler la théorie mécaniste. Et comme il cherche de nouveau une hypothèse de structure, Freud insistera sur le fait que les souvenirs visuels cherchent à renaître et exercent une sorte d'attraction sélective sur la pensée du rêve.

Or, les souvenirs d'enfance sont des impressions vives, et parce que vives elles gardent toujours une vivacité sensorielle. « C'est un fait connu que chez des personnes qui, par ailleurs, n'ont pas des souvenirs visuels, les premières impressions d'enfance conservent, jusqu'à un âge avancé, le caractère de vivacité sensorielle »110.

Les souvenirs d'enfance qui intéressent le psychanalyste sont ceux qui sont refoulés. Or, l'entrée de la conscience est également interdite aux pensées qui y sont liées. Alors « ce souvenir entraîne, pour ainsi dire, la pensée à laquelle il est lié et qui a été entravée dans son expression par la censure, dans le passé où lui-même se trouve » 111.

  • 106. Ibid. p. 540
  • 107. Ibid. p. 542
  • 108. Ibid. p. 540
  • 109. Ibid. p. 176
  • 110. Ibid. p. 539

De cette façon, la régression est, « partout où elle se manifeste, un effet de la résistance qui empêche la pensée d'accéder à la conscience par la voie normale, en même temps que de l'attraction qu'exercent sur elle des souvenirs qui ont gardé une grande vivacité sensorielle ».

La régression n'est alors qu'une simple « déviation ». Il ne s'agit plus de dire que le sujet a pour ainsi dire revécu selon une ancienne forme certains événements. Ce n'est pas le sujet qui agit, c'est la représentation qui s'est creusé un nouveau chemin vers la conscience. Il n'est pas étonnant alors qu'après avoir indiqué la théorie de Scherner Freud ajoute : « Nous n'avons pas à nous élever contre cette hypothèse; nous nous contenterons d'admettre un tel état d'excitation112 uniquement pour le système psychique de la perception visuelle; mais nous montrerons que cet état d'excitation est un produit du souvenir, la réapparition d'une excitation visuelle qui fut actuelle en son temps » 113.

Finalement, tout espoir de voir reparaître le sens profond de la régression disparaît; c'est la mécanique qui devra tout expliquer. « Ces trois sortes de régression n'en font pourtant qu'une au fond, et se rejoignent dans la plupart des cas, car ce qui est plus ancien dans le temps est aussi primitif au point de vue formel et est situé dans la topique psychique le plus près de l'extrémité de la perception » 114. Ce qui amène Freud à ses idées malheureuses sur le passé phylogénétique.

Puisque, comme il vient de le dire, « ce qui est plus ancien dans le temps est aussi primitif au point de vue formel », Freud ne peut pas s'empêcher de nous montrer la « régression hallucinatoire » à l'origine de la vie psychologique.

L'appareil psychique n'a pu atteindre à sa perfection actuelle qu'au bout d'un long développement. Essayons de le ramener à un stade antérieur »115. La première structure de cet appareil est celle d'un appareil réflexe, « il pouvait ainsi aiguiller aussitôt sur la voie motrice toute sensation. Mais la vie trouble cette fonction simple; elle donne l'impulsion qui mène à une structure plus complexe. Les grands besoins du corps apparaissent. L'excitation provoquée par le besoin interne cherche une issue dans la motilité. L'enfant qui a faim criera désespérément ou bien s'agitera. Mais la situation demeurera la même... Il ne peut y avoir changement que quand, d'une façon ou d'une autre... l'on acquiert l'expérience de la sorte d'apaisement qui met fin à l'excitation interne. Un élément essentiel de cette expérience, c'est l'apparition d'une certaine perception (l'aliment dans l'exemple choisi) dont l'image restera associée dans la mémoire au souvenir de l'excitation du besoin. Dès que le besoin se représentera, il y aura, grâce à la relation établie, déclenchement d'un mouvement psychique qui occupera à nouveau l'image de cette perception dans la mémoire et provoquera à nouveau la perception elle-même, c'est-à-dire reconstituera la situation du premier apaisement. C'est ce mouvement que nous appelons désir; la réapparition de la perception, c'est la satisfaction du désir... »116. Or, le chemin le plus court vers l'accomplissement du désir, c'est précisément cette évocation hallucinatoire mécanique, lors de l’apparition du désir, de l'image de la perception satisfaisante. « Rien ne nous empêche d'admettre un état primitif de l'appareil psychique où ce chemin est réellement parcouru et où le désir, par conséquent, « aboutit à une hallucination »117. Et on aperçoit comment « l'adaptation à la vie » va nécessiter des transformations en révélant le caractère transitoire de la satisfaction hallucinatoire. Il faudra, dès lors, barrer la route à l'hallucination et obtenir, pour faire dévier l'excitation, « un meilleur emploi des forces psychiques », c'est-à-dire le maintien du dehors de l'excitation satisfaisante. Mais, alors, « toute cette activité compliquée qui va de l'image souvenir jusqu'au rétablissement de l'identité de perception par les objets du monde extérieur n'est qu'un détour rendu nécessaire par l'expérience pour réaliser un désir ».

  • 111. Ibid. p. 539
  • 112. Cf. plus haut, p. 136, la théorie de Scherner.
  • 113. Ibid. p. 540
  • 114. Ibid. p. 542
  • 115. Ibid. p. 551
  • 116. Ibid. p. 537
  • 117. Ibid. p. 537

L'orientation biologique du schéma freudien apparaît très nettement : au commencement fut le désir qui naît du besoin organique. Un principe classique, qu'on l'appelle principe d'économie, ou principe de plaisir, intervient aussitôt : le désir cherche par l'hallucination sa réalisation immédiate. Et c'est ainsi qu'au commencement furent le désir et l'hallucination.

«La vie nocturne a recueilli ce qui fut autrefois notre vie éveillée, notre vie psychique jeune et inhabile, un peu comme nos enfants perpétuent les armes aujourd'hui périmées de l'humanité primitive, l'arc et les flèches. Le rêve est un fragment de l'enfance de la vie psychique, aujourd'hui dépassée» 118. Bien que ces dernières formules soient analogues à celles où, tout à l'heure, nous avons dû reconnaître l'inspiration de la psychologie concrète, il ne faudrait pas croire qu'elles signifient la même chose — car tout le développement qui précède n'est destiné qu'à leur donner une signification abstraite. La reviviscence de l'enfance signifiait tout à l'heure la reviviscence de certaines attitudes déterminées qui caractérisent l'enfance — la reviviscence d'une attitude « à forme humaine » que l'individu avait eue effectivement dans son enfance et qui reparaît dans ses rêves avec une mise en scène empruntée à sa vie présente. Mais maintenant que Freud nous a fait connaître les débuts de « l'appareil psychique », la même formule signifie la renaissance d'un mécanisme qui n'a plus du tout « forme humaine », la renaissance d'un « processus » qui n'intéresse plus le sujet, mais seulement la marche des représentations et des excitations.

Il est à peine besoin d'ajouter qu'au point de vue de la psychologie concrète les aperçus de Freud (puisqu'il ne veut pas qu'on les prenne pour une explication) sont de nouveau inintelligibles, du moins si on les prend au pied de la lettre et si l'on réalise, si peu que cela soit, les mécanismes qu'il introduit.

Que peut signifier tout d'abord cette attraction des souvenirs d'enfance ? Il est vraiment commode de dire toujours : les hypothèses ne sont que des manières de parler, ou « hypotheses non fingo » et, tout en soutenant contre la critique ce point de vue, agir et écrire comme si l'on prenait au sérieux ses hypothèses. Tout cela ne représente d'ailleurs que des précautions oratoires. Si l'on n'avait pas l'intention de prendre au sérieux ses hypothèses, on n'en ferait pas du tout.

Comme on ne peut pas douer les faits psychologiques d'une efficacité autre que celle qui leur vient du sujet, il faut qu'ils puissent apparaître comme les formes de l'action du sujet. Mais on cherchera vainement un acte individuel qui puisse correspondre à cette attraction dont nous parle Freud; il est impossible de la formuler en première personne. Tout comme la description du mécanisme de la régression, elle ne laisse à aucun moment place à l'intervention du « je» : le mécanisme fonctionne donc à vide.

D'ailleurs, toute une série de formations, que Freud admet dans ses explications concernant l'élaboration du rêve, présentent cet inconvénient d'être psychologiquement vides. Ce sont les constellations préliminaires à la formation du rêve119.

  • 118. Ibid. p. 538 sq.
  • 119. Cf. Ibid., surtout p. 582-584

Puisque Freud part d'une conception réaliste du contenu latent, il est naturel de le voir affirmer que les activités de pensée les plus compliquées peuvent se produire sans que la conscience y prenne part120 et que, « du fait que notre jugement a repoussé des pensées parce qu'elles lui paraissent inexactes ou inutiles pour un momentanément poursuivi, peut résulter un processus, ignoré par la conscience et qui se continuera jusqu'au sommeil... Disons que nous appelons ce processus préconscient »121. Nous avons ainsi dans le préconscient « une sphère de pensée laissée à elle-même »122, puisque, non seulement elle n'est pas occupée par le conscient, mais elle est, de plus, abandonnée par l'occupation préconsciente. Il est vrai que les désirs inconscients peuvent s'emparer de ces pensées mais la question est de savoir comment elles peuvent être psychologiquement réelles, alors que cette occupation par les désirs inconscients n'a pas encore eu lieu. Freud répond simplement que conscience et fait psychologique ne sont pas synonymes, et il ajoute, de plus, que le vieux postulat de l'unité de l'âme ou de la conscience est démenti par faits. Mais la question n'est pas là. Il faut nous dire si ces pensées abandonnées à elles-mêmes sont encore les actes du « je » ? Or, cela est impossible. La continuité du « je » est ici particulièrement rompue, car ces constellations préliminaires ne sont que des pensées flottantes et on n'a qu'à observer le langage de Freud pour voir qu'elles sont douées d'une sorte d'autonomie. Mais, dans ce cas, elles ne peuvent être psychologiquement réelles.


V.

L'histoire de la différenciation successive de l'appareil psychique et le postulat d'après lequel « au commencement fut le désir» nous suggèrent les mêmes remarques. Si l'efficacité ne passe pas intégralement à des notions en troisième personne, il est cependant vrai que nous sommes dans une région parfaitement abstraite. Le processus qui finalement explique le rêve n'est plus susceptible d'être individuellement qualifié, de telle sorte que Freud mérite là un reproche, exactement le même que celui qu'il a l'habitude d'adresser aux autres. Le terme de l'explication est représenté par des notions générales, comme les besoins biologiques de l'organisme, l'adaptation à la vie. En un mot, la théorie n'est pas d'inspiration psychanalytique, puisque, au lieu de nous faire avancer dans la connaissance de l'individu concret, elle nous ramène à la biologie, par exemple. De plus, nous nous mouvons de plus en plus dans un domaine où des représentations, des excitations, des énergies évoluent avec une sorte de souveraineté, comme si le tout ne devait pas être une action individuelle. En un mot, nous pénétrons de plus en plus dans la vie intérieure, la biologie, voire la physiologie, mais par là même dans une région psychologiquement aveugle.

C'est alors que nous trouvons ces formules malheureuses qui ne s'expliquent que par la faiblesse envers le besoin d'explication, et par le fait que, là où l'explication n'est nullement indiquée par les faits, on fait intervenir des notions dans lesquelles, comme dans un mythe héroïque, on a mis tout son enthousiasme. « ... Notre plus grand intérêt théorique, dit Freud, va aux rêves capables de nous éveiller... Demandons-nous d'où vient que le rêve, désir inconscient, puisse troubler le sommeil, accomplissement du désir préconscient ? Il faut qu'il y ait là des relations d'énergie qui nous échappent. Si nous les connaissions, nous verrions sans doute que laisser faire le rêve et ne lui accorder qu'une attention détachée exige moins d'énergie que brider l'inconscient, comme pendant la veille » 123.

  • 120. Ibid. p. 582
  • 121. Ibid. p. 583
  • 122. Ibid. p. 584

« La prise de conscience dépend de l'orientation d'une certaine fonction psychique, l'attention qui, semble-t-il, ne peut être dispensée qu'en certaines quantités. »

« Nous croyons qu'une certaine quantité d'excitation, que nous appelons énergie d'occupation, part d'une représentation de but et suit les voies associatives que celle-ci a choisies. Cette occupation n'a jamais été octroyée aux pensées abandonnées, négligées; elle a été retirée des pensées étouffées, rejetées; les unes et les autres sont abandonnées à leurs propres excitations » 124.

Certes, toutes ces formules signifient quelque chose, puisque Freud manoeuvre conformément aux données qui lui ont été fournies par l'analyse. On pourrait même traduire une grande partie de ces affirmations en un langage plus concret. Mais quoi qu'il en soit, nous sommes loin, en évoluant au milieu de ces notions, et du « sens » et du fait psychologique « segment de la vie individuelle concrète ».


VI.

L'explication freudienne du refoulement nous fera assister à la manière dont Freud approfondit ses constructions théoriques.

De même que la régression, le refoulement est un processus primitif de l'appareil psychique, et s'explique, en dernier lieu, par le grand principe de la recherche du plaisir et de la fuite du désagréable. Au début, le refoulement n'a rien d'intentionnel et n'a rien à faire avec la responsabilité : c'est le fonctionnement d'une simple mécanique biologique.

« Les processus du système ᴪ, y compris ceux du préconscient, manquent de qualités psychiques; c'est pourquoi ils ne peuvent apparaître comme un objet à la conscience que dans la mesure où ils s'offrent à sa perception de l'agréable et du désagréable. Il nous faudra nous résoudre à admettre que ces décharges d'agréable et de désagréable règlent automatiquement la marche des processus d'occupation »125. « Nous avons écrit, ajoute Freud plus loin, que, seul, le désir pouvait mettre notre appareil en mouvement et que le cours de l'excitation y était automatiquement réglé par la perception de l'agréable et du désagréable »126.

Or, dans le moment que nous considérons, la régression hallucinatoire est le chemin naturel immédiat. Mais comme la régression est stérile, « un second système » doit intervenir pour transformer l'énergie hallucinatoire stérile en énergie utile, c'est-à-dire productrice d'apaisement. On peut faire ici, si l'on veut, un rapprochement avec Bergson. Il y a dans l'homme une tendance à s'abîmer dans le rêve; la nécessité de l'adaptation à la vie l'y arrache.

Ceci est une idée commune à Bergson et à Freud; mais aussi à toute une époque.

  • 123. Ibid. p. 567. Les italiques sont de nous.
  • 124. Ibid. p. 538
  • 125. Ibid. p. 565
  • 126. Ibid. p. 588

Seulement, Freud fait de la nécessité en question un « système de l'appareil psychique » pour pouvoir l'utiliser ensuite dans l'explication du refoulement.

Cet arrêt par le préconscient des excitations, venues de l'inconscient, en vue de l'adaptation, n'est d'ailleurs pas l'image du véritable refoulement.

Dans la simple fuite devant le souvenir, la cause du refoulement réside dans le désagréable dont l'expérience charge un souvenir. Alors plus de désir. C'est pourquoi la fuite devant le souvenir n'est pas le refoulement vrai. Le véritable refoulement, c'est celui où il existe une « transformation affective », car bien que primitivement la satisfaction d'un désir provoque le plaisir, il en existe maintenant dont la satisfaction ne peut être que désagréable. Seulement, la cause de ce refoulement n'est plus simplement le désagréable en tant que tel, mais un désagréable d'un niveau plus élevé. Il dépend, en effet, d'un jugement du préconscient 127. « De quelle manière et sous l'influence de quelle impulsion cette transformation peut-elle se produire ? C'est là le problème du refoulement qu'il suffit d'indiquer ici. Maintenons que cette transformation affective se produit au cours du développement (que l'on songe à l'apparition du dégoût qui, primitivement, n'existe pas chez l'enfant) et qu'elle est liée à l'activité du système secondaire »128.

Cette explication nous montre que Freud s'est tourné, cette fois-ci encore, vers les schémas en troisième personne. Et il est visible que l'explication idéale dont il veut se rapprocher consisterait à expliquer tout à la manière « énergétiste», par des déplacements d'intensités, des transformations d'énergies, des élévations et des chutes de niveau, des charges et des décharges d'occupation, par les différents réglages des différents courants d'excitation.

En fin de compte, Freud a réussi, avec beaucoup d'ingéniosité, cela est certain, à refaire en sens inverse le chemin qu'il a suivi dans les chapitres précédents de la Traumdeutung. Ce n'est pas simplement une métaphore. Conformément aux traditions auxquelles il se rattache, le rêve de la synthèse est nettement présent chez Freud. Il y fait des allusions de temps en temps, en disant que l'analyse du rêve devrait être accompagnée de sa synthèse. Ce serait, en effet, la grande vérification. On sent, de même, dans le chapitre sur la Psychologie des processus du rêve, qu'il ne va aux hypothèses que dans l'espoir de retrouver, en partant d'elles, les faits dont il est parti. Malheureusement, il ne touche qu'en passant à la psychologie « déductive ». S'il avait tenté sérieusement la « dialectique descendante », il aurait vu que jamais on ne pourrait tirer de ses hypothèses les faits sur lesquels elles sont basées, car les mécanismes qu'il nous décrit ont les défauts des mécanismes de la psychologie classique ils ne sont pas susceptibles de déterminer l'individuel, mais seulement le général.

Quoi qu'il en soit, la Psychologie des processus du rêve achevée, tout est rentré dans le « psychique », tout est devenu jeu d'excitation et de représentation : Freud a réussi à construire un édifice dans le goût de la psychologie classique. Il n'est certes pas d'accord sur tous les points avec cette psychologie. Car, ayant fait des découvertes, force lui est d'élargir les cadres classiques. C'est ainsi qu'il a été obligé de supposer un ensemble de processus à la base du rêve, qu'il n'est pas possible d'attribuer à la conscience. Or, en les attribuant à d'autres instances, les formations psychologiques se trouvent achevées avant qu'on ait intervenir la conscience. Alors, que reste-t-il pour elle ?

Ayant tout expliqué par ces processus où, à aucun moment, on n'a été obligé de faire intervenir la conscience, le fait de devenir conscient ne peut plus être pour Freud qu'une simple qualité.

« Quel rôle garde donc, dans notre conception, la conscience jadis toute-puissante et qui recouvrait et cachait tous les autres phénomènes ? Elle n'est plus qu'un organe des sens qui permet de percevoir les qualités psychiques »129.

  • 127. Ibid. p. 592 sq.
  • 128. Ibid. p. 593

L'analogie est poussée jusqu'au bout. « Nous voyons que la perception par nos organes des sens a pour conséquence de diriger une occupation d'attention vers les voies où se propage l'excitation sensorielle; l'excitation qualitative du système perceptif sert à régulariser le débit de la quantité mobile dans l'appareil psychique. Nous pouvons attribuer la même fonction à l'organe sensoriel supérieur de la conscience. En percevant de nouvelles qualités, il dirige et répartit les quantités mobiles d'occupation »130.


VII.

Il se dégage de ces explications un monde nouveau l'univers du « psychique ». Il a, certes, une forme d'existence autre que celle qui est propre au monde extérieur, mais il est cependant réel et extérieur à la conscience. De même que la perception sensible nous révèle le monde extérieur de la matière, de même la perception supérieure de la conscience nous révèle le monde extérieur du psychique. Mais de même que les sens sont en nombre limité, de même la conscience ne dispose que de peu de « récepteurs ». Car « les processus des systèmes, y compris ceux du préconscient, manquent de qualités psychiques, c'est pourquoi ils ne peuvent apparaître comme un objet à la conscience que dans la mesure où ils s'offrent à sa perception de l'agréable ou du désagréable »131. Mais ceci n'est valable que pour la pensée, car la conscience a tout ce qu'il faut pour recevoir les sensations.

« Mais au cours de l'évolution, pour obtenir des activités plus délicates, il a été nécessaire de rendre la marche des représentations plus indépendante des signes du désagréable. Il fallait pour cela que le système préconscient eût des qualités propres qui pussent attirer la conscience; il les acquit probablement en rattachant ses processus au système des souvenirs des signes du langage qui était, pour lui, pourvu de qualités. Grâce aux qualités de ce système, la conscience, qui n'avait jusque-là que l'organe de sens des perceptions, devint aussi l'organe de sens d'une partie de nos processus de pensée. Elle avait dès lors, en quelque sorte, deux surfaces sensorielles, l'une tournée vers la perception, l'autre vers les processus de pensée inconscients »132.

Voilà comment il existe tout un monde psychique avec un devenir, des « processus » sui generis, dont la conscience ne perçoit que peu de chose. Et voilà pourquoi, pour Freud, la psychologie nous mène à une métapsychologie, de même que l'approfondissement du problème de la perception dans une certaine direction mène à la métaphysique. Et voilà aussi l'appareil psychique, ingénieux et étonnant. Mais il a un défaut il est condamné à l'inertie.

  • 129. Ibid. p. 602
  • 130. Ibid. p. 603
  • 131. Ibid. p. 565
  • 132. Ibid. p. 565. Cf. aussi : Das Ich und das Es, p. 19 sqq.

Nous avons devant nous une succession de systèmes ou une succession de processus impersonnels, de processus en troisième personne : désirs inconscients, élaborations préconscientes, perception sélective par la conscience; déplacements d'intensité et changements d'occupation... Ce serait bien si le système pouvait fonctionner. Or, il ne le pourrait que s'il y avait là, pour prendre un terme de comparaison cher à Freud, un microscope. La lumière mettrait en marche les différents systèmes. C'est le désir qui doit jouer ce rôle dans l'appareil psychique. Or, l'appareil psychique n'est pas un système matériel; s'il est appareil, il est précisément appareil psychique. Pour qu'il puisse fonctionner, il lui faut l'acte du « je », mais cet acte est précisément exclu du système freudien.

En effet, les désirs inconscients naissent et se développent, ils s'attachent aux formations préconscientes, la conscience les perçoit, mais à aucun moment une activité en première personne, un acte ayant une forme humaine et impliquant le « je » n'intervient. On pourrait dire que l'acte du « je » est donné précisément par le désir. Mais il reste que ce désir est soumis à des transformations qui ne sont plus des actes du "je". De toutes façon, les systèmes trop autonomes rompent la continuité du « je », et l'automatisme des processus de transformation et d'élaboration exclut son activité.

Et cependant, malgré ces critiques qui rendent les constructions freudiennes irrecevables pour la psychologie concrète, le chapitre sur la Psychologie des processus du rêve contient quelque chose de très significatif.

Nous ne faisons pas allusion à ces modifications que Freud fait subir aux notions classiques qu'il fait intervenir dans ses constructions. Mais il faut remarquer que Freud dépasse de beaucoup, quel que soit son langage, la psychologie classique. Celle-ci, lorsqu'il s'agit des « processus mentaux », ne connaît que l'association des idées et sa critique, d'une part, et, d'autre part, ce que la logique nous apprend sur les fonctions intellectuelles. Si l'on ajoute à cela les schémas « fluides », à la mode en ce moment, on aura fait l'inventaire de tous les « processus mentaux » que la psychologie reconnaît.

C'est Freud qui, pour la première fois, a essayé d'introduire quelque chose de nouveau et de précis dans ce domaine. II découvre un certain nombre de processus nouveaux qui, quel que soit le langage dans lequel on s'exprime, ont une signification réelle, et avec la régression, le déplacement, la condensation, la psychologie sort au moins, pour la première fois, des lieux communs de l'associationnisme, de la logique et des professions de foi dynamistes.

Mais après avoir rendu cette justice à Freud il n'y a aucune raison de se cacher que ses constructions théoriques. telles qu'elles sont aujourd'hui, sont incompatibles précisément avec cette psychologie concrète dont il aura été le fondateur. Seulement, la démonstration de ce conflit perpétuel entre l'inspiration fondamentale et la superstructure théorique qui caractérise la psychanalyse d'aujourd'hui est tout autre chose que le vulgaire reproche d'intellectualisme.

