Dans la cave de l'aveugle, chronique de l'obscurantisme contemporain

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Dans la cave de l'aveugle, chronique de l'obscurantisme contemporain
written by Georges Politzer
1939
  • DANS LA CAVE DE L'AVEUGLE, CHRONIQUE DE L'OBSCURANTISME CONTEMPORAIN
  • « Toutefois leur façon de philosopher est fort commode, pour ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres; car l'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir tout ce qu'ils disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre plus commodément contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. »
  • DESCARTES, Discours de la Méthode, 6e partie.

Les paroles de Descartes sur la cave de l'aveugle ont aujourd'hui une actualité extraordinaire. Elles caractérisent la scolastique par un trait qui appartient non seulement à la scolastique médiévale, déjà mourante au xvir2 siècle, mais à toute scolastique.

« Le terme de scolastique, écrit M. Gilson, éveille plutôt dans la pensée l'idée d'un certain genre de philosophie que celle du lieu et même du simple local dans lequel on la transmettait 2. »

En effet, scolastique ne signifie pas seulement « scolastique du Moyen Age » ou « survivances contemporaines de la scolastique médiévale ». Un système d'idées anciennes, dépassées par l'histoire, mais en lutte contre les connaissances et les idées nouvelles, devient une scolastique, et l'on y retrouve les procédés de la scolastique décadente : les aveugles avec leurs caves. Il y a aujourd'hui, comme au xvir3 siècle, un vieux monde qui veut empêcher la naissance d'un monde nouveau. Il a sa scolastique complexe où figurent, à côté de l'héritage féodal, des éléments qui lui sont propres. A côté de la scolastique thomiste, et liée avec elle, il y a la scolastique idéaliste : une vraie scolastique qui défend un système d'idées dépassées par l'évolution de la science et de la philosophie. C'est pour cela qu'elle est scolastique, au sens péjoratif du mot; c'est pour cela qu'elle a des caves et des aveugles.

  • 1. La Pensée, n° 2, juillet-août-septembre 1939, pp. 126-137; signé G. P.
  • 2. La Philosophie au Moyen-Age, Payot, 1925 (p. 7).

Pour prouver l'existence de cette technique de la cave de l'aveugle, il suffira de donner deux exemples : l'un est M. Bergson, l'autre M. Gabriel Marcel qui le copie, dans toute la mesure où ce n'est pas une scolastique plus ancienne qu'il transcrit.

Le bergsonisme, particulièrement vulnérable en face de la critique, avait inventé un moyen de se mettre à l'abri. Les représentants de l'Ecole bergsonienne disaient : il ne faut pas critiquer le bergsonisme du dehors, il faut le critiquer du dedans. Il faut commencer par « vibrer sympathiquement » : il faut commencer par descendre dans la cave.

Et maintenant M. Marcel.

Il note un jour : « Parlé hier avec l'abbé A. de Thérèse Neumann. Ce matin je pensais avec exaspération à la fin de non-recevoir qu'opposeront tous les rationalistes à de tels faits... »

Mais pour nous faire admettre de tels faits et, d'une manière plus générale, la véracité des textes sacrés, il a trouvé le procédé suivant :

« II est tout à fait sûr, dit-il, que dès le moment où l'on pense a priori l'impossibilité des miracles, les argumentations d'une exégèse négative perdent non seulement toute valeur, mais deviennent suspectes par essence. »

Pour n'être pas suspect, on doit commencer par ne pas penser que les miracles sont impossibles ; on doit penser qu'ils sont possibles. Après cela on pourra discuter. Quant à l'a priori, il est destiné à faire peur. Car on pense que les miracles sont impossibles à cause des sciences expérimentales, donc a posteriori et non a priori.

Cette technique, un peu perfectionnée, est rééditée dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue Française 1 sous le titre « Désespoir et philosophie ».

C'est une note adressée à M. Jean Wahl pour lui expliquer ce qu'est vraiment la philosophie exsistantielle. M. Wahl a fait un premier pas puisqu'il est kierkegaardien et qu'il écrit des poèmes exsistantiels: c'est bien, dit M. Gabriel Marcel. Il faut que « le mode de philosopher » soit exsistantiel, et il faut que les philosophes fassent des poèmes. En effet :

« ... plus le mode de philosopher sera exsistantiel, plus il se rapprochera d'une création d'essence poétique, et plus il sera impossible de l'appréhender sans une co-participation préalable à une expérience radicale qui, par définition, ne passe pas complètement dans les expressions objectives, mais les commande et les transcende. »

L'expérience radicale, etc., c'est la Foi. C'est le seul moyen d'être vraiment exsistantiel.

