Fascisme et civilisation

Free texts and images.
Jump to: navigation, search
Fascisme et civilisation
written by Paul Langevin
1937
  • FASCISME ET CIVILISATION

Cette époque de l'année ramène, à quelques jours d'intervalle, les anniversaires de deux événements qui, l'un en Allemagne et l'autre en France, ont exercé, dans des sens opposés, une influence considérable sur la situation politique actuelle : le succès décisif du national-socialisme le 30 janvier 1933 et, un an plus tard, le coup de force que les factieux français, encouragés par les exemples italien et allemand, ont tenté le 6 février 1934. En consacrant à ce double anniversaire un même numéro de notre Revue, nous avons voulu mettre en évidence les liens multiples et profonds qui existent entre ces deux faits et qui nous autorisent à les considérer comme deux manifestations d'un phénomène plus général auquel nous appliquons légitimement le qualificatif fasciste ; ils représentent pour notre pays les deux aspects étroitement solidaires, international et national, d'un même danger de régression barbare, d'une même menace contre tout ce qui fait la valeur et l'espoir de la vie, la liberté, la culture, la justice et la paix.

Pour marquer l'unité profonde des divers aspects du fascisme, plus ou moins évidents selon les pays mais partout présent, et pour le caractériser comme régressif, comme cherchant à orienter notre espèce dans un sens op-posé à celui du développement de la vie et de la civilisation, je ne chercherai pas ici à remonter aux causes et à y retrouver dans tous les cas les mêmes forces égoïstes de réaction et d'oppression ; je voudrais seulement faire appel aux manifestations extérieures du fascisme, rappeler que l'on y retrouve toujours le même emploi systématique de la violence matérielle ou morale; l'exaltation de la lutte comme moyen et comme fin, et des égoïsmes individuels ou collectifs, nationaux ou raciaux; la subordination complète de l'individu à la volonté et sa conformisation à la pensée d'un guide, unique ou d'un groupe restreint avec l'insupportable prétention d'imposer à tous par la force une conception de la vie collective conforme aux intérêts d'une minorité; la crainte des idées, allant jusqu'à la destruction des oeuvres où s'exprime la pensée libre; l'oppression sous toutes ses formes, avec, pour conséquence inévitable, la régression matérielle et morale, économique et juridique, artistique et scientifique, régression déjà manifeste dans les pays où le fascisme a triomphé.

Ces aspects communs décèlent une origine commune : le dernier sursaut, violent et désespéré, d'un régime fondé sur l'injustice, maintenu par la force, l'ignorance et le mensonge, régime dont le développement de la science et de la conscience humaines rendent la transformation possible et nécessaire.

Les hommes de ma génération ont mis leur confiance et leur foi dans la création continue d'une science et d'une pensée toujours plus hautes et plus libres, dans un effort humain de compréhension et de prise de possession du monde pour assurer la libération matérielle, intellectuelle et morale de tous les hommes.

Libération matérielle d'abord, par les applications techniques de la Science qui permettent de réduire indéfiniment la peine nécessaire à entretenir la vie. Libération intellectuelle et morale ensuite par la consécration du temps laissé libre aux diverses manifestations actives ou réceptives de la culture, littéraire, artistique, scientifique, pour l'acquisition et' le développement de nos connaissances, pour une possession toujours plus complète du monde et de nous-mêmes. Ce progrès nécessite et facilite à la fois une collaboration fraternelle entre les individus, les nations et les races qui composent l'unité humaine dans la richesse de sa diversité. Grâce à des siècles de douloureux efforts, nous pensions avoir avancé dans cette voie, avoir réalisé dans le sens de la justice, de la science et de l'art, dans le sens aussi de l'humaine bonté, quelques conquêtes définitives sur la barbarie ancestrale. Tout cela se trouve /i aujourd'hui remis en question par le phénomène nouveau que représente le fascisme, apparu au lendemain de la guerre à la faveur des habitudes de violence et de la régression générale introduites par la grande catastrophe. Dans le fascisme, on prétend substituer la brutalité de l'instinct à l'effort conscient de la raison, l'obéissance passive et l'action grégaire à la pensée critique et à l'activité créatrice de l'homme normal, que l'expérience révèle infiniment supérieur intellectuellement et moralement, à la foule ou à l'expression grossière que l'âme de celle-ci trouve dans un Führer ou dans un Duce; on prétend substituer l'égoïsme de classe, de nation ou de race notre idéal de fraternité humaine. Ce phénomène nouveau du fascisme, la transformation de nations en troupeaux, accomplie ou projetée par des gangsters disposant des armements modernes comme moyens d'oppression, a pris naissance en Italie, qui lui donné son nom, puis s'est répandu dans beaucoup d'autres pays sous des formes diverses plus ou moins larvées, mais c'est en Allemagne qu'il a pris: avec l'hitlérisme, sa forme la plus nette, la plus brutale et la plus inhumaine en raison, probablement, du caractère systématique de l'esprit allemand. C'est là qu'il s'est attaqué le plus ouvertement aux bases essentielles de notre civilisation, de la science, de l'art et du droit humains, auxquels cependant l'Allemagne et l'Italie ont apporté dans le passé de si importantes et de si précieuses contributions.