Car le problème que posent les erreurs de Freud dépasse les querelles domestiques de la psychologie classique, et les démarches qui sont à la base des théories freudiennes ne sont pas simplement des démarches intellectualistes : elles sont communes à toute une orientation de la psychologie à laquelle appartiennent et les intellectualistes et leurs adversaires.

Voilà pourquoi il ne faut pas voir, dans les analyses qui précèdent, le dénombrement des erreurs personnelles de Freud. Ce serait limiter arbitrairement la portée de nos conclusions et perdre le bénéfice de l'enseignement qui se dégage précisément des spéculations freudiennes que nous qualifions d'erronées. Car les erreurs en question découlent d'une nécessité qui dépasse l'ordre de grandeur des déficiences individuelles. La tentative théorique de Freud était inévitable, elle était la première qui s'imposait après la découverte du point de vue concret. Et, d'autre part, il était nécessaire, pour la compréhension même de l'essence de la psychologie classique, que les démarches de cette dernière fussent appliquées à des faits qui, issus d'une attitude diamétralement opposée, ne leur offrent plus aucune prise. Car la réduction des faits concrets aux théories abstraites étant purement verbale, on ne peut qu'énumérer les schémas et les exigences classiques dont on livre ainsi la liste à la critique.

On peut juger cependant que nous enterrons trop tôt les théories psychanalytiques en n'y cherchant plus qu'un enseignement purement négatif, et que, à ce point de vue-là, nos affirmations ne sont pas suffisamment soutenues par le chapitre qui précède. Car tout ce que nous avons montré jusqu'ici, c'est le contraste entre le concret et l'abstrait dans les théories que nous avons examinées, mais, quoi qu'il en soit de cette opposition, il est incontestable que les faits découverts par Freud exigent une explication psychologique. Or, si nous nous plaçons à ce point de vue-là, nous ne pouvons pas nous dissimuler que tous ces faits nous orientent vers l'inconscient. Alors c'est l'un des deux : ou bien on s'incline devant les faits pour admettre l'inconscient, et les critiques précédentes ne concernent plus que les formules et non pas les théories, et n'étant alors relatives qu'au « style » elles perdent tout leur intérêt; ou bien on prétend que les critiques en question touchent le fond même, et non pas simplement la forme, et alors il faut aller jusqu'au bout et nier l'inconscient, mais avec lui les faits psychanalytiques qui le prouvent : ce qui nous enlèverait le bénéfice de tout ce que nous avons dit de la psychologie concrète et, par conséquent, le droit à toute critique.

Il y a là, en somme, un dilemme dont la clef est donnée par l'idée que l'on se fait des rapports entre l'inconscient et la psychanalyse, et qui exprime l'inquiétude créée par nos remarques. Cette inquiétude ne résiste pas à une lecture attentive de ce chapitre même et le dilemme se montre essentiellement fragile, mais la gravité du problème exige une explication franche.


  • CHAPITRE IV


L'hypothèse de l'inconscient et la psychologie concrète

Nous avons montré dans le chapitre qui précède la manière dont Freud est amené à introduire dans la théorie du rêve l'hypothèse de l'inconscient, et nous avons immédiatement indiqué que cette introduction résulte de la persistance, à l'intérieur de la théorie freudienne, des exigences et des démarches fondamentales de la psychologie abstraite. Ces indications pourraient suffire pour faire comprendre que l'hypothèse de l'inconscient ne signifie pas pour la psychologie cette grande conquête que l'on y voit habituellement, et que, d'autre part, la nouveauté et l'originalité de la psychanalyse ne peuvent pas résider dans la découverte et dans l'exploration de l'inconscient, puisqu'en un sens l'inconscient ne représente dans la psychanalyse que la mesure de l'abstraction qui survit à l'intérieur de la psychologie concrète.

Mais il suffit d'énoncer ces idées pour qu'elles pro-vaquent immédiatement chez les psychologues une contradiction au moins aussi violente que celles qu'avait autrefois provoquées l'introduction de l'inconscient. Car depuis la fin du XIX° siècle, les psychologues ont pris l'habitude de considérer le droit de cité accordé à l'inconscient comme une des victoires les plus importantes de la psychologie nouvelle, et il semble maintenant, à la faveur de cette conviction, qu'on ne saurait abandonner cette notion sans revenir aux vieilleries de la psychologie intellectualiste.

Pour détruire des idées aussi profondément ancrées dans l'esprit des psychologues, les remarques du chapitre précédent ne suffisent évidemment pas, attendu qu'elles constituent plutôt des notes marginales sur les textes de Freud, qu'une analyse systématique du problème. Il est donc nécessaire de reprendre la question pour montrer d'une façon méthodique, et indépendamment de la marche des idées de Freud, la liaison essentielle entre l'inconscient et les démarches fondamentales de la psychologie abstraite.

Mais il est évident d'après ce que nous venons de dire qu'une pareille démonstration ne peut produire la conviction que si elle réussit à montrer, en même temps, que la condamnation de l'inconscient ne signifie pas le retour à l'affirmation de l'exclusivité de la conscience. Sans cela la menace du retour à cette thèse dont les psychologues ont gardé un très mauvais souvenir permettra toujours de soulever contre toute critique de l'inconscient la question préalable. La première partie de la démonstration doit donc se compléter par une seconde ayant pour but de montrer que la psychologie n'est nullement enfermée entre les deux possibilités classiques et que, par conséquent, la condamnation de l'inconscient ne signifie nullement le retour à la conscience.

En vérité, il n'y a là qu'une démonstration unique, car il suffit de montrer que l'inconscient implique l'abstraction pour qu'il en résulte immédiatement que la psychologie concrète se trouve placée, précisément par son orientation concrète, sur un plan où l'opposition classique n'a plus aucun intérêt.

Voilà le thème du présent chapitre. Il ne s'agit donc pas d'entreprendre un examen complet du problème de l'inconscient; un pareil examen, qui amène nécessairement le problème de la conscience, dépasserait les cadres de la présente étude133. C'est pourquoi nous n'abordons ici le problème que sous cet aspect particulier que nous venons de présenter. D'autre part, tout en étant obligés de constater que notre critique de l'inconscient soulève des problèmes très importants pour la psychanalyse, nous sommes forcés de résister à la tentation de leur donner ici même une solution. L'abandon de l'inconscient pose le problème de la révision des notions fondamentales de la psychanalyse — mais le fait que nous sommes forcés de remettre en question la forme actuelle de notions classiques comme censure et refoulement n'implique point pour nous l'obligation de donner une solution nouvelle. Celle-ci est l'affaire des techniciens, et eux seuls peuvent savoir ce que les faits connus par eux peuvent apprendre si l'on consent à les considérer au point de vue concret. Le critique ne peut et ne doit pas dépasser la démonstration de la nécessité de cette orientation nouvelle.


I.

A la faveur du prestige dont jouit l'inconscient, les psychologues croient volontiers que, dans les faits qui sont cités habituellement comme les preuves de l'inconscient, ce dernier apparaît d'une façon si directe et si immédiate qu'il est même plus indiqué de parler de constatation que d'hypothèse. S'il en était ainsi, si l'inconscient était réellement une constatation, ou au moins une hypothèse écrite dans les faits eux-mêmes et par conséquent irrésistible, nous n'aurions évidemment rien à dire. Et inversement, tant que cette croyance subsiste, on peut se méfier avec raison de toute critique de l'inconscient. Voilà pourquoi il est indispensable de montrer par une revue aussi générale que possible qu'il y a entre les faits d'une part, et la notion d'inconscient d'autre part, une distance assez grande pour qu'il soit possible de parler de déformation et de poser ensuite le problème de la légitimité de cette dernière. En d'autres termes, il faut commencer par montrer rapidement que les faits cités comme preuves de l'inconscient ne le deviennent que grâce à un certain nombre de démarches et d'exigences qui se trouvent être précisément celles qui constituent l'abstraction.

Le point de départ de l'hypothèse de l'inconscient est donné par le fait que le compte rendu que le sujet peut donner de sa pensée, d'une part, et sa pensée complète au même moment, d'autre part, ne sont pas, dans certains cas, équivalents; en d'autres termes, le sujet pense plus qu'il ne croit penser, et son savoir avoué ne représente qu'un fragment de son savoir véritable.

C'est à ce schéma général que se réduisent les cas à propos desquels on fait valoir la nécessité d'introduire l'hypothèse de l'inconscient , et lorsque Freud nous parle de l'inconscient à, propos du rêve, il semble seulement mettre en évidence cette adéquation. Le sujet sait plus qu'il ne croit savoir; il déclare d'abord ne pas connaître le sens du rêve, alors qu'au cours de l'analyse c'est lui qui fournit tous les éléments qui sont nécessaires à sa compréhension, et 133 Les analyses de ce chapitre seront poursuivies dans les tomes II et III des Matériaux, et reprises d'une façon systématique dans l'Essai.

Ainsi il y a là un écart entre son savoir apparent et son savoir réel; et comme ce savoir réel est une pensée au même titre que le savoir apparent, bien qu'il reste « caché » au sujet, il semble légitime d'admettre avec Freud une « modification de la terminologie », et de dire « au lieu de caché, inaccessible..., en donnant la description exacte de la chose, inaccessible à la conscience du rêveur, ou inconscient »134.

Ainsi donc, l'inconscient semble n'être clans le cas du rêve qu'une manière légitime d'exprimer un fait incontestable. Le fait est le contraste chez le rêveur entre l'ignorance apparente et le savoir « latent » concernant le sens de son rêve.

Mais quelle est la manière exacte dont on est parvenu à la constatation de ce fait ? Il s'agit tout d'abord de décrire l'attitude du sujet en face de son rêve. Le rêveur commence par donner un récit descriptif du rêve; il raconte ce qu'il a rêvé. Il peut ensuite déclarer le rêve absurde ou révoltant, ou le trouver « joli », mais il est visible que le sens du rêve lui échappe.

Seulement, l'ignorance que l'on veut constater ici n'est pas une ignorance vague, comme celle que je puis avoir devant un texte écrit en une langue qui m'est totalement inconnue, mais une ignorance déterminée, l'ignorance de quelque chose que je pourrais et que je devrais savoir, bref, l'ignorance du contenu latent.

Et, en effet, l'ignorance du sens du rêve par le rêveur n'acquiert sa signification qu'après l'analyse; sa constatation ne résulte que de la comparaison de deux récits, à savoir le récit du contenu manifeste et celui du contenu latent.

Le contenu manifeste me montre ce qu'il y avait dans la conscience, et le contenu latent ce qu'il y avait en réalité dans le rêve; en d'autres termes, le premier me montre la pensée consciente du sujet, alors que le second me montre toute sa pensée. La proposition que le sujet ignore le sens du rêve signifie donc que le sujet ignore une pensée qui est véritablement à lui et qui est en lui actuellement, et alors cette ignorance prouve précisément que toute la pensée n'est pas consciente.

Mais on voit en même temps que l'ignorance du sens du rêve par le rêveur ne prouve l'existence de l'inconscient que si c'est la pensée actuellement réelle qui déborde la pensée actuellement consciente. Or, l'existence de cette pensée qui déborde le contenu manifeste du rêve ne nous est révélée que par le contenu latent et celui-ci ne nous révèle une « pensée » que dans la mesure où on le réalise.

Par conséquent, l'ignorance n'est une preuve de l'inconscient que considérée à travers le réalisme, c'est-à-dire uniquement parce qu'on ne la considère pas comme une privation pure et simple — car dans ce cas elle ne saurait prouver aucune présence sous quelque forme que cela soit — mais comme relative à une absence qui n'intéresse pas tout le psychique, mais seulement le psychique conscient. Il doit être sous-entendu que ce qui est ignoré existe réellement lui aussi, mais comme il n'est pas conscient, il doit être inconscient. Ainsi l'ignorance du sens du rêve par le rêveur n'est pas, considérée en elle-même, une preuve de l'inconscient, elle ne devient « preuve » qu'indirectement et grâce à l'exigence réaliste.

Il en est de même pour toutes les preuves de l'inconscient latent que cite Freud pour les souvenirs inconscients et pour l'inconscience du savoir des hypnotisés.

« L'expérience nous montre..., dit Freud, qu'un élément psychique, c'est-à-dire une représentation, n'est pas d'ordinaire conscient d'une façon durable. Ce qui est plutôt caractéristique, c'est la disparition rapide de la conscience; la représentation consciente actuellement ne l'est plus l'instant d'après, mais elle peut le devenir de nouveau dans certaines conditions facilement réalisables. Entre-temps elle a cependant été, on ne sait quoi; nous pouvons dire qu'elle était latente, en voulant dire par là qu'elle était à chaque instant susceptible de devenir consciente. Pareillement, en disant qu'elle était inconsciente, nous donnons une description exacte du fait »135.

  • 134. Vorlesungen über den Traum, Vienne, 1922, p. 117

Or, il est clair que la disponibilité du souvenir ne prouve un inconscient latent que si le souvenir est réel avant sa réalisation consciente, c'est-à-dire entre le moment de sa disparition et celui où il réapparaît. Ainsi sa disponibilité ne prouve pas sa « latence » immédiatement, elle ne la prouve qu'à travers le réalisme, car il faut que les souvenirs survivent à leur disparition pour pouvoir dire ensuite que leur réapparition n'est qu'une actualisation; bref la disponibilité des souvenirs n'est pas, elle non plus, la preuve immédiate d'un inconscient latent, puisqu'elle n'impose cette hypothèse que grâce à l'exigence réaliste.

En ce qui concerne maintenant l'inconscience chez l'hypnotisé, voilà ce que Freud en dit : « En assistant, dans l'année 1889, à Nancy, aux démonstrations singulièrement impressionnantes de Liébault et de Bernheim, je fus aussi témoin de l'expérience suivante : un homme qu'on avait plongé dans l'état somnambulique, et auquel on fit éprouver d'une façon hallucinatoire tout ce qui est possible, parut, une fois réveillé, ignorer tout des événements de son sommeil hypnotique. Bernheim lui intima alors l'ordre de raconter ce qui lui était arrivé pendant l'hypnose. Le sujet affirma ne pas s'en souvenir. Or Bernheim insista, il pressa l'homme, lui assura qu'il devait s'en souvenir, et voilà que l'homme devint hésitant, commença à se ressaisir, se souvint d'abord obscurément d'une des impressions qui lui avaient été suggérées, ensuite d'une autre — le souvenir devint toujours plus net et toujours plus complet, et fut finalement mis au jour sans lacunes. Mais comme ce savoir ne lui apparut que postérieurement, et comme il ne put entre-temps l'apprendre d'aucune source extérieure, il est légitime de conclure qu'il avait connaissance antérieurement de ces souvenirs. Seulement, ils lui étaient inaccessibles, il ne savait pas qu'il les connaissait et croyait ne pas les connaître. La situation est donc exactement la même que celle que nous supposons dans le cas du rêveur» 136.

Il y a, en d'autres termes, écart entre deux attitudes successives du sujet, qui déclare d'abord ne pas connaître ce à la connaissance de quoi il parvient plus tard de lui-même, et il est ainsi manifeste que le sujet n'est pas privé du souvenir en question, puisqu'il est capable de se le rappeler et qu'il n'ignore en fait que l'étendue de son savoir : alors son ignorance comparée à sa connaissance prouve l'existence de l'inconscient.

Mais de nouveau l'ignorance en question n'est une preuve de l'inconscient que si le savoir, dont le sujet ne dispose que dans la seconde attitude, était déjà réel dans la première; alors l'ignorance ne révèle pas une absence pure et simple, mais une absence relative, absence de la conscience et présence dans l'inconscient, et c'est de nouveau à travers le réalisme que l'ignorance de l'hypnotisé devient une preuve de l'inconscient : le récit donné dans la seconde attitude a joué ici le même rôle que dans le cas du rêve le contenu latent.

L'ignorance du sens du rêve par le rêveur, la disponibilité des souvenirs, la disproportion entre l'étendue apparente et l'étendue réelle de la mémoire posthypnotique ne sont donc pas des preuves proprement dites de l'inconscient; elles n'imposent pas l'inconscient directement et ne rendent légitime son introduction que grâce au réalisme. L'inconscient ici ne nous est donc pas donné par les faits purs et simples, mais par les faits déformés dans le sens d'une des démarches constitutives de la psychologie classique.

  • 135. Das Ich und das Es, Vienne, 1923, p. 10
  • 136. Vorlesung über den Traum, pp. 104-105.

Mais les psychanalystes nous diront : quoi qu'il en soit pour l'inconscient latent, cela n'a aucune importance, car si Freud en parle, c'est pour montrer que l'introduction de la notion d'inconscient s'impose déjà à l'examen des faits indépendants de la psychanalyse. Il s'agit ainsi, d'une part, de préparer l'esprit du lecteur à l'usage large que la psychanalyse fait de cette notion, et d'empêcher, d'autre part, qu'on puisse s'en servir pour soulever, une fois de plus, la question préalable contre les faits psychanalytiques. D'ailleurs Freud abandonne expressément l'inconscient latent aux discussions des « philosophes ». Immédiatement après le texte concernant la disponibilité des souvenirs, il dit, en effet :

« Les philosophes nous objecteront sans doute non, le terme inconscient n'a ici aucune signification; tant que la représentation s'est trouvée dans l'état de latence, elle n'était absolument rien de psychique. Si nous voulions les contredire déjà sur ce point, nous entrerions dans une querelle verbale à laquelle nous n'aurions rien à gagner »137. Et le fait est que l'inconscient latent importe peu au psychanalyste « ... C'est par une autre voie, dit Freud, toujours au même endroit, que nous sommes parvenus à la notion d'inconscient, à savoir par l'élaboration de faits où joue la dynamique psychique... » 138.


II.

« L'expérience nous a révélé, dit Freud139, c'est-à-dire que nous avons été forcés de supposer l'existence de processus psychologiques ou de représentations très intenses... qui peuvent exercer sur la vie mentale tous les effets des représentations ordinaires et même des effets pouvant à leur tour devenir conscients sous forme de représentation, mais qui restent eux-mêmes inconscients... C'est là qu'intervient la théorie psychanalytique pour affirmer que des représentations de ce genre ne peuvent pas être conscientes, parce qu'une certaine force s'y oppose, que sans cela elles pourraient devenir conscientes et qu'on pourrait voir alors combien elles diffèrent peu d'autres éléments psychiques, reconnus comme tels. Cette théorie devient irréfutable par le fait même que la technique psychanalytique nous a livré les moyens de vaincre la force de résistance et de rendre les représentations en question conscientes. Nous appelons l'état où se trouvent les représentations avant qu'elles soient rendues conscientes refoulement, et la force `qui a produit le refoulement et qui l'avait maintenu se présente à nous pendant le travail analytique comme résistance.

« Notre conception de l'inconscient dérive donc de la théorie du refoulement. C'est le refoulé qui est pour nous le modèle de l'inconscient. »

L'inconscient proprement psychanalytique, c'est donc, non pas cet inconscient qui n'est qu'une ombre, c'est-à-dire l'inconscient « latent », mais l'inconscient vivant, agissant, en un mot, l'inconscient « dynamique » que nous sommes forcés d'admettre, vu le fait de la résistance et du refoulement.

  • 137. Das Ich und das Es, pp. 10-11
  • 138. Op. cit., p. 11.
  • 139. Das Ich und das Es, pp. 11-12

Voici d'ailleurs la manière dont l'argument est articulé d'habitude : Le point de départ est donné par la résistance. Pendant l'analyse le sujet résiste à certaines pensées. Il se défend d'avoir des désirs homosexuels ou incestueux alors que la présence de ces derniers résulte du rêve. Il faut remarquer tout de suite qu'il ne s'agit pas simplement d'éviter la confession publique d'une chose qu'on sait, car la vraie résistance est antérieure au savoir : le sujet résiste précisément avant le savoir même, il fait tout pour que l'analyse ne l'y achemine pas : il commence par déclarer que rien ne lui vient à l'esprit, fait ensuite des objections contre la méthode psychanalytique, la déclare fantaisiste, etc., mais comme tout cela a lieu précisément avant l'apparition d'une pensée ou d'un souvenir pénible, il est légitime d'y voir précisément la résistance. Tout se passe alors, « dit » Freud, comme si le sujet voulait fermer l'entrée de la conscience à une représentation condamnée. La résistance pendant l'analyse révèle donc l'existence d'une force qui refuse l'entrée de la conscience à certains états psychiques. Mais il n'y a aucune raison de supposer que la résistance est quelque chose d'improvisé, puisque la condamnation de l'état psychique auquel on résiste est antérieure à l'analyse, attendu qu'elle résulte soit d'un jugement de valeur d'origine sociale, soit d'événements individuels bien antérieurs à l'analyse. Dans ces conditions, la résistance pendant l'analyse n'est que la manifestation d'une résistance qui s'exerce dans toute la vie d'une façon continue,qui, en un mot, est une force constante.

Or, les représentations auxquelles on résiste sont réelles alors même que la résistance les empêche d'accéder à la conscience. La première preuve c'est que « nous avons trouvé dans la technique psychanalytique les moyens de vaincre la force de résistance et de rendre les représentations en question conscientes »140. Freud dit même que c'est par là que la théorie qui affirme l'existence de ces représentations, pour ainsi dire de l'autre côté de la résistance, devient « irréfutable »141. Mais il est visible que s'il n'y avait que cela nous serions simplement ramenés à une déformation analogue à celle qui amène l'inconscient latent. En fait, la preuve la plus sérieuse, c'est que de l'autre côté même de la résistance, et antérieurement à la levée de celle-ci, l'existence des représentations en question se révèle à nous par leur action.

La véritable preuve de l'inconscient réside donc dans le fait que des états psychologiques qui ne sont pas conscients ont des effets conscients, alors l'effet réel requiert une cause réelle, et c'est ainsi qu'il devient nécessaire d'introduire la notion d'inconscient.

Quoi qu'il en soit, l'inconscient qui peut être prouvé « expérimentalement », c'est l'inconscient dynamique. L'inconscient latent pourra ensuite profiter de la vérité de l'inconscient dynamique, mais il est vrai qu'on ne renverse cet ordre véritable que pour des raisons « pédagogiques ».

Cette fois-ci donc nous nous trouverions en face d'un fait ou d'un groupe de faits dont la constatation elle-même est indépendante de l'hypothèse que l'on veut prouver par eux, et nous assisterions à la genèse empirique de la notion d'inconscient : nos affirmations précédentes valables pour l'inconscient latent ne le seraient plus en ce qui concerne l'inconscient dynamique.

Or, il n'en est rien. Le fait cité comme preuve de l'inconscient dynamique se comporte comme les preuves de l'inconscient latent : il ne prouve l'inconscient que grâce à l'exigence réaliste.

En effet, que signifie tout d'abord la proposition d'après laquelle une représentation en elle-même inconsciente peut avoir des effets conscients ? Prenons un exemple concret.

  • 140. Das Ich und das Es, p. 11
  • 141. Ibid.

Dans le rêve de l'injection faite à Irma, « Irma a mal à la gorge » signifie « je souhaite une erreur de diagnostic ». Or, il n'y a tout d'abord « explication » que sur le plan des significations, puisque nous sommes devant une explication de texte ou plutôt devant l'analyse d'une scène dramatique. Le désir de l'erreur de diagnostic explique alors le mal de gorge, comme le terme latin « pater » explique le terme français « père », ou plutôt comme la jalousie explique le geste d'Othello. Pour que la traduction puisse devenir une relation de cause à effet, il faut réaliser les deux contenus. Alors « mal de gorge » deviendra « image » et « erreur de diagnostic » représentation, et le fait que c'est le sens de la « représentation » qui commande la présence de l' « image » sera traduit sur le plan « ontologique » en faisant de la première la cause et de la seconde l'effet.