« Il n'est pas d'autre ressource pour une philosophie digne de ce nom... que de se frayer, à travers tous les obstacles que l'homme d'aujourd'hui amoncelle pour s'entraver lui-même, l'accès à une espérance qui ne sera vraiment neuve qu'à condition d'être la plus ancienne de toutes, celle qui fait corps avec l'Origine et gui ne sera pas définitivement aveuglée tant qu'il demeurera une âme fidèle pour garder sa foi à l'inconditionnelle promesse du Dieu vivant. »

  • 1. Nouvelle Revue Française, 1er juin 1939.

Le propagateur ordinaire de la foi dit : hors de l'Eglise, point de salut. Mais M. Gabriel Marcel s'adresse à des philosophes. Le retour à la religion devient la « co-participation préalable à une expérience radicale. » Ego sum via, veritas et vita devient : Je suis la vraie philosophie exsistantielle. Et celui qui adopte une philosophie sous la pression de la mystique dira qu'il opte pour la mystique en vertu d'une philosophie. Une fois de plus le rapport véritable entre les choses se reflétera à l'envers dans la tête de l'idéaliste.

M. Marcel joue avec M. Wahl. Après l'avoir loué pour son « désespoir » et pour ses poèmes exsistantiels, il dit qu'il y a une « contradiction au coeur d'une position comme celle de Jean Wahl ». M. Wahl est « hyperkierkegaardien », il veut Kierkegaard et n'approuve pas assez ouvertement le fidéisme. Il coupe ainsi « l'auteur de Crainte et Tremblement d'une certaine tradition évangélique ». Il plonge son lecteur dans un « état extraordinaire d'insécurité ». Et M. Marcel le flatte encore : ayez le vrai courage, allez jusqu'au bout... de la philosophie exsistantielle :

« Si l'on admet avec Nietzsche qu'il y a une pensée héroïque et qu'elle s'exerce à contre-pente, il faudra bien reconnaître en même temps que, pour un esprit spontanément enclin à l'inadhésion, le courage véritable serait peut-être, je ne dis pas de se jeter aveuglément dans la croyance, entendue au sens naïf de ce mot, mais de se mettre dans Taxe d'une affirmation possible, d'une transascendance.»

On ne dit pas à un professeur à la Sorbonne : faites votre salut ! On lui dit : soyez (au sens existentiel du mot). Puis on explique que cette position n'est pas tenable, mais on a assez d'expérience, assez de sens politique pour respecter l'agonie de l'esprit critique. Non, il ne s'agit pas « de se jeter aveuglément dans la croyance entendue au sens naïf du mot ». Il est bien entendu qu'on ne demande pas l'affirmation explicite des dogmes. Que le philosophe idéalise sa chute comme il pourra; qu'il se la représente, s'il veut, comme une dernière et suprême dilatation de la conscience; comme le pas décisif de l'analyse réflexive; qu'il parle, comme il peut, d'acte ou d'être, de participation ou de présence, d'agnition ou de cognition, de situation ou de pensée; d'ex-sistance au lieu d'existence, de phénoménologie au lieu de théophanie, mais qu'il commence, non, certes, à croire déjà, mais à se mettre « dans l'axe d'une affirmation possible ». Quand il aura séjourné quelque temps dans cette situation d'être dans l'axe, il sera toujours temps de lui expliquer que ce n'est pas une vraie situation, qu'il y a une contradiction dans une position comme celle-là, etc.

Il faut se rappeler la mésaventure des « idéalistes universitaires ». Comme ils furent flattés quand il s'agissait de pérorer contre la science et le matérialisme !

Maintenant, après avoir bien gonflé l'immanence et l'immanent, on les dégonfle. Que voulez-vous, disent les transcendants aux immanents, que nous fassions de votre maigre immanence?

Au 9e Congrès international de Philosophie, une communication italienne a reproduit ce passage — un modèle de démagogie philosophique — du « Programme de Métaphysique », publié en première page « de la nouvelle série de la Revue Logos mise en route sous la direction de M. Alliotta et avec la collaboration de nombreux idéalistes dissidents » :

« Le résidu, impossible à supprimer, de transcendance que les systèmes idéalistes ont conservé en eux-mêmes, malgré leur horreur sacrée de tout Etre au delà de la pensée, est une preuve manifeste que la Réalité est infiniment plus grande que notre esprit. Les luttes profondes qui s'agitent autour de nous, les forces implacables du mal qu'on a essayé en vain d'absorber dans le rythme d'une dialectique subjective s'élèvent contre l'orgueil de la pensée humaine qu'on a voulu proclamer créatrice et dominatrice de l'Univers. L'histoire qui se déroule sous nos yeux, qui frémit dans le fond même de notre âme, se rebelle contre les décrets d'une logique qui apaise toute chose dans ses catégories. Nous sommes appelés à agir dans un monde où notre pensée peut et doit faire beaucoup, sans doute, mais dans lequel agissent aussi d'autres énergies infinies; où se manifeste une Puissance plus haute que nous. Revenons donc franchement à la métaphysique.