Il m'est impossible de mentionner ici, comme je l'ai déjà fait et compte le faire ailleurs, un ensemble de faits et de documents pour caractériser et stigmatiser l'attitude du fascisme à l'égard de notre civilisation, oeuvre de générations sans nombre, à laquelle nos ancêtres ont donné et à laquelle nous donnons pour but de permettre à chaque et à tout être humain, sur le pied d'égalité, une participation aussi large que possible à la vie de notre commune espèce, le libre accès et la faculté de contribuer aux richesses d'art et de science accumulées pour nos descendants. Nous voulons faciliter ainsi pour chaque individu le développement complet de ses aptitudes en vue d'une collaboration efficace à l'accroissement du trésor commun. Pour nous, la civilisation a comme but essentiel le développement de la personnalité humaine en toute liberté et en solidarité étroite avec l'ensemble des autres hommes, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir; la liberté nous apparaît ainsi comme une création humaine conditionnée elle-même par les progrès de la solidarité, de la justice et de la science. S'il est vrai que la liberté de chacun est limitée par celle des autres, il est encore plus vrai que la liberté de tous est la condition de celle de chacun. Aucun homme n'est vraiment libre quand il existe encore des esclaves ou des opprimés.

Pour préciser davantage le danger que représente le fascisme pour la civilisation et pour l'avenir de notre espèce, je voudrais rappeler brièvement les indications que nous apporte la science sur les lois générales du développement de la vie et sur les conditions favorables à l'apparition de formes nouvelles, toujours plus riches et plus hautes, d'êtres vivants. Les enseignements de la biologie, joints à ceux de l'histoire, nous montrent que l'évolution des espèces en général et le développement matériel et moral des sociétés humaines, en particulier, ne sont pas fondés sur la lutte, capable seulement de détruire, mais au contraire sur la collaboration et l'entraide qui permettent d'assurer, par les processus solidaires et simultanés d'union et de différenciation, l'enrichissement réciproque et la sécurité collective.