Ainsi donc la preuve de l'inconscient dynamique résulte essentiellement de la comparaison du contenu manifeste et du contenu latent. Ce qu'on constate positivement, c'est qu'une intention significative s'est fait représenter par un signe imprévu et que son signe adéquat est d'une tout autre nature. Tant qu'on reste sur le plan de la signification, cette constatation ne prouve pas l'inconscient. Par conséquent, l'affirmation qu'une représentation en elle-même inconsciente a des effets conscients n'est que la transposition en termes « ontologiques » du fait que le second récit donne « représentation » pour le signe adéquat du sens d'un ou plusieurs éléments du rêve.

C'est une fois qu'il est entendu que la relation « linguistique » ou « scénique » doit se transformer immédiatement en relation causale, et le contenu latent exister aussi actuellement que le contenu manifeste, que l'inadéquation des éléments du rêve aux intentions significatives de ce dernier deviendra une révélation de l'existence dans l'au-delà psychique d'une représentation.

En général donc, ce n'est que l'exigence réaliste qui transforme les faits en preuve de l'inconscient, qu'il soit question de la mémoire, de l'hypnose, ou des faits psychanalytiques. Au réalisme il faut cependant ajouter le formalisme fonctionnel 142. Car si l'exigence réaliste peut sembler naturelle au point qu'on a l'impression de ne faire, en introduisant la notion d'inconscient, qu'obéir aux faits, c'est que ces derniers sont déjà présentés de telle manière qu'à partir de cette présentation la démarche réaliste et, par conséquent, l'hypothèse de l'inconscient semblent inévitables.

C'est ainsi que, si la notion de censure nous semble si plausible, c'est parce qu'on présente immédiatement le fait de la résistance en termes de second récit. Le sujet fait énormément de difficultés à aborder certains thèmes qui se révèlent ensuite comme essentiellement significatifs. Après avoir fait quelques « associations », il commence par dire qu'il ne lui vient rien à l'esprit, que maintenant il n'a vraiment plus rien à dire. Si l'on insiste, il dira qu'il vient d'avoir quelques idées, mais qu'elles n'ont vraiment aucune importance. Si l'on insiste encore, il engage avec un sourire hautain une discussion sur la psychanalyse. Il essaie de désarmer l'analyste en disant par exemple qu'on lui dira évidemment que tout cela est de la résistance, mais que ce ne sont que des affirmations arbitraires, etc. Si on réussit à le décider de rechercher ensemble avec l'analyste si tout cela est vraiment de la résistance et de continuer dans ce but ses associations, on verra finalement apparaître une idée que le sujet avoue vraiment avec beaucoup de peine, que, par exemple, il a un désir incestueux, très nettement caractérisé, etc.

Voilà le fait de la résistance. Ce qui est donné là est un récit contenant des matériaux qui permettent d'éclairer l'attitude du sujet. En disant cela on n'a pas encore quitté le plan des significations et on n'a fait aucune hypothèse. Seulement, au lieu de s'en tenir à la signification, le réalisme cherche une entité psychique à réaliser; on dit alors que le sujet a résisté à l'idée d'inceste, et le second récit donne immédiatement : résistance à une représentation. C'est du fait ainsi présenté que partiront ensuite toutes les spéculations psychologiques.

  • 142. Indiquer le rôle du formalisme fonctionnel dans la déformation des faits, qui deviennent ainsi des preuves de l'inconscient, n'est plus, après ce que nous en avons dit dans le chapitre III, qu'un jeu. Nous ne développons ce point que pour plus de clarté.

Le formalisme remplace donc immédiatement le drame personnel par un drame en troisième personne où les acteurs sont les éléments; tout le drame s'abaisse alors au niveau de ces derniers, et le fait est finalement énoncé de la manière suivante : l'entrée de la conscience est refusée à une représentation.

Comme, d'autre part, c'est précisément aux représentations qui expliquent le sens du rêve que le sujet résiste, on pourra dire que la scène qui s'est jouée pendant la constitution du rêve est exactement la même, que là aussi les représentations se sont présentées à la porte de la conscience, mais que l'entrée leur fut refusée, et on se trouve ainsi amené par le simple déroulement du formalisme à la notion de censure et, avec elle, à toute la mythologie freudienne des processus et des instances.

Il est donc clair que pour la présenter sous la forme d'une résistance à une représentation il faut donner de la résistance, telle qu'elle peut être décrite sur le plan des constatations quotidiennes, une description formelle, et convertir à l'aide de cette description les significations en entités psychiques, et transformer les matériaux qui éclairent l'attitude du sujet en un petit drame à schéma mécanique.

Or, cette manière de concevoir la résistance désaxe en quelque sorte le fait lui-même. Car le réalisme associé au formalisme force Freud à mettre l'accent sur les termes du récit au lieu de sa signification et à voir en eux le facteur vraiment « dynamique », alors qu'en réalité ce facteur dynamique se trouve ailleurs.

Et ainsi la description freudienne de la résistance n'est pas une constatation, mais déjà une hypothèse, et comme telle elle peut et doit être critiquée. En effet, dire que le sujet a fait des difficultés à avouer qu'il avait des pensées incestueuses, et dire qu'il a résisté à l'idée d'inceste, n'est pas du tout la même chose, car il s'agit dans le premier cas d'une simple constatation humaine », et dans le second d'une description psychologique impliquant le réalisme et le point de vue formel.


III.

Nous avons voulu montrer par cette revue générale des faits cités par Freud comme preuves de l'inconscient que si les faits en question amènent l'inconscient, ce n'est que grâce à une déformation due à l'association du réalisme et du formalisme. Il s'ensuit immédiatement que ce ne sont pas les faits eux-mêmes, tels qu'ils peuvent être constatés « humainement », qui engendrent l'hypothèse de l'inconscient, mais une interprétation de ces faits conforme au point de vue de l'abstraction.

Cette constatation qui pose la légitimité d'une critique de l'inconscient ne nous donne encore aucun renseignement sur sa genèse. Or, le développement de l'abstraction n'aboutit à l'inconscient que dans certains cas bien déterminés. Il est donc nécessaire de montrer la manière précise dont le réalisme arrive à engendrer l'hypothèse de l'inconscient.

Nous avons vu que le premier acte du réalisme c'est la transformation du récit significatif en un ensemble de réalités psychologiques. Cette réalisation accomplie, le récit est « immobilisé », en ce sens que sa significative n'est plus en jeu et qu'il devient ment le point de départ d'un second récit fait l'esprit du formalisme fonctionnel.

Il y a là, comme je l'ai expliqué plus haut, un dédoublement du récit significatif : on sous-tend le plan des significations par un autre plan qui est celui dei entités psychiques. Nous avons indiqué en même temps que le dédoublement n'apportait rien de nouveau. Que le récit soit encore significatif, ou qu'il soit déjà immobilisé ou dédoublé, la seule donnée positive n'est toujours que la signification : l'illusion que le dédoublement donne quelque chose de nouveau vient exclusivement du fait que, ce dernier une fois accompli, les termes du récit significatif deviennent les thèmes d'un récit nouveau qui est le second récit.

Or, précisément parce qu'en dépit du dédoublement la seule donnée réelle est constituée par le récit significatif lui-même, et parce qu'on ne fait que tourner autour de ces termes, rien n'empêche de revenir des entités aux significations, c'est-à-dire d'abandonner la dialectique du second récit pour reprendre celle du récit significatif. On a ainsi l'impression de décrire des réalités qui demeurent constamment présentes pendant l'analyse et dont on peut, pour ainsi dire, faire le tour. On exprime ce fait en disant que les entités psychologiques en question sont conscientes.

Et ainsi, comme nous sommes en présence d'un dédoublement pur et simple, l'affirmation que tel ou tel fait psychologique est « conscient » signifie uniquement que le réalisme a travaillé sur un récit effectivement donné par le sujet.

En d'autres termes, dire qu'un fait psychologique est « conscient » n'est que la traduction réaliste du fait que le sujet a effectivement fait un récit déterminé au moment où la réalisation a eu lieu.

Si le réalisme pouvait se contenter, d'une part, de ne réaliser que le récit effectivement donné par le sujet, et d'accomplir, d'autre part, la réalisation comme nous venons de l'indiquer, le problème de l'inconscient ne pourrait jamais se poser. Mais il arrive précisément que, dans certains cas, le réalisme est obligé de dissocier le couple constitué par le récit significatif et son double « ontologique » et, dans d'autres, de postuler un récit qui n'a pas été donné effectivement par le sujet.

Le premier cas est donné lorsque le double « ontologique » doit être réalisé non seulement à part, mais encore antérieurement au récit lui-même. C'est ce qui arrive pour l'inconscient latent. Les souvenirs qui constituent les matériaux du récit que je fais actuellement ne sont pas les seuls dont je dispose. Je peux subitement m'arrêter et penser au voyage que je viens de faire. D'autres souvenirs apparaîtront alors. De la même manière, je peux prendre d'autres attitudes, impliquant des souvenirs qui constituent la matière de récits très différents. Mais pour le moment je ne réalise pas tous ces récits; autrement dit, un seul groupe de souvenirs est actuel, les autres ne sont que disponibles. La psychologie classique fait appel à la notion de latence précisément pour expliquer cette disponibilité. Mais comme nous sommes sur le plan des conceptions réalistes, il faut réaliser les souvenirs en question, tout comme si les récits étaient actuels, mais comme ils ne le sont pas, on sera obligé de poser le double ontologique du récit à part le récit lui-même. Il sera alors, bien entendu, impossible de réaliser ce mouvement de va-et-vient entre les significations et les entités qui est rendu possible lorsque le réalisme travaille sur un récit effectivement donné; il sera impossible de reprendre à volonté la dialectique du récit lui-même; bref, le résultat de la réalisation sera donné, mais l'aspect véritablement réel du fait psychologique manquera, puisqu'il n'y a pas eu de récit. C'est ce fait, à savoir que dans l'absence du récit on a cependant été obligé de le réaliser, que l'on traduit par la notion d'inconscient latent.

Ceci peut être illustré par d'autres exemples que la latence des souvenirs. Dans la mémoire posthypnotique aussi, il s'agit de réaliser un récit à un moment où il n'est pas encore effectif. Le sujet est d'abord incapable de rendre compte de ce qui s'est passé pendant l'hypnose; il arrive cependant sur les injonctions pressantes de l'hypnotiseur à se remémorer l'essentiel. On conclut de là qu'il a su au moment même où il a affirmé ne rien savoir, d'où la nécessité de réaliser le récit antérieurement à sa réalité, et on aboutit ainsi à l'hypothèse du savoir inconscient.

Ainsi, donc le réalisme se trouve amené dans le cas de l'inconscient latent à ne poser, des deux termes qu'il pose lorsqu'il travaille sur un récit effectif, que le second, celui qui résulte du dédoublement. Mais comme le réalisme est une démarche arbitraire. les entités psychologiques qui doivent représenter les doubles « ontologiques» des significations sont entièrement fictives. Ce caractère fictif du plan ontologique ne peut pas apparaître lorsque les deux plans coexistent, car c'est précisément la présence effective de la signification qui est interprétée comme la présence d'entités psychologiques. Mais lorsqu'on est amené, pour expliquer la disponibilité des souvenirs par exemple, à poser à part le terme fictif, le réalisme empêche les psychologues de s'apercevoir de la fiction et celle-ci transposée conformément au réalisme apparaît comme « inconscience ». Bref, le terme inconscient n'est que la traduction du fait qu'il s'agit d'entités psychologiques purement fictives.

Il en est de même pour l'inconscient dynamique. bien que le fonctionnement du réalisme soit, en ce cas, différent de ce que nous venons de voir.

En effet, l'inconscient n'est pas amené ici par la nécessité de réaliser le double ontologique du récit avant le récit lui-même, mais par le fait que l'on est amené à postuler un récit qui n' a pas été effectivement donné par le sujet.

Prenons l'exemple du rêve. Le rêve a deux contenus : un contenu manifeste et un contenu latent. A parler plus exactement, le rêve n'a qu'un seul contenu : car il résulte précisément de l'analyse que les termes du récit du rêve n'ont pas leurs significations conventionnelles, mais une autre signification qui, elle, ne peut être déterminée que par l'analyse, et l'impression que le rêve a deux contenus résulte uniquement du fait que l'on peut essayer en face du rêve la dialectique conventionnelle, qui est, comme on le sait, inefficace dans la plupart des cas.

Quoi qu'il en soit, il résulte de l'analyse que le rêve constitue un récit qui n'est pas celui qu'il aurait dû être si les intentions significatives s'étaient servies de leurs signes adéquats. Il en résulte que le récit du rêve tel qu'il est donné par le sujet, et où les intentions significatives sont déguisées, doit être remplacé par un autre où ces dernières apparaissent avec leurs signes adéquats.

Au point de vue du réalisme, la question se pose alors de la manière suivante. Il est incontestable d'abord que le récit manifeste du rêve doit être réalisé puisque le rêve a eu effectivement lieu. Mais ensuite, il faut réaliser aussi le contenu latent, puisqu'il donne la véritable pensée du rêve. Et enfin ces deux réalisations doivent avoir lieu en un sens simultanément, puisque le rêve, alors même que le sujet ne connaît que le contenu manifeste, a déjà la signification que l'analyse ne fera plus tard que mettre au jour. On se trouve ainsi dans l'obligation de réaliser un récit qui n'est pas effectif au moment où il doit être réalisé. Et nous retrouvons alors le schéma que nous connaissons déjà : étant donné qu'il manque précisément ce qui peut garantir la réalité du double ontologique et qui peut donner l'illusion de se mouvoir au milieu de faits psychologiques véritablement existants, à savoir le récit effectif, on sera obligé de nouveau de parler de phénomènes inconscients.

Bref, l'introduction de l'inconscient dans la théorie du rêve résulte du fait qu'à côté du récit effectif, on se croit obligé de réaliser un autre récit qui n'est pas effectif, mais que l'on postule au nom de cette constatation que la pensée véritable du rêve exige un récit différent du récit manifeste.

Et comme il arrive souvent que rien ne correspond dans le récit manifeste au récit latent, les entités qui résulteront du dédoublement de ce dernier ne peuvent évidemment qu'être inconscientes. C'est ainsi, par exemple, qu'Irma a mal à la gorge signifie dans le « rêve de l'Injection faite à Irma » : je souhaite une erreur de diagnostic. Ce désir lui-même n'est pas nommé dans le rêve; donc, s'il est réalisé, il ne pourra l'être que sous la forme d'un désir inconscient.


IV.

Que l'inconscient latent, de même que l'inconscient dynamique, résulte de la réalisation de récits, ceci ne peut faire, je pense, aucun doute. Car, d'une part, les souvenirs qui sont réellement disponibles ne peuvent nous être révélés que par les récits qui ont eu effectivement lieu, et c'est de ces récits qu'on remonte ensuite, par une fiction dont le mécanisme est clair, à un moment où on les suppose inexistants pour affirmer après coup leur latence. Le sens du rêve, d'autre part, ne peut être connu que lorsque l'analyse a permis de donner le récit du contenu latent. Et non seulement là encore on revient en arrière pour réaliser le récit, mais encore on en repart pour expliquer à partir de lui la genèse du rêve. Or, dans cette explication la base de référence reste toujours le récit du contenu latent, et tous les problèmes que se pose Freud dans la Traumdeutung au sujet de l'élaboration du rêve résultent d'une simple comparaison entre le texte du contenu latent et celui du contenu manifeste. C'est ainsi que la dualité même du récit révèle d'abord le déguisement et la censure; qu'une première comparaison faite au point de vue de la présentation des motifs montre la condensation; et que la même comparaison, mais faite au point de vue formel, pose le problème de la régression, etc.

Il est donc clair aussi pour l'inconscient dynamique qu'il résulte de la réalisation d'un récit postulé. Et le véritable problème ne consiste pas alors à savoir s'il y a eu, oui ou non, réalisation de récit, mais à savoir si cette réalisation est justifiée.

Si l'on y regarde de près, le contenu latent n'est rien d'autre que le rêve tel qu'il aurait été si, au lieu d'être rêvé, il avait été simplement « pensé ». En effet, le contenu manifeste est symbolique, les intentions significatives n'y apparaissent pas avec leurs signes adéquats, tandis que le contenu latent est le même texte, mais déchiffré, c'est-à-dire donnant les mêmes intentions significatives, mais avec leurs signes adéquats. Or, le but de l'analyse, d'après Freud, c'est de refaire en sens inverse le travail du rêve, c'est-à-dire de remonter du contenu manifeste au contenu latent. Il est clair, par conséquent, que cette conception de l'analyse revient à poser antérieurement au rêve une pensée conventionnelle exprimant le sens du rêve en donnant aux intentions significatives leurs signes adéquats, et à partir de laquelle la pensée s'est déformée pour des raisons que Freud cherche à indiquer avec beaucoup d'ingéniosité. Et ainsi nous sommes là en présence d'un véritable postulat, le postulat de antériorité de la pensée conventionnelle.

C'est ce postulat seul qui explique pourquoi Freud se sent obligé de réaliser, antérieurement au récit manifeste, la signification déchiffrée d'un de ses termes, et qui fait qu'il est obligé précisément de postuler un récit qui n'avait pas eu effectivement lieu; et comme sans cette nécessité on n'aboutit pas à l'inconscient dynamique, nous retrouvons à la base de cette notion le postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle qui constitue en quelque sorte la force motrice du réalisme lorsqu'il aboutit à l'inconscient.

Le grand problème est donc celui qui consiste à savoir si le postulat en question est légitime ou non. Les freudiens peuvent alléguer essentiellement deux sortes de preuves. On peut dire tout d'abord que la différence essentielle entre la pensée de la veille et le rêve, c'est que le rêve est symbolique, tandis que la pensée du rêve ne l'est pas. Il faut donc expliquer ce changement d'attitude. Et on peut, ensuite, purement et simplement, mettre en doute que ce qu'on réalise soit précisément le récit conventionnel de la pensée du rêve, et dire qu'on ne fait que réaliser les facteurs « dynamiques », qui agissent dans le rêve sans y apparaître, comme, par exemple, les souvenirs d'enfance dont le sujet s'est servi dans le rêve et qu'il ignore cependant.

En ce qui concerne le premier argument, il énonce effectivement ce qui frappe au premier abord dans le rêve. D'où vient, en effet, que devant une formation psychologique il faille subitement recourir à l'analyse au lieu de pouvoir garder l'attitude que nous prenons d'habitude en face des récits ? Pourquoi les désirs qu'exprime le rêve ne se nomment-ils pas comme ils le font d'habitude, ou pourquoi une analyse est-elle nécessaire pour les comprendre ? N'est-ce pas précisément la preuve du fait que la pensée ordinaire s'est déguisée? Et alors, force nous est de supposer au fond du symbole sa signification véritable et de remonter ainsi au texte primitif. Il faut ajouter à cela que le sujet lui-même ignore cette signification véritable, qu'il n'y parvient que lorsque la résistance est vaincue et le refoulement enrayé, et on sera forcé de reconnaître la nécessité de poser l'inconscient dynamique.

Il est visible que le noyau de cet argument est constitué par le schéma de la traduction. Le rêve est le texte original qui, vu la censure et le refoulement, ne peut apparaître qu'à la faveur d'une traduction symbolique. Mais on oublie une chose : c'est qu'il n'est pas absolument nécessaire de concevoir tout symbolisme conformément au schéma de la traduction. Il est peut-être légitime de concevoir sous la forme de la traduction, sous la forme du déguisement, le symbolisme volontaire et raisonné. C'est ainsi que l'on peut vouloir figurer par la peinture ou par la musique des « idées ou des « sentiments ». Là, on va effectivement du signe adéquat au symbole. Mais dire que le rêve procède exactement de la même manière, à cela près que le signe adéquat est inconscient, c'est peut-être une affirmation un peu hâtive. Car quoi qu'il en soit de l'inconscient, ce qui est certain, c'est que le rêve ne résulte pas d'un symbolisme voulu et raisonné. La preuve en est que le sujet ignore non seulement la signification des symboles du rêve, mais en même temps qu'il y a symbole en général, et cela, les psychologues eux-mêmes l'avaient ignoré jusqu'à l'avènement de la psychanalyse. Il n'est peut-être pas impossible que la symbolique du rêve soit, dans ces conditions, d'une nature tout à fait différente.

Si nous considérons, en effet, le rêve comme la réalisation d'un désir, il nous apparaît essentiellement comme un scénario. Le scénario a pour forme précisément le désir en question; le rêve suit pour ainsi dire la dialectique de ce désir. Il en est de même si nous considérons que le rêve reproduit avec des matériaux récents des montages infantiles. Or, pour que l'arrangement d'un certain nombre d'éléments, conformément au scénario d'un désir, ou à un montage infantile, puisse avoir lieu, il n'est point nécessaire que le désir ou le montage en question soit, antérieurement au rêve lui-même, l'objet d'une représentation distincte pour le sujet, de même qu'il n'est pas nécessaire de penser que pendant une partie de tennis les règles du jeu agissent « inconsciemment ». Il est inutile, de la même manière, d'attribuer au désir ou au montage une existence psychologique distincte. Car ce désir et ce montage sont dégagés de l'analyse même du récit et représentent des résultats d'abstractions. Ce qui est véritablement réel, c'est la signification du récit lui-même, et si l'on s'en tient à cette signification, on n'aura aucune raison pour réaliser à part et dans l'inconscient ce qui est impliqué comme dialectique dans le montage du rêve.

Dans ces conditions la symbolique du rêve n'est pas précisément « le déguisement d'un texte primitif». Le fait est que ses éléments sont pris dans une dialectique imprévue, une dialectique individuelle qu'il s'agit précisément d'analyser, et l'analyse doit nous montrer quelle est cette dialectique et quelle est la forme ou le montage qui explique le rêve, mais non pas chercher à remonter à je ne sais quel « texte original ».

En somme, nous sommes en présence de deux hypothèses. L'une, l'hypothèse freudienne, conçoit le rêve comme une transposition véritable partant d'un texte original que le travail du rêve déforme; pour l'autre, au contraire, le rêve est le résultat du fonctionnement d'une dialectique individuelle. La différence essentielle entre ces deux conceptions réside dans le fait que dans la première le rêve est quelque chose de dérivé, tandis que dans la seconde, il est le phénomène premier et il se suffit à lui-même. Dans ces conditions le rêve n'a pas, à proprement parler, deux contenus : un contenu latent et un contenu manifeste. Il ne peut avoir, en effet, un contenu manifeste que si l'on essaie de l'interpréter sur le plan des dialectiques conventionnelles. Or, précisément, ces dialectiques sont inefficaces dans le cas du rêve : le rêve n'est pas leur oeuvre, puisqu'il ne s'explique que par une dialectique personnelle. Le rêve n'a donc qu'un seul contenu, celui que Freud appelle le contenu latent. Mais ce contenu, le rêve l'a immédiatement, et non pas postérieurement à un déguisement. Le symbolisme n'apparaît un déguisement que si l'on remplace la dialectique qui explique le rêve par son récit et si l'on réalise ce récit antérieurement au rêve lui-même. Par conséquent, pour que la nécessité de la réalisation du contenu latent antérieurement au contenu manifeste soit évidente, il faut donner une interprétation statique de la forme du rêve, c'est-à-dire abandonner la signification et réaliser le récit. C'est ainsi, par exemple, que les rêves s'expliquent souvent par un souvenir d'enfance. Mais au lieu de concevoir ce souvenir d'enfance à un point de vue vraiment dynamique, c'est-à-dire comme le signe d'un montage ou d'un comportement, on le considère à un point de vue statique, en en faisant précisément le souvenir qu'on réalise comme une chose et auquel on sera forcé ensuite de prêter des propriétés et des effets mécaniques.