  • (Travaux du 9e Congrès international de Philosophie, VIII, 238.)

On fait comprendre clairement à M. Brunschvicg, qui fut mis en cause nommément dans cette communication, que Ichheit überhaupt n'était chargée que de garder la place pour le Dieu d'Abraham.

Avec les exsistantiels, cela va plus vite, en raison des circonstances. Au bout de quelques années à peine, ils sont invités à rejoindre franchement l'axe des mystiques constituées, ou plutôt celui des constituants de mystiques.

Mais M. Gabriel Marcel n'a pas fini de nous révéler l'essence de la philosophie exsistantielle. Comme dit un chroniqueur, « il préface quelques études de mains d'écrivains et plaide pour une certaine chiromancie au nom de « l'oeuvre immense de récupération intellectuelle qui s'édifie lentement sous nos yeux sur les décombres d'une dogmatique scientiste heureusement effondrée ».

M. Marcel est un traducteur. Le « du dedans » de Bergson devient, sous sa plume, la « co-participation »; la « banqueroute de la science » de Brunetière, la « dogmatique scientifique heureusement effondrée »; et si Bergson a plaidé pour la métempsychie, il plaide, lui, pour la chiromancie. La physique, la chimie, la biologie, c'est de la dogmatique; mais la Dogmatique, le spiritisme, la chiromancie, c'est la sagesse authentique et sûre.

Le terme « récupération » n'est pas mal choisi. Il s'agit, en effet, de récupérer les esprits pour les ténèbres, afin de récupérer les corps pour l'esclavage.


APERÇUS PHENOMENOLOGIQUES SUR LE PREMIER ERLEBNIS DE LA PENSEE CHEZ LES EXSISTANTIELS

L'attitude des porte-parole de l'obscurantisme à l'égard de La Pensée sera très instructive.

Depuis des années, les idéalistes contemporains, leurs émules et successeurs pérorent avec une assurance et une suffisance parfaites. C'est parce qu'ils possèdent la vérité philosophique enfin découverte qu'ils tiennent ainsi, disent-ils, le haut du pavé. C'est le progrès de « l'analyse réflexive » qui les a placés là. Ils ont triomphé de la science. Ils ont triomphé du rationalisme. Ils ont triomphé du matérialisme. Ils ont réfuté ces doctrines point par point. Ils les ont dépassées dans le détail et dans l'ensemble. Et si jamais il prenait fantaisie à quelqu'un de contester ces évidences, alors on verrait comment les illuminés savent pulvérisés les insensés.

Cependant, les obscurantistes ne peuvent pas se battre à la lumière du jour. Cela est vrai aujourd'hui comme cela était vrai au temps de Descartes. Une pensée ancienne, vieillie, qui existe encore, mais n'est plus réelle, ne peut vivre que dans une atmosphère d'artifices, de sophismes et d'hypocrisie. Sa force de pénétration intellectuelle n'est pas faite de ce qu'elle sait, mais de ce que les autres ignorent.

Les obscurantistes fuient donc la discussion sur le fond et cherchent la diversion. C'est ce qui apparaît dès les premières réactions provoquées par La Pensée dans la Cave de l'Aveugle.

La revue Esprit est allée jusqu'à dire, en parlant de La Pensée : « un pavé de 175 pages ».

Mais cette confession est suivie de quelques lignes où l'on parle de notre prospectus, et on profite de cette occasion pour dire que le fascisme est « la dernière mise au point » de la « Raison fabricatrice et centralisatrice », « la mise en oeuvre » du « ressentiment métaphysique » qui aurait pour cause « la clarté le vide ». par Tous les obscurantistes ne réussissent pas à être obscurs. La clarté par le vide, c'est la philosophie des lumières qui a chassé la mystique au moyen de la science. C'est elle qui serait responsable de la barbarie. Vieux thème des théologiens : sans Dieu, il n'y a point de morale, et sans mystique pas de civilisation. Mais alors pourquoi le fascisme veut-il, lui aussi, une mystique pour le peuple? Il apparaît que le chroniqueur d'Esprit est plus préoccupé d'idéaliser le fascisme que de le dénoncer.