De même que les êtres monocellulaires de la vie primitive se sont associés et différenciés pour constituer des individus de plus en plus complexes et riches de possibilités, ces individus se sont unis en groupes ou sociétés de mieux en mieux organisées à mesure que se précisait la division du travail, la répartition des tâches et que devenait par conséquent plus étroite la solidarité réciproque. Nous en sommes actuellement à l'étape internationale de cette création incessante qui doit aboutir à l'organisation d'une espèce humaine solidaire et différenciée. L'instinct profond qui pousse aujourd'hui les nations vers la paix est la manifestation préalable et nécessaire a. l'accomplissement de cette étape, du génie de l'espèce tendu vers l'enrichissement de la vie, des forces profondes qui ont poussé, aux étapes antérieures, les êtres mono ou pluricellulaires à s'unir. Nous savons exercer une action conforme à la ligne générale du développement de la vie lorsque nous défendons les principes de la collaboration internationale et de la sécurité collective. S'unir ou mourir est la grande leçon que nous transmet le passé, Deux conditions, deux vertus sont nécessaires en chacun des individus ou des groupes qui doivent s'associer pour constituer un organisme nouveau plus élevé et plus différencié, pour faire en sorte que chaque élément de l'ensemble bénéficie de l'existence des autres et leur apporte à son tour quelque chose de nouveau et de différent d'eux-mêmes. Ces deux vertus sont : celle de personnalité, qui rend possible l'enrichissement réciproque et celle de solidarité qui le réalise. A ces vertus s'opposent les deux vices essentiels, destructeurs de tout progrès vital et de toute civilisation humaine, l'égoïsme qui tend à isoler l'élément de l'ensemble, et le conformisme qui le rend incapable de rien apporter de personnel et de nouveau à la richesse commune, richesse faite avant tout de qualité plutôt que de quantité. L'horreur instinctive et consciente à la fois que m'inspire le fascisme, et ma conviction qu'il représente une régression dangereuse pour l'espèce, résultent du fait que, non seulement il emploie de manière systématique les moyens barbares de violence et de mensonge, mais encore que son origine, sa doctrine et son action sont à base essentielle d'égoïsme et de conformisme. Cela suffit à mes yeux pour le caractériser comme inhumain. Egoïsme sous toutes ses formes : égoïsme individuel dans le développement monstrueux du dictateur dont le déséquilibre mental, condition possible et conséquence certaine de la toute puissance, représente un danger toujours croissant pour son peuple et pour les autres; égoïsme de classe chez ceux qui, pour conserver leurs privilèges ou maintenir leur domination, facilitent l'établissement d'un régime de violence et d'oppression; égoïsme de nation ou de race, autarchique et agressif, tendant à fermer, économiquement et intellectuellement, des groupes humains sur eux-mêmes dans un impérialisme de plus en plus farouche et de plus en plus guerrier; égoïsme de sexe enfin qui tend, en Allemagne en particulier, à maintenir la femme dans la situation inférieure et confinée où l'a placée depuis tant de siècles dans la plus grande partie du monde, la brutalité stupide de l'homme, alors que toute l'expérience acquise nous permet d'affirmer que l'avenir de l'espèce est dans le sens d'une collaboration des sexes sur tous les plans de notre activité. Conformisme également sous tous ses aspects, de pensée d'action et même d'apparence.. Conformisme de pensée, ou plutôt suppression de toute pensée individuelle et libre. On dit à l'Italien : « Le Duce pense pour nous » et on amène l'Allemand, par un savant et au besoin brutal entraînement, à la mise au pas, la « Gleichschaltung » qui tend à transformer un peuple qui se dit fier en un troupeau docile et servile à la fois. Cet entraînement est facilité par le conformisme des gestes dans les manifestations paramilitaires où l'individu se fond dans le groupe, cesse de penser et d'agir individuellement, manifestations qui contrastent singulièrement avec nos grands rassemblements où, depuis le lendemain du 6 Février, et en réponse à l'insolente agression fasciste, le peuple de ce pays se réunit pour affirmer la volonté consciente et réfléchie des individus qui le composent. On n'y marche point au pas; chacun y exalte sa personnalité au contact de celle des autres, y vient librement confronter sa pensée avec celle de tous. L'emploi généralisé de l'uniforme dans les manifestations fascistes crée un conformisme d'apparence qui comme le conformisme des gestes contribue à la dissolution des consciences personnelles et qui contraste avec la diversité et la richesse d'aspect de nos masses populaires.

Une dernière observation me paraît s'imposer comme caractéristique de la situation actuelle et de la régression fasciste qui, faute d'avoir pour elle la raison et la conscience humaines en est réduite à se servir des forces du passé, à s'appuyer sur la violence, le mensonge et l'ignorance, en doctrine comme en action. Par une singulière coïncidence qui souligne toute l'importance des progrès accomplis et le désarroi qu'accuse l'hystérie fasciste, alors que nos partis de justice sociale veulent invoquer seulement des arguments de raison et de bonté, alors que les pays démocratiques ou socialistes sont sincèrement acquis à la cause de la paix et de la sécurité collective, ce sont les partis de réaction sur le plan national et les pays fascistes sur le plan international qui se réclament de la violence, usent de duplicité et se défient de la science ou de la pensée libres. Contre ces forces mauvaises, nous avons le devoir de défendre la vie et de protéger l'avenir; selon l'héroïque exemple de nos frères d'Espagne nous saurons ne pas faillir à ce devoir.

  • Source: Revue CLARTE.