C'est ainsi que s'explique finalement la nécessité d'introduire l'inconscient. Si l'on interprète le souvenir d'enfance au point de vue dynamique comme signifiant un comportement ou un montage, on ne peut pas dire qu'il soit absent du rêve : il y est présent comme les règles du jeu sont présentes dans une partie de tennis. Mais si on l'interprète au point de vue statique, en tant que souvenir-représentation ou souvenir-image, donc comme une entité psychologique, il lui faut alors une place séparée, et comme il n'est pas statiquement présent dans le rêve, on sera forcé de le projeter dans l'inconscient.

De cette façon, les faits sur lesquels repose l'argument que nous considérons ne peuvent pas prouver la légitimité du postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle, parce que, en réalité, ce postulat est antérieur à ces faits. Le symbolisme du rêve ne prouve ce postulat que si, précisément, on conçoit ce symbolisme comme un déguisement, comme une transposition, mais cela suppose une conception de l'élaboration du rêve qui prend comme base de référence le récit réalisé du contenu latent, ce qui implique précisément le postulat en question.

Il en est de même pour le second groupe d'arguments. Nous avons vu plus haut que Freud insiste sur le fait que l'inconscient psychanalytique, c'est l'inconscient dynamique qui révèle son existence par une action réelle sur la conscience, et que la théorie devient irréfutable par là même que, la résistance une fois levée, les éléments inconscients deviennent conscients. En ce qui concerne la première partie de l'argument, le fait fondamental sur lequel il repose, c'est essentiellement l'action des souvenirs d'enfance.

Or, il est facile de montrer, d'après ce que nous venons de dire, que c'est grâce à un artifice ou plutôt à une illusion qu'on peut déclarer que, lorsqu'on a trouvé l'explication d'un rêve dans un souvenir d'enfance, on a. réellement trouvé un « facteur inconscient produisant des effets conscients ».

En effet, que veut-on dire exactement lorsqu'on affirme que tel souvenir d'enfance explique tel rêve ? Il s'agit essentiellement de montrer qu'à la base du rêve en question se retrouve un montage qui constitue la signification d'un souvenir d'enfance. Mais il résulte de cette constatation même que le montage qui est à la base du souvenir d'enfance est présent dans le rêve, par conséquent l'apparition du souvenir n'apporte pas la révélation d'une réalité psychologique distincte du rêve lui-même, mais permet simplement l'identification du montage actuellement présent dans le rêve tel qu'il est. En d'autres termes, en entrant en possession du souvenir en question, nous n'avons pas arraché le voile qui recouvrait une entité, mais nous avons obtenu une lumière nouvelle, une précision décisive sur le problème qui nous occupe.

Ce n'est pas notre vision qui s'est déplacée d'une réalité à une autre réalité, mais nous avons approfondi notre compréhension à l'aide d'une nouvelle relation. Si l'on se transporte sur le plan de l'abstraction, on commence par réaliser le rêve manifeste; on réalisera ensuite le souvenir d'enfance apparu, et on en fera une chose, de telle sorte que le souvenir qui n'était tout à l'heure qu'un instrument de reconnaissance deviendra maintenant la révélation d'une chose, et il faudra alors, d'une part, inventer un schéma mécanique pour expliquer son action et, d'autre part, parler du retour à la conscience d'un facteur qui avait agi inconsciemment. On ne peut donc pas interpréter les faits de ce genre comme la révélation d'un inconscient réellement agissant. Et de nouveau le postulat, intimement lié au réalisme, est antérieur aux faits qui doivent le justifier.

L'examen des preuves du postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle nous conduit donc à une conclusion analogue à celle que nous avons obtenue par l'examen des preuves de l'inconscient.

Les faits qu'on cite comme preuves de ce postulat ne sont précisément que les faits déformés conformément à ce dernier.

La première déformation des faits est constituée par la manière même dont on conçoit le rôle de l'analyse. Dans l'esprit de Freud et des freudiens, l'analyse est essentiellement une reconstitution, bien que Freud reconnaisse lui-même que tous les moments de l'analyse n'ont pas une valeur historique. Or, le fait, tel qu'il est constaté, c'est que l'analyse apprend au sujet ce qu'il ignorait auparavant, par exemple le sens du rêve. Seulement, dira-t-on, c'est le sujet qui a rêvé et c'est lui qui a fourni les éléments nécessaires à l'interprétation; donc il sait, et comme ce savoir n'est manifestement pas disponible, il sait, mais d'une façon inconsciente. Or, il n'y a là qu'une autre déformation qu'on fait subir au fait. Le sujet affirme ne pas connaître le sens du rêve. On ne veut pas accepter cette affirmation, et on dit que le sujet sait. Et on ne peut, en effet, croire que le sujet ne sait pas, parce qu'on suppose précisément le récit du contenu latent réalisé, et de nouveau ce ne sont pas les faits qui prouvent ce postulat, mais c'est au nom au postulat que l'on déforme les faits.

Cette constatation n'a d'ailleurs absolument rien de surprenant. Une fois qu'il est établi que le postulat en question est intimement uni au réalisme et à l'abstraction en général, il est naturel qu'on reconnaisse en lui, non pas une constatation empirique, mais un principe a priori. Et il aurait été même absolument inutile d'insister sur ce point si les psychanalystes n'avaient pas pris l'habitude de présenter l'inconscient comme une hypothèse que les faits nous imposent immédiatement.


V.

Quoi qu'il en soit, il convient, maintenant qu'il semble bien établi que nous nous trouvons en face d'un postulat au sens plein du mot, d'examiner, avec un peu plus de précision que nous ne l'avons fait jusqu'ici, la nature de ce postulat.

Il est évident que si le rêve, et en général les symptômes névrotiques, ont un sens, ils ont ce sens au moment où ils se produisent; et si le rêve en particulier est la satisfaction d'un désir, il est cette satisfaction au moment où il est rêvé. A ce point de vue donc, l'analyse ne fait qu'expliciter ce que le rêve est et ce que les symptômes névrotiques sont, et comme cette explication a lieu essentiellement sur le plan du récit, on peut dire qu'en ce sens déterminé l'analyse fait passer sur le plan du récit l'être en première personne, et qu'à ce point de vue-là le contenu latent d'un rêve ou d'un symptôme névrotique n'est rien d'autre qu'une description, c'est-à-dire un récit conventionnel dont le thème est précisément une attitude vécue. Si l'analyse est nécessaire, c'est que précisément le récit du rêve tel qu'il est fait par le sujet n'est pas un compte rendu exhaustif de ce qui a été vécu, et si nous y regardons de près, le contenu manifeste du rêve ne contient que le montage « scénique » de l'attitude réellement vécue; le mystère du rêve est même constitué en grande partie par cette inadéquation du récit au contenu véritable de l'attitude qui le constitue : l'être en première personne contient plus que le récit disponible. Or, le postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle, en posant la réalité du contenu latent, ne fait que corriger cet état de choses, de telle sorte que disparaisse l'écart entre l'être en première personne et le récit. Car le contenu latent n'est pas autre chose que le récit adéquat de l'attitude vécue, et en le réalisant pour en faire le point de départ de l'explication de la genèse et du travail du rêve, on ne fait que poser en principe qu'il doit toujours y avoir un récit adéquat à l'être en première personne. C'est là le sens véritable du postulat que nous examinons. Il signifie essentiellement qu'on pose en principe que l'on ne peut pas vivre plus qu'on ne pense, qu'en d'autres termes, tout comportement suppose un récit adéquat d'où il procède. Voilà pourquoi quand un comportement est plus que le récit qui l'accompagne ne l'indique, on projettera dans l'inconscient ce qui manque au récit pour être adéquat. L'essence de ce postulat est donc de poser que le fait psychologique ne peut exister que sous une forme récitative, et en disant que le postulat de la signification conventionnelle n'est, en réalité, que le postulat de la pensée récitative, nous n'avons fait qu'énoncer son essence véritable.

Il n'est pas difficile de retrouver, d'après les remarques qui précèdent, le schéma intellectualiste à la base du postulat que nous examinons. Car cette idée que tout comportement suppose un récit adéquat d'où il procède affirme précisément la primauté sur l'être de la représentation, et celle de l'attitude réflexive, c'est-à-dire descriptive, sur la vie.

Mais, en réalité, il n'y a là qu'une conséquence de ce fait que le réalisme travaille toujours, en dépit de ses protestations et ses tentatives de finesse, sur des récits. Le postulat lui-même ne représente rien d'autre que la généralisation, et, en quelque sorte, la position absolue de ce qu'on constate dans les récits ordinaires. C'est parce que les récits ordinaires sont effectivement descriptifs, et c'est parce que c'est à l'aide de récits descriptifs que la psychologie effectue ses premières réalisations et fabrique ses entités fondamentales, que l'on érige ensuite ce type de faits psychologiques en type universel, et qu'on postule, là même où le récit adéquat manque, un récit adéquat inconscient.

C'est ainsi que s'éclaire la vraie fonction de l'inconscient. Comme il est précisément le lieu des récits postulés au nom de l'exigence que nous venons de décrire, sa fonction est essentiellement d'assurer à cette exigence sa valeur permanente. En effet, on parlera d'inconscient là précisément où le fait tel qu'il est constaté met en défaut le postulat. De telle sorte que ce qui manque au fait pour que le postulat se trouve valable étant toujours apporté par l'inconscient, le postulat devient irréfutable, et, par l'effet d'un ricochet, l'inconscient lui-même devient également irréfutable; bref, l'inconscient rend irréfutable le postulat, et le postulat rend irréfutable l'inconscient.


VI.

La première conclusion importante de cette analyse c'est que les psychanalystes ont vraiment tort de croire que psychanalyse et inconscient sont inséparables. Il ne peut en être ainsi, car l'inspiration fondamentale de la psychanalyse est précisément l'orientation vers le concret, alors que l'inconscient est inséparable des démarches constitutives de la psychologie abstraite. Ce qui a pu créer et maintenir l'illusion des psychanalystes sur ce point, c'est que la psychanalyse était obligée, et est encore obligée, de se servir de l'inconscient, plus que toute autre doctrine. C'est un fait incontestable, mais il n'est pas certain que l'explication soit celle que donnent Freud et les freudiens, à savoir que ce sont les faits eux-mêmes qui. imposent l'inconscient.

Comme l'inconscient mesure essentiellement l'écart entre les faits et le postulat de la pensée récitative, on sera obligé d'y avoir recours, d'autant plus que le point de vue auquel on se place s'éloignera davantage de l'équation classique entre les faits psychologiques et la pensée récitative. Or, c'est précisément le cas de la psychanalyse. Se placer au point de vue concret pour n'accepter comme faits psychologiques que les segments de la vie de l'individu particulier, assigner à l'analyse psychologique comme but essentiel l'établissement de la signification du fait psychologique dans l'ensemble de la vie du je singulier, implique à chaque instant le dépassement des récits immédiats, et la nécessité de les éclairer par les données de l'analyse, pour déterminer la signification précise de l'acte du je. La psychanalyse est donc orientée par son inspiration fondamentale vers l'inadéquation entre la pensée récitative immédiate et la signification réelle de l'acte vécu par le sujet. Or, si l'on n'abandonne pas l'exigence réaliste et, en général, les démarches de la psychologie abstraite, on sera amené nécessairement, par les voies que nous avons essayé de décrire, à la notion d'inconscient. Ainsi donc, l'inconscient apparaît nécessairement dans la psychanalyse, mais cette nécessité n'est pas une nécessité empirique, mais une nécessité a priori et due au fait que les psychanalystes se servent dans l'élaboration des faits de la psychologie classique.

Nous assistons alors à ce fait curieux, sinon paradoxal, que l'inspiration véritable de la psychanalyse n'agit qu'au départ et dans la découverte des faits pour cesser immédiatement au moment de l'interprétation théorique. Et c'est parce qu'au moment de l'interprétation des faits l'action de l'orientation concrète cesse pour céder la place aux démarches classiques, qu'apparaît l'inconscient. En un mot, l'inconscient apparaît précisément au moment où devraient apparaître les hypothèses adéquates à la psychologie concrète, et il s'ensuit que l'inconscient même dynamique, loin d'être une découverte vraiment intéressante de la psychanalyse, ne fait en réalité qu'indiquer son impuissance théorique.

Il est vrai que Freud a pensé pouvoir échapper à beaucoup d'objections et créer même une théorie fort moderne en émettant l'hypothèse de l'inconscient dynamique. Ce n'est, en fait, qu'une équivoque de plus à dissiper, car il est visible à première vue que l'inconscient des psychanalystes n'a de dynamique que le nom, ou plutôt que le dynamisme de cet inconscient ne peut avoir aucune signification psychologique.

Freud ne s'arrête pas à ce qu'il y a de vraiment dynamique dans les faits qu'il considère, c'est-à-dire les actes, les comportements et la forme, ou la loi de ces derniers. Il cherche au contraire des éléments « statiques » qu'il puisse réaliser. C'est ainsi qu'il se comporte en face des souvenirs d'enfance dont il est si souvent question dans la psychanalyse. Certes, le côté dynamique de ces souvenirs, c'est-à-dire le montage dont ils sont les signes, n'est pas oublié : nous l'avons montré dans le chapitre précédent, et il faut même ajouter que dans la récente évolution de la psychanalyse, comme on le verra tout à l'heure, le vrai dynamisme joue un rôle de plus en plus grand. Mais en ce qui concerne les réalisations fondamentales qui aboutissent à l'inconscient, tout se passe comme si l'on ne voulait retenir que l'aspect statique, et c'est ainsi que ce qui est réalisé, c'est le souvenir-image ou le souvenir-représentation, donc une entité et non pas un montage ou une forme. A partir de ce moment le dynamisme n'est conçu que dans la relation causale et dans l'affectivité, et on ne cherche plus alors qu'un petit schéma mécanique où le souvenir-élément réalisé, et renforcé par les forces affectives, agit à la manière d'une chose. On aboutit ainsi à un dynamisme qui est copié purement et simplement sur le dynamisme physique.

Or, un pareil dynamisme ne peut avoir aucune signification psychologique. Car le seul dynamisme qui puisse être psychologiquement conçu, c'est le dynamisme du je, c'est-à-dire un dynamisme en première personne, et toute conception qui voudrait douer de dynamisme des éléments soi-disant psychologiques est nécessairement mythologique. Il en est ainsi de l'action dynamique des souvenirs d'enfance, de leur « attraction », et, en général, de toutes les actions qu'ils exercent d'après Freud, précisément parce qu'ils ne peuvent avoir les propriétés qui leur sont attribuées que s'ils sont conçus comme des choses; mais alors, passes sur le plan de la troisième personne, ils ont cesse d'être psychologiques.

On ne change rien à cette situation en affirmant que l'essence de l'inconscient dynamique réside dans l'affectivité. Car les facteurs affectifs dont les freudiens peuplent l'inconscient résultent. eux aussi, des réalisations partant des récits significatifs apparus au cours de l'analyse, ou donnés comme contenus latents; ils doivent donc, eux aussi. leur naissance aux démarches classiques. Et. d'autre part. pour en faire l'essence de la vie inconsciente, il faut les douer d'une activité propre et indépendante, mais de cette manière, en les faisant passer sur le plan de la troisième personne, on ne peut de nouveau qu'aboutir à une vaste mythologie.


VII.

Les analyses et les réflexions qui précèdent ne constituent, certes, pas une réfutation de l'hypothèse de l'inconscient. Elles ont un tout autre but. Il s'agissait, en effet, de démontrer essentiellement deux points, à savoir que l'inconscient est inséparable des démarches fondamentales de la psychologie abstraite et que, d'autre part, loin de constituer dans la psychanalyse un progrès, il indique précisément une régression : l'abandon de l'inspiration concrète et le retour aux démarches classiques.

Ce caractère de l'inconscient ressort déjà avec une netteté suffisante de ce qui précède; il n'est cependant pas inutile de le souligner par quelques remarques supplémentaires. L'usage de l'hypothèse de l'inconscient représente si peu un progrès que Freud retombe par là dans les défauts qu'il stigmatise le plus chez ses adversaires.

On sait que le reproche fondamental que Freud fait aux théoriciens classiques du rêve, c'est qu'ils ont considéré le rêve comme un phénomène négatif, comme un ensemble d'opérations ratées et faussées. Certes, Freud est très loin de partager cette opinion, et nous avons montré nous-même comment il a réussi à la dépasser. Mais à côté de cet aspect de la théorie freudienne où le rêve se révèle essentiellement comme un fait psychologique au sens complet du mot », il est impossible de ne pas reconnaître une certaine intervention de la conception classique, amenée précisément par l'usage de la notion d'inconscient. En effet, cette notion implique, comme nous l'avons montré, le postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle. En vertu de ce postulat, toute pensée due à une dialectique individuelle apparaîtra nécessairement comme dérivée, comme devant être expliquée à partir d'une pensée qui exprime le même thème d'une façon conventionnelle, en un mot comme une pensée conventionnelle déformée et foulée. Et voilà pourquoi deux problèmes devront toujours se poser un premier problème concernant le sens, mais aussi un second concernant la cause et le mécanisme de cette déformation, et l'on sait avec quel soin et quelle précision Freud a cherché à les résoudre.

Quoi qu'il en soit, le rêve est de nouveau en un sens quelque chose de raté, donc de négatif, bien que les causes de ce ratage se trouvent être, chez Freud, positives.

Le rêve ne peut, certes, se suffire et aucun fait psychologique ne se suffit à lui-même, attendu que ce qui importe à la psychologie, c'est sa signification en tant que segment de la vie individuelle, et que cette signification ne peut être déterminée que grâce à une documentation fournie par le sujet. Seulement, en affirmant l'insuffisance du rêve tel qu'il est donné, en se basant sur cette considération, on ne retomberait pas encore dans le défaut classique. Mais on y retombe précisément en considérant l'insuffisance du rêve, non pas seulement au point de vue de ce qui est nécessaire pour en comprendre le sens complet, mais relativement à une autre réalité psychologique qui contient les éléments véritablement importants et sur laquelle se trouve transporté finalement tout l'intérêt. Le point de vue concret aurait permis de rapporter tout exclusivement au rêve, sans le considérer comme quelque chose qui n'aurait pas dû normalement être ce qu'il est. Mais Freud n'a pas su utiliser pour l'interprétation même des faits l'inspiration concrète de sa doctrine, et a été obligé, grâce au postulat de l'antériorité de la pensée conventionnelle, de faire intervenir dans sa théorie le schéma du préjugé classique qui lui déplaît le plus.

Le second reproche fondamental que Freud adresse à ses prédécesseurs, c'est de s'en être tenus, dans l'étude du rêve, uniquement au contenu manifeste, ou, comme nous l'avons dit, au postulat de la signification conventionnelle.

Or, nous savons déjà que dans la première phase de sa pensée, dans cette phase où il suit l'inspiration concrète de la psychanalyse, Freud a dépassé ce point de vue et a abouti à la découverte des dialectiques individuelles, découverte qui est à la base même de la psychologie concrète. Mais si nous examinons ses constructions théoriques, nous serons forcés de reconnaître que Freud n'a pas abandonné aussi radicalement le point de vue du contenu manifeste que ses déclarations pourraient le faire croire.

En effet, l'hypothèse de l'inconscient implique, comme nous l'avons montré, le postulat de la pensée récitative. Par conséquent, l'inconscient n'est introduit que grâce au fait que le rêve déçoit l'exigence exprimée par le postulat en question; en d'autres termes, on n'est obligé d'introduire l'inconscient que parce qu'on s'attendait à trouver tout dans le contenu manifeste, et comme tout n'y est pas, on se sent obligé de projeter le complément dans l'inconscient. De cette manière donc, on n'a pas réellement abandonné le contenu manifeste puisque celui-ci continue à demeurer la base de référence pour situer les faits psychologiques.

On aboutit de cette façon à une sorte de « paradoxe épistémologique » : ici encore l'explication consiste dans l'élimination de ce qui est à expliquer. En effet, le rêve a eu lieu : une dialectique individuelle a fonctionné, des liens imprévus et imprévisibles ont été établis entre des intentions significatives et des signes : des pensées, au lieu de prendre leurs formes habituelles, ont pris des formes qui, ordinairement, sont réservées à d'autres pensées. Or, l'explication, en introduisant l'inconscient et en y étalant le récit conventionnel postulé pour l'explication du rêve, fait disparaître la dialectique individuelle, et le fait le plus intéressant se trouve de cette façon éliminé ; c'est une dialectique conventionnelle qui a existé et qui existe encore, mais elle se trouve précisément dans l'inconscient.

Et ainsi nous sommes ramenés finalement au postulat de la signification conventionnelle. Car précisément la structure de la pensée qui est projetée dans l'inconscient est telle que les significations sont attachées là à leurs signes adéquats, et c'est même pour retrouver cette adéquation que le rêve ne respecte pas, qu'on introduit l'inconscient, précisément pour réaliser les signes de ses significations qui, tout en étant présentes dans le rêve, s'y font représenter par d'autres signes.

Nous pouvons arriver à des conclusions analogues en examinant de la même manière le troisième des grands reproches que les psychanalystes font à la psychologie classique. Le modèle de toute pensée, d'après celle-ci, c'est la pensée consciente. Freud affirme, au contraire, avoir déplacé l'accent du conscient à l'inconscient.

Si nous considérons les constructions théoriques de Freud, nous devons cependant reconnaître que Freud est tombé, par un côté, exactement dans le même défaut. Car chez Freud aussi, et cela est évident d'après ce que nous venons de dire au sujet du contenu manifeste, c'est la conscience qui demeure malgré tout la base de référence qui permet de situer les faits psychologiques. Car si on ne s'attendait pas à ce que toute la signification d'un comportement soit formulée en récit, c'est-à-dire soit consciente, on ne pourrait pas considérer comme une découverte extraordinaire le fait qu'il n'en est pas toujours ainsi. C'est grâce à cette exigence déçue que les freudiens peuvent admirer leur découverte de l'inconscient. De telle sorte que les constructions théoriques de Freud, loin de destituer réellement la conscience, représentent précisément une vision relative à la conscience.

Mais la conscience n'intervient pas seulement dans la psychanalyse comme base de référence, elle constitue encore le modèle d'après lequel est constitué l'inconscient. En effet, la structure du complément qu'on projette dans l'inconscient est calquée exactement sur la pensée consciente, et c'est d'ailleurs uniquement parce qu'on cherche, à côté de l'acte, un récit dont la structure soit la même que celle des récits qui accompagnent d'ordinaire les actions, qu'on est obligé de postuler l'inconscient. Que l'on nous parle ensuite des processus originaux de l'inconscient, de ses états que nous ne connaîtrons peut-être jamais exactement, cela ne change rien à la vérité de notre affirmation, puisqu'il n'y a là que les raffinements progressifs que Freud a apportés à un édifice dont les soubassements ont été élaborés conformément à la pensée consciente.


VIII.

Il semble donc hors de doute que l'inconscient soit lié indissolublement aux démarches fondamentales de la psychologie abstraite, au point qu'il ramène Freud aux préjugés que celui-ci prétend précisément combattre. Par là même la fausseté de cette hypothèse se trouve indirectement démontrée. Car liée aux démarches classiques, elle repose comme ces dernières sur le point de vue de la troisième personne. On pourrait arrêter là l'examen du problème de l'inconscient, puisqu'il suffit de montrer d'une démarche ou d'une notion qu'elle implique l'abstraction pour qu'il ne puisse plus en être question dans la psychologie concrète. Mais les démarches classiques sont tellement enracinées en nous que l'hypothèse de l'inconscient nous semble être une hypothèse facile et commode, irrésistible même, et nous ne nous apercevons pas que cette facilité et cette commodité viennent exclusivement du fait que nous oublions l'absurdité fondamentale. Il n'est donc plus inutile, dans ces conditions, d'aller jusqu'à la démonstration directe de cette absurdité, bien que cette démonstration ne puisse apporter dans le débat aucun élément vraiment essentiel, étant donné que l'hypothèse de l'inconscient ne se trouvera éliminée que par l'orientation nouvelle de la psychologie. Mais précisément pour cette raison nous nous contenterons d'une démonstration rapide.