En un sens, le fascisme est bien l'oeuvre d'un « ressentiment ». Mais c'est un ressentiment bien physique : celui de l'oligarchie capitaliste à l'égard des masses populaires qui veulent se débarrasser d'elle. C'est le ressentiment à base de profit, et par conséquent attaché à la matière, que le chroniqueur de la revue Esprit élève à la dignité d'un ressentiment métaphysique.

Il est vrai aussi qu'il y a, derrière le fascisme, une puissance fabricatrice et centralisatrice : ce sont les trusts qui sont effectivement fabricateurs et centralisateurs. Mais, par une habile utilisation du vocabulaire bergsonien, l'oligarchie des trusts est déguisée en Raison; elle est, cette fois encore, idéalisée. Combien instructive, cette idéalisation du fascisme qui écrase la personne humaine, dans la revue qui prétend défendre les droits de la personne humaine !

Le chroniqueur d'Esprit a oublié de tirer les conséquences pratiques de sa remarquable théorie. Si c'est la diffusion des lumières qui a rendu le fascisme possible, alors, pour l'éviter, il faut l'obscurantisme ? Il est, comme on voit, bien difficile de défendre la personne humaine quand on ne la considère que comme un moyen.

Si M. Gabriel Marcel et ses amis ne veulent plus de l'immanence, cela ne signifie pas qu'ils n'ont pas l'intention de resservir ses vieux clichés quand il s'agit de lutter contre le matérialisme. C'est ce qui apparaît dans une petite note consacrée à La Pensée dans la revue des revues de la N.R.F., dans le numéro même qui contient « Désespoir et Philosophie ». Cette petite note est destinée à diriger la conscience du lecteur; non pas à la renseigner, mais à la diriger sans la renseigner. C'est l'habitude de la « Maison ».

On lit : « un bon article de Langevin ». Sur quoi ? Silence. Si le chroniqueur disait que Langevin réfute la falsification idéaliste des découvertes récentes de la physique, il ne pourrait approuver cet article sans condamner la philosophie exsistantielle. Et il ne peut défendre la philosophie exsistantielle sans polémiquer contre l'article de Langevin, ce qu'il ne peut pas. Alors il se tait.

Au sujet de l'article « La philosophie et les mythes », il dit : « des réflexions contre la philosophie existentielle : assez naïves ». Rien que contre la philosophie exsistantielle. Il n'était pas, par exemple, question de Rosenberg, ni de l'obscurantisme en général. Il vaut mieux que le lecteur s'en tienne là.

Nous devons, comme dit Heidegger, élaborer la question. La naïveté a, en principe, une grande valeur phénoménologique et exsistantielle. Elle avait déjà une grande valeur dynamique. Les candidats au baccalauréat de philosophie ont appris cette année à Paris que, selon M. Bergson, la philosophie « n'est que la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi ». Maintenant les kierkegaardiens et les hyperkierkegaardiens considèrent l'innaïveté comme une source de corruption, et M. Marcel nous recommande d'abolir la faculté d'objection.

Cependant, pour cette fois, notre critique emploie le terme « naïf » dans son sens adynamique et pré-exsistantiel. Au lieu de « naïf », il faut lire « réalisme naïf ». C'est, en effet, dans la N.R.F., la réédition du vieux cliché dont se servent les idéalistes contre le matérialisme. Le matérialisme, disent-ils, est naïf. C'est du réalisme naïf.

Il y a, d'après les idéalistes, un tel réalisme naïf quand on affirme la réalité du monde extérieur. D'abord réalisme naïf du « sens commun », puis des savants et des philosophes matérialistes.

Mais les idéalistes renversent ici aussi le véritable rapport entre les choses : ils disent que la « naïveté » consiste, non à affirmer la réalité de ce qui n'est pas, mais à affirmer la réalité de ce qui est; qu'il y a « réalisme naïf », non lorsqu'on peuple la nature de personnages mythologiques, mais lorsqu'on affirme la nature sans mythologie. Pour eux, être « critique » consiste à accepter la scolastique de l'esse est percipi. Autrement dit, être « critique », c'est être idéaliste. L'idéalisme est la philosophie de l'homme qui a « réfléchi », le matérialisme celle de l'homme qui n'a pas réfléchi.

« Tout homme que n'a pas encore tenté la réflexion systématique, doit partager les croyances du sens commun. II est d'abord empiriste : il estime que toute ' connaissance de la réalité nous est donnée et doit nous être donnée par les sens. Il est aussi réaliste et même matérialiste... »

Ainsi parla M. Le Senne, en 1925, dans son Introduction à la Philosophie, et cela prouve suffisamment qu'il s'agit d'un cliché.