Quoi qu'on fasse, les données psychologiques ne peuvent jamais être connues que par le récit. Que certains récits apparaissent aux psychologues comme la description de réalités sui generis, ce n'est plus une donnée immédiate, mais une interprétation, et la donnée immédiate ne peut toujours être que la signification; tout le reste n'est qu'hypothèse : quelles que soient les protestations des psychologues introspectionnistes, il ne font, eux aussi, que filtrer à travers un appareil compliqué d'hypothèses et de postulats les données des récits significatifs 143.

Or, si l'on aboutit à l'inconscient, c'est parce que ne pouvant pas se contenter du récit effectif, on est obligé de postuler des récits qui n'ont pas leu au moment où ils sont réalisés, et sont inventés conformément à un ensemble de principes qui sont loin d'être des résumés d'expérience. On se substitue donc en quelque sorte au sujet pour faire, conformément à certaines exigences, un récit que le sujet n'a pas fait, et c'est pour pouvoir lui prêter ces récits inventés simplement au nom d'exigences purement théoriques qu'on introduit l'inconscient. Et ainsi on peut dire sans aucun paradoxe que l'inconscient étant le lieu des récits postulés, mais inexistants, les phénomènes inconscients représentent des faits psychologiques inventés de toutes pièces « pour les besoins de la cause ».

  • 143. Nous rappelons que le fait que le récit soit fait « intérieurement » ou « publiquement » n'a aucune importance.

La fausseté de l'inconscient est mise en évidence précisément par le fait que les phénomènes prétendus inconscients sont entièrement en l'air. Car s'il est vrai qu'il n'existe aucune donnée psychologique véritable autre que le récit effectif, l'inconscient qui résulte de la réalisation de récits qui n'ont pas eu lieu ne peut correspondre à aucune réalité; c'est là pour l'hypothèse de l'inconscient une impasse d'où il lui est impossible de sortir.


IX.

Cette conclusion des analyses qui précèdent, à savoir que l'inconscient n'est ni imposé par les faits eux-mêmes, ni soutenable devant une réflexion suffisamment éclairée sur la nature des faits psychologiques, ne signifie nullement qu'il faille revenir à l'exclusivité de la conscience, et l'affirmation que la psychologie concrète doit se détourner de l'hypothèse de l'inconscient ne veut pas être l'annonce du retour de l'antithèse à la thèse.

Loin de là, il suffit de considérer cette relation144 intime entre la notion de conscience, d'une part, et l'attitude réaliste, d'autre part, pour comprendre qu'au point de vue d'une psychologie qui se détourne des réalités pour n'étudier que les significations dramatiques, le problème classique de la conscience est un problème infiniment lointain, et que la vraie solution ne peut être représentée ni par l'une, ni par l'autre des deux thèses classiques, car elle se trouve sur un plan où l'antithèse classique n'a aucun intérêt, ni même aucune signification.

Cependant, la démonstration complète de l'incompatibilité entre la psychologie concrète et la thèse de l'exclusivité de la conscience dépasserait de beaucoup les cadres de la présente étude. Car une inspection même superficielle des implications de ce problème montre clairement qu'une pareille démonstration suppose un examen général de la notion de conscience. Or, il serait assez imprudent de compromettre la portée d'un certain nombre d'idées, en elles-mêmes valables, par un développement qui ne peut figurer dans cette étude qu'au second plan.

D'ailleurs, ce n'est pas à cette démonstration générale que le mouvement naturel de nos analyses nous amène. Ce que nous avons montré, en effet, c'est que seules les démarches de l'abstraction permettent d'affirmer l'inconscient au sujet des faits psychanalytiques. Dans ces conditions, pour écarter le reproche de « réaction » de notre critique, il suffira de montrer que nier l'inconscient au sujet de ces faits ne signifie nullement qu'il faut trouver la manière dont le contenu de l'inconscient freudien puisse être conçu comme conscient.

En effet, la négation du caractère inconscient d'un fait psychologique n'impliquerait l'affirmation de son caractère conscient que s'il était absolument nécessaire de concevoir d'une façon ou d'une autre la réalité du fait en question. C'est ainsi, par exemple, que la négation du caractère inconscient du contenu latent du rêve n'impliquerait sa position dans la conscience que si le contenu latent devait être absolument conçu comme psychologiquement réel au moment où le rêve s'élabore et se déroule.

  • 144. Que nous avons effleurée en passant, p. 174 sq.

Il est incontestable que le sentiment de cette nécessité existe chez les psychologues. Ils sont convaincus, en effet, que si la représentation génératrice du rêve n'est pas inconsciente, elle doit être consciente d'une façon ou d'une autre. C'est à ce sentiment que correspond, par exemple, la thèse d'après laquelle les faits que Freud appelle inconscients participent eux aussi à la conscience, bien que d'une manière plus faible que les faits de la conscience claire, thèse que cite et réfute Freud au début de son récent ouvrage, Das Ich und das Es 145.

Seulement il est évident aussi que ce sentiment n'est valable que s'il est établi qu'il faut précisément concevoir comme psychologiquement réels les faits en question.

Nous savons déjà que le contenu de l'inconscient résulte de la réalisation du contenu latent. Ce dernier n'est que le récit explicite du sens du rêve, qui est postulé pour le sujet précisément en tant que contenu latent inconscient. Or, la négation de l'inconscient ne peut amener l'affirmation de la conscience du contenu latent que si nous continuons à postuler la réalité du contenu latent, c'est-à-dire si nous continuons à exiger du sujet, en même temps que le rêve, le récit explicite du sens du rêve, c'est-à-dire le rêve en même temps que la connaissance du sens du rêve. Nous trouvons ainsi à la base de cette nécessité, qui apparaît si impérieuse, le postulat de la pensée récitative, c'est-à-dire la même confusion entre « l'être et le connaître » que nous avons déjà enregistrée au sujet de l'inconscient.

Dans ces conditions, la condamnation de l'inconscient ne pose l'obligation de loger d'une façon ou d'une autre dans la conscience les faits qu'on se refuse de considérer comme inconscients, que si la négation porte uniquement sur le caractère ou la manière d'être d'un certain nombre de faits dont on reconnaît par ailleurs la réalité. C'est ce qui caractérise précisément la position de la thèse que nous venons de citer.

Or, notre critique est d'une tout autre nature. Nous faisons porter la négation sur la réalité même des faits prétendus inconscients. En effet, ces faits nous apparaissent comme fabriqués de toutes pièces, conformément à des exigences qui sont non seulement incompatibles avec l'orientation de la psychologie concrète, mais encore avec les faits eux-mêmes, attendu qu'elles comportent une continuelle déformation de ces derniers.

Il ne nous semble pas, en effet, légitime d'exiger du sujet autre chose que l'accomplissement même de l'acte. La signification de l'acte peut lui être connue, mais le rêve et les faits de la pathologie mentale nous montrent suffisamment qu'il peut aussi l'ignorer. Or, obsédés par l'idée que l'essence de la vie psychologique, c'est le fait d'être « pour soi », les psychologues se refusent à reconnaître cette ignorance ; ils veulent, coûte que coûte, sauver le « pour soi », ce sauvetage dût-il être, en certains cas, équivalent à un meurtre. C'est ainsi que naît l'hypothèse de l'inconscient.

Or, en niant l'inconscient, nous ne faisons que renoncer à cette exigence absurde qui demande à l'objet d'une science d'être, en même temps, le constructeur de cette science. Et c'est parce que nous renonçons ainsi à tout l'appareil d'abstraction qui garantit la réalité des faits inconscients que nous n'avons pas à nous demander de quelle manière il faut concevoir, après la négation de l'inconscient, son contenu. Ce contenu n'existe pas. Le sujet a rêvé : c'est tout ce qu'il avait à faire. Il ne connaît pas le sens du rêve; il n'a pas à le connaître en tant que sujet pur et simple, car cette connaissance regarde le psychologue; bref, le contenu latent, c'est-à-dire la connaissance du sens du rêve, ne peut être avant l'analyse ni conscient, ni inconscient : il n'existe pas, parce que la science ne résulte pas de l’oeuvre du savant.

  • 145. En note, p. 13 sqq.

Tant que le fait psychologique est défini comme une simple réalité interne, le caractère paradoxal de l'exigence de l'omniscience du sujet concernant sa vie intérieure ne peut pas éclater, car la science de soi étant relative simplement à une réalité, on peut non seulement postuler, mais encore constater, grâce à des démarches que nous n'avons pas à approfondir ici, l'existence d'une intuition sui generis qui saisit immédiatement les formes de la « sixième essence ». Mais lorsqu'il ne s'agit plus de saisir des entités ou des qualités, mais de comprendre le sens d'un comportement; lorsqu'il s'agit non pas d' « assister au déroulement d'une vie donnée immédiatement pour soi », mais d'analyser le drame concret de la vie individuelle, alors on ne peut plus demander au sujet d'être acteur en même temps que spectateur intelligent qu'en exigeant de lui l'accomplissement d'une oeuvre de connaissance qui ne peut résulter que d'un procédé aussi complexe que précisément l'analyse freudienne.

Il est donc vrai de dire que conscient et inconscient sont enveloppés dans la même condamnation : la pierre d'achoppement des deux thèses est constituée par le fait qu'elles se fondent, toutes les deux, sur le postulat de la « pensée pour soi » ou de la pensée récitative. Et c'est pour cela que la négation de l'inconscient ne nous amène pas à l'affirmation de l'exclusivité de la conscience, et que la négation de cette exclusivité n'implique pas l'introduction de l'inconscient : la confusion qu'engendre le postulat en question est incompatible avec la psychologie concrète. Car le fait psychologique originel, c'est la vie dramatique de l'homme, et la psychologie concrète qui veut la connaître n'attend du sujet que précisément cette vie dramatique. La psychologie classique, au contraire, demande plus : elle lui demande aussi une oeuvre de connaissance et, ce qui est plus, veut même faire de cette exigence la constatation fondamentale de la psychologie. Or, vie et connaissance ne sont pas synonymes le sujet qui a la vie psychologique n'est pas forcé d'avoir en même temps la connaissance psychologique, sinon la psychologie est inutile. Le paradoxe de la psychologie classique est précisément de se supprimer en tant que science dès la position de son premier principe. Comment qualifier, en effet, de science ce qui n'est que le récit d'une vision ? La psychologie concrète, au contraire, supprime ce paradoxe, car elle ne réclame pour la connaissance psychologique aucune structure privilégiée, et ne demandant pas au sujet d'être psychologue, elle trouve naturel qu'il ne le soit pas; et c'est précisément parce qu'elle ne considère pas que l'ignorance du sujet concernant son propre être psychologique soit un fait particulièrement remarquable qu'elle n'a aucun besoin de la notion d'inconscient.

Notre critique de l'inconscient aboutit donc à une conclusion entièrement négative l'inconscient n'est qu'une apparence dont il est possible de démontrer la fausseté, et la tentative de Freud, qui consiste à vouloir faire de la notion d'inconscient une notion positive dont l'affirmation puisse avoir une valeur psychologique véritable, étant relative non pas à de simples absences ou latences, mais à des présences effectives, a complètement échoué.

On se tromperait fort cependant en voulant conclure de là à l'inutilité de tout ce qui a été fait pour l'inconscient par les prédécesseurs de Freud et par Freud lui-même. Car une fois qu'il est bien entendu que l'inconscient ne représente pas, au point de vue dogmatique, un progrès, parce qu'il n'est qu'une manière de sauver le « pour soi » avec toute la psychologie classique, et qu'il n'est pas inséparable de la psychanalyse, parce qu'il est incompatible avec la psychologie concrète; en un mot, une fois qu'il est entendu que les théories utilisant l'inconscient ne peuvent pas prétendre, telles qu'elles sont actuellement, à représenter la vérité, les constructions freudiennes et, en général, tout le mouvement qui a orienté les psychologues de plus en plus vers la notion d'inconscient, nous apparaissent de nouveau singulièrement intéressants.

Nous avons vu, en effet, que l'inconscient est fabriqué conformément à la conception classique de la vie psychologique et à l'image des faits qui sont donnés pour soi. Mais, d'autre part, quelle que soit la fausseté psychologique de l'inconscient, il reste que les faits de l'inconscient ne sont plus donnés immédiatement, mais sont construits comme ceux des sciences ordinaires. Alors le fait que les psychologues se sont finalement décidés à accepter cette notion nous révèle bien l'affaiblissement et l'usure de l'idéal classique. En d'autres termes, le mouvement vers l'inconscient appartient à un moment décisif de la dissolution de la psychologie classique, à un moment où, tout en voulant sauver encore l'abstraction, la psychologie commençait à s'en détacher.


  • CHAPITRE V


La dualité de l'abstrait et du concret dans la psychanalyse et le problème de la psychologie concrète

Il est donc bien vrai que la psychanalyse présente une dualité essentielle. Elle annonce, par les problèmes qu'elle se pose et la manière dont elle oriente ses investigations, la psychologie concrète, mais elle la dément ensuite par le caractère abstrait des notions qu'elle emploie, ou qu'elle crée, et les schémas dont elle se sert. Et on peut dire sans paradoxe que Freud est aussi étonnamment abstrait dans ses théories qu'il est concret dans ses découvertes. Voilà le résultat des analyses qui précèdent.

Or, il serait trop simple, nous l'avons dit, d'expliquer ce contraste par le manque de clarté ou le manque de conséquence de la pensée de Freud. Les erreurs de ce genre correspondent toujours à des nécessités historiques et dépassent la puissance de la logique individuelle. Mais précisément parce qu'il en est ainsi, il ne peut y avoir une solution de continuité véritable entre les erreurs et la vérité elle-même après avoir condamné, pour des nécessités méthodologiques, l'attitude abstraite, la critique doit montrer, afin qu'il ne subsiste, aucun mystère, que l'attitude de Freud représente, dans l'évolution qui aboutit à la mise en évidence de l'attitude concrète, une étape nécessaire.

Mais on peut nous dire que nous faisons l'ouvrage vraiment trop facile. Nous n'avons pas l'air, en effet, de nous apercevoir que le fait même de la dualité en question risque bien de compromettre toute notre entreprise, du moins en tant que nous voulons présenter, non pas une psychologie concrète que nous aurions imaginée a priori, mais précisément celle que nous apporte la psychanalyse. En effet, la manière dont nous interprétons la dualité en question n'est peut-être pas la seule qui soit possible. Car cette dualité peut venir aussi du fait que nous interprétons la psychanalyse d'une manière qui n'est exacte que jusqu'à une certaine limite, et la dualité serait alors relative à une interprétation qui, n'étant pas valable de toute la psychanalyse, la scinde nécessairement en deux parties, la seconde mesurant précisément l'inexactitude de la conception que nous nous faisons de la psychanalyse. Les interprètes des grandes doctrines philosophiques, par exemple, n'avaient-ils pas souvent admis des dualités de ce genre, uniquement grâce à des idées préconçues et des compréhensions unilatérales ? Et n'est-il pas vrai, d'autre part, que nous avons dû, pour mettre en évidence ce que nous appelons l'inspiration concrète de la psychanalyse, déformer continuellement les formules de Freud lui-même ? Or, ces déformations sont possibles et peuvent paraître légitimes jusqu'à une certaine limite, mais tôt ou tard le caractère artificiel d'une méthode pareille éclate nécessairement. Et c'est alors que doit apparaître l'illusion de la dualité.

Il ne suffit pas de montrer, dans ces conditions, la nécessité historique de ce que nous appelons les erreurs de Freud. Car cette démonstration encore peut n'être qu'une paraphrase de notre illusion. Il faut aller plus loin : il faut montrer, et sans toucher cette fois aux formules mêmes de Freud, qu'en dépit de leur forme technique qui est tournée tout entière vers l'abstraction, les spéculations freudiennes impliquent, elles aussi, une attitude qui n'a plus qu'à être reconnue et dégagée dans sa pureté pour être celle de la psychologie concrète. Cette démonstration est possible. Mais sa possibilité ne fait qu'augmenter le danger qui résulte pour nous de cette dualité que nous avons dû reconnaître à l'intérieur de la psychanalyse. Car si, d'une part, les spéculations théoriques de Freud ne représentent qu'une attitude déjà concrète, mais déguisée dans une forme technique qui est abstraite, et si, d'autre part, ce déguisement est nécessaire, ce n'est plus l'exactitude de notre interprétation qui est remise en question, mais la suffisance de la conception que nous nous faisons de la psychologie concrète. On peut nous dire, en effet, que la psychologie concrète, telle que nous prétendons la voir à la base de la psychanalyse, est bien capable de nous révéler des choses qui sont restées inaccessibles à la psychologie classique, mais celle-ci, par contre, prend sa revanche dès qu'il s'agit de l'élaboration théorique, de telle sorte que le prétendu retour à l'abstraction peut n'être que la révélation de l'impuissance théorique de notre psychologie concrète. Alors l'un des deux : ou bien nous avons réellement deviné l'essence de la psychologie concrète, mais alors la dualité que nous avons constatée nous montre précisément que cette psychologie a besoin d'avoir recours à l'appareil théorique de la psychologie classique qui, loin d'être condamnée, reçoit ainsi une vitalité nouvelle, et l'opposition entre les deux formes de la psychologie cessant d'être irréductible, notre thèse fondamentale s'écroule; ou bien, si nous tenons absolument à la mort de la psychologie classique, c'est notre conception de la psychologie concrète qui perd tout intérêt, car elle se montre précisément incapable de comprendre le drame qu'elle prétend étudier. De plus, si la psychanalyse annonce réellement cette psychologie concrète que nous avons définie, elle se montre, à la lumière même de notre interprétation, assez dépourvue d'intérêt, puisqu'elle se présente précisément comme une tentative avortée de plus. Bref, de quelque côté que l'on se tourne, cette dualité dont la constatation pouvait nous apparaître tout d'abord comme une victoire de notre méthode n'en représente en réalité que la défaite.

Il est visible que ces arguments ne valent que si la dualité en question est vraiment absolue, c'est-à-dire si nous ne sommes pas capables de montrer la psychologie concrète, telle que nous l'avons définie, véritablement à l’oeuvre, non pas simplement lorsqu'il s'agit de la définition du fait et de la conception de la méthode, mais de la compréhension même du drame humain. Mais ils doivent tomber si nous pouvons montrer que, loin de souffrir d'une impuissance théorique, elle a déjà commencé à élaborer ses notions fondamentales.


I.

Le contraste entre la conception concrète du fait et de la méthode, d'une part, et l'allure abstraite des explications, d'autre part, s'explique chez Freud tout d'abord par la manière dont il conçoit lui-même les rapports entre la psychologie et la psychanalyse. Freud part, en effet, de cette idée que la psychanalyse est un procédé particulier qui, tout en permettant de trouver des résultats nouveaux auxquels les méthodes de la psychologie classique n'auraient jamais pu conduire, n'aboutit pas à la « psychologie » même des faits en question. Son idée fondamentale, c'est que la psychanalyse et la psychologie sont sur deux plans différents : l'attitude psychanalytique est autre chose que la recherche de la psychologie même des faits et, d'autre part, la recherche de l'explication psychologique implique l'abandon de l'attitude proprement psychanalytique.

Cette attitude se traduit très bien dans la Traumdeutung : après avoir décrit les faits que la psychanalyse permet de découvrir, Freud recherche dans une section à part leur explication, précisément dans la section intitulée « Psychologie des processus du rêve ». Il s'agissait jusque-là d'interpréter et d'analyser le rêve, il s'agit maintenant de l' expliquer. « Nous nous sommes occupés jusqu'ici essentiellement de rechercher quel est le sens caché des rêves, quel est le chemin qui permet de le retrouver, et quels sont les moyens que le travail du rêve a mis en oeuvre pour le voiler. Ce sont les exigences de l'interprétation des rêves qui étaient jusqu'ici au centre de notre intérêt »146. Il s'agit maintenant de s'engager « dans une voie nouvelle » : comprendre le rêve en tant que phénomène psychologique.

Or, expliquer un fait psychologique signifie pour Freud le ramener à des lois connues de la psychologie. Il nous dit, en effet, à propos de la régression : « Nous n'avons pas, comme on pourrait le croire, expliqué ce caractère du rêve, nous ne l'avons pas ramené à des lois connues de la psychologie »147. Par conséquent, la partie théorique de l'entreprise de Freud s'annonce immédiatement comme une tentative de ramener les faits psychanalytiques à la psychologie classique, et ce qui nous a apparu comme un changement d'orientation absolument radical se présente chez Freud de la façon la plus naturelle : par le simple fait que l'on cherche l'explication, on se trouve ramené à la psychologie classique.

Dans ces conditions, l'originalité de la psychanalyse ne pourra plus se traduire sur le plan de l'explication que par le fait qu'il n'y a, dans la psychologie classique, rien de prêt pour recevoir les faits nouveaux découverts par Freud. « Il nous est impossible, dit-il, d'expliquer le rêve en tant que phénomène psychologique, car expliquer signifie ramener à ce qui est déjà connu : or, il n'existe jusqu'à présent aucune notion psychologique à laquelle nous puissions rattacher les éléments auxquels aboutit notre analyse »148. Seulement, cette insuffisance n'est pas constitutive, elle ne révèle pas une impuissance originelle et définitive, mais simplement une imperfection momentanée à laquelle on pourra remédier. Mais quelles que soient l'étendue et la nouveauté du travail d'élargissement qui s'impose, celui-ci laissera intacts les fondements mêmes de la psychologie classique. Tout ce qui résulte donc de la nouveauté des découvertes psychanalytiques, c'est l'obligation de « faire de nouvelles hypothèses sur la structure de l'appareil psychique et le jeu de ses forces ».

Il suffit de jeter ensuite un coup d’oeil sur les « implications » que Freud développe et les hypothèses qu'il fait, pour voir qu'il s'agit pour lui exclusivement de faire une construction conforme à l'idéal scientifique des psychologues de la fin du XIXe siècle.

Cet idéal scientifique, on le connaît bien : des rêveries physiologiques, énergétiques et quantitatives en constituent les traits principaux. Ce qu'on cherche, c'est une mécanique psychique rappelant les schémas dont la physique se sert dans ses explications, à cela près qu'à la suite du mouvement énergétiste en physique, les psychologues ont abandonné eux aussi les modèles mécaniques pour s'orienter davantage vers les schémas énergétistes. Freud exprime quelquefois cet idéal classique de la façon la plus naïve : « Libido, dit-il dans Psychologie collective et analyse du Moi 149 est un terme emprunté à la théorie de l'affectivité. Nous désignons ainsi l'énergie considérée comme une grandeur quantitative (non encore mesurable) des tendances se rattachant à ce que nous résumons sous le terme amour. » Et les développements de notre chapitre III montrent suffisamment avec quelle ingéniosité Freud essaie de réaliser l'idéal en question.

  • 146. 4e éd. allem., p. 404.
  • 147. FREUD, L'interprétation des rêves, p. 541
  • 148. Ibid. p. 508
  • 149. trad. franç., 1924, p. 36.

Il est donc clair que Freud lui-même n'a jamais mis en doute l'édifice central de la psychologie classique. Les méthodes de cette dernière peuvent être imparfaites, les psychologues classiques ont pu se montrer remplis de préjugés et bornés sur certaines questions, mais tout cela ne remet en question que les thèses et non pas les fondements : la psychologie classique doit, certes, être soumise à un travail, mais seulement à un travail de révision et d'élargissement.

Or, une fois qu'on a pris cette attitude, il est impossible de s'arrêter, et jamais à aucun moment l'incompatibilité des faits nouveaux avec la psychologie ancienne ne pourra éclater, car il sera toujours possible de pousser de plus en plus loin l'articulation et l'élargissement de ses hypothèses et de ses notions. Voilà pourquoi Freud ne peut précisément que faire le travail spéculatif tel qu'il l'a annoncé, sans jamais pouvoir se rendre compte qu'il refait en sens inverse le chemin de ses propres découvertes. Et si en exécutant ce travail purement formel, qui n'est que le déroulement mécanique de quelques schémas, on peut vraiment penser qu'on a expliqué, c'est grâce au fait qu'on est « fixé » précisément à l'idéal scientifique de la psychologie classique.

L'entreprise de Freud, considérée dans sa phase théorique, représente donc l'antipode de la nôtre. Il s'agissait pour nous de développer la psychologie qui est contenue dans les faits et la méthode psychanalytiques, tandis que, pour Freud, c'est le problème inverse qui se pose : quelle est la psychologie classique dont les faits psychanalytiques peuvent se déduire et, comme elle n'existe pas, il faut l'inventer.

Or, il est évident, à première vue, que l'attitude de Freud est la première qui s'impose et qu'elle s'impose même de la façon la plus naturelle. On découvre à l'aide de la psychanalyse un certain nombre de faits : ils sont considérés immédiatement comme des faits de la vie intérieure. Cette idée est tellement naturelle qu'il y a des textes où Freud considère l'association libre elle-même comme une forme de la réflexion ou de l'introspection. Il est entendu, dans ces conditions, que tout ce que la psychanalyse nous apporte, ce sont des renseignements sur cette réalité intérieure dont la psychologie classique se propose l'étude : tout progrès dans les découvertes psychanalytiques devient alors nécessairement un motif pour pousser plus loin le développement de nos idées sur « l'appareil psychique ».

Étant donné cette « fixation » à l'idéal de la psychologie classique qui est générale à son époque, Freud est nécessairement amené à prendre l'attitude que nous venons de décrire. La seule chose qui aurait pu l'en empêcher aurait été de se détacher précisément de cet idéal. Or, cela lui fut impossible, étant donné que par sa position même il pose à la psychologie classique un problème purement formel que non seulement celle-ci, mais encore n'importe quel ensemble théorique, vrai ou faux, peut facilement résoudre.

En effet, Freud vient à la psychologie en partant de la psychanalyse. Or, à ce moment-là, ses découvertes sont déjà faites et son attitude n'est plus créatrice, mais purement désintéressée : il n'attend pas de la psychologie l'accomplissement d'une oeuvre vraiment féconde et vraiment productive, mais seulement l'insertion dans un réseau de notions et d'hypothèses des découvertes déjà faites. Et ainsi Freud ne peut pas constater la stérilité fondamentale de la psychologie, parce qu'il lui pose un problème dont la solution n'implique pour elle qu'une « dilatation ».

L'attitude de Freud était donc inévitable pour deux raisons. D'abord parce que, vu les idées fondamentales de l'époque, les découvertes psychanalytiques apparaissent immédiatement comme des faits psychologiques au sens classique du mot, et ensuite parce que, abordant la psychologie une fois que l’oeuvre véritablement créatrice est déjà terminée, l'impuissance de la psychologie ne peut pas éclater. En d'autres termes, un psychanalyste pur dont l'occupation essentielle est la pratique même de la méthode psychanalytique devait nécessairement aboutir à cette contradiction que nous avons signalée dans l’oeuvre de Freud.

Il en est autrement pour quelqu'un qui va, non pas de la psychanalyse à la psychologie, mais de la psychologie à la psychanalyse. Car l'accent étant mis sur la psychologie elle-même, on ne l'aborde pas une fois que l’oeuvre de création est terminée, pour se contenter de cette opération trompeuse qui consiste à élaborer après coup des hypothèses afin d'expliquer des faits découverts précisément sans que celles-ci fussent intervenues, mais c'est de la psychologie elle-même qu'on attend la puissance et la fécondité. L'histoire de la psychologie et ses occupations actuelles sont alors là pour montrer que jamais la conception classique du fait et de la méthode n'aurait permis de poser les problèmes de cette manière qui a amené les psychanalystes à des découvertes là précisément où les méthodes classiques avaient échoué. Il est évident, dans ces conditions, que les découvertes de la psychanalyse supposent une conception de la psychologie qui ne peut pas coïncider avec la psychologie classique et qu'elles posent un nouveau problème, celui qui consiste à savoir non pas à l'aide de quelles spéculations complémentaires on peut réduire les faits nouveaux aux schémas anciens, mais quelle est précisément cette psychologie nouvelle qui a rendu les découvertes possibles. Telle est précisément l'attitude que nous avons adoptée dans le présent ouvrage.

Seulement, cette attitude suppose celle de Freud et ne pouvait venir qu'après elle. Car, tout d'abord, ce sont les psychanalystes qui ont fait ces découvertes dont l'analyse aboutit à la psychologie concrète et ils devaient commencer par essayer de donner eux-mêmes une explication. Or, celle-ci ne pouvait pas ne pas aboutir. pour les raisons qu'on vient de voir, à la dualité entre l'inspiration fondamentale et l'appareil théorique.

Mais, d'autre part, cette dualité était elle-même nécessaire pour qu'une entreprise comme la nôtre puisse naître. Devant le spectacle de la richesse des découvertes psychanalytiques et de la pauvreté de la psychologie classique, les spéculations abstraites de la psychanalyse présentent un paradoxe qui appelle impérieusement la critique.


II.

Étant donné la manière dont le problème de l'explication est posé par Freud, l'originalité de la psychanalyse ne peut se révéler, nous l'avons dit tout à l'heure, que par la nécessité d'élargir les notions de la psychologie classique, et d'y introduire des hypothèses nouvelles, mais conformes aux démarches fondamentales de cette dernière.

Les travaux notionnels devant se mouler cependant précisément sur les faits nouveaux apportés par la psychanalyse, il serait étonnant qu'en dépit de leur allure abstraite, ils ne gardent pas quelque chose de cette inspiration concrète qui a fait naître les découvertes. L'inconscient nous est apparu jusqu'ici comme le comble de l'abstraction. Cela est parfaitement vrai : il doit ses origines à ces démarches que nous appelons abstraites; ce sont elles qui l'engendrent et sans elles il ne peut avoir aucun sens. Or, il y a à la base de toute théorie et située plus profondément que les démarches qui lui donnent sa forme technique, une attitude générale par laquelle la théorie en question peut dépasser sa propre signification dogmatique. Tel est précisément le cas de l'hypothèse de l'inconscient : quelle que soit l'incompatibilité de son aspect technique avec la psychologie concrète, son acceptation implique une attitude qui est tout à fait contraire à l'idéal de la psychologie classique.

Ce qui caractérise essentiellement l'inconscient en général et indépendamment même de la théorie freudienne, c'est qu'il se rapporte à des faits psychologiques dont le sujet n'a pas une connaissance directe, ou qui ne lui sont pas donnés dans une intuition immédiate. Par conséquent, l'introduction de l'inconscient signifiera la fin de l'hégémonie de l'introspection, puisque, précisément, les faits inconscients, tout en étant psychologiques, échappent à la conscience et, par là même, à l'introspection quelle qu'elle soit, et on admet ainsi tout un ensemble de faits psychologiques qui ne sont pas donnés « pour soi », et pour la constatation et l'étude desquels il faut recourir à d'autres méthodes.

Ce qu'il y a de remarquable dans cette conséquence de l'introduction de l'inconscient, ce n'est pas précisément le fait qu'on est forcé de renoncer à l'introspection. Les psychologues classiques ne font pas de difficultés à le faire et ils abandonnent souvent l'introspection pour des méthodes « objectives », physiologiques, biologiques ou autres. Mais il faut remarquer qu'il s'agit dans ces cas, et de l'aveu même des psychologues auxquels nous faisons allusion, d'abandonner aussi le domaine du psychique lui-même. Car lorsqu'on abandonne ainsi l'introspection pour une quelconque des méthodes « objectives », c'est toujours en vertu d'une définition ou d'une hypothèse qui permet de donner aux excitations et réactions physiologiques, ou à l'aspect purement moteur des comportements, une place, voire toute la place, en psychologie. Et alors on n'abandonne pas l'introspection pour étudier par des méthodes objectives les faits psychologiques eux-mêmes, mais seulement des faits objectifs qu'on a pu mettre en rapport avec les premiers. Et cela est d'autant plus vrai que chaque fois qu'il s'agit du « psychique » lui-même, on est forcé, bon gré mal gré et sous un prétexte ou sous un autre, de revenir à l'introspection.

L'hypothèse de l'inconscient, au contraire, signifie que l'introspection est devenue insuffisante pour l'exploration du psychique lui-même. Car pour tous ceux qui ont admis l'inconscient psychologique, celui-ci signifie un ensemble de faits qui sont aussi réellement et aussi actuellement psychologiques que les faits conscients, « à cela près », comme dit Freud, « que la conscience leur manque ». Il ne s'agit pas alors de renoncer à l'introspection parce qu'on veut donner à des faits objectifs une signification psychologique, mais parce que c'est le psychique lui-même qui dépasse le « pour soi ».

C'est par là précisément que l'inconscient annonce déjà en un sens la psychologie concrète. Tout d'abord une psychologie qui se sert de la notion d'inconscient devra renoncer à l'affirmation intégrale de la nature privilégiée de la connaissance psychologique. On ne pourra plus affirmer, en effet, qu'elle est unique en son genre parce qu'elle saisit immédiatement son objet, vu que c'est précisément dans ce « saisissement » que réside l'être propre du fait psychologique, car il existe précisément des faits qui tout en étant psychologiques sont en dehors du « pour soi ». Il ne peuvent donc être connus que d'une façon médiate, soit grâce à l'intervention d'un observateur extérieur, soit grâce à des procédés de raisonnement analogues à ceux dont se servent les autres sciences.

Autrement dit, bien que l'inconscient paraisse, en un sens, plus mystérieux que le conscient, en un autre sens il représente cependant le premier pas dans la destruction du mystère psychologique. Car pour certains phénomènes psychiques au moins le sujet de la connaissance n'est pas dans une situation plus privilégiée que lorsqu'il se trouve en face de n'importe quel objet. Par là même les psychologues partisans de la notion d'inconscient perdent nécessairement l'habitude de considérer tous les faits psychologiques comme les données simples d'une perception sui generis, attendu que les faits inconscients doivent être construits, ou du moins reconstruits.

On aboutit ainsi à l'intérieur de la psychologie classique à une dualité qui constitue un ferment dialectique très puissant. Après l'introduction de l'inconscient, on ne peut plus, en effet, définir le fait psychologique par le « pour soi » : la définition classique du fait psychologique est remise en question précisément sur le plan même du psychique. On se trouve alors en face de deux sortes de « psychique » : l'un dont la connaissance est une « perception », mais aussi un autre qui n'est plus qu'une construction, l'un que l'on continue à définir par le « pour soi », l'autre qu'il est impossible de définir de cette manière. Or, il est évident que les faits psychologiques, qu'ils soient conscients ou inconscients, participent à la même essence, et cette essence est située plus profondément que la conscience, puisque les faits conscients peuvent, sans perdre leur essence psychologique, devenir inconscients. En poursuivant les recherches dans cette direction, on se trouve nécessairement amené à définir les faits psychologiques indépendamment du « pour soi », c'est-à-dire indépendamment d'une perception sui generis, et le problème qui se pose alors est le problème même de la psychologie concrète : définir le psychique en tant que psychique, c'est-à-dire en évitant toute confusion avec la physiologie, la biologie ou toute autre science de la nature ou de l'homme en tant que nature, tout en faisant abstraction de l'hypothèse d'après laquelle le psychique nous est donné dans une perception sui generis. En d'autres termes, admettre simultanément un psychique qui est donné et un autre qui est construit est impossible, et l'idée qu'il existe un psychique construit invite à la généralisation, et on est amené alors nécessairement à chercher l'originalité du psychique ailleurs que dans cette originalité pour ainsi dire chimique qui est à la base de la définition classique. Bref, l'attitude fondamentale qui est à la base de l'hypothèse de l'inconscient contient déjà la négation du réalisme psychologique, et le développement conséquent de cette hypothèse aurait conduit à la recherche d'une définition du fait psychologique qui exclut le réalisme.

Seulement, la psychologie classique n'est jamais arrivée ni à la reconnaissance du vrai sens de l'hypothèse de l'inconscient, ni au développement systématique de ses conséquences, et après avoir posé la dualité en question, elle l'a maintenue purement et simplement. Vu, en effet, le caractère foncièrement abstrait de la psychologie classique, le réalisme a pu intervenir pour enrayer le mouvement qui aurait abouti précisément à sa destruction.

Après avoir posé, en effet, l'inconscient à côté du conscient, on a tourné la difficulté en faisant de la conscience une « qualité » pouvant s'ajouter ou ne pas s'ajouter au « psychique », et alors la dualité est résolue en définissant le fait psychologique, conformément au réalisme, tout simplement par le psychologique « pur », mais dont l'originalité reste, bien entendu, « chimique ».

Freud est amené, pour les raisons que nous avons exposées plus haut150, à donner à l'inconscient un rôle et une place beaucoup plus importants que ne l'avaient fait les psychologues classiques. Par conséquent, nous trouverons chez Freud, d'une part, un développement plus rigoureux des implications purement techniques de l'hypothèse, et, d'autre part, une approximation encore plus grande de la psychologie concrète, dans le sens même que nous avons indiqué tout à l'heure.

  • 150. Chap. IV, § VI.

La théorie freudienne amène, au point de vue technique, deux affirmations :

  • 1° La conscience n'est qu'un organe supérieur de perception;
  • 2° L'inconscient est transcendant relativement à la conscience.

Une partie au moins de la première affirmation est impliquée déjà dans la notion d'inconscient elle-même. En effet, le seul fait d'introduire l'inconscient implique l'élargissement de la définition du fait psychologique, et celui-ci sera défini, en vertu du réalisme, comme le psychique en général151 dont l'existence ne requiert pas nécessairement la conscience.

L'acquisition du caractère conscient pour le « psychique » peut alors être facilement assimilée à une perception, précisément parce que l'être même du psychique étant indépendant de la conscience, le schéma de la perception se trouve applicable. Cependant, l'affirmation que la conscience est uniquement un organe de perception implique déjà la psychanalyse. Car dans la psychologie classique l'inconscient ne joue pas un rôle suffisamment important pour que l'on ne puisse pas affirmer qu'à côté des faits pour lesquels la conscience n'est qu'un organe de perception, il en existe d'autres dont elle constitue l'être même. Mais l'attitude de Freud doit être beaucoup plus radicale. La psychanalyse, en effet, a été obligée de situer dans l'inconscient tous les processus importants et vraiment déterminants, de telle sorte que le rêve, par exemple, s'expliquant dans tous ses détails par des activités préconscientes ou inconscientes, il ne reste pour la conscience que précisément la perception pure et simple du psychique.

La seconde affirmation est fondée sur des considérations psychanalytiques. Il résulte, en effet, des analyses de Freud que le psychique n'est admis à la perception de la conscience que sous certaines conditions. Par conséquent, la perception du psychique étant nécessairement relative à ces conditions, l'inconscient en lui-même est un inconnaissable152.

Ces deux affirmations fondamentales de la théorie freudienne de l'inconscient ne font qu'accentuer le progrès de la psychologie abstraite vers la psychologie concrète, et par là même cette attitude que nous avons trouvée à la base de l'hypothèse de l'inconscient se trouve presque entièrement mise en évidence.

Il ne s'agit plus de dire qu'à côté des phénomènes conscients il faut aussi considérer les phénomènes inconscients. Il résulte, au contraire, des analyses de Freud que la conscience ne peut nous apprendre rien de ce qui nous intéresse véritablement, car tout ce qu'il importe de connaître pour l'explication appartient soit au préconscient, soit à l'inconscient. Et loin de pouvoir s'arrêter à la conscience, le psychanalyste doit commencer précisément par le dépasser : si l'on veut comprendre le rêve, il faut abandonner le contenu manifeste et aller vers le contenu latent. On ne peut plus dire, dans ces conditions, que l'introduction de l'inconscient rompt sur un point particulier l'hégémonie de l'introspection. Étant donné le rôle de l'inconscient dans la psychanalyse, l'introspection n'est plus du tout une méthode scientifique au sens propre du mot, car ce qui peut être connu par l'introspection n'est pas encore une connaissance psychologique : le psychanalyste ne s'arrête pas à « l'introspection » du contenu manifeste. Ainsi le psychologue ne se trouve plus en face de deux catégories de faits, les uns connus immédiatement et les autres connus médiatement, car tous les faits qui sont véritablement efficaces se trouvent dans l'inconscient.

  • 151. Cf. les textes que nous avons cités p. 121
  • 152. Cf. pour les textes, plus haut, chap. iIi, § 2, débt, p. 105-106 ; § 3, 115, et en général la dernière section de la

Traumdeutung.

Par là même le psychologue n'aura plus affaire qu'à des connaissances médiates : le mystère de la connaissance psychologique a entièrement disparu et le psychanalyste devra inventer une méthode qui, tout en n'étant ni physiologique ni biologique, qui, en un mot, tout en étant exclusivement psychologique, soit cependant tout autre chose que l'introspection. Cette méthode, c'est la technique psychanalytique qui est précisément « la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient ».

Ainsi donc il y a bien eu révolution « copernicienne» : tout l'intérêt des psychologues s'est déplacé des données de la perception psychologique immédiate vers les données qui. ne peuvent plus du tout être considérées comme telles, mais qui sont construites, et par là même toute l'idéologie de la psychologie classique se trouve remise en question.

Seulement, une fois de plus, ou plutôt une dernière fois, le réalisme intervient pour empêcher sa propre destruction. On continuera à interpréter les données médiales dont les psychologues s'occupent comme se rapportant à une réalité et en choisissant la dernière possibilité qui reste pour sauver le réalisme, on affirme que la réalité en question est transcendante et que nous ne la saisissons que dans ses « phénomènes ». Et effectivement, Freud explique le rêve et les psychonévroses, et en général tout par des activités «nouménales».

Or, une pareille attitude ne peut avoir aucune stabilité. Car l'affirmation qu'une certaine réalité ne nous est connue que dans ses phénomènes met toujours en danger la réalité en question, et on sera, tôt ou tard, forcé de borner la connaissance uniquement aux phénomènes. Seulement, ce « phénoménisme » doit être tout autre que celui des psychologues de la « psychologie sans âme », puisque la réalité à laquelle on remonte n'est pas simplement l'âme substance, mais le psychique en tant que réalité, bref la vie intérieure.

Freud lui-même reste « dogmatique ». A l'aide de la démarche réaliste, précisément, il dépasse les phénomènes. Mais il le fait si ostensiblement, la démarche est articulée avec tant de netteté que son dogmatisme prépare la critique qui lui correspond et annonce précisément une psychologie « critique » qui méritera ce nom, non pas parce qu'elle sera une psychologie sans âme, mais parce qu'elle sera une psychologie sans vie intérieure, et malgré cela sans la moindre trace de physiologie ni même de biologie.

On peut donc montrer que la dualité à l'intérieur de la psychanalyse entre l'abstrait et le concret n'est pas simplement une illusion d'optique, mais qu'elle traduit la nature particulière de l'attitude freudienne. Car non seulement le retour à l'abstrait devait se produire nécessairement dans la psychanalyse, mais encore les théories qui en résultent impliquent telles qu'elles sont, et en dépit de leur forme technique abstraite, l'attitude même qui est à la base de la psychologie concrète. Bref, ce n'est pas chez nous, mais chez Freud lui-même, que l'on peut constater une « illusion d'optique ».

Si la position de Freud est, de cette manière, déterminée avec une précision suffisante, ce qui ne semble pas l'être, c'est précisément la psychologie concrète elle-même. Car tout ce que nous en savons positivement jusqu'ici, c'est la manière dont elle définit le fait psychologique comme étant un segment de ce « drame » que constitue la vie de l'individu particulier et la méthode qu'elle prétend employer pour l'étudier. Mais nous n'avons pas encore vu la manière dont elle réalise ses promesses; en d'autres termes nous n'avons pas encore vu la psychologie concrète à l’oeuvre dans l'analyse du « drame », avec des notions appropriées à son plan et à son inspiration. Et afin que le caractère abstrait des spéculations freudiennes ne puisse être considéré comme la révélation de l'impuissance théorique de la psychologie concrète telle que nous la concevons, il faut montrer qu'au milieu de toutes les notions et hypothèses que Freud fut amené à construire il s'en trouve qui, tout en étant placées sur le même plan que les autres, sont déjà celles de la psychologie concrète.


III.

Pour montrer la psychologie concrète à l’oeuvre, nous devons mettre en évidence le caractère véritable d'un certain nombre de notions nouvelles que Freud fut amené à introduire à la suite de l'analyse des rêves et des névroses, et qui jouent dans les explications techniques un rôle prépondérant. Nous en considérerons essentiellement deux : l'identification et le complexe d’oedipe 153.

L'identification consiste dans le fait que « le moi absorbe, pour ainsi dire, les propriétés de l'objet » 154. Un enfant « ayant eu le malheur de perdre un petit chat déclara tout à coup qu'il était lui-même ce petit chat, se mit à marcher à quatre pattes, ne voulait plus manger à table, etc. » 155.

Il ne faudrait pas confondre l'identification freudienne avec l'imitation de la psychologie classique, « le passage immédiat d'une perception, dans la plupart des cas visuelle, à un mouvement qui reproduit la cause de la perception ». Bien qu'on puisse discuter notre définition pour remplacer les termes « statiques » par des termes « dynamiques », ce qui est net, c'est qu'une pareille définition faisant abstraction du sens même de l'acte en question, est entièrement formelle : on ne s'arrête qu'au mécanisme général de l'acte. Le fait que ce mécanisme soit décrit en termes d'éléments ou en termes d'attitudes ne change rien à son caractère formel. De plus, le sujet est éliminé non seulement parce que dans la plupart des cas on fera de l'imitation un petit drame en troisième personne dont les acteurs sont les éléments, mais encore parce que, étant donné précisément le formalisme, il n'est nullement question de considérer l'imitation comme étant dans sa teneur même quelque chose de la vie de l'individu particulier. Loin de nous orienter vers cette vie, l'imitation nous en éloigne au contraire : elle apparaît comme une fonction générale, comme l'habitude, par exemple, ou la mémoire, et tout ce que la psychologie classique est capable de faire, c'est d'en chercher le mécanisme général, de décrire son développement général, bref de l'étudier en soi.

L'identification est, au contraire, essentiellement un acte qui a un sens : il s'agit précisément, pour le sujet, d'être quelqu'un d'autre ou quelque chose d'autre que lui-même, il s'agit de se conformer à un modèle en en adoptant pour ainsi dire toute la dialectique. « La genèse de l'homosexualité masculine, dit Freud156, est, le plus souvent, la suivante : le jeune homme est resté très longtemps et d'une manière intense fixé à sa mère, au sens du complexe d’oedipe. La puberté une fois atteinte, le moment arrive où le jeune homme doit échanger sa mère contre un autre objet sexuel.

  • 153. Il ne s'agit donc pas de donner la liste de toutes les notions et explications concrètes qui se trouvent chez Freud, mais

des exemples, ou plutôt des modèles pouvant faire voir que des notions et explications concrètes existent effectivement dans la psychanalyse. Voilà pourquoi nous ne parlons ni du « transfert, ni de l' « introjection », ni du « complexe d'infériorité » d'A. Adler, etc.

  • 154. Psychologie collective et analyse du moi, trad. fr., p. 60.
  • 155. Ibid., p. 63
  • 156. op. cit., p. 62.