L'homme qui n'a pas encore réfléchi estime que toute connaissance de la réalité nous est donnée par les sens. Et celui qui a réfléchi estime que nous avons aussi d'autres sources de connaissances : par exemple, la révélation. Pour le fond, le mythe du « réalisme naïf », colporté ainsi contre le matérialisme, est pris chez Berkeley : c'est lui qui essayait de prouver que l'affirmation de la réalité objective de la matière n'est qu'un préjugé tenace, une superstition d'ignorant.

C'est lorsqu'il fait l'éloge de la « naïveté » que l'obscurantisme dit vraiment ce qu'il veut. Ses formes variées cherchent effectivement à empêcher la conscience humaine de dépasser ses diverses « naïvetés ». Elles veulent le retour à ses étapes les plus naïves : au réalisme naïf de la mythologie, du spiritisme, de la chiromancie. D'où leurs discours sur là « naïveté », sur la pensée exsistantielle, sur les données immédiates, ou, comme chez Rosenberg, sur l'innocence primitive du pur-sang. D'où leur lutte contre la science dont l'histoire reflète les étapes de la liquidation de la « naïveté ».

Mais l'obscurantisme est obligé de s'adresser à des milieux diversement sensibilisés à la mystique. D'où le procédé qui consiste à se réclamer à la fois de la critique et de la naïveté.

D'abord on flatte habilement ceux qui sont déjà ébranlés, niais qui n'ont pas encore aboli leur faculté d'objection: Il faut être critique jusqu'au bout, leur dit- on. Il faut être critique même à l'égard de la science, avoir le courage de ne pas être dupe de la « dogmatique scientiste ». C'est ainsi qu'on descend les premières marches. Et alors, devant les derniers soubresauts de l'esprit critique, est entonné l'hymne à la naïveté.

Ecoutez M. Marcel : « Au fond, sous l'attitude critique en face des récits évangéliques, il y a cette affirmation implicite que lés choses n'auraient pas dû se passer comme « ça ». En d'autres termes, nous ébauchons intérieurement, — ce qui est vraiment d'une présomption et d'une sottise stupéfiantes, — l'idée de ce qu'aurait dû être la révélation. Et j'ai aussi le sentiment très fort que, dans cette critique, il y a toujours l'idée que cela ne peut pas être vrai, que par conséquent il faut bien qu'on puisse trouver des trous, des contradictions, etc. II me semble que c'est dans son principe que cette juridiction de la conscience individuelle doit être récusée. C'est toujours la parole évangélique : devenez comme les petits enfants. Mot sublime, mais parfaitement intelligible pour quiconque croit à une certaine valeur intrinsèque de la maturité. »

Cette idée de la « valeur intrinsèque de la maturité » a plu également à M. Rosenberg.

« Une vision de la vie, écrit-il, peut être représentée de multiples façons. D'abord cela se fait d'une manière mythologico-mystique. Alors les lois du monde et les commandements de l'âme conçus d'une manière lumineuse, apparaissent comme des personnalités ayant une valeur d'interprétation éternelle tant que vit la race qui les a créés. C'est pourquoi la vie et la mort de Siegfried sont existence éternelle... Les contes allemands ont un semblable contenu de vérité. Ils sont hors du temps et n'attendent que les âmes mûres, éveillées, pour fleurir à nouveau. » Cette fois, le critérium de la maturité, c'est l'adhésion à la vérité étemelle des contes allemands, plus précisément du racisme.

Notre aimable critique de la N.R.F. a voulu glisser, simplement en passant, et pour ainsi'dire confidentiellement, dans l'esprit de son lecteur, qu'entre eux et nous, il n'y a pas, à proprement parler, de conflit. Nous ne sommes séparés, suggère-t-il, que par une question de. structure mentale, et cette affaire de La Pensée relève seulement de la typologie, d'une méconnaissance des « avertis » par les « naïfs ». Et ainsi disparaît dans la trappe exsistantielle le fond du débat : l'antagonisme entre matérialisme et idéalisme, science et mystique, rationalisme et obscurantisme. La question ne sera pas posée, pensait malicieusement l'ami de M. Gabriel Marcel. Mais la question est et demeure posée.

Il est vrai qu'il y a aussi ceux qui disent que la lutte contre l'obscurantisme est naïve, parce qu'il est naïf de lutter contre ce qui est fatal. Mais on sait déjà que ce genre d'esprit critique s'appelle, en fait, esprit de Munich. On le connaît à la N.R.F.