Il se produit un changement d'orientation subit : au lieu de renoncer à sa mère, il s'identifie avec elle, se transforme en elle et recherche des objets susceptibles de remplacer son propre moi et qu'il puisse aimer et soigner comme il a été aimé et soigné par sa mère. C'est là un processus dont on peut constater la réalité aussi souvent qu'on le voudra et qui est, naturellement, tout à fait indépendant de l'hypothèse qu'on pourrait formuler concernant les raisons et les motifs de cette subite transformation. Ce qui frappe dans cette identification, c'est son ampleur; sous un rapport plus important, au point de vue du caractère notamment, l'individu subit une transformation d'après le modèle de la personne qui lui avait servi jusqu'alors d'objet libidineux. »

Dans ces conditions, loin d'en être éliminé, le sujet est impliqué intégralement dans l'identification qui devient, non seulement une partie effective de sa vie, mais encore la clef de toute une série d'attitudes qui ne se comprennent que par elle. Par là même, l'identification nous ramène toujours à la vie de l'individu particulier, car c'est cette dernière seule qui pourra nous permettre de reconstituer sa signification. L'identification est donc bien une notion concrète : elle est taillée dans le drame humain lui-même; en d'autres termes, elle est un segment de la vie de l'individu particulier.

Le complexe d’oedipe est une notion bien connue et nous pouvons nous contenter d'une simple allusion. Le petit garçon a pour sa mère un attachement affectif de nature érotique, au sens très large d'ailleurs que ce terme a pour les psychanalystes. Ensuite, « le petit s'aperçoit que le père lui barre le chemin vers la mère; son identification avec le père prend de ce fait une teinte hostile et finit par se confondre avec le désir de remplacer le père auprès de la mère » 157.

Certes, le terme même de complexe décèle la psychologie de la Vorstellung, puisque le complexe pour Freud est une représentation chargée d'une grande intensité affective. Mais il n'y a plus là, et il sera cette fois inutile de le démontrer158, qu'une question de style. En fait, le complexe d'OEdipe n'est ni un « processus », et encore moins un « état », mais un schéma dramatique, ou, si l'on aime mieux, un comportement humain.

Nous trouvons donc dans la notion d'identification et dans le complexe d' OEdipe deux notions qui satisfont à la condition essentielle que doivent remplir les notions de la psychologie concrète : elles restent sur le plan du je, et sont taillées dans la matière même du drame humain. Par là même elles ne gardent plus aucune trace du réalisme de la psychologie classique. En effet, ni l'identification ni le complexe d'OEdipe ne représentent des données d'une perception originale et elles ne se rapportent pas à une réalité en quelque sorte chimique.

La réalité à laquelle elles se rapportent n'est, en effet, que la réalité du drame humain, celle de la signification qui fait d'un ensemble de mouvements une scène humaine.

Ni l'identification, ni le complexe d'OEdipe ne sont basés sur la considération d'un ensemble d'états internes ou de mécanismes psycho-physiologiques, ce ne sont même pas des « attitudes mentales », puisqu'ils représentent des démarches intégrales et expriment la forme humaine d'une scène, et rien d'autre. Bref, ces notions n'ont de valeur que sur le plan des actions dramatiques de l'homme, et elles sont incompatibles avec le réalisme de la « sixième essence ».

  • 157. op. cit., p. 58
  • 158. Cf. cependant plus loin, p. 236

L'identification et le complexe d’oedipe ne sont, d'autre part, complexes qu'au point de vue de l'acte qui les constitue. En tant que notions explicatives elles sont, au contraire, primitives.

La psychologie introspective décrirait les états internes qui doublent l'identification; les représentations, les sentiments, ou, si l'on aime mieux, les attitudes mentales et les qualités qu'implique le fait de vivre la forme d'un autre. On aboutirait ainsi aux analyses touchantes de la sympathie.

La psychologie « expérimentale » s'attaquerait au côté positif de l'identification. On étudierait les mécanismes sensori-moteurs et idéo-moteurs pour élaborer des mythes physiologiques. On aboutirait alors à l'imitation.

Mais, de toute façon, l'explication dépasserait l'identification elle-même pour chercher à la reconstituer à l'aide d'éléments qui sont au-dessus ou au-dessous d'elle, c'est-à-dire à l'aide d'éléments soit psychologiques, soit physiologiques. Pour Freud, au contraire, l'identification et le complexe d’oedipe sont des notions élémentaires qui doivent servir précisément à l'analyse et à la reconstitution du drame humain.

En effet, l'identification et le complexe d’oedipe ne sont pas seulement les segments de la vie d'un individu particulier, mais encore des grands schémas dramatiques ayant, pour ainsi dire, leur dialectique propre, pouvant, par conséquent, donner la clef de toute une série d'attitudes.

Il n'est même pas nécessaire de considérer l'analyse des rêves et des psychonévroses : la simple observation de la vie quotidienne montre l'immense importance des attitudes exprimées par ces notions. Il suffit de regarder autour de soi pour voir que toute la vie de l'homme en est traversée et que ce sont elles qui le dirigent le plus souvent dans les actions qui auront sur toute sa destinée une influence déterminante.

Au point de vue technique, l'identification a expliqué tout à l'heure la genèse de l'homosexualité chez l'homme. Elle intervient encore dans la théorie freudienne de l'hystérie159, de l'amour160, dans l'explication qu'il a tentée de l'hypnose161, du caractère 162, etc.

En ce qui concerne le complexe d’oedipe, on sait quel rôle important Freud lui fait jouer dans ses explications.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'identification et le complexe d’oedipe soient précisément des notions explicatives. Car, par là même, Freud satisfait à cette autre exigence de la psychologie concrète, d'après laquelle les notions les plus élémentaires doivent encore être des actes, des actes du « je» et des segments de la vie dramatique163. Car au lieu de les considérer comme le point de départ d'une analyse au sens de la psychologie classique, il en fait précisément des notions élémentaires à l'aide desquelles on reconstituera des comportements aussi complexes que l'amour, par exemple. Or, l'identification et le complexe d' OEdipe sont précisément les actes du « je » et des segments de la vie de l'individu particulier. Et par là même la psychologie concrète peut analyser le drame, tout en ne le transformant pas en drame impersonnel : les « éléments » dont elle se sert sont précisément des schémas en première personne.

Il est vrai que les notions que nous venons de considérer ne sont pas conçues par Freud conformément à leur essence véritable. Elles sont mises sur le même plan que d'autres qui sont d'origine parfaitement abstraite. De plus, l'analyse élémentaire, au sens de la psychologie classique, n'est pas elle-même complètement absente l'expression complexe d'OEdipe, d'une part, et la définition freudienne du terme « complexe », d'autre part, le prouvent suffisamment.

  • 159. Cf. par exemple Traumdeutung, 4e éd. allem., p. 114 sq.
  • 160. Zur Eileitung des Narzismus, et Psychologie collective et analyse du moi.
  • 161. Psychologie collective et analyse du moi, chap. VIII.
  • 162. Das Ich und das Es, chap. III, surtout p. 32 sqq.
  • 163. Cf. plus haut, chap. Ier, §4, p. 52 sqq.

Et bien que Freud fût amené, dans ses derniers ouvrages, comme par exemple Psychologie collective et analyse du moi, et Das Ich und das Es, à fonder ses explications de plus en plus sur ses notions, sans s'arrêter trop sur l'analyse élémentaire, celle-ci est loin d'être absente, et la dualité subsiste toujours.

Seulement, cette dualité est, pour ainsi dire, beaucoup plus évoluée que celle que nous avons constatée, en analysant la théorie de l'inconscient. Là, en effet, l'attitude fondamentale qui décèle déjà l'inspiration de la psychologie concrète est encore entièrement recouverte par la forme technique qui est engendrée exclusivement par l'abstrait. Ici, au contraire, il s'agit de notions qui sont concrètes dans leur forme technique même et sur lesquelles vient se greffer, en dépit du fait que par ailleurs elles sont utilisées de la manière qui leur convient, l'attitude abstraite. Seulement, ces notions n'offrent plus aucune prise à celle-ci, et bien qu'elles soient mêlées indistinctement dans l'exposé même, l'attitude abstraite, d'une part, et l'attitude concrète, d'autre part, se cristallisent, pour ainsi dire, séparément. Car il ne faut pas, en vérité, beaucoup de perspicacité pour s'apercevoir que l'analyse élémentaire appliquée à des notions comme l'identification et le complexe d'OEdipe se détache d'elle-même de ces notions et que ce sont elles et la manière dont elles nous permettent l'analyse du drame qui, seules, retiennent l'attention.

Que ces notions soient définitives ou non, qu'elles aient précisément l'importance que leur attribue Freud, cela n'a, au point de vue de la vitalité même de la psychologie concrète, aucune importance. L'essentiel c'est qu'elles peuvent nous montrer que la psychologie concrète n'est pas seulement capable de formuler des exigences qu'elle ne peut pas remplir et de concevoir une méthode qu'elle est la première à ne pas pouvoir appliquer, mais qu'elle est apte précisément à analyser, et, conformément à ses propres exigences, le drame humain dont elle fait le domaine par excellence de la psychologie.

Ces notions et la manière dont Freud s'en sert dans ses explications nous montrent qu'une psychologie qui ne s'occupe que du drame humain, qui ne fait intervenir, dans ses explications, que des notions qui, alors même qu'elles sont « élémentaires », représentent déjà des actes humains, que, en un mot, une psychologie qui ne quitte jamais ni dans la recherche des faits, ni dans leur élaboration théorique, ce plan, est parfaitement viable, puisque précisément elle est déjà en vie. La question de principe étant ainsi résolue, tout le reste n'est plus que question technique.


  • CONCLUSIONS


Les vertus de la psychologie concrète et les problèmes qu'elle pose

1. — Nous avons étudié dans la Traumdeutung la psychanalyse pour tirer de cette étude un enseignement pour la psychologie. Nous avons trouvé dans le freudisme une inspiration nouvelle, contraire à celle de la psychologie classique, et nous avons montré alors que la vraie opposition entre la psychanalyse et la psychologie officielle est celle de deux formes irréductibles de la psychologie la psychologie abstraite et la psychologie concrète. C'est en approfondissant la manière dont Freud pose les problèmes et conçoit sa méthode que nous sommes arrivés à dégager les principales caractéristiques de la psychologie concrète, et une fois en possession de ses exigences, elles nous ont permis de découvrir les démarches fondamentales de la psychologie classique, comme le réalisme, le formalisme et l'abstraction.

2. — Les précisions que nous avons pu obtenir, à l'aide de la psychanalyse, sur les exigences de la psychologie concrète, se sont révélées comme un instrument de critique efficace dans l'examen de la psychologie abstraite. Il se trouve cependant que cette psychologie concrète, issue de la psychanalyse, doit commencer par se retourner contre cette dernière et servir de principe à une critique interne : nous avons dû, en effet, constater chez Freud, surtout au moment de l'élaboration théorique des faits, un franc retour à l'abstraction. Ce retour est très net et nous en avons établi l'existence, non seulement par nos remarques faites sur les notions que Freud introduit dans la Traumdeutung, mais surtout en montrant que les démarches classiques seules permettent de donner un sens à l'hypothèse de l'inconscient. Nous avons retrouvé ainsi à l'intérieur même de la psychanalyse l'opposition entre la psychologie concrète et la psychologie abstraite.

3. — Afin que la constatation de cette dualité ne se retourne pas contre notre entreprise, nous avons montré, non seulement que les « erreurs freudiennes » représentent une étape nécessaire dans le développement de la psychologie concrète, mais encore que la psychologie concrète telle qu'elle résulte de la psychanalyse peut faire beaucoup plus que concevoir un idéal scientifique et formuler des exigences, attendu qu'elle est déjà actuellement vivante, parce qu'il existe dans la psychanalyse même un certain nombre de notions et d'explications qui, étant intégralement conformes aux exigences de la psychologie concrète, prouvent par là même sa vitalité.

4. — Nous avons exprimé, chemin faisant, cette opinion d'après laquelle la psychologie concrète telle que nous la concevons est précisément celle qui est appelée à réaliser le rêve déjà ancien d'une psychologie positive, car elle seule a accompli cette réforme radicale de l'entendement qu'implique l'attitude vraiment scientifique et dont les psychologues classiques ont voulu faire l'économie en lui substituant une imitation purement extérieure des méthodes scientifiques.

Cette « réforme de l'entendement » dont nous parlons consiste essentiellement dans le fait qu'en formulant les exigences de la psychologie scientifique, il faut aller jusqu'au bout, sans réserves et sans pitié. Car il ne suffit pas de formuler des exigences. Des exigences auxquelles aucune réalité ne correspond ne représentent rien, et ce n'est que plus tard, une fois qu'elles seront réalisées, que ceux qui les avaient formulées acquerront le mérite d'avoir rêvé la vérité.

Les psychologues classiques confondent précisément à chaque instant les exigences et leur réalisation. Or, en fait, leur psychologie n'a jamais pu remplir les exigences d'une psychologie positive telles qu'elles ont été formulées lors de la naissance de la psychologie moderne. Voilà pourquoi la psychologie positive n'existe dans la psychologie officielle d'aujourd'hui que comme un rêve.

5. — Il suffirait, pour démontrer ce point, de faire allusion à ceux de nos développements précédents à l'aide desquels nous avons établi que les démarches de la psychologie classique ne peuvent avoir aucun sens psychologique. Car, en effet, comment pourrait-on qualifier de science psychologique un ensemble théorique auquel aucune réalité psychologique ne correspond ? Cette démonstration sera excellente quand on se sera rendu compte de la vérité de la psychologie concrète. Mais, pour le moment, comme on en est bien loin, on peut lui reprocher d'être purement formelle : puisque nous entendons par psychologie le contraire de la psychologie classique, il est naturel, en effet, que les démarches de cette dernière ne puissent avoir aucun sens « psychologique ». Voilà pourquoi il faut montrer, ici, autre chose : il faut montrer précisément que la psychologie concrète est la première psychologie positive, parce que c'est elle qui est arrivée à résoudre le problème posé, mais en dépit du nombre et de la divergence des tentatives, jamais résolu par la psychologie classique : satisfaire aux conditions d'existence d'une psychologie positive.

6. — Ces conditions d'existence sont au nombre de trois :1

  • 1° La psychologie doit être une science a posteriori, c'est-à-dire l'étude adéquate d'un groupe

de faits;

  • 2° Elle doit être originale, c'est-à-dire étudier des faits irréductibles aux objets des autres

sciences;

  • 3° Elle doit être objective, elle doit, en d'autres termes, définir le fait et la méthode psychologiques de telle sorte qu'ils soient en droit universellement accessibles et vérifiables.

Or, il suffit de jeter un coup d’oeil sur l'histoire de la psychologie dans les cinquante dernières années et se rappeler les critiques à l'aide desquelles les tendances antagonistes se sont détruites, pour voir immédiatement qu'il n'a jamais été énoncé jusqu'ici un programme psychologique pouvant satisfaire à ces trois conditions à la fois. Loin de là, on a généralement cherché à résoudre le problème en sacrifiant soit la condition 2, soit la condition 3. La démonstration précise de ce point ne serait qu'un jeu d'érudition. On sait, en effet, que les psychologues introspectionnistes ont sacrifié la condition 3, et les objectivistes la condition 2, c'est-à-dire que dans la mesure où les uns ont réussi à sauvegarder le caractère purement psychologique de l'objet de la psychologie, ils lui ont enlevé toute réalité scientifique et que les autres n'ont réussi à mettre à la base de la psychologie des faits réels qu'en sacrifiant précisément le propre de la psychologie.

On aboutit ainsi à des psychologies qui, ne possédant, pour ainsi dire, que la moitié de leur essence, sont incapables de satisfaire à la première condition : elles ne peuvent pas être a posteriori, car elles sont obligées précisément de remplacer, comme les partisans de la psychologie physiologique, par des mythes cette science qu'ils rêvent, mais qu'ils ne peuvent pas réaliser. Par là même les psychologies en question doivent se révéler, tour à tour, insuffisantes, mais comme l'impossibilité de satisfaire à la fois aux deux conditions en question persiste toujours, on essaie de résoudre le problème en inventant, soit des introspections, soit des objectivités inédites. Voilà pourquoi la psychologie montre cette oscillation désespérante entre l'introspection et l'objectivité qui caractérise son histoire depuis cinquante ans.

7. — Si nous cherchons maintenant l'explication de cette impuissance fondamentale, nous retrouvons l'influence du réalisme psychologique. Pour la psychologie introspectionniste classique, issue directement du réalisme, le fait psychologique est une donnée simple, se rapportant à une réalité perceptible et que l'on appelle précisément psychique. Le propre des faits psychologiques est alors donné précisément par la participation à cette réalité qui constitue un monde ou une vie dans le même sens que la nature, mais qui jouit de propriétés opposées. Les psychologues objectivistes, s'ils ont protesté contre le réalisme psychologique lui-même, n'ont cherché à se libérer que de la forme technique du réalisme, mais non pas de l'attitude fondamentale qui l'engendre ils ont cherché, eux aussi, à définir le fait psychologique comme une donnée simple se rapportant à une réalité perceptible, et allant jusqu'à accepter l'alternative classique de l'esprit et de la matière, ils se sont trouvés devant l'exigence de chercher le fait psychologique dans les données de la perception externe.

8. — Il faut, d'ailleurs, ajouter que les psychologues qui avaient préconisé les premiers la psychologie objective n'ont même pas réussi à éliminer la forme technique du réalisme. Ils ont cru, en effet, qu'il suffirait d'établir une relation de correspondance quelconque entre les faits psychologiques, d'une part, et les faits extérieurs, d'autre part, pour que le problème de l'objectivité soit résolu. Ils ne se sont pas aperçus qu'une tentative de ce genre ne pouvait être qu'une vaste ignoratio elenchi, et une pétition de principe. Ignoratio elenchi parce qu'il ne s'agit pas de savoir quelle est la face objective des faits de la psychologie classique, mais quel est le résultat que l'étude objective du psychique lui-même peut donner ; et pétition de principe parce qu'avant de chercher à étudier la face objective des faits psychologiques au sens classique du mot, il s'agit de savoir si précisément l'étude objective des faits psychologiques n'aboutira pas à un tout autre résultat. En cherchant à étudier « du dehors » les faits psychologiques, les psychologues en question ont accepté telles quelles les données de la psychologie classique, alors que la psychologie nouvelle devait précisément les remettre en question.

En fait, il n'y a eu qu'une seule tentative sincère de psychologie objective : le behaviorisme, tel qu'il résulte des idées fondamentales de Watson. Il a fallu cinquante ans et les échecs successifs de Wundt, Bechtherev et d'autres, la révélation du caractère mythologique de la psychologie physiologique dès qu'elle dépasse la physiologie des sensations, pour que de l'étude du comportement animal jaillisse enfin une conception positive au sens rigoureux du terme.

Le grand mérite de Watson, et nous l'avons dit dès le début, c'est d'avoir enfin compris que l'idéal de la psychologie, science de la nature, impliquait un renoncement, absolu et sans conditions, à la vie intérieure. Jusque-là, les psychologies objectives ne l'étaient que dans les préfaces et elles avaient l'habitude de réintroduire dans le texte, avec plus ou moins de naïveté, les notions introspectives. Watson a compris que l'attitude sincèrement scientifique exigeait que l'on fît table rase de tout ce qui est introspection et spiritualité, et il a réussi ce qui avait échappé aux plus grands champions de la psychologie objective : penser jusqu'au bout l'exigence de l'objectivité en psychologie. Par là même le behaviorisme apporte une révélation de valeur définitive, à savoir que ses prédécesseurs en psychologie objective, les Wundt, les Bechtherev et les autres sont comparables à des péripatéticiens qui voudraient peser le diaphane et étudier par la stroboscopie le passage de la puissance à l'acte.

Mais bien qu'elle arrive à présenter une conception de la psychologie enfin conforme à l'idéal de l'objectivité, la tentative de Watson est frappée de la même insuffisance que les précédentes : elle sauve l'objectivité, mais perd la psychologie. La preuve, c'est qu'à peine Watson a-t-il commencé à tirer les conséquences de sa découverte que, tout de suite, les psychologues américains se sont mis à la recherche d'un « behaviorisme non physiologique ».

En effet, seul le comportement et son mécanisme observé du dehors peuvent intéresser un béhavioriste au sens propre du mot. Mais alors, la psychologie est tellement objective qu'elle se noie, pour ainsi dire, dans l'objectivité, et tout ce que le behaviorisme pourrait nous enseigner serait de l'ordre de la mécanique animale. Il y a là une solution désespérée; le behaviorisme supprime l'énigme de l'homme et ne peut mettre, lui aussi, précisément parce qu'il a éliminé le propre du fait psychologique, que des promesses à la place. D'où, d'une part, l'impuissance du behaviorisme en tant que psychologie et le problème du behaviorisme non physiologique.

9. — Ici encore l'impuissance est due au fait que, dans la position même du problème, c'est l'attitude motrice du réalisme classique qui a agi. Comprenant cette fois-ci avec précision que la vie intérieure était incompatible avec l'objectivité, Watson s'est tourné simplement vers la perception externe. Certes, comme nous allons le voir tout à l'heure, sa donnée objective est moins simpliste que celle de ses prédécesseurs, mais il reste qu'il a accepté, lui aussi, l'alternative « dedans ou dehors », toute la différence résidant dans le fait que le « dehors » se trouve être, cette fois, plus biologique que physiologique.

10. — Ce qui fait donc que la psychologie ne peut pas se constituer en science positive, c'est que, ne pouvant satisfaire que partiellement à ses conditions d'existence, elle est enfermée dans l'antithèse de l'objectivité et de la subjectivité. Pour en sortir, il faudrait autre chose que cet éclectisme vulgaire qui caractérise aujourd'hui le psychologue moyen; il faudrait une synthèse au sens propre du terme. Et si la psychologie classique est incapable de réaliser cette synthèse, c'est parce qu'elle croit que le fait psychologique doit être une donnée perceptive. On ne peut alors que choisir entre l'alternative classique de la perception interne ou de la perception externe, ou bien recourir aux deux à la fois, ce qui implique manifestement l'ignorance du sujet.

Pour surmonter l'antithèse classique, il aurait fallu renoncer à voir le fait psychologique dans une perception quelconque et consentir à mettre à la base de la science psychologique un acte de connaissance d'une structure plus élevée que la simple perception. C'était le seul moyen de satisfaire à la fois aux conditions de l'originalité et de l'objectivité, c'est-à-dire de trouver un domaine original et objectif, sans que cette originalité soit celle d'une « matière » nouvelle et sans que cette objectivité soit celle de la matière physique, bref à échapper à l'alternative du « dedans » et du « dehors ».

11. — La psychologie concrète, ayant abandonné le réalisme avec l'attitude fondamentale qu'il implique, a trouvé dans le drame humain un groupe de faits qui satisfont aux conditions que nous venons d'énoncer; elle se présente par là même comme une vraie synthèse de la psychologie subjective et de la psychologie objective.

En choisissant pour champ d'étude le drame, ce n'est plus une perception quelconque qui est l'acte constitutif de la science psychologique. Ce n'est pas la perception externe, parce que ses données ne sont pas encore des faits psychologiques, et ce n'est pas la perception interne, parce que ses données ne sont plus des faits psychologiques.

En effet, un geste que je fais est un fait psychologique, parce qu'il est un segment du drame que représente ma vie. La manière dont il s'insère dans ce drame est donnée au psychologue par le récit que je peux faire au sujet de ce geste. Mais c'est le geste éclairé par le récit qui est le fait psychologique et non le geste à part, ni le contenu réalisé du récit. Le geste a, certes, un mécanisme physiologique, mais ce mécanisme n'a encore rien d'humain; il ne peut donc intéresser le psychologue, il n'est pas encore psychologique. D'autre part, le contenu du récit que je peux faire au sujet de mon geste implique, vu à travers la psychologie classique, des descriptions statiques ou dynamiques, mais ces descriptions ne m'intéressent pas non plus. Elles impliquent, en effet, l'abandon du sens au profit du formalisme et des autres démarches que nous avons décrites, et si la considération du mécanisme purement physiologique de mon geste est en deçà du point de vue psychologique, les descriptions introspectives sont au-delà : le point de vue du psychologue est celui qui coïncide avec le drame.