LES QUATRE-VINGTS ANS DE M. BERGSON

M. Bergson vient d'avoir quatre-vingts ans. Cet anniversaire est passé presque inaperçu. Mais il faut s'appeler Labriola et ne pas connaître d'autre philosophe que l'auteur de l'Evolution créatrice pour expliquer cette indifférence par le peu d'intérêt que suscite la philosophie. En fait, l'indifférence concerne bien le bergsonisme, qui est à la veille d'être oublié.

Le bergsonisme a fait beaucoup de promesses. Il a promis tout ce qu'une philosophie peut promettre. Il a surtout promis d'être une philosophie nouvelle. M. Le Roy, le disciple de M. Bergson, écrivait en 1903 dans un opuscule intitulé Une philosophie nouvelle et consacré à M. Bergson :

« II y a aujourd'hui un philosophe dont partout sonne le nom, que les gens du métier, même s'ils le discutent ou le contredisent, jugent comparable aux plus grands, et qui, écrivain autant que penseur, renversant la convention des barrières techniques, trouve le secret de se faire lire au dehors et au dedans des écoles. » Pour expliquer l'essor et la décadence du bergsonisme, il faudrait étudier non seulement l'histoire de la philosophie française, mais encore l'histoire, française durant le dernier demi-siècle.

Ce qui est certain en tout cas, c'est que, vingt-neuf ans après la proclamation de l'avènement de la philosophie nouvelle par M. Le Roy, le bergsonisme a abouti, à travers la pensée sans cerveau de Matière et Mémoire, à la métempsychie des Deux Sources de la Morale et de la Religion.

Parlant de la genèse de sa pensée, M. Bergson écrit : « Ceux qui répudiaient le positivisme d'un Comte et l'agnosticisme d'un Spencer n'osaient aller jusqu'à contester la conception kantienne de la relativité de la connaissance 1. »

Or, il fallait contester cette relativité, car elle arrêtait « l'essor de la métaphysique ».

Cela est vrai en ce sens que M. Bergson se situe effectivement « dans l'axe » de la réaction philosophique qui se développe à la fin du xrxe siècle en France aussi, et particulièrement après la Commune. C'est cette réaction philosophique poussée plus loin que représente le bergsonisme.

M. Bergson continue la lignée de Ravaisson, de Lachelier, de Boutroux. Mais il ne s'agit plus de concilier la science et la religion. L'idéalisme devient plus agressif. Il ne se borne pas à rogner les ailes de la science : il en fait le procès, et c'est le procès de la science que M. Bergson a placé au premier plan de sa philosophie.

Pour faire le procès de la science, pour construire sa « métaphysique », M. Bergson a puisé largement dans les thèmes de l'irrationaiisme tel qu'il s'est développé déjà durant la première moitié du xixe siècle. Sur le plan philosophique, la négation du relativisme kantien et « l'essor de la métaphysique » furent présentés comme le dépassement de la connaissance discursive par. la connaissance intuitive.

D'autres philosophes, avant. M. Bergson et en même temps que lui, travaillaient, chez les néo-kantiens aussi, à dépasser la « relativité de la connaissance ». Mais ils proposaient les dogmes orthodoxes. M. Bergson reprit les thèmes théologiques essentiels, comme l'immortalité de l'âme, mais sans insister sur la lettre des dogmes. Il reprit l'irrationaiisme, mais sans le lier ouvertement aux formules de la Foi! Par là sa mystique devint présentable à ceux qui étaient assez « laïcs » pour ne pas vouloir rallier ouvertement l'Eglise, mais pas assez pour ne pas craindre le .matérialisme. Pour fabriquer une mystique qui pût paraître ainsi ne pas reculer jusqu'à la Religion, M. Bergson dut insister sur des thèmes qui devaient devenir ensuite ceux des mystiques voulant reculer davantage.

  • 1. BERGSON, La pensée et le mouvant, p. 29.

Au point de vue théorique, M. Bergson est idéaliste, puisqu'il nie la pensée dans le cerveau pour situer le cerveau dans la pensée. La lutte contre le matérialisme est la préoccupation essentielle de sa philosophie. Mais, comme presque tous les représentants de cette réaction philosophique à laquelle il appartient, il ne se présente pas franchement comme idéaliste. Il cherche à masquer l'opposition entre idéalisme et matérialisme, en même temps que les divers aspects de cette opposition. C'est à cela qu'est destinée l'opposition du statique et du dynamique, ainsi que les autres oppositions bergsoniennes, comme le mécanique et le vivant, le tout fait et le se faisant, la croûte superficielle et la réalité profonde, l'abstrait et le concret, etc.

Ces oppositions sont destinées aussi à idéaliser chaque fois l'irrationalisme et la mystique.

Il en résulte qu'elles sont employées sans principe et finissent par ne former qu'une phraséologie qui, après avoir servi à idéaliser la réaction philosophique, pourra servir à d'autres usages.

M. Bergson en a fait lui-même la démonstration. Parlant de la guerre à l'Académie des Sciences Morales et Politiques, il a dit le 21 janvier 1919 : « D'un côté, c'était la force étalée en surface, de l'autre la force en profondeur. D'un côté le mécanisme, la chose toute faite qui ne se répare pas elle-même; de l'autre la vie, puissance de création qui se fait et se refait à chaque instant.

D'un côté ce qui s'use, de l'autre ce qui ne s'use pas. La machine s'usa en effet. Longuement elle résista, lentement elle s'inclina, puis tout à coup elle se brisa. »

M. Bergson avait un certain nombre de parallèles tout faits qu'il plaquait ainsi mécaniquement sur les choses et les idées. C'est l'essence de sa méthode philosophique. C'est pourquoi le discours bergsonien pouvait être repris par Rosenberg.

Mais, cette fois, c'est l'Allemagne hitlérienne qui fut présentée comme force en profondeur, qui ne s'use pas, et la France, la démocratie, comme mécanisme, chose toute faite qui ne se répare pas elle-même, qui s'use, etc.

C'est le procès de la science, ainsi que le jargon qu'il a, du moins en partie, forgé, qui ont valu à M. Bergson la sympathie de la réaction philosophique et de toutes les formes de la réaction. C'est ainsi que celle-ci exprime d'habitude sa dette de reconnaissance à son égard : M. Bergson a bien travaillé pour préparer l'obscurantisme. M. Le Senne écrit :

« II faut donc non seulement agréer, mais admirer la philosophie bergsonienne, sans laquelle n'eût été possible aucune des tentatives plus récentes faites pour favoriser l'expérience totale, ni l'examen phénoménologique des Erlebnisse, ni la théorie schélerienne de l'intentionnalité émotionnelle, ni l'analytique existentielle de Heidegger 1. »

Et M. Le Senne note encore : « ... particulièrement en un temps où les oeuvres de la science ont renforcé la pression de l'objet sur l'esprit, il a contribué avec une force éminente à empêcher la conscience de se mortifier dans des déterminations consolidées en structures... »

  • 1. LE SENNE, Obstacle et valeur,p. 32.

C'est aussi dans la lutte contre le matérialisme et la science, — le XIXe siècle! — que M. Brunschvicg voit le mérite de M. Bergson. Il dit de son oeuvre : « Pour notre part, et dans la mesure où nous avons réellement su la suivre du dedans, nous aurons seulement à recueillir.le bénéfice de la rupture décisive qu'elle marque avec le XIXe siècle. »

Une philosophie progressive est toujours durable, malgré ses limites, car elle se continue dans les étapes ultérieures de la pensée qui la dépassent. Voilà pourquoi nous aimons toujours Descartes. Voilà pourquoi nous. nous remettons à l'étude des matérialistes du XVIIIe siècle que MM. Brunschvicg et Bergson croyaient à tout jamais oubliés.

Mais une philosophie réactionnaire ne dure qu'un moment. Aujourd'hui, le bergsonisme est à bout de course. La mystique indéterminée de M. Bergson ne suffit plus : l'Eglise réclame l'adhésion officielle. Pour la réaction le problème n'est plus seulement de discréditer la science, mais aussi de paralyser l'action : elle préfère la mystique « exsistantielle », avec son désespoir et son abdication. Elle préfère surtout l'Erlebnis du Mythe du XXe siècle.

Quant à la philosophie française, en fait de rupture décisive avec « le XIXe siècle », elle se dresse contre l'obscurantisme. Le 80e anniversaire de M. Bergson coïncide avec le nouvel essor du rationalisme français.


DIGNUS, DIGNUS ES INTRARE...

C'est M. Albert Rivaud qui succédera à Lucien Lévy-Bruhl à l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Il a été élu par 23 voix contre 9 à M. Parodi. M. Rivaud a toujours pratiqué un bovarysme à froid. Il a touché à tout : à la philosophie, à la diplomatie, à l'économie politique, etc. Ce qu'il avait à dire aux' uns et aux autres, — comme par exemple sa thèse sur l'Etre et le Devenir, — fut jugé médiocre par les spécialistes. Mais devant les philosophes, il fit valoir la diplomatie, devant les diplomates la science économique, devant les économistes sa philosophie, et ainsi de suite.