12. — D'une façon générale, la perception externe ne peut nous donner que la charpente purement matérielle du drame, et encore faut-il, pour qu'il en soit ainsi, que la donnée extérieure soit définie à la manière de Watson, c'est-à-dire par le comportement. Or, le fait psychologique n'est pas le comportement simple, mais précisément le comportement humain, c'est-à-dire le comportement en tant qu'il se rapporte, d'une part, aux événements au milieu desquels se déroule la vie humaine, et, d'autre part, à l'individu, en tant qu'il est le sujet de cette vie. Bref, le fait psychologique c'est le comportement qui a un sens humain. Seulement, pour constituer ce sens, on a besoin de données qui nous sont fournies par le sujet et qui nous parviennent par l'intermédiaire du récit : le comportement simplement moteur ne devient donc fait psychologique qu'après avoir été éclairé par le récit.

De telle sorte que la constatation du comportement humain résulte, pour le psychologue, non pas d'une simple perception, mais de la perception compliquée d'une compréhension, par conséquent le fait psychologique n'est pas une donnée simple : en tant qu'objet de connaissance, il est essentiellement construit.

13. — On ne peut pas dire, d'autre part, que le « sens du drame » ne nous soit donné que par l'expérience interne que le sujet a de ses comportements, et que, par conséquent, si nous pouvons dépasser la simple perception extérieure du comportement moteur pour atteindre le comportement humain, c'est parce que, pour ainsi dire, de l'autre côté, la face interne du comportement nous est révélée. Il est visible qu'on fait là allusion au récit que peut nous donner l'individu au sujet de son comportement. Or, le récit en question est essentiellement un récit significatif, et la psychologie ne s'en occupe que précisément dans la mesure où il éclaire le drame. Pour voir dans le récit autre chose que des matériaux destinés à éclairer le drame. il faudrait accomplir l'abstraction, réaliser le sens et étudier au point de vue formel le sens ainsi réalisé. Or, ce qui caractérise la psychologie concrète, c'est qu'elle n'accomplit pas ces démarches : elle ne quitte pas le plan du drame et considère le récit comme un simple contexte qui ne nous fait pas pénétrer dans la vie intérieure, mais qui nous fait comprendre un drame qui se passe devant nous. Bref, le fait psychologique ne peut pas résulter non plus de la perception interne, puisque celle-ci implique déjà l'abandon du point de vue proprement psychologique, et c'est le moins qu'on en puisse dire, vu qu'au terme de l'analyse elle se révèle comme une pure illusion.

14. — Le fait psychologique n'étant pas une donnée perceptive, mais le résultat d'une construction, il est facile de montrer qu'il est original et proprement psychologique sans être intérieur, et qu'il est objectif sans être de la matière ou du mouvement.

Le drame est original. En effet, il n'a rien à faire avec la matière ou le mouvement purs et simples. L'étendue, le mouvement ou même l'énergie, avec tous leurs états et tous leurs processus ne suffisent pas pour constituer le drame. Car le drame implique l'homme pris dans sa totalité et considéré comme le centre d'un certain nombre d'événements qui, précisément parce qu'ils se rapportent à une première personne, ont un sens.

C'est le sens rapporté à une première personne qui distingue radicalement le fait psychologique de tous les faits de la nature. Bref, l'originalité du fait psychologique est donnée par l'existence même d'un plan proprement humain et de la vie dramatique de l'individu qui s'y déroule.

Seulement, le drame n'est nullement « intérieur ». Le drame, en effet, dans la mesure où il requiert un lieu, se déroule dans l'espace comme le mouvement ordinaire, comme, en général, tous les phénomènes de la nature. Car l'endroit où je suis actuellement n'est pas simplement le lieu de ma vie physiologique et de ma vie biologique, c'est aussi le lieu de ma vie dramatique, et, de plus, les actions, les crimes, les folies, ont lieu dans l'espace, tout comme la respiration et les sécrétions internes.

Il est vrai, d'autre part, que l'espace ne peut contenir que la charpente du drame : l'élément proprement dramatique n'est plus spatial. Seulement, il n'est pas davantage intérieur, puisqu'il n'est rien d'autre que la signification. Or, celle-ci n'a et ne peut avoir lieu nulle part : elle n'est ni intérieure, ni extérieure, elle est au-delà ou plutôt en dehors de ces possibilités, sans que cela compromette le moins du monde sa réalité.

15. — Si le drame n'est ni extérieur, ni intérieur au sens spatial du terme, il est cependant « extérieur » au sens logique. Car c'est du dehors que le psychologue aborde le drame et qu'il essaie d'en comprendre le sens et le mécanisme; le drame se dresse devant lui comme n'importe quelle réalité; il doit l'explorer comme on explore la nature. Par là même, le fait psychologique est objectif, bien que cette objectivité ne soit pas celle de la perception extérieure. En effet, si le fait psychologique est objectif, ce n'est pas parce qu'il est étendu ou parce qu'il est mesurable, mais parce que sur le plan du réalisme empirique de la science il est extérieur à l'acte de connaissance qui l'aborde; il lui est même, à ce point de vue, transcendant; il a sa dialectique propre et ne peut être connu que d'une façon médiate à l'aide des données du récit. En d'autres termes, le fait psychologique est objectif, non pas parce qu'il se confond avec l'objet des sciences de la nature et est ce qu'ils sont, mais parce qu'il se comporte de la même manière devant la connaissance.

Par là même les données de la psychologie concrète, sans être expérimentales au sens vulgaire du mot, sont, en droit, universellement accessibles et vérifiables. N'importe qui peut, en effet, entreprendre, à l'aide de la méthode du récit, la description et l'analyse du drame.

16. — C'est donc avec raison que nous avons affirmé que la psychologie concrète représente la véritable synthèse entre la psychologie objective et la psychologie subjective. Elle donne raison à l'une de n'avoir pas voulu d'une psychologie qui ne fût pas objective et à l'autre d'avoir voulu conserver le caractère propre de la psychologie, mais elle condamne les deux à la fois pour avoir tout sacrifié à ce qui ne représente que l'une des conditions d'existence de la psychologie positive. Elle réalise en même temps ce qu'aucune d'elles n'a pu faire : une psychologie objective, en même temps que proprement psychologique.

La réalité du fait psychologique tel qu'il est défini par la psychologie concrète est dégagée de tout halo métaphysique. Son affirmation n'implique pas l'existence d'une essence nouvelle au sens réaliste du terme, mais simplement celle d'un groupe de faits qui ne nous ramènent plus aucunement à l'antithèse classique de l'esprit et de la matière : la psychologie ne connaît ni l'un, ni l'autre, elle ne connaît que le drame. Les faits psychologiques nous mettent donc bien en présence d'un monde nouveau, mais c'est un monde de connaissances et non pas un monde d'entités et de processus sui generis; la psychologie ne nous ouvre pas l'accès d'une réalité qui puisse être opposée ou juxtaposée à la nature. Pour tout dire, la psychologie concrète ne connaît pas la matière psychique et, ce qui est infiniment plus important, elle ne se contente pas de la négation purement formelle de la thèse, mais élimine toutes les démarches qui l'engendrent ou qui en dérivent. Par là même, la psychologie cesse d'être la science de la vie intérieure.

17. — Le fait que la psychologie concrète est une synthèse entre la psychologie objective et la psychologie subjective est une constatation importante lorsqu'il s'agit de montrer avec précision son orientation parmi les tendances de la psychologie contemporaine. Mais par là même, ce n'est, pour ainsi dire, qu'une vertu classique. La constatation de beaucoup la plus importante, parce qu'elle n'intéresse pas seulement les conditions de sa naissance, mais la manière dont, une fois née, elle doit s'orienter, c'est que la psychologie concrète est une psychologie sans vie intérieure. C'est là la vertu vraiment fondamentale de la psychologie concrète; car celle-ci est essentiellement une psychologie renonçant à toutes les démarches à l'aide desquelles le drame humain peut être transformé en « vie intérieure». C'est à ce fait qu'elle doit sa fécondité actuelle et tout son avenir dépend de la conséquence et de la vigueur avec laquelle elle pourra demeurer dans cette voie. Car il n'est pas difficile de distinguer le comportement humain du comportement simplement physiologique ou biologique. Ce qui est infiniment difficile et ce qui le sera jusqu'à la disparition de cette génération élevée dans l'idéologie de la psychologie abstraite, c'est de ne pas confondre le drame avec la vie intérieure, ou plutôt de ne pas répondre à toutes les questions que le drame nous pose et qui nous amènent nécessairement à la vie intérieure.

18. — Pour connaître le sens du drame, il faut avoir recours au récit du sujet. Le contenu du récit, vu à travers la psychologie classique, implique les notions célèbres d'images, de perception, de mémoire, de volonté, d'émotion, etc., dont la recherche est, même pour un psychologue qui conçoit la nécessité de la psychologie concrète, une dangereuse tentation. Je ferme les yeux et je vois la place de la Concorde avec l'Obélisque au milieu. La tentation de décrire cette vision et d'en faire un objet de recherche est irrésistible. Et c'est la même tentation qui apparaît au sujet de toutes les « implications » du récit. Or, c'est à ce moment qu'il faudra faire attention, car il s'agit de se retenir précisément sur la pente de ces implications.

En effet, quelles que soient les questions qui se posent au sujet du récit, le psychologue doit commencer par ne s'intéresser qu'à son contenu, c'est-à-dire à sa signification. La signification des comportements humains ne peut être connue que parce que l'homme s'exprime par la parole, ou si l'on veut parce qu'il pense. Mais ce qui intéresse le psychologue, ce n'est plus la pensée en elle-même, ce n'est pas elle qu'il doit chercher à saisir à travers ses incarnations : il ne doit pas, pour effectuer cette recherche, faire abstraction de la signification, car c'est précisément celle-ci qui importe à la psychologie.

19. — D'une façon générale donc, les formes de la pensée, les états de conscience, bref, le monde où se meut la psychologie introspective, constituent un domaine qui est situé au-delà du drame. Il faut donc que le psychologue s'en méfie. Car le domaine en question, précisément parce qu'il est au-delà du drame, constitue, par rapport à la psychologie concrète, une métapsychologie où le psychologue, au sens positif du mot, ne doit pas se laisser entraîner.

Voici un geste que je fais. Je comprends facilement que son mécanisme physiologique n'a rien à faire avec la psychologie. Mais, tout en accomplissant ce geste, j'ai des pensées qui constituent comme la doublure spirituelle de ce geste, et la tentation est grande de s'enfoncer dans l'étude « désintéressée » de la « doublure ». C'est alors qu'il faudra comprendre que je suis psychologue et non pas métapsychologue. Les pensées en elles-mêmes ne peuvent donc pas m'intéresser. Par contre, je peux faire, au sujet de ce geste, un récit qui me livre le sens du geste, sa teneur humaine et individuelle : voilà ce qui intéresse le psychologue.

Le premier devoir du psychologue concret, c'est donc l'acquisition de la retenue à l'égard de la métapsychologie. Or, le point de vue de la psychologie introspective est si profondément ancré en nous que nous doutons même de la légitimité de l'effort nécessaire pour le dépasser et pour y résister. Il faut alors savoir deux choses. D'abord que les sciences qui sont réputées positives aujourd'hui n'ont pu le devenir qu'en sacrifiant un certain nombre de grandes évidences. C'est ainsi que la physique moderne avait à surmonter les évidences de la vision aristotélicienne du monde, et c'est grâce à un entraînement qui a duré des siècles que le physicien a pu s'habituer à la vision quantitative de la nature. Il en est de même en psychologie. La victoire sur la métapsychologie de l'âme-substance n'était rien, ou, si l'on aime mieux, ce n'était qu'un commencement. Ce qu'il faut, c'est la victoire sur la métapsychologie de la vie intérieure.

Et il faut, deuxièmement, savoir qu'en sacrifiant les évidences en question, on ne sacrifie que des faux problèmes. Car une partie des évidences à sacrifier se révèle, et nous avons essayé de le montrer au cours du présent ouvrage, comme nous continuerons à le montrer dans ceux qui vont suivre, comme l'effet d'une « illusion transcendantale ». Certes, il en existe aussi qui pourront être reprises, car elles semblent liées à des faits réels. C'est ainsi, par exemple, que le « récit » implique la « mémoire » et il nous semble impossible de ne pas étudier celle-ci. Mais il faut savoir que ce n'est pas la mémoire qui intéresse le psychologue concret, mais le souvenir en tant qu'il éclaire le drame, et celui-ci étant l'objet premier de la psychologie, la mémoire elle-même n'apparaît plus que comme une supposition lointaine.

Quoi qu'il en soit, il faut d'abord adopter résolument l'attitude de la psychologie concrète avec toutes ses conséquences et aborder seulement ensuite certaines parties de la psychologie abstraite actuelle dont le sacrifice apparaît aujourd'hui comme arbitraire. Ce n'est qu'alors qu'on pourra voir si les problèmes en question peuvent ou non avoir une signification concrète. Bref, pour la génération devant laquelle s'accomplit un progrès scientifique, la victoire sur les évidences classiques semble impossible, et ceux qui en préconisent la nécessité sont destinés eux-mêmes à y retomber de temps en temps. C'est que la transformation des évidences s'opère peu à peu, mais elle s'opère sûrement et, pour la génération suivante, le problème se pose à peine, et tout lui apparaît dans une lumière nouvelle.

20. — Ce que la recherche présente nous apprend sur la psychologie concrète ne concerne encore que sa nécessité et sa vitalité, mais l'idée que nous nous en sommes faite jusqu'ici doit être approfondie. Cet approfondissement ne doit être ni a priori, ni laissé au hasard. Il doit se faire, d'une part, en examinant, à l'aide de ce fil conducteur que constitue notre conception présente de la psychologie concrète, celles des tendances de la psychologie contemporaine qui dénotent déjà une orientation concrète; et, d'autre part, en adoptant le plan qui nous est donné par les problèmes qui découlent de la psychologie concrète telle que nous l'avons posée ici.

21. — La psychologie concrète nous oriente tout d'abord vers le behaviorisme. Nous nous sommes servis couramment dans cet ouvrage du terme « comportement » et nous l'avons trouvé tout à fait à notre goût. De plus, on a vu, dès notre introduction, que nous attribuons à la tentative de Watson une importance capitale. La raison en est que le behaviorisme doit, lui aussi, son existence à une inspiration concrète.

Oublions, en effet, le côté sensationnel et l'aspect scandaleux du behaviorisme, c'est-à-dire la négation radicale et véritablement sans pitié de la conscience, de l'introspection et de toutes les notions introspectives, pour nous arrêter à cette proposition fondamentale : « Le fait psychologique, c'est le comportement. » Si nous faisons ensuite abstraction de l'interprétation de Watson qui s'enferme entièrement dans la conception purement physiologique du couple « stimulus response », nous trouvons que le comportement est bien un segment de la vie de l'individu particulier.

Affirmer, en effet, que le fait psychologique c'est le comportement, c'est renoncer à reconstituer l'homme par la combinaison d'un ensemble de concepts d'origine plus ou moins suspecte, comme sensation, mémoire, volonté, caractère, etc., c'est affirmer la nécessité de partir de ce qui est véritablement réel, puisque le comportement n'est rien d'autre qu'une coupure dans le déroulement continu de la vie de l'homme. Bref, Watson veut partir lui aussi du tout et reconstituer le concret avec le concret, et non pas à l'aide de l'abstrait.

Ce n'est pas là une interprétation arbitraire du watsonisme. Watson lui-même se rend parfaitement compte du caractère concret de la notion de behavior. On sait combien il insiste sur la nécessité de considérer l'organisme as a whole et de renoncer aux coupures traditionnelles de la psychologie et de la physiologie. Or, considérer l'homme as a whole, l'étudier dans ses évolutions concrètes, c'est-à-dire dans ses comportements, appliquer ce point de vue sans défaillance, implique, quelle que soit l'interprétation finale du terme behavior, une réforme complète de l'objet et des notions de la psychologie classique.

22. — C'est ainsi que se justifie le rapprochement inattendu que nous faisons entre le behaviorisme et la psychanalyse. Ils correspondent tous les deux à une révolte contre l'abstraction qui est le caractère fondamental de la psychologie classique : ce sont deux tentatives pour introduire l'analyse concrète dans une discipline qui n'a connu jusque-là que les rêveries abstraites. Au-delà de la biologie, d'une part, et au-delà de la psychiatrie, d'autre part, la psychanalyse et le behaviorisme se rejoignent donc dans l'aversion pour l'abstrait et dans l'effort de repartir de ce qui, sur le plan particulier à chacun, leur apparaît comme la vie concrète de l'homme.

Certes, le comportement humain dépasse de beaucoup la notion watsonienne de behavior. Non seulement parce que celui-ci n'est pas encore le drame, et n'en peut être que la charpente, mais encore parce que la manière dont le drame est « charpenté » comporte tous les degrés, allant d'une mise en scène entièrement « réaliste » jusqu'à une relation tellement éloignée qu'elle n'a plus aucun intérêt.

Quoi qu'il en soit, il y a là un problème important qui se pose approfondir la notion de comportement humain en en fixant avec précision le contenu et les limites. Or, ceci ne pourra se faire qu'en étudiant, au point de vue de la psychologie concrète, le behaviorisme et ses différentes formes. Cette étude nous montrera, d'autre part, dans quelle mesure ce qui ne se rapporte pas immédiatement au drame peut cependant être étudié au point de vue de la psychologie concrète. Car il se trouve certainement dans la psychologie contemporaine, même officielle, des résultats qui dépassent le réalisme et l'abstraction — ne serait-ce que dans la psychologie appliquée. Mais pour les reconnaître d'une façon précise, il faudrait reprendre tout le contenu de la psychologie actuelle et l'examiner à un point de vue nouveau. C'est précisément pour cette recherche que l'examen de ce qu'il y a de vivant et de mort dans le behaviorisme sera d'une importance capitale.

C'est elle qui nous montrera s'il y a lieu, et en quel sens, de constituer une psychologie générale, en même temps que les cadres et les notions que l'orientation concrète de cette dernière suppose.

23. — De même que nos analyses nous ont amené à nous servir de la notion de comportement, de même la notion de signification et même celle de forme ont joué, dans nos démonstrations, un rôle fondamental. C'est le drame, en effet, que nous avons donné pour objet à la psychologie concrète. Or, le drame comporte essentiellement les notions de signification et même celle de forme. Par là même notre recherche s'oriente, d'une part, vers la tentative de Spranger et, d'autre part, vers la Gestalttheorie en général. Là encore, nous nous trouvons en face d'une tendance dont l'inspiration est nettement concrète, ne serait-ce que par l'introduction du point de vue du sens et par l'abandon de l'analyse élémentaire.

Seulement, la signification et la forme, telles qu'elles interviennent dans la psychologie concrète, n'ont pas du tout le même sens que chez Spranger et chez les partisans de la Gestalttheorie, et, d'autre part, il faut aller plus loin que l'abandon pur et simple de l'analyse élémentaire, car il faut que cet abandon soit en même temps le renoncement à la métapsychologie.

Bref, nous n'avons approfondi ici ni l'idée de signification, ni celle de drame, nous n'avons même pas déterminé avec précision leurs rapports. Or, ce sont là les notions fondamentales de la psychologie concrète. Pour les préciser, il faudra donc étudier la Gestalttheorie.

24. — Les études en question devront nous apporter, en même temps, un autre résultat qui n'intéresse pas directement l'avenir de la psychologie concrète, mais la critique même de la psychologie classique.

L'étude de la psychanalyse nous a permis d'isoler un certain nombre de démarches fondamentales de la psychologie classique. Or, afin que la critique puisse faire, au sujet de cette dernière, toute la lumière, il est indispensable d'établir la liste complète et l'analyse « achevée » de ses démarches. A ce point de vue-là encore l'étude des deux tendances dont nous venons de parler est intéressante au plus haut degré. Car si chacune d'elle participe, dans une certaine mesure, au concret, celui-ci s'y révèle sous d'autres aspects que dans la psychanalyse. Nous pouvons donc, ou bien découvrir des démarches classiques que l'étude de la psychanalyse ne nous a pas révélées, ou bien approfondir à un nouveau point de vue les démarches que nous connaissons déjà. Et cette attente est d'autant plus légitime que la Gestalttheorie, par exemple, est basée précisément sur la critique de cette démarche classique qu'est l'analyse élémentaire. Il s'agira alors de savoir quelle est la place exacte de cette démarche dans la hiérarchie des démarches classiques et si sa négation suffit à la constitution d'une psychologie vraiment féconde — ce qui nous donnera en même temps un instrument critique de premier ordre pour juger certaines tendances de la Gestalttheorie.

25. — Ainsi donc la recherche présente pose des problèmes qui ne pourront être résolus que dans les études ultérieures que nous avons annoncées dans notre introduction. Une chose est cependant certaine dès maintenant : avec la psychologie concrète, la psychologie entre dans une voie nouvelle : l'étude de l'homme concret. Seulement, cette orientation n'est nouvelle que par rapport aux préoccupations des psychologues officiels; elle ne représente, en réalité, que le retour de la psychologie à ce désir qui est la source première de la confiance dont la psychologie officielle elle-même a vécu jusqu'ici. Ce désir est celui de connaître l'homme. En consentant à faire de ce désir un programme scientifique, la psychologie concrète systématise la grande tradition concrète qui a toujours nourri la littérature, l'art dramatique et la science des sages au sens pratique du mot. Seulement, la psychologie concrète, tout en ayant le même objet, offre plus que le théâtre et la littérature : elle offre la science. Et c'est ainsi qu'on aboutira à une psychologie qui n'est pas, comme la psychologie classique, moins, mais qui est plus que les enseignements de l'observation vulgaire de l'homme.

26. — Le développement de la psychologie nous réserve certainement de grandes surprises, car l'histoire d'une science ne se devine pas a priori. La psychanalyse est un commencement, elle n'est précisément qu'un commencement, et il faut, maintenant que la lumière est faite au sujet de son essence véritable, poursuivre les recherches en se plaçant à un point de vue nouveau. D'autre part, le behaviorisme et la Gestalttheorie devant, eux aussi, se reformer presque entièrement, on peut dire qu'au point de vue technique tout est à faire. — Les progrès techniques rejailliront certainement sur la manière dont il faudra concevoir les fondements. Mais ce qui est certain, c'est que tout retour est impossible. La psychologie ne pourra jamais revenir au réalisme et à l'abstraction : le problème est maintenant posé sur un terrain tout à fait nouveau. Et jamais elle ne pourra revenir, ni à la psychologie physiologique, ni à la psychologie introspective; deux obstacles lui barrent le chemin : le behaviorisme et la psychanalyse. En un mot, et quelles que soient l'imprécision de nos formules techniques et la résonance désagréable des formules de ce genre : la métapsychologie a vécu et l'histoire de la psychologie commence.


  • Table des matières


  • Avant-Propos: 4
  • Introduction: 6
  • Chapitre I. –
  • Les découvertes psychologiques dans la psychanalyse et l'orientation vers le concret: 17
  • Chapitre II. –
  • L'introspection classique et la méthode psychanalytique: 39
  • Chapitre III. –
  • La charpente théorique de la psychanalyse et les survivances de l'abstraction: 54
  • Chapitre IV. –
  • L'hypothèse de l'inconscient et la psychologie concrète: 75
  • Chapitre V. –
  • La dualité de l'abstrait et du concret dans la psychanalyse et le problème de la psychologie concrète: 99
  • Conclusions. –
  • Les vertus de la psychologie concrète et les problèmes qu'elle pose: 112


  • VERSION DU 2012-08-31
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