Son ignorance a éclaté avec son livre sur l'Allemagne. Au milieu de contresens historiques, économiques et sociaux d'un niveau élémentaire, M. Rivaud y a soutenu la thèse d'après laquelle l'obscurantisme nazi est la manifestation authentique de la pensée allemande. C'est, comme on sait, la thèse officielle de la propagande hitlérienne. Pour l'admettre il faut, naturellement, tout ignorer de l'Allemagne, de l'Aufklerung, de tous les classiques allemands, et croire en outre sur parole M. Rosenberg.

C'est ce que fait précisément M. Rivaud. Son élection est un fait de plus qui montre combien la lutte contre l'obscurantisme est nécessaire. Car seules les campagnes et les intrigues des obscurantistes ont fait triompher la candidature de M. Rivaud qui peut, maintenant, faire suivre sa signature, dans le journal financier Le Capital, de la mention « membre de l'Institut ». Il n'aura pas besoin d'ajouter que ce titre subit encore une baisse.


L'OBSCURANTISME AU BACCALAUREAT

Nos lecteurs sont certainement curieux de savoir quels sont les sujets qui ont pu être donnés au baccalauréat de philosophie, en cette année de centcinquantième anniversaire de la Révolution française.

A Paris, ce furent les trois sujets suivants :

  • 1. Expliquez et commentez cette idée d'un philosophe contemporain :

« Le monde fait partie de la réalité humaine bien qu'il embrasse à la fois tout ce qui existe et la réalité humaine en particulier. » -

  • 2. Que pensez-vous de cette définition de Bergson : « La philosophie ne

mérite pas d'être louée ou critiquée comme une construction personnelle. Elle n'est que la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi »?

  • 3. Peut-on assimiler la vérité et la réalité ? Connaissez-vous des systèmes où

elles sont séparées ? Que pensez-vous de cette séparation ? »

Le premier sujet est emprunté à Heidegger. Le deuxième sujet est signé Bergson. Le troisième sujet aussi est emprunté à Heidegger. C'est lui qui écrit dans Sein und Zeit :

« In der ontologischen Problematik wurden von altersher Sein und Wahrheit zusammengebracht, wenn nicht gar identifiziert. »

L'offensive obscurantiste s'étale là dans toute sa réalité. Et dans toute son immoralité. Heidegger et Bergson, oui. Mais, par exemple, Diderot ou Helvétius, non !

On ne s'est point soucié des candidats, ni même du niveau du baccalauréat. « Expliquez et commentez » Heidegger, mais non « critiquez », — car lorsqu'on souhaite la critique, l'énoncé du sujet l'indique expressément. « Expliquez et commentez » le texte lui-même? On a même supprimé, en reprenant la mauvaise traduction de « Dasein » par « réalité humaine», le trait d'union. Expliquer par le Ruckkehr auf die statisch horizontal fundierte Transzendenz, — par la transcendance fondée, statico-horizontalement; comme le veut Heidegger?

Ou en expliquant comme lui qu' « un monde est uniquement selon le mode de la réalité humaine ex-sistante, dont l'être effectif consiste dans l'être-dans-le-monde »; que « le monde n'est jamais, le monde se mondifie » et que « la réalité-humaine n'est authentiquement elle-même que. dans la mesure où elle se projette comme Etre près d'objets qui la soucient (sic), comme Etre « avec » d Autres qu'elle assiste de ses soins, mais pour autant que ce pro-jet (sic) s'esquisse en premier lieu sur son pouvoir-être absolument propre, non pas sur la possibilité du « On » en personne 1.

Car c'est cela, Heidegger, avec sa gymnastique laborieuse, avec ses recettes pour fabriquer un idéalisme obscurantiste en essayant de ne pas. paraître idéaliste.

En fait, il s'agit d'une pression indirecte, mais officielle, sur les professeurs pour qu'ils enseignent l'obscurantisme. Du moment que les obscurantistes deviennent des auteurs du baccalauréat, c'est donc qu'il faut les enseigner. L'intérêt des élèves, la bonne renommée de l'enseignement français, la dignité nationale? Il n'en est pas question dans tout cela : obscurantisme d'abord !

On verra bientôt que le scandale de l'obscurantisme au baccalauréat a soulevé la protestation de l'ensemble des professeurs : ils n'entendent nullement descendre dans la cave de l'aveugle.

1. HEIDEGGER, Sein und Zeit, p. 163.


  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica