Histoire narrative et descriptive du Peuple Romain

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Histoire narrative et descriptive du peuple romain
written by Charles Seignobos
1894

HISTOIRE NARRATIVE ET DESCRIPTIVE DU PEUPLE ROMAIN

  • Docteur ès lettres. Maître de Conférences à la Faculté des lettres de Paris
  • PARIS - LIBRAIRIE ARMAND COLIN - 1901


  • CHAPITRE PREMIER. — LES ANCIENNES POPULATIONS DE L'ITALIE. GÉOGRAPHIE.

L'Italie. — L'Italie[1] est une presqu'île épaisse qui s'allonge en travers dans la Méditerranée, partant de la côté de France dans la direction de la Grèce. Les deux côtes sont à peu près parallèles, l'épaisseur de la presqu'île est à peu près la même partout, jusqu'à l'endroit où elle se partage en deux pointes ; ce qui lui donne la forme d'une botte dont le talon serait tourné vers la Grèce et la pointe toucherait la Sicile.

L'intérieur de l'Italie, clans toute sa longueur, est formé d'un énorme massif de montagnes de rochers gris, l'Apennin, dont la plus haute cime s'élève à 2 900 mètres. Ces montagnes ont leur pente la plus rapide vers l'est, du côté qui descend à la mer Adriatique. Sur ce versant, il n'y a guère que des vallées courtes et étroites séparées l'une de l'autre par des barrières de rochers. Au contraire ; à l'ouest, du côté de la mer Tyrrhénienne, les montagnes s'abaissent sur des pays de collines et des plaines fertiles. La mer venait autrefois jusqu'au pied des montagnes, et formait des golfes, mais les volcans les ont comblés avec des laves, des scories et de la cendre et ont créé tout un pays nouveau. C'est donc vers l'ouest que coulent les principales rivières, à l'ouest que sont les pays fertiles (Toscane, Latium, Campanie), où se sont formés les principaux peuples de l'Italie antique.

Au sud, la montagne s'arrête brusquement ; les deux pointes qui terminent l'Italie, les deux cornes comme disaient les anciens, ne font pas partie de l'Apennin.

Celle qui va vers la Grèce, à l'est de Tarente, est un plateau bas, sec, gris, poussiéreux et triste, brûlé par le soleil.

Celle qui s'avance vers la Sicile est formée de deux massifs de granit. Le premier, la Sila, séparé de l'Apennin par une large plaine, est une masse énorme couverte de forêts, dont la plus haute cime a 1.889 mètres et qui de trois côtés se termine par une pente abrupte, en forme de mur, d'où les torrents sortent par des gorges étroites ; ce fut de tout temps un repaire de brigands (la Calabre). L'autre massif, relié à la Sila par un isthme étroit formé de collines basses et arrondies, est un plateau dominé par des cimes qui s'élèvent jusqu'à 1.974 mètres. Les forêts qui le couvrent fournissaient aux anciens du bois de charpente pour les maisons et les navires et de la résine dont on faisait une poix renommée.

Le climat. — L'Italie a un climat doux et humide.

L'hiver y est court ; pendant quelques semaines souffle l'Aquilon, un vent du nord, froid et clair, qui chasse les nuages ; mais il gèle rarement dans la plaine et la neige ne couvre que les montagnes.

Dès le mois de février on sent un vent d'ouest léger et tiède (les anciens l'appelaient Favonius, le favorable), les hirondelles reviennent, les amandiers fleurissent, le printemps commence.

Il dure peu, du moins dans l'Italie du Sud ; dès le mois de mai c'est l'été, un été sec et brûlant qui grille les plantes si on ne les arrose pas ; la sécheresse dure près de quatre mois, c'est le climat de la Grèce. Dans les plaines du nord et du centre, dès la fin de mars, souffle d'ordinaire le vent du sud (on l'appelait l'Auster, le brûlant) ; il amène une chaleur lourde, une nuée suffocante qui trouble la transparence de l'air, et de temps à autre de violents orages, avec du tonnerre et de la grêle.

Cet été pénible et malsain dure jusqu'en septembre. Alors commence l'automne, la saison des grandes pluies, jusqu'en novembre. Il tombe pendant ces trois mois plus d'eau en Italie qu'en Allemagne dans toute l'année.

Les cours d'eau. — Cette eau, tombant en pluies torrentielles sur des montagnes abruptes, roule en bas rapidement ; ainsi se forment des torrents impétueux, chargés de terre et de cailloux qu'ils déposent ou entraînent jusqu'à la mer. Mais en été, pendant la sécheresse, ces torrents se réduisent à un filet d'eau qui coule dans un large lit de pierre laissé à sec.

Le rocher calcaire de l'Apennin, percé de trous et de crevasses, laisse passer une partie de l'eau des pluies et des neiges qui, au lieu de couler à la surface, s'enfonce dans l'intérieur de la montagne et ressort au bas en grosses sources. Ces eaux ainsi emmagasinées finissent par déboucher clans les rivières qu'elles alimentent pendant la sécheresse.

La côte. — Les côtes de l'Italie sont droites, peu découpées, presque dépourvues de ports naturels, et les débris apportés par les torrents des montagnes forment dans la mer des bancs de sable sous-marins qui barrent les embouchures des rivières.

Sur l'Adriatique la côte est bordée de lagunes et de bancs de sable, qui ne permettent pas aux navires d'approcher. La mer est agitée, surtout en hiver, par de terribles coups de vent du nord.

Sur la mer Ionienne il n'y avait guère qu'un bon port, celui de Tarente, aujourd'hui ensablé.

La côte de l'ouest est moins mauvaise. Encore les ports naturels y sont-ils rares. A deux endroits seulement, en Toscane et sur le golfe de Naples, il y a des îles et la mer est profonde près de la côte ; c'est là qu'étaient les ports principaux de l'antiquité.

L'Italie n'est pas, comme la Grèce, un pays naturellement disposé pour la navigation. Les anciens Italiens ne furent pas des peuples de marins ; ce furent des cultivateurs dans les plaines et les vallées, des bergers dans les montagnes.

LES PEUPLES DES MONTAGNES.

Les Ombriens. — Au centre de l'Apennin, dominé par les plus hautes cimes, s'étend un pays de vallées étroites et de petites montagnes, traversé par une large vallée fertile qui descend du côté de l'ouest.

Là demeurait un peuple de laboureurs et de bergers, les Ombriens. Ils habitaient de petites villes fortifiées bâties sur des rochers qui dominaient les vallées. On disait qu'ils avaient été jadis un grand peuple établi sur toute la Toscane et sur la plaine du Pô et qu'ils avaient été repoussés dans la montagne par des peuples nouveaux. Ils ne formaient pas une seule nation, chaque ville était un petit État. Mais ils parlaient la même langue et cette langue ressemblait au latin, à peu près comme le français ressemble à l'italien.

Les Sabins. — Au sud de l'Ombrie s'élève un énorme massif de montagnes sauvages, entouré de tous côtés par des murailles de rochers qui en font une sorte de forteresse naturelle ; ce sont les Abruzzes, un pays de brigands. En avant, vers l'ouest, s'avance une longue rangée de montagnes plus basses en pente plus douce, coupée par la vallée où coule l'Anio ; ce sont les monts de la Sabine.

C'était autrefois le pays des Sabins, paysans guerriers ; réputés comme des cultivateurs sobres, honnêtes, laborieux ; ils travaillaient à la bêche le sol pierreux et aride de leurs montagnes, et vivaient dans de pauvres maisons groupées en villages ouverts.

Leur langue ressemblait au latin.

Les Sabelliens. — De ce pays des Sabins étaient sortis, disait-on, la plupart des peuples qui habitaient les montagnes de l'Italie ; on les appelait Sabelliens (c'est le même nom que Sabins), et on expliquait leur origine par des légendes.

Les Sabins, disait-on, dans des moments de malheur, croyant les dieux irrités, avaient cherché à les apaiser par un grand sacrifice. Ils vouaient, c'est-à-dire consacraient d'avance à leur dieu tout ce qui naîtrait pendant une année ; cela s'appelait un printemps voué. Tous les enfants nés en cette année appartenaient au dieu. Arrivés à l'âge d'homme, ils s'en allaient au loin s'établir où ils pouvaient. Ainsi étaient parties de la Sabine, à diverses époques, plusieurs bandes ; chacune avait suivi un animal sacré, un loup, tin taureau, un pivert, comme un envoyé du dieu ; là où l'animal s'arrêtait, la bande s'établissait et devenait un peuple.

Plusieurs peuples portaient ainsi un nom d'animal ; les Picentins (c'était le peuple du pivert), les Hirpins (peuple du loup) ; d'autres avaient un nom de dieu (Marses, Vestins).

Ces Sabelliens avaient peuplé toutes les montagnes de l'Italie. Ils tenaient le massif du centre. Ils occupaient le pays qui descend sur l'Adriatique. Ils habitaient les chaînes de montagnes qui s'avancent vers la plaine (pays des Herniques et des Èques). Ils finirent même par descendre dans la plaine et s'établir dans les collines qui longent la côte (pays des Volsques).

Isolés dans leurs montagnes, ils restaient barbares et belliqueux, élevant leurs troupeaux, cultivant des coins de terre. Presque tous vivaient dans la campagne, sans villes, ayant seulement sur des montagnes escarpées quelques forteresses où en temps de guerre ils mettaient à l'abri leurs familles et leurs troupeaux. Ils se groupaient en petits peuples sous des chefs qui les menaient à la guerre, mais chaque peuple formait un État indépendant.

Les Samnites. — De tous ces Sabelliens, les plus puissants furent les Samnites. C'était une confédération de quatre peuples établis au milieu de l'Apennin, dans un pays couvert de montagnes sauvages, d'accès difficile, séparés par des gorges étroites, un pays de pacages où l'herbe est courte, faite plutôt pour les chèvres et les moutons que pour les bœufs.

Les Samnites devinrent un peuple de guerriers. Les jeunes gens, trop nombreux pour vivre dans ce pays pauvre, allaient se mettre comme soldats au service des riches villes des plaines. Ils en revenaient avec de riches armures, des boucliers d'argent, des colliers d'or, des bijoux.

Vers le VIe siècle, plusieurs bandes de guerriers samnites restèrent en pays étranger, soumirent les habitants et formèrent de nouveaux peuples ; les Lucaniens, les Bruttiens, les Campaniens[2]. Pendant un siècle, ces montagnards dominèrent toute l'Italie du Sud.

LES COLONIES GRECQUES.

La Grande-Grèce. — Le sud de l'Italie, formé de plaines basses et de collines, est tourné du côté de la Grèce. De la pointe la plus avancée on peut voir par les temps clairs les montagnes des îles de l'autre côté de la mer.

Les anciens habitants de ce pays, les Iapyges, étaient probablement venus de l'autre côté de l'Adriatique, de la région que les anciens appelaient l'Illyrie ; leur langue ressemblait à celle des Illyriens.

Puis, à partir du vine siècle arrivèrent les colons grecs. Ils s'établirent dans les plaines les plus fertiles, et sur la côte aux endroits où les navires pouvaient débarquer. Ils bâtissaient des villes fortifiées ; chacune formait une cité, c'est-à-dire un État indépendant se gouvernant lui-même et faisant la guerre aux autres. C'était la même vie qu'en Grèce, mais plus riche ; chaque cité avait un grand territoire couvert de moissons, de pâturages pour les chevaux, de vignobles et d'oliviers.

De ces cités les plus puissantes furent Sybaris, célèbre par sa richesse ; Crotone, la belliqueuse, qui détruisit Sybaris et Tarente, le grand port de l'Italie du Sud.

Ces Grecs n'avaient occupé qu'une partie du pays ; les anciens habitants restaient à côté d'eux, mais ils étaient moins riches, moins puissants, moins civilisés. Peu à peu ils adoptèrent les habitudes et la langue des Grecs. Toute l'Italie méridionale devint un pays grec ; on la surnomma la Grande-Grèce.

Les Grecs de Campanie. — De l'autre côté de l'Italie, sur la mer Tyrrhénienne, il y avait d'autres colonies grecques très anciennes.

La plus ancienne, Cumes, était bâtie sur un rocher volcanique, de 100 mètres de haut, taillé à pic de trois côtés au-dessus de la mer ; les navires s'arrêtaient en bas dans la baie de Baies. Au sud s'étendait la Campanie, une plaine volcanique très fertile, fameuse par ses belles moissons. Les marchands de Cumes vendaient aux Grecs le blé du pays et aux habitants du pays les vases fabriqués en Grèce. Les marins de Cumes devinrent des corsaires renommés ; leurs navires de guerre combattirent les Étrusques et vainquirent les Carthaginois.

Plus au sud, autour du golfe où sont les meilleurs ports de la côte, Cumes envoya des colons qui fondèrent des villes grecques nouvelles ; l'une d'elles fut Naples (ville neuve).

Les Grecs de Campanie furent trop peu nombreux pour transformer la population. Les anciens habitants (Ausones, Opiques), établis dans de petites villes en arrière de la côte, gardèrent leurs coutumes et leur langue, semblable au latin, jusqu'au temps ou les Étrusques du Nord, puis les Samnites de la montagne vinrent les dominer et changer leur genre de vie.

LES ÉTRUSQUES.

L'Étrurie. — Au nord-ouest de la presqu'île d'Italie, entre le massif des Apennins et la mer, s'étend un pays étrange : des montagnes noires ou brunes, anciens volcans éteints, semées çà et là comme en désordre, entourent de petites plaines fermées ; les eaux, ne pouvant s'écouler de ces enceintes, s'amassent en marais au milieu de la plaine ou en lacs profonds au pied de la montagne. Quelques-uns de ces lacs, les plus petits et les plus profonds, remplissent le fond d'un ancien cratère. C'est le pays que les anciens appelaient l'Étrurie[3].

Formé en partie de débris de volcans, ce pays est fertile ; les plaines, les vallées et les collines donnaient autrefois de belles moissons de blé. Le massif des montagnes du centre, couvert de bois, formait la forêt ciminienne, déserte et sombre ; on ne la traversait qu'avec crainte, et elle coupait l'Étrurie en deux régions qui communiquaient difficilement ; la région du sud, plus petite et plus basse, allait jusqu'au Tibre.

La côte de nos jours est ensablée et bordée d'une large plaine semée de marais fiévreux (la Maremme). Dans l'antiquité, elle était moins encombrée et moins malsaine sans doute ; on y trouvait des ports disparus aujourd'hui, le plus important en face de l'île d'Elbe.

Les Étrusques. — Le peuple qui habitait ce pays ne ressemblait à aucun des autres peuples voisins ; les Grecs l'appelaient Tusque ou Tyrrhénien, les Romains Étrusque (c'est le même nom prononcé d'une façon différente). Il parlait une langue très différente de toutes les autres langues de l'Italie ; nous en connaissons quelques mots par des inscriptions, mais aucun savant n'est parvenu à l'expliquer.

On disait que les Étrusques étaient des étrangers, mais on ne savait au juste d'où ils venaient. Peut-être étaient-ils descendus des Alpes du Nord, de la Rhétie (le Tyrol).

Établis dans ce pays fertile, les Étrusques devinrent riches et puissants. Leurs villes, bâties sur des montagnes, entourées de remparts faits d'énormes blocs de pierre, furent les plus grandes de l'Italie. Chacune avait son territoire et formait un État indépendant. Dans ces petits États, les nobles (lucumons) possédaient toutes les terres et avaient toute la richesse ; ils allaient en guerre avec des armures précieuses ; tous les autres habitants leur obéissaient.

Dans plusieurs cités, il y avait un chef supérieur aux autres nobles, une sorte de roi ; il portait une robe de cérémonie bordée de pourpre, s'asseyait sur une chaise d'ivoire et se faisait accompagner de licteurs qui portaient des verges et une hache.

Les douze principales cités d'Étrurie célébraient une fête dans le sanctuaire d'une déesse, adorée de tous les Étrusques. Là se tenait une assemblée des chefs de toutes les cités ; mais il n'y avait pas de confédération politique, et chacune faisait la guerre sans tenir compte des autres.

Les villes étrusques de la côte avaient des navires qui naviguaient sur toute la côte jusqu'en Sicile. Elles faisaient le commerce surtout avec les Carthaginois qui leur apportaient les produits de l'Orient, l'ivoire, les étoffes de pourpre, les bijoux égyptiens. Une de ces villes commerçait même avec les Grecs, c'était Cæré. Les Grecs l'appelaient d'un nom phénicien, Agylla (la Ronde), et faisaient l'éloge de ses habitants, les seuls Étrusques, disaient-ils, qui ne fussent pas des pirates. En ce temps, les marins allaient d'ordinaire armés ; à l'occasion ils pillaient les navires, et même les villages de la côte, ils enlevaient les femmes et les enfants pour les vendre, ils massacraient les équipages. Les marins étrusques faisaient une guerre de pirates aux marins grecs, leurs concurrents ; les poètes grecs les appelaient farouches Tyrrhéniens et racontaient comment le dieu Apollon, capturé par des pirates étrusques, les avait punis en les changeant en dauphins.

Il y eut aussi des villes étrusques dans le pays du Pô, du côté de l'Adriatique : Bologne, Mantoue, Ravenne (on ne sait quand elles avaient été fondées) ; elles furent enlevées aux Étrusques par les Gaulois.

Enfin les Étrusques, s'avançant vers le sud, soumirent les petits peuples du Latium et vinrent conquérir les villes de Campanie, où ils introduisirent leur façon de vivre ; la plus importante fut Capoue.

Religion étrusque. — Les Étrusques croyaient à des dieux protecteurs du peuple ; nous ne connaissons guère que leurs noms : nous savons qu'ils en adoraient trois ensemble, un dieu et deux déesses.

Ils adoraient aussi les âmes des morts, comme des esprits puissants qui pouvaient faire du mal ; pour les apaiser ils leur offraient même des victimes humaines ; ainsi commença l'usage fameux des combats de gladiateurs.

On a découvert beaucoup de tombeaux étrusques ; quelques-uns étaient recouverts d'un monument de pierre en forme de dôme. Dans l'intérieur, on a trouvé des chambres construites comme pour être habitées par les morts ; sur des lits de parade sont étendus les cadavres ; ils ont autour d'eux des meubles, des étoffes, des insignes, des bijoux (colliers, bagues, broches, bracelets) et de grands vases peints ; les murs sont souvent couverts de peintures qui représentent surtout des jeux, des massacres de captifs et des festins.

Les Étrusques croyaient aussi à des démons souterrains qui conduisaient les âmes sous la terre, dans le séjour des morts ; on voit dans leurs peintures le roi des enfers, Mantus, sous la forme d'un génie ailé, une couronne sur la tête, une torche à la main, — Charun, vieillard hideux à longues oreilles, féroce, armé d'un lourd marteau, — d'autres génies tenant à la main des serpents dont ils menacent leurs victimes — et l'horrible Tuculcha, monstre à bec d'aigle et à oreilles d'âne dont les cheveux sont des serpents.

Les devins. — Les devins étrusques faisaient métier de prédire l'avenir ; ils employaient plusieurs procédés. Quand on venait de sacrifier un animal, ils regardaient les entrailles, la forme et la position du foie, du cœur, des poumons, et en concluaient l'avenir, d'après certaines règles d'interprétation.

Ils tiraient aussi des signes de la foudre. Mais leur moyen le plus habituel était de regarder le vol des oiseaux. Le devin debout, la figure tournée vers le nord, tenait de la main droite son bâton recourbé, et traçait dans le ciel des lignes droites de façon à former un carré. Dans l'espace ainsi délimité il observait les oiseaux qui passaient ; s'ils passaient à droite, c'était un signe favorable ; à gauche, un signe défavorable ; un aigle était un signe favorable, un hibou un mauvais signe. On finit par rédiger les règles de divination et il y eut plusieurs livres sacrés : sur le vol des oiseaux, sur le tonnerre, sur les cérémonies à faire dans les actes publics.

Un jour, disait la légende étrusque, près de Tarquinies, dans un champ qu'on labourait, sortit de terre un tout petit homme, qui avait l'aspect d'un enfant et la barbe grise d'un vieillard. C'était le génie Tagès. Il se mit à réciter les règles sacrées de la divination et des cérémonies ; les habitants s'assemblèrent pour l'entendre et le roi du pays fit écrire ce qu'il disait ; aussitôt après Tagès mourut.

Les devins prédisaient que le peuple étrusque durerait dix siècles. Ce qu'ils appelaient un siècle n'était pas exactement une période de cent ans, c'était la durée de la plus longue vie humaine. Les devins reconnaissaient d'après certains signes quand un siècle venait de finir. En 44 avant Jésus-Christ, une comète parut ; un devin étrusque déclara à Rome qu'elle annonçait la fin du ixe siècle et le commencement du Xe, le dernier du peuple étrusque.

Les arts étrusques. — Les Étrusques pratiquaient les principaux métiers des peuples civilisés de l'antiquité, ils les avaient appris des Carthaginois et des Grecs.

Ils tiraient le cuivre des montagnes de l'Étrurie ; ils tiraient des montagnes de l'île d'Elbe le minerai de fer qu'ils fondaient pour en extraire le métal. Les Étrusques fabriquaient surtout des objets de métal, des bijoux d'or et d'argent, des bagues, des agrafes, des colliers ; ils faisaient des meubles, des miroirs en bronze poli entourés d'ornements, des coupes ornées de dessins.

Les célèbres vases étrusques[4] étaient en argile cuite, noirs avec des dessins rouges ; ils représentaient d'ordinaire des scènes où figuraient des dieux ou des héros grecs ; beaucoup venaient des villes grecques, mais les Étrusques avaient appris aussi à les imiter.

Les villes d'Étrurie étaient bâties régulièrement avec des enceintes en pierre de taille et des portes voûtées, des rues droites et larges, pavées en dalles, les maisons isolées de façon à laisser passer entre elles des rigoles. Les Étrusques construisaient des canaux souterrains maintenus par des voûtes pour emmener les eaux des villes et pour dessécher les plaines humides.

Les Étrusques avaient adopté l'alphabet grec ancien.

LES LATINS.

Le Latium. — Du centre de l'Apennin descend un petit fleuve rapide, le Tibre, qui débouche dans une plaine étroite : après les pluies, il arrive ton' jaune de la terre arrachée aux montagnes et inonde ses rives.

Au sud du Tibre commence le Latium. C'est une terre volcanique. Un grand volcan éteint, le mont Albain, qui domine tout le pays, l'a couvert autrefois de scories, de cendres et de lave. Cette masse de débris mêlée au sable et à l'argile a formé une sorte de pierre tendre, le tuf, qui se taille facilement et dont on se sert pour les constructions grossières. Dans ce tuf tendre, les pluies et les torrents ont creusé des gorges étroites, de sorte que le pays est maintenant un chaos de collines abruptes entre des ravins profonds.

C'est un pays très humide, avec de grosses pluies en hiver, des orages en été ; l'eau ne s'écoule pas toute dans les torrents ou dans les petits lacs au pied de la montagne, une partie pénètre dans la terre. Le sol poreux est comme une éponge où l'eau se conserve, puis s'évapore peu à peu sous la chaleur ardente de l'été. L'air, ainsi chargé de vapeurs, est lourd et malsain. Dans les parties basses des vallées. surtout près de la mer, les eaux ne pouvant s'écouler forment des marais qui répandent au loin la fièvre ; c'est la fameuse malaria (le mauvais air). Le pays a toujours été fiévreux. Les anciens habitants adoraient en plusieurs endroits la déesse Fièvre ; ils portaient des vêtements de laine, allumaient des feux à ciel ouvert et bâtissaient leurs maisons serrées ensemble sur les hauteurs, ce qui semble être des précautions contre la fièvre. Mais le pays n'était pas cependant comme aujourd'hui un désert inhabitable ; la culture l'avait desséché et assaini, et, dans l'intérieur des collines, on avait creusé de petits canaux souterrains pour faire écouler les eaux.

Les Latins. — Les habitants du Latium, les Latins, étaient de même race que les Sabins de la montagne ; ils leur ressemblaient par la langue, la religion, la façon de vivre. Comme eux, c'étaient des paysans et des bergers. Mais, voisins des Étrusques et des Grecs de Cumes, ils étaient devenus un peu plus civilisés. Ils écrivaient avec l'alphabet grec[5] ; ils avaient, comme les Grecs, des oliviers et des figuiers. Ils savaient travailler les métaux, et ils apprirent à bâtir à la façon étrusque.

Ils habitaient de petites villes fortifiées placées au sommet des collines ; chaque ville avait son petit territoire ; les gens de la ville formaient un peuple qui avait son gouvernement indépendant ; on l'appelait res publica (la chose du peuple) ou cité (civitas). Ces petits peuples se faisaient souvent la guerre l'un à l'autre.

Il y avait sur le mont Albain un sanctuaire du dieu Jupiter latin (latiaris) commun à tous les Latins. Chaque année les cités latines (au nombre de 30, dit-on) envoyaient des délégués qui se réunissaient dans un bois sacré, sur la montagne, et sacrifiaient un taureau à Jupiter latin.

Ainsi l'Italie était habitée par des peuples très différents, sans aucun nom pour les désigner tous[6] ensemble. Ceux même qu'aujourd'hui nous reconnaissons comme formant une seule race, Ombriens, Sabins, Sabelliens, Latins, ignoraient leur origine commune. Ils ne se comprenaient pas bien entre eux ; leurs langues, pareilles à l'origine, étaient devenues différentes avec le temps.

Les plus civilisés, les Grecs au sud, les Étrusques au nord, étaient des étrangers. Les Latins, établis près de la côte, reçurent la civilisation de ces étrangers et, devenus plus civilisés que les peuples restés dans les montagnes, finirent par devenir maîtres de toute l'Italie.

  • [1] Les anciens Romains ne donnaient pas au mot Italie le même sens que nous. Nous comprenons sous ce nom tout ce qui est derrière les Alpes, non seulement la presqu'île, mais le pays du Pô et de l'Adige et la côte du golfe de Gênes. Les anciens (jusqu'au Ier siècle) appelaient Italie la presqu'île seulement. Le nom s'est étendu peu à peu.
  • [2] Les Romains appelaient ce peuple nouveau du même nom que les habitants du pays (Osques).
  • [3] L'Étrurie s'appelle aujourd'hui Toscane. Mais la Toscane s'étend plus 'au nord, de l'autre côté de l'Arno.
  • [4] Il y en a des milliers dans les musées ; ils ont été trouvés dans les tombeaux.
  • [5] Les lettres romaines ne sont que les lettres grecques anciennes, un peu transformées.
  • [6] Le nom d'Italien n'a été employé que vers le IIe siècle av. J.-C.


CHAPITRE II. — LES ROIS DE ROME.

Fondation de Rome. — A la frontière nord du Latium, tout près de l'Étrurie, est l'emplacement de Rome, une plaine entrecoupée de collines. Le pays, inonde par le Tibre qui déborde chaque année, était marécageux et malsain ; aujourd'hui encore, on ne peut guère l'habiter sans prendre la fièvre des marais. Les collines sont petites, la plus haute n'avait que 51 mètres ; mais quelques-unes, très escarpées, se dressent au-dessus de la plaine, comme des forteresses naturelles.

C'est sur la plus haute de ces collines (51 mètres), le mont Palatin, près du Tibre, que fut bâtie la première ville appelée Rome : une toute petite ville (environ 1.800 mètres de tour), de forme à peu près carrée (on l'appelait Rome carrée). C'était une ville forte entourée d'un fossé qui faisait tout le tour de la colline et d'un rempart en pierre en dedans de ce fossé. On a retrouvé quelques débris de cette enceinte. Elle avait quatre portes : une sur chacun des côtés.

Les Romains disaient que Rome avait été fondée le 21 avril 753, c'est-à-dire que, ce jour-là l'enceinte avait été tracée dans une cérémonie religieuse, et voici comment ils décrivaient cette cérémonie :

Le fondateur, vêtu d'une robe blanche, avait attelé un taureau blanc et une génisse blanche sans taches à une charrue dont le soc était d'airain. Puis, tout autour de l'emplacement où il voulait élever sa ville, il avait conduit son attelage, creusant avec sa charrue un sillon qui marquait l'enceinte. Aux endroits où devaient être les portes pour traverser l'enceinte, il soulevait la charrue et la portait (de là le nom de porte), de façon à ne pas toucher terre ; car le sillon tracé par la charrue était sacré, la religion défendait de le franchir, il fallait donc que le sillon Mt interrompu à la place par où on devait entrer et sortir.

Chaque année, le 21 avril, les Romains célébraient l'anniversaire de la fondation. Une procession faisait le tour de la vieille enceinte depuis longtemps disparue, et un prêtre plantait un clou dans un temple.

Légende de Romulus. — Les Romains ne savaient rien de certain sur l'histoire de leur ville, pendant les premiers siècles après la fondation. Mais ils racontaient sur ces anciens temps beaucoup de légendes qu'ils croyaient vraies ; c'était pour eux un moyen de s'expliquer les monuments qu'ils voyaient et les usages qu'ils pratiquaient.

Ils appelaient le fondateur de Rome Romulus et racontaient ainsi sa légende :

Il y avait sur une des montagnes du Latium une ville appelée Albe, dont les rois descendaient, disait-on, du héros troyen Énée, réfugié en Italie après l'incendie de Troie. Le douzième roi d'Albe, Amulius, avait dépossédé son frère Numitor et régnait à sa place. Numitor avait une fille, Rhéa Sylvia, que son oncle força à se faire prêtresse de la déesse Vesta. Le dieu Mars l'aima et elle mit au monde deux jumeaux, Romulus et Remus. Le roi, pour se débarrasser d'eux, les fit mettre dans un berceau qu'on lâcha sur le Tibre débordé ; le courant porta le berceau dans la vallée inondée jusqu'au pied du mont Palatin, où il s'arrêta auprès d'un figuier. Là une louve vint allaiter les deux enfants[1], pendant que des oiseaux planaient au-dessus du berceau pour écarter les insectes. Un berger les découvrit et les porta à sa femme qui les éleva.

Devenus grands, Romulus et Remus furent des braves qui combattaient les bêtes féroces et les brigands. Un jour, ils se battirent avec les bergers de Numitor qui menaient paitre leurs troupeaux sur le mont Aventin ; Remus fut pris et amené à Numitor, et lui raconta son histoire. Numitor reconnut ses petits-fils qu'il croyait morts et fit venir Romulus. Les deux frères réunis tuèrent Amulius et rendirent Albe à leur grand-père Numitor.

Le roi les envoya avec une troupe fonder une ville à l'endroit où ils avaient été élevés. Chacun des deux se mit en observation pour attendre un signe favorable des dieux, Romulus sur le mont Palatin, Remus sur le mont Aventin. Remus vit six vautours, Romulus en vit douze. Leurs compagnons décidèrent en faveur de Romulus ; ce fut lui qui traça avec la charrue l'enceinte sacrée sur le Palatin. Remus, pour le braver, sauta par-dessus le sillon. Romulus le tua en disant : Ainsi périsse quiconque franchira cette enceinte !

Il y avait sur une colline voisine un bois sacré de chênes. Pour augmenter son peuple, Romulus fit de ce bois un asile ; quiconque s'y réfugiait était inviolable. Il y vint de tout le pays des exilés, des esclaves fugitifs, des criminels. Romulus régnait à la fois sur ses compagnons albains, établis au Palatin, et sur les réfugiés de l'asile.

Ces premiers Romains n'avaient pas de femmes, Romulus en demanda aux peuples d'alentour. Ils se moquèrent de lui : Ouvrez aussi un asile pour les femmes, lui dit-on. Romulus les invita à la fête du dieu Consus. Les Sabins vinrent avec leurs familles. Tout d'un coup, au milieu de la fête, Romulus donne un signal ; les Romains se jettent sur les jeunes filles qui regardaient les jeux ; chacun eu enlève une et l'épouse. Ainsi les Romains se procurèrent des femmes par l'enlèvement des Sabines.

Les Sabins, pour se venger, vinrent en armes attaquer Rome. En face du mont Palatin se dresse la colline escarpée du Capitole. Romulus y avait bâti un fort et mis une garnison. Une jeune fille, Tarpeia, proposa aux Sabins de leur livrer la forteresse du Capitole. Elle leur demanda en récompense de lui donner ce qu'ils portaient au bras gauche, elle voulait dire leurs bracelets d'or. Les Sabins le promirent, elle les fit entrer. Maitres du Capitole, ils jetèrent leurs boucliers sur Tarpeia et l'écrasèrent ; ainsi ils tinrent leur promesse, puisqu'ils portaient leurs boucliers au bras gauche, et Tarpeia fut punie de sa trahison.

Les Sabins et les Romains se battirent dans la vallée entre le Capitole et le mont Palatin. Les Romains, vaincus, commençaient à s'enfuir, quand Romulus supplia Jupiter d'arrêter la déroute et lui promit de lui consacrer un temple[2]. Aussitôt les Romains s'arrêtent. A ce moment les jeunes Sabines, devenues les femmes des Romains qui les avaient enlevées, accourent se jeter entre leurs maris et leurs pères en pleurant et en suppliant ; les guerriers émus cessent de se battre[3]. Bientôt les deux rois concluent un traité. Les deux peuples n'en forment plus qu'un ; Romulus, établi sur le Palatin, règne en commun avec Tatius, roi des Sabins, établi au Capitole.

Romulus survécut à Tatius et vainquit plusieurs peuples voisins. Un jour qu'il avait réuni les Romains pour passer une revue, près du marais de la Chèvre, un orage violent éclata avec des coups de foudre et des nuages noirs. Le peuple effrayé se dispersa ; quand il se rassembla après l'orage, on ne trouva plus Romulus : il avait disparu. Quelques jours après, un sénateur vint jurer qu'il avait vu le roi enlevé au ciel sur un char au milieu de la foudre et des éclairs. Les Romains en conclurent que Romulus était allé rejoindre les dieux et l'adorèrent sous le nom de Quirinus.

Légende de Numa. — C'était, disait-on, le second roi, Numa, qui avait organisé le culte.

Après la mort de Romulus, les deux peuples réunis, Romains et Sabins, étaient restés un an sans roi, puis ils avaient choisi pour roi un Sabin, Numa Pompilius. C'était un homme paisible, sage, juste, dévot et aimé des dieux. La nuit, il allait dans le bois sacré des Camènes, sur le mont Cœlius ; dans une caverne du rocher coulait une source intarissable ; là Numa trouvait une déesse, la nymphe Égérie[4], qui lui donnait des conseils.

Grâce à ces avis divins, il régla les cérémonies de la façon la plus agréable aux dieux. Il créa les pontifes, les augures, les vestales ; il défendit les sacrifices sanglants. Il fit bâtir le temple de Saturne[5] et le temple de Janus. Ce temple devait être ouvert aussi longtemps que Rome était en guerre. Numa le tint fermé, car il fut un roi pacifique. Mais après lui il fallut le laisser ouvert pendant plusieurs siècles.

Légende de Tullus et des Horaces. — Le troisième roi, Tullus, était représenté comme un guerrier, ami des pauvres. On plaçait sous son règne le combat des Horaces et des Curiaces.

Tullus Hostilius était, dit-on, petit-fils d'un Latin. Il s'établit sur le mont Cœlius, dans le quartier des pauvres, et distribua des terres aux citoyens qui n'en avaient pas. Il passa son règne à faire la guerre.

La plus puissante ville du pays, Albe-la-Longue, bâtie sur une montagne, était depuis longtemps en guerre avec Rome. A la fin, les deux peuples décidèrent de terminer la guerre par un duel : trois champions, de chaque côté, se battraient en présence des deux armées ; le peuple dont les champions seraient vainqueurs deviendrait le maître de l'autre. Rome choisit trois frères jumeaux, les Horaces ; Albe trois autres jumeaux, les Curiaces. Ils se battirent dans une plaine entre les deux armées.

Au premier engagement deux des Horaces sont tués, les trois Curiaces sont blessés. Les Albains, se croyant vainqueurs, poussent des cris de joie. Le troisième Horace, resté sans blessure, fait semblant de s'enfuir. Les Curiaces blessés le poursuivent, et en le poursuivant se séparent ; Horace, quand il les voit éloignés.les uns des autres, revient sur eux, les attaque un à un, les tue tous les trois[6], et leur enlève leurs armures. En rentrant à Rome, chargé de ces dépouilles, Horace rencontre sa sœur qui était fiancée à nui des Curiaces ; elle reconnaît ses armes, se met à pleurer et redemande son fiancé. Horace, furieux, la perce de son épée : Ainsi périsse, dit-il, toute Romaine qui ose pleurer un ennemi ! Il est arrêté et condamné à mort. Son père supplie le peuple de ne pas lui prendre le dernier enfant qui lui reste, le peuple lui fait grâce. Pour lui faire expier son crime, son père dresse au milieu de la rue un poteau[7] et le fait passer dessous la tête voilée.

Les Albains vaincus devaient accompagner les Romains dans toutes leurs guerres. Dans une bataille, le chef d'Albe, Mettius Fuffetius, au lieu de combattre, tint ses guerriers immobiles, attendant la fin pour se mettre du côté du plus fort. Les Romains furent vainqueurs et, après la bataille, Tullus fit attacher Mettius par les pieds et les mains à deux chars attelés, qui partirent dans deux directions opposées, déchirant en deux le corps du traître. Puis une. troupe de cavaliers romains courut à Albe, détruisit la ville et ramena la population à Rome ; on l'établit sur le mont Caelius.

Un jour, Tullus voulut faire descendre le tonnerre sur l'autel, mais il s'y prit mal ; la foudre tomba sur lui, brûla son corps et mit le feu à son palais.

Légende d'Ancus Martius. — Voici la légende du quatrième roi de Rome.

Ancus Martius, petit-fils de Numa, fut élu par les Romains. Il fit la guerre aux Latins, prit plusieurs de leurs villes et amena les habitants à Rome sur le mont Aven tin. — Il étendit le territoire de Rome jusqu'à la mer, et créa à l'embouchure du Tibre le port d'Ostie. — Il fit bâtir sur le Tibre un pont en bois, et, de l'autre côté du fleuve, la forteresse du mont Janicule.

Légende de Tarquin l'Ancien. — La légende représentait les rois suivants comme des étrangers venus de l'Étrurie et appelait le chef de cette famille étrusque Tarquin l'Ancien.

Tarquin était fils d'un noble Grec de Corinthe qui, chassé de son pays par une révolution, s'était établi à Tarquinies, en Étrurie. Sa femme Tanaquil, habile à prédire l'avenir, le décida à aller à Rome avec ses richesses el ses domestiques. Ils partirent sur un char. Comme ils arrivaient au Janicule, un aigle descendit lentement jusqu'à Tarquin, lui enleva son bonnet, plana un moment au-dessus du char en poussant des cris, puis vint replacer le bonnet. Tanaquil embrassa son mari et lui expliqua ce présage, il signifiait qu'il serait roi.

Le roi de Rome, Ancus, devint l'ami de Tarquin et, en mourant, lui confia sou fils. Tarquin s'était fait aimer du peuple qui l'élut roi. Il embellit Rome, fit bâtir un cirque pour les fêtes et un canal souterrain pour dessécher la partie basse de la ville. Il adopta les insignes des rois étrusques, la robe de pourpre, la couronne, le sceptre surmonté d'un aigle, le trône d'ivoire.

Légende de Servius Tullius.— Le sixième roi, Servius Tullius, était regardé comme un organisateur.

Fils d'une esclave ou d'un prince tué à la guerre, (la légende variait sur sa naissance), il avait été élevé dans le palais. Tanaquil lui avait donné sa tille en mariage, puis l'avait fait déclarer roi.

Ce fut lui qui divisa le peuple en tribus, qui organisa l'armée en centuries et fit bâtir la nouvelle enceinte, le mur de Servius.

Il maria ses deux filles aux deux fils de Tarquin. L'une des deux, Tullie, méchante et ambitieuse, empoisonna son mari et sa sœur et épousa son beau-frère Lucius. C'était un ambitieux, il conspira contre son beau-père. Un jour, il vient en costume de roi dans la salle du Sénat où siégeait Servius, le saisit, le jette du haut de l'escalier de pierre et le fait tuer. Tullie arrive en char pour saluer le nouveau roi et fait rouler son char sur le cadavre sanglant de son père[8].

Le peuple romain. — Ce qui est certain, c'est que le peuple romain fut pendant longtemps un tout petit peuple, sans cesse en guerre avec les autres petits peuples, voisins.

Son territoire était petit, en partie formé de collines stériles ; chaque famille n'avait d'ordinaire qu'un petit champ de deux arpents (moins d'un hectare), une sorte de jardin, où l'on récoltait du blé et quelques légumes (fèves, choux, pois). Les plus riches étaient ceux qui possédaient un troupeau de bœufs ou de moutons.

On ne se servait pas encore d'argent ; pour acheter, on donnait un certain nombre de bœufs ou de moutons ; ou bien un morceau d'airain qu'on pesait à la balance ; l'amende consistait à payer à l'État, par exemple, cinq bœufs ou dix moutons. Le mot pecunia, qui signifiait fortune, vient de pecus (bétail).

Le patriciat et la clientèle. — Les Romains étaient des paysans et des bergers. Ces paysans n'étaient pas égaux entre eux. Quelques familles possédaient presque toutes les terres et les troupeaux. Ce n'étaient pas des familles comme les nôtres, formées seulement du père, de la mère et des enfants. La gens (ainsi s'appelait cette espèce de famille) se composait de tous les hommes qui descendaient d'un même ancêtre, en sorte qu'une seule gens comprenait souvent beaucoup de familles (par exemple, la gens Fabia réunit, dit-on, plus de 300 guerriers). Chaque gens obéissait à un même chef, le pater (père), et possédait un sanctuaire commun où les membres venaient à certaines époques adorer les âmes des ancêtres morts et célébrer des cérémonies religieuses. Il y avait, dit-on, 300 de ces gentes. Ceux qui en faisaient partie s'appelaient patriciens (fils de pater). Eux seuls pouvaient gouverner, commander, demander justice au tribunal. Tout le reste du peuple les respectait comme des supérieurs.

Avec les patriciens vivaient des hommes libres, plus pauvres et moins considérés, qu'on appelait clients. Chacun avait pour patron un patricien ; le client devait obéir à son patron, travailler sur ses terres, l'accompagner en guerre ; le patron protégeait le client, lui donnait de quoi vivre et le représentait devant le tribunal (car le client n'avait pas le droit d'y venir lui-même).

La plèbe. — Les patriciens et leurs clients formaient le populus, c'est-à-dire le corps des citoyens. Ils avaient seuls le droit de paraître dans l'assemblée du peuple et aux cérémonies religieuses.

Mais il y avait beaucoup d'hommes — et de plus en plus nombreux — qui obéissaient au gouvernement romain et combattaient dans l'armée romaine, sans avoir le droit de prendre part ni aux assemblées ni aux cérémonies. On les appelait la plèbe (c'est-à-dire la foule) et on distinguait la plèbe du peuple. Que cela soit favorable au peuple et à la plèbe de Rome, dit une vieille prière.

L'Assemblée et le Sénat. — Le roi gouvernait. Il réclamait l'impôt ; il jugeait ; il convoquait l'assemblée ; il commandait le peuple quand on allait en guerre et disposait du butin.

D'ordinaire, avant de rien décider, il réunissait en conseil les chefs de chaque gens et leur demandait leur avis. On appelait cette réunion les Pères (Patres) ou le Sénat (les Anciens).

Quand il s'agissait d'une affaire générale, le roi convoquait le peuple entier. On se réunissait alors, chacun avec sa gens ; plusieurs gentes ensemble formaient une curie (il y en avait 30 en tout) ; chaque curie avait sa chapelle et son prêtre (curio) ; on faisait. un sacrifice, puis elle délibérait et votait. Le vote de la majorité des curies était le vote du peuple. C'est ainsi qu'on faisait la loi.

Agrandissements de Rome. — Dans cette période, Rome s'agrandit beaucoup. Ce n'était d'abord que la petite ville du mont Palatin. Là se trouvaient les plus anciens souvenirs de Rome : le Palatium (palais du roi), la cabane de Romulus, une petite grotte ombragée d'un figuier où l'on disait que la louve avait allaité Romulus, un cornouiller miraculeux poussé, disait-on, sur le bois d'un javelot lancé par Romulus, et le mundus, une petite fosse où, le jour de la fondation, on avait déposé des objets de bon augure destinés à faire prospérer la nouvelle ville.

Puis la ville s'étendit, on bâtit des maisons sur les autres collines et dans les vallées, et à différentes époques on enferma ces quartiers dans une nouvelle enceinte de plus en plus vaste.

La dernière enceinte, la plus grande, appelée mur de Servius Tullius, était un rempart de terre revêtu des deux côtés par un mur en pierres de taille, sans mortier ; on en a retrouvé un morceau enfoui sous les décombres. — Cette enceinte, épaisse de 4 mètres, haute de 15, entourait tout l'espace couvert par les sept collines et arrivait des deux côtés jusqu'au Tibre qui formait défense à l'ouest.

Dans cette nouvelle enceinte, en face du Palatin, se dressait le rocher du Capitole, le mont Capitolin, haut de 43 mètres, avec une pente taillée à pic, la roche Tarpéienne, du haut de laquelle on précipitait quelquefois les condamnés à mort. Au sommet, la citadelle, où l'on conservait le trésor et les archives, et à côté le temple du dieu protecteur de Rome, Jupiter Capitolin.

En dehors de l'enceinte, dans le coude du Tibre, s'étendait une petite plaine le Champ-de-Mars, où il était défendu de bâtir. Il n'y avait sur le Tibre qu'un seul pont, en bois, qu'on enlevait lorsqu'on craignait une attaque de l'ennemi.

La vallée basse au pied des collines, où se tenait le marché, forum, était marécageuse. Pour la drainer, on construisit un canal souterrain de 800 mètres, la cloaca maxima, recouvert d'une voûte en grosses pierres de taille sans ciment. Ce canal, qui existe encore, débouche dans le Tibre ; il est en partie comblé, mais autrefois, on pouvait y aller en barque.

  • [1] Un groupe de bronze placé au Capitole représentait doux enfants allaités par une louve.
  • [2] Il y avait à Rome un temple consacré à Jupiter Stator (qui arrête).
  • [3] En souvenir du service rendu par les Satines on séparant les combattants, les femmes de Rome allaient chaque année, le Il mars, déposer des couronnes de fleurs dans le temple de la déesse Junon et passaient le reste de la journée dans leur maison en grand costume de fête.
  • [4] On disait aussi que la déesse Diane avait changé Égérie en fontaine.
  • [5] Dans ce temple étaient déposés le trésor, les archives du gouvernement et les enseignes de l'armée.
  • [6] Il y avait près de Rome trois tombeaux rapprochée qu'on appelait les Tombeaux des Curiaces et plus loin un tombeau on étaient, disait-ou, enterrés ensemble les deux Horaces.
  • [7] Il y avait à Rome un poteau appelé le Poteau de la sœur.
  • [8] Il y avait à Rome une rue, la Voie scélérate ; ainsi nommée, disait-on, à cause du crime de Tullie.


CHAPITRE III. — ABOLITION DE LA ROYAUTÉ.

Légende de l'expulsion des Tarquins. — A partir du ne siècle il n'y eut plus de roi à Rome. Voici comment on expliquait ce changement :

Lucius Tarquin, surnommé le Superbe, après avoir tué Servius, avait forcé le Sénat à le reconnaître pour roi. Il gouvernait en tyran, ne tenant pas compte des lois, faisant tuer les gens qui lui déplaisaient et confisquant leur fortune. Une garde de soldats payés l'aidait à opprimer ses sujets. Il fut riche et puissant, soumit les villes du Latium et fit faire à Rome de grands travaux.

Un jour que Tarquin assiégeait la ville d'Ardée, un de ses fils, Sextus, partit du camp, arriva la nuit dans la maison de son cousin Tarquin Collatin et fit violence à sa femme, la vertueuse Lucrèce. Le matin, Lucrèce fit venir son mari et son père Lucretius, leur raconta son aventure, leur fit jurer de punir le coupable et se poignarda.

Collatin avait amené son ami Brutus, neveu du roi. Brutus jure de punir la race des Tarquins et de supprimer les rois ; Collatin et Lucretius vont à Rome avec le corps sanglant de Lucrèce et réunissent le Sénat. Le Sénat convoque l'assemblée du peuple, on déclare Tarquin déchu et sa famille exilée. Brutus va au camp, devant Ardée, soulève les soldats et force Tarquin à s'enfuir en Étrurie. Brutus et Collatin sont chargés de gouverner. Cette révolution se fit en 510.

Quelque temps après, des envoyés étrusques venaient à Rome sous prétexte de demander qu'on rendit à Tarquin ses biens, et s'entendaient avec plusieurs jeunes gens des principales familles, qui juraient de rétablir le roi déchu ; parmi les conjurés étaient les deux fils de Brutus. Un esclave les entendit et les dénonça. Ils furent condamnés et exécutés. Brutus lui-même ordonna de mener ses fils au supplice. — Les terres que Tarquin possédait au bord du Tibre furent consacrées au dieu Mars ; il fut défendu de les cultiver, ce fut le Champ de Mars.

Tarquin arriva avec une armée étrusque, on se battit toute une journée ; Brutus et le fils de Tarquin furent tous deux blessés à mort ; la nuit arrêta la bataille ; aucun des deux partis n'était vainqueur. A minuit, on entendit dans la forêt une voix qui criait : Rome a perdu un homme de moins que les Étrusques. Les Étrusques effrayés s'enfuirent. On éleva au Capitole une statue de Brutus l'épée à la main.

Le consulat. — Rien ne fut changé d'abord au gouvernement de Rome, sinon qu'au lieu d'un seul roi élu pour la vie, il y eut deux magistrats élus pour un an seulement ; on les appelait préteurs, plus tard consuls.

Le peuple romain les élisait pour un an et leur déléguait son pouvoir. Chacun gouvernait à son tour. Il avait le pouvoir absolu, appelé en latin imperium : il commandait l'armée ; il tenait le tribunal et jugeait ; il convoquait et présidait toutes les assemblées. Il avait le droit de faire arrêter et mettre en prison, le droit de condamner à l'amende et même à mort.

En signe de son pouvoir le consul avait les anciens insignes du roi, la chaise d'ivoire[1], la robe de pourpre, ou bordée de pourpre (prétexte). Il était accompagné de 12 licteurs, portant sur l'épaule gauche un paquet de verges (les faisceaux) et une hache au milieu, en signe que le consul avait droit de faire battre de verges et couper la tête à tout citoyen.

Les Romains disaient que le consul avait le pouvoir d'un roi, mais ce pouvoir était court et partagé. Le consul ne gouvernait qu'un an et il avait un collègue dont le pouvoir était égal au sien et qui pouvait s'opposer à ses actes.

La dictature. — Dans les moments difficiles, en cas d'invasion ou d'émeute, on décidait de remplacer les deux consuls par un chef unique qui commanderait comme autrefois le roi. Un des consuls, la nuit, dans le silence, le désignait. On l'appelait maître du peuple ou dictateur. Il gardait à la fois les 24 licteurs et il n'avait aucun collègue qui pût limiter son pouvoir. Il choisissait lui-même son lieutenant, appelé maître des cavaliers, qui avait 6 licteurs.

Une fois le danger passé le dictateur abdiquait ; il ne devait jamais rester en charge plus de six mois.

L'Assemblée du peuple. — Les consuls commandaient, mais le peuple romain seul avait le droit de faire les lois, de voter la paix ou la guerre et d'élire les consuls. Il fallait alors réunir les citoyens qui formaient le peuple ; ces assemblées s'appelaient comices. Il y en avait de différentes espèces ; la plus ancienne, les comices par curies, ne servait plus guère que pour des cérémonies religieuses.

La principale, l'assemblée par centuries, était le peuple réuni en armée. C'est elle qui votait les lois et les traités et qui élisait les magistrats. Voici comment elle se tenait. Le magistrat, d'ordinaire un consul, ordonnait aux citoyens de se rendre tous à l'armée à un jour fixé : cela s'appelait convoquer l'armée.

La nuit qui précédait ce jour, après minuit, le magistrat allait au lieu où devait se tenir l'assemblée ; là il prenait les auspices, c'est-à-dire qu'il demandait aux dieux s'ils approuvaient l'assemblée. Pour cela un augure traçait un carré (le templum) ; le magistrat priait, s'y asseyait et en silence observait les signes qu'allaient envoyer les dieux ; c'étaient les oiseaux ou les poulets sacrés. Si les signes paraissaient défavorables, le magistrat pouvait renvoyer l'assemblée à un autre jour.

Si le magistrat trouve les signes favorables, sans sortir du templum, il convoque définitivement l'assemblée, en prononçant la formule : Quirites, je vous ordonne de vous assembler. Alors au milieu de la nuit, sur le rempart et dans la citadelle, les clairons sonnent pour avertir les citoyens.

Au point du jour toute l'armée est rassemblée hors de la ville, sur le Champ de Mars, car la religion défend d'être en armes dans l'intérieur de l'enceinte sacrée. Sur l'ordre du magistrat, un crieur public convoque l'assemblée.

L'opération commence, c'est d'abord une cérémonie religieuse : on sacrifie une victime, on fait une prière pour supplier les dieux de faire tourner au profit du peuple romain ce qui va être décidé. Puis le magistrat explique pourquoi il a réuni l'assemblée. Il peut, s'il le veut, laisser parler quelqu'un, mais personne n'a le droit de parler sans sa permission. Si l'assemblée a été convoquée pour une élection, le magistrat propose les noms de ceux qu'il permet d'élire ; mais on ne peut en élire d'autres, et il est arrivé qu'un magistrat n'a pas voulu proposer plus de noms qu'il n'y avait de places à remplir ; en ce cas l'assemblée n'a pu que voter sur ces noms.

Après avoir exposé le but de la réunion, le magistrat dit : Je vous commande de vous assembler en comices par centuries. Les citoyens vont se ranger chacun dans sa centurie, derrière les étendards. Puis dans chaque centurie un questionneur (rogator) recueille les votes ; chaque citoyen répond oralement ; on calcule alors quel est le vote de la centurie, et c'est la majorité des votes des centuries qui forme la majorité. Car, dans les assemblées romaines, on compte les votes par groupes et jamais par têtes.

Depuis l'organisation qu'on attribuait à Servius Tullius, l'armée romaine se divisait ainsi : 18 compagnies (centuries) de cavaliers, 5 corps (classes) de fantassins.

Les citoyens étaient répartis dans les classes suivant leur fortune, les plus riches dans la première, et chaque classe était divisée en centuries, de la façon suivante :

1re classe, 80 centuries.

2e classe, 20 centuries.

3e classe, 20 centuries.

4e classe, 20 centuries.

5e classe, 30 centuries.

En outre, 2 centuries d'ouvriers, 2 de musiciens, et 1 centurie où l'on mettait tous ceux qui n'avaient pas assez de fortune pour faire partie des classes. En tout, 193.

On faisait d'abord voter les centuries de cavaliers et on proclamait leurs votes puis la 1re classe, puis la 2e, et ainsi de suite. Dès que la majorité était obtenue, on s'arrêtait ; en sorte que les citoyens des dernières classes, les moins riches, n'étaient pas même appelés à voter.

Une fois le vote terminé, le magistrat proclamait le résultat et ordonnait à l'assemblée de se séparer.

L'opération devait être achevée avant le coucher du soleil. Si, pendant que l'assemblée était réunie, il se produisait un signe regardé comme défavorable, par exemple s'il tonnait ou si quelqu'un prenait une attaque d'épilepsie, le magistrat renvoyait l'assemblée à un autre jour, et tout était à recommencer.

Le Sénat. — Le Sénat continuait à opérer comme au temps des rois ; il avait été le conseil du roi, il devint le conseil des consuls. Le consul le convoquait quand il voulait et lui demandait son avis ; le Sénat n'avait aucun pouvoir indépendant. Mais comme il était composé de tous les anciens magistrats et des chefs des familles nobles, les consuls d'ordinaire le consultaient sur toutes les affaires graves et suivaient ses avis ; si bien que le Sénat arriva à diriger tout le gouvernement.

NOTIONS SUR LE CULTE.

Les dieux romains. — Les Romains, comme tous les peuples anciens, croyaient qu'il y avait dans le monde des êtres invisibles, beaucoup plus puissants que les hommes ; ils les appelaient les dieux. Ils croyaient que chaque dieu demeurait dans un certain endroit et avait puissance sur une certaine espèce de phénomènes.

Voici les dieux principaux de Rome :

Jupiter, dieu de la lumière et de l'orage, le dieu qui lançait le tonnerre ; on le regardait comme le plus puissant de tous. Le plus grand temple de Rome, sur le Capitole, était consacré à Jupiter le meilleur, le plus grand, qui protégeait spécialement le peuple romain. On le prenait à témoin quand on prêtait serment....

Junon, déesse de la lumière, protégeait les femmes romaines ; c'était la déesse du mariage (on se la représenta plus tard comme la femme de Jupiter).

Mars, dieu de la guerre, père du peuple romain. Le loup était son animal sacré, les Sabins l'appelaient Quirinus (on adorait aussi à Rome un Quirinus).

Vesta, déesse du foyer.

Janus, qu'on représentait avec deux figures.

Saturne, le dieu des Latins.

Minerve, déesse de l'intelligence.

Vulcain, dieu de la forge, protecteur des forgerons.

Neptune, dieu de la mer.

Vénus, déesse des jardins.

Cérès, déesse des blés et de la moisson.

Diane, déesse des forêts et de la chasse.

Liber, dieu de la vigne.

Mercure, dieu des voyageurs et des marchands.

Orcus, dieu qui habitait sous la terre, où s'en allaient les âmes des morts.

La Terre, le Soleil, la Lune, étaient aussi des dieux.

Il y avait des génies cachés dans les arbres, les sources, les rochers : les Silvains, les Faunes dans les bois ; les Nymphes et les Camènes près des sources. II y avait des divinités protectrices du bétail, une pour les bœufs (Bubona), une pour les chevaux (Equina), une pour les moutons (Pales).

Chaque maison avait son esprit qui la protégeait, le Lar ; chaque homme avait son génie qui le surveillait. Il y avait même une divinité spéciale pour chacune des parties de la maison, Forculus pour la porte, Limentinus pour le seuil, Cardea pour les gonds ; une pour chaque acte de la vie : ainsi, quand un enfant était sevré, Educa et Potina lui apprenaient à boire, Cuba à se coucher, Statanus à se tenir droit, Abeona et Adeona à marcher, Fabulinus à parler ; quand il allait à l'école, Iterduca le menait, Domiduca le ramenait.

On faisait même des divinités avec des qualités personnifiées : la Paix, la Victoire, la Bonne foi, l'Espoir, la Concorde, la Piété. La plus vénérée était la Fortune, déesse du succès ; il y avait des temples de la Fortune publique, de la Fortune féminine, de la Fortune des cavaliers.

Les Romains ne cherchaient pas à se figurer la forme de leurs dieux ; pendant longtemps ils n'eurent pas d'idoles ; ils adoraient Mars, représenté par une épée, Quirinus par une lance, Jupiter par une pierre. Ils ne se les imaginaient peut-être même pas comme semblables à des hommes ; ils ne se les figuraient pas mariés entre eux ou se réunissant ensemble, comme faisaient les Grecs ; ils ne connaissaient pas d'histoires à raconter sur leur compte. Ils les appelaient numen (manifestation). Il leur suffisait de savoir que ces dieux se manifestaient parfois comme des êtres puissants, qu'ils pouvaient faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal et que, par conséquent, il était sage de s'en faire des amis.

Le culte. — Le culte reposait sur cette idée. C'était un échange de services. L'homme apportait au dieu des cadeaux, il attendait en récompense que le dieu lui rendrait un service.

On offrait aux dieux surtout des aliments ; du lait, du vin qu'on versait à terre ; des fruits, des gâteaux qu'on déposait sur un autel. Ce qu'on croyait leur être le plus agréable, c'étaient les animaux, surtout les moutons, les porcs et les bœufs. On devait tuer l'animal en cérémonie ; cela s'appelait sacrifier (faire une cérémonie sacrée).

Les Romains croyaient que les dieux tenaient beaucoup à certaines formes anciennes, et qu'on les fâcherait si on les changeait ; ils avaient donc grand soin de faire exactement tout selon les rites (on appelait ainsi les règles sur la façon de procéder).

Pour faire un sacrifice on doit choisir un animal sans défaut, un bœuf blanc pour Jupiter, un mouton noir pour un dieu souterrain. On l'amène devant l'autel, qui est un tertre en plein air ; on lui entoure la tête de bandelettes, on lui met sur le front une boule de farine salée, on le frappe d'un couteau ou d'une hache, suivant le cas. Puis on place la graisse et les os sur l'autel et on y met le feu.

Le sacrifice est accompagné d'une prière pour demander au dieu un service. L'homme qui prie doit être habillé de vêtements propres ; il se tient debout, la tète couverte d'un voile et commence par appeler le dieu.

Les Romains croyaient que les dieux avaient un nom secret inconnu des hommes. Personne, disait-on, ne sait les véritables noms des dieux. On invoquait donc le dieu en employant le nom d'usage, mais en ajoutant une précaution. On disait par exemple : Jupiter, très grand, très bon, ou si tu aimes mieux un autre nom. On expliquait ensuite ce qu'on demandait au dieu en se servant toujours de mots très clairs. On avait soin de s'adresser au dieu qu'on croyait le plus capable de rendre le service demandé : par exemple, à Cérès pour avoir une bonne moisson, à Neptune pour avoir une bonne navigation. Varron disait : Il est aussi utile de savoir quel dieu peut nous aider dans les différents cas, que de savoir où demeurent le charpentier ou le boulanger.

Les particuliers faisaient des sacrifices et des prières pour le succès de leurs affaires particulières. Le gouvernement de Rome en faisait pour le succès des affaires du peuple romain. Les cérémonies religieuses paraissaient aussi nécessaires au moins que les assemblées ou les jugements.

On n'osait même faire aucun acte important sans une cérémonie pour demander aux dieux de faire réussir cet acte.

Chaque année, à des époques fixées, on célébrait une fête, qui était toujours une cérémonie destinée a plaire à un dieu et à le rendre favorable. Au printemps, c'était la fête de Palès, dieu des troupeaux. Ce jour-là on purifiait les maisons ; on allumait un feu de paille, on sautait par-dessus trois fois ; on sacrifiait des moutons à Palès et on les mangeait.

Les prêtres. — Il y avait à Rome des personnages chargés de faire certaines cérémonies au nom de l'État, les prêtres (sacerdotes). Ils étaient groupés en plusieurs corps, chacun avait sa fonction.

Les 15 flamines (allumeurs) allumaient la flamme de l'autel et faisaient le sacrifice. Les trois principaux étaient le flamine de Jupiter, le flamine de Quirinus, le flamine de Mars (qui sacrifiait chaque année un cheval à Mars).

Les 12 Saliens du Palatin[2] gardaient un bouclier consacré à Mars. Ce bouclier, disait-on, était un jour tombé du ciel ; on le vénérait comme un dieu ; pour empêcher de le voler, on avait fait fabriquer onze boucliers tout pareils. Chaque année les Saliens faisaient une cérémonie en son honneur ; ils sortaient les 12 boucliers, chacun en prenait un, et ils exécutaient une danse guerrière, en chantant un hymne en l'honneur de Mamurius.

Les Frères Arvales se réunissaient une fois par an dans un bois sacré, a deux lieues de Rome, et dansaient en chantant un hymne à la déesse Dea dia, pour la prier d'envoyer une bonne récolte.

Les Luperques célébraient chaque année les Lupercales en l'honneur de Faunus ; demi-nus, couverts seulement de peaux de bouc, ils couraient autour de l'ancienne enceinte du Palatin, tenant des courroies en peau de bouc et frappant les femmes qu'ils rencontraient.

Les Féciaux ne servaient que dans les rapports avec les peuples étrangers. Pour déclarer la guerre, ils allaient sur le territoire ennemi jeter un javelot par-dessus la frontière. Pour signer un traité, leur chef arrivait avec de l'herbe sacrée prise au Capitole, un sceptre, la pierre sacrée du temple de Jupiter Férétrien ; et, prenant pour garant cette pierre (qui était regardée comme un dieu), il jurait au nom du peuple d'observer le traité, puis il tuait un porc[3].

Les vierges Vestales, jeunes filles des grandes familles romaines, avaient pour fonctions de garder le feu du foyer sacré de Vesta. Elles demeuraient dans le sanctuaire et entretenaient le feu qui ne devait jamais s'éteindre. La Vestale qui laissait le feu s'éteindre était fouettée. Les Vestales avaient au théâtre la place d'honneur ; dans les rues, celui qui les rencontrait, le consul lui-même, devait leur céder le pas.

Le plus important de tous ces collèges, celui des Pontifes, avait pour mission de diriger l'ensemble du culte.

Ils réglaient le calendrier, c'est-à-dire qu'ils indiquaient, au commencement de chaque année, quel jour on devait célébrer chaque fête, quels étaient les jours fastes, ceux où l'on pouvait juger ou tenir les assemblées, et les jours néfastes, ceux où la religion défendait de faire aucun acte public.

Ils faisaient les cérémonies et indiquaient comment on devait célébrer les fêtes au nom du peuple romain. Quand le magistrat ou le Sénat avait promis à un dieu un temple ou une fête pour le bien du peuple, les pontifes recevaient la promesse au nom du dieu. Quand un accident faisait penser que quelque dieu était irrité contre le peuple romain, les pontifes décidaient quelles cérémonies il fallait faire, quelles victimes sacrifier pour apaiser le dieu.

Le chef des pontifes, le grand pontife, était un des premiers personnages de Rome, juge et arbitre des choses divines et humaines. Il surveillait même les particuliers et les obligeait à célébrer les cérémonies, car on croyait l'État intéressé à ce que chacun rendit aux dieux ce qui leur était dû.

Culte du foyer et des lares. — Il y avait au milieu de chaque maison un foyer sacré, que la famille adorait. Avant de commencer le repas, on devait lui adresser une prière et verser un peu de vin (libation). On croyait que près du foyer demeurait un génie protecteur, le lar familiaris ; on lui apportait de la nourriture. Près du foyer on conservait les pénates, petites idoles de la famille.

Rome aussi avait son foyer sacré, dans le sanctuaire de Vesta ; et dans ce même sanctuaire son idole, le Palladium.

Culte des morts. — Les Romains regardaient les âmes des morts comme des esprits puissants ; ils les appelaient Mânes (les dieux bons) ; mais ils croyaient que ces âmes avaient besoin qu'on s'occupât d'elles.

Quand un homme mourait, il fallait l'ensevelir suivant une forme consacrée dans un sanctuaire (le tombeau) ; puis lui apporter à boire et à manger. On versait du vin ou du lait à terre, on laissait dans des vases des gâteaux, on tuait des animaux dont on brûlait la viande.

Chaque année, il fallait recommencer les cérémonies ; les descendants du mort en étaient chargés.

On croyait que les âmes, si on les négligeait, devenaient méchantes et revenaient sur la terre pour effrayer les vivants et les tourmenter. On les appelait alors Lemures ou Larves. Chaque année, en mai, pendant les nuits, on jetait des fèves noires pour apaiser ces revenants.

Augures et présages. — Les Romains croyaient que les dieux envoyaient des signes, les présages, pour indiquer leur volonté et qu'on pouvait deviner l'avenir en comprenant ces signes. Avant d'entreprendre un acte important, on commençait donc par consulter les dieux. Le magistrat, avant de réunir une assemblée, le général avant d'engager la bataille ou de traverser une rivière, interrogeaient les signes : c'est ce qu'on appelait prendre les auspices.

On avait plusieurs procédés : tantôt on regardait les oiseaux qui passaient dans le ciel ; tantôt on sacrifiait un animal et on examinait ses entrailles ; ou bien on apportait les poulets sacrés entretenus par l'État, on leur donnait à manger ; s'ils refusaient, c'est que les dieux désapprouvaient l'entreprise.

Quand on voyait un signe sans l'avoir demandé, on supposait que les dieux l'envoyaient pour avertir de ne pas continuer l'entreprise. On regardait comme signes défavorables un tremblement de terre, un orage, un éclair, un rat qui traversait le chemin.

Il y avait à Rome un corps spécial, les augures publics du peuple romain, chargés d'interpréter les présages. Les augures décidaient si l'on s'était trompé en faisant une cérémonie ; en ce cas, on la recommençait. Le magistrat avait près de lui un augure pour lui dire si les présages étaient favorables ou non.

Les cultes grecs. — Les Romains, dès les temps anciens, adoptèrent quelques-unes des croyances et des pratiques de leurs voisins, des Étrusques et des Grecs (surtout des Grecs de Cumes).

Ils se mirent à adorer quelques-uns des dieux grecs, Apollon, Latone, Héraclès, qu'ils appelèrent Hercule, Castor et Pollux. Ils les adoraient suivant le rite grec, la tête découverte et couronnée de lauriers.

On gardait précieusement un recueil grec de vers sacrés, les livres sibyllins, qu'on disait l'œuvre de la Sibylle de Cumes. Cette sibylle, prêtresse d'Apollon, rendait des oracles dans une caverne, près de Cumes.

La Sibylle, disait-on, était venue un jour trouver le roi Tarquin, apportant neuf livres sacrés qu'elle offrait de lui vendre pour un certain prix. Le roi trouva le prix trop élevé. La Sibylle jeta au feu trois livres, et pour les six qui restaient, demanda un prix double. Le roi refusa et dit qu'elle se moquait de lui. La Sibylle jeta au feu trois autres livres et doubla encore le prix pour ceux qui restaient. Le roi réfléchit et acheta les trois livres au prix que réclamait la Sibylle.

Un corps de prêtres, 2, puis 10, puis 15, fut chargé de garder les livres sibyllins. Dans les moments de danger seulement, le Sénat ordonnait de les consulter ; et les gardiens déclaraient ce qu'il fallait faire.

Quand les Gaulois marchèrent sur Rome, le Sénat fit consulter les livres sibyllins : on y vit cette prophétie que les Gaulois prendraient possession du sol de la ville ; en conséquence, pour accomplir l'oracle, les gardiens déclarèrent que le peuple romain devait enterrer vifs, sur la place du marché, un homme et une femme gaulois ; et on les enterra.

  • [1] Un siège pliant sans bras ni dossier.
  • [2] Il y avait douze Saliens agonales qui faisaient une cérémonie semblable en l'honneur de Quirinus.
  • [3] Fœdus icere (tuer le porc), a pris ainsi le sens de conclure un traité.


CHAPITRE IV. — ÉTABLISSEMENT DE L'ÉGALITÉ LÉGALE.

Les plébéiens. — Sous les consuls comme sous les rois, l'inégalité persistait entre les patriciens et les plébéiens. Les patriciens, descendants des familles anciennes qui de tout temps avaient gouverné Rome, conservaient le droit d'être seuls élus magistrats ou choisis comme sénateurs ; ils savaient les vieilles règles qu'on appliquait dans les tribunaux ; seuls ils pouvaient se marier suivant les formes. La raison était que seuls ils pouvaient pratiquer les vieilles cérémonies de la religion romaine, et prendre les auspices nécessaires pour tenir une assemblée, juger ou célébrer un mariage.

Les plébéiens, n'ayant pas le droit d'assister à ces cérémonies, se trouvaient par là traités comme des étrangers, exclus du Sénat et des fonctions ; ils ne pouvaient se marier avec des gens de famille patricienne ; ils ne pouvaient même obtenir justice.

Il est probable que ces plébéiens en effet descendaient presque tous d'étrangers ; Rome, à mesure qu'elle soumettait les villes voisines, prenait leur territoire et s'annexait leurs habitants. Mais en devenant sujets de Rome, ils ne devenaient pas des patriciens, ils devenaient seulement des plébéiens, et leurs descendants restaient des plébéiens, inférieurs aux descendants des Romains primitifs.

Il y avait parmi ces plébéiens des pauvres qui, dans les moments de misère, empruntaient aux patriciens riches ; ils s'engageaient à rendre la somme avec de très gros intérêts (12 % à 25 %) ; quand ils ne pouvaient la rendre, leur créancier avait un gage sur leur corps (le nexum), il avait le droit d'arrêter son débiteur, de le tenir en prison, de l'enchaîner et de le faire travailler.

Mais il y avait aussi des plébéiens propriétaires de grands domaines, riches, organisés en gens, dont les ancêtres avaient jadis gouverné quelque ville latine ; ainsi la gens Cæcilia, dont la riche famille des Metellus était une branche, prétendait descendre de Cæculus, fondateur et roi de Préneste. Ces plébéiens servaient dans l'armée romaine à leurs frais, comme les patriciens ; ils vivaient sur leurs domaines comme les patriciens. La seule différence entre eux, c'est que les patriciens descendaient d'une ancienne famille de Rome et les plébéiens d'une ancienne famille d'une autre ville.

Ces plébéiens, mécontents d'être traités en inférieurs, demandèrent les mêmes droits que les patriciens. Les patriciens étaient beaucoup moins nombreux, mais comme ils gouvernaient seuls, ils refusèrent de changer les lois. Les plébéiens les forcèrent peu à peu à céder et à leur accorder un à un les mêmes droits ; mais ils mirent près de deux cents ans pour arriver à l'égalité complète.

Sur cette lutte de deux siècles les Romains racontaient beaucoup de légendes, mais ils ne savaient de certain que des noms de magistrats et quelques dates.

Légende de la Sécession. — Voici comment, d'après la légende, la lutte avait commencé :

Rome faisait la guerre aux Volsques. Le consul, Appius Claudius, dur et insolent, faisait l'appel des gens qui devaient partir. Tout d'un coup arrive sur la place publique un homme décharné et couvert de blessures. Il raconte au peuple assemblé son histoire : Il a fait la guerre toute sa vie, a pris part à vingt-huit batailles, et est arrivé jusqu'au grade de centurion (capitaine). Mais les ennemis ont brûlé sa maison, détruit sa moisson et emmené ses troupeaux ; il a emprunté et n'a pu rembourser, son créancier l'a mis aux fers et lui donne des coups. Voilà comment sont récompensés les défenseurs de la patrie. Les plébéiens indignés refusent de s'enrôler. L'autre consul promet d'examiner leurs plaintes et les décide à partir. Mais, la campagne finie, le Sénat refuse de s'occuper des plébéiens, et les consuls emmènent le peuple en expédition.

Une fois sortis, les plébéiens se séparent des patriciens, se retirent sur une montagne[1], s'y fortifient et déclarent ne plus vouloir rentrer dans Rome. Une vieille femme leur portait chaque matin des gâteaux tout chauds, c'était une déesse (Anna Perenna).

Le Sénat, inquiet de voir la ville abandonnée, envoya aux plébéiens une députation de dix anciens consuls pour leur demander de revenir. Un des envoyés, Menenius Agrippa, leur raconta la fable suivante : Un jour, les membres se révoltèrent contre l'estomac ; ils en avaient assez, disaient-ils, de se donner de la peine pour nourrir ce paresseux d'estomac qui ne faisait que manger. Ils cessèrent donc de travailler, mais l'estomac n'étant plus nourri, tout le corps dépérit et les membres furent ainsi punis de leur révolte. Le Sénat était l'estomac du peuple, les citoyens ses membres ; s'ils se révoltaient contre l'estomac, c'est à eux-mêmes qu'ils feraient tort. Les plébéiens se laissèrent persuader, ils firent la paix avec les patriciens et rentrèrent à Rome. Le Sénat leur permit d'avoir des chefs pour les défendre (494).

Les tribuns de la plèbe. — En ce temps furent créés des magistrats nouveaux, les tribuns de la plèbe (2 d'abord, plus tard 4, enfin 10). C'étaient des plébéiens, élus pour un an et chargés de porter secours aux plébéiens contre les magistrats. Ils avaient le droit d'intervenir.

Si quelqu'un, même un consul, voulait arrêter un plébéien, il suffisait au tribun pour l'empêcher de se mettre devant l'homme menacé ; personne ne pouvait braver cette défense. Le tribun n'avait pas à son service, comme le consul, des licteurs armés ; devant lui marchait seulement un huissier pour faire écarter la foule ; mais il n'avait pas besoin de la force, il était soutenu par la religion. Quiconque résistait à un tribun de la plèbe était dévoué aux dieux des enfers, c'est-à-dire mis à mort et ses biens étaient confisqués.

Les tribuns devaient rester toujours dans Rome et tenir leur maison ouverte jour et nuit pour qu'on pût s'y réfugier à toute heure. Leur droit ne s'exerçait pas au delà de l'enceinte de Rome ; partout ailleurs les consuls restaient seuls maîtres.

Les tribuns augmentèrent peu à peu leur pouvoir. Ils purent empêcher le Sénat ou les magistrats de prendre les mesures qui leur semblaient mauvaises. Il leur suffisait de dire : Veto. Je défends. Le veto d'un tribun arrêtait tout. Ils acquirent le droit de venir s'asseoir dans le Sénat et d'assister à ses délibérations.

Ils acquirent enfin le droit de convoquer le peuple sur la place en assemblée, de lui parler et même de le faire voter. Ils furent alors aussi puissants dans Rome que les consuls.

Légende de Coriolan. — Les tribuns de la plèbe se mirent à lutter contre les consuls et les principaux patriciens. On disait qu'en vingt-six ans ils avaient accusé devant le peuple sept consuls. C'est en ce temps aussi qu'on plaçait la légende de Coriolan.

Le patricien Marcius, le plus brave guerrier de Rome, surnommé Coriolan, parce qu'il avait pris la ville de Corioles aux Volsques, était l'ennemi des tribuns et des plébéiens. Il y eut à Rome une famine et le Sénat fit acheter du blé pour le distribuer au peuple. Coriolan déclara qu'il fallait en profiter pour abolir le tribunat. Point de blé ou plus de tribuns. Les tribuns accusèrent Coriolan devant le peuple, on le condamna à l'exil.

Coriolan se retira chez les Volsques qu'il avait vaincus, et offrit de les conduire contre Rome. Les Volsques lui donnèrent une armée. Il vainquit les Romains, vint camper près de Rome, et fit ravager les terres des plébéiens. Les Romains effrayés lui envoyèrent d'abord les consuls, puis les prêtres, le prier d'épargner sa patrie. Il refusa de leur répondre.

Les femmes de Rome vinrent chercher sa mère Veturia et toutes ensemble sortirent en procession vers le camp ennemi. Coriolan vit arriver le cortège, en tête sa mère et sa femme qui tenait par la main ses deux enfants. Il alla au devant d'elles, et en signe de respect fit baisser les faisceaux. Sa femme pleurait, sa mère lui dit seulement : Est-ce à mon fils que je parle ou à un ennemi ? Coriolan, ému, se retira avec l'armée volsque et mourut en exil. (Les uns disaient qu'il fut exécuté, les autres qu'il se suicida.)

Vers ce temps, le peuple adopta plusieurs lois. Une loi enleva au consul le droit de mettre à mort un citoyen sans jugement ; l'accusé avait le droit d'en appeler au peuple, le consul gardait le droit de condamner à l'amende. Une loi régla que l'amende ne pourrait dépasser 30 bœufs et 2 moutons. Une loi défendit d'interrompre un tribun parlant dans l'assemblée.

Les décemvirs. — Jusque-là à Rome, le juge décidait les procès suivant les coutumes, car il n'y avait pas de lois écrites. Or les juges étaient patriciens et seuls ils connaissaient les coutumes ; ils pouvaient les appliquer à leur bon plaisir. Les tribuns proposèrent de faire rédiger des lois, afin que tout citoyen pût les connaître.

Les patriciens résistèrent d'abord, l'on disait même qu'on se battit et qu'un étranger, un Latin, Herdonius, profita de ces troubles ; il entra dans Rome avec une troupe d'esclaves et d'exilés et s'empara de la citadelle du Capitole (460) ; il fallut, pour la lui reprendre, l'aide d'un dictateur d'une autre ville latine (Tusculum).

Le Sénat finit par accepter la proposition. Il envoya trois personnages dans les pays étrangers étudier les lois qui pouvaient convenir à Rome. Puis on choisit dix patriciens qu'on appela décemvirs (10 hommes). Ils étaient chargés à la fois de rédiger les lois nouvelles et de gouverner ; on avait supprimé tous les autres pouvoirs, consuls et tribuns. Chacun des décemvirs gouvernait à son tour pendant un jour, et ce jour-là il avait les douze licteurs (451).

Au bout d'un an, le travail n'étant pas terminé, on élut de nouveau des décemvirs.

Loi des XII Tables. — Les lois rédigées par les décemvirs furent écrites sur douze tables de pierre ; on les exposa sur la place publique pour les faire connaître, puis on les déposa au Capitole. Elles continuèrent d'être appliquées pendant des siècles et furent, dit Cicéron, la source de tout le droit romain.

C'étaient des phrases courtes, sèches, impérieuses[2]. On avait transformé en lois les vieilles coutumes des Romains, coutumes encore très grossières.

Le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants et ce droit durait aussi longtemps que lui. Il avait le droit à leur naissance de les faire exposer, le droit de les vendre jusqu'à trois fois. La femme en se mariant tombait sous la puissance de son mari, il avait droit de la répudier, droit de la mettre à mort ; la femme n'était jamais libre : fille, elle appartenait à son père qui lui choisissait un mari sans la consulter ; femme, elle appartenait à son mari et, devenue veuve, elle devait obéir à l'héritier de son mari.

La loi condamnait à mort quiconque, par des paroles magiques, aurait fait passer sur son champ la moisson de son voisin, car les Romains croyaient à la puissance des sorciers.

Pour le débiteur insolvable, voici comment la loi permettait de le traiter : Qu'on le lie avec des courroies ou des chaînes pesant jusqu'à 15 livres[3], mais pas davantage... Au bout de soixante jours qu'il soit vendu au delà du Tibre. S'ils sont plusieurs (créanciers), qu'ils le coupent en morceaux.

Ce qu'il y avait de nouveau dans ces lois, c'est qu'elles étaient connues de tous et qu'elles étaient les mêmes pour tous les citoyens, patriciens ou plébéiens.

Chute des décemvirs. — Les décemvirs se conduisirent, dit-on, tout autrement la seconde année que la première. Ils obéissaient au plus violent d'entre eux, Appius Claudius. Chacun gardait douze licteurs, de sorte que réunis ils en avaient cent vingt. Ils se rendirent odieux par leur insolence, et quand ils eurent achevé de rédiger les lois, ils refusèrent de se retirer. Ils furent enfin expulsés (449) par une révolution sur laquelle nous ne connaissons qu'une légende.

Appius Claudius avait remarqué une belle jeune fille, Virginie, fille de Virginius et fiancée à Icilius, tous deux plébéiens des plus considérables. Il voulut la prendre et chargea un client à lui de la réclamer comme son esclave. Le client fit un procès. Virginie eut beau pleurer et son fiancé protester ; Claudius, siégeant comme juge, adjugea provisoirement la jeune fille à son client et remit la décision au lendemain.

Le père de Virginie était au camp devant l'ennemi ; averti pendant la nuit, il arrive le matin et se présente au tribunal. Claudius refuse de le laisser parler, déclare Virginie esclave de son client et ordonne de la saisir. Virginius entraîne sa fille vers un étal de boucher, prend un couteau et la tue. Puis il court au camp, raconte son aventure à ses camarades, les soulève et marche avec eux sur Rome. Les décemvirs effrayés abdiquent.

On ajoutait qu'Appius Claudius, accusé, se tua en prison ; les autres décemvirs furent exilés et leurs biens confisqués.

Loi sur le mariage. — Les plébéiens ne pouvaient pas se marier dans les familles de patriciens, et les décemvirs avaient inscrit cette défense dans les dernières de leurs tables.

Un tribun de la plèbe, Canuleius, proposa une loi qui permettait le mariage entre patriciens et plébéiens, et il la fit adopter (445). Une légende disait que le Sénat résista vivement et que les plébéiens le firent céder en se retirant de nouveau sur une montagne (le Janicule).

La censure. — Les tribuns demandaient aussi qu'un plébéien pût être élu consul. La religion l'interdisait. Avant d'élire quelqu'un consul, il fallait être sûr que les dieux le permettaient ; le moyen d'interroger les dieux était de prendre les auspices, c'est-à-dire de regarder les oiseaux qui passaient dans le ciel. Or la religion défendait de prendre les auspices sur le nom d'un plébéien, les patriciens disaient que les dieux ne voulaient accepter pour consul qu'un patricien.

On supprima les consuls et on les remplaça par des chefs nouveaux élus pour un an, sans prendre les auspices ; on les appelait tribuns des soldats avec puissance consulaire ; le nombre variait (3, ou 4, ou 6). Ils commandaient l'armée, un préfet de la ville gouvernait Rome. Parfois on rétablissait les consuls. Longtemps ces tribuns furent tous des patriciens ; en 400 seulement, quatre plébéiens furent élus.

En même temps (445) on créait deux magistrats nouveaux, les censeurs, élus tous les quatre ans pour faire le cens, c'est-à-dire inscrire tous les citoyens, et pour affermer les domaines et les revenus de l'État. Les patriciens seuls pouvaient être censeurs.

Les consuls plébéiens (366). — Il se passa encore bien des années pendant lesquelles les patriciens seuls purent se faire élire consuls. Enfin il fut décidé qu'il y aurait toujours un consul plébéien. Voici la légende, assez sotte d'ailleurs, qu'on racontait à ce sujet :

Un patricien, Fabius Ambustus, avait marié ses deux filles, l'aînée à un patricien Sulpicius, la cadette à un plébéien Licinius. Un jour que les deux sœurs étaient ensemble dans la maison des Sulpicius, on entend un coup frappé à la porte de la maison. La plus jeune sœur a peur et demande ce qui arrive. L'aînée se met à rire. Son mari Sulpicius était magistrat ; quand il rentrait chez lui, un licteur, suivant l'usage, avertissait en frappant la porte de sa baguette. La cadette, ayant épousé un plébéien, ignorait cette coutume. Elle fut très humiliée, désolée de penser qu'elle ne verrait jamais son mari rentrer escorté des licteurs et raconta son chagrin à son père. Fabius promit à sa fille de lui faire avoir les mêmes dignités qu'à sa sœur et s'entendit avec son gendre. Licinius, élu tribun de la plèbe, proposa une loi pour décider qu'à l'avenir un des deux consuls devrait être un plébéien (376). Le Sénat refusa ; pendant dix ans Licinius et son ami Sextius furent réélus tribuns. A la fin les patriciens cédèrent, la loi fut votée et Sextius fut élu consul (366).

Depuis lors, un au moins des deux consuls fut un plébéien, et souvent tous deux[4].

La préture. — En même temps qu'on réservait aux plébéiens une des deux places de consul, on créa un nouveau magistrat, le préteur. Il était chargé de diriger le tribunal, ce qu'on appelait dire le droit. Il pouvait aussi, en l'absence des consuls, convoquer le Sénat ou l'assemblée et même commander une armée. Il y en eut d'abord un seul, puis deux ; ils devaient être patriciens.

L'assemblée des tribus et le plébiscite. — Pendant ces luttes, les tribuns de la plèbe avaient créé une nouvelle espèce d'assemblée, l'assemblée des tribus. Pour la réunir, on n'avait plus besoin, comme dans les anciennes assemblées, de prendre les auspices pour demander la permission aux dieux ; le tribun se contentait d'annoncer le jour où on se réunirait.

On s'assemblait sur le Forum, c'est-à-dire sur la place du marché, un jour de marché, quand les paysans se trouvaient réunis dans la ville. Le tribun faisait un discours aux citoyens, puis il leur demandait leur avis.

Les citoyens votaient en se groupant par tribus. Le territoire de Rome était divisé en tribus, c'est-à-dire en quartiers, semblables à nos cantons ; ainsi chacun votait avec son voisin. La décision prise dans cette assemblée s'appelait plébiscite (décision de la plèbe).

Les patriciens finirent par être forcés d'accepter ces décisions. Il fut établi[5] qu'un plébiscite voté par la plèbe assemblée en tribus était obligatoire de la même façon qu'une loi votée par l'ancienne assemblée. Il n'y eut plus de différence entre le plébiscite et la loi.

Établissement de l'égalité politique. — Peu à peu tous les privilèges des patriciens furent abolis. Les plébéiens eurent le droit d'être élus censeurs (338), préteurs (337), pontifes et augures (300), enfin grand pontife. On les écarta seulement de quelques vieilles fonctions religieuses parce que la religion ne permettait qu'à des patriciens de les exercer.

Les débiteurs ne furent plus obligés de mettre leur personne en gage, et ne risquèrent plus d'être emprisonnés et vendus par leurs créanciers.

Désormais les citoyens romains furent tous égaux en droits politiques ; la différence fut non plus entre les patriciens et les plébéiens, mais entre les riches et les pauvres, les anciens magistrats et les simples particuliers.

  • [1] Les uns disaient sur le mont Aventin, les autres sur le mont Sacré.
  • [2] Nous n'en connaissons que quelques lignes.
  • [3] La livre romaine est plus légère que la nôtre.
  • [4] Certains historiens romains racontaient l'histoire des lois de Licinius sur le consulat et le partage des terres. Il n'est pas sûr que ces lois aient jamais existé.
  • [5] Les Romains connaissaient trois lois qui avaient donné force de loi au plébiscite : les lois de 449, de 339, de 287 ; peut-être les premières n'avaient-elles pas été appliquées.


CHAPITRE V. — CONQUÊTE DE L'ITALIE.

Rome et l'Italie. — Au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, le peuple romain ne possédait que la petite ville du Palatin avec quelques kilomètres carrés aux alentours. En 266, il était maitre de toute l'Italie[1], depuis les Apennins au nord jusqu'à la Sicile au sud, et Rome était devenue une des plus grandes villes du monde.

Ce changement s'est fait en cinq siècles. Les Romains ont attaqué un à un tous les peuples de l'Italie ; souvent ils ont été vaincus eux-mêmes, mais à la fin ils les ont tous vaincus et soumis.

Pendant ces cinq siècles, Rome a été continuellement en guerre. Le temple de Janus qui, devait être fermé en temps de paix, est resté toujours ouvert. Mais l'histoire de ces guerres nous est très mal connue ; les Romains ne savaient guère sur la conquête de l'Italie que quelques faits certains, mêlés à beaucoup de légendes.

Conquête du Latium. — Les Romains ont commencé par soumettre leurs plus proches voisins, les petits peuples du Latium. On disait que, dès le temps des rois, les Latins avaient obéi à Rome. Sur le mont Aventin, à Rome, s'élevait un temple de Diane où les trente villes latines, dit-on, venaient célébrer des cérémonies ; on montrait dans le vestibule de ce temple d'énormes cornes de vache sur lesquelles on racontait cette légende :

Il était né dans les montagnes une vache extraordinaire. Les devins avaient prédit que le peuple qui l'immolerait à Diane deviendrait maitre des autres peuples. Le propriétaire, un Sabin, vint à Rome avec la bête et l'amena au temple du mont Aventin pour la sacrifier. Le prêtre, qui était Romain, lui dit : Tu ne peux pas sacrifier à Diane avant de t'être purifié. Le Sabin descendit pour se purifier vers le Tibre qui coule au bas de la colline. Mais il avait laissé sa vache, le prêtre romain la sacrifia au nom de son peuple et Rome eut la domination sur les villes du Latium.

Une autre légende racontait comment Rome avait vaincu les Latins.

Après l'expulsion de Tarquin, les Latins prirent parti pour lui et livrèrent aux Romains une grande bataille près du lac Régille (496). Pendant la bataille, on vit deux guerriers montés sur des chevaux blancs combattre à la tête des Romains, puis entrer les premiers dans le camp ennemi. Les Romains, excités par leur exemple, mirent en déroute les Latins.

Le général voulait récompenser les deux héros, mais personne ne put les trouver. Le soir même de la bataille, à Rome, on avait vu deux guerriers couverts de sang et de poussière laver leurs armes dans la fontaine de Junon, ils avaient annoncé au peuple la victoire. C'étaient les demi-dieux Castor et Pollux qui venaient d'aider les Romains. En reconnaissance on leur éleva un temple à Rome. Sur le champ de bataille, on trouva dans un rocher l'empreinte d'un pied de cheval gigantesque.

Un vieux traité entre les Romains et les Latins, inscrit sur une colonne de bronze, disait : Il y aura paix entre Rome et les Latins tant que le ciel sera au-dessus de la terre et la terre sous le soleil. Ils ne s'armeront pas l'un contre l'autre, ils ne laisseront pas traverser leur territoire à un ennemi. Ils se porteront secours avec toutes leurs forces. (493.)

Le butin et les conquêtes devaient être divisés en deux parts égales, l'une pour les Romains, l'autre pour les Latins.

Légende de Porsenna. — Vers le même temps, Porsenna, roi de la ville étrusque de Clusium, vainquit les Romains et assiégea Rome. Mais on n'était pas d'accord sur la façon dont cette guerre avait fini.

D'après quelques historiens, Porsenna prit Rome, et força les Romains à se soumettre. Le Sénat lui envoya les insignes de la royauté : le trône d'ivoire, le sceptre, la couronne. Les Romains perdirent tout le territoire qu'ils possédaient au nord du Tibre, et Porsenna leur défendit d'avoir des instruments de fer, excepté pour travailler la terre (507).

D'après une autre légende, Porsenna, venu pour rétablir les Tarquins, fut arrêté devant Rome. Un brave guerrier, Horatius Coclès (le Borgne), défendit à lui seul le pont de bois du Tibre, contre l'armée étrusque ; il donna aux Romains le temps de couper le pont derrière lui ; puis, se jetant à l'eau tout armé, il traversa le fleuve à la nage et rentra dans Rome. On lui éleva une statue.

Porsenna assiégea Rome. Un jour, un jeune Romain, Mucius, résolut de se sacrifier polir délivrer sa patrie. Il sortit de la ville avec un poignard caché sous ses vêtements et vint se mêler à la foule qui entourait Porsenna. Un secrétaire, assis à côté du roi, était occupé à payer la solde des guerriers étrusques ; Mucius, le prenant pour le roi, le tua d'un coup de poignard. Il fut arrêté et mené devant Porsenna. J'ai voulu te tuer, dit-il, je me suis trompé, mais il reste 300 jeunes gens dans Rome qui ont juré de faire comme moi. Et pour lui prouver qu'un Romain n'a peur ni de la mort ni de la souffrance, il posa sa main droite sur un feu allumé pour un sacrifice, et l'y laissa brûler sans manifester aucune émotion. Porsenna, ému et effrayé, fit relâcher Mucius, qu'on surnomma Scævola (le Manchot), et offrit la paix aux Romains.

En garantie de la paix, les Romains donnèrent en otage à Porsenna plusieurs jeunes filles des familles les plus nobles ; le roi les fit garder dans son camp, près du Tibre. L'une d'elles, Clélia, se jeta à l'eau, échappa aux flèches que tiraient sur elle les gardiens, traversa le fleuve et rentra à Rome. On lui éleva, sur la Voie Sacrée, une statue qui la représentait à cheval.

Guerres contre les Volsques, les Èques et les Véiens. — Rome avait pour voisins : à l'est les Èques, qui habitaient les montagnes, — au sud les Volsques, divisés en plusieurs petits peuples qui demeuraient dans une plaine fertile, — au nord-ouest les Véiens, peuple étrusque, établis près du Tibre. Elle leur fit la guerre pendant près de deux siècles, d'ordinaire avec l'aide de ses alliés, les Latins.

Les Romains ne savaient pas l'histoire de ces guerres, mais ils conservaient les légendes de quelques guerriers fameux. On a vu la légende de Coriolan, vainqueur des Volsques (493-498). Voici celle de Cincinnatus :

Quinctius Cincinnatus s'était fait aimer au point qu'on l'appelait le père des soldats. Il avait vaincu les Èques, pris Antium, délivré une armée romaine cernée par les Èques, repris le Capitole aux bandits qui l'avaient surpris ; il avait été plusieurs fois consul et même dictateur ; il était le personnage le plus considérable de Rome.

Un jour on apprend à Rome que l'armée, en guerre contre les Èques, est cernée dans une gorge de montagnes et va être prise. Quinctius seul pouvait la tirer de danger. Le Sénat l'envoie chercher. Les envoyés le trouvent dans son pré, près du Tibre, creusant un fossé, vêtu seulement d'une tunique, appuyé sur sa bêche. Pour recevoir convenablement les messagers du Sénat, il envoie sa femme lui chercher sa toge[2], s'essuie et s'habille. Les envoyés alors le saluent du titre de Maître du peuple et le pressent de venir aussitôt que possible. Il monte dans une barque et arrive à Rome.

Le lendemain, au point du jour, il descend sur la place, fait fermer les boutiques et ordonne à tous les citoyens d'être le soir au Champ de Mars, chacun avec ses armes, 5 pieux et du pain pour cinq jours. Ce même soir, il part, fait 6 lieues en quatre heures avec son armée, et tout autour du camp ennemi fait creuser un fossé et élever une palissade. Les Èques, enfermés, sont forcés de se rendre ; Quinctius revient avec l'armée romaine qu'il a dégagée. Au bout de quinze jours, il abdique et rentre dans son domaine (458).

Voici la légende des 306 Fabius :

La famille des Fabius gouvernait Rome depuis plusieurs années[3] ; le peuple finit par la trouver trop puissante et la chassa de Rome. Les Romains étaient alors en guerre contre les Véiens. Les Fabius se dévouèrent pour combattre les ennemis de leur patrie. Ils allèrent s'établir avec tous leurs clients, en face même de Véies, sur une colline escarpée, près de la rivière Cremera. Ils sortaient de là pour aller ravager les terres des Véiens. Ils étaient 306 patriciens et plus de 4.000 clients. Un jour, ils furent surpris par l'armée ennemie, ils se battirent tout un jour et furent tous exterminés. De toute la famille, il ne resta qu'un enfant, qu'on avait laissé à Rome, parce qu'il était trop jeune pour combattre (477).

Prise de Véies. — Un des plus puissants adversaires de Rome avait été le peuple étrusque des Véiens. Leur capitale, Véies, bâtie sur un rocher escarpé, entourée d'un rempart épais, n'était qu'à quatre lieues de Rome. Les Véiens n'avaient qu'a traverser le Tibre pour ravager les terres des Romains ; il leur était arrivé même de prendre le Janicule.

La guerre avait cessé depuis plus d'un demi-siècle ; quand elle recommença (405), ce fut une guerre d'extermination. Une armée romaine vint camper devant Véies. Jusqu'alors les guerriers romains servaient chacun à ses frais, on les renvoyait chez eux à l'entrée de l'hiver ; le gouvernement romain décida de payer une solde aux guerriers et de les garder au camp pendant l'hiver pour continuer la guerre.

Le siège, dit-on, dura dix ans. Véies demanda secours aux autres peuples étrusques ; ils déclarèrent leur ligue dissoute et ne bougèrent pas. Véies fut prise, les habitants massacrés ou vendus, leur territoire fut partagé et la ville resta déserte (396).

Légende de Camille. — Sur la prise de Véies et sur le général qui l'avait prise, Camille, on racontait de nombreuses légendes.

Les Romains assiégeaient Véies depuis dix ans sans pouvoir la prendre. Un patricien, fameux par son courage, Camille[4], fut élu dictateur et chargé de diriger le siège. Il fit creuser secrètement une galerie souterraine qui, passant sous le rempart de Véies, aboutissait sous la citadelle, à l'endroit où était le temple de Junon, déesse protectrice de Véies. Ce travail terminé, il ordonna à son armée d'attaquer le rempart, et pendant que les assiégés étaient sur leurs murailles occupés à repousser l'assaut, un détachement romain s'engageait dans la galerie et arrivait sous le temple de Junon. A ce moment, le roi des Véiens venait d'immoler une victime. Les Romains entendent le devin qui, après avoir regardé les entrailles de l'animal, disait : Les dieux donneront la victoire à celui qui leur offrira ces entrailles. Ils sortent de la galerie en criant et frappant leurs armes, mettent en fuite les Véiens, prennent les entrailles et vont les porter à Camille qui achève le sacrifice. Ainsi fut prise la ville.

Camille avait promis à la déesse de Véies, Junon, de l'installer dans un temple sur l'Aventin. Mais personne n'osait toucher l'idole de la déesse. Camille fit venir de jeunes nobles Romains en vêtements de fêtes et, mettant la main sur l'idole, il demanda à la déesse si elle voulait quitter Véies et venir s'établir à Rome. On entendit alors l'idole dire : Je le veux ; et d'elle-même elle suivit les Romains.

Camille, vainqueur, entra dans Rome sur un char traîné par quatre chevaux blancs, ce qui devait être réservé au dieu Jupiter. Il avait promis de donner à Apollon de Delphes la dîme du butin pris à Véies, et il avait fallu que chaque soldat rendit le dixième de sa part. Camille pour ce fait fut condamné à l'amende, et s'exila. En sortant de Rome, il pria les dieux, si ses concitoyens l'avaient condamné injustement, de les faire repentir de leur injustice.

Invasion des Gaulois. — Vers ce temps commencèrent les guerres contre les Gaulois. Depuis longtemps déjà il y avait des Gaulois établis dans le nord de l'Italie. Leurs ancêtres venaient du pays qui est aujourd'hui la France[5] ; ils avaient traversé les Alpes et conquis la grande plaine du Pô, qui depuis lors s'appela aussi Gaule, puis ils s'étaient avancés sur les bords de l'Adriatique, jusqu'à Ancône. Ils parlaient la même langue que les Gaulois de France, une langue celtique semblable à celle des Irlandais et des Bretons ; leurs peuples portaient le même nom que quelques-uns des peuples de Gaule.

Un de ces peuples gaulois, les Sénons[6], établi dans les montagnes qui bordent la mer Adriatique, attaqua une ville étrusque, Clusium ; les Romains prirent parti pour Clusium, ce qui amena la guerre. Voici comment la légende racontait la chose :

30 000 guerriers sénons étaient venus à Clusium demander des terres pour s'y établir ; les gens de Clusium refusèrent, et firent demander secours aux Romains. Rome envoya trois nobles, trois Fabius, qui vinrent à Clusium engager les Gaulois à rester en paix. Le chef gaulois leur répondit : Bien que ce soit la première fois que nous entendions parler des Romains, nous les croyons braves, puisque les gens de Clusium leur ont demandé secours. Nous ne refusons pas la paix, à condition que les gens de Clusium, qui ont trop de terres, eu donnent une partie aux Gaulois. Sinon, nous combattrons, et les envoyés pourront aller dire à Rome combien les Gaulois sont plus braves que les autres hommes. — Un des envoyés, Fabius Ambustus, dit : De quel droit attaquez-vous Clusium ? Le Gaulois répliqua : Notre droit, nous le portons à la pointe de nos épées ; tout appartient aux braves.

On se battit ; les trois Fabius se battirent dans l'armée de Clusium. Fabius Ambustus tua un chef gaulois et prit ses armes. Les Gaulois demandèrent à Rome de punir les Fabius, qui, étant venus en ambassadeurs, ne devaient pas combattre contre eux. Le peuple refusa et même nomma les trois Fabius commandants. Les Gaulois alors descendirent le long du Tibre sans attaquer ni piller personne, disant qu'ils n'en voulaient qu'aux Romains.

Bataille de l'Allia. — Les Gaulois rencontrèrent l'armée romaine à Il milles de Rome, au bord de la petite rivière de l'Allia ; les Romains s'étaient rangés, la droite sur les hauteurs, la gauche appuyée au Tibre. Ils voyaient pour la première fois les Gaulois, avec leurs grands corps blancs presque nus, leurs yeux clairs, leurs cheveux roux, leurs grosses moustaches.

Les Gaulois, suivant leur coutume, attaquent brusquement en poussant des cris de guerre sauvages et en frappant leurs armes sur leurs boucliers ; ils se battaient avec de longues épées qu'ils tenaient à deux mains. Les Romains prennent peur, leur centre se débande, se rejette sur l'aile gauche et l'entraîne ; presque tous sont massacrés ou se noient dans le Tibre. Ceux qui se sauvent à la nage vont se réfugier à Véies.

L'aile droite, restée sur la hauteur, avait échappé et rentra dans Rome. Les Gaulois s'attardèrent à couper les têtes des morts et à piller le camp romain (390).

Les Romains conservèrent toujours le souvenir de la défaite de l'Allia ; l'anniversaire (18 juillet) resta un jour néfaste, un de ceux où la religion défendait de rien entreprendre. Longtemps ils continuèrent à redouter les Gaulois comme les plus terribles de leurs ennemis.

Siège du Capitole (390). — Les Romains n'essayèrent pas de défendre Rome, ils se contentèrent d'occuper la citadelle du Capitole, bâtie sur un rocher abrupt et facile à défendre. Le Sénat, les magistrats, les prêtres s'y réfugièrent. Les habitants s'enfuirent dans les villes voisines. Les Gaulois brillèrent Rome et assiégèrent le Capitole. Voici comment on racontait ce siège :

Deux jours après la bataille, le soir, les Gaulois arrivent devant Rome ; ils trouvent les remparts déserts, les portes ouvertes. Redoutant quelque ruse, ils attendirent le jour pour attaquer.

Le lendemain, ils entrent dans la ville, les habitants s'étaient enfuis avec leur mobilier, abandonnant leurs maisons. Les Gaulois n'entendent aucun bruit, ne voient personne ; ils se dispersent pour piller. Dans le vestibule des maisons, ils aperçoivent quelques vieillards vêtus de robes blanches à bordure de pourpre, un bâton d'ivoire à la main, assis sur un siège d'ivoire, immobiles et silencieux[7]. C'étaient d'anciens consuls qui avaient résolu de se dévouer pour attirer sur l'ennemi la colère des dieux. Les Gaulois étonnés ne leur firent d'abord aucun mal ; mais l'un d'eux s'étant avisé de caresser avec la main la barbe d'un de ces personnages (un Papirius), le vieillard le frappa de son bâton à la tête. Les Gaulois irrités les massacrèrent tous. Puis ils mirent le feu à la ville.

Ils essayèrent de prendre d'assaut le Capitole ; ils furent repoussés et se mirent à le bloquer. Un jour, un Romain vêtu d'un costume sacré, portant dans ses mains les objets du culte, descendit lentement du Capitole, traversa le camp ennemi, monta sur la colline du Quirinal où il accomplit un sacrifice et revint lentement au Capitole par le même chemin. C'était un Fabius qui venait de célébrer une cérémonie religieuse que sa famille[8] devait accomplir une fois par an. Les ennemis le laissèrent passer.

Les Gaulois restèrent longtemps campés au pied du Capitole. La saison des pluies était venue, ils n'avaient ni abris, ni vivres ; ils souffraient de la famine et des maladies. Les Romains réfugiés à Véies avaient rappelé Camille alors en exil, l'avaient pris pour chef et nommé dictateur ; Camille se prépara à aller délivrer le Capitole. Un jeune homme se chargea d'avertir les défenseurs. Il traversa le Tibre sur une écorce, arriva au pied du Capitole du côté le plus abrupt que les ennemis avaient cru inutile de garder et, s'aidant des arbustes et des ronces, grimpa jusqu'à la citadelle.

Les Gaulois aperçurent les traces du messager. Par une nuit sombre, ils montèrent en prenant le même chemin ; ils parvinrent jusqu'en haut sans trouver personne qui les arrêtât, ce côté n'était pas gardé. Mais les oies sacrées du temple de Junon les entendirent, elles poussèrent des cris et battirent des ailes. Les Romains accourent au bruit. Manlius[9], qui demeurait auprès, le premier arrivé, renverse de son bouclier le Gaulois qui marchait en tête ; les assiégeants sont précipités en bas du rocher. Ainsi le Capitole fut sauvé par Manlius Capitolinus.

Quand les défenseurs eurent épuisé leurs vivres, il fallut capituler. Les Gaulois consentirent à quitter Rome ; les Romains s'engagèrent à leur payer mille livres d'or, à leur fournir des vivres et des moyens de transport. Pour peser l'or, les Gaulois apportèrent de faux poids ; les Romains réclamèrent. Le chef gaulois alors jeta sot, épée dans la balance en disant : Malheur aux vaincus ! (Væ victis !)

La légende ajoutait que les Gaulois ne rapportèrent pas chez eux l'or de la rançon de Rome. D'après les uns Camille arriva, fit emporter l'or en disant qu'on devait délivrer la patrie non avec de l'or, mais avec du fer ; on se battit dans les ruines de Rome. Camille écrasa les Gaulois. Puis il ordonna aux villes alliées de fermer leurs portes aux fuyards, si bien que tous les Gaulois venus à Rome furent exterminés.

D'après d'autres, ce fut un siècle plus tard qu'on reprit la rançon de Rome.

Le mieux renseigné des historiens anciens, Polybe, dit que les Gaulois rentrèrent paisiblement avec leur butin pour aller combattre les Vénètes, qui les attaquaient du côté du nord.

Le Capitole seul restait intact, Rome était en ruines. Les Romains rebâtirent leur ville à la hâte, en un an, disait-on, avec des maisons en bois et en briques, et des rues très irrégulières.

Guerres contre les Gaulois. — Les Gaulois établis dans les Apennins furent longtemps des ennemis très redoutés à Rome.

Ils s'allièrent aux villes ennemies des Romains.

Un jour ils s'avancèrent jusqu'au pied du rempart (à la Porte Colline) ; puis ils se firent avec leurs chariots un camp où ils rentraient après avoir ravagé le pays.

Plusieurs fois des armées gauloises vinrent piller les environs de Rome. On proclamait alors la levée en masse contre les Gaulois (tumultus gallicus) ; toutes le affaires s'arrêtaient, les citoyens devaient tous prendre les armes et se tenir prêts à partir.

Ces guerres durèrent près d'un demi-siècle. On ne les connaissait guère que par des légendes.

Une armée gauloise vint camper au bord de l'Anio. Sur l'autre bord campait l'armée romaine. Un pont joignait les deux rives. Chaque jour un chef gaulois, de la taille d'un géant, venait en tête du pont défier les Romains et demander qui oserait combattre contre lui. Un Romain, Manlius, accepta le défi. Il vainquit le géant, le tua, lui enleva son collier sanglant et se le passa autour du cou. On le surnomma Torquatus (torques signifie collier) (361).

Dans une autre guerre, Valerius combattit de même un Gaulois, qui avait délié les Romains (349). Pendant le combat, un corbeau vint se poser sur le casque du Gaulois, lui déchira la figure avec son bec et l'étourdit avec ses ailes. Valerius tua son adversaire et fut surnommé Corvus (Corbeau).

Soumission des Latins. — Pendant ce temps, Rome avait fini de soumettre les Volsques qui habitaient la plaine au sud du Latium. Les villes volsques furent ruinées, le pays devint un grand marais presque désert à cause des lièvres, les fameux marais pontins. Puis les Romains commencèrent à conquérir la Campanie.

Les Latins, alliés de Rome, se révoltèrent alors. Ce fut une guerre terrible (340) ; nous ne la connaissons que par la légende.

Les Latins avaient envoyé à Rome deux magistrats demander l'égalité complète avec les Romains ; le Sénat les reçut au Capitole. Les envoyés réclamèrent un consul et la moitié des sénateurs latins. En entendant cette proposition, Manlius s'écria : Jupiter, écoute ce blasphème ! et il jura de poignarder le premier Latin qui entrerait au Sénat. Le Latin Annius répondit en insultant Jupiter Capitolin. Aussitôt, un éclair, un coup de foudre ; et Annius, en sortant du Capitole par l'escalier à cent marches, roula du haut en bas et se tua.

On se battit au pied du mont Vésuve. L'aile gauche des Romains commençait à reculer. Le consul Decius appelle le grand pontife et lui déclare qu'il va se dévouer pour donner la victoire à sa patrie. Il se met un javelot sous les pieds, se couvre la tête d'un voile et, debout, récite la formule sacrée : Janus, Jupiter, Mars, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles, dieux Indigètes, dieux qui avez en votre pouvoir nous et nos ennemis, et vous, dieux Mânes, je vous prie et vous demande la grâce d'accorder au peuple romain force et victoire, et de frapper de terreur, de crainte et de mort les ennemis du peuple romain. Suivant la formule que j'ai prononcée, pour l'État, l'armée, les alliés du peuple romain, je dévoue, avec moi, l'armée et les alliés des ennemis aux dieux Mânes et à la Terre. Il retrousse sa toge, prend ses armes, monte à cheval et se jette au milieu des ennemis.

Il est tué. Les Romains sont vainqueurs, grâce au dévouement de Decius.

Rome soumit les Latins et détruisit leur ligue. Elle défendit aux villes latines de faire la guerre et d'avoir des assemblées entre elles. Les Latins devaient combattre sous les ordres des généraux romains.

Antium avait une flotte de guerre. Les Romains lui enlevèrent son territoire et lui prirent sa flotte (338).

Guerre samnite. — Les Samnites, montagnards guerriers des Abruzzes, avaient été les alliés des Romains contre les Gaulois. Ils avaient aussi partagé avec eux le pays des Volsques. Ils se brouillèrent à propos de la Campanie. C'était une plaine très fertile ; la capitale, Capoue, était célèbre par sa richesse. Les habitants de Capoue avaient demandé à être gouvernés par Rome, et étaient devenus citoyens romains.

On racontait que les Samnites, jaloux, avaient fait une première fois la guerre à Rome (343-341).

D'autres villes de Campanie prirent à leur service des guerriers samnites. Les Grecs de Palœpolis s'enhardirent jusqu'à ravager le territoire habité par les Romains. Une armée romaine vint assiéger Palœpolis. Les Samnites la défendirent. Alors commença une guerre qui dura plus de vingt ans (326-304). Elle fut longtemps indécise. On conservait à Rome le souvenir du désastre des Fourches Caudines. Voici comment on le racontait :

C'était dans les premières années de la guerre. L'armée romaine, commandée par les deux consuls, en traversant les montagnes pour aller à Lucérie, s'engagea imprudemment dans le défilé des Fourches Caudines. Les Samnites barrèrent le chemin en avant avec des arbres et des rochers, et ils barrèrent la retraite en arrière ; les Romains se trouvèrent pris entre des pentes abruptes couvertes de bois, au fond d'une gorge dont l'ennemi tenait toutes les issues. Ils avaient à peine la place de camper.

Le chef des Samnites, Pontius, demanda conseil à son père Hérennius, qui lui dit : Il faut choisir entre deux partis, ou s'attacher les Romains par la reconnaissance, ou profiter de l'occasion pour les écraser en exterminant leur armée. Pontius ne fit ni l'un ni l'autre. Il consentit à laisser partir les Romains, mais à condition que les consuls s'engageraient, au nom du peuple romain, à faire retirer les garnisons romaines du Samnium. Les consuls jurèrent et laissèrent en otage aux Samnites six cents cavaliers, jeunes gens des familles nobles.

C'était l'usage des peuples d'Italie, quand une armée capitulait, de faire passer les vaincus sous le joug avant de les renvoyer. On posait une lance en travers sur deux lances fichées en terre, et les vaincus défilaient sous cette lance en courbant la tête. Les Romains sortirent de leur camp sans armes et avec un seul vêtement et passèrent sous le joug. Leurs bagages, leurs armes, tout ce qui se trouvait dans leur camp, appartenait, suivant l'usage, au vainqueur (321).

Le peuple romain, seul, avait le droit de conclure un traité. Devait-il se considérer comme engagé par le serment des consuls ? Le Sénat déclara que, les consuls ayant outrepassé leurs pouvoirs, le traité était nul ; le consul Postumius indiqua lui-même un procédé pour se mettre en règle avec sa conscience sans tenir sa parole.

Les féciaux romains, chargés de déclarer la guerre, amenèrent au camp des Samnites les consuls qui avaient signé le traité, et les leur livrèrent nus et enchainés, en disant : Puisque ces hommes, sans l'autorisation du peuple romain, ont promis de faire un traité et ainsi vous ont fait tort, pour dégager le peuple romain, je vous livre ces hommes. Aussitôt Postumius donna au fécial un coup de genou, en disant : Je suis maintenant Samnite ; en frappant le fécial malgré le droit des gens, j'ai donné à Rome le droit de faire la guerre aux Samnites. Pontius ne voulut pas tenir compte de cette comédie et réclama l'exécution du traité. Mais les Romains firent la guerre et furent vainqueurs.

Pendant longtemps les Samnites résistèrent. On se battit en Latium, en Campanie, en Apulie. Les Étrusques s'allièrent aux Samnites (311). Les Romains les forcèrent à cesser la guerre.

Puis ils entrèrent dans le pays des Samnites, prirent la forteresse de Bovianum où ils trouvèrent beaucoup d'argent et. les battirent dans une grande bataille. Les Samnites se résignèrent à demander la paix.

Rome fit alors entrer dans son alliance, de gré ou de force, les villes de la Campanie et les petits peuples des montagnes.

Soumission des Samnites. — Au bout de quelques années, les Samnites recommencèrent la guerre (298), cette fois alliés avec les Étrusques, les Lucaniens, les Ombriens et les Sabins.

Les Romains avaient pour eux les Latins et les Campaniens. Ils envahirent le pays des Samnites et passèrent cinq mois à tout détruire. On reconnaissait plus tard les endroits où leurs armées avaient campé[10] rien qu'à voir les ruines et la solitude des environs.

Rome cependant courut encore un grand danger. Elle eut à combattre à la fois les Samnites, les Étrusques, les Ombriens et une armée des Gaulois Sénons qui marchaient sur Rome. On fit partir cinq armées romaines. Dans la plaine de Sentinum, l'armée des Samnites et des Gaulois fut exterminée (295). Voici comment on racontait cette bataille :

Les Gaulois formaient l'aile droite, les Samnites l'aile gauche. L'armée romaine se rangea en face, le consul Fabius à droite, le consul Decius à gauche. Entre les deux armées, une biche passa en courant poursuivie par un loup, elle s'enfuit vers les Gaulois qui la tuèrent, le loup traversa les rangs des Romains et s'enfonça dans la forêt. Les Romains y virent un heureux présage, car le loup était leur animal sacré.

Les Gaulois lancèrent leurs chars de guerre, les cavaliers romains effrayés s'enfuirent ; les cavaliers gaulois les poursuivirent et rompirent la première ligne des fantassins. Déjà la déroute commençait ; Decius, qui commandait de ce côté, résolut de se dévouer comme son père. Il se fit consacrer par le pontife et prononça la formule : Que devant moi se précipitent la terreur et la fuite, le sang et la mort, la colère des dieux du ciel et des dieux souterrains ! Puis il se jeta au milieu des Gaulois et se fit tuer.

A l'aile droite, Fabius avait mis eu fuite les Samnites ; il accourut au secours de l'aile gauche. Les Gaulois reculèrent et se serrèrent les uns contre les autres. Mais ils n'avaient pour se couvrir que de mauvais boucliers en bois ; les Romains ramassèrent les javelots qui jonchaient la terre, percèrent ces boucliers fragiles et massacrèrent les Gaulois.

Une autre bataille, celle d'Aquilonie (292), était célèbre par la légende de la Légion du lin.

Tous les Samnites en âge de se battre avaient reçu l'ordre de se réunir près d'Aquilonie. Au milieu du camp était dressée une tente en toile de lin, dans la tente s'élevait au milieu un autel, entouré de guerriers tenant l'épée à la main. Le général samnite fit un sacrifice sur l'autel. Puis il fit défiler devant lui un à un les plus braves des Samnites. Chacun entrait seul dans la tente, s'approchait de l'autel et jurait de ne rien dire de ce qu'il allait voir. Alors le général lui ordonnait de s'engager par un serment à le suivre partout où il le mènerait, à ne pas s'enfuir du combat et à tuer quiconque s'enfuirait ; s'il manquait à sa promesse, il se déclarait lui et les siens voué à la colère des dieux. Quiconque refusait de jurer, les guerriers l'égorgeaient au pied de l'autel et son cadavre restait là pour servir de leçon à ceux qui entraient après lui dans la tente.

Parmi ceux qui avaient juré, le général en choisit dix, chacun des dix en choisit dix autres, et ainsi de suite. On forma ainsi un corps de 16.000 hommes, qu'on appela la Légion du lin. Ils portaient des armures ornées et des casques à panaches. Ils se firent tous massacrer sur place sans reculer.

Nous ne savons pas où se donna la dernière bataille.

On disait que le dernier général samnite fut Pontius, le vainqueur des Fourches Caudines et que d'abord il vainquit les Romains. Enfin son armée fut massacrée ; lui-même fut pris, mené à Rome derrière le char du vainqueur et décapité.

Les Samnites se soumirent (290). Ils conservèrent leur gouvernement, mais s'engagèrent à ne plus faire la guerre que sous le commandement de Rome. Pour les surveiller, on envoya 20.000 colons romains à Venouse.

Soumission de l'Italie centrale. — Vers le même temps, Rome soumit les Sabins des montagnes (290) et leur prit une partie de leurs terres qu'on distribua à des citoyens romains. Les Romains arrivèrent jusqu'à la mer Adriatique où ils établirent une colonie, Hadria.

Les Étrusques, pendant les guerres samnites, avaient plusieurs fois attaqué les Romains ; mais chacune de leurs villes avait son gouvernement ; jamais elles n'agirent toutes de concert ; et chaque fois les Romains, en ravageant leur territoire, les forcèrent à demander la paix.

Les Gaulois Sénons, encore une fois, traversant les montagnes, envahirent l'Étrurie et assiégèrent Arretium, ville étrusque alliée de Rome. Une armée romaine, venue au secours d'Arretium, fut détruite. Les Romains la vengèrent ; ils entrèrent chez les Sénons, les exterminèrent, les chassèrent et firent de leur pays un désert. Puis ils y envoyèrent une colonie, Sena gallica (284).

D'autres Gaulois, les Boïens, qui habitaient au sud du Pô, envahirent l'Étrurie avec les débris du peuple sénon et marchèrent sur Rome. On se battit près d'un marais, le lac Vadimon ; les Gaulois furent massacrés, le Tibre fut rouge de leur sang. Les Boïens firent la paix (283).

Puis les Étrusques vaincus se soumirent et devinrent les alliés des Romains.

Rome alors domina sur toute l'Italie, excepté la partie du sud occupée par les Grecs.

Guerre contre Pyrrhus. — La plus grande ville grecque d'Italie était alors Tarente. Elle avait un bon port, le seul bon sur cette côte, par lequel passait le commerce de la montagne. Les Tarentins achetaient les laines aux montagnards et en faisaient des étoffes qu'ils teignaient ; ils fabriquaient aussi les grands vases en argile rouge qui servaient à garder le vin ou l'huile. Ils avaient beaucoup d'argent, s'habillaient richement et s'amusaient dans les banquets et les spectacles. Voici comment on racontait leur brouille avec les Romains :

Une ville grecque, Thurii, assiégée par les montagnards de la Lucanie et du Bruttium[11], demanda secours à Rome. Fabricius amena une troupe de Romains, mais ils étaient si peu nombreux qu'ils n'osaient attaquer les assiégeants. Tout d'un coup ils virent un jeune homme, d'une taille gigantesque, appliquer une échelle contre le rempart du camp ennemi et monter à l'assaut, les Romains le suivirent et prirent le camp. On ne retrouva pas le guerrier à qui on devait la victoire, mais on se souvint qu'il portait un casque surmonté d'un plumet semblable à celui de la statue de Mars, et Fabricius fit célébrer des actions de grâces au dieu Mars. Les Romains restèrent en garnison à Thurii.

Dix navires romains y furent envoyés le long de la côte et passèrent devant Tarente. Or, les Romains s'étaient engagés par un traité avec Tarente à ne pas naviguer plus loin que le cap Lacinium. Les Tarentins irrités attaquèrent ces navires et en coulèrent quatre ; puis ils chassèrent les Romains de Thurii et pillèrent la ville.

Le Sénat envoya des ambassadeurs à Tarente réclamer réparation. Le peuple de Tarente se rassembla dans le théâtre, suivant l'usage des Grecs, pour recevoir les ambassadeurs romains ; mais quand ils voulurent parler, la foule se mit à rire et à les huer ; un bouffon salit la toge du chef de l'ambassade, Postumius, qui dit : Riez maintenant, cette robe sera lavée dans votre sang.

Rome déclara la guerre à Tarente (281). Les Tarentins, habitués à la paix, ne se souciaient pas de se battre. Ils prirent à leur service Pyrrhus, roi d'Épire, qui commandait un peuple de guerriers dans les montagnes, de l'autre côté de la mer Adriatique.

Pyrrhus était déjà célèbre comme général. Il prétendait descendre d'Achille, le héros de l'Iliade, il avait conquis la Macédoine et s'était battu en Asie. Il rêvait, disait-on, de conquérir la Sicile et l'Italie d'abord, puis tout l'Occident jusqu'à l'Océan. Les Tarentins lui avaient promis, dit-on, 350.000 fantassins et 20.000 cavaliers.

Il partit par mer avec sa phalange de 20.000 fantassins, 2.000 archers, 3.000 cavaliers thessaliens et 20 éléphants d'Asie. Il débarqua à Tarente, malgré une tempête, et ordonna aux jeunes gens de Tarente de s'enrôler dans son armée ; pour les empêcher de se sauver, il fit fermer les portes de la ville, fit fermer le théâtre et les força à faire l'exercice militaire.

Les Romains furent d'abord embarrassés ; leur religion leur défendait de combattre un ennemi avant de lui avoir déclaré la guerre suivant la forme ancienne : le fécial devait aller à la frontière de l'ennemi et lancer un javelot sur son territoire. Comment déclarer la guerre à Pyrrhus, dont le pays se trouvait au delà de la mer ? On trouva un expédient. Un Épirote, déserteur de l'armée de Pyrrhus, acheta un champ ; on considéra ce champ comme devenu territoire épirote, le fécial vint y jeter son javelot et déclarer la guerre.

L'armée romaine vint au-devant de Pyrrhus et le rencontra près d'Héraclée, dans une plaine (280. La bataille fut très disputée ; Pyrrhus, comme autrefois Alexandre, chargeait à la tête de sa cavalerie, pendant que la phalange immobile présentait un front hérissé de lances. A la fin, les éléphants attaquèrent ; les Romains n'avaient jamais vu ces bêtes monstrueuses, ils prirent peur, s'enfuirent et abandonnèrent leur camp. Mais Pyrrhus avait perdu beaucoup de monde.

On racontait que le lendemain de la bataille, Pyrrhus parcourut le champ de bataille et remarqua que tous les cadavres des Romains étaient frappés par devant, aucun n'avait fui. Puis il dit : Encore une victoire comme celle-là et je retournerai seul en Épire. De là vint l'expression de victoire à la Pyrrhus, pour dire une victoire chèrement achetée.

On disait aussi que Pyrrhus offrit aux prisonniers romains d'entrer à son service et qu'aucun n'accepta sa liberté à ce prix.

Après sa victoire, Pyrrhus vit arriver les Samnites et les Lucaniens révoltés contre Rome ; il marcha avec eux sur le Latium. Mais en chemin il s'arrêta et passa l'hiver à négocier avec les Romains. Le négociateur fut son ami Cinéas, le philosophe, un Grec de Thessalie, que la légende a rendu fameux.

Cinéas, disait-on, avait cherché à détourner Pyrrhus de son expédition. Il vint à Rome avec des cadeaux pour les sénateurs et de belles étoffes pour leurs femmes, mais personne ne se laissa tenter. Le jour où il proposa la paix au Sénat, le vieil Appius Caudius, qui était aveugle, se fit porter dans la salle et parla avec passion contre la paix. Que Pyrrhus, dit-il, commence par sortir de l'Italie, alors on verra si on doit traiter. Le Sénat ordonna à Cinéas de sortir de Rome le soir même.

Cinéas de retour près de Pyrrhus, lui dit : En voyant le Sénat, il m'a semblé voir une assemblée de rois. Combattre les Romains, c'est combattre l'Hydre, leur nombre est sans limites, comme leur courage.

Pyrrhus avait offert de relâcher ses prisonniers et de devenir l'allié de Rome si Rome renonçait à l'Apulie. Les Romains refusèrent.

Au printemps suivant, Pyrrhus assiégea Asculum. Les consuls vinrent l'attaquer avec 70.000 hommes. Ils convinrent avec Pyrrhus de l'endroit et de l'heure de la bataille.

Pyrrhus avait placé au centre et à droite les Grecs, les Italiens du Sud et les Tarentins armés de boucliers blancs, à gauche les Samnites, aux deux extrémités ses cavaliers, ses archers et ses éléphants. Au signal donné, les Grecs se mirent à chanter le péan et les cavaliers se lancèrent au galop, ils couraient autour des escadrons romains, tournaient bride, puis chargeaient de nouveau. Les fantassins à droite firent reculer les Romains, mais ceux du centre commençaient à plier. Pyrrhus fit avancer les éléphants. Les Romains, pour les combattre, avaient préparé 300 chars garnis de faux et de longues perches mobiles qui portaient au bout un paquet d'étoupe enduite de poix enflammée ; ils comptaient sur la fumée et l'odeur pour faire fuir les éléphants. Mais chaque éléphant portait sur son dos des archers à l'abri dans une tour ; ces archers tuèrent les conducteurs des chars ; des soldats se glissant entre les chars vinrent couper les traits et les chars restèrent immobiles.

Pendant qu'on se battait, une troupe de guerriers italiens qui venait rejoindre l'armée romaine, arriva sur la hauteur derrière le camp de Pyrrhus qui n'était presque pas gardé, le prit sans combat, le pilla et, y mit le feu. Les cavaliers de Pyrrhus, accourus à cette nouvelle, trouvèrent le camp déjà incendié.

Le soir venu, on s'arrêta et des deux côtés on recula ; les Romains repassèrent la rivière et rentrèrent dans leur camp (279).

Pyrrhus en avait assez de cette guerre. Les Siciliens lui demandaient de venir les aider contre les Carthaginois. Il passa en Sicile et y resta deux ans.

On racontait que le médecin de Pyrrhus avait offert au consul romain Fabricius d'empoisonner son maitre. Fabricius ne voulut pas de ce moyen déloyal ; il avertit Pyrrhus qui, par reconnaissance, renvoya au Romain tous ses prisonniers sans rançon.

Soumission de Tarente. — Les Romains profitèrent de l'absence de Pyrrhus pour soumettre tous les peuples du Sud et ravager le pays des Samnites.

Au bout de deux ans ; Pyrrhus revint en Italie. Mais en passant le détroit, les Carthaginois lui prirent sa flotte et sa caisse ; pour se procurer de l'argent, il prit le trésor du temple de Proserpine, à Cumes. Dès lors il n'eut plus que des malheurs, il dit lui-même que c'était une punition de la déesse.

L'armée romaine recula et rentra dans le Samnium. Pyrrhus l'y suivit et l'attaqua près de Bénévent. Mais les Romains savaient maintenant combattre les éléphants en leur lançant des flèches enflammées ; ils repoussèrent l'armée de Pyrrhus et lui prirent son camp (275). Pyrrhus repassa en Épire, ne ramenant que 8.000 hommes.

Deux ans après, en Grèce, à l'assaut d'Argos, il reçut sur la tête une tuile jetée par une vieille femme et en mourut.

Il avait laissé dans Tarente une garnison ; son général livra la ville aux Romains. Ils détruisirent les remparts et enlevèrent aux habitants leurs armes.

Il y eut encore quelques guerres dans les montagnes et avec une ville étrusque, Volsinies, qui fut détruite. Puis les Romains furent maîtres de toute l'Italie (266).

  • [1] Ce que nous appelons l'Italie du Nord se nommait alors Gaule cisalpine ; pour les anciens Romains l'Italie s'arrêtait aux Apennins.
  • [2] La toge était le vêtement de cérémonie.
  • [3] Pendant sept ans, tous les consuls furent des Fabius.
  • [4] Son nom complet est Marcus Furius Camillus.
  • [5] Les Romains l'appelaient Gaule transalpine (de l'autre côté des Alpes) ; ils appelaient Gaule cisalpine (de ce côté des Alpes) le pays du Pô où s'étaient installés les Gaulois envahisseurs.
  • [6] Il y avait aussi en France un peuple, les Sénons, dont la capitale était Sens.
  • [7] D'après une autre légende. ils étaient tous assis sur la place publique.
  • [8] La gens Fabia.
  • [9] Manlius était patricien et avait sa maison sur le Capitole. Il était célèbre aussi par sa mort que la légende présentait ainsi. Il était devenu jaloux de Camille, et, pour se faire un parti, avait racheté les débiteurs esclaves des créanciers. Les patriciens, pour se débarrasser de lui, l'accusèrent de vouloir se faire roi. Il fut mis en prison et amené devant le peuple, réuni sur la place du Forum. Mais il montra le Capitole en demandant si on serait assez ingrat pour condamner le sauveur de la patrie. L'assemblée refusa de le condamner. Les patriciens convoquèrent de nouveau le peuple, mais dans un endroit d'où l'on ne pouvait apercevoir le Capitole, et, cette fois, Manlius fut condamné. On le jeta du haut de la roche Tarpéienne. De là vint ce proverbe : La roche Tarpéienne est près du Capitole. La maison de Manlius fut démolie et il fut défendu à l'avenir de bâtir aucune maison sur le Capitole.
  • [10] On croyait reconnaître les 45 camps de Decius et les 36 camps de Fabius.
  • [11] Le Bruttium s'appelle aujourd'hui la Calabre.


CHAPITRE VI. — L'ARMÉE ROMAINE.

La guerre. — Le temple de Janus, à Rome, devait être ouvert aussi longtemps que le peuple romain faisait la guerre. Pendant cinq siècles, il ne fut fermé qu'une seule fois, et pour quelques années seulement ; le peuple romain vécut sans cesse en guerre et finit par soumettre tous les autres peuples.

Si l'on veut comprendre comment il a conquis le monde, il faut savoir comment il était organisé pour combattre.

L'ancienne armée romaine. — Pendant les premiers siècles, l'armée romaine ressembla à celle des autres peuples latins et grecs.

Quand la guerre commençait, le roi, plus tard les consuls, convoquaient l'armée. Tous les citoyens devaient le service ; ils venaient armés et équipés à leurs frais, en sorte que la place de chacun dans l'armée dépendait de sa richesse.

Les plus riches servaient comme cavaliers (celeres, plus tard equites) ; divisés en escadrons de 30 hommes.

Les plus pauvres, n'ayant pas de quoi s'acheter un équipement, combattaient en dehors de l'armée en lançant des javelots ou des pierres, on les appelait vélites.

Ceux qui pouvaient s'équiper formaient l'infanterie régulière, on l'appelait légion (la levée). Il n'y eut d'abord qu'une légion, puis 2, puis 2 par consul, c'est-à-dire 4.

En bataille, la légion se rangeait en phalange, à la façon des Grecs, c'est-à-dire les hommes serrés les uns contre les autres, tenant leur pique en avant de manière à former une masse compacte ; il s'agissait surtout de faire reculer la phalange ennemie.

Les Romains se mettaient sur 6 rangs, leur phalange avait donc 6 hommes en profondeur, le front était plus ou moins long suivant que la légion était plus ou moins nombreuse. Tous les légionnaires avaient les mêmes armes, la pique et l'épée ; mais il n'avaient pas la même armure défensive. Aux premiers rangs se plaçaient les hommes les mieux défendus ; aux derniers ceux qui n'avaient qu'une armure incomplète.

Depuis la réforme de Servius Tullius, les citoyens qui servaient à pied étaient divisés en 5 classes, suivant leur fortune. Ceux de la première avaient l'équipement complet : une cuirasse, un casque, des jambières et un grand bouclier. Ceux de la deuxième n'avaient pas de casque ; ceux de la troisième ni casque ni jambières. La quatrième et la cinquième classe combattaient en dehors de la légion comme vélites.

Quant aux pauvres (proletarii), ils n'étaient pas appelés ; ils n'avaient pas l'honneur de faire partie de l'armée romaine.

Cette organisation fut changée pendant les guerres contre les Gaulois et les Samnites ; les Romains eux-mêmes ne savaient pas au juste à quel moment ni par qui (quelques-uns disaient par Camille). Nous ne connaissons bien l'armée romaine qu'à partir du IIe siècle ; un Grec, Polybe, l'a décrite telle qu'il l'a vue en ce temps.

L'enrôlement. — Les citoyens tout à fait pauvres sont encore exclus de l'armée, mais on ne fait plus de différence entre les classes. L'État paie une solde et fournit les armes, on peut donc prendre les soldats sans tenir compte de leur fortune. Tout citoyen inscrit dans l'une des classes doit le service militaire.

Il doit faire 20 campagnes comme fantassin ou 10 comme cavalier. Jusqu'à ce qu'il les ait faites, il reste à la disposition du général, qui a le droit de l'enrôler, depuis l'âge de 17 ans jusqu'à celui de 46.

Quand on a besoin de soldats, le consul ordonne à tous les citoyens en âge de servir, de se rendre au Capitole. Les officiers supérieurs (tribuns militaires), 6 par légion (élus par le peuple) sont là auprès du consul. Dans chaque tribu, ils choisissent un homme par chaque légion ; ils prennent ainsi le même nombre dans chacune des 35 tribus, puis ils recommencent jusqu'à ce que les légions soient complètes. Beaucoup sont des volontaires, qui se présentent d'eux-mêmes pour être enrôlés. Mais les tribuns ont le droit de prendre ceux qu'ils veulent et tout citoyen doit répondre à l'appel de son nom.

Après cette opération (on l'appelle dilectus, le choix), on prête le serment, les officiers d'abord. Puis un des soldats, choisi parmi les plus braves, prononce la formule sacrée : il jure de suivre le général et d'obéir à ses ordres ; il déclare que s'il manque à sa promesse, il appelle sur lui-même la punition des dieux[1]. Chaque soldat à son tour dit : La même chose pour moi. Ainsi tous sont liés à leur général par la religion. Ils ne peuvent quitter l'armée que lorsqu'il les congédie.

Les légions. — La légion a varié de 4200 à 6 000 hommes. Elle était accompagnée d'abord d'une petite troupe de cavaliers formée des jeunes gens riches ; puis les généraux ont pris l'habitude de garder les jeunes gens auprès d'eux et il n'y a plus eu de cavaliers romains.

La plus petite armée romaine ne pouvait avoir moins d'une légion. Un consul avait toujours au moins deux légions.

Les alliés. — Les légions formaient à peine la moitié de l'armée romaine. Rome, en soumettant les peuples voisins, les avait obligés à mettre leurs troupes à son service. C'est ce qu'on appelait les alliés (socii). Ils formaient des corps séparés avec leurs enseignes ; le peuple allié levait les hommes, leur payait la solde, nommait les officiers inférieurs. Mais c'était le général romain qui commandait ; il désignait le lieu où devaient se rendre leurs troupes et leur donnait pour commandants des citoyens romains.

Dans une armée romaine, il y avait toujours au moins autant d'alliés que de légionnaires, et d'ordinaire davantage. La cavalerie ne se composait guère que d'alliés.

Depuis le Me siècle, les Romains prirent à leur service des soldats étrangers à l'Italie, qui gardaient leurs armes et formaient des corps séparés ; on les appelait auxiliaires (auxilia). C'étaient surtout des cavaliers (Gaulois, Numides, Maures), des archers, des frondeurs.

L'armement et l'ordre de bataille. — L'armée romaine est une armée de fantassins. Il y en a de deux espèces :

Les vélites sont armés à la légère, protégés seulement par un casque en cuir et un petit bouclier rond, ils ont une épée et des javelots qu'ils lancent de loin. Ils combattent à part, en avant de la légion ou sur les côtés.

Les légionnaires sont les soldats réguliers. Ils ont tous une armure complète ; une cuirasse (lorica) sans manches qui leur couvre le corps jusqu'aux cuisses, un casque (galea) en acier, un bouclier (scutum) en bois et en cuir avec une garniture de fer.

En bataille, la légion ne se range plus en une seule masse. Elle se partage en trois lignes, séparées par un large intervalle. Les soldats de la première ligne (hastati) et de la deuxième (principes) ont une épée[2] et un pilum ; le pilum est un javelot formé d'un manche en bois mince et long (1m33) portant au bout un fer terminé en pointe, le tout ensemble long de plus de 2 mètres. Ceux de la troisième ligne (triarii) ont leur épée et une pique (hasta).

Chacune des trois lignes est elle-même partagée en dix troupes, qu'on appelle manipules, parce que chacune avait son enseigne, consistant en une botte de foin (manipulum). Sur le champ de bataille, ces manipules se rangent chacun sur six hommes de profondeur, le manipule laissant entre lui et le voisin un intervalle au moins égal à la longueur qu'occupe son front. Les manipules de la deuxième ligne se rangent aussi sur six hommes, et de façon à se placer juste derrière les intervalles vides. Ceux de la troisième ligne font de même ; de sorte que les trente manipules de la légion se trouvent disposés en quinconce.

Les manipules de la première ligne engagent la bataille ; les soldats lancent le pilum, puis ils marchent à l'ennemi et combattent avec l'épée. S'ils sont repoussés, ils se replient en arrière dans l'espace laissé vide entre les manipules de la deuxième ligne. Ces manipules à leur tour marchent au combat. S'ils sont repoussés, ils se retirent dans les intervalles des manipules de la troisième ligne. C'est là une réserve d'élite, les soldats armés de la pique ; ce sont eux qui font l'effort décisif.

Les alliés combattent des deux côtés des légions, ils forment les deux ailes.

Cette façon de combattre donnait aux Romains l'avantage de pouvoir tenir compte des accidents du terrain ; au lieu d'une masse pesante, difficile à faire marcher, ils avaient des pelotons mobiles prêts à se porter rapidement à l'endroit où on en avait besoin.

Les cavaliers avaient une armure complète, une longue lance et une longue épée ; mais comme ils montaient sans étriers et sur de petits chevaux, ils n'étaient pas assez solides pour faire des charges en groupe ; ils combattaient isolément, souvent mélangés aux vélites. Ce n'était pas d'ordinaire la cavalerie romaine qui gagnait les batailles.

L'ordre de marche. — En campagne, l'armée marchait d'ordinaire en colonne dans l'ordre suivant :

1° En tête, des soldats d'élite choisis parmi les alliés ;

2° Les alliés de l'une des deux ailes ;

3° Une légion et derrière elle ses bagages ;

4° Une autre légion suivie de ses bagages ;

5° L'autre aile des alliés.

Chaque jour, les deux légions et les deux ailes alternaient, chacune marchant un jour devant et le lendemain derrière.

Si on craignait d'être attaqué, on marchait en colonne carrée ; on mettait les bagages au milieu entre les deux légions, une devant, l'autre derrière ; et entre les deux ailes des alliés, une à droite, l'autre à gauche.

Le soldat devait porter lui-même ses armes, sa gamelle, une hache, une scie, des vivres pour dix-sept jours, un piquet ; c'était une lourde charge (60 livres romaines).

Les bêtes de somme portaient les tentes (une pour dix hommes). L'armée, n'étant pas encombrée de chariots, manœuvrait plus rapidement que les autres armées antiques.

Le camp. — Quand l'armée romaine s'arrête pour se reposer, elle ne reste pas en rase campagne exposée à une surprise ; les soldats construisent une forteresse improvisée, le camp[3].

Ils travaillent suivant des règles fixées par la religion. Un prêtre trace d'abord deux lignes droites qui se coupent à angle droit. A côté du point où elles se croisent, on plante une perche avec un drapeau blanc ; c'est là que sera la tente du général, prætorium, le centre du camp. On trace autour un carré de 60 mètres ; là vont prendre place l'autel des sacrifices, le tribunal, le trésor, l'intendance et la place du marché (Forum), où le général convoque les soldats.

Ensuite un officier trace l'enceinte extérieure du camp, c'est un carré. Dès qu'ils arrivent, avant de se reposer, les soldats se mettent au travail. Ils déchargent les pelles et creusent sur les quatre côtés de l'enceinte un fossé large et profond ; ils rejettent la terre en dedans de façon à former un talus (agger), sur lequel on enfonce des pieux qu'on relie les uns aux autres. Le camp se trouve ainsi entouré d'un rempart surmonté d'une palissade et défendu par un fossé. On y entre par quatre portes, placées chacune au milieu d'un des quatre côtés.

Cette enceinte est partagée en deux moitiés par une rue large de 30 mètres, la rue principale. Du côté tourné vers l'ennemi est la tente du général ; du même côté les tentes des officiers supérieurs, les tentes des soldats d'élite et des auxiliaires. Dans l'autre moitié campent les deux légions romaines et les deux ailes des alliés, séparées par une rue. Leurs tentes sont rangées en lignes droites, deux à deux, se tournant le des et s'ouvrant sur un des chemins qui aboutit à angle droit sur la rue principale. Il y a une tente pour dix hommes.

Les soldats occupent toujours la même place dans le camp. En arrivant ils savent déjà où ils vont loger et peuvent s'y rendre tout droit. C'est comme s'ils emmenaient leur caserne avec eux.

Entre les tentes et le rempart, on laisse un espace libre, large de 45 mètres, qui permet d'arriver facilement aux portes ; c'est là qu'on met le bétail pris à la guerre.

En avant du retranchement et près de chaque porte, des sentinelles montent la garde ; ce sont des vélites. La nuit, on change les sentinelles à des intervalles fixes ; la nuit est partagée en veilles, la fin de chaque veille est annoncée par une sonnerie de clairon. Des cavaliers font la ronde de poste en poste pour voir si les sentinelles ne sont pas endormies.

La solde et le butin. — Le soldat recevait une solde, et pour se nourrir du blé et de l'orge, quatre boisseaux par mois (35 litres environ). Il y ajoutait ce qu'il pouvait prendre en campagne.

Les Romains, comme les autres peuples antiques, avaient l'habitude de piller le pays ennemi, ils enlevaient le bétail et les habitants.

Tout ce qu'on trouvait sur le champ de bataille ou dans le camp d'une armée vaincue, ou dans une ville prise d'assaut appartenait aux vainqueurs ; c'était l'usage général en ce temps. Mais les Romains procédaient avec méthode. Une partie des soldats étaient chargés de piller ; ils devaient rapporter au camp tout ce qu'ils prenaient.

Ainsi, on mettait en commun tout ce qui était pris sur l'ennemi : les armes et le bagage des guerriers, l'argent, les meubles, le bétail ; et aussi les ennemis eux-mêmes, leurs femmes et leurs enfants. On mettait de côté l'argent et les métaux. On vendait le reste des objets aux enchères. On vendait les hommes, les femmes et les enfants comme esclaves.

Le produit de la vente appartenait au peuple romain, il devait être versé dans la caisse publique, sauf ce que le général gardait pour offrir aux dieux et ce qu'il distribuait en récompense aux officiers et aux soldats. Une guerre contre un peuple riche pouvait enrichir le peuple romain et parfois même les soldats qui recevaient une part du butin.

La discipline. — L'armée romaine était soumise à une discipline plus sévère qu'aucune autre armée de l'antiquité.

Dès qu'ils étaient sortis de Rome, les soldats devaient obéir absolument à leur général : le général avait sur eux tous un pouvoir absolu (qui s'appelait imperium ou droit de vie et de mort).

Un soldat posté en sentinelle devant le camp qui s'endort, un soldat qui s'enfuit de son poste pendant la bataille, un soldat qui désobéit à un ordre du général est puni de mort. Il y a deux façons d'exécuter le condamné. Ou bien un licteur l'attache à un poteau, le fouette avec des verges et lui tranche la tête avec sa hache ; ou bien on le fait passer entre deux rangs de soldats qui l'assomment à coups de bâton. Quand tout un corps de troupes a été condamné, par exemple pour s'être révolté, et qu'on ne peut pas l'exterminer tout entier, le général partage les coupables par groupes de dix, dans chaque groupe on tire au sort un homme et on l'exécute ; c'est ce qu'on appelle décimer.

On punit même les troupes qui ont échappé par une déroute ou se sont rendues à l'ennemi. Lorsque Pyrrhus rendit les soldats romains qu'il avait pris, le Sénat ordonna de les dégrader et de les faire camper hors du camp.

On racontait plusieurs légendes sur la sévérité des généraux dans les anciens temps :

Dans la guerre contre les Latins, le consul Manlius avait défendu de sortir des rangs pour combattre. Un cavalier de Tusculum vint provoquer les Romains. Le propre fils du consul Manlius accepta le défi, tua le cavalier, le dépouilla de ses armes et les apporta tout joyeux à son père. Le consul fit sonner la trompette et assembler l'armée ; puis il fit attacher son fils au poteau et lui fit trancher la tête pour avoir désobéi.

Dans la guerre contre les Samnites, le dictateur Papirius, obligé de quitter l'armée pour venir à Rome, avait laissé le commandement au maître de la cavalerie, Fabius, en lui défendant de combattre en son absence ; les présages étaient mauvais, les poulets sacrés avaient refusé de manger. Fabius, trouvant une bonne occasion, attaqua l'ennemi et le battit. Papirius aussitôt revint à l'armée, cita Fabius devant son tribunal et le condamna à mort. Toute l'armée murmurait ; Fabius s'échappa, vint à Rome et convoqua le Sénat. Papirius le suivit et ordonna de le saisir. Le Sénat et le peuple le supplièrent tant qu'il se décida à pardonner, mais il destitua Fabius pour avoir vaincu contre son ordre.

Les exercices militaires. — Les Romains avaient l'habitude de s'exercer à la guerre même en temps de paix. Pour ceux qui demeuraient à Rome, le champ de manœuvres était le Champ de Mars, au bord du Tibre. Les jeunes gens y venaient s'exercer : courir, sauter avec les armes, lancer le javelot, faire l'escrime avec l'épée ; puis, tout en sueur et couverts de poussière, ils se jetaient dans le Tibre et le traversaient à la nage.

En campagne, c'était la règle de faire l'exercice une fois par jour. On faisait aussi des marches militaires avec armes et bagages et des manœuvres d'ensemble, pour apprendre à se ranger et à changer de front sur le champ de bataille.

Les soldats devaient savoir manier la pelle et la pioche pour construire leur camp. Souvent le général les employait à bâtir des routes, des ponts et des aqueducs.

Le triomphe. — Le plus grand honneur pour un général romain victorieux était d'être autorisé par le Sénat à célébrer le triomphe, c'est-à-dire à aller en procession militaire au temple du Capitole.

Le général attendait avec son armée aux portes de Rome, la religion défendait d'entrer armé dans la ville. Le Sénat examinait s'il avait mérité le triomphe ; on exigeait d'ordinaire qu'il eût gagné une grande bataille où 5.000 ennemis, au moins, avaient péri. Quand la permission était donnée, voici comment était réglée la procession.

En tête marchaient les magistrats et les sénateurs ; puis venaient les chars chargés du butin, les captifs à pied, enchaînés. Le défilé durait quelquefois plus d'un jour. Enfin arrivait le char de triomphe, un char doré, en forme de tour, attelé de quatre chevaux. Là sur un trône d'ivoire, était assis le général triomphateur, vêtu d'une toge de pourpre brodée d'or, il portait aux bras des bracelets, sur la tête une couronne de laurier, il avait la figure peinte en rouge (c'est ainsi qu'on représentait les dieux). Tous les soldats suivaient le char, tenant à la main une branche de laurier et chantant une chanson avec un refrain religieux, Io Triompe !

Le cortège traversait la ville, passait sur le Forum et montait au Capitole. Là le général déposait sa couronne de laurier sur les genoux de la statue de Jupiter

et le remerciait de lui avoir donné la victoire. Pendant ce temps, dans la prison souterraine du Capitole, on étranglait les captifs qui venaient de figurer au triomphe.

Les colonies. — Dans les pays que Rome venait de soumettre et qu'on avait besoin de surveiller, le Sénat établissait des garnisons permanentes de soldats laboureurs, qu'on appelait colonies.

Les colons arrivaient en troupe avec leur étendard. Leur chef faisait la cérémonie religieuse de la fondation ; avec une charrue attelée d'un taureau et d'une vache il traçait le sillon sacré autour de la colonie. Des arpenteurs traçaient des lignes droites se coupant à angle droit qui découpaient le territoire en champs de forme rectangulaire, chaque colon devenait propriétaire d'un de ces champs.

Les colons restaient citoyens romains ; ils continuaient à devoir le service militaire et avaient le droit de voter à Rome dans les assemblées.

Les voies militaires. — Les Romains avaient besoin de routes pour envoyer au loin leurs armées. Ils bâtissaient des chaussées avec des pierres et du ciment (on disait en latin construire une route) ; ils bâtissaient des ponts avec des arches en voûte.

De grandes voies militaires partant de Rome menaient dans les principales directions. D'ordinaire, elles allaient en ligne droite ; et même en pays de montagnes elles grimpaient tout droit, au lieu de faire des courbes pour diminuer la pente.

La plus fréquentée de ces routes, la voie Appienne, traversait les marais Pontins et menait en Campanie.

  • [1] C'est le sens du mot serment (sacramentum).
  • [2] Pendant les guerres puniques, les Romains adoptèrent l'épée espagnole pointue et courte (63 centimètres), ils la portaient du côté droit pendue à un baudrier ou à un ceinturon. A gauche, ils portaient un poignard.
  • [3] Castra signifie enceinte fortifiée.


CHAPITRE VII. — LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.

Carthage. — Depuis le Ve siècle, l'État le plus puissant de la Méditerranée était Carthage. Fondée par des colons de Tyr[1], Carthage était devenue la plus riche des colonies phéniciennes. Elle avait un grand port de commerce et un bon port de guerre, à la pointe de l'Afrique, dans un pays qui produisait d'excellentes récoltes de blé, à portée de la Sicile, un des plus riches pays de l'antiquité.

Tyr, ruinée par les guerres, ne pouvait plus défendre ses colonies contre les Grecs de Sicile. Les Carthaginois les protégèrent, ils s'établirent d'abord ainsi à l'ouest de la Sicile. Puis ils conquirent la côte de Sardaigne ; puis ils firent entrer dans leur alliance toutes les villes phéniciennes de la côte d'Afrique jusqu'à l'Océan et enfin ils s'établirent sur la côte sud de l'Espagne. Au VIe siècle, ils s'étaient alliés aux Étrusques, ce qui leur donnait le commerce de l'Italie du Nord.

Les Carthaginois restèrent Phéniciens de langue, de mœurs, de religion. Ils appelaient leur dieu Baal, leur déesse Tanith et les adoraient à la façon des Phéniciens. Un colosse de bronze, les bras étendus et abaissés, représentait Baal Moloch ; on déposait sur ses mains des victimes humaines qui glissaient aussitôt dans un gouffre de feu à l'intérieur du colosse. Parfois, dans les grands dangers, les principaux de Carthage sacrifièrent leurs propres enfants pour apaiser Baal.

Les Carthaginois vivaient surtout de commerce. Ils allaient chercher en Phénicie les produits de l'Orient, en Espagne et en Sardaigne l'argent des mines. Ils vendaient le blé et l'huile de leurs domaines d'Afrique, et les bijoux, les armes, les idoles fabriqués par leurs ouvriers. Pour garder les bénéfices du commerce ils interdisaient aux autres villes d'Afrique de recevoir dans leurs ports aucun navire étranger.

Carthage était gouvernée par deux chefs (suffètes), renouvelés tous les ans, et par les Anciens, conseil de cent membres formé des plus riches marchands de la ville. Le reste du peuple n'avait aucun pouvoir ; le Conseil, comme le Sénat- à Rome, était le véritable maître ; et il gouvernait dans l'intérêt des marchands.

L'armée carthaginoise. — Les Carthaginois ne faisaient pas la guerre eux-mêmes. Ils prenaient à leur service des soldats étrangers. La légende suivante expliquait cet usage.

L'armée carthaginoise était autrefois composée des citoyens de Carthage. Elle fut vaincue en Sicile, et le général fut exilé. Il revint alors à la tête de ses troupes, prit la ville par force et fit mettre à mort dix membres du Conseil. Plus tard, il fut lui-même exécuté. Magon, chargé de réformer l'armée, décida de ne plus y admettre de citoyens et la composa avec des soldats étrangers.

Une armée carthaginoise était une réunion de bandes de différents peuples, d'ordinaire des barbares ; chacun continuait à parler sa langue, à porter son costume national, à combattre avec ses armes. Les Libyens d'Afrique, à la peau noire, étaient armés de piques. Les Numides montaient sans selles de petits chevaux rapides ; ils étaient vêtus d'une peau de lion qui leur servait de lit, armés de lances et de flèches ; ils tiraient de l'arc au galop, chargeaient l'ennemi et se retiraient pour revenir encore.

Les Ibères d'Espagne, vêtus de blanc et de rouge, avaient pour arme une épée pointue. Les Gaulois, nus jusqu'à la ceinture, se couvraient avec un large bouclier, et combattaient avec une large épée qu'ils tenaient à deux mains. Les Ligures servaient comme archers.

Les gens des Îles Baléares avaient une fronde, avec laquelle ils lançaient des cailloux ou des balles de plomb ; la fronde était leur métier national. Dès l'enfance on les dressait à s'en servir ; on suspendait hors de leur portée le pain qui leur était destiné, ils ne mangeaient qu'après l'avoir fait tomber avec leur fronde.

Tous ces étrangers servaient pour recevoir une solde. Dans cette armée, il n'y avait de Carthaginois que le général et ses officiers. Le gouvernement de Carthage se défiait d'eux, les faisait accompagner de sénateurs chargés de les surveiller et, quand ils étaient vaincus, les condamnait à être crucifiés.

Les Romains en Sicile. — Carthage et Rome avaient toujours vécu en paix, elles avaient même conclu plusieurs traités d'amitié ; les Carthaginois s'engageaient à ne pas attaquer les côtes du Latium, les Romains à ne pas naviguer sur la côte d'Afrique. Pendant la guerre contre Pyrrhus, Carthage envoya une flotte au secours des Romains.

Les deux peuples se brouillèrent à propos de la Sicile. Carthage avait fini par conquérir toute la Sicile, excepté la côte de l'Est, où une colonie grecque, Syracuse, lui avait résisté. Un général grec, Hiéron, devenu roi de Syracuse, gouvernait un royaume formé de tout le sud-est de l'île.

A la pointe nord-est, sur le détroit qui sépare la Sicile de l'Italie, une bande de soldats italiens, entrés au service des Grecs de Messine, avait massacré les habitants et formé dans Messine un peuple qui s'appela Mamertins (peuple de Mars). Hiéron vint les attaquer ; les Mamertins se cherchèrent des alliés, mais ils ne s'entendirent pas : les uns demandèrent secours à Carthage et firent entrer une garnison carthaginoise dans la citadelle ; les autres envoyèrent à Rome. Le Sénat hésitait, l'assemblée du peuple décida la guerre (264).

Les Mamertins s'allièrent aux Romains. Carthage s'allia à Hiéron ; et leurs armées réunies assiégèrent les Mamertins dans Messine. Une armée romaine passa en Sicile, attaqua brusquement l'armée de Hiéron, la dispersa, envahit son royaume et vint camper devant Syracuse. Hiéron demanda la paix, Rome lui laissa son royaume, mais il paya 200 talents et devint allié des Romains (263).

L'armée romaine, maîtresse de l'est de la Sicile, marcha vers l'ouest, et assiégea Agrigente ; la ville était en ruines, mais derrière les remparts se tenait une armée carthaginoise ; les Romains la bloquèrent et l'affamèrent. Alors débarqua une seconde armée carthaginoise, avec 60 éléphants. Après une grande bataille elle fut mise en déroute ; mais, pendant que les Romains poursuivaient les fuyards, l'armée, enfermée dans Agrigente, profita d'une nuit sombre pour s'échapper. Les habitants d'Agrigente, restés seuls, demandèrent à se rendre, les Romains refusèrent, enfoncèrent les portes, pillèrent la ville et vendirent les habitants comme esclaves (262).

Victoire navale des Romains. — Rome n'avait pas de flotte de guerre, elle s'était servie des navires de ses alliés, les Grecs d'Italie. Les Carthaginois dominaient la mer, leur flotte vint ravager les côtes d'Italie.

On racontait qu'au commencement de la guerre, le gouvernement de Carthage avait dit : Sans notre permission, les Romains ne peuvent pas même se laver les mains dans la mer.

Le Sénat romain ordonna de construire une flotte de guerre. En ce temps, on combattait avec des navires longs et étroits[2] qu'on faisait marcher avec des rames ; pour aller vite il fallait des rameurs en grand nombre. Un navire de la taille d'une de nos canonnières qui aurait aujourd'hui un équipage de 30 à 40 hommes, exigeait plus de 200 rameurs ; un navire de 500 tonnes en exigeait près de 400.

Les Romains n'avaient que des navires à deux ou à trois rangs de rames, trop petits pour combattre les navires carthaginois à cinq rangs de rames (quinquérèmes) beaucoup plus hauts. Ils décidèrent de construire des quinquérèmes. Ce fut, dit-on, un navire carthaginois, échoué sur la côte du Bruttium, qui leur servit de modèle. En deux mois, ils construisirent 130 navires.

Leurs rameurs n'étaient pas habitués à manœuvrer d'aussi grands vaisseaux. On les fit exercer d'abord à vide pendant qu'on construisait la flotte. Les rameurs, montés sur des échafaudages, apprenaient à manier leurs rames dans l'air ; ils continuèrent à s'exercer sur les navires à l'ancre dans les ports.

Ces vaisseaux construits à la hâte avec du bois vert, montés par des marins inexpérimentés, ne pouvaient pas manœuvrer habilement. Une petite escadre fut envoyée aux îles Lipari ; à l'arrivée des navires carthaginois les rameurs s'enfuirent à terre et l'escadre fut prise. Le consul Duilius eut alors l'idée de rendre inutile l'habileté des marins carthaginois en les empêchant de manœuvrer. Sur chaque navire romain, on installa une machine pour jeter sur le navire ennemi un énorme grappin, de façon à accrocher les deux navires l'un à l'autre ; les soldats romains pouvaient sauter à bord de l'ennemi, et le combat naval devenait un combat de terre.

La flotte romaine, ainsi équipée, vint devant Mylée ; les Carthaginois sortirent à sa rencontre ; leurs navires un à un furent accrochés par les navires romains. On se battit corps à corps. Les Romains, vainqueurs, prirent une trentaine de navires ennemis (260).

A Rome, en souvenir de cette victoire, on éleva une colonne de bronze sur la place du Forum. Duilius, le vainqueur, reçut le droit de sortir dans les rues le soir aux flambeaux, escorté d'un joueur de flûte. Puis l'armée romaine continua à prendre les villes de Sicile, et une flotte romaine alla enlever la Corse aux Carthaginois.

Expédition de Regulus en Afrique. — Les Romains se préparèrent alors à attaquer les Carthaginois dans Carthage même. Ils réunirent, dit-on, 330 galères à cinq rangs de rames, chacune montée par 300 rameurs ; cette flotte portait, en outre, 40.000 soldats. Carthage avait, dit-on, 350 galères et 50.000 soldats (256).

Les deux flottes se battirent devant le promontoire d'Ecnome. Les Carthaginois, vaincus, se retirèrent. La flotte romaine, trouvant le passage libre, vint débarquer l'armée sur la côte d'Afrique, dans un pays riche, couvert de jardins et de maisons de campagne. L'armée le ravagea, emmenant les troupeaux et les habitants.

L'hiver venu, la flotte revint en Italie avec une partie des soldats. Le consul Regulus resta en Afrique avec le gros de l'armée, et se mit à prendre les villes une à une. Les indigènes de l'Afrique, soumis malgré eux à Carthage, commencèrent à tourner du côté de Rome. Carthage se remplissait de gens de la campagne fuyant devant les Romains. Les Carthaginois prirent peur et demandèrent la paix. Regulus refusa et assiégea Carthage.

Alors arriva un général spartiate, Xanthippe, qui se mit au service des Carthaginois et leur inspira confiance. Il fit exercer les soldats à combattre en phalange, à la façon des Macédoniens ; il leur montra comment il fallait employer les éléphants. Puis il sortit avec son armée et la rangea en bataille : au centre, 14.000 fantassins ; aux ailes, 4.000 cavaliers ; en avant des fantassins, 100 éléphants. Les Romains avaient, dit-on, 30.000 hommes ; ils attaquèrent les fantassins, mais furent mis en déroute par les éléphants et les cavaliers. Tous furent massacrés. Le consul Regulus fut fait prisonnier (255).

La garnison romaine, restée dans Clupea, fut assiégée ; il fallut envoyer une flotte romaine pour la dégager et la rembarquer. Les Romains évacuèrent l'Afrique. Au retour, leur flotte fut détruite par la tempête. Les Carthaginois se vengèrent des indigènes qui les avaient abandonnés, pendirent leurs chefs et leur firent payer une grosse amende.

Batailles navales. — Des deux côtés, on réunit de nouvelles expéditions pour conquérir la Sicile. Rome, en trois mois, rassembla une flotte de 220 navires ; elle prit le plus grand port carthaginois, Panorme (254). Une autre flotte ravagea la côte d'Afrique ; au retour, elle périt dans une tempête (253).

L'armée romaine, assiégée dans Panorme, sortit brusquement, surprit les Carthaginois, les jeta à la mer et les massacra (250). Le général Metellus, revenu à Rome, conduisit à son triomphe 104 éléphants ; on les mena ensuite au cirque où on les massacra pour amuser le peuple.

Peu à peu, les Carthaginois avaient été repoussés dans l'angle nord-ouest de la Sicile. Regulus était captif, Carthage l'envoya à Rome demander la paix ou l'échange des prisonniers, Rome refusa. Cette ambassade donna naissance à la légende de Regulus.

Regulus, disait-on, avait lui-même conseillé au Sénat de refuser l'échange des captifs ; il sacrifiait ainsi sa vie à l'intérêt de sa patrie. Avant de partir de Carthage, on lui avait fait jurer de revenir se remettre en captivité. Il revint. Les Carthaginois furieux se vengèrent cruellement ; on lui coupa les paupières, puis on le mit dans un tonneau garni de pointes de clous, qu'on fit rouler du haut d'une colline. Sa famille, pour le venger, se fit donner deux généraux carthaginois prisonniers et les tortura jusqu'à la mort.

Rome envoya une armée assiéger Lilybée ; le siège échoua. L'année suivante, une nouvelle flotte arriva avec le consul P. Claudius ; il voulut surprendre les navires carthaginois dans le port de Drépane ; pendant qu'il entrait dans le port, la flotte carthaginoise en sortait ; quand il voulut sortir, ses navires se heurtèrent les uns les autres. Dans ce désordre, les Carthaginois les attaquèrent et les poussèrent à la côte, où ils furent coulés ou pris (249).

Les Romains regardaient cette défaite de Drépane comme une punition des dieux.

Claudius, suivant l'usage, avait emporté la cage des poulets sacrés. Avant de commencer l'attaque, on le prévint que les poulets sacrés refusaient de manger : c'était signe que les dieux désapprouvaient le combat. Claudius répondit : Eh bien ! s'ils ne veulent pas manger, qu'ils boivent. Et il fit jeter les poulets à la mer.

Une autre flotte romaine, navigant sur la côte sud de la Sicile, fut surprise par la flotte carthaginoise et se jeta au milieu des écueils. Un orage brisa les navires ; le chef de la flotte, Junius, de retour à Rome, fut accusé d'avoir, comme Claudius, méprisé les avertissements des augures ; il se suicida.

Hamilcar en Sicile. — Carthage envoya alors (247) pour commander son armée de Sicile un habile général, Hamilcar, surnommé Barca (la foudre). Il trouva les soldats révoltés, les soumit et les emmena piller le sud de l'Italie. Puis il s'établit à la pointe nord-ouest de la Sicile, sur le mont Éryx, une montagne abrupte qu'il fortifia (244). On ne pouvait y arriver du côté de la terre que par deux sentiers escarpés ; du côté de la mer, elle communiquait avec une baie où l'on pouvait débarquer. Les défenseurs recevaient leurs provisions par mer, de Drépane. Retranché dans cette citadelle naturelle, Hamilcar, pendant trois ans, menaça les deux armées romaines campées devant les deux ports qui restaient aux Carthaginois, Lilybée et Drépane.

A la fin, Rome équipa encore une flotte de 200 quinquérèmes qui vint bloquer les deux ports par mer. On se battit devant les îles Égates ; la flotte carthaginoise fut dispersée (241).

Carthage n'avait plus d'argent, elle chargea Hamilcar de traiter. Les Carthaginois s'engagèrent à se retirer de la Sicile et à payer 2.200 talents en vingt ans (241).

La première guerre punique avait donné à Rome la Sicile.

Guerre des mercenaires. — Les soldats qui venaient de faire la guerre en Sicile au service des Carthaginois, furent ramenés à Carthage pour recevoir la solde qu'on leur devait. Le gouvernement n'avait plus d'argent, il les laissa attendre dans l'intérieur de la ville ; puis, comme ils réclamaient avec menaces, il les envoya à Sicca en leur donnant à chacun une pièce d'or pour leur faire prendre patience ; ils voulaient laisser leurs bagages, on les obligea à les emporter.

Voilà ces étrangers campés devant Sicca, sans rien à faire qu'à attendre leur solde. Un jour, de la part du Conseil de Carthage, Hannon vient leur dire que le peuple, appauvri par la disette, ne peut les payer et leur fait demander une remise. Les soldats, en colère, s'attroupent, d'abord ceux d'une même nation ensemble, puis tous se réunissent. Il y avait là des Ibères d'Espagne, des Gaulois, des Ligures d'Italie, des Baléares, des Grecs, et surtout des Libyens d'Afrique. Ils ne connaissaient pas Hannon, et Hannon ne savait comment se faire écouter, car chaque nation parlait une langue différente. Ils se mettent en marche au nombre de 20.000, et vont camper près de Tunis avec leurs femmes et leurs enfants.

A Tunis, ils reçurent des vivres de Carthage et on leur promit de les payer ; mais ils réclamaient, en outre, le prix de leurs chevaux tués pendant la guerre. Le gouvernement de Carthage leur proposa de nommer des arbitres. Ils choisirent Giscon qu'ils avaient connu en Sicile.

Giscon vient au camp avec de l'argent, rassemble les soldats et commence à leur payer la solde. Mais quelques-uns réclament, demandent qu'il paie aussi le prix des chevaux ; les soldats africains se fâchent et jettent des pierres. Ceux qui les excitaient étaient un Africain Mathos, et un Grec de Campanie, Spendios, un ancien esclave, disait-on. On finit par se battre. Ces gens ne se comprenaient pas les uns les autres ; mais tous connaissaient le mot : Frappe ! Ils assommèrent les officiers et quelques soldats. Giscon essaya de les calmer. Les Africains prétendirent qu'on leur devait de l'argent pour leurs vivres. — Allez le demander à Mathos ! répondit Giscon. Les Africains irrités l'arrêtèrent et l'enchaînèrent.

Les mercenaires révoltés se divisent alors en deux bandes ; l'une va assiéger Utique, l'autre Hippozaritus. Carthage n'a ni armes, ni munitions, ni soldats, ni argent ; ses sujets, mécontents d'avoir payé un impôt double pendant la guerre, s'entendent avec les révoltés. Mathos se trouve bientôt à la tête d'une armée ; il ravage le pays jusqu'au pied des remparts de Carthage.

Enfin Hamilcar parvient à organiser une petite armée avec 70 éléphants ; il marche contre les soldats révoltés qui assiègent Utique. Il faut traverser une rivière profonde que Mathos fait garder ; mais Hamilcar profite d'un banc de sable que le vent a formé à l'embouchure de la mer ; il passe la rivière à cet endroit, attaque les révoltés qui gardent le pont, les met en déroute et délivre Utique.

Les révoltés évitent dès lors de se rencontrer en plaine avec les éléphants et les cavaliers d'Hamilcar ; ils le suivent en longeant le pied des montagnes. Un des chefs des révoltés, Naravas le Numide, vient devant le camp d'Hamilcar et fait signe de la main. Un cavalier d'Hamilcar vient voir ce qu'il veut : Naravas demande une entrevue avec Hamilcar ; il laisse son cheval et ses armes et entre dans le camp la tête haute. Il déclare à Hamilcar qu'il veut devenir son ami et l'aider ; en échange, Hamilcar jure de lui donner sa fille en mariage. Naravas part et revient avec 2.000 Numides. On se bat ; les éléphants mettent en déroute les révoltés ; 4.000 sont pris. Hamilcar enrôle ceux qui veulent entrer dans son armée.

Pendant ce temps, en Sardaigne, les soldats au service de Carthage se révoltent et massacrent leurs généraux. Carthage envoie de nouvelles bandes ; elles se révoltent, crucifient leur général et massacrent tous les Carthaginois. Les révoltés de Sardaigne écrivent aux révoltés d'Afrique de se défier de Giscon, leur prisonnier. Au reçu de cette lettre, un chef gaulois, Autharite, qui parlait phénicien, propose de faire périr Giscon. Quelques soldats demandent de l'épargner ; les autres crient chacun dans sa langue : Tue !... tue !, et les assomment à coup de pierres. Puis ils vont chercher Giscon et ses compagnons, au nombre de 700, les mènent hors du camp, leur coupent les mains et les oreilles, leur rompent les jambes, les jettent dans une fosse. Les Carthaginois envoient demander les cadavres pour les ensevelir ; les soldats refusent et déclarent que tout prisonnier carthaginois sera mis à mort, tout prisonnier allié aura les mains coupées.

Dès lors la guerre devient féroce. Hamilcar donne tous ses prisonniers à dévorer aux bêtes. Les habitants d'Hippozaryte, jusque-là fidèles à Carthage, se révoltent, massacrent leur garnison carthaginoise, jettent les cadavres du haut des remparts, font entrer les rebelles et refusent de laisser enterrer les corps. Les rebelles viennent assiéger Carthage. Hamilcar leur coupe les vivres et les force à se retirer.

Enfin, après une longue campagne, la principale armée des révoltés, errant dans les montagnes pour éviter les éléphants et les cavaliers, vient camper dans une vallée étroite entre des murs de rochers, le défilé de la Hache. Hamilcar ferme l'entrée du défilé par un fossé et un rempart. Les révoltés n'ont plus de vivres ; ils mangent leurs esclaves et leurs prisonniers. Leurs chefs envoient un héraut demander à Hamilcar un sauf-conduit pour aller dans son camp traiter avec lui, il promet de les laisser repartir. Les chefs, Spendios, Autharite, Zarxas, viennent trouver Hamilcar ; on convient que Hamilcar choisira dix des rebelles pour les garder prisonniers et renverra tous les autres, chacun avec un vêtement. Une fois le traité conclu, Hamilcar dit aux chefs : Vous êtes les dix que je choisis. Il les retient malgré sa promesse, attaque les rebelles privés de leurs chefs et épuisés par la faim et les massacre tous. Ils étaient, dit-on, 40.000.

Puis il va rejoindre l'armée d'Hannibal qui assiège Mathos dans Tunis. Il amène les chefs qu'il a pris dans le défilé de la Hache et les fait crucifier devant les murs. Mathos fait une sortie, surprend le camp d'Hannibal, tue ou chasse ses soldats, prend Hannibal lui-même, le mène devant la croix où pendait le cadavre de Spendios, le torture et le fait crucifier sur la même croix.

Dans une dernière bataille, la dernière armée des rebelles fut mise en déroute ; Mathos pris fut amené à Carthage et livré à la populace qui le déchira (238).

Cette guerre avait duré trois ans et quatre mois. Les anciens, habitués pourtant aux massacres, la trouvèrent horrible ; ils la surnommèrent la guerre inexpiable.

Les Romains en avaient profité pour prendre la place des Carthaginois en Sardaigne. La guerre finie, Carthage voulait reprendre la Sardaigne. Rome lui déclara la guerre. Les Carthaginois épuisés cédèrent et s'engagèrent à payer encore 1200 talents (239).

La guerre inexpiable avait donné à Rome la Sardaigne.

Conquête de la Gaule Cisalpine. — Les Gaulois occupaient encore tout le pays du Pô entre l'Apennin et les Alpes ; les Romains l'appelaient Gaule Cisalpine (c'est-à-dire de ce côté des Alpes). Rome voulut établir des colons au sud du Pô, et le consul fit distribuer des terres prises sur le pays des Boïens, le peuple gaulois le plus voisin de l'Italie. Les Boïens irrités s'allièrent aux Insubres, dont la capitale était Mediolanum (Milan) ; ils prirent à leur service des soldats gaulois de l'autre côté des Alpes, les Gésates, et tous ensemble envahirent l'Italie (225).

Rome envoya deux armées, à l'est vers l'Adriatique, à l'ouest en Étrurie. Les Gaulois vainquirent la première et s'avancèrent jusqu'à Clusium. Ils reculèrent devant la seconde.

En se retirant le long de la côte d'Étrurie, ils se trouvèrent pris entre l'armée qui les suivait et une autre armée romaine, revenant de Corse, qui par hasard débarquait au même moment à Pise. Ils se divisèrent en deux corps et, faisant front des deux côtés, se battirent à la fois contre les deux armées près du cap Télamon.

Les Gaulois attaquèrent en poussant leur terrible cri de guerre. Les Gésates, hommes de haute taille, aux yeux bleus, aux cheveux roux, mettaient. leur honneur à s'exposer aux coups ; ils rejetaient leurs boucliers et combattaient nus. Les Gaulois étaient d'une bravoure incomparable, mais ils avaient pour armes de mauvaises épées sans pointe, qui ne frappaient que de taille et qu'il fallait manier à deux mains, des épées si mauvaises qu'elles se faussaient en frappant. Pendant que le Gaulois mettait le pied sur son épée pour la redresser, il restait sans défense, exposé aux coups de l'ennemi.

Les Romains vainqueurs repoussèrent les Gaulois. Puis ils allèrent les attaquer chez eux. Ils soumirent d'abord les Boïens (224), puis — non sans peine — les Insubres (223-222). Ils finirent par prendre leur capitale et les obligèrent à donner des otages.

Pour contenir les Gaulois, Rome établit dans leur pays trois grandes colonies, Modène, Plaisance, Crémone (218).

  • [1] Voir Histoire des peuples d'Orient, p. 334.
  • [2] Huit fois plus longs que larges.


CHAPITRE VIII. — LA DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE.

Annibal. — Après ses victoires sur les révoltés, Hamilcar avait été envoyé commander l'armée que Carthage entretenait en Espagne (237). C'était une armée de mercenaires, composée surtout de gens du pays, les Ibères, peuple brave et belliqueux. Hamilcar y resta neuf ans ; ses troupes s'attachèrent à lui et à sa famille.

A sa mort (229), les soldats, sans attendre l'avis de Carthage, choisirent pour général son gendre Asdrubal ; le gouvernement carthaginois approuva le choix, et Asdrubal fut le véritable maître de l'armée d'Espagne. Il conclut avec les peuples du pays des traités d'alliance, et fonda au bord de la mer Carthagène (Nouvelle-Carthage) qui devint le centre du gouvernement carthaginois d'Espagne.

A la mort d'Asdrubal (221), les soldats choisirent pour général le fils d'Hamilcar, Annibal, alors un jeune homme. Élevé dès son enfance au milieu des soldats, n'ayant jamais connu d'autre patrie que son armée, Annibal ne pensait qu'à la guerre. Il menait la vie d'un soldat, mangeant peu, couchant sous la tente, parlant familièrement aux soldats. Annibal, comme son père, détestait Rome. Devenu vieux il racontait un jour au roi Antiochus l'origine de sa haine : Quand mon père partit pour l'Espagne avec son armée je n'avais que neuf ans ; le jour où il fit le sacrifice je me tenais près de l'autel. Après la cérémonie, Hamilcar fit retirer les serviteurs, me fit approcher et me demanda en me caressant si je n'avais pas envie de le suivre en Espagne. Je répondis vivement que non seulement j'en serais bien aise, mais que je le suppliais de m'emmener. Alors, me prenant la main, il me mena à l'autel vers le corps des victimes et me dit : Jure sur ces victimes que tu seras toujours l'ennemi des Romains.

Prise de Sagonte. — Annibal commença par se procurer de l'argent en prenant quelques villes ; il payait bien ses soldats et leur promettait des gratifications. Il vivait au milieu d'eux, sans aucun luxe, et fut bientôt adoré d'eux. Il soumit ainsi tous les pays jusqu'à libre. Là des envoyés romains vinrent lui dire de ne pas s'avancer plus loin, car Asdrubal, par un traité conclu avec Rome, s'était engagé à ne pas dépasser l'Èbre ; ils lui défendaient aussi d'attaquer de ce côté de l'Èbre les Sagontins qui, disaient-ils, étaient alliés de Rome. Annibal déclara qu'il avait le droit d'intervenir. Les envoyés partirent pour Carthage.

Annibal vint camper devant Sagonte ; c'était une ville riche, dans une plaine fertile, près de la mer, habitée par un peuple belliqueux qui se défendit bien. Le siège dura huit mois. Enfin Sagonte fut prise d'assaut. On y fit un riche butin. Annibal envoya le mobilier à Carthage ; il donna les habitants à ses soldats pour les vendre comme esclaves, il garda l'argent pour les besoins de son armée (219).

A la nouvelle du siège de Sagonte, Rome avait envoyé deux sénateurs à Carthage pour exiger réparation. Les envoyés furent reçus dans le Conseil de Carthage ; ils demandèrent qu'Annibal fut livré aux Romains pour le punir, car il avait violé le traité en attaquant les alliés des Romains. Les Carthaginois répondirent qu'au moment du traité Sagonte n'était pas encore l'alliée de Rome. Alors un des deux envoyés romains, faisant un pli dans sa toge, dit : Je vous apporte dans ce pli la guerre ou la paix. Choisissez. — Choisis toi-même, lui répondit-on. — Alors je choisis la guerre.

Ainsi commença la deuxième guerre punique (218).

Annibal en Gaule (218). — Rome réunit deux armées, l'une en Sicile pour envahir l'Afrique, l'autre en Italie pour attaquer l'Espagne. Mais Annibal ne leur laissa pas le temps d'attaquer.

Il fit venir d'Afrique des fantassins libyens et des cavaliers numides, et laissant son frère Asdrubal avec une flotte et une petite armée pour défendre le pays au sud de l'Èbre, il partit de Carthagène au printemps (218), passa l'Èbre, traversa rapidement le pays jusqu'aux Pyrénées en battant les peuples qui voulaient l'arrêter et arriva aux Pyrénées. Là il renvoya une partie de ses soldats espagnols, laissa ses bagages à la garde d'une petite armée qu'il confia à Hannon et traversa les Pyrénées ; il avait 50.000 fantassins, Africains et Ibères, 5.000 cavaliers et 21 éléphants.

Entré en Gaule, il marcha rapidement vers le Rhône. Une armée barbare campée sur la rive gauche voulait l'empêcher de passer. Annibal s'arrêta sur la rive droite, acheta des barques et du bois, et fit fabriquer des radeaux. Dans la nuit, il envoya un détachement qui remonta le long du fleuve à quelques lieues au-dessus de son camp, traversa le Rhône sur les radeaux et vint se cacher près du camp des Barbares.

Le lendemain le gros de l'armée passa le fleuve sur des barques ; les chevaux, tenus en bride, nageaient à côté. Les Barbares, à cette vue, sortent de leur camp et se mettent en bataille. Ace moment, le détachement carthaginois, caché sur la rive gauche, sort de son embuscade, met le feu au camp, charge les Barbares par derrière et les met en déroute. L'armée d'Annibal traverse le Rhône et campe sur la rive gauche.

On eut beaucoup de peine à faire passer les éléphants. On fit des radeaux très grands et on les recouvrit de terre et de gazon ; les éléphants y entrèrent croyant marcher sur un terrain solide ; de là on les fit passer sur d'autres radeaux qu'on remorqua jusqu'à l'autre bord. Les éléphants inquiets, les pieds dans l'eau, s'agitèrent d'abord ; quelques-uns même tombèrent dans le fleuve et le traversèrent en élevant leurs trompes au-dessus de l'eau.

Le général romain, P. Scipion, envoyé pour arrêter Annibal en Gaule, avait suivi la côte ; en arrivant au Rhône il apprit qu'Annibal l'avait déjà franchi ; il revint en Italie.

Pendant qu'Annibal s'avançait vers l'Italie, les Romains étaient occupés à combattre les Gaulois de la Cisalpine ; les Boïens et les Insubres avaient recommencé la guerre et mis en déroute une armée romaine. Annibal comptait sur eux pour marcher ensemble sur Rome. Un chef gaulois venu des bords du Pô fit un discours aux soldats ; il leur décrivit la Cisalpine comme un pays riche, habité par des peuples guerriers tout prêts à se joindre aux Carthaginois.

Annibal passe les Alpes. —L'armée d'Annibal remonta le Rhône, puis tournant à l'est vers les Alpes, elle marcha pendant huit jours dans la montagne par des sentiers escarpés. Les montagnards l'attaquèrent plusieurs fois ; un jour ils lui barrèrent le passage ; mais pendant la nuit ils se retirèrent. Annibal en profita pour faire occuper la position par ses meilleurs soldats ; le reste de l'armée suivit. Les montagnards se jetèrent sur l'arrière-garde, encombrée par les chevaux ; il fallut qu'Annibal revînt pour 'a dégager. Le neuvième jour l'armée arriva au sommet et s'y reposa deux jours ; elle fut rejointe par les traînards et par les chevaux tombés hors du sentier et qu'on croyait perdus.

Il restait encore à descendre sur le versant italien, de beaucoup le plus raide, par un sentier étroit, le long de précipices sans fond. On était à la fin de l'automne ; la neige fraîchement tombée portait mal. Les soldats tombaient, en tombant ils s'accrochaient à leurs compagnons et les entraînaient dans le précipice ; les chevaux glissaient et roulaient. On arriva à un défilé si étroit et à une pente si rapide que les éléphants ne pouvaient plus passer ; les chevaux en tombant cassaient la glace, et en se relevant restaient les pattes gelées dans les trous. Annibal campa, fit balayer la neige et creuser dans le rocher un chemin. Les bêtes passèrent d'abord, puis les Numides travaillèrent trois jours à élargir le chemin, et les éléphants passèrent enfin.

On raconta longtemps après que, pour creuser le chemin, Annibal avait fait fondre le rocher avec du vinaigre.

En octobre, cinq mois et demi après son départ de Carthagène, Annibal arrivait chez les Insubres dans la plaine du Pô. Il ne lui restait plus que 12.000 Africains, 8.000 Espagnols et 6.000 cavaliers, hommes et chevaux épuisés, les soldats plus semblables à des sauvages qu'à des guerriers.

Mais les Gaulois de Cisalpine lui fournirent des vivres, des vêtements et des armes.

L'armée se refit et se mit en marche vers le sud.

Victoires d'Annibal en Cisalpine (218). — Publius Scipion avait ramené son armée de Gaule et campait au bord d'une large rivière, le Tessin. Les cavaliers et les vélites[1], envoyés en avant, rencontrent tout d'un coup les cavaliers d'Annibal ; les vélites lancent leurs traits, puis s'enfuient effrayés ; les cavaliers romains descendent de cheval et combattent à pied ; les cavaliers Numides les tournent, arrivent sur eux et les mettent en déroute. Ce fut le combat du Tessin.

Scipion, blessé, fait reculer son armée derrière le Pô et enlève en hâte les planches du pont, laissant sûr l'autre rive 500 de ses soldats. Annibal les fait prisonniers, passe le Pô sur un pont de bateaux et marche vers l'est.

Scipion, établi dans un camp fortifié près de Plaisante, soignait sa blessure et ne voulait pas risquer une bataille. Mais les Gaulois qu'il avait avec lui (2.000 fantassins, 1.200 cavaliers) sortent de son camp, surprennent les soldats romains dans la campagne, les tuent et vont porter leurs tètes à Annibal. Un des peuples gaulois, les Boïens, se décide alors à passer du côté des Carthaginois.

Scipion, inquiet de se sentir en pays ennemi, décampe, passe la Trébie et va camper sur une colline, pour attendre la deuxième armée romaine qui revient de Sicile, en traversant l'Italie. Annibal vient camper à deux lieues de là.

La seconde armée romaine arrive. Le consul Sempronius qui la commande veut attaquer ; Scipion est d'avis d'attendre. Mais Sempronius insiste : la fin de l'année approche, les consuls sont sortis de charge ; si l'on attend, ce seront les nouveaux consuls qui auront l'honneur de vaincre Annibal. Scipion cède et ordonne la bataille.

Entre les deux camps s'étendait une plaine rase, coupée par un ruisseau encaissé entre deux rives garnies de ronces ; dans ce ruisseau, Annibal fait cacher 1.000 fantassins et 1.000 cavaliers d'élite. Le lendemain, les cavaliers numides traversent la plaine au galop jusqu'auprès du camp romain. Sempronius envoie contre eux des cavaliers, puis des archers ; enfin il sort avec toute son armée. Il avait neigé, il faisait froid ; les Romains n'avaient pas mangé ; ils entrent dans le torrent glacé, la Trébie, avec de l'eau jusqu'aux aisselles. Les soldats d'Annibal venaient de manger, de se frotter d'huile et de se reposer près des feux. Ils se mettent en marche : en avant, les archers et les frondeurs baléares (8.000 hommes) ; derrière, les 20.000 fantassins sur une ligne ; aux ailes, les 10.000 cavaliers et les éléphants.

La bataille fut courte. Les Romains, mouillés, fatigués, affamés, à demi désarmés, ayant jeté déjà tous leurs javelots contre les Numides, furent attaqués de front par les éléphants, sur les flancs par les cavaliers d'Annibal, sur leurs derrières par les Numides sortis de l'embuscade dans le ruisseau. Un corps parvint à percer l'infanterie d'Annibal et se retira dans Plaisance, le reste fut rejeté dans la Trébie. Les soldats de Carthage furent arrêtés par le torrent. Les Romains, vaincus, abandonnèrent leur camp à l'ennemi. Les Gaulois passèrent tous du côté de Carthage (218).

Annibal espérait détacher aussi de Rome les peuples italiens. Parmi ses prisonniers, il garda ceux qui étaient Romains ; les alliés, au contraire, il les renvoya chez eux sans rançon, en leur disant qu'il était venu non pour leur faire la guerre, mais pour les délivrer de Rome.

Annibal passa l'hiver dans ce pays ; les Africains, habitués à un climat plus chaud, souffrirent beaucoup ; il y en eut qui moururent de froid. Tous les éléphants périrent, excepté un.

Victoire d'Annibal à Trasimène (217). — Au printemps de 217, Annibal se remit en campagne. Le nouveau consul, Flaminius, avait son armée en Étrurie. Pour l'atteindre, il fallait traverser les montagnes. Annibal évita le chemin le plus commode, où l'ennemi devait l'attendre. Il prit au plus court, à travers des marais où l'on croyait impossible de faire passer une armée, surtout après les pluies de l'hiver. En avant marchaient les Espagnols, les Africains et les bagages ; puis les Gaulois ; à l'arrière-garde, les cavaliers. Les soldats passèrent quatre jours et trois nuits les pieds dans l'eau, sans dormir ; on ne pouvait se coucher par terre, on ne dormait qu'en se mettant sur les bagages. Les bêtes de somme mouraient, les chevaux perdaient leurs sabots dans la boue ; Annibal, monté sur son dernier éléphant, tomba malade et perdit un œil.

Enfin on sortit des marais et on arriva près des Romains qui croyaient l'ennemi encore loin. L'armée d'Annibal vint devant le camp romain, ravageant le pays, mettant le feu aux maisons. Flaminius, en voyant la fumée, s'irritait : Que dira-t-on à Rome en apprenant que nous laissons dévaster les campagnes ?

Annibal marchait du côté de Rome ; Flaminius leva le camp et le suivit. Annibal arriva au lac de Trasimène, un tout petit lac (aujourd'hui desséché), dans un vallon enfermé entre des collines qui le dominaient de tous côtés ; on y arrivait par un chemin resserré entre la montagne et le lac. Annibal fit entrer sou armée dans le vallon et la posta tout autour, sur les collines qui entouraient le lac. Flaminius arriva le soir à l'entrée de la vallée et y fit camper son armée ; il ignorait la position de l'ennemi.

Le lendemain matin, l'armée romaine s'engage dans le chemin au bord du lac, au milieu d'un brouillard qui lui cachait la vue de l'ennemi. Tout d'un coup, Annibal donne un signal et de tous les côtés ses soldats chargent ; les Romains, surpris, n'ont pas même le temps de se ranger en bataille, ils sont massacrés ou se noient dans le lac avec leurs armures. Il en périt 15.000. Un corps de 6.000 traversa toute la vallée et monta sur la colline au fond ; le brouillard était tombé ; les Romains virent, en bas, leur armée détruite et marchèrent en avant pour s'échapper ; mais Maharbal avec ses cavaliers et les archers les rattrapa, les cerna et les prit. Annibal fit 15.000 prisonniers et les partagea entre ses soldats.

Puis, traversant de nouveau les Apennins, il arriva au bord de l'Adriatique ; sur son passage, il épargnait les alliés et massacrait tous les Romains en âge de porter les armes. Son armée avait besoin de repos. Il s'arrêta, lui donna le temps de guérir les blessés et de soigner les chevaux.

Il se remit en marche toujours vers le sud, jusqu'en Apulie, puis rentra dans les montagnes du Samnium et, traversant encore l'Italie, vint s'établir dans la riche plaine de Campanie.

Fabius Cunctator. — A Rome, le Sénat effrayé avait fait créer un dictateur, Fabius, surnommé Cunctator (le Temporisateur). Son principe était de ne pas risquer de grande bataille contre Annibal, de temporiser pour donner le temps à ses soldats de s'aguerrir. C'étaient surtout les cavaliers Numides qui faisaient peur aux Romains. Fabius évitait donc de passer dans les plaines où les Numides pouvaient opérer, il faisait marcher son armée au pied des montagnes ; ses soldats s'habituaient ainsi à voir l'ennemi, ils tuaient les cavaliers carthaginois qui s'écartaient pour chercher des vivres ou du fourrage.

Fabius gênait ainsi Annibal dans tous ses mouvements. Un jour même il faillit le prendre. Annibal avait établi son camp dans une vallée étroite. Fabius occupa les collines qui la dominaient et les défilés par lesquels on pouvait en sortir ; il se préparait à attaquer le lendemain matin. Annibal, se voyant cerné, imagina une ruse de guerre. Il avait dans son camp des bestiaux pris par ses soldats ; il fit choisir 2.000 bœufs, on leur attacha aux cornes des fagots de bois, et, la nuit venue, on y mit le feu. Puis des soldats, armés à la légère, chassèrent ces bœufs vers les collines, en courant et en criant. Pendant ce temps, Annibal avec son armée marchait en silence vers les défilés, pour sortir de la vallée. Une troupe de Romains gardaient ces défilés ; mais, entendant des cris et voyant des feux courir de tous côtés sur les hauteurs, ils avaient cru que l'ennemi attaquait et ils abandonnèrent leur poste pour aller du côté des bœufs. Fabius, ne comprenant rien à tout ce bruit, n'osa sortir de son camp. Annibal put ainsi s'échapper.

Il retourna de l'autre côté de l'Italie et passa l'hiver en Apulie.

Rome leva 8 légions, chacune de 5.000 hommes ; Annibal se remit en campagne et après la moisson s'empara de Cannes d'où l'armée romaine tirait ses vivres. Les généraux firent savoir à Rome qu'ils ne pouvaient plus faire vivre leurs soldats dans ce pays dévasté, et que les alliés commençaient à s'agiter. Le Sénat décida de livrer bataille.

Bataille de Cannes (216). —Au printemps de 216, les deux consuls vinrent rejoindre l'armée, campée à deux lieues d'Annibal, dans la vallée de l'Aufide, près de Cannes. L'un des consuls, Paul Émile, voulait éviter de se battre dans la plaine et attirer l'ennemi sur un terrain moins favorable à la cavalerie numide ; l'autre consul, Varron, voulait attaquer. Ils s'étaient partagé l'armée et chacun des deux avait son camp ; mais chacun commandait en chef pendant un jour, à tour de rôle.

Au point du jour Varron passe l'Aufide et range l'armée en bataille dans la plaine : en avant les vélites, aux deux ailes les cavaliers, au centre les légionnaires (à droite les Romains, à gauche les alliés) ; en tout 80.000 fantassins, 6.000 cavaliers.

Annibal met en avant les frondeurs et les archers, — à l'aile gauche Asdrubal avec les cavaliers espagnols et gaulois, — à l'aile droite Hannon avec les cavaliers numides, — au centre les fantassins. Les Espagnols, vêtus de tuniques de lin brodé de pourpre, armés de leur épée pointue ; les Gaulois, à demi nus, armés de la lourde épée, sont au milieu ; de chaque côté sont les Africains, armés à la façon romaine avec des armes prises aux Romains ; en tout 40.000 fantassins, 10.000 cavaliers ; moitié moins nombreux que les Romains, mais exercés par deux ans de guerre.

Des deux côtés, les soldats légers se battent d'abord sans résultat.

Puis les cavaliers espagnols et gaulois à gauche chargent les cavaliers romains ; les Romains ne savaient pas combattre à cheval, ils sautent à terre et combattent à pied ; ils sont massacrés.

Alors les légionnaires romains s'avancent contre le centre d'Annibal, formé des fantassins espagnols et gaulois ; par une manœuvre difficile et hardie, ces fantassins se retirent peu à peu en combattant ; les légionnaires les suivent, s'enfoncent au milieu de l'armée d'Annibal. Tout d'un coup les fantassins africains placés des deux côtés font un quart de tour et attaquent les Romains sur les deux flancs. La déroute commence. Les cavaliers d'Asdrubal, qui viennent de mettre en fuite les cavaliers romains, rejoignent les cavaliers numides. Ils se jettent à la poursuite des fuyards et les massacrent.

Il y eut du côté des Romains 70.000 tués ; il n'échappa que 3.000 fantassins et 370 cavaliers. Les Gaulois perdirent 4.000 hommes, les Espagnols et les Africains 1.500.

Les Romains avaient laissé pour garder leur camp 10.000 hommes, qui furent cernés et forcés de se rendre.

Jamais Rome ne subit une défaite pareille au désastre de Cannes. Le consul Paul Émile avait été tué et avec lui une partie des jeunes nobles. Les riches Romains portaient un anneau d'or ; il en resta tant sur le champ de bataille qu'Annibal envoya à Carthage un boisseau plein d'anneaux d'or.

Guerre dans l'Italie du Sud. — A Rome on fut d'abord consterné, on s'attendait à voir arriver Annibal. Mais on ne perdit pas courage, on mit la ville en défense, on leva de nouvelles légions. Quand le consul Varron, le vaincu de Cannes, revint dans la ville, le peuple alla en corps à sa rencontre, et le Sénat le remercia de n'avoir pas désespéré du salut de la République.

Annibal n'essaya pas de marcher sur Rome, il trouva sans doute son armée trop fatiguée ou trop faible pour assiéger une aussi grande ville. On s'en étonna et l'on raconta l'anecdote suivante.

Le soir de la bataille de Cannes, un des chefs de la cavalerie, Maharbal, dit à Annibal : Donne l'ordre de marcher et dans trois jours tu dineras au Capitole. Annibal refusa. Maharbal alors s'écria : Tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire.

Annibal proposa au Sénat de racheter les soldats pris dans le camp romain à un prix très bas (moins de 3 francs par tête). Il envoya à Rome pour cette commission dix prisonniers auxquels il fit jurer de revenir. Le Sénat écouta leur requête ; ils expliquaient qu'ils avaient été pris non pour s'être enfuis, mais sans qu'il y eût de leur faute, pris dans le camp où leur général les avait laissés. Rome avait grand besoin de soldats. Mais le Sénat déclara qu'un Romain ne devait tenir son salut que de la victoire et refusa de les racheter.

Quant aux soldats qui avaient échappé au massacre, le Sénat les punit pour ne s'être pas fait tuer à leur poste ; il les envoya en Sicile, avec ordre de ne leur donner à manger que de l'orge et de les faire demeurer toujours hors du camp.

Les peuples de l'Italie du Sud, n'obéissaient aux Romains que par force ; les voyant vaincus, ils s'allièrent à Carthage. Les Samnites, les Lucaniens, la riche ville de Capoue s'unirent à Annibal. Il ne resta aux Romains que les villes grecques du bord de la mer.

Annibal s'établit dans l'Italie du Sud ; il y resta 13 ans, cherchant à soumettre ou à détacher les alliés de Rome. L'hiver qui suivit la victoire de Cannes, son armée le passa à Capoue, ville de luxe et de plaisirs ; fameuse en ce temps par ses jeux, ses banquets, ses spectacles. On dit que les soldats d'Annibal, suivant le proverbe du temps, s'amollirent dans les délices de Capoue. Ils ne remportèrent plus de grandes victoires, et les Romains peu à peu reprirent l'avantage.

En 211, ils vinrent assiéger Capoue. Annibal, pour leur faire lever le siège, marcha brusquement vers Rome ; mais l'armée qui assiégeait Capoue ne bougea pas ; Rome était trop bien fortifiée pour être prise par un coup de main. Annibal se retira.

Les habitants de Capoue, réduits par la famine, se rendirent. Le chef du parti ennemi des Romains invita ses amis à un dernier festin ; à la fin du banquet il se fit apporter une coupe pleine d'un poison violent et en but le premier ; chacun y but à son tour. On amena à Rome 500 des plus riches habitants de Capoue ; ils furent battus de verges et décapités.

Prise de Syracuse. — Les Carthaginois avaient essayé de reprendre pied en Sicile. Dans Syracuse, jusque-là alliée de Rome, un général du parti ennemi des Romains, prit le pouvoir après une guerre civile.

Une armée romaine vint assiéger Syracuse du côté de la terre, une flotte romaine de 60 quinquérèmes l'assiégea du côté de la mer (214).

Le mathématicien le plus célèbre de l'antiquité, Archimède, habitait Syracuse. Il avait imaginé des machines de guerre nouvelles qui firent beaucoup de mal aux assiégeants.

Des catapultes placées sur les remparts lançaient sur les navires des quartiers de roche qui les écrasaient. Des crochets de fer manœuvrés par des machines accrochaient les hommes et les enlevaient en l'air.

Les Romains, pour arriver au haut du rempart du côté de la mer, amenaient au pied du rempart deux navires attachés ensemble ; ils appliquaient contre le mur une échelle énorme terminée par une plate-forme qui arrivait au niveau du rempart ; les soldats placés dessus devaient abaisser un pont-levis et passer sur le rempart. Mais une machine syracusaine armée d'une main de fer saisissait le navire par sa proue, le dressait sur son arrière et le laissait retomber de façon à le couler dans la mer ou à le briser sur les rochers.

Les assiégeants finirent par avoir si peur des inventions d'Archimède, que la vue d'une corde ou d'un pieu sur le rempart suffisait à les mettre en fuite.

Marcellus, le général romain, renonça à prendre d'assaut Syracuse et se décida à la bloquer. L'année suivante, Syracuse fut prise et pillée et Archimède tué (212).

Voici une des légendes qu'on raconta sur sa mort :

Un soldat romain envoyé par Marcellus vint chercher Archimède et le trouva occupé à résoudre un problème de géométrie ; Archimède était si absorbé qu'il n'avait pas même entendu l'ennemi entrer dans Syracuse ; il pria le soldat d'attendre jusqu'à ce qu'il eût fini son problème. Le soldat irrité le tua. Marcellus en eut beaucoup de chagrin.

Défaite et mort d'Asdrubal (207). — Pendant qu'Annibal combattait en Italie, son frère Asdrubal, resté en Espagne, luttait péniblement contre une armée romaine. Dès 217, les Romains, vainqueurs, s'étaient établis à Tarragone ; puis ils avaient repoussé les Carthaginois vers le sud, repris Sagonte (214), et enfin pris Carthagène, où ils trouvèrent les femmes et les enfants des principaux chefs du pays que les Carthaginois y gardaient comme otages (210).

Asdrubal résolut d'abandonner l'Espagne pour aller rejoindre son frère en Italie. Avec une petite armée d'Espagnols, malgré les Romains, il traversa les Pyrénées (208), arriva en Gaule, et l'année suivante en Cisalpine ; les Gaulois, toujours ennemis de Rome, se joignirent à lui ; il s'avança du côté de l'Adriatique.

Rome eut à combattre à la fois les deux frères. Une armée, sous le consul Claudius, opérait dans le sud de l'Italie contre Annibal ; l'autre armée, avec le consul Livius alla au devant d'Asdrubal au nord. Asdrubal envoya à son frère un messager pour le prévenir qu'il arrivait ; le messager fut pris par les Romains.

Claudius, averti du projet d'Asdrubal, laissa une partie de ses troupes dans son camp en face d'Annibal, partit avec le gros de son armée, et vint à marches forcées rejoindre son collègue Livius. Un jour, Asdrubal entendit dans le camp romain les clairons sonner comme pour annoncer la présence de deux consuls. Il avait devant lui deux armées romaines.

Il voulut éviter la bataille, mais ses guides l'abandonnèrent, et il fut attaqué dans sa marche par la cavalerie romaine près d'un torrent, le Métaure. Les soldats espagnols furent écrasés sous le nombre, les Gaulois se débandèrent et tous furent massacrés. Asdrubal fut tué (207).

Les Romains vainqueurs revinrent en face d'Annibal et jetèrent dans son camp la tète d'Asdrubal.

Annibal se retira à la pointe sud de l'Italie, dans le Bruttium.

Départ d'Annibal. — En Espagne, les Romains enlevèrent une à une toutes les positions des Carthaginois. Le dernier général de Carthage en Espagne, Magon, abandonna enfin son dernier poste, la ville de Gadès (Cadix), qui devint alliée de Rome (206).

Cette guerre d'Espagne avait rendu célèbre un jeune général romain, Scipion[2]. Il fut élu consul (205) et envoyé en Sicile. Avec l'aide des Siciliens, il équipa une flotte et fit passer son armée en Afrique (204). Un prince numide, Massinissa, venait de se brouiller avec Carthage et de s'allier aux Romains. Scipion reportait ainsi la guerre en Afrique.

Il y resta deux ans, faisant hiverner son armée près de Carthage. Dès la deuxième année les Carthaginois, vaincus dans deux combats, lui demandèrent la paix. Il n'accorda qu'une trêve, à condition que Carthage rappellerait toutes ses troupes d'Italie (203).

Annibal reçut l'ordre de revenir. Il embarqua ses soldats et ceux des alliés italiens qui voulurent le suivre en Afrique. Ceux qui refusèrent de quitter l'Italie, il les fit massacrer.

Les Romains racontèrent qu'Annibal pleura de rage en abandonnant cette Italie où il avait gagné de si grandes batailles et qu'il avait espéré conquérir.

Bataille de Zama (202). — Annibal débarqua a Leptis, très loin au sud de Carthage, et marcha à la rencontre de Scipion. Il l'atteignit près de Zama, a cinq jours de marche de Carthage. Avant de combattre il fit demander une entrevue à Scipion. L'entrevue eut lieu, mais ils ne purent s'entendre.

Le lendemain, tous deux rangèrent leur armée en bataille dans la plaine.

Scipion mit au centre les légionnaires sur trois lignes, suivant l'usage romain, à l'aile gauche les cavaliers italiens, commandés par son ami Lélius, à la droite les cavaliers numides de Massinissa ; en tout 22.000 hommes.

Annibal mit en avant ses 80 éléphants ; à l'aile gauche ses cavaliers numides, à l'aile droite ses cavaliers carthaginois. Les fantassins formaient le centre, rangés en trois corps placés l'un derrière l'autre, en tête les mercenaires européens, en deuxième ligne les Africains, en arrière son élite, les vieux soldats d'Italie ; en tout 50.000 hommes.

Les éléphants commencèrent l'attaque ; mais plusieurs, effrayés par le bruit des trompettes romaines, se rejetèrent sur les Numides et les mirent en désordre ; on fut obligé de faire retirer les autres. La cavalerie carthaginoise de l'aile droite, chargée par les cavaliers romains, se débanda.

Alors les fantassins s'avancent au pas ; d'un côté les légionnaires, de l'autre la première ligne carthaginoise ; les Romains crient, frappent sur leurs boucliers, les mercenaires de Carthage poussent leur cri de guerre, chacun dans sa langue. La deuxième ligne romaine commence l'attaque. On se bat corps à corps. La deuxième ligne de Carthage, les Africains, au lieu de soutenir la première, reste immobile ; les mercenaires furieux se replient sur ces Africains et se mettent à les tuer. Dans ce désordre, la troisième ligne romaine arrive et les massacre.

Les fuyards se réfugient vers la troisième ligne, les vétérans, la réserve d'Annibal, qui n'a pas encore donné. Annibal veut conserver sa troupe en ordre, il commande à ses hommes de présenter la pointe des piques ; les fuyards carthaginois, repoussés par les soldats d'Annibal, s'écoulent vers les ailes. Le champ de bataille est encombré de cadavres et de blessés. Scipion fait porter ses blessés en arrière ; il fait sonner la retraite, réunit tous ses légionnaires, les masse et les lance tous ensemble contre l'ennemi : les vétérans d'Annibal soutiennent le choc et résistent longtemps. Enfin les cavaliers de Lélius et de Massinissa, ayant mis en déroute les cavaliers de Carthage, chargent par derrière les vétérans et les forcent à s'enfuir. Scipion les poursuit et prend le camp d'Annibal (202).

Fin de la guerre. — Carthage ne pouvait plus résister. Elle demanda la paix à Scipion et accepta toutes ses conditions : Carthage dut rendre ses prisonniers, livrer les transfuges, donner tous ses éléphants et tous ses navires de guerre, excepté 10 ; elle s'engagea à payer 10.000 talents en cinquante ans, à rendre à Massinissa, allié de Rome, tous les pays qui lui avaient appartenu, et à ne plus faire la guerre sans le consentement du peuple romain. Elle cessait ainsi d'être une grande puissance et tombait dans la dépendance de Rome. Pour garantir le traité, Scipion avait le droit de choisir cent Carthaginois de 14 à 30 ans et de les emmener comme otages.

Annibal lui-même conseilla d'accepter le traité (201).

On racontait que, dans le conseil de Carthage, un membre ayant parlé contre le traité, Annibal le prit à bras le corps et le jeta à bas de son siège. Il fit ensuite des excuses au conseil. Revenant dans sa patrie après 36 ans d'absence, il avait, disait-il, oublié les usages, et il n'avait pu contenir son indignation en voyant un Carthaginois qui ne remerciait pas la fortune d'avoir donné à Carthage des conditions de paix si favorables ; il proposait, au contraire, de faire aux dieux des prières pour décider le peuple romain à ratifier le traité.

Rome était désormais le seul grand État de l'Occident. Elle se vengea des peuples de l'Italie du Sud qui avaient soutenu Annibal.

Les Gaulois de la Cisalpine essayèrent encore de résister. On dit que deux généraux carthaginois, Magon, puis Amilcar, conduisirent la guerre,

Cette fois les trois principaux peuples gaulois s'unirent contre les colonies romaines. Ils prirent Plaisance et la détruisirent ; ils assiégèrent Crémone. La guerre dura plusieurs années et fut sanglante. Rome envoya à la fois les deux consuls : on proclama la levée en masse gauloise.

Enfin un des peuples, celui de l'Est, les Cénomans, passa du côté de Rome. Les deux autres furent vaincus : les Insubres (pays de Milan) se soumirent ; les Boïens, plutôt que d'obéir aux Romains, émigrèrent et allèrent s'établir sur le Danube. Rome fonda dans leurs pays de grandes colonies, Bologne, Modène, Parme. Une route militaire, la via Emilia, traversa le pays jusqu'à Plaisance.

Les Romains restés seuls en Espagne prirent les mines d'argent et la côte de la Méditerranée qui avaient appartenu aux Carthaginois.

La deuxième guerre punique avait détruit la puissance de Carthage et donné à Rome la Gaule cisalpine et l'Espagne.

  • [1] Guerriers armés légèrement.
  • [2] Son nom complet est Publius Cornelius Scipio.


CHAPITRE IX. — CONQUÊTE DU BASSIN DE LA MÉDITERRANÉE.

Guerre contre Philippe, roi de Macédoine. — Il y avait en Orient trois grands royaumes gouvernés par des rois grecs descendants des successeurs d'Alexandre, la Macédoine, la Syrie, l'Égypte.

Le roi de Macédoine était le plus proche voisin de Rome. C'est lui qui le premier entra en lutte avec les Romains.

Les Romains avaient commencé à s'établir de l'autre côté de l'Adriatique, dans le pays qu'on appelait alors l'Illyrie. Ils y étaient venus d'abord en 229 pour détruire les pirates qui attaquaient les navires sur L'Adriatique ; ils eurent dès lors pour alliées les colonies grecques de la côte d'Épire, qui vivaient du commerce avec l'intérieur (Corcyre, Apollonie, Épidamne).

En 215, pendant qu'Annibal faisait la guerre en Italie, le roi Philippe s'allia à lui contre Rome. Mais presque tous les Grecs le détestaient et s'allièrent aux Romains. Après neuf ans de guerre sans résultat, Philippe fit la paix avec Rome (205).

Il continua à guerroyer contre les Grecs. Il forma une flotte de guerre et commença à conquérir la côte d'Asie. Les Rhodiens et les Athéniens prirent peur, et demandèrent secours à Rome.

La guerre punique était finie, le Sénat fut d'avis de reprendre la guerre contre le roi de Macédoine. Le consul, suivant l'usage, fit voter l'assemblée du peuple : les citoyens, ruinés et fatigués par une guerre de vingt années, votèrent contre la guerre. Sur la demande du Sénat, le consul réunit de nouveau l'assemblée et la harangua. Cette fois elle se décida à voter comme voulait le Sénat (200).

Dans cette guerre Rome eut plusieurs alliés : Massinissa envoya ses cavaliers numides ; Carthage fournit du blé ; Rhodes et Pergame, villes grecques d'Asie, donnèrent des navires ; les Étoliens, le plus guerrier des peuples de Grèce, envoyèrent leur cavalerie ravager la Thessalie ; les Barbares d'Illyrie et de Thrace envahirent la Macédoine du côté du nord-ouest et du nord.

Philippe, outre son royaume de Macédoine, avait pour lui la Thessalie, l'Eubée, la Béotie et les villes grecques de la côte de Thrace.

La guerre fut d'abord très mal conduite par les Romains. Deux années de suite l'armée romaine, partant de la côte d'Illyrie, essaya en vain de pénétrer en Thessalie ; les soldats mécontents de cette guerre où ils ne faisaient pas de butin, réclamaient leur congé.

Enfin un nouveau consul, Quinctius Flamininus, âgé de trente-deux ans seulement, fut mis à la tête de l'armée campée en Épire en face de Philippe. Des bergers offrirent de le guider ; 4000 hommes d'élite partirent à travers les montagnes avec ces bergers, qu'on tenait enchaînés par précaution ; ils se cachaient le jour dans les bois et marchaient la nuit au clair de lune ; en deux nuits ils arrivèrent derrière le camp de Philippe. Les Macédoniens, attaqués à la fois des deux côtés, s'enfuirent. Les Romains entrèrent en Thessalie, coupant ainsi les communications entre Philippe et ses alliés grecs qui furent forcés de se soumettre à Rome (198).

Philippe resta seul avec son armée ; pour réunir 25.000 hommes, il avait dû armer tous ses sujets à partir de l'âge de 16 ans.

Bataille des Cynocéphales (197). — L'armée romaine opérait en Thessalie, dans une plaine coupée d'arbres, de haies et de jardins qu'elle ravageait sur son passage. Philippe manœuvrait de l'autre côté d'une chaîne de collines qui traverse cette plaine.

Pendant deux jours les deux armées marchèrent côte à côte, séparées seulement par une ligne de hauteurs, sans savoir l'ennemi si près ; ni l'une ni l'autre n'avait d'éclaireurs, négligence fréquente en ce temps.

Le troisième jour, après une nuit humide, au milieu du brouillard, Philippe envoie une troupe occuper le sommet des hauteurs qui le séparaient des Romains, — ces hauteurs en forme de mamelons s'appelaient Cynocéphales, les têtes de chiens.

Flamininus de son côté détache vers les collines des cavaliers et des vélites qui tombent sans s'y attendre au milieu des Macédoniens. Les deux troupes se battent et font demander du secours.

Flamininus envoie les Étoliens, Philippe ses cavaliers thessaliens et macédoniens. Les Romains sont repoussés des hauteurs ; mais les cavaliers étolien résistent et arrêtent la déroute. Un messager vient dire à Philippe que les Barbares sont en fuite, qu'il faut en profiter pour les attaquer. Le terrain était mauvais pour les Macédoniens. La phalange macédonienne, énorme masse de 16.000 fantassins armés de langues lances, avait besoin d'un terrain uni pour manœuvrer sans se rompre. Mais Philippe eut peur de laisser échapper l'occasion, il fit avancer l'aile droite de sa phalange et la rangea sur les collines.

Flamininus alors, laissant son aile droite immobile avec les éléphants en avant, mène l'aile gauche au combat. Les Macédoniens, tenant les piques basses, marchent sur les Romains ; on entend le choc, les cris de guerre ; les Romains plient d'abord sous le poids de la phalange. L'aile gauche de la phalange, restée en arrière, gravit les collines et commence à atteindre le sommet. L'aile droite des Romains s'avance alors ; en tête marchent les éléphants.

Sur ce terrain accidenté, les Macédoniens ne peuvent maintenir leurs rangs ; ils ne reçoivent pas d'ordre, ils reculent devant les éléphants. A ce moment décisif un officier romain a l'idée de profiter du terrain favorable aux mouvements des petites troupes qui forment l'armée romaine : il prend vingt manipules de l'aile droite, les mène au secours de l'aile gauche et attaque par derrière les Macédoniens.

Les phalangites, serrés l'un contre l'autre, encombrés par leurs longues piques, ne peuvent ni se tourner ni se défendre corps à corps : ils jettent leurs piques devenues inutiles et s'enfuient.

Les Romains les poursuivent ; ils rencontrent une troupe de phalangites qui tiennent la pique levée, en signe qu'ils demandaient à se rendre. Les Romains, ignorant cet usage, les massacrent jusqu'au moment où Flamininus vient les arrêter.

Il périt 8.000 Macédoniens, 5.000 furent pris. Les Romains perdirent 700 hommes.

Philippe demanda la paix. Rome la lui accorda, mais à condition de livrer sa flotte de guerre, de renoncer à rien posséder en Grèce et de s'engager à avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis que le peuple romain.

Puis Flamininus alla à Corinthe déclarer aux peuples grecs que Rome les avait délivrés du roi de Macédoine[1] (196).

Guerre contre Antiochos. — Le roi de Syrie Antiochus II, surnommé le Grand, essayait en ce temps de se faire un grand empire. Il avait fait une expédition jusque dans l'Inde, d'où il avait ramené, dit-on, 150 éléphants. Il avait peu à peu occupé la côte de l'Asie Mineure. Puis il passa l'Hellespont et commença à prendre les villes de la côte de Thrace.

Le roi du petit royaume grec de Pergame, Eumène, menacé par ce voisin trop puissant, demanda l'aide de Rome. Le Sénat fit sommer Antiochus d'évacuer l'Europe et de repasser en Asie. Antiochus répondit qu'il ne se mêlait pas des affaires des Romains en Italie et ne leur reconnaissait pas le droit de se mêler des siennes en Orient.

Vers ce temps, Annibal arrivait à la cour d'Antiochus. Dans les années qui avaient suivi la fin de la deuxième guerre punique, il avait gouverné Carthage et travaillé à la relever et à réorganiser son armée. Le Sénat romain prit peur et ordonna à Carthage de livrer Annibal. Le vieux guerrier s'attendait à ce coup, il tenait un navire toujours prêt à partir ; il s'embarqua et vint en Asie offrir ses services à Antiochus.

On racontait qu'Annibal proposa au roi de conduire une expédition en Italie pour recommencer la guerre ; mais qu'Antiochus, jaloux de la gloire d'Annibal, refusa.

Les Étoliens, qui venaient de combattre avec Rome contre Philippe, étaient très mécontents ; ils comptaient garder la Thessalie ; les Romains la leur avaient refusée. Un chef étolien, Thoas, vint trouver Antiochus, lui promit l'alliance des Grecs et le décida à venir chasser les Romains de Grèce.

Rome n'attaquait pas, étant trop occupée à combattre les Gaulois de Cisalpine et les Espagnols. Mais Antiochus fut si long à préparer son armée qu'il laisse aux Romains le temps de finir leurs guerres. Ce retard irrita Philippe de Macédoine, qui resta l'allié des Romains.

Antiochus débarqua en Grèce avec une petite armée (10.000 fantassins et 500 cavaliers) et sans argent (192). Il perdit l'été en Thessalie, l'hiver à célébrer ses noces.

Rome envoya une petite armée qui reprit la Thessalie. Antiochus se retira aux Thermopyles et s'y retrancha ; une troupe d'Étoliens gardait les sentiers de la montagne (ceux par lesquels les Perses avaient jadis surpris Léonidas). Ils se laissèrent surprendre et mettre en déroute. L'armée royale s'enfuit presque sans combat (191).

Antiochus abandonna la Grèce, où les Étoliens seuls résistèrent, et alla en Asie attaquer Pergame, capitale d'Eumène, l'allié de Rome. L'armée romaine l'y suivit ; le général Lucius Scipion avait emmené son frère Publius, le vainqueur de Zama. L'armée traversa la Macédoine, puis la Thrace. Antiochus avait fortifié la presqu'île à l'entrée de l'Asie ; il n'essaya même pas de la défendre et demanda la paix. Mais il trouva les conditions trop dures et les refusa.

L'armée romaine s'avança en Asie Mineure jusqu'au pied du mont Sipyle, à Magnésie. Là Antiochus lui livra bataille. Les Romains avaient quatre légions, leurs alliés de Macédoine, de Pergame et d'Achaïe, des mercenaires crétois, illyriens, thraces, en tout 30.000 hommes et 16 éléphants d'Afrique. Antiochus avait, dit-on, 70.000 hommes, dont 12.000 cavaliers et 16.000 hoplites rangés en phalange à la façon macédonienne. Il mit en avant de sa phalange ses Asiatiques, ses mercenaires galates et cappadociens, ses chars armés de faux et ses Arabes armés de l'arc et de l'épée, montés sur des chameaux ; sur les ailes, ses éléphants indiens et sa garde armée de boucliers d'argent.

Antiochus avec sa garde arriva jusqu'au camp romain ; là il fut arrêté par les légionnaires chargés de garder le camp. Pendant ce temps, les alliés des Romains repoussaient les chars armés de faux et les éléphants qui se rejetaient en arrière sur la phalange ; l'armée d'Antiochus, saisie de panique, se débandait. Le roi vit de loin son armée en déroute, s'enfuit et s'enferma dans Sardes. Ses soldats, réfugiés dans leur camp, y furent forcés et massacrés. Antiochus perdit 50.000 hommes, les Romains 300.

Antiochus demanda la paix. Il s'engagea à livrer tous ses éléphants, ses navires de guerre, à payer 15.000 talents en douze ans, à ne plus attaquer les îles grecques et à ne pas dépasser le Taurus. I] donna vingt otages et promit de livrer Annibal, Thoas et trois de ses conseillers ennemis de Rome (189).

Annibal averti s'enfuit chez le roi de Bithynie.

Antiochus, pour se procurer l'argent promis aux Romains, alla faire une expédition où il fut tué. On disait aussi qu'ayant enlevé l'argent des temples il fut lapidé par ses sujets.

Antiochus fut le dernier roi puissant de Syrie.

Guerre contre Persée, roi de Macédoine. — Rome, ayant vaincu les deux plus grands rois de ce temps, devint l'État le plus puissant du monde, et le Sénat commença à intervenir dans les querelles entre les peuples de l'Orient.

Prusias, roi de Bithynie, fit la guerre au roi de Pergame ; aidé par les conseils d'Annibal, réfugié chez lui, il fut vainqueur. Le Sénat ordonna à Prusias de livrer Annibal. Flamininus vint le chercher. Il y avait sept issues secrètes à la maison où demeurait Annibal, Flamininus les fit toutes garder. Annibal, se voyant cerné, prit un poison qu'il portait toujours sur lui en disant : Délivrons les Romains de leur terreur (183).

Les Grecs se plaignirent que Philippe de Macédoine voulait les soumettre ; le Sénat leur donna raison. Philippe irrité travailla à mettre son royaume en état de faire la guerre. Il rouvrit ses mines d'or, fonda une ville nouvelle, Philippopolis, et s'allia à un peuple barbare, les Bastarnes.

Il avait deux fils ; l'aîné, Persée, était l'ennemi des Romains ; le cadet, Démétrius, envoyé comme otage à Rome, était devenu partisan de l'alliance romaine. Ils se brouillèrent, et Démétrius finit par être tué (182).

On dit que Persée accusa son frère d'avoir voulu le tuer dans une joute où ils combattaient pour s'amuser ; puis d'avoir la nuit essayé d'attaquer sa maison. Philippe interrogea Démétrius qui chercha à s'enfuir, et ainsi se rendit suspect. Quelque temps après, Démétrius fut invité à un banquet et étouffé sous des couvertures.

Philippe mort (179), Persée devint roi de Macédoine. C'était un prince élégant, bon cavalier, affable, généreux, aimé de ses sujets.

Il se mit à ramasser un trésor, réunit des armes et des munitions pour trois armées, des vivres pour dix ans et équipa 45.000 hommes. Il se fit de nombreux alliés, les montagnards de l'Épire, un roi d'Illyrie, un roi de Thrace, — en Grèce, les Béotiens, — en Asie, Prusias son beau-frère et le roi de Syrie, Séleucus, dont il épousa la fille. Même la grande ville grecque de Rhodes, l'ancienne alliée de Rome, négocia avec lui. On dit que Persée eut dans l'île de Samothrace des entrevues secrètes avec les envoyés des villes d'Asie et de Carthage. Quand il se sentit assez fort, il entra en Grèce avec son armée et vint au temple de Delphes.

Le roi de Pergame, Eumène, son ennemi, alla à Rome le dénoncer ; le Sénat, en signe d'honneur, lui donna une chaise curule et un bâton d'ivoire. En revenant en Asie, Eumène passa par Delphes ; sur la route, dans la montagne, il fut attaqué par des brigands cachés derrière une vieille maison, et tomba évanoui. On accusa Persée d'avoir aposté les brigands.

Le peuple romain déclara la guerre à Persée (171). On n'eut pas de peine à enrôler une armée ; les volontaires se présentaient d'eux-mêmes pour faire la guerre dans un pays qu'on disait si riche, et où l'on pouvait espérer un butin abondant. Pendant deux ans cependant Persée résista victorieusement.

L'armée romaine débarqua à Apollonie, traversa les montagnes, envahit la Thessalie et y fut battue. Persée ne voulait que la paix, il offrit de rendre ses conquêtes et même de payer une indemnité. Mais le consul exigea qu'il se rendît à discrétion.

Le consul de l'année suivante (170) perdit toute son année à essayer de forcer le passage de Macédoine ; son lieutenant fut battu en Illyrie.

Rome leva une nouvelle armée. Le consul Marcius parvint à la faire passer au milieu des gorges et des forêts du mont Olympe, en tête les cavaliers, les bagages et les éléphants ; il déboucha en Macédoine, où l'armée romaine prit ses quartiers d'hiver (169).

Bataille de Pydna (169). — Le nouveau consul, Paul Émile vint camper en face du camp de Persée, près de Pydna. Là dans une plaine entre la mer et les montagnes, s'engagea la bataille décisive.

C'était le soir. Persée venait de célébrer un sacrifice et personne ne s'attendait à combattre. Les gens des avant-gardes, en menant boire leurs chevaux à la rivière, se rencontrèrent et se battirent. Des deux côtés on accourut au secours. La phalange présentait un front hérissé de piques, les Romains essayaient de couper les piques avec leurs épées ou de les écarter avec les mains, mais ils ne pouvaient entamer cette masse.

Enfin, en s'avançant, la phalange arrive sur un terrain inégal où elle se disloque. Les Romains alors se jettent par pelotons dans les vides et attaquent de tous côtés les Macédoniens, encombrés de leur longue pique et mal défendus par leur petit bouclier ; une fois la phalange rompue, ils n'ont plus qu'à massacrer avec leurs épées les phalangites sans défense. Les Macédoniens perdirent 20.000 hommes tués, 11.000 pris ; les Romains 100 seulement.

Fin du royaume de Macédoine. — Persée s'enfuit avec son trésor, mais ses sujets n'osaient plus le défendre. Les gens d'Amphipolis le prièrent de s'en aller. 11 s'embarqua avec son trésor pour l'île de Samothrace et se réfugia dans un temple. De là il écrivit à Paul Émile pour demander la paix ; dans sa lettre il se donnait le titre de roi ; Paul Émile refusa de la recevoir. Persée écrivit une seconde lettre sans prendre aucun titre ; Paul Émile répondit qu'il devait se rendre à discrétion. La flotte romaine vint cerner l'île de Samothrace ; mais la religion empêchait de prendre Persée de force dans le temple.

Un Crétois, propriétaire d'un petit navire, promit à Persée de l'emmener la nuit avec sa famille ; il chargea à son bord les trésors, puis, sans attendre les fugitifs, il partit. Dans la nuit, comme il était convenu, Persée sortit par une petite fenêtre avec sa femme et ses enfants, et vint au bord de la mer ; le navire n'y était plus. Se voyant abandonné, il revint dans le temple avec sa femme ; mais ses deux enfants furent livrés aux Romains par leur précepteur ; Persée désespéré alla se rendre aussi.

Paul Émile réunit à Amphipolis les délégués de toutes les villes de Macédoine, et leur lut la décision du Sénat. Il n'y avait plus de royaume de Macédoine ; le pays était coupé en quatre provinces, dont les habitants ne devaient plus avoir de rapports les uns avec les autres ; ils devaient payer à Rome la moitié de l'impôt qu'ils payaient à Persée ; il leur était défendu d'avoir des armes. Tous les amis de Persée, les gouverneurs des places fortes, les capitaines seraient transportés en Italie avec leurs enfants. Il ne restait en Macédoine que les paysans (167).

Les soldats romains furent mécontents, ils avaient espéré piller la Macédoine. On leur donna une compensation. L'Épire avait pris parti pour Persée. Paul Émile ordonna à chaque ville d'Épire de réunir tout l'or et l'argent qu'elles possédaient. A un jour fixé, les soldats entrèrent à la fois dans toutes les villes (70, dit-on) sous prétexte de venir chercher l'or et l'argent, les surprirent et les pillèrent. On vendit comme esclaves tous les habitants (150.000, dit-on). Le prix de la vente fut partagé entre les soldats.

Triomphe de Paul Émile. — De retour à Rome Paul Émile célébra le triomphe le plus brillant qu'on eût vu jusque-là Il fallut trois jours pour faire défiler tous les objets qu'il rapportait de son expédition.

Le premier jour passèrent 250 chariots chargés de statues et de tableaux.

Le second jour, ce fut le tour des chariots chargés d'armes, casques, boucliers, cuirasses, carquois, mors et brides, piques et épées. Derrière venaient 750 vases pleins de pièces d'argent, chacun porté par quatre hommes ; des vases à boire, des coupes, des flacons.

Le troisième jour, derrière les trompettes qui sonnaient la charge, on vit défiler 120 taureaux destinés au sacrifice, ornés de guirlandes, les cornes dorées, suivis de jeunes garçons richement vêtus porteurs de vases d'or et d'argent, puis 77 vases chargés de pièces d'or, toute la vaisselle d'or de Persée et un grand vase d'or (de 260 kilogrammes), enrichi de pierreries, puis le char vide de Persée avec ses armes et son diadème. Derrière marchaient les deux fils et la fille de Persée avec leurs précepteurs, Persée vêtu d'une robe noire, suivi de la foule des gens de sa cour, tous en larmes. Puis venaient 400 couronnes d'or envoyées à Paul Émile par les villes grecques en l'honneur de sa victoire.

Enfin sur le char de triomphe paraissait Paul Émile vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, une branche d'olivier dans la main droite. Ses soldats, rangés par compagnies, le suivaient en chantant.

Il monta ainsi au Capitole et offrit le sacrifice d'usage à Jupiter. Il versa dans le trésor de Rome tant d'argent que désormais le gouvernement cessa de demander l'impôt de guerre aux citoyens romains :

Persée fut mis en prison et y mourut de faim, dit-on.

Domination de Rome en Orient. — Après la ruine de Persée, tous les princes d'Orient eurent peur et cherchèrent à se maintenir en paix avec Rome.

Prusias, roi de Bithynie, vint à Rome. Il dit aux envoyés du Sénat : Vous voyez un de vos affranchis, prêt à faire tout ce qu'il vous plaira. Il alla au Sénat, la tête rasée, coiffé du bonnet d'affranchi, se prosterna à la porte et baisa le seuil en s'écriant : Je vous salue, dieux sauveurs !

Eumène, roi de Pergame, partit aussi pour Rome. Mais le Sénat défendit à tous les rois de venir en Italie ; un questeur alla trouver Eumène au moment où il débarquait à Brindes et lui ordonna de repartir.

Le roi de Syrie, Antiochus IV, voulait conquérir l'Égypte. Il marcha sur Péluse. Popilius Lænas fut envoyé par le Sénat pour l'arrêter.

Popilius arrive au camp du roi, Antiochus le salue et lui tend la main. Popilius, sans saluer, lui présente à lire les tablettes qui portaient le message du Sénat ; c'était l'ordre de cesser la guerre. Le roi lit et répond qu'il va délibérer. Popilius, avec la baguette qu'il tenait à la main, trace un cercle sur le sable autour du roi et dit : Tu ne sortiras pas de ce cercle avant d'avoir répondu. Antiochus effrayé répond qu'il obéira au Sénat. Alors seulement Popilius lui prend la main et le salue.

Popilius alla ensuite à Alexandrie et décida qui serait roi d'Égypte.

En Étolie, le chef du parti romain fit réunir les principaux partisans de Persée et les fit massacrer par les soldats romains.

Rhodes avait chassé les partisans de Persée ; mais le Sénat, irrité contre les Rhodiens, reçut mal leurs envoyés et voulut leur faire la guerre. Caton parla pour eux et calma le Sénat. On se contenta d'enlever à Rhodes ses possessions en Asie.

Les Achéens avaient pris parti pour Rome et envoyé leurs soldats contre Persée ; mais le chef du parti romain désigna comme ennemis de Rome mille des principaux citoyens ; le Sénat les fit transporter en Italie ; dans le nombre était Polybe l'historien, qui devint l'ami de Scipion. On les y garda près de vingt ans. A la fin Scipion pria le Sénat de les relâcher ; on discuta vivement. Caton décida l'affaire en disant : N'avons-nous donc rien de mieux à faire que de nous disputer pour savoir si quelques Grecs décrépits seront enterrés par nos fossoyeurs ou par ceux de leur pays ? On les laissa enfin revenir dans leur patrie ; de mille il n'en restait plus que trois cents.

Destruction de Carthage. — Carthage avait cessé d'être une grande puissance, mais elle restait une ville riche et les Romains continuaient à la haïr. Leur allié, le roi numide Massinissa, voisin des Carthaginois, les attaqua plusieurs fois sous différents prétextes ; chaque fois Carthage demanda à Rome la permission de lui faire la guerre ; toujours Rome refusa et força Carthage à céder ce que réclamait Massinissa.

A l'occasion d'une de ces affaires, Caton, envoyé par le Sénat à Carthage, vit la richesse de ce pays et en devint jaloux. En revenant au Sénat, il tenait dans sa toge de grosses figues qu'il avait rapportées d'Afrique ; il les montra aux sénateurs en disant : Voyez ces figues, la terre qui les produit n'est qu'à trois journées de Rome. Depuis ce temps, au Sénat, chaque fois qu'on lui demandait son avis sur quelque question que ce fût, il terminait toujours par ces mots : En outre, je suis d'avis qu'il faut détruire Carthage.

Il se forma enfin dans Carthage un parti qui désirait la guerre contre Rome ; ce parti arriva au pouvoir, chassa les partisans de Massinissa et négocia avec les ennemis de Rome, en Macédoine et en Grèce. Les Carthaginois prirent peur, exilèrent les partisans de la guerre et envoyèrent à Rome faire des excuses. Le Sénat dit aux envoyés : Donnez satisfaction. — Laquelle demandez-vous ? — Vous devez le savoir, leur répondit-on.

Une armée romaine (80.000 hommes) débarqua en Afrique ; la ville d'Utique devint l'alliée de Rome. Les Carthaginois, trop faibles pour se défendre, envoyèrent dire aux consuls qu'ils se remettaient à leur discrétion. Les consuls promirent de leur laisser leur liberté et, leurs lois et se firent donner 300 otages qu'ils envoyèrent en Sicile. Puis ils demandèrent de livrer toutes les armes ; Carthage leur remit ses navires, 200.000 armures et 3.000 machines de guerre. Alors, sachant les Carthaginois désarmés, les consuls leur firent connaître la décision dernière : les Carthaginois devaient abandonner leur ville et se retirer à dix milles dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire vivre loin de 'a mer comme des paysans et renoncer au commerce qui faisait leur richesse.

En apprenant comment ils avaient été trompés, les Carthaginois furieux massacrèrent les partisans de Rome, fermèrent les portes de leur ville et se mirent en hâte à fabriquer des armes ; les temples devinrent des ateliers de travail.

Il n'y avait, dit-on, pas assez de cordes pour les machines de guerre. Les femmes carthaginoises se dévouèrent et donnèrent leurs cheveux.

L'armée romaine vint attaquer, elle fut repoussée. Ainsi commença la troisième guerre punique (149).

Carthage occupait une langue de terre resserrée entre la mer et le lac de Tunis, et reliée au continent par un isthme étroit. A la pointe du côté de la mer, la citadelle (Byrsa), bâtie sur des collines, était entourée d'un rempart épais qui en faisait une place forte indépendante. Un second rempart entourait la ville bâtie sur la langue de terre et fermait l'entrée de l'isthme ; mais il laissait un espace entre le pied de ce rempart et le lac de Tunis. L'armée romaine s'établit sur cet espace et l'élargit en comblant le bord du lac de Tunis, qui est peu profond ; puis elle construisit deux tours roulantes si énormes qu'il fallait 6.000 hommes pour en pousser une, et abattit un morceau du rempart. Mais les assiégés firent une sortie, détruisirent les machines et repoussèrent un assaut. Les Romains, campés au bord de la mer et du lac, tombaient malades. Les consuls levèrent le siège. Ils essayèrent de conquérir le pays et furent repoussés de deux villes.

Un nouveau consul, Scipion, petit-fils adoptif du vainqueur d'Annibal, vint commander l'armée ; il la trouva désorganisée, chassa les marchands qui encombraient le camp, rétablit la discipline, obligea les soldats à faire l'exercice et recommença le siège (147).

Il attaqua du côté de l'isthme, entra la nuit par une porte qu'un traître lui ouvrit, et s'établit dans le faubourg de Mégara. Puis il l'évacua, brûla son camp et coupa l'isthme par un fossé et deux remparts, de façon à enfermer Carthage du côté de la terre. Le général carthaginois Asdrubal était entré dans Carthage avec son armée ; il y fut bientôt maître malgré le Conseil, et fit massacrer les prisonniers romains.

Carthage continuait à recevoir des vivres par mer. Scipion, qui voulait l'affamer, travailla à la bloquer aussi de ce côté. Carthage avait deux ports, l'un derrière l'autre ; le premier en venant de la mer, le port de commerce, avait son entrée au sud-est ; en le traversant on arrivait à un port plus petit et mieux abrité, le port de guerre (Cothon), avec une petite île ronde au milieu et des places pour 220 navires. Scipion fit bâtir en travers de l'entrée du port une digue de pierre. Mais quand il eut fini de fermer le port, les Carthaginois avaient creusé un canal à travers la langue de terre et par ce canal fait sortir leurs navires du côté du nord.

Scipion continua le siège jusqu'à l'hiver pour arriver à s'établir sur le quai. Au printemps de 146, les Carthaginois souffraient de la famine ; ils mangeaient les cadavres, beaucoup venaient se rendre. Les Romains donnèrent enfin l'assaut, et arrivèrent sur la place du marché. Mais dans les rues hautes et étroites qui menaient à la citadelle, on se battit pendant six jours et six nuits. Scipion fit incendier ce quartier ; le septième jour les assiégés se rendirent. Scipion leur promit la vie sauve et les fit vendre comme esclaves.

Asdrubal s'était réfugié dans un temple avec un millier de déserteurs romains qui n'avaient plus de salut à espérer. Il se rendit. Les déserteurs mirent le feu au temple et périrent massacrés. Scipion épargna Asdrubal et quelques notables pour les mener à son triomphe.

La femme d'Asdrubal, disait-on, fut indignée de la lâcheté de son mari. Elle monta avec ses enfants sur le temple incendié, et lui cria : Va-t-en orner le triomphe du vainqueur. Puis elle égorgea ses deux enfants et se jeta dans le feu.

L'incendie dura dix-sept jours. Puis le Sénat ordonna de détruire Carthage. On rasa les murs et les édifices, on fit passer la charrue sur le sol, et un prêtre maudit quiconque viendrait y demeurer (146).

Rome garda le pays qui avait appartenu à Carthage et en fit la province d'Afrique.

Conquête de la Macédoine et de la Grèce. — En Macédoine, un certain Andriscus arriva avec une petite armée thrace, déclara qu'il était Philippe, fils de Persée, échappé aux Romains et souleva les Macédoniens. La guerre dura deux ans ; une armée romaine fut battue. La seconde battit Andriscus et le fit prisonnier (148). Le Sénat garda la Macédoine, qui devint une province romaine (146).

En Grèce, le général des Achéens souleva le parti des démocrates de Corinthe contre Rome, et réunit une petite armée. (Voir Histoire de la Grèce, page 558.) Le gouverneur romain de la Macédoine la mit en déroute. Les Corinthiens essayèrent de défendre l'isthme. Le consul Mummius les dispersa, entra dans Corinthe sans résistance, vendit tous les habitants comme esclaves, pilla la ville et la détruisit (146).

Corinthe, la ville la plus riche de Grèce, était pleine de statues et de tableaux ; les vases dé métal fabriqués à Corinthe passaient pour les plus beaux du monde. Toutes ces œuvres d'art furent envoyées à Rome.

On raconte que les soldats romains, ignorants et grossiers, jouaient aux dés sur les tableaux du célèbre peintre Apelle, sans se douter de leur valeur.

On disait aussi que Mummius le consul, en remettant ces chefs-d'œuvre aux gens chargés de les transporter à Rome, leur recommanda de bien les soigner, ajoutant que, s'il leur arrivait un accident, il les obligerait à les refaire.

Le gouverneur de Macédoine fut désormais chargé de surveiller les Grecs. Dans toutes les villes grecques Rome donna le gouvernement aux riches, partisans de la domination romaine.

Guerres contre les Ligures. — Dans les montagnes qui bordent le golfe de Gênes habitaient des peuples de bergers pauvres et guerriers, les Ligures. Alliés à leurs voisins, les Gaulois de la Cisalpine, ils combattirent Rome pendant un demi-siècle. Plus d'une armée romaine cernée par les Ligures échappa à grand'peine. Plus d'une fois, Rome envoya contre eux les deux consuls avec quatre légions. Pour en finir, elle transporta 40.000 Ligures dans le Samnium, leur donna des terres et les y établit.

Les Romains n'aimaient pas naviguer en pleine mer. Les navires qu'ils envoyaient avec des troupes en Espagne, au lieu de couper droit à travers la Méditerranée, suivaient la côte tout le long de la Ligurie et de la Gaule, ou bien les troupes allaient par terre jusqu'en Espagne. Souvent les Ligures les attaquaient sur le trajet pour piller leurs bagages. Les Romains avaient donc besoin de posséder la route le long de la côte. Ils commencèrent par repousser les Ligures dans les montagnes. Puis, peu à peu, ils soumirent leur pays jusqu'aux Alpes.

Un de leurs peuples était. resté neutre. Un consul, voulant se procurer des captifs, l'attaqua sans motif, massacra ceux qui se défendirent et vendit les autres comme esclaves (173). Le Sénat, informé de cette violence, blâma le consul et lui ordonna de rendre la liberté aux captifs ; le consul refusa et continua la guerre.

Guerres d'Espagne. — En Espagne, les Romains avaient d'abord déclaré aux peuples du pays qu'ils venaient les délivrer des Carthaginois ; Scipion leur avait rendu les otages que les Carthaginois retenaient prisonniers dans Carthagène et avait conclu avec eux des traités d'alliance (210).

La guerre finie, Rome laissa en Espagne deux gouverneurs, chacun avec une armée, l'un au nord-est, l'autre au sud-est ; ils occupèrent la côte et la plaine du Guadiana (la Bétique), habitée par des peuples pacifiques. Tout l'intérieur restait indépendant, partagé entre de petits peuples de montagnards, les Ibères. Les femmes travaillaient et cultivaient la terre, les hommes faisaient la guerre ; ils étaient braves, sobres, très fiers ; ceux qu'on prenait se tuaient plutôt que de devenir esclaves.

Les gouverneurs romains envoyés pour un an seulement cherchaient à profiter de leur année pour faire quelque expédition qui leur rapportât du butin ou leur donnât l'occasion de demander le triomphe. Souvent, sans autre motif, ils attaquaient un peuple allié, et Rome se trouvait engagée dans une guerre. Pour ces guerres on ne trouvait pas facilement de soldats ; les Italiens n'aimaient pas combattre dans ce pays de montagnes où l'on souffrait de privations et où il fallait rester longtemps, sans grand espoir de butin, car les généraux, d'ordinaire, gardaient pour eux l'argent et les esclaves.

Ces guerres d'Espagne durèrent plus de 70 ans. Dans les premiers temps, les Romains furent sur le point d'être chassés et perdirent plusieurs armées.

Leurs plus redoutables ennemis furent les Celtibères, peuples mélangés d'Ibères et de Celtes (Gaulois), établis sur le plateau, au-dessus des défilés qui descendent vers la Méditerranée. Ils combattaient surtout à pied, avec une lourde épée à deux tranchants, et se rangeaient en forme de coin. On ne savait comment les atteindre, car ils n'avaient pas de villes.

En 179, Sempronius rétablit la paix en inspirant confiance aux peuples celtibères ; ils traitèrent avec lui, s'engagèrent à reconnaître la supériorité du peuple romain, c'est-à-dire à ne pas faire la guerre à Rome, à fournir des guerriers pour servir comme auxiliaires et même à payer une contribution. Rome promettait de les défendre et de les laisser se gouverner eux-mêmes.

Les successeurs de Sempronius violèrent ces traités ; les Celtibères se plaignirent ; le Sénat fit faire une enquête et deux des magistrats accusés s'exilèrent.

Enfin, en 154, plusieurs peuples se soulevèrent à la fois ; la guerre dura vingt ans. Elle commença au nord-est. Un peuple celtibère, les Arévaques, bâtissait un rempart ; le consul lui ordonna de cesser, et, sur son refus, l'attaqua. Un peuple voisin vint au secours ; le consul fut surpris et perdit 6.000 hommes. Trois armées romaines furent vaincues l'une après l'autre. Personne ne voulait plus s'enrôler dans l'armée d'Espagne, même pour être officier.

Viriathe. — En même temps, dans les montagnes du nord-ouest (aujourd'hui le Portugal), les Lusitaniens commençaient la guerre, massacraient deux armées et envoyaient aux Celtibères les enseignes romaines. Un général romain, Galba, après deux ans de guerre, offrit de leur donner des terres ; ils acceptèrent. Galba les divisa en trois troupes et les décida à poser leurs armes ; puis il les fit cerner et massacrer (150).

Un montagnard échappé au massacre, Viriathe, devenu chef de bandes, se rendit bientôt célèbre par ses victoires. C'était, dit-on, un berger habitué à courir la montagne, hardi, agile cavalier et sachant se faire obéir. Pendant dix ans, il battit les Romains.

Un jour, avec ses cavaliers, il sauva une armée lusitanienne, attira les Romains dans un défilé et les massacra avec leur chef ; il détruisit une armée envoyée par les Espagnols, alliés de Rome.

Après deux nouvelles victoires, il planta sur une montagne, en guise de trophée, les manteaux des généraux romains et les faisceaux de leurs licteurs. Rome envoya contre lui un consul avec deux légions (145). Viriathe fut encore vainqueur (143). Il surprit une autre fois une armée avec des éléphants, détruisit 3.000 hommes, assiégea le reste dans le camp romain (142).

Il se jeta dans une forteresse assiégée, fit une sortie, poussa l'armée romaine dans les rochers, la prit et la relâcha en faisant signer un traité au général. Ce traité déclarait les Lusitaniens peuple indépendant et Viriathe ami du peuple romain (141).

Les Romains recommencèrent bientôt la guerre ; cette fois ils s'adressèrent aux amis de Viriathe pour le faire assassiner ; Viriathe se tenait sur ses gardes, dormait peu et toujours armé ; des amis vinrent le trouver sous prétexte de négocier et le poignardèrent dans sa tente.

Les Lusitaniens furent vaincus, poursuivis dans la montagne et désarmés (139).

Guerre de Numance. — Au nord de l'Espagne, la guerre, arrêtée pendant dix ans, avait recommencé. Les Arévaques, petit peuple celtibère, arrêtèrent pendant dix ans toutes les armées romaines. Ils n'avaient qu'une petite ville, Numance, entourée seulement d'un fossé et d'une palissade et une armée de quelques milliers de guerriers. Ils ne demandaient que la paix, offraient même une indemnité et des otages ; le général Metellus exigeait leurs armes. Ils refusèrent (141).

Les soldats romains souffraient du froid et de la faim dans ce pays qu'ils avaient dévasté et où l'ennemi arrêtait leurs convois de vivres. Un nouveau général, Pompée, offrit la paix. Les Numantins rendirent leurs prisonniers, livrèrent les déserteurs romains et des otages ; on leur promit de leur laisser leurs armes (140).

Un troisième général, le consul Popilius, déclara le traité nul, attaqua et fut mis en déroute (139).

Un nouveau général, Mancinus, fut plus malheureux encore. Ses soldats, croyant que deux peuples voisins arrivaient au secours de Numance, prirent peur, se sauvèrent de leur camp et se réfugièrent dans un vieux camp abandonné. Ils y furent cernés et se rendirent. Les Numantins les laissèrent sortir, mais ils firent jurer à Mancinus et à ses officiers un traité qui reconnaissait Numance comme indépendante (137). Le Sénat refusa d'accepter le traité et décida de livrer Mancinus aux Numantins. Mancinus fut amené nu, les mains liées, devant Numance ; les Numantins refusèrent de le recevoir : au bout d'un jour, il revint au camp romain.

Rome finit par envoyer contre Numance son plus célèbre général, le destructeur de Carthage, Scipion[2]. Il commença par mettre l'ordre dans l'armée romaine : il chassa les valets, les marchands, les devins, qui encombraient le camp ; il enleva aux soldats leurs bêtes de somme, leurs chariots, leurs lits, tous leurs ustensiles, ne leur laissant à chacun qu'un pot de cuivre, une broche et une corne à boire ; il les obligea à coucher sur le foin, comme il faisait lui-même. Il les força à travailler, leur fit creuser des fossés et les combler ; bâtir des remparts et les démolir ; leur fit faire de longues marches à pied, en rangs, avec armes et bagages.

Il passa ainsi tout un été à exercer ses hommes. Puis il vint s'établir devant Numance, dans deux camps. Il avait 60.000 hommes. Il ne voulut pas cependant risquer une bataille ; il préféra vaincre l'ennemi par la famine.

Numance s'élevait sur un rocher au-dessus du Douro, qui n'est encore là qu'une rivière. Des plongeurs venaient par eau apporter aux assiégés des vivres ou des nouvelles. Scipion fit barrer la rivière avec des poutres garnies de lames d'épée et de pointes de lance. Du côté de la terre, il fit bâtir un rempart épais défendu par un double fossé. Et il attendit.

Par une nuit sombre, des messagers parvinrent à sortir de Numance et allèrent demander secours aux peuples voisins. Dans une ville, les jeunes gens se préparaient à venir ; Scipion arriva brusquement avec ses soldats, se fit livrer 400 notables et leur fit couper les mains.

Les Numantins, enfermés, affamés, demandaient une bataille ; Scipion refusa. Ils mangèrent les cadavres. Enfin, plutôt que de se rendre, ils se tuèrent les uns les autres. Scipion n'en ramena que 50 pour orner son triomphe. Sans attendre d'ordres, il rasa la ville (133). On ne sait plus même au juste où Numance se trouvait.

Ce fut la dernière grande guerre en Espagne.

Conquête de la Provence. — La ville grecque de Marseille, depuis longtemps l'alliée de Rome, avait à défendre ses colonies de la côte (Antibes, Nice) contre les montagnards des Alpes. Les Romains avaient besoin, pour aller en Espagne, de la route au bord de la côte. Rome et Marseille devinrent alliées.

Les Romains aidèrent Marseille dans ses guerres, battirent les petits peuples voisins de la mer (154-122), leur défendirent d'approcher à plus de 1.500 pas d'un port ou de 1.000 pas de la côte. Ils fondèrent dans leur pays une colonie, Aix, la plus ancienne ville romaine de Gaule (122).

Un chef de ces peuples se réfugia chez un grand peuple gaulois, les Allobroges, habitants des Alpes[3]. Le consul romain voulut les obliger à le livrer. Ils refusèrent. Le consul les attaqua près du Rhône et leur tua 20.000 hommes (121). Les Allobroges appelèrent leurs alliés, les Arvernes, habitants des Cévennes[4].

Le roi des Arvernes, Bituit, descendit avec son armée sur le Rhône. Il passa sur deux ponts de bateaux et livra bataille aux Romains près du confluent de l'Isère. Son armée fut massacrée ou se noya dans le Rhône ; lui-même s'échappa, mais il fut pris par trahison et envoyé enchaîné à Rome (120).

Ce Bituit était, disait-on, un géant ; il combattait sur un char d'argent, entouré d'une meute de chiens féroces, et avait amené 120.000 guerriers. Quand il vit l'armée romaine si petite, il s'écria : Il n'y a pas même là de quoi faire un repas pour mes chiens.

Le Sénat créa alors avec le pays des Allobroges une province qui allait du lac Léman jusqu'à la Méditerranée. Puis on l'étendit, de l'autre côté du Rhône, jusqu'aux Pyrénées, et de ce côté fut fondée une autre colonie romaine, Narbonne (118).

  • [1] V. Histoire de la Grèce, p. 553.
  • [2] On l'avait surnommé l'Africain comme son grand-père adoptif.
  • [3] Leur pays est devenu le Dauphiné.
  • [4] Aujourd'hui l'Auvergne.


CHAPITRE X. — CONSÉQUENCES DES CONQUÊTES. TRANSFORMATION DES MŒURS.

L'hellénisme à Rome. — Les Romains jusqu'au IIIe siècle étaient un peuple de paysans, de marchands et de soldats. Tous, même les plus riches, s'occupaient uniquement à cultiver la terre, à faire du commerce ou à faire la guerre. Ils ne lisaient pas, ne connaissaient ni littérature, ni science, ni art, ni philosophie, n'avaient aucune distraction.

Dès qu'ils eurent conquis les pays d'Orient habités par les Grecs, il se fit dans leur vie un grand changement. Des milliers de Grecs amenés comme esclaves ou venus pour chercher fortune, médecins, acteurs, professeurs, devins, s'établirent à Rome et vécurent au milieu des Romains. Des milliers de Romains, partis comme soldats ou comme marchands, vécurent pendant des années en Orient au milieu des étrangers.

Les Romains firent ainsi connaissance avec des habitudes et des idées nouvelles, et peu à peu abandonnèrent leurs vieux usages pour adopter ceux des Grecs. C'est ce que nous appelons l'introduction à Rome de l'hellénisme (façon d'être des Hellènes).


TRANSFORMATION DES HABITUDES.

Le logement. — La maison des anciens Romains était basse, sans étage, formée d'un seul bâtiment entre la rue et la cour de derrière ; les fondations bâties en pierre, les murs en briques crues, recouvertes d'un enduit fait d'argile et de paille. A l'intérieur les chambres étaient séparées par des cloisons en lattes et pavées avec des cailloux, de l'argile et des morceaux de poteries.

Il y avait deux portes, donnant l'une sur la rue, l'autre sur la cour. Par la grande porte, celle de la rue, on arrivait dans un vestibule, de là dans l'atrium, la plus grande salle de la maison ; au milieu, entre quatre piliers de bois, une ouverture carrée dans le toit, le compluvium, laissait entrer la lumière et aussi la pluie qui tombait dans un bassin.

Tout autour de l'atrium étaient construites des chambres petites, blanchies à la chaux, sans meubles. Dans un coin s'élevait le foyer, c'était un sanctuaire avec les pénates, le lar (idole de la maison) et le lit conjugal.

On se tenait d'ordinaire dans l'atrium, le maître de la maison y avait son fauteuil, la maîtresse son métier à tisser, l'armoire et le coffre où l'on gardait les objets du ménage. C'est là qu'on mangeait, là qu'on recevait les visiteurs.

Au IIe siècle on commença à mettre le foyer dans une chambre spéciale. Les nobles et les riches se firent même construire des maisons grecques avec salle à manger, bibliothèque, salle de bain et appartements réservés pour les femmes. Ils eurent des meubles plus ornés, des lits de bronze, de la vaisselle d'argent, des tapis.

Le vêtement. — Les anciens Romains portaient d'ordinaire un seul vêtement, la tunique, de laine, cousue, sans teinture ; celle des hommes, attachée avec une ceinture autour des hanches, descendait jusqu'au dessous du genou ; celle des femmes, attachée autour de la poitrine, retombait jusqu'aux pieds.

Pour les cérémonies, on mettait par-dessus la tunique la toge, un long vêtement de laine blanchie, descendant jusqu'au talon qu'on se drapait autour du corps.

A la campagne, les hommes travaillaient sans tunique, vêtus seulement d'une ceinture de toile et d'un tablier qui s'arrêtait aux genoux.

On se coiffait avec un bonnet de feutre, on se chaussait avec des sandales de cuir, on portait à la main gauche une bague de fer.

A partir de la conquête, les Romains adoptèrent peu à peu les vêtements plus compliqués, plus ornés, et les étoffes de lin, de coton, de laine fine, plus agréables, que portaient les Grecs et les Orientaux. Les femmes se mirent à porter la robe grecque, la ceinture grecque, le manteau grec, la tunique à grandes manches, la résille, le capuchon grec ; les hommes adoptèrent les jambières et les souliers.

Les repas. — Les anciens Romains mangeaient peu et toujours une nourriture grossière. Ils ne faisaient qu'un seul vrai repas, celui de midi (cena), composé de galette (depuis le Ve siècle, de pain) et de légumes frais ou conservés dans la saumure. On mangeait assis, avec une cuillère ou avec les doigts, sur une table de bois sans linge.

Pour les dîners d'invitation seulement, on ajoutait un plat de viande, de poisson, d'œufs, de fèves ou d'oignons et une sorte de dessert composé de fruits et de pâtisserie, et pour boisson du vin épicé ou du sirop de moût mélangé à l'eau. Les femmes ne buvaient jamais de vin.

On ne mangeait guère de viande que celle des animaux offerts en sacrifice à l'occasion d'une fête.

Le matin, soit à la maison, soit au travail, on déjeunait (jentaculum) avec de la galette, ou du pain et du fromage. Le soir on soupait avec de la galette ou du pain, des noix, des fruits et un peu de vin.

Après la conquête, les Romains, au moins les riches, eurent une nourriture plus variée et plus recherchée. On se mit à faire deux repas, le prandium vers onze heures du matin, la cena dans l'après-midi, et à les faire plus longs. On se mit à manger de la viande à tous les repas, à faire venir des poissons de mer, des huîtres, du gibier, — à boire des vins de luxe, surtout le Falerne de Campanie ou les vins grecs. On commença à adopter l'usage grec d'aller le soir chez des amis boire, parfois jusque dans la nuit.

Les femmes et les enfants continuaient à manger assis. Mais pour les hommes, dans les maisons riches, on eut des lits à la mode grecque sur chaque lit se couchaient trois convives ; ils s accoudaient pour manger sur la table carrée placée devant eux. Chaque lit garnissait un des trois côtés de la table, le quatrième côté restait libre pour le service.

Parfois les convives, suivant l'usage grec, se mettaient sur la tête une couronne de feuillage. Pour les distraire, des musiciens jouaient de la harpe, des danseuses faisaient des tours d'adresse.

Les occupations. — Les anciens Romains menaient une vie très monotone. On se levait de grand matin, en hiver avant le jour. Après s'être lavé, avoir fait la prière au dieu du matin (Matutinus) et avoir déjeuné, on allait au travail et l'on travaillait tout le jour, sauf le moment du repas. Les hommes passaient la journée aux champs ; les femmes enfermées dans la maison, les servantes filaient la laine, la maîtresse de maison la tissait.

On n'allait à la ville que pour le marché, qui se tenait tous les neuf jours. On y allait vendre le blé, les légumes, le bétail ; on n'achetait guère que les objets de métal ou de cuir et les poteries ; car chacun fabriquait lui-même sa farine, son pain, ses instruments de travail, ses chariots, ses paniers, ses cordes et même sa maison ; les femmes faisaient les étoffes et les vêtements.

Les distractions étaient très rares, deux ou trois grands jeux par an à Rome, c'est-à-dire une procession suivie d'une course de chars ou de chevaux ; pas de danses, sinon une ou deux fois par an, en l'honneur d'une divinité.

Pas de voyages d'agrément ; pas d'autres voitures que les charrettes pour les travaux des champs. On allait à pied, en litière si l'on était malade, par de mauvais chemins étroits, pavés de cailloux ; ou par eau sur des barques extrêmement lentes.

Après la conquête la vie devint plus variée, au moins pour les riches. Ils cessèrent d'habiter la campagne ; ils eurent une maison à la ville. Ils se donnèrent les mêmes divertissements que les Grecs : les banquets, les spectacles, le jeu, même les voyages. Ils commencèrent, pendant les grandes chaleurs, à aller au bord de la mer, surtout à Baies, sur le golfe de Naples.

TRANSFORMATION DANS LA RELIGION.

Les cultes grecs. — Les Romains avaient de tout temps adopté les croyances et les cultes des Grecs d'Italie. Ils avaient plusieurs divinités grecques, Apollon, Hercule, Castor et Pollux, Proserpine, Esculape.

Voici comment on racontait l'introduction du culte d'Esculape. Rome souffrait de la peste. On consulta les livres sibyllins ; la réponse fut que, pour faire cesser la peste il fallait amener à Rome le dieu Esculape du sanctuaire d'Épidaure en Grèce.

Dix envoyés du Sénat partirent sur une galère. Ils arrivèrent à Épidaure et demandèrent aux habitants la permission d'emmener leur dieu ; le Conseil de la ville leur répondit : qu'on leur permettait de recevoir ce que le dieu accorderait. Ils se mirent à prier dans le temple d'Esculape. Alors sortit du sanctuaire un gros serpent ; il traversa les rues et le port, se mit à la nage, monta dans la galère romaine et se logea dans la chambre des envoyés. Les Romains reconnurent ce serpent pour le dieu qu'ils étaient venus chercher et l'emmenèrent.

Au retour, le navire, pris par une tempête, s'arrêta dans le port d'Antium ; le serpent sortit à la nage et alla au temple d'Apollon (Apollon était le père d'Esculape) ; il y resta trois jours enlacé autour d'un palmier dans la cour, puis, la tempête passée, il revint. Le navire remonta le Tibre et arriva devant Rome ; le serpent alors sortit, nagea dans le fleuve et alla s'établir dans une petite île. C'est là qu'on bâtit le temple d'Esculape.

Après la conquête, les Romains finirent par confondre leurs anciens dieux avec les dieux grecs. Dans chacun des dieux romains, on crut reconnaître un dieu grec, on lui donna la figure de ce dieu grec, on raconta sur son compte les mêmes aventures. Cette confusion fut facile, parce que les dieux romains n'avaient jusque-là ni histoire, ni forme précise.

On confondit Jupiter avec Zeus, Junon avec Héra, Minerve avec Pallas, Diane avec Artémis, Vulcain avec Hephaistos, Mercure avec Hermès, Liber avec Bacchus, Mars avec Arès, Gérés avec Déméter, Vénus avec Aphrodite. Ainsi les dieux latins furent transformés en dieux grecs. On prit même l'habitude de désigner les dieux grecs par des noms latins, et nous continuons encore à appeler Zeus Jupiter, Héra Junon, etc.

Les cultes orientaux. — On commença aussi à pratiquer à Rome quelques-uns des cultes de l'Orient. Déjà en 220, les adorateurs du dieu égyptien Sérapis avaient dans Rome un sanctuaire ; le Sénat ordonna de le démolir, aucun ouvrier n'osait y toucher ; ce fut le consul lui-même qui donna à la porte les premiers coups de hache.

Vers la fin de la deuxième guerre punique, en 204, le Sénat, pour obéir à un oracle, envoya une ambassade en Asie Mineure chercher la Grande Mère, déesse de Pessinonte, que les Grecs appelaient Cybèle, elle était représentée par une pierre noire. Les envoyés la rapportèrent en grande pompe, et on l'installa à Rome dans un temple. Ses prêtres s'y établirent, ils gardèrent leur costume oriental et l'usage de parcourir les rues au bruit des fifres et des cymbales.

Plus tard, le Sénat adopta une déesse de Cappadoce et lui éleva un temple. On l'adorait sous le nom d'une ancienne déesse latine, Bellone ; mais les serviteurs de son temple conservaient l'usage, tout à fait étranger aux Romains, de célébrer ses fêtes en se déchirant le corps et la figure à coups de couteau.

Il vint en Italie beaucoup de sorciers chaldéens et de devins qui faisaient métier de prédire l'avenir. En 140, on expulsa les astrologues chaldéens ; mais il en revenait toujours.

Affaiblissement des croyances. — Les Grecs instruits avaient cessé de croire à leur vieille religion. Un Grec, Évhémère, avait écrit un livre pour expliquer que les dieux étaient des hommes d'autrefois qu'on avait adorés après leur mort ; il prétendait avoir vu une inscription qui racontait l'histoire de Zeus, le plus puissant des dieux : Zeus, disait-il, était tout simplement un ancien roi de Crète. Le livre eut un grand succès ; le poète Ennius le traduisit en latin.

Les grands personnages romains, en fréquentant les Grecs, apprirent à se moquer de l'ancienne religion. Ils continuèrent à pratiquer le culte, mais en méprisant les croyances. Le grand pontife lui-même, Aurelius Cotta, disait : Il n'est pas facile de nier les dieux en public, mais on peut le faire en particulier. Plus tard, Lucrèce écrivit son célèbre poème De la nature pour délivrer les hommes de la crainte des dieux et pour affranchir l'âme des liens de la religion.

TRANSFORMATION INTELLECTUELLE.

La littérature et le théâtre. — Les anciens Romains n'avaient ni livres, ni théâtre. Quelques grands personnages romains, ayant fait la guerre en pays grec, firent connaissance des philosophes et des lettrés grecs, et prirent goût aux choses de l'esprit. Ils se mirent à parler le grec, qui était alors la langue de tous les gens instruits. La première histoire de Rome fut écrite en grec par un noble romain, Fabius Pictor. Flamininus, dans la guerre contre la Macédoine, étonna fort, par sa façon correcte de parler grec, les Grecs qui s'attendaient à voir un barbare ignorant. Bientôt ce fut la mode de parler grec, même à Rome. Les Scipions s'entouraient de philosophes. Paul Émile donna l'exemple d'avoir dans sa maison une bibliothèque de livres grecs (il l'avait prise au roi Persée).

En même temps, des écrivains se mettaient à traduire en latin quelques ouvrages grecs, surtout des pièces de théâtre. Le plus ancien fut un affranchi d'origine grecque, Livius Andronicus. Ainsi commença la littérature latine. Dans les grandes fêtes, parmi les spectacles qu'on donnait au peuple de Rome, on fit représenter des comédies grecques traduites en latin. Deux de ces traducteurs furent Plaute et Térence.

Le peuple romain, fort grossier encore, n'appréciait pas toujours ce plaisir trop délicat pour lui. Quand on joua l'Hécyre une des comédies de Térence, les spectateurs n'attendirent pas la fin, ils étaient pressés d'aller voir des bêtes féroces dans le cirque. Pourtant, peu à peu, le peuple prit l'habitude des spectacles littéraires.

Les spectateurs se tenaient debout. Les censeurs firent bâtir un théâtre de pierre, avec des gradins. Le Sénat ordonna de le démolir, voulant montrer, disait-il, que les Romains avaient assez d'énergie pour rester debout, même pendant leurs distractions.

Les arts. — Les généraux qui conquirent les pays grecs rapportèrent, suivant l'usage romain, les objets précieux trouvés dans les villes prises, des statues, des tableaux, des bronzes d'art. Cela commença avec la prise de Syracuse par Marcellus.

Les nobles romains, voyant le cas que les Grecs faisaient de ces chefs-d'œuvre, se mirent à les rechercher, soit par admiration sincère, soit par vanité ; ils voulurent paraître connaisseurs, et la mode fut d'avoir des collections de tableaux, de statues ou de bronzes de Corinthe. Ainsi Rome se remplit d'œuvres d'art. Ce fut la mode de faire décorer sa maison de peintures ou de faire faire sa statue ou son buste, à la façon grecque, en costume de divinité. Ce fut aussi la mode de faire jouer des musiciens grecs dans les fêtes, les cérémonies et les banquets.

Les Romains ne devinrent pas d'abord peintres, sculpteurs, ni même architectes ; les artistes qui travaillaient en Italie étaient encore des Grecs. Mais à la longue, il finit par se former des artistes romains, surtout des architectes.

L'enseignement. — Chez les anciens Romains, les garçons apprenaient les exercices du corps, le travail des champs, les cérémonies du culte : tout au plus, dans les grandes familles, à connaître les lettres et les chiffres. Pour les filles, on pensait qu' il leur suffisait de savoir tisser et filer.

Après la conquête, cette instruction parut insuffisante. Des Grecs établis à Rome ouvrirent des écoles où l'on enseignait aux enfants à lire, à écrire sur des tablettes et à calculer (avec le comptoir grec, l'abaque) ; puis la grammaire et la musique. Les riches donnèrent à leurs enfants pour précepteurs des esclaves grecs.

Il vint aussi à Rome des professeurs de philosophie et de rhétorique pour les jeunes gens. Le Sénat s'en inquiéta, il expulsa les philosophes et les rhéteurs latins. Plus tard, un censeur défendit d'enseigner à Rome la rhétorique latine. Mais bientôt, surtout dans les familles nobles, commença la mode d'envoyer les jeunes gens étudier aux grandes écoles grecques, à Rhodes et à Athènes. La rhétorique et la philosophie grecques pénétrèrent ainsi dans le monde des gens instruits.

Les Romains conservèrent un préjugé contre la musique et la danse, qui leur semblaient des arts de comédiens indignes des gens de famille noble. Scipion Émilien, qui cependant aimait les Grecs, parle en ces termes d'une école de danse : Quand on me l'a raconté, je ne pouvais croire que des nobles fissent apprendre de pareilles choses à leurs enfants. — Plus tard, Salluste dira d'une dame romaine : Elle jouait de la lyre et elle dansait mieux qu'il ne convient à une honnête femme.

TRANSFORMATION MORALE.

Les vieilles mœurs. — Les anciens Romains réglaient toute leur conduite sur un principe ; agir suivant la coutume des ancêtres, c'est-à-dire faire ce que leurs pères faisaient avant eux.

Leur vie se passait à travailler, à faire la guerre, à épargner ; une vie dure, triste, monotone. Ce qu'ils admiraient le plus, c'était la sobriété, l'économie, la dignité extérieure (gravitas). Leur idéal était un général sévère et un magistrat solennel vivant à la façon d'un paysan. Voici ce qu'on racontait plus tard avec admiration sur les personnages du vieux temps :

Curius Dentatus, après avoir vaincu les Samnites, reçut leurs envoyés dans son petit domaine de la Sabine, assis sur un banc de bois, mangeant dans une écuelle de bois des navets cuits à l'eau. Ils lui offrirent de l'or. Il refusa. J'aime mieux, dit-il, commander à ceux qui ont de l'or que d'en avoir moi-même.

Fabricius, le vainqueur de Pyrrhus, n'avait d'autre vaisselle qu'une salière d'argent et une coupe. Quand l'envoyé de Pyrrhus lui offrit de l'argent, il répondit en passant ses mains sur son corps depuis les yeux jusqu'au ventre : Tant que je posséderai cela, je n'aurai besoin d'aucune autre richesse. En mourant, il laissa ses filles si pauvres que le Sénat leur donna une dot pour les marier.

Le luxe nouveau. — Après la conquête, les Romains trouvèrent la coutume des ancêtres pénible et grossière. Ils voulurent avoir une vie plus variée et plus riche.

Alors commença le luxe. Les généraux rapportèrent à Rome une partie de l'or, de l'argent, des bijoux, des meubles précieux accumulés dans les pays grecs. Ils prirent en Orient l'habitude de vivre comme les rois, au milieu des pierres précieuses, des meubles d'argent, de la vaisselle d'or et d'une foule de serviteurs inutiles. De retour en Italie, ils y rapportèrent ces habitudes.

Les Romains, subitement enrichis par la conquête des pays les plus riches de ce temps, se conduisirent comme des parvenus. Ils se mirent à étaler leur richesse : les beaux vêtements, les tapis brodés, l'argenterie, à servir des festins coûteux à leurs invités.

Ceux que leurs fonctions obligeaient à donner des fêtes donnèrent à leurs frais au peuple de Rome des spectacles ruineux.

On avait déjà adopté l'usage étrusque des gladiateurs qui se massacraient sous les yeux de la foule, puis l'usage grec des comédies. Pour amuser le peuple, on commença à lâcher dans le cirque des bêtes sauvages amenées des pays étrangers ; des chasseurs exercés venaient les tuer ; cela s'appelait une chasse ; la première, en 186, se fit avec des lions et des panthères. En 108, dans une seule chasse, on tua 63 panthères.

Changement dans la condition des femmes. — Les femmes romaines de l'ancien temps, même les riches, vivaient enfermées dans leur maison, occupées à surveiller leurs servantes. Le plus bel éloge qu'on sût faire d'une femme se résumait dans cette épitaphe célèbre : Elle est restée à la maison, elle a tissé de la laine. Le mari avait tout pouvoir sur sa femme ; il pouvait la juger et la condamner à mort. Il avait le droit aussi de la renvoyer (répudier) ; mais l'usage n'était pas d'user de ce droit.

Après la conquête, les dames romaines changèrent de vie. Elles sortirent de leurs maisons, souvent en char ; elles allèrent au théâtre, au cirque ; elles commencèrent à dîner en ville.

Elles se mirent à pratiquer les cultes étrangers, surtout les mystères d'Isis, la déesse d'Égypte, ou les cérémonies de Cybèle.

Elles restèrent ignorantes et désœuvrées. Mais elles devinrent plus libres. On inventa une nouvelle espèce de mariage qui ne soumettait pas la femme au pouvoir absolu du mari. Alors elle eut le droit de quitter son mari. Il fut facile de rompre un mariage, il suffisait que l'un des deux époux le voulût. Le divorce devint de plus en plus fréquent, au moins chez les riches. Au Ier siècle, on en vint à regarder le mariage comme une union passagère : Sylla eut 5 femmes, Pompée 5, César 4 ; Hortensius divorça avec sa femme pour la marier à un de ses amis.

Caton le Censeur. — Un homme se rendit célèbre en cherchant à maintenir les Romains dans la coutume des ancêtres, ce fut Caton.

Né vers 232, à Tusculum, petite ville du Latium, d'une famille de propriétaires paysans, il avait commencé par travailler la terre. A l'âge de 17 ans, suivant l'usage, il devint soldat et fit les campagnes contre Annibal. C'était un homme roux, aux yeux bleus, robuste, brave et éloquent.

Il se fit estimer à l'armée par son courage et son austérité. Il allait toujours à pied, portant ses armes, et ne buvait jamais de vin. Dans le combat, il restait ferme à son poste, donnait des coups vigoureux, criait et faisait une figure terrible pour effrayer son adversaire.

De retour dans son domaine, il vivait comme un paysan ; il travaillait aux champs vêtu en hiver seulement d'une tunique et l'été sans vêtement, mangeant avec ses esclaves. Comme il parlait bien, il se chargeait de plaider à Rome pour ses voisins.

Un grand personnage, Valerius, son voisin de campagne, s'intéressa à lui, le décida à s'établir à Rome et l'aida à se faire connaître.

Caton fut élu tribun des soldats, puis questeur et envoyé pour tenir la caisse de Scipion qui commandait en Afrique. Il trouva que son général distribuait trop d'argent aux soldats et lui fit observer qu'il les poussait à des dépenses contraires aux anciennes mœurs. Scipion répondit qu'il n'avait pas besoin d'un questeur si minutieux. Caton lui en garda rancune et, de retour à Rome, raconta que Scipion gaspillait l'argent et perdait son temps à s'amuser.

Élu préteur, il fut envoyé gouverner la Sardaigne. C'était l'usage que le gouverneur se fît fournir par les habitants tout ce qui lui plaisait ; partout où il passait, il menait une troupe nombreuse d'amis, de serviteurs, et il fallait nourrir largement tout ce monde. Caton refusa de rien recevoir : il faisait ses tournées à pied, sans aucune voiture, suivi d'un seul serviteur pour porter sa toge et les objets du sacrifice.

Il fut élu consul. Une loi défendait aux femmes de porter des bijoux et de sortir en voiture. On proposa à l'assemblée de l'abolir et les dames romaines vinrent elles-mêmes supplier leurs amis d'en voter l'abrogation. Caton demanda le maintien de la loi, il prononça contre les femmes un discours célèbre : Tous les autres hommes, dit-il, gouvernent leurs femmes ; nous autres Romains nous gouvernons tous les hommes, mais ce sont nos femmes qui nous gouvernent. La loi fut cependant abrogée.

Caton partit pour commander l'armée d'Espagne ; il prit 400 forteresses et les fit démolir ; il distribua de l'argent à ses soldats et ne garda rien pour lui ; il vendit même son cheval au départ pour épargner à l'État des frais de transport.

Il n'aimait pas les Grecs. Quand cette race nous aura envahis par sa littérature, disait-il, Rome sera perdue. Il savait le grec, mais pendant son expédition en Grèce, il refusa de parler autrement qu'en latin.

Les Athéniens ayant une grosse affaire à régler à Rome (155) imaginèrent d'y envoyer les trois chefs des trois principales écoles philosophiques. En attendant la décision du Sénat, le plus célèbre, Carnéade, de l'école de Platon (l'Académie), fit des conférences publiques, où les jeunes Romains venaient en foule. Il parlait sur le juste et l'injuste, et disait que, si le peuple romain n'avait jamais commis d'injustice, il ne serait pas devenu maître du monde. Caton dit au Sénat : Il faut répondre au plus vite et renvoyer ces habiles parleurs qui persuadent tout ce qu'ils veulent. Qu'ils aillent enseigner les enfants grecs. Nous, gardons les nôtres soumis aux lois et aux magistrats. Le Sénat décida de renvoyer les orateurs grecs.

A son retour d'Espagne, Caton avait été autorisé à célébrer le triomphe. C'était le plus grand honneur que pût obtenir un Romain et, d'ordinaire, le triomphateur ne consentait plus à servir sous les ordres d'un autre général. Caton, lui, partit comme officier dans l'armée envoyée contre Antiochus.

Dix ans après avoir été consul, Caton fut élu censeur malgré les nobles ; le peuple le choisit à cause de sa sévérité. Sa censure resta célèbre. On le surnomma le Censeur. Il raya de la liste du Sénat plusieurs sénateurs pour les punir de leur luxe, il dégrada même le frère du grand Scipion, Lucius, le vainqueur d'Antiochus. Il taxa à dix fois leur valeur les parures, les vêtements, les voitures des femmes. Il fit démolir les maisons qui faisaient saillie sur la rue, fit couper les conduites d'eau qui détournaient dans les maisons particulières l'eau des fontaines publiques. Il afferma le plus cher possible les revenus de l'État. Le peuple remercia Caton en lui faisant élever une statue avec cette inscription : Pour avoir relevé pendant sa censure la République romaine, que l'altération des mœurs faisait pencher vers sa ruine. Il s'était fait beaucoup d'ennemis, surtout parmi les nobles qu'il accusait de détourner l'argent de l'État et de donner l'exemple du luxe. Il fut accusé lui-même (quarante-quatre fois, dit-on) devant le peuple, et toujours acquitté.

Caton s'occupait beaucoup de sa femme et de son fils ; il se faisait un devoir d'être auprès de sa femme quand elle lavait et emmaillotait son enfant. Il tint à instruire lui-même son fils, lui enseigna la grammaire et le droit, lui apprit à monter à cheval, à combattre, à nager. Il écrivit pour lui un recueil des exploits des anciens Romains et un Traité d'agriculture.

Il regardait comme un devoir de s'enrichir. Une veuve, disait-il, a le droit de diminuer sa fortune, mais un homme doit l'augmenter.

Il n'achetait que des esclaves à bas prix et les vendait, quand ils devenaient vieux, pour ne pas avoir à les nourrir. Il faut vendre, disait-il, les vieux bœufs, les vieilles ferrailles et les vieux esclaves. Un bon maître de maison doit être vendeur, non acheteur.

Dans sa vieillesse, il trouva que l'agriculture ne rapportait pas assez ; il se mit à prêter son argent pour équiper des navires de commerce.

Caton fut le type du vieux Romain, bon laboureur, bon soldat, dur pour lui-même et pour les autres, honnête et avare.


CHAPITRE XI. — TRANSFORMATION SOCIALE ET POLITIQUE.

La noblesse. — Il n'y avait plus de différence de droit entre lés plébéiens et les patriciens, mais tous les citoyens romains n'étaient pas égaux. La société romaine restait aristocratique.

Au premier rang venaient les nobles. C'étaient ceux dont un ancêtre au moins avait été magistrat. La magistrature à Rome ne donnait pas seulement un pouvoir, elle était un honneur. En sortant de charge le magistrat déposait le pouvoir, mais il conservait l'honneur et le transmettait à ses descendants.

Le magistrat, édile, préteur, consul, avait la toge bordée de pourpre (prétexte), le siège d'ivoire (chaise curule), et le droit de faire faire son image. Ces images étaient des statues de cire, plus tard d'argent, revêtues des insignes du magistrat. On les plaçait dans une niche près du foyer et des dieux de la famille, comme des idoles. Lorsqu'il mourait quelqu'un de la famille, on sortait les images, et on les mettait sur un char, en avant du cortège. Le cortège traversait la ville jusque sur la place publique ; là devant la foule assemblée, un parent du mort prononçait son éloge et rappelait les exploits et les honneurs des membres de la famille. L'image rendait noble la famille du magistrat. Plus il y avait d'images dans une famille, plus elle était noble. On disait : noble par une seule image, noble par plusieurs images.

D'ordinaire le peuple élisait magistrats des hommes déjà nobles ; ainsi les images s'accumulaient dans les mêmes familles. Il n'y avait pas trois cents familles nobles dans Rome ; mais elles seules formaient le Sénat et exerçaient tous les pouvoirs.

Au théâtre, les nobles avaient les premières places.

L'ordre équestre. — La seconde classe s'appelait l'ordre équestre, c'est-à-dire la classe des chevaliers.

Servir dans l'armée comme cavalier avait toujours été à Rome un privilège réservé aux gens riches ; on les inscrivait à part. Depuis le IIe siècle, il n'y avait plus de cavalerie formée de citoyens romains (les cavaliers étaient tous des Italiens ou des étrangers), mais on continuait à appeler chevaliers tous ceux qui avaient la fortune exigée autrefois pour servir à cheval. On l'avait fixée à 400.000 sesterces.

Les anciens Romains avaient eu peu d'argent et peu de moyens d'en gagner. La conquête donna aux Romains du IIe siècle l'occasion de faire rapidement de grosses fortunes.

L'argent et l'or enlevés aux peuples vaincus furent transportés à Rome dans les caisses de l'État ou chez les nobles. Il devint très abondant à Rome, on pouvait y emprunter à 4 ou 5 p. 100 ; il devint rare dans les pays conquis, on n'y trouvait pas à emprunter au-dessous de 12 p. 100. Ce fut un métier lucratif d'emprunter de l'argent à Rome et de le prêter dans les pays grecs d'Orient, surtout à des rois ou à des villes. Il y avait à Rome des changeurs, qui avaient leurs boutiques sur la grande place ; ils devinrent banquiers et s'enrichirent en faisant des opérations de crédit.

Dans les pays conquis, le peuple romain se réservait le droit d'exploiter les mines d'argent, les douanes, les ports, le domaine public. Mais il n'avait pas d'employés. Il affermait le droit d'exploiter les revenus publics à des entrepreneurs qu'on appelait publicains. Pour chaque espèce d'affaire dans chaque pays, il se formait une compagnie de citoyens riches qui achetait à l'État son droit : le droit d'exploiter les mines, ou de percevoir les douanes dans un port ou de lever les impôts dans une province. Les publicains faisaient de gros bénéfices.

Le commerce était devenu aussi une bonne affaire, surtout le commerce par mer. On équipait des navires pour aller chercher du blé, du bois, des esclaves et les amener en Italie.

La loi interdisait aux sénateurs de prendre à ferme les entreprises, de faire la banque ou de posséder des navires de commerce. C'étaient les chevaliers qui faisaient toutes les affaires ; ils ne gouvernaient pas, mais ils s'enrichissaient. Au théâtre, ils avaient quatorze gradins réservés derrière ceux des nobles.

Quand un chevalier était élu magistrat, il cessait d'être chevalier ; il devenait sénateur. Les nobles l'appelaient un homme nouveau et son fils était noble (par une seule image).

La plèbe. — Tous les citoyens qui n'étaient ni nobles ni chevaliers formaient la plèbe. Il y avait encore des paysans, dans le Latium et la Sabine, les descendants des Latins et des Sabins vaincus jadis par Rome et admis parmi les citoyens. Mais ils devenaient de moins en moins nombreux.

Par contre, Rome, devenue une très grande ville, s'était remplie d'une plèbe nouvelle, la plèbe urbaine. C'étaient les descendants des paysans qui avaient quitté la campagne pour s'établir en ville. C'étaient aussi les descendants des étrangers, venus à Rome comme esclaves, puis affranchis par leurs maîtres et devenus citoyens.

Ces gens, pour la plupart, vivaient misérablement, n'ayant pas de moyen de gagner leur vie, car les professions lucratives appartenaient aux chevaliers, et les petits métiers étaient pris par les esclaves et les étrangers.

Cependant ces misérables formaient une classe de privilégiés, puisqu'ils étaient citoyens romains. Ils avaient le privilège d'être protégés par le droit romain, de pouvoir contracter un mariage qui leur donnât autorité absolue sur leur femme et leurs enfants, et de pouvoir acquérir la propriété.

Ils avaient depuis le IIe siècle le privilège de ne pouvoir être battus de verges, ni condamnés à mort par aucun magistrat.

Ils avaient le privilège de pouvoir s'enrôler dans les légions et de voter dans les assemblées du peuple, de prendre part aux fêtes et d'assister aux spectacles publics.

Le signe de leur privilège était la toge, robe de laine blanche que seuls les citoyens avaient le droit de porter.

Les esclaves. — Avant la conquête, les Romains travaillaient chacun sur son champ, et les grands propriétaires faisaient cultiver leurs terres par leurs clients plutôt que par des esclaves.

A mesure que Rome soumit des peuples nouveaux, les esclaves devinrent plus nombreux. Tous les gens capturés à la guerre, non seulement les guerriers faits prisonniers, mais les habitants des villes prises d'assaut, hommes, femmes et enfants, appartenaient au vainqueur ; c'était l'usage général des anciens, et les Romains le pratiquaient avec rigueur. Les captifs faisaient partie du butin, on les vendait à des marchands d'esclaves. Les marchands achetaient aussi des enfants volés et des hommes pris par les pirates ou même par les brigands.

Les esclaves étaient presque tous des étrangers, des Grecs, des Orientaux ou des Barbares d'Occident, Gaulois, Ibères, Sardes. Il y avait à Rome un marché aux esclaves, comme il y avait un marché aux bœufs. Les esclaves à vendre, hommes ou femmes, étaient exposés sur une estrade ; on leur mettait au cou un écriteau qui indiquait leur âge, leur pays, leurs qualités et leurs défauts. Celui qui les achetait devenait leur maître, pouvait les revendre, les léguer à ses héritiers. Les enfants qui naissaient des femmes esclaves devenaient esclaves comme leur mère.

L'esclave appartenait à son maître, comme un objet ou un animal. Il n'avait aucun droit, ne pouvait être ni propriétaire, ni mari, ni père. Il devait obéir à son maître ; quoi qu'il lui commandât, même un crime, il devait satisfaire tous ses caprices ; les Romains disaient que l'esclave n'avait pas de conscience, son seul devoir était d'obéir.

Le maître avait tous les droits sur son esclave ; il l'envoyait où il lui plaisait, le faisait travailler autant qu'il voulait, fut-ce au-dessus de ses forces, le nourrissait comme il voulait, pouvait le battre, l'enfermer, le torturer, le tuer suivant son caprice, sans avoir à en rendre compte. Si l'esclave résistait, s'il se sauvait, l'État aidait le maître à le dompter ou à le rattraper, et l'homme libre qui gardait un esclave fugitif était coupable de vol comme s'il s'était approprié un cheval échappé.

On employait les esclaves à toutes sortes de travaux. Pour les travaux des champs on avait des esclaves de campagne : laboureurs, bergers, vignerons, jardiniers. Tout propriétaire d'un grand domaine le faisait cultiver par une bande d'esclaves que commandait un surveillant, d'ordinaire esclave lui-même. Les esclaves de campagne étaient les plus mal nourris et les plus mal traités. Beaucoup travaillaient les fers aux pieds. La nuit on les enfermait souvent dans une prison souterraine, l'ergastule, éclairée par des fenêtres étroites et hautes. Quand le maître voulait châtier un esclave, il l'envoyait à la campagne.

Plus redoutable encore que la campagne était le moulin. Les anciens n'avaient pas de moulins mécaniques (à eau ou à vent), ils faisaient moudre le grain par des esclaves avec des moulins à bras ; travail écrasant, semblable aux travaux forcés du bagne. Voici comment le poète comique Plaute parle du moulin : Là pleurent les mauvais esclaves qu'on nourrit avec de la bouillie, là on entend le bruit des fouets et le cliquetis des chaînes.

Pour le service du maître, on avait des esclaves de ville. Les Romains, à l'exemple des Orientaux, mettaient leur vanité à s'entourer d'une foule de serviteurs. Les riches en avaient parfois des centaines, divisés en plusieurs services : des esclaves chargés de la garde-robe, des esclaves valets et des femmes de chambre, — des esclaves cuisiniers, des esclaves pour servir à table, des esclaves préposés à l'argenterie, — des esclaves pour garder les meubles, — des esclaves baigneurs, — des esclaves pour faire escorte au maître ou à la maîtresse, — des esclaves porteurs de litières, — des esclaves cochers et palefreniers, — des esclaves secrétaires et lecteurs, — des esclaves musiciens ou acteurs, — des esclaves médecins. Les nourrices et les précepteurs étaient esclaves.

On comptait aussi comme esclaves de ville les esclaves tailleurs, cordonniers, maçons, menuisiers, artisans de tout genre, qui fabriquaient les objets pour les maîtres, sa famille et ses esclaves ; car, dans les grandes familles romaines, on faisait à la maison presque tout ce qu'on consommait, le pain, les vêtements, les chaussures. Certains maîtres faisaient même fabriquer dans des ateliers par leurs esclaves ouvriers des objets qu'ils faisaient vendre au public par leurs esclaves marchands. D'autres louaient leurs esclaves au dehors comme maçons, marins, copistes, acteurs, coiffeurs, cuisiniers.

La façon de traiter les esclaves variait suivant le caractère du maître. Les maîtres humains et sensés nourrissaient bien leurs esclaves, leur laissaient le droit d'avoir une petite famille, d'amasser une petite fortune, même de posséder d'autres esclaves. Les maîtres capricieux ou méchants traitaient leurs esclaves comme des animaux, les battaient, les mutilaient, les tuaient sans raison. Un affranchi d'Auguste nourrissait des poissons dans un vivier ; quand un de ses esclaves laissait casser un vase, il le faisait jeter dans le vivier en pâture à ses poissons.

Les punitions étaient très dures. Si l'esclave commettait un petit vol, on le suspendait à fourche par le cou. S'il s'enfuyait, on lui marquait la figure au fer rouge. S'il commettait un crime, on le faisait mourir sur la croix.

Sous ce régime de terreur, de travail excessif ou d'oisiveté forcée, les esclaves devenaient ou taciturnes et féroces, ou lâches et soumis. Beaucoup se suicidaient. Les autres finissaient par mener une vie tout animale. Caton disait qu'il aimait les esclaves dormeurs. L'esclave doit travailler ou dormir.

Cette vie étouffait tout sentiment de fierté et de courage. Ainsi le mot servile (d'esclave) prit le sens de vil.

Le maître avait le droit d'affranchir son esclave. Une fois affranchi, l'esclave devait encore obéissance à son ancien maître, mais il devenait citoyen romain. On faisait une différence entre l'affranchi et les citoyens de naissance, on ne l'admettait ni aux honneurs, ni dans l'armée. Et ses fils même conservaient une sorte de tache. Mais à la longue les descendants d'affranchis finissaient par se confondre avec les citoyens.

Le cens. — Pour fixer le rang de chacun dans la société, on faisait à Rome tous les cinq ans une grande opération, le cens (recensement).

Les deux magistrats élus pour faire le cens, les censeurs, sont d'anciens consuls ; leur fonction est regardée comme la plus honorable de toutes.

Le censeur convoque d'abord tous les citoyens sur le Champ de Mars, et leur annonce de quelle façon il va procéder. Les citoyens doivent alors, l'un après l'autre, venir en personne devant le censeur ; seuls les malades et les infirmes sont excusés. Le censeur se tient sur le Champ de Mars en plein air avec ses registres. Chaque citoyen se présente à son tour ; il jure de dire la vérité : il dit son nom, son âge, son pays, sa tribu, le nom de son père, ses années de service militaire ; il déclare la valeur de sa fortune, évaluée en argent. Le censeur fait inscrire le tout sur un registre. Il a le droit d'inscrire un chiffre plus élevé, s'il croit la déclaration fausse. Il a le droit aussi d'ajouter une remarque (nota) s'il pense que le citoyen ne se conduit pas comme il devrait. Ainsi il note celui qui a été lâche à la guerre, ou insolent, ou trop brutal avec sa femme et ses enfants, celui qui cultive mal son champ, ou ne célèbre pas régulièrement les fêtes religieuses, ou dépense trop d'argent pour sa table. La note du censeur déshonore celui à qui il l'inflige.

Le censeur dresse ainsi la liste des citoyens divisés en 35 tribus. D'ordinaire, il inscrit chaque citoyen dans la tribu, où il était déjà Mais il a le droit de le transporter dans une autre tribu et même de ne l'inscrire dans aucune, c'est un moyen de le dégrader, de lui enlever ses droits de citoyen.

Le censeur dresse la liste des chevaliers ; il peut dégrader un chevalier en ne l'inscrivant pas.

Le censeur dresse la liste des sénateurs. Il conserve la liste du cens précédent, y ajoute les noms de ceux qui depuis ont été magistrats et souvent complète la liste avec quelques autres personnages, toujours des nobles. Mais il a le droit d'effacer un sénateur de la liste (ce qu'on appelle enlever du Sénat). Un sénateur fut effacé parce qu'il possédait 10 livres d'argenterie ; un autre pour avoir répudié sa femme ; un autre pour avoir négligé les tombeaux de sa famille.

Ce droit de noter d'infamie et d'effacer quelqu'un de la liste des citoyens, des chevaliers, du Sénat, rendait les censeurs maîtres de l'honneur de tous, même des plus grands personnages. Les censeurs s'en servirent pour maintenir l'ancienne coutume ; on disait qu'ils avaient le gouvernement des meurs.

Une fois le cens fini, les censeurs convoquent tous les citoyens pour la grande cérémonie religieuse de la purification (lustratio). Ce jour-là tous les citoyens sont réunis hors de la ville, au Champ de Mars, chacun à son rang. On amène les trois victimes expiatoires, un taureau, une brebis, un porc ; on les promène trois fois autour de l'assemblée, on les sacrifie à Mars, dieu protecteur de Rome ; cette cérémonie est destinée à purifier la cité. Le censeur promet à Mars un sacrifice pareil pour la prochaine lustratio. Il emmène ensuite l'assemblée jusqu'à l'entrée de Rome et la renvoie. Puis il va dans un temple planter un clou en souvenir de la cérémonie ; il y dépose les listes du cens et il abdique son pouvoir.

Une séance du Sénat. — Le Sénat est formé de tous les anciens magistrats, c'est-à-dire des personnages les plus nobles et les plus riches de Rome. Aussi est-il devenu le véritable maître du gouvernement. Mais il a conservé les vieilles formes : il n'a le droit ni de s'assembler, ni de donner des ordres ; il n'est, en principe, que le conseil des magistrats.

Le magistrat, quand il veut consulter le Sénat, le fait convoquer par un crieur.

Avant de venir à la séance, il doit faire un sacrifice pour s'assurer que les dieux sont favorables.

Les sénateurs se réunissent dans un temple, d'ordinaire la Curia Hostilia, sur le Forum, un bâtiment très simple, blanchi à la chaux et garni de bancs de bois. La religion oblige à réunir toujours le Sénat dans un sanctuaire consacré par les auspices.

Les magistrats viennent s'asseoir sur leur chaise curule, les sénateurs sur les bancs de bois. La salle reste ouverte, mais le public n'est pas admis à y entrer.

Le magistrat qui préside, parle d'abord ; il communique au Sénat ce qu'il croit utile, en commençant par les affaires de religion ; il lit les lettres des généraux ou des gouverneurs ; il fait parler les envoyés des peuples étrangers, les magistrats ou les sénateurs qui ont un renseignement à donner.

Puis il expose la question sur laquelle il veut consulter le Sénat ; il commence par ces mots : Dans l'intérêt du peuple romain, Pères conscrits, nous vous soumettons ceci, et finit en disant : Sur cela, que convient-il de faire ? C'est ce qu'on appelle demander l'opinion du Sénat.

Les sénateurs ne votent pas. C'est le président qui les interroge un à un, en suivant l'ordre de dignité des magistratures que chacun d'eux a exercées (consuls, préteurs, édiles, tribuns, questeurs).

Il les interroge en disant : Parle, un tel. Chacun répond de sa place, soit en se levant et expliquant ses raisons, soit en restant assis et disant qu'il se range à l'avis de tel autre.

D'ordinaire, les premiers interrogés seuls parlaient, les autres se rangeaient à un avis déjà exprimé. On finit même par adopter un procédé plus rapide. Le magistrat exposait les avis différents ; on disait : Que ceux qui sont de cet avis passent à droite. (La salle était divisée en deux par un large couloir.) Les sénateurs se séparaient et on comptait les voix. Les sénateurs des derniers rangs, ceux qui n'avaient pas été magistrats, ne parlaient jamais ; ils se bornaient à aller s'asseoir d'un côté ou d'un autre. On les appela pedani (qui votent avec les pieds).

Le magistrat levait la séance en disant : Pères conscrits, nous ne vous retenons plus.

Dans les jours suivants, il faisait rédiger le sénatus-consulte (avis du Sénat) en présence de deux sénateurs.

Le Forum. — Le centre de la vie politique de Rome était maintenant le Forum, la place du marché entre les collines du Palatin et du Capitole, une place étroite pour une si grande ville et rétrécie encore par les monuments : du côté de l'est, la Curia Hostilia où se réunissait le Sénat ; du côté du sud, le petit temple rond de Vesta, qui abritait le foyer de la cité, et le temple de Castor et Pollux, bâti près de la source où l'on disait avoir vu les deux demi-dieux laver leurs armes ; du côté de l'ouest, une rangée de boutiques ; du côté du nord, les rostres etla colonne en l'honneur de Duilius ; sans parler des statues qui encombraient la place.

C'est là que d'ordinaire on convoquait l'assemblée par tribus, les jours du marché, quand les paysans venaient à la ville.

Un magistrat, d'ordinaire un tribun de la plèbe, présidait. Devant les citoyens assemblés en foule et sans ordre, il prononçait un discours pour expliquer sur quelle question il allait appeler le peuple à voter. Il donnait ensuite la parole aux citoyens. L'orateur se tenait debout sur la tribune aux harangues, un espace carré, consacré par les auspices, un peu élevé au-dessus de la place. On l'appelait aussi les Rostres, parce que le devant était orné d'une rangée d'éperons de navires (rostres) pris à la ville d'Antium.

Pour se faire entendre de l'assemblée, souvent très bruyante, l'orateur parlait à pleine voix, en faisant de grands gestes ; parfois il marchait dans la tribune.

Les élections. — Quiconque voulait être élu à une magistrature devait faire une déclaration. Puis, à chaque jour de marché, il venait se mettre sur un endroit élevé où tout le monde pouvait l'apercevoir ; il était vêtu d'une toge blanche (candida), d'où le nom de candidat. Il allait parler aux gens du marché, leur serrait la main, les appelait par leur nom, les priait de voter pour lui.

La place du Forum était devenue trop petite pour les élections. Les assemblées, même par tribus, votaient sur le Champ de Mars et dans les anciennes assemblées par centuries toutes les centuries votaient en même temps (excepté une centurie tirée au sort pour voter la première).

Le matin, les citoyens se rendaient au Champ de Mars. Il y avait là un grand espace entouré de barrières de bois, ce qui le faisait ressembler à un parc à moutons ; aussi l'appelait-on ovile. Les citoyens y entraient et se groupaient chacun dans sa tribu ou sa centurie. On leur distribuait une tablette de bois où ils inscrivaient les noms.

Puis ils défilaient un à un sur un pont étroit, et chacun en passant déposait sa tablette dans une urne. Ce système avait été établi en 139 seulement ; jusque-là le citoyen, en passant, devait dire à haute voix le nom du candidat pour lequel il votait.

La carrière des honneurs. — A Rome, une magistrature s'appelait un honneur, ce n'était pas une profession ; le magistrat ne recevait pas de traitement : au contraire, il lui fallait dépenser de l'argent pour se faire élire ; une fois élu, il lui fallait en dépenser encore, souvent beaucoup, car le magistrat devait donner des fêtes au peuple à ses frais.

Aussi n'arrivait-il aux magistratures que des gens riches et presque toujours des nobles, les nobles se soutenaient entre eux, et il leur était plus facile de se faire connaître des électeurs.

On avait fini par fixer l'âge auquel on pouvait se présenter pour chaque magistrature et l'ordre dans lequel on devait les demander. Le candidat devait d'abord avoir fait dix campagnes dans l'armée.

A 25 ans il pouvait être élu questeur, il avait à administrer une caisse publique ;

Puis tribun de la plèbe, ce qui lui donnait le droit de convoquer le peuple ; ou édile, chargé de diriger la police et les approvisionnements de Rome ;

Puis préteur, il rendait la justice ou gouvernait une province ;

Puis consul, il gouvernait Rome ou commandait une armée ;

Enfin censeur (vers 50 ans au plus tôt), il dressait la liste des citoyens et célébrait la lustration.

Ainsi le même homme avait été tour à tour caissier, administrateur, juge, général, homme d'État. Cette série de fonctions s'appelait la carrière des honneurs. Chacune ne durait qu'un an et pour s'élever au degré suivant il fallait une nouvelle élection.

L'administration des provinces. — L'ancien gouvernement romain n'était organisé que pour gouverner la ville de Rome et son petit territoire. Il fallut un autre système pour les pays conquis.

En Italie, quand les Romains avaient soumis un peuple, ils ne se donnaient pas la peine de l'administrer, ils se bornaient à exiger de lui des soldats et quelquefois de l'argent. Chaque peuple conservait son petit gouvernement et ses lois. Il y en avait de plusieurs espèces, des colonies dont les habitants étaient citoyens à Rome, des colonies latines, des cités alliées, des cités libres. Ainsi Rome n'avait pas besoin d'envoyer des fonctionnaires ; les magistrats de Rome suffisaient à gouverner toute l'Italie.

Quand Rome fit des conquêtes hors d'Italie, elle commença par envoyer dans chaque pays un magistrat spécial, un préteur, avec la mission de le gouverner. Le pays soumis à un gouverneur s'appelait province (ce qui signifie mission). Les plus anciennes provinces furent les pays enlevés à Carthage : la Sicile, la Sardaigne, les deux provinces d'Espagne. Quand le nombre des provinces augmenta, pour éviter de créer de nouveaux magistrats, on prit l'habitude d'envoyer un magistrat, consul ou préteur, au moment où il venait de finir son année à Rome. On lui prolongeait son pouvoir, mais pour sa province seulement ; il n'était plus consul (ou préteur), il devenait proconsul (ou propréteur).

Aussitôt son année de consulat terminée, le proconsul sort de Rome ; il sort avec une escorte militaire, lui-même vêtu du manteau de guerre, et par un chemin fixé d'avance il va droit dans sa province. Là il a le pouvoir absolu (l'imperium), comme autrefois le roi l'avait à Rome et il l'exerce à sa fantaisie, puisqu'il est seul magistrat — le questeur, d'ordinaire un jeune homme, parti avec lui pour tenir la caisse, est son inférieur. Le proconsul n'a dans sa province ni collègues pour lui disputer le pouvoir, ni tribuns pour l'arrêter, ni Sénat pour le surveiller.

Il commande seul, en chef, toutes les troupes de la province, les mène combattre où il veut, les cantonne où il veut.

Il siège dans son tribunal, le prétoire, allant de ville en ville pour rendre ses arrêts ; il condamne à l'amende, à la prison, à la mort.

Il fait rédiger en arrivant dans sa province une ordonnance, l'édit sur la façon dont il veut rendre la justice, et cet édit a force de loi.

Il ordonne aux habitants de venir en armes combattre sous ses ordres ou de lui fournir les provisions, les armes, les bêtes de somme, autant qu'il juge à propos d'en demander.

En un mot il est souverain, car il représente à lui seul le peuple romain.

Les Romains, qui avaient soumis la province, cherchaient à l'exploiter dans leur intérêt ; non dans l'intérêt des peuples de la province. Les provinces, dit Cicéron, sont les domaines du peuple romain. Les habitants des pays conquis étaient devenus des sujets de Rome, non des citoyens ; ils restaient des étrangers (peregrini). Ils devaient payer des redevances sur leurs récoltes, un tribut en argent, une taxe pour chaque famille. Ils devaient obéir à tous les ordres de Rome, c'est-à-dire de leur gouverneur.

Ce gouverneur, à qui personne n'avait le droit de résister, se conduisait souvent en despote, faisant emprisonner, fouetter, exécuter les gens qui lui déplaisaient. En voici un exemple raconté par un orateur romain : Dernièrement un consul vient à Teanum (en Campanie) ; sa femme prend fantaisie de se baigner dans le bain des hommes. On fait sortir aussitôt les gens qui se baignent. Mais la femme du consul se plaint qu'on n'a pas fait assez vite, et que les bains sont mal tenus. Le consul fait arrêter le premier magistrat de la ville, M. Marius ; le licteur l'attache à un poteau sur la place publique, lui arrache ses vêtements et le bat de verges.

D'ordinaire le proconsul regardait sa province comme un domaine où il venait pour s'enrichir. Il pillait les trésors et les temples, forçait les villes et les riches habitants à lui donner de l'argent, des objets d'art, des vêtements de prix. Rien de plus facile : comme il pouvait loger ses troupes où il voulait, les villes le payaient pour écarter son armée ; comme il pouvait condamner à mort qui il voulait, les particuliers le payaient pour être épargnés ; s'il demandait un objet, personne n'osait le lui refuser.

Le gouverneur se hâtait de ramasser de l'argent, il n'avait qu'un an à rester dans la province pour faire fortune. Puis il retournait à Rome ; un autre venait et recommençait. On avait fait une loi pour défendre à tout gouverneur de recevoir un cadeau, on avait créé un tribunal pour poursuivre le crime de concussions. Mais le tribunal, formé de nobles, ne condamnait pas volontiers un noble, uniquement pour rendre justice à des sujets ; si par hasard on condamnait un gouverneur, il en était quitte pour l'exil, et s'en allait dans quelque ville d'Italie jouir de la fortune amassée par ses pillages. La condamnation n'était pas même une vengeance et ne réparait rien ; au contraire, les habitants, en accusant leur ancien gouverneur, s'exposaient à la haine de leur gouverneur nouveau. Voilà comment le nom de proconsul a fini par devenir synonyme de despote.

Le gouverneur n'était pas seul à piller. Il amenait toujours une escorte, des amis, des officiers, des hommes de loi, et tous faisaient comme lui. En outre, les compagnies de publicains qui avaient acheté au peuple romain le droit de lever l'impôt, les douanes, les redevances, entretenaient chacune dans la province un personnel de percepteurs et de greffiers ; ces gens regardaient les habitants comme des sujets, leur faisaient payer plus qu'il ne devaient, les maltraitaient, les faisaient emprisonner et même vendre comme esclaves. Voilà comment le nom de publicain finit par prendre le sens de voleur.


CHAPITRE XII. — LES GRACQUES.

Commencement des révolutions. — La vieille constitution de Rome s'était maintenue aussi longtemps que les Romains conservaient leurs vieilles mœurs. Quand les mœurs changèrent, la constitution ne fut plus respectée.

Les nobles, qui formaient seuls le Sénat et seuls arrivaient aux magistratures, cessèrent de gouverner honnêtement dans l'intérêt de l'État. Ils avaient besoin d'argent pour entretenir leur luxe ; ils se servirent du pouvoir pour s'enrichir.

Le peuple cessa de travailler dans la campagne et s'entassa dans Rome ; là n'ayant plus de moyens de gagner leur vie, les citoyens cherchèrent à vivre en vendant leurs voix aux candidats.

Les soldats cessèrent de combattre pour la patrie ; ils s'enrôlaient, pour recevoir la solde et le butin, et ne connaissaient que leur général.

Alors le gouvernement par le Sénat devint impraticable, et les révolutions commencèrent. Elles durèrent un siècle. Pendant un siècle, les Romains et leurs sujets vécurent au milieu des émeutes et des guerres civiles.

Tiberius Gracchus. — Le premier qui essaya de changer la vieille constitution fut Tiberius Gracchus[1].

Il était de famille très noble. Son père avait été censeur. Sa mère, la célèbre Cornélie, était fille du grand Scipion. Resté orphelin très jeune, il fut élevé par sa mère, ainsi que son frère Caïus, plus jeune que lui de neuf ans.

Cornélie était, dit-on, la femme la plus vertueuse de Rome. Le roi d'Égypte l'avait demandée en mariage, elle refusa. Elle vivait simplement, sans luxe. Un jour, dans une réunion de dames romaines, on chacune étalait ses bijoux on lui demanda de montrer aussi les siens. Elle fit venir ses deux fils et dit : Voilà mes parures.

Tiberius eut pour précepteurs et pour amis deux philosophes grecs, Blossius de Cumes, Diophane de Mitylène ; il devint instruit et éloquent. Il avait un caractère doux ; à la tribune il parlait avec calme, sans changer de place. Il vivait sans luxe, comme les anciens Romains.

Il fut bientôt estimé et aimé du peuple. Élu questeur, il accompagna en Espagne le consul Mancinus, qui fut pris par les Numantins. Revenu à Rome, il fut élu tribun de la plèbe et commença à proposer au peuple une réforme. Voici dans quel sens.

Destruction du peuple des campagnes. —Autrefois la plèbe romaine se composait surtout de petits propriétaires qui cultivaient eux-mêmes leur champ. Ces paysans propriétaires formaient à la fois l'assemblée du peuple et l'armée. Or, en 133, il n'en restait presque plus. Depuis qu'il fallait faire la guerre au loin, hors d'Italie, le paysan, retenu à l'armée, ne pouvait plus revenir chaque année cultiver sa terre. Beaucoup périrent dans ces guerres, d'autres restèrent dans les pays conquis. Ceux qui revenaient ne pouvaient plus vendre leur blé assez cher pour entretenir leur famille, car Rome recevait maintenant les grains de la Sicile et de l'Afrique.

Les nobles et les riches achetaient au paysan son champ ; ils réunissaient ces petits champs, en faisaient un grand domaine et mettaient la terre en prairies, en vignes, en vergers. Pour cultiver ou pour garder le bétail, ils envoyaient des esclaves. Peu à peu, il ne restait plus que quelques grands propriétaires et, des bandes d'esclaves. Pline disait plus tard : Les grands domaines ont perdu l'Italie.

Par contre, la ville de Rome s'était remplie d'une population de citoyens qui ne possédaient rien et ne pouvaient se nourrir.

Tiberius, en traversant l'Étrurie, fut très frappé de voir ce pays si fertile devenu presque désert., sans autres habitants que des esclaves. Il s'inquiétait aussi de voir qu'il ne restait plus assez de citoyens pour recruter les armées.

Devenu tribun, il travailla à refaire une population de citoyens paysans. Dans un discours au peuple, il disait : Les bêtes sauvages de l'Italie ont au moins leurs tanières, mais les hommes qui versent leur sang pour l'Italie n'y ont que la lumière et l'air qu'ils respirent. ; ils errent sans maison, sans demeure, avec leurs femmes et leurs enfants. Ils mentent, les généraux quand il les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et leurs foyers. Parmi tant de Romains, en est-il un seul qui ait encore le foyer de sa maison et le tombeau de ses ancêtres ? Ils ne combattent et ne meurent que pour entretenir le luxe d'autrui. On les appelle les maîtres du monde, et ils n'ont rien à eux, pas même une motte de terre.

Lois agraires. — Voici le procédé que voulait employer Gracchus :

Rome possédait un très grand domaine public ; elle l'avait acquis de la façon suivante. Quand un peuple vaincu demandait la paix Rome l'obligeait à lui céder son territoire. L'ancienne formule que devaient prononcer les envoyés disait : Nous vous abandonnons le peuple, la ville, les champs, les eaux, les objets ; toutes les choses qui appartiennent aux dieux et aux hommes, nous les remettons au pouvoir du peuple romain. Ainsi toutes les terres devenaient la propriété du peuple romain, le domaine du peuple (domaine public).

D'ordinaire, on les divisait en trois parts :

1° On en rendait une aux habitants, mais à condition de payer une redevance en argent et en grains ;

2° On affermait les terres labourables et les pâturages à des compagnies d'entrepreneurs (publicains), qui les sous-louaient ou faisaient payer un droit sur chaque tête de bétail ;

3° On laissait le reste en friches, et tout citoyen romain avait le droit de s'y établir, d'en occuper un morceau et de le cultiver ou d'y faire paître.

Sur toutes ces terres, le peuple romain restait propriétaire ; il conservait le droit de les reprendre dès qu'il lui plaisait.

Tiberius proposa au peuple une loi agraire[2] pour disposer d'une partie de ce domaine (ager). Les particuliers qui occupaient des terres du domaine public devaient les rendre — excepté que chacun avait le droit d'en conserver 500 arpents. L'État reprendrait ces terres et les distribuerait à des citoyens pauvres : pour chaque famille, un lot de 30 arpents (7 hectares ½) en Italie.

Il ne s'agissait pas de dépouiller les propriétaires. Aucun Romain n'y a jamais pensé ; la propriété privée était garantie par la religion ; les bornes qui marquaient la limite de chaque domaine étaient des dieux, les dieux termes, qu'on n'aurait pas osé enlever. Il ne s'agissait que des terres qui appartenaient en droit au peuple, le peuple avait le droit de les reprendre. Mais l'opération n'allait pas sans difficulté.

Presque toutes les terres du monde faisaient partie du domaine public de Rome. Il y avait des siècles que ces terres étaient occupées par des familles qui en jouissaient paisiblement. Tout le monde s'était habitué à les regarder comme une véritable propriété : on les léguait, on les vendait, en les achetait. Les retirer, c'était ruiner brusquement une. foule de gens, non pas des nobles romains seulement, mais des Italiens, même des paysans.

En outre, comme les Romains n'avaient pas de :cadastre, il était souvent très difficile de distinguer si une terre était une propriété privée ou un morceau du domaine public. Tiberius proposait de nommer trois personnages (triumvirs chargés de distribuer les terres), avec le droit de juger à qui appartenait chaque terre. C'était leur donner un pouvoir sur toutes les fortunes.

La loi agraire plut au peuple, elle consterna les riches et les sénateurs. Un tribun de la plèbe, Octavius, prit leur parti et déclara s'opposer à la loi. Or la religion défendait de rien faire contre le veto d'un tribun.

Tiberius supplia son collègue de retirer son veto. Octavius refusa. Tiberius essaya de le faire céder en déclarant de son côté qu'il ne laisserait rien faire jusqu'à ce qu'on eût voté sur sa loi ; il ferma le trésor et les tribunaux. Les nobles menacèrent de le faire assassiner ; il se mit à porter sous sa toge un poignard pour se défendre. Il réunit le peuple pour le faire voter, les nobles firent enlever les urnes.

Il se décida enfin à demander au peuple une loi pour destituer Octavius. Personne n'avait jamais proposé une loi de ce genre. Le peuple se réunit. Les tribus votèrent une par une ; quand la 17e eut voté, (il en fallait 18 pour faire la majorité), Tiberius, dit-on, embrassa Octavius en le conjurant de retirer son veto ; Octavius pleura, mais garda le silence. Qu'il soit fait comme le peuple ordonne, dit Tiberius. L'assemblée vota la destitution. Octavius refusa de sortir de la tribune. Tiberius le fit enlever de force ; la foule faillit le massacrer. On se battit sur la place ; un esclave d'Octavius eut les yeux crevés.

Puis le peuple vota la loi agraire, et nomma, triumvirs, pour l'appliquer, Tiberius, son beau-père Appius et son frère Caïus. Jusqu'à la fin de l'année ce fut Tiberius qui gouverna Rome (133).

Mort de Tiberius. — Quand l'année de son tribunat fut terminée, Tiberius voulut se faire élire de nouveau tribun pour l'année suivante.

Mais ses ennemis le menaçaient. Il vint sur la place publique prier le peuple de le défendre. Ses partisans allèrent monter la garde la nuit devant sa maison pour empêcher de l'assassiner.

Le matin, Tiberius monte au Capitole où le peuple était convoqué pour voter. Le vote commence, mais la foule trop serrée s'agite. Un sénateur, ami de Tiberius, vient lui dire que les nobles ont réuni une troupe d'esclaves armés pour le massacrer. Tiberius transmet cette nouvelle à ceux qui l'entourent ; ils brisent les bâtons des licteurs pour s'en faire des armes. Ceux qui sont trop loin ne peuvent l'entendre. Tiberius porte sa main à la tête pour faire signe que ses ennemis en veulent à sa tête.

Quelques-uns de ceux qui ont vu ce geste courent dire aux sénateurs assemblés au bas du Capitole que Tiberius vient de montrer son front pour demander au peuple le diadème, qu'il veut se faire proclamer roi. Un noble, Scipion Nasica, dit au consul d'aller tuer le tyran. Le consul refuse de faire périr aucun citoyen sans un jugement. Nasica se lève et s'écrie : Puisque le consul trahit la république, que ceux qui veulent défendre les lois me suivent.

Il monte au Capitole ; les sénateurs le suivent, le bras enveloppé dans leur toge et s'arment en passant des débris des bancs cassés par la foule qui s'enfuit ; ils ont avec eux une troupe d'esclaves armés de gros bâtons.

Tiberius et ses partisans cherchent à fuir ; Tiberius tombe, un sénateur l'assomme avec le pied d'un banc. 300 de ses partisans sont tués à coups de bâton ou de pierres. Leurs corps furent jetés dans le Tibre ; on refusa de laisser ensevelir le corps de Tiberius. Ses amis furent massacrés ou exilés (133).

On disait que l'un d'eux fut enfermé dans un tonneau avec des vipères.

Scipion Émilien. — La loi agraire ne fut pas abolie ; les triumvirs continuèrent à distribuer des terres, et Nasica, traité de meurtrier, de tyran, de sacrilège, fut obligé de quitter l'Italie. Mais le Sénat reprit le pouvoir.

L'homme le plus puissant dans Rome fut alors Scipion Émilien, le destructeur de Carthage et de Numance. Il revenait d'Espagne et s'était déclaré contre la loi agraire.

On disait qu'en apprenant devant Numance le meurtre de Tiberius il avait cité ce vers d'Homère :

Ainsi périsse quiconque l'imitera !

Il fit voter une loi pour enlever aux triumvirs le droit de juger quelle terre appartenait au domaine public. Pendant qu'il parlait, la foule assemblée sur la place, l'interrompit de ses cris. Il s'écria : Silence, faux fils de l'Italie ! Vous aurez beau faire : ceux que j'ai amenés à Rome enchaînés ne me feront pas peur, quand même ils n'ont plus de chaînes.

Les Latins se plaignaient qu'on leur enlevait leurs terres pour les distribuer à des pauvres romains ; ils vinrent en foule à Rome ; Scipion prit leur parti.

Un matin (129), on le trouva mort dans son lit, sans doute de mort naturelle. Il avait 56 ans et était maladif. Plus tard, on accusa ses ennemis de l'avoir fait assassiner.

Metellus ordonna à ses deux fils de porter le cadavre aux funérailles : Jamais, dit-il, vous ne rendrez cet hommage à un plus grand homme.

Caïus Gracchus. — Le frère de Tiberius, âgé de 21 ans au moment de sa mort, Caïus Gracchus, reprit ses projets. Plus hardi, plus éloquent, il fut applaudi du peuple dès qu'il parla.

Élu questeur, il fut envoyé en Sardaigne en 126. L'hiver fut froid, les soldats n'avaient pas de vêtements chauds. Caïus alla de ville en ville en demander aux habitants. Bien que son temps fût fini, le Sénat lui ordonna de rester dans sa province ; Caïus revint à Rome. Les censeurs voulaient le punir, Caïus leur dit : La loi m'oblige à dix campagnes, j'en ai fait douze ; la loi me permet de sortir de charge au bout d'un an, je suis resté questeur trois ans. Chez moi il n'y avait pas de festins. Je n'ai pas reçu un as en cadeau, je n'ai pas dépensé l'argent de l'État. Les ceintures que j'ai emportées pleines d'argent, je les ai rapportées vides. Les autres ont emporté des amphores pleines de vin et les ont rapportées pleines d'or.

Élu tribun de la plèbe en 123, il eut aussitôt tout le peuple pour lui. Jamais encore on n'avait entendu à Rome un orateur si éloquent. Il parlait avec vivacité en gesticulant et marchant, et il lui arrivait d'élever la voix jusqu'à crier. Avant lui tout orateur, parlant de la tribune sur la place publique, se tournait vers la salle de séance du Sénat ; lui, il se tourna du côté de la foule, en signe qu'il considérait l'assemblée comme le véritable souverain.

Lois et projets de Caïus Gracchus (123). —Caïus fit voter plusieurs lois qui transformaient la société romaine.

1° La loi agraire ordonnait de reprendre des terres du domaine public dans les pays les plus fertiles pour les distribuer à des citoyens pauvres.

2° La loi frumentaire décidait que l'État achèterait du blé et le vendrait au-dessous du prix d'achat aux citoyens pauvres de Rome.

3° Une loi ordonnait que le prix des vêtements fournis aux soldats ne fût plus retenu sur leur solde.

Ainsi les citoyens pauvres recevaient leur part des richesses de l'État que jusque-là les riches avaient gardées pour eux seuls : des terres pour ceux qui consentaient à s'éloigner de Rome, du blé pour ceux qui voulaient y rester, des vêtements pour ceux qui faisaient campagne.

4° Une loi transformait les tribunaux criminels. Jusque-là les juges étaient tous des sénateurs, c'est-à-dire des nobles, ce qui rendait très difficile de faire condamner un noble. Caïus fit décider que les juges seraient pris parmi les chevaliers[3]. Il disait : Par ce coup j'ai brisé l'orgueil et la puissance des nobles. Quand même vous me tueriez, dit-il un jour aux sénateurs, arracheriez-vous de votre flanc le glaive que j'y ai planté ?

Il se chargea aussi de faire construire de grandes routes, il les faisait faire en ligne droite, pavées de grandes dalles, avec des colonnes pour marquer les milles, et des pierres pour servir de montoirs aux cavaliers.

Quand son année de tribunat fut finie, il se présenta de nouveau et fut élu à l'unanimité.

Il avait d'autres projets. Il proposait de donner le droit de cité à tous les Italiens, ou au moins aux Latins, pour augmenter le nombre des citoyens.

Il fit voter la fondation de colonies à Capoue et à Tarente en Italie, et en Afrique sur l'emplacement de Carthage.

Mais le Sénat, pour détourner le peuple de lui, s'entendit avec un autre tribun, Livius, qui se mit à proposer des mesures encore plus populaires. Caïus demandait deux colonies, Livius en proposa douze. Le consul Fannius parla contre le projet de donner le droit de cité aux Latins. Il disait au peuple : Quand ces Latins seront devenus citoyens, croyez-vous que vous aurez la même place dans les assemblées, les jeux, les fêtes ? Ne voyez-vous pas que ces gens-là rempliront tout ?

Caïus fut envoyé en Afrique pour fonder sur l'emplacement de Carthage la colonie de Junonia. Il revint au bout de trois mois et trouva son parti affaibli. Son ennemi personnel, Opimius, fut élu consul. Lui-même se présenta pour être tribun une troisième fois et ne fut pas élu (122).

Mort de Caïus Gracchus. — Le consul Opimius convoqua l'assemblée au Capitole pour abroger les lois de Caïus. Les deux partis se trouvèrent là en présence, on se battit, la pluie arrêta la lutte, mais un licteur du consul fut tué.

Le lendemain matin Opimius réunit le Sénat et fait apporter devant la salle le corps du licteur tué. Les sénateurs sortent pour le voir, rentrent dans la salle et votent : Que les consuls veillent à ce que la république ne soit pas mise en danger. Opimius ordonne aux nobles et aux chevaliers de venir le lendemain en armes. Dans la nuit, il fait occuper le Capitole.

Le lendemain matin, Caïus avec 3000 de ses partisans se retire sur le mont Aventin. Le consul vient les attaquer avec les nobles, leurs esclaves et les archers crétois. Caïus ne voulut pas combattre. Il se réfugia dans le temple de Diane pour s'y tuer. Ses amis l'en empêchèrent. Il descendit pour s'enfuir vers le Tibre. Les ennemis l'atteignirent près du pont de bois ; deux de ses amis se firent tuer en défendant le pont et lui donnèrent le temps de se retirer dans un petit bois sacré où il se fit tuer par son esclave. 3.000 de ses partisans furent massacrés, on jeta leurs corps dans le Tibre, on confisqua leurs biens et on défendit à leurs femmes de porter le deuil (121).

Le consul avait fait, dit-on, proclamer avant le combat qu'il paierait la tête de Caïus Gracchus son pesant d'or. Celui qui apporta la tête en retira la cervelle et la remplaça par du plomb fondu.

Le consul fit abroger les lois de Caïus Gracchus, et le Sénat redevint maître du gouvernement. Mais le peuple romain resta divisé en deux partis ennemis, celui des nobles et du Sénat (optimates), celui du peuple (populaces).

  • [1] Son nom complet était Tiberius Sempronius Gracchus.
  • [2] On disait qu'il y avait eu autrefois des lois agraires, et même que Licinius en avait fait passer une toute pareille à celle de Tiberius, dès 366. Mais les Romains ne savaient rien de certain sur les lois agraires avant celles des Gracques.
  • [3] Le système fut changé sept fois en cinquante-trois ans.


CHAPITRE XIII. — MARIUS.

Marius. — Deux ans après la mort de Caïus Gracchus, le peuple élut tribun de la plèbe Marius (119). Ce n'était pas un noble ; il venait d'une petite ville du Latium, Arpinum ; il avait vécu comme les anciens Romains, en paysan et en soldat : il n'avait pas appris à lire et ne savait pas le grec. La grande famille des Metellus le protégeait et le fit élire tribun.

Marius prit parti contre les nobles. Les candidats avaient l'habitude de se tenir sur les ponts par lesquels passaient les électeurs pour aller déposer leur suffrage, afin de les surveiller. Marius proposa une loi pour faire rétrécir les ponts. Le consul lui ordonna de venir au Sénat ; Marius y vint, menaça le consul de le faire arrêter. La loi fut votée.

Quand Marius se présenta pour être édile, les nobles l'empêchèrent de passer. Il fut élu préteur le dernier ; on lui fit un procès pour avoir acheté les suffrages, il ne fut acquitté qu'à égalité des voix. Après sa préture, il fut envoyé en Espagne.

Il se réconcilia alors avec les nobles, et Metellus élu consul l'emmena avec lui pour faire la guerre en Afrique.

Guerre contre Jugurtha. — Le pays à l'ouest de la province d'Afrique était habité par les Numides, peuple de cavaliers, chasseurs et bergers, probablement ancêtres des Kabyles d'aujourd'hui (car ils parlaient la même langue). Ils s'étaient rendus célèbres dans les guerres puniques par leur habileté à combattre à cheval avec l'arc et la lance.

Le roi des Numides, comme son ancêtre Massinissa, était l'allié de Rome. Son neveu Jugurtha servit dans l'armée qui assiégeait Numance. Scipion remarqua son courage.

On dit même qu'il écrivit au roi des Numides : Votre Jugurtha a montré la plus grande valeur. S'il ne dépend que de moi, il sera l'ami du Sénat et du peuple romain ; il est digne de vous et de Massinissa.

Le roi, en mourant, partagea son royaume entre ses deux fils et son neveu Jugurtha (118). Les trois princes se brouillèrent, Jugurtha en fit assassiner un (117). Le Sénat partagea le royaume entre Jugurtha et l'autre. Mais, après quelques années de paix ils se firent la guerre et Jugurtha finit par assiéger son cousin dans Cirta, ville forte bâtie sur un rocher entouré de précipices (aujourd'hui Constantine).

Le Sénat envoya des députations ordonner à Jugurtha de cesser la guerre. On ne sut pas bien ce qui s'était passé entre lui et les envoyés ; mais au bout de quelques mois la famine força les défenseurs de Cirta à se rendre. Jugurtha fit mettre à mort le roi, son cousin. Un consul vint avec une armée, Jugurtha ne résista pas, il alla trouver le consul et traita avec lui ; il livra trente éléphants et de l'argent (112).

A Rome, le peuple commença à croire que les nobles avaient reçu de l'argent de Jugurtha. Un tribun, Memmius, parla contre les nobles, et le peuple ordonna à Jugurtha de venir à Rome s'expliquer. Il vint dans l'assemblée du peuple, mais un autre tribun, probablement payé par lui, déclara qu'il lui défendait de parler. Il y avait alors à Rome un autre prince numide, petit-fils de Massinissa ; le peuple romain voulait lui donner le royaume, Jugurtha le fit assassiner. Le Sénat ordonna alors à Jugurtha de quitter la ville et Rome lui déclara la guerre (110).

On racontait que dès le temps où il combattait dans l'armée romaine en Espagne, Jugurtha avait reconnu la vénalité des nobles : A Rome, disait-il, tout est à vendre. — On disait aussi qu'en sortant de Rome il s'écria : Ô ville à vendre, si elle trouvait un acheteur !

L'armée envoyée contre Jugurtha fut affaiblie par les pluies d'hiver, puis se laissa surprendre et cerner dans son camp, et fut forcée de se rendre. Jugurtha la fit passer sous le joug et la relâcha à condition qu'elle sortirait de son royaume avant dix jours.

Le Sénat cassa le traité, et le tribunal condamna quatre anciens consuls pour s'être laissé acheter. Metellus, consul, fut envoyé commander l'armée d'Afrique. Il commença par réhabituer les soldats à la discipline ; puis il entra dans le sud de la Numidie et se mit à ravager le pays, brûlant les maisons et les récoltes, massacrant les habitants (109).

Au bout d'un an, Jugurtha demanda la paix. Metellus la promit, mais lui imposa pour condition de livrer ses éléphants, ses chevaux, ses armes, les déserteurs romains et de payer 200.000 livres d'argent. Jugurtha livra tout. Alors Metellus exigea qu'il vînt se rendre lui-même ; Jugurtha préféra recommencer la guerre. Metellus fit enterrer les déserteurs romains jusqu'à mi-corps et les fit tuer à coups de flèches.

La campagne fut rude. L'armée traversa des déserts de sable brûlant, attaquée brusquement par les cavaliers numides. Marius se rendit populaire en partageant les fatigues des soldats ; il dormait sur la terre nue, il aidait à faire les retranchements et les palissades.

Quand approcha le moment des élections, Marius demanda à Metellus la permission d'aller à Rome se présenter pour être élu consul. Metellus refusa d'abord : Il sera assez tôt quand mon fils aura l'âge. Ce fils avait 20 ans et l'âge du consulat était 40 ans. Marius ne pardonna pas cette moquerie. Il parvint à obtenir son congé, douze jours avant les élections. Il arriva à Rome juste à temps pour être élu consul, et le peuple le chargea d'aller commander la guerre contre Jugurtha (107).

Marius fit alors une chose nouvelle. On n'enrôlait dans les légions que des citoyens possesseurs au moins d'un petit bien ; les pauvres n'y étaient pas admis. Marius accepta tous ceux qui se présentèrent, même les pauvres qui ne possédaient rien du tout. Il y eut désormais des citoyens qui se firent un métier d'être soldats et on prit l'habitude de les garder vingt-cinq ans au service.

La guerre dura encore plus d'un an. Jugurtha se retira dans le désert, puis chez son beau-père et son voisin, Bocchus, roi de Mauritanie, qui revint avec lui en Numidie ; l'armée romaine faillit encore être prise. Mais Bocchus aima mieux traiter avec les Romains ; il leur fit proposer la paix, offrant de livrer Jugurtha si Rome lui faisait de bonnes conditions.

Marius envoya son questeur Sylla, jeune noble, s'entendre avec Bocchus. Ils trompèrent Jugurtha : sous prétexte de le faire traiter avec les Romains, Bocchus le décida à venir sur une colline ; des guerriers embusqués se jetèrent sur lui et le prirent vivant. Rome paya Bocchus en lui donnant une partie du royaume de Numidie (106).

Un an plus tard, Marius célébra à Rome son triomphe, Jugurtha y figurait. Puis on le mena dans un cachot souterrain, on l'y enferma nu et on l'y laissa mourir de froid et de faim (104).

Les licteurs qui l'amenèrent à la prison déchirèrent sa robe et lui arrachèrent, dit-on, le bout des oreilles pour lui prendre ses boucles. On racontait aussi que Jugurtha, devenu fou pendant la marche du triomphe, se croyait dans un bain et disait : Que vos étuves sont froides !

Invasion des Cimbres et des Teutons. —Au moment où finissait la guerre de Jugurtha, Rome était menacée d'un grand danger.

Deux peuples, les Cimbres et les Teutons, partis du nord de l'Allemagne, s'étaient mis en marche à travers l'Europe pour chercher à s'établir.

Ils emmenaient tout avec eux, leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, leurs troupeaux et leurs chiens, leur mobilier dans des chariots couverts de cuirs, traînés par des bœufs. Ils étaient grands, blonds, avec des yeux bleus et mangeaient de la viande crue.

Ils arrivèrent d'abord dans le pays au sud du Danube, le Norique, et demandèrent aux habitants de leur céder une partie de leurs terres. Une armée romaine vint au secours des habitants ; le général ordonna aux envahisseurs de respecter les alliés de Rome. Les Cimbres lui envoyèrent répondre qu'ils ne savaient pas les gens du Norique alliés des Romains et qu'ils allaient s'éloigner. Le général en conclut qu'ils avaient peur, fit reconduire leurs envoyés par un chemin détourné et, avant que les Cimbres fussent avertis, les attaqua brusquement ; mais il fut battu et son armée détruite (113).

Les Barbares n'essayèrent cependant pas d'attaquer l'Italie. Ils tournèrent à l'ouest et envahirent la Gaule, entraînant avec eux d'autres peuples qui n'étaient pas de leur race. Ils y restèrent quatre ans à ravager et à piller.

On disait que dans les villes assiégées les défenseurs affamés avaient mangé les non-combattants.

En s'avançant dans la Gaule, les Barbares arrivèrent enfin sur le Rhône, dans la Province romaine. Une armée romaine fut battue (109) ; une autre fut battue, cernée et forcée de passer sous le joug (107). Une troisième fut vaincue et le général fait prisonnier. Enfin, près d'Orange, deux armées romaines campées séparément, parce que les deux généraux étaient brouillés, furent exterminées l'une après l'autre (105). Il périt, dit-on, 80.000 soldats. C'était la cinquième armée romaine détruite. Les Cimbres avaient promis leur butin à leurs dieux ; ils tuèrent les prisonniers, jetèrent dans le Rhône l'or et l'argent, brûlèrent les armes, les cuirasses, les boucliers et les chars.

On crut à Rome que les Barbares allaient marcher droit sur l'Italie, et le peuple effrayé, n'ayant plus confiance qu'en Marius, l'élut consul (104). Marius, revenu d'Afrique, partit pour commander l'armée qui défendait la Province. Mais les Cimbres et les Teutons, au lieu d'attaquer l'Italie, se détournèrent sur l'Espagne où ils passèrent deux ans.

Pendant ces deux ans, Marius resta à la tête de l'armée ; contrairement à la loi, le peuple l'élut consul trois années de suite. Il eut le temps d'exercer ses hommes ; il leur fit faire de longues marches, chargés de leurs armes et de leurs objets ; il les habitua à préparer eux-mêmes leur nourriture ; il leur fit apprendre l'escrime à l'épée qu'on enseignait dans les écoles des gladiateurs, exercice fort utile pour des combats où l'on se battait corps à corps. Le javelot des légionnaires, le pilum, avait l'inconvénient que l'ennemi pouvait le ramasser et s'en servir contre les Romains ; Marius fit remplacer une des chevilles de fer qui fixaient la pointe au manche par une cheville de bois ; en touchant l'ennemi, cette cheville se cassait et le pilum ne pouvait plus servir, à moins d'être réparé.

Pour occuper ses hommes, Marius fit creuser un canal entre le Rhône et la mer ; les navires pouvaient ainsi éviter l'embouchure du Rhône, toujours encombrée de sable et de gravier.

Défaite des Teutons (102). — Enfin les Barbares revinrent d'Espagne. Ils s'étaient séparés en deux armées. Les Cimbres traversaient la Gaule et allaient sur le Danube pour descendre en Italie par le nord. Les Teutons et un autre peuple, les Ambrons, suivaient la côte de la Méditerranée pour entrer en Italie par l'ouest. Ils avaient pris le chemin le plus court et arrivèrent un an avant les Cimbres.

Les soldats de Marius, établis dans les environs d'Aix, virent camper en face d'eux des guerriers de haute taille, à la figure sauvage, qui poussaient un cri de guerre inconnu et les provoquaient au combat.

Marius ne voulut pas risquer une bataille, il préférait habituer d'abord ses soldats à l'aspect effrayant des Barbares. Il avait avec lui une femme de Syrie, Marthe la prophétesse, qui dirigeait les sacrifices, vêtue d'une robe de pourpre, tenant à la main une pique entourée de bandelettes et de guirlandes de fleurs. Marius la consultait sur l'avenir et disait aux soldats qu'elle avait prophétisé le jour et l'endroit où il serait vainqueur.

Les Teutons, voyant les Romains enfermés dans leur camp, décidèrent de les y laisser et de marcher sur les Alpes. Pendant six jours, ils défilèrent devant le camp romain, se moquant des soldats, leur demandant : N'avez-vous rien à faire dire à vos femmes ? Nous serons bientôt près d'elles. Quand ils eurent passé, Marius les suivit, en ayant soin de faire camper son armée dans des positions faciles à défendre.

Arrivé près d'Aix, Marius campa sur une colline en face des Barbares ; les valets des Romains descendirent chercher de l'eau à un torrent qui coulait près de l'ennemi. Les Barbares étaient dans leur camp, formé par leurs chariots, occupés à se baigner, à manger, à boire et à fourbir leurs armes. Derrière leurs chariots se tenaient leurs prêtresses, vêtues de blanc avec des ceintures de fer. Quelques-uns vinrent attaquer les Romains ; on commença à se battre. Les Ambrons (30.000 guerriers, dit-on), excités par le vin, se formèrent en bataille et s'avancèrent en frappant leurs armes sur leurs boucliers et en criant : Ambrons ! Ambrons ! Mais en passant le torrent, ils rompirent leurs rangs ; avant qu'ils eussent le temps de se reformer, les Romains, descendant la colline en courant, les chargèrent, les mirent en déroute et les massacrèrent dans le torrent. Ceux qui échappèrent s'enfuirent vers leur camp, formé par leurs chariots ; leurs femmes, furieuses de les voir fuir, sortirent avec des épées et des haches et se mirent à frapper sur eux et sur les ennemis qui les poursuivaient ; elles se jetaient sur les Romains, leur arrachaient leurs boucliers et leurs épées et se faisaient massacrer sans reculer.

Les Romains remontèrent le soir sur leur colline ; ils y restèrent toute la nuit suivante, très inquiets, sans oser bouger ; ils n'avaient pas eu le temps de creuser le fossé de l'enceinte autour de leur camp ; ils entendaient les Barbares pleurer leurs morts avec des cris semblables à des mugissements, mêlés à des malédictions, et ils craignaient d'être attaqués.

Mais les Teutons passèrent toute la journée suivante à se préparer et Marius eut le temps d'envoyer 3000 hommes se cacher derrière leur camp, dans des ravins couverts de bois.

Le lendemain, à l'aube, il fait ranger ses légions en bataille devant le camp. Les Teutons, pressés de se venger, s'arment à la hâte et montent la colline pour attaquer. Sur l'ordre de Marius, les Romains attendent immobiles que l'ennemi arrive à portée ; alors ils lancent leurs javelots, mettent l'épée à la main et chargent en poussant les assaillants avec leurs boucliers. Les Barbares, poussés sur une pente glissante, sont rejetés dans la plaine. Au moment où ils vont se remettre en bataille, ils entendent des cris ; ce sont les 3.000 Romains sortis de leur embuscade qui les attaquent par derrière. Chargés de deux côtés à la fois ils prennent peur et se sauvent. Tous sont massacrés ou faits prisonniers.

Il resta, disait-on, tant de cadavres à pourrir sur le sol que la terre en fut engraissée et donna de meilleures récoltes, et pendant longtemps les habitants purent enclore leurs vignes avec les ossements des morts.

Marius fit rassembler les armes et les dépouilles des Barbares en un tas énorme sur un bûcher ; puis, devant ses soldats couronnés de lauriers, lui-même, vêtu de pourpre, mit le feu au bûcher (102).

Le roi Teutobocus fut pris en traversant la Gaule et amené enchaîné. C'était un géant ; il sautait par-dessus six chevaux rangés de front.

Défaite des Cimbres (101). — Les Cimbres avaient traversé les Alpes par le nord et descendaient en Italie le long de l'Adige. Le consul Catulus, envoyé pour les arrêter, se retrancha au bord de l'Adige, fit fortifier les deux rives et bâtir un pont. On était en hiver.

Les Cimbres vinrent camper en face des Romains. Pour faire voir leur force et leur audace, ils s'amusaient à grimper en haut d'une montagne escarpée, s'asseyaient sur leurs boucliers et se laissaient glisser du haut en bas sur la pente ; ou bien ils se roulaient nus dans la neige et montraient leurs grands corps blancs. Ils jetèrent dans la rivière des troncs d'arbres et des blocs de rochers qui, entraînés par le courant, vinrent ébranler le pont. Les soldats romains effrayés abandonnèrent leur camp ; Catulus, pour déguiser leur fuite, fit aussitôt lever le camp et courut se mettre à la tête des soldats en retraite. Les Cimbres descendirent jusque dans la plaine d'Italie.

Marius, élu consul une cinquième fois, vint rejoindre Catulus : leurs deux armées se réunirent. Les Cimbres, pour attaquer, attendaient l'arrivée des Teutons.

On dit qu'ils envoyèrent demander à Marius des terres pour eux et leurs frères. Marius leur demanda : De quels frères parlez-vous ? Les envoyés répondirent : De nos frères les Teutons. Ne vous inquiétez plus de vos frères, reprit Marius en riant, ils ont la terre que nous leur avons donnée et ils la garderont à jamais. Les envoyés irrités lui dirent qu'il serait puni par eux d'abord, puis par les Teutons quand ils seraient arrivés. Ils sont arrivés, répliqua Marius, et vous aller les saluer. Et il fit amener les rois des Teutons chargés de chaînes.

Les Cimbres firent demander à Marius de fixer un jour et un endroit pour la bataille. Marius répondit que ce n'était pas l'usage des Romains de prendre conseil de leurs ennemis pour le moment de combattre ; mais qu'il acceptait et leur donnait rendez-vous dans trois jours.

La bataille se donna dans une plaine près de Verceil. L'armée de Catulus était rangée au centre, celle de Marius sur les deux ailes. Les Cimbres rangèrent leur infanterie en phalange carrée, sur une longueur de plus de 5 kilomètres. Pour rendre leur masse plus solide, ceux des premiers rangs s'étaient attachés les uns aux autres par des chaînes accrochées à leurs baudriers. Leurs cavaliers, couverts d'une cuirasse de fer et d'un bouclier étincelant, armés de deux javelots et d'une longue épée pesante, portaient sur la tête des mufles de bêtes sauvages la gueule ouverte, et surmontés de hauts panaches qui les faisaient paraître encore plus grands. Ces cavaliers chargèrent, mais en tournant vers la droite pour prendre les Romains entre eux et leur infanterie. Les soldats romains, les croyant en fuite, se mirent à les poursuivre. La phalange timbre se mit en marche. Marius, dans ce danger, se lava les mains, les éleva au ciel et promit aux dieux une hécatombe.

On était en été. Le mouvement des deux armées fit lever un nuage de poussière si épais que des deux côtés on cessa de se voir. On se battit au hasard. Les Cimbres, peu habitués à la chaleur, suaient, haletaient, se couvraient la figure de leurs boucliers ; ils finirent par succomber à la fatigue. Les Romains massacrèrent sur place les guerriers retenus par leurs chaînes. En poursuivant les autres, ils arrivèrent devant le camp des Barbares. Là les femmes des Cimbres, folles de douleur, vêtues de noir, montées sur les chariots, tuaient les fuyards, étouffaient leurs enfants et se tuaient pour ne pas être prises. On vit des hommes, faute d'arbre pour se pendre, se passer au cou un nœud coulant et l'attacher aux cornes d'un bœuf, puis piquer le bœuf pour le faire courir jusqu'à ce qu'ils fussent étranglés.

Le peuple entier fut massacré ou pris (101).

Émeutes dans Rome. — Marius, regardé comme le sauveur de l'Italie, reçut du peuple le titre de troisième fondateur de Rome et fut élu consul pour la sixième fois. Il était devenu le maître du gouvernement, deux chefs du parti des populares l'avaient aidé, et furent élus, en même temps : Saturninus tribun de la plèbe, Glaucia préteur.

Ils reprirent la réforme de Caïus Gracchus et proposèrent plusieurs lois : 1° Une loi décidait de reprendre les terres que les Cimbres venaient de ravager pour les distribuer à des citoyens et aussi à des Italiens. — 2° Une loi ordonnait de vendre à chaque citoyen une certaine quantité de blé à un prix très bas (moins d'un as par boisseau). — 3° Une loi ordonnait de créer des colonies pour les vétérans, c'est-à-dire les anciens soldats de l'armée de Marius ; on devait donner à chacun 100 arpents de terre.

Les nobles résistèrent. Un tribun déclara qu'il s'y opposait. Saturninus fit voter malgré le veto de son collègue. On se battit dans l'assemblée. Les partisans du Sénat brisèrent les urnes, les vétérans de Marius chassèrent leurs adversaires de la place et les lois furent votées. On décida que tous les magistrats et les sénateurs devraient jurer dans les cinq jours de les observer. Marius promit au Sénat de ne pas jurer ; puis, le jour venu, il prêta serment le premier. Les sénateurs firent comme lui ; seul Metellus, le vainqueur de Jugurtha, refusa, et fut condamné à l'exil.

Saturninus et Glaucia furent alors les maîtres de Rome ; ils faisaient voter l'assemblée à leur gré en envoyant sur la place du vote des gens armés. Ils firent assommer en pleine rue un candidat qui leur déplaisait.

Le peuple irrité se tourna contre eux. Le Sénat chargea Marius de les combattre ; Marius n'osa pas refuser et les attaqua. Saturninus et Glaucia, avec une bande de gens armés, s'établirent au Capitole. On coupa les conduites d'eau et on les obligea ainsi à se rendre. Glaucia fut massacré. On avait enfermé Saturninus dans la salle du Sénat ; la foule monta sur le toit, enleva les tuiles et l'assomma à coups de pierres. On promena sa tête au bout d'une pique (100).

Les lois furent abrogées, Metellus rappelé d'exil et le Sénat reprit le pouvoir.

Guerre sociale. — Les habitants de l'Italie, excepté les peuples des environs de Rome, n'étaient pas encore devenus citoyens romains. Depuis 241, Rome n'avait plus créé de nouvelle tribu. Les Italiens restaient dans la condition d'alliés, c'est-à-dire de sujets obligés de combattre sous les ordres des Romains. Depuis deux siècles, ils servaient à leurs frais dans les armées romaines et ne pouvaient ni devenir officiers supérieurs, ni être élus magistrats, ni même voter dans les assemblées ; ils restaient soumis aux magistrats romains qui pouvaient les faire battre de verges et mettre à mort sans jugement. Ils partageaient les dangers et les dépenses, et n'étaient pas admis aux honneurs et aux pouvoirs. Comme autrefois les plébéiens avec les patriciens, ils commencèrent à réclamer l'égalité avec les Romains.

Caïus Gracchus avait essayé de leur faire accorder le droit de cité. Après lui, son parti proposa encore des réformes de ce genre. Mais le parti du Sénat les combattit toujours ; il fit voter des lois pour interdire aux alliés de s'établir dans Rome, et finit par ordonner une enquête pour découvrir ceux qui cherchaient à se faire passer pour citoyens (95).

En ce temps, les sénateurs et les chevaliers se disputaient le droit de fournir les juges dans les procès criminels. Un jeune tribun, Drusus, soutenu par le Sénat, présenta des lois pour satisfaire tous les partis. Il s'entendit aussi avec les alliés et proposa une loi qui les déclarait citoyens romains.

On racontait qu'une troupe de 10.000 alliés (des Marses) portant des armes cachées, marcha sur Rome par des sentiers détournés. Un ancien consul Domitius les rencontra et demanda à leur chef où ils allaient : Je vais à Rome où le tribun nous appelle. Domitius leur dit que le Sénat était décidé à leur accorder le droit de cité, et leur persuada de s'en retourner.

Le consul voulut empêcher de voter la loi ; l'appariteur du tribun prit le consul à la gorge. La loi fut votée. Mais Drusus mourut subitement ; on crut qu'il avait été assassiné. Le Sénat déclara ses lois nulles, et on commenta à poursuivre les alliés ses partisans (91).

Les alliés étaient armés, beaucoup venaient de combattre sous les ordres de Marius. Puisque les Romains leur refusaient le droit de cité, ils résolurent de le conquérir. Alors commença la guerre sociale, ainsi nommée parce que Rome la fit contre ses alliés (socii).

Les alliés qui se révoltèrent furent les montagnards des Apennins, braves, belliqueux, habitués à une vie simple : au sud, les Samnites, restés ennemis de Rome ; au nord, les Marses, si connus pour leur courage qu'un proverbe disait : Qui pourrait triompher des Marses ou sans les Marses ?

Ils commencèrent par s'entendre entre eux ; pour s'engager mutuellement, les peuples s'envoyèrent des otages les uns aux autres. Un proconsul romain apprit que la ville d'Asculum avait donné des otages à une autre ville ; il vint au milieu du peuple d'Asculum, rassemblé pour une fête, et le menaça ; les habitants le massacrèrent, lui et tous les citoyens romains. Les alliés envoyèrent ensuite à Rome réclamer le droit de cité. Le Sénat refusa, et fit voter une loi pour ordonner une enquête contre les Romains accusés d'avoir préparé la révolte.

Les alliés alors se détachèrent des Romains ; ils organisèrent un gouvernement séparé, sur le modèle de Rome ; deux consuls, douze préteurs, un Sénat de cinq cents membres. Ils choisirent une capitale, la ville de Corfinium, qu'ils nommèrent Italia. Les Samnites frappèrent des monnaies avec des inscriptions en langue osque. Une de ces pièces représente le taureau (samnite) éventrant la louve (romaine).

On fut très inquiet à Rome ; on mit des sentinelles aux portes et sur le rempart, et tous les citoyens prirent le manteau de guerre. Rome avait pour elle toutes les provinces, et une partie de l'Italie, au sud, les Grecs, au nord, les Ombriens et les Étrusques.

La guerre se fit de deux côtés ; de chaque côté, un consul romain commandait en chef avec cinq légats ou préteurs romains ; en face, un consul italien commandait avec six préteurs ; et chacun de ces chefs avait son armée. Au nord, le commandant en chef, un Marse, Pompedius Silo, défendait les montagnes contre les armées romaines. Au sud, le commandant en chef, un Samnite, Papius Mutilus, attaquait la Campanie.

La première année (90), la guerre tourna à l'avantage des alliés ; au nord, ils repoussèrent les Romains ; au sud, les Samnites conquirent la Campanie. Il ne restait plus assez de soldats pour défendre le Latium ; contrairement à tous les usages, Rome enrôla dans les légions des affranchis.

Le droit de cité étendu aux Italiens. — Les alliés du nord restés fidèles à Rome, les Étrusques, les Ombriens, commençaient à s'agiter. On apprenait des révoltes en Espagne, dans la Provincia, en Asie. Les Romains effrayés se résignèrent à céder.

Une loi accorda le droit de cité à tous les peuples alliés d'Italie qui ne s'étaient pas révoltés, à condition d'adopter les lois romaines (90).

Contre les alliés révoltés la guerre continua, et Rome fut victorieuse. Les Romains entrèrent dans les montagnes, soumirent les Marses et assiégèrent Asculum.

Un chef, Judacilius, essaya de débloquer la ville ; ayant échoué, il entra dans Asculum, prépara un bûcher, invita ses amis à un banquet, monta sur le bûcher et le fit allumer.

Le consul prit Asculum, fit décapiter les principaux habitants et chassa les autres nus hors de la ville.

Pompedius Silo fut tué dans une bataille. Tous les révoltés se soumirent, excepté une armée samnite qui continua la guerre dans les montagnes.

Les Romains, alors, votèrent une loi qui donnait le droit de cité à tous les Italiens (89). Ils accordaient après la victoire ce qu'ils avaient refusé avant. Mais cette guerre inutile avait fait périr les meilleurs soldats de l'armée romaine et achevé de détruire la population libre de l'Italie.

Marius avait commandé une armée dans cette guerre. Mais, vieux et malade, il ne s'était fait remarquer que par son manque d'énergie. Il cessa d'être regardé comme le meilleur général de Rome.


CHAPITRE XIV. — SYLLA.

Sylla. — Celui qui prit la place de Marius fut Sylla. Il était de la grande famille patricienne des Cornélius, mais d'une branche ruinée. Il passa sa jeunesse à s'amuser, en compagnie de comédiens. C'était un homme violent, avec une figure rouge semée de taches blanches, des yeux clairs, un regard terrible quand il se mettait en colère.

Il commença à se faire connaître dans la guerre de Numidie où il était questeur de Marius, en allant trouver Bocchus pour se faire livrer Jugurtha ; il se fit faire un cachet qui le représentait recevant Jugurtha enchaîné. Il fut un des principaux officiers de l'armée qui combattit les Cimbres. Puis, il fut envoyé comme propréteur en Cappadoce ; il en revint avec beaucoup d'argent et faillit être accusé de concussion.

Pendant la guerre sociale, il commanda l'armée qui reprit la Campanie aux Samnites et se fit la réputation d'un grand général. Il travailla à se faire aimer de ses soldats et y réussit, par des moyens inconnus aux anciens généraux romains, en leur laissant faire ce qu'ils voulaient. Un jour les soldats ameutés assommèrent un général, un ancien préteur : Sylla n'essaya même pas de les punir.

Après la guerre, il fut élu consul et chargé de la guerre en Asie contre Mithridate.

Mithridate. — Sur les côtes de la mer Noire (Pont-Euxin) s'était formé peu à peu un nouvel État, le royaume du Pont. Les rois prétendaient descendre des princes perses parents de Darius, leurs sujets étaient des Barbares ; eux-mêmes adoraient encore le dieu de la Perse, mais ils avaient des soldats grecs, des ministres grecs ; on parlait grec à leur cour. Établis d'abord dans les montagnes, ils étaient descendus sur la côte et avaient pris pour résidence une ville grecque, Sinope ; ils devinrent à moitié Grecs.

Un de ces rois, Mithridate, fut le dernier adversaire de Rome en Orient. Né à Sinope d'une princesse grecque de Syrie, il perdit son père très jeune. Sa mère et ses tuteurs, qui gouvernaient sous son nom, cherchèrent à le supprimer ; il s'en aperçut et à 14 ans se retira dans les montagnes.

La légende disait que pour empêcher ses tuteurs de l'empoisonner, il s'habitua graduellement à tous les poisons, en prenant chaque jour une dose, commençant par une dose très faible, puis passant à une dose un peu plus forte, jusqu'à ce que le poison ne lui fit plus rien.

A 20 ans il était beau, avec des cheveux bouclés et une figure majestueuse, robuste, bon cavalier, bon tireur d'arc ; à la fois Barbare et Grec comme Alexandre, tantôt s'amusant à chasser, à banqueter avec ses camarades, les nobles barbares, tantôt causant avec des gens lettrés ; il savait non seulement le grec, mais un grand nombre des langues de l'Asie.

Il revint à Sinope, prit le pouvoir et fit enfermer sa mère. Il travailla aussitôt à agrandir son royaume. Des officiers grecs instruisirent ses guerriers à la grecque et formèrent une phalange de 6.000 hommes.

Il y avait alors sur l'autre rive de la mer Noire, au bord de la presqu'île de Crimée, des villes grecques[1], autrefois très riches grâce au commerce des blés, mais depuis longtemps menacées par leurs voisins, les Barbares Scythes, qui les forçaient à payer tribut. Ces Grecs demandèrent secours à Mithridate. Un officier grec, Diophante, se chargea de l'expédition. Il repoussa les cavaliers barbares armés d'arcs, de lances et de corselets de cuir, et Mithridate devint roi des pays grecs au nord de la mer Noire.

Mithridate soumit ensuite la Colchide, formée d'une plaine fertile et de montagnes boisées, au bout de la mer Noire, au pied du Caucase ; et la petite Arménie, pays de montagnes abruptes, qui domine la mer Noire au sud-est. Son royaume se composa alors de trois morceaux séparés, autour de la mer Noire, mais qui communiquaient par mer. La Crimée lui fournissait des blés, la Colchide du bois et du goudron pour ses navires.

Les peuples barbares des grandes plaines entre le Don et le Danube, Sarmates et Bastarnes, étaient ses alliés et lui fournissaient des soldats grands et robustes.

Soulèvement de l'Asie. — L'ancien royaume hellénique de Pergame appartenait à Rome ; le dernier roi en mourant l'avait légué au peuple romain (133), qui en avait fait une province, appelée Asie. C'était un pays riche, les Romains se mirent à l'exploiter. Ils exigeaient des habitants la dîme des récoltes, le droit sur les pâturages, la douane. Les publicains qui affermaient le droit de percevoir ces impôts réclamaient plus qu'il n'était dû, et, si on ne pouvait les payer, vendaient les gens comme esclaves. Souvent une ville, pour acquitter les impôts, empruntait à un taux énorme (parfois au-dessus de 24 %) ; les chevaliers romains, créanciers de la ville, faisaient mettre en prison ou à la torture les chefs de la ville. Le proconsul, de son côté, confisquait les héritages, vendait les jugements, prononçait des amendes énormes, et d'ordinaire s'entendait avec les publicains pour piller la province. Un questeur, Rutilius, prit la défense des habitants. De retour à Rome les publicains l'accusèrent et le tribunal, composé de chevaliers amis des publicains, le condamna à l'exil. Il y avait, disait-on, dans la province 100.000 Italiens, employés des banquiers, des publicains, des négociants, voleurs d'hommes ou marchands d'esclaves.

Tout le reste de l'Asie Mineure était partagé entre de petits rois et de petits peuples barbares, et les villes grecques de la côte. Mithridate guerroya plusieurs années pour s'agrandir en soumettant ces petits peuples. Le Sénat lui ordonna de rendre ses conquêtes ; il s'arrêta quelque temps, puis il profita de la guerre sociale pour attaquer brusquement les petits royaumes, soutenus par les Romains.

Il dispersa les armées des rois. L'envoyé du Sénat, Aquilins, haï pour sa cupidité, avait attaqué son territoire ; il fut vaincu et s'enfuit dans la ville grecque de Mitylène, qui le livra. Mithridate le fit promener de ville en ville, attaché sur un âne, en le faisant battre de verges et le forçant à dire son nom ; puis il le fit exécuter.

On raconte qu'on lui avait coulé de l'or fondu dans la bouche en lui disant de se rassasier d'or.

Mithridate, vainqueur, s'entendit avec les Grecs de la province d'Asie, exaspérés contre les publicains. Tous à la fois se soulevèrent, ils massacrèrent tous les gens qui parlaient latin, 80.000 personnes, dit-on ; laissèrent leurs corps sans sépulture et confisquèrent leurs biens (88).

Mithridate, devenu maître de la province, abolit tous les impôts pour cinq ans et s'établit à Pergame.

Les Athéniens, jusque-là alliés de Rome, s'allièrent à Mithridate. Archélaos, chef de la flotte de Mithridate, parcourut les fies de lamer Égée ; attaqua Délos, port de commerce des marchands italiens, la prit, massacra les hommes (20.000, dit-on), fit vendre les femmes et les enfants.

Guerre dans Rome. — Sylla fut chargé de commander la guerre contre Mithridate. Son armée était déjà réunie en Campanie. Marius essaya de lui enlever son commandement. Le tribun Sulpicius dominait alors l'assemblée du peuple par la force ; il s'était entouré d'une bande d'hommes armés et de 600 chevaliers qu'il appelait son Anti-Sénat et faisait voter les lois qu'il voulait. Marius s'entendit avec lui. Une loi enleva à Sylla la guerre contre Mithridate pour la donner à Marius, bien qu'il ne fût pas magistrat. Sylla avait été forcé de quitter Rome et son gendre avait été tué dans une émeute.

Mais les soldats voulaient Sylla pour général. Marius leur envoya deux officiers, ils les massacrèrent ; puis les six légions marchèrent sur Rome et y entrèrent en armes. C'était la première fois qu'une armée franchissait l'enceinte sacrée défendue par la religion. Les partisans de Marius essayèrent de se défendre en jetant du haut des toits des pierres et des tuiles. Sylla ordonna de mettre le feu aux maisons, le combat s'arrêta (87).

Le Sénat déclara ennemis publics Marius et quelques autres, et Sulpicius fut massacré. Marius parvint à se sauver en Afrique, après bien des aventures qu'on racontait ainsi :

Marius s'enfuit à Ostie où il s'embarqua avec quelques serviteurs. La tempête les obligea à aborder sur la côte du Latium ; ils errèrent sans rien à manger, craignant sans cesse d'être pris. Le soir ils rencontrèrent des bouviers qui reconnurent Marius et le prévinrent qu'ils venaient de voir passer des cavaliers envoyés à sa poursuite, mais ils ne purent rien lui donner à manger. Marius et ses serviteurs se cachèrent dans un bois où ils passèrent la nuit.

Le lendemain, ils se mirent à marcher le long de la mer. Arrivés près de Minturnes, ils virent accourir des cavaliers et se jetèrent à la mer ; deux barques étaient près de la côte, ils les atteignirent et y montèrent. Deux esclaves portaient Marius, trop gros et trop impotent pour se remuer. Mais les cavaliers crièrent aux marins d'amener leur barque ou de jeter Marius à la mer. Les marins eurent peur, ils abordèrent près d'un marais, firent descendre Marius en lui promettant de le reprendre quand il serait reposé, puis ils s'en allèrent.

Marius, seul, découragé, se mit en route à travers le marais coupé de fossés pleins de boue. Il arriva à une petite cabane ; le vieillard qui l'habitait l'accueillit et lui offrit de le cacher dans un lieu sûr ; il le mena dans un trou près de la rivière et le couvrit de roseaux. Les cavaliers arrivèrent et dirent au vieillard qu'il cachait un ennemi du peuple romain. Marius les entendit et, pour mieux se cacher, quitta ses vêtements et s'enfonça au plus profond de l'eau. Ce mouvement le fit découvrir.

Nu et couvert de boue, il fut mené à Minturnes et remis aux magistrats de la ville qui l'enfermèrent et se mirent à délibérer. Ils résolurent enfin de le faire tuer, mais aucun habitant ne voulut s'en charger, ce fut un Cimbre qui accepta. Il entra l'épée à la main dans la chambre où était enfermé le prisonnier. Il faisait sombre. Le Cimbre entendit une voix terrible crier : Misérable, tu oserais tuer Caïus Marius ! Il s'enfuit effrayé, en lâchant son épée, criant : Je ne puis tuer Caïus Marius.

Les gens de Minturnes décidèrent d'épargner Marius, ils le conduisirent au bord de la mer et l'embarquèrent.

Marius faillit encore être pris en Sicile. Il débarqua à Carthage. Le gouverneur d'Afrique envoya un licteur lui défendre de débarquer dans sa province. Il resta un moment silencieux ; le licteur lui demanda ce qu'il devait dire au gouverneur : Dis-lui, répondit-il, que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage.

Guerre contre Mithridate. — Sylla partit pour aller d'abord reprendre la Grèce. Il débarqua en Épire avec 30.000 légionnaires et très peu de cavaliers. L'armée de Mithridate, venue d'Asie par la Thrace et la Macédoine, occupait la Béotie. A Athènes le parti ennemi de Rome avait nommé général un professeur d'éloquence, Aristion, exécuté les partisans de Rome et fait entrer une garnison envoyée par Mithridate.

Sylla vint assiéger à la fois Athènes et le Pirée (87). Il bloqua Athènes et voulait prendre d'assaut le Pirée, défendu par un mur haut de 18 mètres, épais de 5, en pierres de taille, qui entourait le port et la colline. II se procura de l'argent en empruntant par force les trésors des temples grecs, du bois en coupant les arbres célèbres des environs d'Athènes, le bosquet du Lycée, les platanes de l'Académie. Il fit construire une levée de terre revêtue de pierres, sur laquelle il fit avancer ses machines et ses tours de bois.

On se battit pendant six mois. L'hiver arriva, les pluies empêchèrent Sylla de donner l'assaut.

A la fin de l'hiver il reprit l'attaque, parvint enfin à faire écrouler un morceau du rempart, au moyen d'un fourneau de mine fait avec de l'étoupe, du soufre et de la poix, et entra par cette brèche. Mais les assiégés l'arrêtèrent ; et le lendemain matin les Romains trouvèrent devant eux un mur improvisé. Sylla se retourna contre Athènes.

Les Athéniens, bloqués depuis un an, n'avaient plus de vivres ; ils avaient mangé les bêtes de somme, ils mangeaient le cuir des souliers et des outres, les herbes, les cadavres.

Les espions de Sylla l'avertirent qu'ils avaient entendu des gens à Athènes se plaindre qu'un côté de l'enceinte était mal gardé. Sylla arriva de ce côté, surprit le mur et en fit abattre un morceau ; par cette brèche, à minuit, son armée entra au son de la trompette. Il voulait se venger des Athéniens qui du haut de leur rempart s'étaient moqués de lui et de sa femme (ils le comparaient à une mûre saupoudrée de farine). Il lâcha ses soldats avec permission de tout tuer. La moitié des habitants fut massacrée ; le sang coula, dit-on, depuis la place jusque dans les faubourgs (86).

Sylla revint contre le Pirée, le prit d'assaut et brûla l'arsenal.

Sylla vint alors camper en Béotie, en face de l'armée de Mithridate trois fois plus nombreuse, mais composée d'Asiatiques et de 15000 esclaves qu'on avait affranchis pour former une phalange. Il l'attaqua brusquement près de Chéronée et la mit en déroute. Les fuyards coururent vers leur camp, les Romains les y suivirent et les massacrèrent. Sylla déclara avoir perdu 14 hommes seulement et tué ou pris 50.000 ennemis (86).

Une autre armée de Mithridate envoyée par mer se joignit aux débris de l'armée vaincue, entra en Béotie et vint camper dans la plaine d'Orchomène, près des marais ; elle avait une bonne cavalerie. Pour l'empêcher de manœuvrer, Sylla fit creuser des fossés profonds. Les cavaliers ennemis chargèrent sur les travailleurs ; déjà les Romains prenaient la fuite. Sylla, sautant de cheval, courut à eux et leur cria : Quand on vous demandera où vous avez abandonné votre général, vous direz : C'était à Orchomène. Les Romains se reformèrent et repoussèrent les ennemis jusque dans leur camp, près du marais.

Le lendemain ils creusèrent une tranchée de façon à enfermer le camp ennemi, puis ils l'attaquèrent. Les Asiatiques, pris entre les Romains et les marais, furent massacrés ou noyés.

Sylla était maître de toute la Grèce ; n'ayant pas de flotte pour passer en Asie, il hiverna en Thessalie.

Domination de Marius à Rome. — Sylla, avant de quitter Rome, avait fait élire ses partisans. Mais les deux consuls ne s'entendirent pas. L'un d'eux, Cinna, s'allia aux partisans de Marius ; chassé de Rome par son collègue, il alla chercher l'armée réunie en Campanie, rappela Marius d'Afrique, et tous deux marchèrent sur Rome. Après une bataille, ils y entrèrent et massacrèrent les principaux sénateurs. Sylla fut déclaré ennemi public et Marius fut élu consul (87).

Il mourut l'année suivante (86). Cinna, devenu maître de Rome, fit voter une loi pour donner le commandement de la guerre contre Mithridate à un de ses partisans, le consul Valerius Flaccus.

Flaccus partit avec une armée, et, passant par la Macédoine et la Thrace arriva en Asie. Sylla allait avoir à combattre à la fois une armée romaine et Mithridate. Il accepta les propositions de Mithridate et alla le trouver en Asie pour traiter. La paix fut conclue : Mithridate renonçait à la Grèce, à la province d'Asie, aux royaumes qu'il avait conquis, s'engageait à payer 2.000 talents et à fournir 70 navires avec leur équipage et leurs vivres (84).

Pendant l'hiver précédent, Flaccus, logé dans Byzance, avait fait camper son armée hors des murs. Les soldats se plaignirent d'avoir froid, entrèrent de force dans la ville, massacrèrent les habitants et s'y logèrent. Flaccus se disputa avec son lieutenant Fimbria et le renvoya. Fimbria alla au camp, fit un discours aux soldats et prit le commandement. Flaccus s'enfuit, fut pris et tué. Fimbria marcha contre l'armée de Mithridate.

Sylla vint camper près du camp de Fimbria et fit creuser des fossés à ses hommes. Les soldats de Fimbria, sortant par bandes de leur camp en tuniques, vinrent aider ceux de Sylla. Fimbria assemble ses soldats et leur fait un discours ; il veut leur faire prêter de nouveau le serment de lui obéir. On fait l'appel, l'officier appelé refuse de jurer. Fimbria lève son épée, les soldats poussent des cris. Puis ils vont se réunir à l'armée de Sylla.

Fimbria abandonné se tua. Sylla, resté seul chef des armées romaines, passa l'hiver dans la province d'Asie. Il logea ses soldats chez les habitants. L'hôte devait fournir à chaque légionnaire seize drachmes par jour et donner à souper à tous les invités qu'il amenait. Puis Sylla convoqua les notables de la province et leur annonça qu'il faisait grâce à la province, mais qu'elle devrait payer 20,000 talents. Pour se procurer cette somme, les villes empruntèrent et mirent en gages leurs théâtres, leurs gymnases, leurs ports. L'Asie fut ruinée.

Retour de Sylla à Rome. — Sylla, s'étant attaché son armée en lui laissant piller l'Asie, la ramena en Italie par l'Adriatique. Il avait pour lui 40.000 hommes, contre lui le gouvernement de Rome et les Italiens, mais ses soldats lui étaient si dévoués qu'ils lui offrirent leur argent. Il débarqua à Brindes, traversa l'Italie et arriva en Campanie (83).

Ses ennemis levèrent six armées pour l'arrêter. Mais les soldats ne combattaient pas volontiers contre Sylla. L'armée de Cinna avait déjà massacré son général quand il voulut l'embarquer (84). L'armée de Norbanus fut vaincue près de Capoue. C'était la première fois que deux armées romaines se battaient l'une contre l'autre (83).

Sylla rencontra ensuite l'armée du consul Scipion. Il proposa à Scipion de traiter ; pendant les entrevues ses soldats parlaient aux soldats de Scipion et leur persuadaient de passer de son côté. Un jour il marcha sur le camp avec son armée ; l'armée de Scipion vint le rejoindre. Scipion, resté seul, fut pris. Sylla le renvoya.

Au printemps suivant (82), une armée, commandée par le fils de Marius, fut dispersée à Sacriport ; le jeune Marius s'enfuit et s'enferma dans Préneste.

Les partisans de Marius sortirent de Rome après avoir massacré encore quelques sénateurs. Sylla entra dans la ville sans combat.

Il restait une armée romaine en Étrurie, celle du consul Carbon ; elle vint à la rencontre de Sylla, lui résista quelque temps, mais attaquée par une armée que Metellus amenait du côté du nord, elle se débanda.

Alors Pontius Telesinus, avec une armée de Samnites, les vieux ennemis des Romains, ramassant au passage les débris des armées vaincues, essaya d'aller débloquer Préneste et, se trouvant cerné, marcha rapidement sur Rome.

On dit qu'il voulait détruire Rome. Exterminons, disait-il, ces loups ravisseurs de la liberté de l'Italie. Il faut couper la forêt qui leur sert de repaire.

Les Samnites arrivèrent jusque devant Rome et campèrent près de la Porte Colline. Le matin ils repoussèrent les jeunes nobles sortis de la ville à cheval. Après midi Sylla arriva et, sans laisser reposer son armée, la rangea en bataille et attaqua. Ce fut la plus rude bataille de la guerre. L'aile gauche de Sylla fut repoussée jusqu'au pied du rempart. Sylla, en courant au secours sur son cheval blanc, faillit recevoir un javelot. La nuit arrêta le combat. Pendant ce temps l'autre aile avait mis l'ennemi en déroute ; Sylla en reçut la nouvelle pendant la nuit. Les Samnites ne pouvaient plus résister, ils se retirèrent et, en se retirant, furent pris. Sylla les fit tous massacrer au Champ de Mars, même ceux qui s'étaient rendus.

Pendant le massacre, du temple où siégeait le Sénat on entendait leurs cris. Les sénateurs effrayés demandèrent ce qui se passait. Ce n'est rien, dit tranquillement Sylla, ce sont quelques séditieux que je fais châtier.

Les défenseurs de Préneste, bloqués depuis huit mois, n'avaient plus de vivres ; quatre fois on avait essayé de les débloquer. Enfin les assiégeants leur montrèrent les têtes des chefs vaincus et, après la défaite des Samnites, ils se rendirent. Le jeune Marius se tua. Sylla fit exécuter les sénateurs, les officiers, tous les Samnites et tous les hommes de Préneste.

Proscriptions. — A Rome Sylla réunit l'assemblée du peuple. Il déclara qu'il allait rétablir la constitution et punir tous ceux qui avaient combattu contre lui. Puis ses soldats se mirent à massacrer.

Après quelques jours de massacre, un de ses partisans lui dit qu'il devrait désigner ceux qu'il désirait voir mettre à mort, afin de rendre au moins le massacre régulier. Sylla fit écrire une liste de noms et la fit afficher. Tout homme inscrit sur la liste était abandonné aux massacreurs, ses biens étaient confisqués. Quiconque livrait ou dénonçait sa retraite avait droit à une somme ; quiconque le cachait s'exposait à être puni. Cette liste ne fut pas définitive ; Sylla en publia bientôt une deuxième, puis une troisième. Ce furent les listes de proscription.

Des soldats partirent de tous côtés à la recherche des proscrits ; on apportait les têtes des victimes dans la maison de Sylla, puis on les exposait près du Forum. On proscrivit surtout les chefs du parti des populares, sénateurs ou chevaliers, mais aussi les ennemis personnels de Sylla et de ses favoris, et même des gens riches, pour confisquer leur fortune.

Un Romain riche, resté en dehors des partis, va sur la place lire la liste des proscrits ; il y trouve son nom : Malheureux ! s'écrie-t-il, c'est ma maison d'Albe qui m'a perdu ? Aussitôt il est tué.

Il périt, dit-on, 90 sénateurs et 2.600 chevaliers, partisans de Marius. Un préteur, parent de Marius, fut mené sur le tombeau de Catulus qu'on voulait venger ; là on lui coupa les mains, les oreilles, le nez, les membres ; on lui creva les yeux.

Sylla fit vendre aux enchères les maisons et les biens des proscrits. Il en tira 350 millions de sesterces (100 millions) ; ses favoris s'enrichirent en les achetant à bas prix.

Lois cornéliennes. — Sylla était maître absolu de Rome. Il se fit élire consul, puis se fit donner un pouvoir et un titre nouveaux : dictateur chargé de rédiger des lois et d'organiser la constitution (82). Pendant deux ans il fit des lois sans durée limitée. On les appela de son nom, lois cornéliennes[2].

Sylla voulut récompenser ses vétérans (anciens soldats) en leur donnant des terres. Il venait de détruire presque entièrement deux peuples d'Italie qui avaient pris parti pour ses adversaires, les Samnites et les Étrusques ; il leur enleva leurs terres et s'en servit pour créer des colonies militaires formées de ses vétérans. Il en établit ainsi 120.000 ; l'Étrurie devint un pays latin ; on cessa d'y parler la langue étrusque.

Sylla affranchit les esclaves des proscrits et les fit citoyens en leur donnant son nom ; ces Cornéliens, au nombre de 10.000, lui faisaient une garde du corps.

Sylla décida que les descendants des proscrits ne pourraient plus être élus à aucune magistrature.

Sylla travailla ensuite à réorganiser le gouvernement. Il voulait rendre la domination au Sénat et aux nobles, enlever tout pouvoir aux tribuns de la plèbe et à l'assemblée du peuple qui, depuis les Gracques, avaient servi à lutter contre le parti des nobles. Voici comment il s'y prit :

1° Les tribuns n'eurent plus le droit de proposer des lois au peuple.

2° Le peuple n'eut plus le droit de voter aucune loi qu'après que le Sénat l'avait approuvée.

3° Quiconque avait été tribun ne pouvait plus être élu à aucune magistrature ; c'était un moyen d'écarter du tribunat tous les hommes importants.

4° Sylla compléta le Sénat, très diminué par les massacres, en nommant sénateurs trois cents chevaliers.

5° Il rendit aux sénateurs le droit d'être juges dans les procès criminels.

6° Il supprima la censure. A l'avenir tout magistrat en sortant de charge devenait de droit sénateur.

Mort de Sylla. — Sylla célébra son triomphe sur Mithridate, suivi des nobles couronnés de fleurs qui l'appelaient leur sauveur. Il attribuait ses succès moins à son talent qu'à la protection des dieux ; les anciens regardaient la Chance comme une divinité. Il prit le surnom de Felix (l'Heureux). Il s'appelait, en grec, Épaphrodite, favori d'Aphrodite, déesse du bonheur. Il appela ses enfants Faustus et Fausta.

Il fit créer des fêtes en l'honneur de la Victoire. Il consacra à Hercule la dîme de sa fortune et donna au peuple des banquets où l'on servit du vin très vieux et de la viande en telle abondance qu'on ne put la manger toute et qu'on en jeta beaucoup au Tibre.

Après avoir rétabli le gouvernement du Sénat, Sylla abdiqua la dictature et se retira dans sa maison de campagne, où il se mit à s'amuser en compagnie de musiciens et d'acteurs.

Il ne courait pas grand risque. Ses vétérans et ses Cornéliens suffisaient à le protéger. Il mourut bientôt, dans un accès de colère, dit-on (79).

Son corps fut porté à Rome et enterré au Champ de Mars. On vint de toute l'Italie pour assister à ses funérailles.

  • [1] Voir Histoire de la Grèce, p. 193.
  • [2] Son nom complet était Lucius Cornelius Sylla.


CHAPITRE XV. — POMPÉE.

Pompée. — Après la mort de Sylla, le personnage le plus important à Rome fut un de ses généraux, Pompée. C'était un noble, fils d'un consul, qui possédait des domaines immenses dans le Picenum.

Âgé de vingt-trois ans, sans aucun titre, Pompée avait recruté une armée avec les gens de ses domaines et l'avait amenée à Sylla. Il combattit pour lui en Italie, puis en Sicile et en Afrique.

Sylla s'attacha à Pompée. Il lui permit de célébrer le triomphe, contrairement aux usages, puisqu'il n'avait pas encore l'âge voulu pour être magistrat. Il lui donna le surnom de Grand. Pompée devint alors le premier personnage de Rome après Sylla.

Il avait une belle figure, semblable à celle d'Alexandre, des manières nobles et un train de maison simple pour un homme si riche. Il eut beaucoup de partisans, surtout parmi les nobles et les soldats.

Aussitôt Sylla mort, le consul Lepidus attaqua son œuvre. Il proposa de rendre aux Italiens leurs terres confisquées, aux fils des proscrits leurs droits, aux citoyens pauvres de Rome les distributions de blé supprimées par Sylla. Le Sénat, pour se débarrasser de lui, l'envoya dans la Gaule cisalpine. Lepidus alla prendre l'armée de sa province et voulut se faire réélire consul malgré la loi. La guerre civile recommença (78).

Le Sénat chargea Pompée, bien qu'il ne fut pas encore magistrat, de commander une armée. Pompée alla soumettre la Cisalpine. Lepidus arriva jusque devant Rome ; après une bataille sur le Champ de Mars (77), il s'enfuit et mourut bientôt.

Guerre contre Sertorius. — La guerre civile continua en Espagne. Un ancien officier de Marius, Sertorius, homme du peuple parvenu de grade en grade jusqu'à être consul, s'était échappé, après la victoire de Sylla, avec une troupe de compagnons et s'était réfugié en Espagne, puis chez les Maures, puis en Lusitanie (Portugal).

Il inspira confiance aux gens du pays par sa justice et son courage. Avec une petite armée de 7.000 hommes il se mit à faire la guerre aux généraux romains, en battit quatre et s'avança peu à peu jusqu'à l'Èbre. Il forma une armée avec des Barbares d'Espagne, armés et disciplinés à la façon romaine et commandés par des officiers romains. Avec les nobles proscrits, échappés à Sylla et réfugiés près de lui, il composa un Sénat romain. Les restes de l'armée de Lepidus vinrent le rejoindre. Les chefs des peuples espagnols lui confièrent leurs fils ; il les réunit dans une ville et les fit élever par des précepteurs romains.

Il avait, dit-on, une biche blanche apprivoisée qu'il faisait passer pour un animal merveilleux, donné par une déesse ; il faisait croire aux Barbares qu'elle lui prédisait l'avenir. Quand il recevait une bonne nouvelle, il la tenait secrète, amenait sa biche couronnée de fleurs et annonçait à ses soldats qu'ils apprendraient bientôt quelque chose d'heureux.

Ainsi se formait en Espagne un parti ennemi du Sénat. Le Sénat envoya contre Sertorius ses meilleurs généraux : Metellus d'abord ; — Metellus, vieux et fatigué, habitué à la guerre régulière, ne sut pas se défendre contre Sertorius, qui lui faisait une guerre d'embuscades dans les montagnes, — puis Pompée lui-même, Pompée fut blessé, s'échappa pendant que les ennemis perdaient le temps à se partager les harnais de son cheval et ne fut sauvé que par l'arrivée de Metellus (76-74).

Sertorius dit : Sans cette vieille femme (il parlait de Metellus), j'aurais renvoyé à Rome cet enfant (il appelait ainsi Pompée) après lui avoir donné les verges.

Metellus se décida à mettre à prix la tête de Sertorius ; il promit 100 talents (plus d'un demi-million) à qui le tuerait. Quelques-uns des officiers romains de Sertorius conspirèrent contre lui ; ils l'invitèrent à un festin et le poignardèrent (72). Après sa mort son armée fut dispersée.

Guerre contre Spartacus. — Deux fois déjà en Sicile (135 et 103), les esclaves, maltraités, s'étaient révoltés contre leurs maîtres, et il avait fallu envoyer des armées romaines pour les soumettre.

En 73 commença une révolte d'esclaves en Italie. Il y avait à Capoue une école de gladiateurs où l'on tenait enfermés des esclaves destinés à combattre pour amuser le public ; on choisissait de préférence des Gaulois et des Thraces, réputés les plus braves des Barbares.

Une bande de ces gladiateurs parvint à s'enfuir ; ils entrèrent dans une boutique de rôtisseur, s'armèrent de broches et de couperets et sortirent de Capoue. Ils rencontrèrent des chariots chargés d'armes de gladiateurs, les prirent et se retirèrent sur une montagne escarpée couverte de vignes sauvages, où ils se retranchèrent. Ils choisirent pour chef un des leurs, un Thrace, Spartacus, qui se montra grand capitaine.

Une petite armée romaine vint cerner leur montagne. Ils firent des échelles avec des branches de vigne et descendirent par des rochers à pic ; puis ils attaquèrent brusquement les assiégeants et les mirent en déroute. Les esclaves bergers des environs vinrent se joindre à eux ; ils furent bientôt une armée.

Spartacus vainquit trois petites armées romaines et emmena ses hommes du côté des Alpes, par où ils devaient passer pour rentrer les uns en Thrace, les autres en Gaule. Il rencontra l'une après l'autre les armées des deux consuls et les repoussa.

Le Sénat alors donna le commandement à Crassus, un des généraux de Sylla, l'homme le plus riche de Rome (il s'était enrichi en achetant les biens des proscrits).

L'armée de Spartacus s'était séparée par nations : les Germains, les Gaulois, les Thraces campaient à part. Spartacus voulut passer en Sicile pour essayer d'y soulever les esclaves ; mais les pirates, qui lui avaient promis d'embarquer ses hommes, les laissèrent sur le rivage. Crassus attaqua l'une après l'autre les bandes des révoltés et les extermina. Spartacus fut tué en combattant (71).

Dans la première bataille, on trouva, dit-on, 12.300 cadavres, tous, excepté deux, frappés par devant en combattant à leur poste.

Avant la dernière bataille, Spartacus, ayant rangé ses hommes, se fit amener son cheval et le tua, en disant : Si je suis vainqueur, j'en trouverai assez d'autres ; si je suis vaincu, je n'en aurai plus besoin. Il se jeta dans la mêlée pour arriver jusqu'à Crassus et tua de sa main deux officiers.

Pompée revenait d'Espagne avec ses troupes ; il eut la chance de rencontrer une bande de fuyards qu'il massacra. Il écrivit au Sénat que Crassus avait vaincu les esclaves, mais qu'il venait, lui, d'arracher les racines de la guerre.

Pompée et Crassus, chacun avec son armée, arrivèrent devant Rome ; ils s'entendirent et se firent élire tous deux consuls. Jusque-là ils avaient soutenu le parti du Sénat ; devenus consuls, ils se retournèrent vers le parti des populares et firent abolir les principales lois de Sylla. On rétablit la censure et on rendit aux tribuns leur ancien pouvoir (70).

Verrès. — Depuis que Sylla avait rétabli les tribunaux composés de sénateurs, il était devenu impossible de faire condamner un gouverneur de province ; quelque crime qu'il eût commis, les sénateurs l'acquittaient toujours.

Un tribun dénonça au peuple le gouverneur de Sicile, Verrès ; un jeune orateur, Cicéron, se chargea de l'accuser devant le tribunal (70).

Verrès était resté trois ans gouverneur en Sicile, et voici quelques-uns des faits qu'on lui reprochait :

Il vendait les jugements et les fonctions ; personne n'était élu membre d'un conseil de ville sans le payer. Il extorqua ainsi à un riche Sicilien 1.100.000 sesterces, ses plus beaux chevaux, son argenterie et ses tapis. Il jugeait au mépris de toutes les formes ; il lui arriva de déclarer en janvier qu'on était en mars.

Il exigeait des redevances exorbitantes ; il leva dans une ville 300.000 boisseaux de blé, dans une autre 400.000 de plus qu'elles ne devaient. Une ville se permit de réclamer, il fit battre de verges les envoyés et imposa à la ville 400.000 boisseaux de plus. Il avait reçu du Trésor romain 37 millions de sesterces (plus de 9 millions) pour acheter des blés, il garda l'argent et envoya à Rome les blés qu'il avait volés.

Il aimait les objets d'art et les prenait où il les trouvait. Il enleva à Messine la statue de l'Amour de Praxitèle, à Agrigente un beau vase, à Ségeste l'idole de Diane, à Enna l'idole de Cérès. Le roi de Syrie ayant traversé sa province avec des objets précieux qu'il apportait à Rome pour les offrir au Capitole, Verrès les lui prit.

Il profita de la guerre contre les pirates pour ordonner aux villes de fournir des navires, des provisions, des matelots ; il vendit les vivres, les congés, les exemptions ; sa flotte, dégarnie de soldats et de matelots, fut battue ; il fit décapiter les capitaines.

Il fit emprisonner un citoyen romain, négociant à Syracuse ; le citoyen se sauva, arriva à Messine ; là Verrès le fit arrêter, battre de verges par tous ses licteurs à la fois et mettre sur une croix en face de l'Italie. Le condamné répétait : Je suis citoyen romain. La loi interdisait de battre de verges et de mettre à mort un citoyen.

Verrès ne niait pas les faits ; mais il disait qu'il emploierait pour acheter ses juges le tiers de ce qu'il avait pillé. Le plus célèbre avocat de Rome, Hortensius, élu consul, se chargea de le défendre, et le successeur de Verrès, le gouverneur de Sicile, chercha à empêcher de recueillir les témoignages contre lui.

Cicéron fit un discours si convaincant qu'Hortensius ne sut que répondre. Verrès, sûr dès lors d'être condamné, s'en alla en exil. Ce fut toute sa punition.

Le scandale fut si grand que le peuple vota une loi pour changer la composition des tribunaux.

Guerre contre Mithridate. — Pendant ce temps Mithridate avait recommencé la guerre. Avec l'aide d'un général envoyé par Sertorius, il reconquit les petits royaumes d'Asie Mineure et attaqua la province d'Asie, promettant aux habitants de supprimer les impôts.

Il avait réformé son armée, supprimé les riches armures, les boucliers ornés et les harnais d'argent, renoncé à la phalange grecque. Il avait créé, avec des Barbares d'Europe, une infanterie armée de l'épée romaine, d'un solide bouclier, d'un casque et d'une cuirasse de métal, divisée en bataillons et instruite à combattre à la romaine. Sa cavalerie, montée sur des chevaux rapides, manœuvrait par petits pelotons, faisant semblant de s'enfuir, puis revenant brusquement.

Rome envoya contre lui Lucullus ; il trouva en Asie les deux légions qui avaient trahi leur général (Fimbria) pour passer à Sylla et eut beaucoup de peine à les discipliner (74).

Il alla d'abord dégager la ville grecque de Cyzique et détruisit la flotte de Mithridate (73).

Puis il entra dans les royaumes conquis par Mithridate, traversa des pays dévastés où il se fit accompagner par 30.000 habitants chargés de farine, et alla hiverner dans le royaume même de Mithridate (72). Là ses soldats pillèrent et firent tant de butin qu'ils vendaient un bœuf 1 drachme (95 centimes) et un esclave 4 ; quant au reste du butin, on ne trouvait même plus à le vendre.

L'année suivante, il poursuivit Mithridate dans les montagnes, attaqua son camp encombré de chariots et de valets, et le prit. Mithridate s'enfuit chez son beau-père, le roi d'Arménie ; en partant il envoya l'ordre à ses femmes et à ses sœurs de se tuer pour ne pas être prises.

On dit qu'en recevant l'ordre, une des sœurs, Roxane, maudit son frère ; l'autre, Statira, le remercia de la mettre à l'abri des insultes des vainqueurs ; toutes deux avalèrent du poison. L'une des femmes, Bérénice, ne prit pas assez de poison, et il fallut l'étrangler. L'autre, Monime, une Grecque de Milet, qui ne s'était jamais habituée à vivre enfermée au milieu des Barbares, voulut s'étrangler avec son bandeau royal ; il se cassa : Fatal bandeau, dit-elle, tu ne peux pas même me rendre ce triste service. Et elle se fit tuer d'un coup d'épée.

Lucullus passa deux ans à prendre les villes grecques du royaume de Pont, qui se défendirent longtemps, et à remettre l'ordre dans la province d'Asie. Les publicains et les banquiers romains tourmentaient les habitants pour leur faire payer les 20.000 talents imposés par Sylla. Ils les forçaient à vendre leurs filles et leurs fils ou les faisaient mettre à la torture, les exposaient en été à l'ardeur du soleil, en hiver à la gelée. Lucullus vint au secours des habitants ; il fixa l'intérêt de l'argent dû par eux à 12 pour 100.

Guerre contre Tigrane. — Le beau-père de Mithridate, Tigrane, avait alors le plus grand royaume d'Asie. Parti des montagnes d'Arménie, il avait conquis tout le pays depuis la Médie jusqu'au Taurus et même la Syrie. Il avait fait bâtir une nouvelle capitale, Tigranocerte, avec un rempart épais de vingt-cinq mètres ; pour la peupler il y avait transporté par force les habitants de plusieurs villes grecques. Il se faisait appeler Roi des rois ; quatre rois lui faisaient escorte ; quand il s'asseyait sur son trône ils se tenaient debout sur les marches les mains entrelacées, quand il allait à cheval ils couraient devant lui.

Il refusa d'abord de recevoir Mithridate, le logea dans un château fort et l'y laissa près de deux ans. Mais quand Lucullus lui envoya demander de le livrer, il fut blessé de cette proposition et aussi de ce que Lucullus l'appelait seulement roi et non Roi des rois. Il fit venir Mithridate et décida d'attaquer les Romains.

Lucullus prit les devants, passa l'Euphrate, et attaqua. Tigrane, surpris, s'enfuit en abandonnant son trésor et ses femmes.

Tigrane s'était, dit-on, laissé persuader par ses courtisans que Lucullus n'oserait pas résister à un si grand roi et s'enfuirait à sa vue. Le messager qui vint lui annoncer l'arrivée de Lucullus, il le fit mettre à mort ; personne n'osa, plus le prévenir, et il ne prit aucune mesure pour se défendre.

Les Romains vinrent assiéger Tigranocerte. Tigrane arriva pour la dégager avec toutes ses troupes ; sa force consistait surtout en cavaliers recouverts d'une armure de fer.

Lucullus prit 12.000 fantassins et 3.000 cavaliers, passa le Tigre en présence de l'armée ennemie et, sans donner le temps aux archers de lancer leurs flèches, gravit la colline avec son infanterie. Arrivé au sommet il cria : Victoire ! et attaqua les cavaliers arméniens qui s'enfuirent et se jetèrent sur leur infanterie. Les Romains n'eurent plus qu'à massacrer.

D'après le récit de Lucullus, Tigrane avait 55.000 cavaliers, 150000 fantassins, 20.000 archers et frondeurs, 35.000 pionniers. Les Romains n'eurent que 5 morts et 100 blessés (69).

On raconta qu'avant la bataille Tigrane, en voyant le petit nombre des Romains, dit : Pour des ambassadeurs, ils sont beaucoup ; pour des combattants, ils sont bien peu. Quand il les vit se détourner pour chercher le gué du Tigre, il se mit à rire : Les voilà qui s'enfuient ! dit-il. Mais quand il les vit passer la rivière, il fut frappé d'étonnement et répéta : Comment ! ces gens-là viennent à nous !

Lucullus prit Tigranocerte et renvoya dans leur patrie les Grecs et les Barbares que Tigrane y avait transportés ; il prit le trésor de Tigrane (8.000 talents), et sur le reste du butin fit distribuer 800 drachmes à chaque soldat. Mais son armée était trop petite et ses soldats lui obéissaient mal ; ils le trouvaient trop fier ; ils lui reprochaient de les faire camper au lieu de les mener dans les villes riches qu'ils auraient pu piller, de garder pour lui tout l'argent et de les employer seulement à escorter ses chars et ses chameaux chargés de butin. Ils refusèrent de combattre et laissèrent Mithridate revenir en armes jusque dans son royaume (67). Puis Pompée arriva pour prendre le commandement et ne laissa à Lucullus que 1.600 hommes (66).

Guerre contre les pirates. — Depuis longtemps dans les ports de la Cilicie se tenaient des pirates qui faisaient métier de capturer les hommes et de les vendre comme esclaves. Rome avait déjà envoyé contre eux des généraux et même créé une province de Cilicie avec un proconsul et une armée. Mais il était difficile de les détruire. Quand on les poursuivait, ils se réfugiaient dans les montagnes inaccessibles du Taurus.

Pendant les guerres, Rome étant occupée ailleurs, les pirates devinrent de plus en plus nombreux ; ils aidèrent Mithridate et Tigrane et finirent par former un véritable État, avec des chefs, des places fortes, des arsenaux et une flotte de guerre (1.000 navires, disait-on). Ils n'opéraient plus seulement du côté de l'Asie, ils venaient dans la mer Adriatique et jusque sur les côtes de Sicile et d'Italie occidentale. Ils n'arrêtaient pas seulement les navires ; ils pillaient les côtes, attaquaient les villes (ils en prirent, dit-on, 400), emmenaient les gens riches pour leur faire payer rançon. Ils enlevèrent ainsi en Italie deux préteurs romains avec leur escorte et leurs licteurs ; ils enlevèrent la fille d'un des grands personnages de Rome pendant qu'elle allait à la campagne.

Ils avaient des navires magnifiques, la poupe dorée, les rames argentées, le pont orné de tapis de pourpre ; ils célébraient des banquets avec des musiciens. Ils avaient fini par mépriser même les Romains. Quand en prisonnier disait qu'il était Romain, ils s'amusaient à faire semblant d'être saisis de respect, se mettaient à genoux, le priaient de leur pardonner leur erreur et lui mettaient une toge pour qu'on reconnût à l'avenir sa qualité. Après quoi ils apportaient une échelle, en tournaient le bout sur la mer et disaient au Romain de descendre pour retourner tranquillement chez lui. S'il refusait, ils le jetaient à l'eau.

On n'osait plus naviguer sur la Méditerranée et les navires n'apportaient plus assez de blé à Rome. Le peuple romain réclama des mesures énergiques. Une loi créa pour Pompée un pouvoir exceptionnel. Il eut le droit pendant trois ans de commander sur toutes les côtes de la mer jusqu'à quinze milles dans l'intérieur, de lever 120.000 soldats, d'équiper 500 galères. Tous les magistrats devaient lui obéir ; il avait sous ses ordres 24 généraux. C'était une sorte de royauté ; le peuple l'avait donnée à Pompée malgré le Sénat.

Pompée, en six semaines, chassa les pirates de la mer d'Italie et de Sicile et revint à Rome. Puis, en cinquante jours, il les chassa des mers de Grèce, les poursuivit jusqu'en Cilicie, détruisit leur flotte et les força à livrer leur capitale. Il épargna tous ceux qui se rendirent et les établit dans plusieurs villes d'Orient qu'il repeupla (67).

Pompée en Asie. — Le peuple vota une autre loi qui ajoutait aux pouvoirs de Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate et le gouvernement de toutes les provinces d'Asie. Pompée alla prendre l'armée de Lucullus (66).

On dit que lorsqu'ils se rencontrèrent, ils commencèrent par se faire l'un à l'autre de grands compliments sur leurs exploits, mais qu'ils finirent par s'injurier, Lucullus reprochant à Pompée son ambition, Pompée reprochant à Lucullus son avidité. Leurs amis eurent de la peine à les séparer.

Cette guerre fut facile. Lucullus avait détruit les forces des deux rois. Pompée poursuivit la petite armée de Mithridate, l'attaqua dans son camp la nuit au clair de lune, et la dispersa. Mithridate se sauva à cheval avec une de ses femmes. Il voulait se réfugier chez Tigrane, mais Tigrane le repoussa, mit sa tête à prix et alla en personne au camp romain demander la paix. Pompée lui laissa son royaume en exigeant une indemnité de 6.000 talents, puis alla faire la guerre aux montagnards du Caucase et s'avança jusque près de la mer Caspienne (65).

Il revint régler l'organisation des pays conquis. Il fit du Pont et de la Bithynie une province romaine ; dans le reste de l'Asie Mineure il rétablit les petits rois alliés de Rome. La Syrie, que Tigrane avait enlevée à Antiochus, Pompée ne la rendit pas à son ancien roi ; il en fit une province romaine, sans attendre l'ordre du Sénat. Les Juifs voulurent lui résister ; il prit Jérusalem et le Temple (63).

Pendant ce temps, Mithridate, réfugié au nord de la mer Noire, se préparait à recommencer la guerre en Europe. Il voulait emmener les Barbares du pays du Danube, ses alliés, remonter la vallée du Danube en ramassant sur son passage les peuples guerriers, et descendre sur l'Italie par les Alpes. Mais son fils, qui voulait régner à sa place, se révolta et se déclara l'allié de Rome. Mithridate, pour ne pas être pris, se tua (63).

Cicéron et Catilina. — Pendant que Pompée était encore en Orient, Rome courut un grand danger.

Il y avait en Italie beaucoup de mécontents : les Italiens que Sylla avait privés de leurs terres pour les donner à ses vétérans et les vétérans de Sylla qui avaient déjà vendu leur terre ; les descendants des proscrits, dépouillés de leurs biens par Sylla, et les anciens partisans de Sylla, mécontents de n'avoir plus de dépouilles à recevoir.

Un noble, Catilina, un des massacreurs de Sylla — on disait qu'il avait fait mettre son frère sur la liste des proscrits pour avoir sa fortune —, ruiné et endetté, essaya de réunir les mécontents pour faire une révolution. Il s'était fait des partisans avec les jeunes nobles romains, débauchés et ruinés, en leur prêtant de l'argent, leur fournissant des chiens de chasse et des chevaux. Il s'entendit avec eux pour égorger à la fois les deux nouveaux consuls le jour où ils iraient au Capitole ; les consuls furent avertis et le coup manqua (65).

Catilina continua à conspirer. Les ennemis du Sénat le soutenaient sans l'avouer. Il se présenta au consulat ; Cicéron fut élu contre lui (65).

Cicéron, le plus célèbre de tous les orateurs romains, n'était que chevalier et médiocrement riche ; c'est par son éloquence qu'il se fit connaître et parvint à se faire élire à toutes les magistratures, même au consulat, où d'ordinaire on n'élisait que des nobles.

Il avait étudié à Athènes, à Rhodes, en Asie, auprès des orateurs et des philosophes grecs ; il parlait facilement, avec grâce et esprit. Il avait plaidé plusieurs procès célèbres et prononcé plusieurs discours en faveur de Pompée.

Cicéron passa son année de consulat à lutter contre Catilina qui voulait prendre le pouvoir par la force. Les vétérans de Sylla, établis en Étrurie, devaient marcher sur Rome, les conjurés de Rome devaient massacrer Cicéron et les sénateurs, et mettre le feu à la ville. Cicéron fut averti ; il se mit à porter une cuirasse sous sa toge, et ne marcha plus qu'entouré d'une escorte de chevaliers.

Il chercha à empêcher Catilina d'être élu consul pour l'année suivante ; il y parvint en soutenant deux candidats amis de Crassus.

Mais il fut quelque temps fort inquiet. Il n'avait pas d'armée à opposer aux conjurés, les légions étaient en Orient avec Pompée. L'autre consul, Antonins son collègue, était en secret favorable au complot, et les vétérans de Sylla étaient déjà rassemblés en armes.

Enfin deux proconsuls revinrent avec leurs troupes. Le Sénat ordonna aux consuls de « veiller au salut de l'État ». Cette formule donnait à Cicéron le droit de prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires. e mit des soldats aux portes de Rome, sur les places, autour de la salle du Sénat, et convoqua le Sénat. Là il prononça son célèbre discours (1re Catilinaire) : Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Il s'adressait directement à Catilina, l'avertissait que ses projets étaient connus et l'engageait à partir.

Catilina sortit de Rome et alla rejoindre l'armée des vétérans en Étrurie, en déclarant qu'il avait pris parti pour les malheureux contre les riches.

Ses partisans restés à Rome s'entendirent avec les envoyés d'un peuple barbare de Gaule, les Allobroges, qui promirent de leur fournir des cavaliers. Mais les envoyés prirent peur et dénoncèrent les conjurés. Cicéron informé fit venir les cinq principaux complices de Catilina et les força à avouer. Puis il demanda au Sénat ce qu'il fallait faire des coupables. Le Sénat conseilla de les faire mettre à mort. Cicéron alla les prendre lui-même (un d'entre eux était préteur, un consul seul avait le pouvoir de l'arrêter) ; il les mena à la prison où ils furent étranglés. En revenant, Cicéron dit à la foule assemblée : Ils ont vécu.

Catilina commença la guerre en Étrurie avec 20.000 hommes, mais 5.000 seulement avaient pu se procurer des armes. Cicéron fit envoyer contre lui son collègue Antonins dont il se défiait et qu'il fit surveiller. Les révoltés se mirent à déserter. Catilina, resté avec 3 ou 4.000 hommes, essaya de traverser l'Apennin : repoussé par une armée venue du nord, il se rejeta sur l'armée d'Antonius. Il se battit bravement et fut tué avec tous ses compagnons (63).

Cicéron, tout fier de sa victoire, surnommé par le Sénat Père de la patrie, s'imagina être devenu le premier personnage de Rome. Il composa une pièce de vers où il disait : Que les armes le cèdent à la toge ! Mais quand il écrivit à Pompée comme à son égal, Pompée ne lui répondit même pas. Quand, au sortir de son consulat, il demanda à parler au peuple, un tribun le lui défendit[1].

Cicéron n'avait d'autres forces que son éloquence, et désormais Rome n'obéissait plus ni aux orateurs ni aux magistrats, mais seulement aux généraux.

  • [1] Cicéron parvint pourtant à parler. Tout magistrat devait, en sortant de charge, devant le peuple assemblé, prêter serment qu'il avait observé les lois. Cicéron dit : Je jure que j'ai sauvé la République. La foule l'applaudit.


CHAPITRE XVI. — CÉSAR ET LA CONQUÊTE DES GAULES.

César. — Au moment où Pompée semblait devenu tout-puissant, un personnage nouveau commença à attirer l'attention : c'était César.

César était d'une famille noble, et même patricienne, mais du parti opposé au Sénat, neveu de Marius, gendre de Cinna. Sylla ayant parlé de le proscrire, il s'était réfugié en Asie, où il fut pris par les pirates de Cilicie.

Les pirates, dit-on, lui réclamèrent 20 talents pour sa rançon. Il se moqua d'eux, leur dit qu'ils connaissaient mal la valeur de leur prisonnier et leur en promit 50. Pendant le temps que ses amis ramassaient cette somme, il resta avec les pirates, jouant avec eux, leur lisant des vers et, quand ils n'admiraient pas, les traitant de barbares. Il leur disait : Quand vous m'aurez relâché, je vous ferai pendre. Les pirates riaient. Aussitôt après avoir payé sa rançon, il alla à Milet, équipa quelques navires, surprit les pirates, les amena enchainés à Pergame, et alla prévenir le gouverneur d'Asie ; le gouverneur ayant tardé à rendre sa sentence, César revint à Pergame et, sans attendre d'ordre, fit pendre ses pirates, comme il le leur avait promis.

Revenu à Rome, César mena la vie des jeunes nobles de son rang et se fit la réputation d'un viveur criblé de dettes. Mais il se faisait aussi remarquer par son éloquence ; quand sa tante Julie, la veuve de Marius, mourut, il prononça son éloge sur la place publique, et osa faire porter dans le cortège les images de Marius. Il fit aussi l'éloge de sa femme, fille de Cinna. Il devint ainsi le favori du parti du peuple, et fut élu questeur (68), puis édile (65). Comme édile il eut à donner des jeux ; il fit combattre 320 couples de gladiateurs armés de cuirasses dorées, et fit placer dans le temple du Capitole des images de Marius avec des statues dorées de Victoires. Pour subvenir à ces dépenses, il emprunta des sommes énormes.

Puis il se fit élire grand pontife. On le soupçonna d'être favorable à Catilina ; lorsque Cicéron demanda au Sénat ce qu'il fallait faire des coupables, les autres votèrent pour la mort. César, quand son tour vint de parler, proposa la prison.

Il fut ensuite élu préteur ; et, en sortant de charge, envoyé comme gouverneur en Espagne ; il avait tant de dettes que ses créanciers ne voulaient pas le laisser partir. Crassus le cautionna pour 850 talents.

On raconte qu'un jour, lisant la vie d'Alexandre, il se mit à pleurer : N'est-il pas affligeant pour moi, dit-il, qu'à l'âge où Alexandre avait fait toutes ses conquêtes, je n'aie encore rien fait de remarquable !

Le premier triumvirat. — Vers ce temps, Pompée revint d'Orient. Il se croyait sûr d'être le maître dans Rome ; en débarquant en Italie, il renvoya son armée et célébra son triomphe. Mais le Sénat ne se montra pas disposé à lui obéir ; il refusa de ratifier d'un seul coup les arrangements que Pompée avait pris en Asie ; il refusa de donner des terres aux soldats de Pompée. Pompée, mécontent, devint l'ennemi du Sénat ; Crassus l'était déjà

César revint alors d'Espagne, il réconcilia Pompée et Crassus et s'entendit avec eux pour enlever le pouvoir au parti du Sénat (60). Cet accord entre ces trois hommes fut appelé triumvirat. Les triumvirs avaient pour eux le peuple et les soldats ; ils furent les maîtres de Rome.

César fut élu consul, et, comme il était convenu entre eux, proposa au peuple des lois pour ratifier les actes de Pompée en Asie et pour donner des terres à 20000 de ses soldats. L'autre consul, Bibulus, que le parti du Sénat avait fait élire, voulut empêcher César de convoquer le peuple. L'assemblée se réunit malgré lui ; il y vint des bandes de gens armés. Bibulus arriva dans l'assemblée, déclara qu'il regardait le ciel et que les auspices étaient défavorables. Mais quand il voulut parler, on le jeta à bas des marches du temple ; on se battit, deux tribuns furent blessés. Les lois furent votées. Bibulus se retira chez lui, et s'y tint jusqu'à la fin de son consulat. Il avait déclaré tous les jours fériés, c'est-à-dire jours de vacances ; la vieille religion interdisait de tenir assemblée ces jours-là Mais l'assemblée se réunit malgré la défense.

Le peuple chargea Pompée de régler la distribution des terres. César se fit donner le gouvernement de trois provinces avec une armée pour cinq ans (59). A la fin de son consulat il partit pour la Gaule, où il allait travailler à se faire une armée dévouée.

La Gaule. — Rome avait déjà soumis une partie des pays habités par les peuples gaulois ; avec le pays du Pô (aujourd'hui l'Italie du Nord), elle avait fait la Gaule cisalpine ; avec le pays du Rhône et la côte des Alpes aux Pyrénées, elle avait fait la Provincia. César avait ces deux provinces (et l'Illyrie).

Mais tous les autres pays gaulois (la plus grande partie de la France) appartenaient encore à des peuples indépendants. Ces peuples ne formaient pas une nation ; ils ne se ressemblaient même pas tous entre eux et ne portaient pas de nom commun. On distinguait au moins trois groupes :

Au sud, entre la Garonne et les Pyrénées, les Aquitains, semblables aux Ibères d'Espagne ;

Au centre, entre la Garonne et la Seine, les Celtes ou Gaulois, semblables aux Gaulois que Rome avait combattus en Italie ;

Au nord, entre la Seine et le Rhin, les Belges, qui étaient des Celtes mélangés de Germains.

IL semble que chez les Celtes et les Belges les guerriers au moins ressemblaient plutôt à des Germains qu'aux Français d'aujourd'hui. Ils avaient de grands corps blancs avec des cheveux blonds, des yeux bleus, de grandes moustaches. Ils mangeaient de grands quartiers de viande et s'enivraient avec de l'hydromel et de la cervoise (bière faite avec de l'orge). Ils combattaient nus ou couverts de cuirasses de mailles, coiffés d'un grand casque, armés de lourds javelots, d'un grand sabre qu'ils portaient à droite.

Ils portaient des vêtements serrés au corps, une espèce de pantalon (la braie), une tunique de couleur et par-dessus une sorte de plaid (la saie) agrafé sur l'épaule ; ils avaient des chaussures de bois (gallicæ, galoches).

Ils demeuraient dans de petites maisons, des huttes rondes ; mais déjà ils avaient des enceintes entourées de remparts, où ils se retiraient en temps de guerre. Ces remparts étaient faits avec des troncs d'arbre et des pierres ; de cette façon, les troncs empêchaient de les faire écrouler à coup de bélier comme un mur de pierre, les pierres empêchaient de les incendier comme un mur de bois.

Nous connaissons très peu leur religion, à peine le nom de quelques-uns de leurs dieux. Nous savons que les Celtes avaient des prêtres (nous les appelons druides). Chaque année, à la fin de la dernière lune d'hiver, les druides allaient dans une forêt chercher du gui de chêne[1]. Puis ils allaient en cérémonie, vêtus de blanc, couper le gui avec une faucille d'or, et le trempaient dans l'eau.

Le pays était divisé entre plusieurs petits peuples ; les plus puissants avaient un territoire grand au plus comme deux ou trois départements.

Chacun de ces peuples formait un État indépendant qui se gouvernait et faisait la guerre aux autres. Tous n'étaient pas gouvernés de même ; quelques-uns avaient un roi ; la plupart étaient gouvernés par un Conseil formé de nobles et quelquefois de prêtres.

Ces nobles étaient les propriétaires et les riches. En guerre ils combattaient à cheval, accompagnés de leurs serviteurs ; César les appelle les chevaliers.

Ces peuples étaient encore barbares, mais ils commençaient à faire du commerce avec les Grecs de Marseille et les Romains de la Provincia.

Ils écrivaient avec l'alphabet grec. Ils frappaient de la monnaie, des pièces imitées de celles des rois de Macédoine. Ils fabriquaient des colliers et des harnais d'argent. Ceux du pays de Bourges avaient des mines de fer.

Les Romains, maîtres du sud de la Gaule depuis l'an 120, étaient déjà entrés en rapport avec les peuples indépendants. Ils avaient pour alliés les Éduens, qui habitaient les montagnes à l'ouest de la Saône. Les Éduens appelèrent les Romains en Gaule.

Guerres contre les Helvètes et Arioviste (58). — Les Éduens avaient pour ennemis leurs voisins : les Séquanes leurs voisins du Nord (Franche-Comté) auxquels ils faisaient payer des droits pour les barques qui passaient sur la Saône, — les Arvernes, leurs voisins de l'ouest (Auvergne), auxquels ils interdisaient de naviguer sur la Loire.

Les Séquanes, pour faire la guerre aux Éduens, firent venir de l'autre côté du Rhin un chef de guerriers germains, Arioviste, de la nation suève. Il vint avec 15.000 hommes et battit les Éduens ; mais il s'établit dans le pays des Séquanes (du côté de l'Alsace), fit venir de nouveaux guerriers de Germanie, jusqu'à 120.000, dit-on, et au bout de quelques années força les Séquanes à lui abandonner un tiers, puis deux tiers de leur territoire. Les Séquanes effrayés se réconcilièrent avec les Éduens et un noble éduen vint à Rome demander du secours.

Un peuple gaulois qui habitait la Suisse, les Helvètes, décida alors de quitter ce pays pour aller s'établir au milieu de la Gaule. Ils mirent trois ans à se préparer. Puis ils brûlèrent leurs villes et leurs villages et se mirent en route avec leur mobilier et leurs chariots, leurs femmes, leurs enfants, en tout 368.000 âmes, dont 92.000 guerriers. ils marchaient en plusieurs bandes, et devaient se réunir tous au bord du Rhône puis passer sur le territoire des Éduens.

Ainsi la Gaule était envahie à la fois par les Suèves et les Helvètes.

César voulut d'abord arrêter les Helvètes. Il arriva à Genève et coupa le pont du Rhône. Les Helvètes, trouvant le passage fermé, entrèrent dans les montagnes du Jura ; de là ils descendirent sur la Saône, mais très lentement, car ils étaient encombrés de leurs chariots.

César eut le temps de retourner en Italie prendre 5 légions, et les attaqua au moment où ils achevaient de passer la Saône ; puis il les suivit pendant quinze jours. Il y eut une bataille générale (près de Mâcon) ; les Romains vainqueurs poursuivirent les Helvètes jusqu'à leurs chariots qui leur servaient de camp ; là il fallut combattre contre les femmes et les enfants. Ce fut un grand massacre. Ceux qui échappèrent se rendirent ; César les renvoya chez eux.

Il se tourna ensuite contre Arioviste.

Il lui fit demander de venir lui parler ; Arioviste répondit : Si j'avais besoin de César, j'irais le trouver ; puisqu'il a besoin de moi, qu'il vienne. César le fit menacer. Arioviste dit : Personne ne s'est encore attaqué à moi sans avoir à s'en repentir. Si César veut mesurer ses forces avec les miennes, il verra ce que c'est que des guerriers qui, depuis quatorze ans, n'ont pas couché sous un toit.

César se mit en marche rapidement et arriva à Vesontio (Besançon), avant Arioviste. Ses soldats commençaient à avoir peur : devant eux, des montagnes couvertes de forêts qui leur semblaient impénétrables, une guerre où il n'y avait pas de butin à faire, contre des barbares belliqueux. César réunit tous ses officiers, il leur dit que ceux qui avaient peur étaient libres de s'en aller, qu'il n'avait besoin que de la 10e légion. Les soldats déclarèrent qu'ils le suivraient partout.

César tourna du côté de Vesoul, arriva dans la vallée du Rhin et campa devant le camp d'Arioviste. Les deux chefs eurent une entrevue. Arioviste dit : Ce pays m'appartient, je l'ai conquis, comme la Province appartient aux Romains. Il disait que de grands personnages de Rome lui avaient offert leur amitié s'il les débarrassait de César.

Arioviste avait avec lui des prophétesses qui devinaient l'avenir en écoutant le bruit des eaux, elles déclarèrent qu'il devait pour combattre attendre le croissant de la nouvelle lune. César le sut, il attaqua le camp, força les barbares à se battre, les mit en déroute et les poursuivit jusqu'au Rhin. Presque tous furent massacrés. Arioviste s'échappa et retourna en Germanie. Il ne restait plus en Gaule d'envahisseurs barbares (58).

Conquête du nord de la Gaule (57). — Les légions romaines, au lieu de rentrer dans la Province, restèrent en Gaule, près de la Saône où elles passèrent l'hiver. Les peuples du nord de la Gaule, les Belges, irrités de voir ces étrangers s'établir près d'eux, s'allièrent entre eux et décidèrent d'aller au printemps les chasser.

César le sut, il enrôla deux nouvelles légions et s'allia avec un de ces peuples, les Rèmes (Reims). Il traversa leur pays et marcha contre les Belges. Il les rencontra près de Laon, il avait 60.000 hommes, les Belges étaient beaucoup plus nombreux. Il se retrancha sur une colline près de l'Aisne, et envoya ses alliés gaulois, les Éduens, ravager le pays du principal de ces peuples, les Bellovaques (Beauvais). Les Bellovaques se retirèrent pour aller défendre leur pays, les autres les suivirent. César alla attaquer ces peuples un à un et les força à faire la paix et à donner des otages.

Puis César alla attaquer les Nerviens (aujourd'hui le Hainaut). Ce fut une guerre difficile. Tout le pays était couvert d'immenses forêts sans routes ; dans les vallées s'étendaient des marais où l'on ne pouvait marcher sans enfoncer. Pas de villes, les Nerviens étaient un peuple belliqueux, qui tenait à garder ses habitudes barbares ; ils défendaient même aux marchands étrangers de venir dans leur pays, ils interdisaient de vendre du vin.

César, pour traverser le pays, fit mettre son armée en une colonne. Au lieu de laisser chaque légion encombrée de ses bagages, il réunit tous les bagages, les mit derrière avec deux légions et passa devant avec les six autres légions. Les Nerviens s'étaient cachés dans les bois pour surprendre les Romains et piller leurs bagages, ils ne purent attaquer.

Les Romains s'arrêtèrent et commencèrent à construire leur camp sur une colline ; les Nerviens brusquement passèrent la Sambre, gravirent la colline et attaquèrent les Romains occupés à se retrancher. Les Romains n'eurent même pas le temps de mettre leurs casques, ni de tirer leurs boucliers de leurs enveloppes, ni de regagner leur rang, chacun se rangea auprès de l'enseigne la plus proche. Les Nerviens entrèrent dans le camp, les auxiliaires s'enfuirent. César prit un bouclier, alla encourager les légionnaires qui parvinrent à se former en bataille. Puis l'arrière-garde arriva et tout finit par le massacre des Nerviens.

César marcha alors contre les alliés des Nerviens, les Aduatuques, qu'on disait descendants des Cimbres ; ils s'étaient enfermés dans leur ville forte bâtie sur un rocher. César fit construire une tour en bois : les assiégés en riaient ; mais quand ils la virent s'approcher de leur rempart, ils prirent peur et jetèrent leurs armes dans le fossé. Dans la nuit ils attaquèrent, 4.000 furent tués, César prit la ville et fit vendre tous les habitants comme esclaves.

Dans la même année, les peuples entre la Seine et la Loire se soumirent et livrèrent des otages.

Quand l'hiver arriva, César laissa sept légions établies en Gaule au nord de la Loire.

Conquête de l'ouest de la Gaule (56). — Pendant l'hiver les peuples gaulois, qui habitaient la côte de l'Océan, se liguèrent contre les Romains. Ils refusèrent de fournir du blé aux légions et gardèrent les envoyés romains qui étaient venus en réclamer, pour obliger les Romains à leur rendre leurs otages. Le plus puissant de ces peuples, les Vénètes (Vannes), avait une flotte de guerre.

César ordonna d'équiper une flotte à l'embouchure de la Loire et, le printemps venu, marcha lui-même contre les Vénètes avec son armée.

Ce fut une guerre pénible. On ne savait où saisir les ennemis ; quand on les attaquait ils se transportaient par mer sur un autre point. Les navires des Vénètes étaient construits en bon bois de chêne, capables de résister à la haute mer, avec une proue très élevée, qui les rendait difficiles à aborder, une carène plate qui leur permettait de naviguer sur les bas-fonds, des ancres tenues par des chaînes de fer, et des voiles en peaux. Les Romains ne pouvaient ni les enfoncer avec les éperons de leurs galères, car la carcasse de chêne était trop solide, — ni tirer des flèches sur l'équipage, car les tours de leurs galères n'arrivaient pas même au niveau des proues des Vénètes,— ni les poursuivre quand le vent était fort, car leurs galères se seraient heurtées sur les bas-fonds.

Les Romains imaginèrent de fabriquer de grandes faux emmanchées à de longues perches. Ils attaquent alors la flotte vénète (formée de 220 navires), avec leurs faux ils coupent les cordages des navires ennemis, les voiles tombent ; ces navires ne marchaient qu'à la voile, les voilà devenus immobiles ; les Romains montent à l'assaut et les prennent.

Les Vénètes demandèrent la paix. César les frappa durement. Il fit mettre à mort les nobles et vendre tout le reste du peuple comme esclaves.

La même année, un lieutenant de César, Labienus, avec trois légions, battait et soumettait les peuples du Nord-Ouest (en Normandie). Un autre lieutenant, Crassus, fils du triumvir, passait la Garonne et faisait la guerre aux peuples aquitains.

Les soldats s'attachaient à César. Il parlait familièrement avec eux, en connaissait beaucoup par leur nom, leur donnait des gratifications et, en temps de paix, les laissait volontiers s'amuser et dépenser leur argent pour acheter des armures de luxe ou des parfums. Qu'importe qu'ils se parfument, dit-il un jour, pourvu qu'ils se battent bien.

Pendant l'hiver, César revenait dans sa province de Cisalpine ; là 'il invitait les jeunes nobles qui servaient comme officiers ; il les recevait dans des tentes richement ornées et leur donnait des festins où l'on causait librement. Lui-même, en guise de passe-temps, écrivait : il composa en grec un traité de grammaire.

Renouvellement du triumvirat. — Pendant ce temps, à Rome, les partisans du Sénat et les partisans des triumvirs avaient continué à se battre. Un jeune noble, Clodius, tribun de la plèbe, ayant à son service une troupe de gens armés, était le véritable maître de Rome ; il opérait d'accord avec César.

Il voulut se débarrasser de Cicéron et fit voter une loi qui condamnait à l'exil quiconque aurait fait mettre à mort un citoyen sans jugement. Cicéron avait fait exécuter les complices de Catilina ; il fut condamné à l'exil et Clodius fit démolir sa maison (58).

Puis Clodius se brouilla avec Pompée. Pompée alors se réconcilia avec le parti du Sénat et laissa voter une loi pour rappeler Cicéron. A cette occasion, le parti du Sénat avait pris à son service une bande de gens armés, commandée par un autre tribun, Milon. Les bandes de Clodius et de Milon se battirent dans l'assemblée ; le sang coula jusqu'au Tibre. Le frère de Cicéron fut blessé et n'échappa qu'en se cachant sous les cadavres (57).

Puis il y eut une disette. Pompée en profita pour faire voter une loi qui lui donnait, pour cinq ans, pouvoir absolu sur les marchés et les ports de l'Italie. Il voulait aussi une armée pour aller conquérir l'Égypte, mais le Sénat refusa ; ce fut encore l'occasion de batailles entre les partisans de Pompée et les bandes de Clodius.

César, voyant Pompée et Crassus mécontents du Sénat, s'entendit avec eux pour renouveler leur alliance. Il vint pendant l'hiver à la limite de sa province de Cisalpine, à Lucques, les autres allèrent l'y rejoindre ; avec eux, vinrent 200 sénateurs et des gouverneurs en si grand nombre que leurs licteurs réunis atteignaient le chiffre de 120.

Dans cette entrevue de Lucques, les triumvirs décidèrent de se faire donner à chacun une armée pour cinq ans (56).

Puis Pompée et Crassus revinrent à Rome pour se faire élire consuls. Le Sénat décréta le deuil public, les sénateurs descendirent en corps sur la place ; mais le peuple se mit à les huer, et ils revinrent vite dans la salle. Pendant plusieurs mois le Sénat garda le deuil, ne tint pas de séance, n'assista pas aux fêtes.

Pompée et Crassus furent élus consuls. Puis, suivant leurs conventions, Pompée reçut les provinces d'Espagne et d'Afrique, avec quatre légions ; Crassus, la province de Syrie, avec le droit d'enrôler autant de soldats qu'il voudrait. César fut prolongé dans son commandement pour cinq ans, avec le droit de prendre au trésor l'argent pour payer ses soldats.

Le jour où cette loi fut votée par le peuple, un tribun partisan du Sénat vint dans l'assemblée pour la dissoudre. Ne pouvant parvenir jusqu'à la tribune, il monta sur les épaules de ses serviteurs et cria que Jupiter tonnait — le tonnerre était un mauvais présage qui empêchait de tenir une assemblée. La foule faillit assommer le tribun (55).

Campagnes de César sur le Rhin et en Bretagne. — César avait soumis les Gaulois. Il fit la guerre hors de Gaule. Deux peuples germains avaient passé le Rhin et envahi la Belgique. César réunit les députés des peuples gaulois, qui lui donnèrent des cavaliers, et marcha vers le Rhin. Il rencontra les Germains, les attaqua au confluent du Rhin et de la Meuse et massacra tout, guerriers, femmes et enfants.

Puis, pour effrayer les peuples de Germanie, il fit construire, sur le Rhin, un pont en troncs d'arbres (qui fut achevé en dix jours), il passa le fleuve et alla ravager la rive droite, puis il revint, coupa le pont et, rentra en Gaule.

César voulut aussi montrer sa force aux peuples de la Bretagne (c'est ainsi qu'on appelait l'Angleterre). Il partit avec 80 navires et 2 légions, débarqua après un combat dans l'eau, se fit donner des otages et revint en Gaule (55).

L'année suivante, il repassa de nouveau en Bretagne, cette fois avec des navires qu'il avait fait faire exprès, pourvus à la fois de rames et de voiles et assez larges pour embarquer les bagages et les chevaux ; il emmenait 5 légions et 2.000 cavaliers. Un chef breton Cassivellaun, barra le passage aux Romains avec des abatis de troncs d'arbres. Après quelques combats, César passa la Tamise et, guidé par un ennemi de Cassivellaun, le tourna et prit sa ville forte. Le chef breton demanda la paix (54).

César revint en Gaule. Il avait pour la première fois mené une armée romaine sur la rive droite du Rhin et en Bretagne.

Premier soulèvement des Gaulois. — César avait pour lui la plupart des nobles gaulois ; ils combattaient dans son armée comme cavaliers auxiliaires, recevaient une part du butin, fréquentaient les officiers romains, et même étaient invités à la table de César. Mais le peuple gaulois s'irritait contre ces étrangers établis en maîtres dans le pays.

Il y avait eu une disette. César, pour nourrir ses 8 légions, les dispersa pendant l'hiver chez plusieurs peuples. Quelques chefs gaulois s'entendirent en secret pour attaquer les Romains ; ils voulaient attendre que César fût parti pour la Cisalpine où il devait passer l'hiver, couper les communications entre les légions et appeler à leur aide les Germains. Mais les Carnutes (Chartres) n'attendirent pas le moment convenu. César leur avait imposé un roi, ils le jugèrent et le mirent à mort. César, averti, rentra en Gaule.

Pourtant les Romains coururent un grand danger. Ambiorix, roi des Éburons (Liège), attaqua la légion romaine cantonnée dans le pays de la Sambre, persuada au chef de sortir de son camp, la surprit et la massacra. Puis il alla devant le camp de Q. Cicéron[2] et voulut l'engager aussi à sortir. Cicéron refusa ; les Gaulois l'assiégèrent ; ils faisaient maintenant des retranchements à la façon des Romains, et, n'ayant pas d'outils, ils coupaient les mottes avec leurs épées et les portaient dans leurs manteaux ; ils firent des tours roulantes ; ils lancèrent des boules d'argile rougies au feu et des javelots enflammés qui incendièrent les huttes de paille des soldats romains.

César reçut enfin la nouvelle. Il partit avec 7.000 hommes. Un cavalier gaulois envoyé en avant lança dans le camp de Cicéron un javelot auquel était attaché un billet pour annoncer le secours. César arrivé devant l'ennemi fit un petit camp et en fit fermer les portes avec des mottes de terre pour faire croire qu'il avait peur. Les Gaulois l'attaquèrent, les Romains, qui se tenaient prêts à la bataille, sortirent brusquement de leur camp et les mirent en déroute. César put faire reposer ses troupes jusqu'à la fin de l'hiver.

Mais au printemps, quand il ordonna aux Gaulois de se réunir auprès de lui, plusieurs des principaux peuples refusèrent de lui envoyer leurs députés.

César avait alors 10 légions. Il attaqua ces peuples séparément, soumit les Sénons (Sens) et les força à donner des otages et des cavaliers.

Les Éburons avaient dirigé la révolte, César voulut les exterminer. Il commença par les isoler, attaqua leurs voisins du Nord, pendant que son lieutenant attaquait leurs voisins du Sud ; puis passa le Rhin pour écarter leurs alliés germains. Alors il entra dans leur pays, coupant les blés, brélant les villages, massacrant les habitants ; il les poursuivit jusque dans la forêt des Ardennes. Mais leur chef Ambiorix s'échappa avec 4 cavaliers en Germanie (53).

Second soulèvement. Vercingétorix. — Pendant l'hiver, les Gaulois s'entendirent, et leurs députés jurèrent de se soulever au signal donné. Les Carnutes (Chartres) surprirent brusquement la ville de Cenabum, sur la Loire, et massacrèrent tous les marchands italiens. A cette nouvelle, tous les peuples entre la Seine et la Garonne s'armèrent contre les Romains.

Il y avait alors chez les Arvernes (Auvergne) un jeune noble, Vercingétorix, grand, robuste, brave, bon cavalier, adroit à lancer le javelot ; il avait servi dans l'armée romaine et César le croyait son ami. Il possédait de grands domaines, il arma ses serviteurs et voulut prendre le pouvoir ; les nobles le chassèrent de la ville, il souleva les habitants des campagnes, rentra en armes dans la ville et devint roi des Arvernes. Il envoya alors des messagers aux autres peuples gaulois, pour combattre les Romains ; réunit des armes et des vivres, et établit la discipline dans son armée ; il faisait briller vifs les traîtres, et couper les oreilles ou crever les yeux aux déserteurs.

Il se dirigea vers le Nord pour surprendre les légions dispersées ; au passage, il souleva les Bituriges (Bourges) qui jusque-là obéissaient aux Éduens.

César, revenu d'Italie, mit la Provincia en défense ; puis, bien qu'on fût encore en hiver, il traversa les Cévennes dans la neige et vint ravager le pays des Arvernes. Les guerriers arvernes obligèrent Vercingétorix à rentrer pour défendre leur pays.

César, revenu au Sud, repartit cette fois en remontant le Rhin, puis la Saône, et réunit son armée à Sens. De là il marcha sur le pays de la Loire, où Vercingétorix s'était remis en campagne, passa la Loire et ravagea le pays des Bituriges.

Vercingétorix, pour affamer les Romains, brûla tous les villages et fit le désert devant eux. Mais les Bituriges se chargèrent de défendre leur ville, Avaricum (Bourges). César l'assiégea, inutilement d'abord ; il proposa à ses soldats de lever le siège, les soldats refusèrent.

Les assiégés se défendirent bien ; habitués à travailler dans leurs mines de fer, ils faisaient des galeries souterraines ; ils éventaient les mines des Romains, les garnissaient de pieux pointus, jetaient sur les travailleurs de la poix bouillante. Ils savaient aussi défendre leurs remparts ; ils accrochaient les béliers des Romains avec des crochets de fer et les tiraient en dedans ; ils élevaient leur muraille à mesure que les assiégeants élevaient leurs murs d'attaque. Voici un trait qui donne une idée de leur bravoure. En avant d'une porte, un guerrier gaulois lançait des boules de suif et de poix contre une tour de bois en feu ; un trait parti d'une machine romaine, le frappe, il tombe. Un autre aussitôt prend sa place, il est tué. Un autre vient et tombe à son tour. Pendant tout le combat, ce poste mortel ne resta jamais vide.

Enfin César donna l'assaut un jour de pluie. Tout fut pris ou massacré (52).

Au printemps, César envoya Labienus avec 4 légions du côté de la Seine. Lui-même vint avec son armée attaquer la capitale des Arvernes, Gergovie, bâtie sur une colline aux pentes abruptes (près de Clermont). L'armée de Vercingétorix campait sur les pentes. César vint camper sur une colline en face. Il lança ses troupes à l'assaut, elles furent repoussées. Il essaya d'attirer l'ennemi dans la plaine, Vercingétorix resta sur la hauteur. César fut obligé de se retirer (52).

Les anciens alliés de Rome, les Éduens eux-mêmes, se soulevèrent, massacrèrent les marchands italiens et les otages du peuple des Rèmes, resté dans l'alliance romaine. César fut en grand danger : enfermé entre la Loire et l'Allier, très gros en cette saison, et les Cévennes ; — pris entre les Arvernes et les Éduens ; — sans vivres — ses magasins, ses bagages, sa caisse qu'il avait laissés à Nevers étaient détruits. On lui conseillait de se retirer dans la Provincia, il refusa, trouva un gué sur la Loire et ramena son armée à Sens. Son lieutenant Labienus avait vaincu les Gaulois devant Lutèce (Paris) et le rejoignit.

Soumission des Gaulois. — Les envoyés des peuples gaulois réunis en assemblée, nommèrent Vercingétorix général en chef ; il envoya trois armées attaquer de trois côtés la Provincia. Lui-même se chargea de suivre César qui se dirigeait vers la Saône et de faire le désert pour affamer son armée.

Enfin Vercingétorix se décida à attaquer ; ses cavaliers (il en avait 15.000, dit-on) sabrèrent les cavaliers romains, il y eut un combat très vif où César perdit son épée. Mais les cavaliers germains à la solde des Romains repoussèrent les cavaliers gaulois et les rejetèrent sur les fantassins gaulois qui s'enfuirent en désordre dans leur camp. César les poursuivit et prit leur camp. Les Gaulois, pris de panique, allèrent se réfugier sous les murs de la ville forte d'Alésia.

Vercingétorix fut forcé de faire camper sur les pentes d'Alésia son armée trop nombreuse qu'il ne savait comment nourrir. César travailla à l'y enfermer. Il le cerna en établissant son infanterie sur les collines, sa cavalerie dans les intervalles. Puis tout autour de la montagne d'Alésia, il fit creuser deux fossés larges de 15 pieds, profonds de 8, l'un d'eux plein d'eau ; il fit élever un rempart de 16 kilomètres, surmonté d'une palissade et flanqué de tours à 80 pieds l'une de l'autre. En avant du fossé, il fit planter 8 rangées de pieux pointus cachés sous des branches, pour arrêter la cavalerie.

Du côté de la campagne, il fit faire un retranchement extérieur pareil. Le travail dura cinq semaines. Vercingétorix avait envoyé demander secours, disant qu'il n'avait plus de vivres que pour trente jours. La famine commença ; les femmes, les enfants, les vieillards, chassés d'Alésia par les Gaulois, moururent de faim entre les deux camps.

Enfin l'armée de secours arriva (250.000 hommes, dit-on). La cavalerie gauloise attaqua dans la plaine et fut repoussée. Le lendemain, les Gaulois attaquèrent le retranchement extérieur pendant que les assiégés attaquaient le retranchement intérieur, mais ils furent arrêtés par les pieux plantés en terre et par les machines[3].

Une dernière bataille décida toute la guerre. Les Romains repoussèrent à la fois l'armée du dehors, une embuscade cachée sur une colline et l'armée de Vercingétorix qui avait franchi le fossé. L'armée de secours se dispersa (52).

Vercingétorix, rentré dans son camp, offrit de se livrer pour sauver son armée. César exigeait qu'on lui livrât les chefs.

On raconte que Vercingétorix seul, à cheval, en armes, arriva devant César assis dans son prétoire, puis, sautant à bas de son cheval, sans dire un mot, il jeta à terre son casque et son épée.

César reprocha à Vercingétorix sa trahison, il l'envoya à Rome où on le garda six ans en prison, jusqu'au jour du triomphe ; puis il le fit exécuter.

César distribua les captifs à ses soldats, chacun eut un Gaulois à vendre. Il se réserva 20000 Éduens ou Arvernes dont il se servit pour faire soumettre les deux peuples.

La révolte générale était écrasée ; mais il fallut encore soumettre plusieurs peuples, qui continuaient à faire une guerre de surprises, surtout dans le Nord.

César y employa toute l'année suivante. Il ravagea le pays des Carnutes qui s'enfuirent dans les forêts où ils périrent de froid et de misère. Leur chef lui fut livré, il le fit battre de verges et décapiter.

Il alla dans la forêt de Compiègne cerner le camp des Bellovaques, les poursuivit, massacra leurs cavaliers. Il parcourut la Belgique où Ambiorix était reparu. Il revint sur la Loire où l'on combattit encore. Enfin tous les peuples révoltés furent soumis.

César ne voulait plus supporter de résistance. Un des grands chefs de la révolte, Luctère, qui depuis deux ans combattait dans le Midi, avait mis une garnison dans le pays des Cadurques (Cahors), à Uxellodunum. Les Romains l'assiégèrent, coupèrent les conduites d'eau, les défenseurs se rendirent, César ordonna de leur couper à tous les mains pour effrayer les Gaulois (51).

Ce fut la dernière lutte. César se vantait d'avoir, en 8 ans, pris 800 villes, soumis 300 peuples, massacré 1 million d'hommes et vendu 1 million comme esclaves. La Gaule tout entière jusqu'au Rhin appartenait aux Romains.

Pendant un an, César visita les peuples gaulois pour organiser le gouvernement. Les ennemis des Romains avaient péri. César travailla à s'attacher les survivants. Il ne confisqua pas les terres et n'établit qu'un impôt très faible. Il demanda surtout aux Gaulois de lui fournir des soldats auxiliaires ; les nobles le suivirent volontiers ; il forma avec des Gaulois une légion surnommée l'Alouette. Il pouvait maintenant quitter la Gaule, il en ramenait l'armée qu'il y était venu chercher.

Mort de Crassus. — Pendant que César combattait les Gaulois révoltés, Crassus était allé en Syrie pour faire la guerre aux Parthes (54).

Le royaume des Parthes comprenait à peu près les mêmes pays que l'ancien royaume des Perses et les Parthes avaient adopté les usages des Perses, leur luxe, leur robe flottante ; mais ils conservaient leur ancienne façon de combattre, à cheval, en tirant de l'arc et en s'enfuyant après avoir tiré.

Crassus ne prit pas le temps de réunir des cavaliers pour combattre les cavaliers parthes. Il fit traverser l'Euphrate à son armée ; mais au lieu de marcher droit sur Séleucie qu'il pouvait prendre par surprise, il revint en Syrie prendre ses quartiers d'hiver.

Quand il rentra en campagne, le roi d'Arménie, allié de Rome, vint avec 6.000 cavaliers lui offrir de le mener par une route sûre. Crassus refusa, il passa l'Euphrate avec 7 légions et 4.000 cavaliers. Un chef arabe vint alors lui annoncer que les Parthes s'enfuyaient avec leur trésor et lui proposa de le guider à travers le désert à la poursuite de l'ennemi. Crassus le suivit. Cet Arabe était un envoyé du roi des Parthes ; il emmena les Romains dans un désert de sable brûlant.

Tout d'un coup, les cavaliers parthes attaquent ; leurs flèches, lancées par des arcs grands et forts, perçaient les boucliers et les cuirasses des Romains ; quand ils avaient vidé leur carquois, ils couraient à l'arrière-garde où ils trouvaient des chameaux chargés de flèches et renouvelaient leur provision.

Le fils de Crassus, à la tête de 1.300 cavaliers gaulois, essaya de charger les Parthes : les Parthes s'enfuirent, attirèrent la petite troupe et la cernèrent. Le jeune Crassus, ne pouvant se servir de sa main qu'une flèche avait percée, se fit tuer par un serviteur.

Crassus vit porter sur une pique la tête de son fils ; ses soldats, fatigués et effrayés, n'osaient plus combattre. Il se décida à se retirer en abandonnant ses blessés que les Parthes massacrèrent. Le général des Parthes lui fit proposer une entrevue, Crassus y alla et fut tué. On porta sa tête au roi des Parthes. Toute son armée fut massacrée ou prise ; les étendards romains tombèrent au pouvoir de l'ennemi (juin 53).

Crassus mort, Pompée et César se trouvaient seuls en présence. La guerre allait décider lequel des deux resterait le maitre.

  • [1] Le gui est une plante parasite, assez commune sur les pommiers, mais rare sur les chênes.
  • [2] C'était le frère de Cicéron l'orateur.
  • [3] Les fouilles que Napoléon III a fait faire près d'Alise-Sainte-Reine ont découvert les traces des fossés de César ; on y a trouvé aussi 134 monnaies romaines et 500 pièces gauloises, surtout arvernes, toutes antérieures à 51 portant les noms des principaux chefs gaulois.


CHAPITRE XVII. — FIN DE LA RÉPUBLIQUE.

Rupture entre Pompée et César. — Pompée, au lieu d'aller en Espagne, était resté près de Rome. Il fit bâtir un nouveau théâtre avec des gradins pour 40.000 spectateurs et l'inaugura par de grandes fêtes où il fit paraître 500 lions.

Pendant ce temps, on continuait à se battre pour les élections. En 53, on passa sept mois sans pouvoir élire de magistrats ; les partisans de Pompée proposaient de le faire dictateur ; puis les candidats se firent la guerre avec des archers et des frondeurs.

En 52, la bande de Milon rencontra la bande de Clodius sur une route et tua Clodius. Son cadavre fut apporté sur le marché, la foule furieuse mit le feu à la salle du Sénat. Le Sénat, pour mettre fin au désordre, se résigna à s'adresser à Pompée. Pompée fut élu consul, seul, sans collègue et investi d'un pouvoir exceptionnel, bien qu'il n'eût même pas le droit de rester en Italie, puisqu'il était gouverneur d'Espagne.

Pompée, devenu maître de Rome, crut n'avoir plus besoin de César, il refusa d'épouser sa fille et prit pour collègue un ennemi de César. Il fit voter une loi qui prolongeait son commandement en Espagne et en Afrique pour 5 ans, et au lieu d'aller dans sa province, il resta à Rome.

Le commandement de César finissait en mars 49. Le parti du Sénat voulait se débarrasser de lui en le forçant à revenir à Rome sans armée et sans pouvoir ; il eût été facile alors de le faire condamner. Mais une loi, votée en 52, lui permettait d'être élu consul sans avoir besoin de venir en personne, suivant la coutume, se présenter aux électeurs. Le consul proposa au Sénat d'ordonner à César de revenir sans attendre la fin de ses pouvoirs. Le tribun Curion proposa de faire abdiquer à la fois César et Pompée. Ils acceptèrent ; mais chacun des deux attendit que l'autre commençât.

Le bruit courut alors que César, attaqué par les Gaulois, était en danger. Le Sénat décida de rappeler César et de lui envoyer un successeur. Curion proposa de retirer aussi le pouvoir à Pompée ; le Sénat l'approuva par 370 voix contre 22. Le consul irrité renvoya le Sénat, traversa la ville, alla trouver Pompée et lui ordonna de prendre le commandement des troupes d'Italie.

César offrit encore de déposer son pouvoir si Pompée déposait le sien, le Sénat refusa de lire sa lettre. Pompée vint camper devant Rome et fit entrer ses troupes dans la ville. Désormais le Sénat ne pouvait plus lui résister ; il déclara César ennemi public et distribua ses provinces à d'autres gouverneurs. Les tribuns partisans de César s'enfuirent auprès de lui (49).

César en Italie. — César était à Ravenne, à la limite de sa province, avec une légion. Il fit partir ses soldats en secret ; lui-même, après avoir lu et soupé dans la nuit, franchit la frontière de sa province et rejoignit ses troupes à Ariminum.

On raconta plus tard qu'au moment de passer le Rubicon, un petit torrent qui marquait la limite de la Cisalpine, César s'arrêta, hésitant à violer la loi qui lui défendait de sortir en armes de sa province. Puis il s'écria : Le dé est jeté ! Et il passa.

L'armée de César le suivait de près. Pompée avait la sienne en Espagne. Quelque temps auparavant, quelqu'un ayant demandé à Pompée comment il se défendrait, il avait répondu : Partout où je frapperai la terre du pied en Italie, il en sortira des légions. Il n'avait pas prévu l'arrivée brusque de César. Frappe maintenant du pied, lui dit quelqu'un, il est temps.

Pompée n'avait pas assez de troupes pour défendre l'Italie. Il sortit de Rome avec les sénateurs, sans avoir même le temps d'emporter le trésor.

César arrivait rapidement, presque sans rencontrer de résistance. Il déclarait partout qu'il venait délivrer le peuple romain d'une faction tyrannique et rétablir les tribuns dans leur pouvoir. Il évitait de faire du mal à personne. Les soldats qu'il faisait prisonniers, il leur laissait le choix ou de marcher avec lui ou de s'en aller librement. Il disait : Qui n'est pas contre moi est pour moi.

Pompée, au contraire, et ses partisans parlaient de se venger, de proscrire leurs adversaires. Mais ils renoncèrent à défendre l'Italie. Ils s'embarquèrent pour passer de l'autre côté de l'Adriatique.

César entra dans Rome où il ne resta que quelques ours ; puis il alla en Gaule rejoindre ses troupes et les emmena en Espagne contre les légions de Pompée. En 40 jours, il fit capituler les deux généraux de Pompée et revint devant Marseille que sa flotte avait bloquée et qu'il força à se rendre (49).

Victoire de César à Pharsale. — Pompée était encore maître de tout l'Orient. Il avait une flotte dans l'Adriatique et une armée en Macédoine. César n'avait pas de flotte ; il eut l'audace de profiter de l'hiver pendant lequel les navires de Pompée s'étaient mis à l'abri, pour faire passer l'Adriatique à son armée. Il débarqua en Épire avec 15.000 fantassins et renvoya ses navires chercher de nouvelles troupes.

On racontait qu'un jour, impatient de ne rien voir arriver, César se mit en mer lui-même, déguisé, sur une petite barque, pour traverser l'Adriatique au milieu des navires ennemis. Il vint une tempête ; le pilote eut peur et voulut virer de bord. César alors lui dit : Ne crains rien, tu portes César et sa fortune. Il fallut pourtant revenir.

Quand les renforts furent arrivés, César essaya d'enfermer l'armée de Pompée, près de Dyrrachium, par une ligne de retranchements, comme il avait enfermé Vercingétorix ; il y passa quatre mois. Mais il avait une armée moins nombreuse de moitié que l'ennemi, pas de flotte, pas d'argent, pas de magasins ; ses soldats furent réduits à manger des racines pilées ; Pompée, au contraire, recevait ses provisions par mer. César attaqua, fut repoussé et perdit 32 enseignes. L'ancien lieutenant de César, Labienus, passé du côté de Pompée, fit massacrer les prisonniers.

César se décida à se retirer, traversa les montagnes et passa en Thessalie, où ses soldats trouvèrent à manger dans le pays. Pompée le suivit ; il voulait éviter la bataille, sachant que César, sans argent, sans provisions, ne pourrait pas longtemps entretenir son armée. Mais les sénateurs qui l'accompagnaient voulaient tout de suite écraser César. Pompée se laissa décider à livrer une bataille. Il avait 47.000 légionnaires et 7.000 cavaliers, César seulement 22.000 fantassins et 1.000 cavaliers.

Pompée rangea ses troupes dans la plaine de Pharsale, la droite couverte par la rive escarpée d'un torrent ; il mit à gauche ses cavaliers qu'il comptait envoyer sur le flanc de l'ennemi, c'étaient de jeunes nobles bien montés et couverts de cuirasses.

César divisa ses troupes en quatre lignes ; les deux premières devaient attaquer, la troisième, suivant l'usage, servir de réserve. Il destinait la quatrième, formée de vieux soldats, à recevoir la cavalerie de Pompée ; il leur ordonna, au lieu de lancer leur pilum, de le garder en guise de pique, d'attendre les cavaliers et de les frapper à la figure[1].

Les premières lignes de César chargent au pas de course et lancent leur pilum. Les cavaliers de Pompée se jettent sur l'aile droite. Les vieux soldats de César marchent sur eux, les frappent à la figure, les mettent en déroute, les poursuivent, attaquent l'aile gauche de Pompée, puis la réserve arrive ; les Pompéiens se débandent. Pompée entend les Césariens attaquer son camp : Comment ! s'écrie-t-il, jusque dans mon camp. Il s'enfuit à cheval. Il se croyait si sûr de la victoire qu'il n'avait pas indiqué de lieu de ralliement. Toute son armée se dispersa et fut prise (48).

Pompée se réfugia auprès du roi d'Égypte qui le fit assassiner.

Guerres de César en Orient, en Afrique et en Espagne. — César, resté seul, était maître de l'État. Mais il lui fallut encore deux ans de guerres pour achever de soumettre les provinces qui avaient appartenu à Pompée.

D'abord, il alla en Égypte avec 4.000 soldats seulement ; on lui présenta la tête de Pompée qu'il fit enterrer avec respect. Il passa l'hiver à Alexandrie ; il y fut assiégé, avec ses 4.000 hommes, par 20.000 soldats égyptiens, sans compter le peuple d'Alexandrie, et faillit périr plusieurs fois. Dégagé enfin par une petite armée venue d'Asie à son secours, il donna le royaume d'Égypte à Cléopâtre.

Puis il ramassa quelques troupes et alla attaquer Pharnace, fils de Mithridate, qui avait profité de la guerre civile pour conquérir le Pont et envahir l'Asie Mineure. Cette guerre-là fut terminée en 5 jours. César écrivit à un ami le billet célèbre : Veni, vidi, vici. (47).

Il revint à Rome, où il venait d'y avoir des émeutes et beaucoup de gens tués. Lui-même réprima une émeute de soldats. Les troupes cantonnées en Campanie étaient venues à Rome réclamer leur congé et les récompenses promises. César convoqua les rebelles au Champ de Mars et leur dit d'un ton sévère : Vous êtes libres, allez, Quirites. (On appelait Quirites les citoyens hors de l'armée.) Les soldats, humiliés de s'entendre appeler ainsi par leur général, le supplièrent de leur pardonner.

Il y avait encore en Afrique une armée de 60.000 hommes, commandée par les partisans du Sénat et soutenue par le roi des Numides, Juba ; elle avait vaincu les deux légions envoyées par César en 49 et menaçait de venir débarquer en Italie ; César alla l'attaquer. Il partit en hiver (47), débarqua avec 5.000 fantassins et 150 cavaliers, sans bagages, et se trouva en face d'une armée dix fois plus nombreuse, réduit à s'enfermer dans son camp. Au bout de deux mois, ayant reçu des renforts, il assiégea Thapsus. L'armée des Pompéiens, pour dégager la ville, livra bataille et fut dispersée. Beaucoup de prisonniers furent massacrés. Les chefs se tuèrent (46)[2].

César, revenu à Rome, célébra à la fois quatre triomphes, sur Vercingétorix, l'Égypte, Pharnace et Juba. Il donna au peuple un banquet de 22.000 tables, chacune avec 3 lits, distribua à chaque soldat 5.000 deniers, à chaque citoyen 100 deniers, 10 boisseaux de blé, 10 livres d'huile.

La dernière guerre fut celle d'Espagne. Avec les soldats des anciennes légions espagnoles de Pompée, les vaincus d'Afrique, des aventuriers et des affranchis, les fils de Pompée avaient formé 13 légions. César partit à la fin de 46 pour l'Espagne. En vingt-sept jours, il arriva jusque dans le pays de Cordoue ; l'ennemi évitait de lui livrer bataille. Il lui fallut pendant tout l'hiver faire une guerre d'escarmouches. Elle se termina au printemps par la bataille de Munda, l'armée des Pompéiens fut dispersée et massacrée. Sextus Pompée fut pris et tué (45).

Ce fut la dernière résistance.

Dictature, réformes et projets de César. — Depuis 49 César était maître de Rome, et il le resta quatre ans et demi. Il n'avait aboli aucun des anciens pouvoirs ; il conservait les magistrats, le Sénat, l'assemblée du peuple. Mais il s'était fait donner le titre de dictateur (avec un magister equitum choisi par lui), d'abord pour un an, puis (46) pour dix ans, puis pour la vie. Il avait ainsi un pouvoir supérieur à tous les autres pouvoirs.

Il se fit donner le droit de décider la guerre et la paix, le pouvoir du tribun, le droit de choisir lui-même la moitié des magistrats. Les autres magistrats étaient élus par le peuple, mais le peuple n'élisait que les candidats acceptés par lui.

Il se fit donner la præfectura morum, c'est-à-dire le pouvoir du censeur, avec le droit de dresser la liste des sénateurs et des citoyens. Beaucoup de sénateurs avaient péri dans la guerre civile : César en nomma de nouveaux, en si grand nombre que le Sénat finit par avoir 900 membres. Parmi ces nouveaux, il y avait des provinciaux, surtout des Gaulois. Les Romains se moquaient de ces étrangers Quelqu'un s'amusa à afficher dans Rome cet avis : On est prié de ne pas montrer aux nouveaux sénateurs le chemin de la Curie (la salle du Sénat).

Le Sénat décréta pour César des honneurs exceptionnels : une statue d'airain, le droit de conserver une couronne de laurier, des fêtes publiques en l'honneur de son anniversaire, un trône d'or, une robe de pourpre, le titre de Père de la Patrie ; au Sénat, il s'asseyait entre les deux consuls, sur une chaise curule plus haute ; et on mettait sur les monnaies son effigie.

Beaucoup de gens, à Rome, croyaient que César désirait le titre de roi. En 44, pendant la fête des Lupercales, César était assis à la tribune, devant la foule assemblée sur la place ; Antoine, alors consul, lui présenta un diadème (c'était le bandeau que portaient les rois d'Orient) ; quelques assistants seulement applaudirent, la foule paraissait mécontente. César écarta de la main le diadème, la foule applaudit. Antoine le lui présenta encore ; César, assuré des sentiments de la foule, le repoussa et ordonna de le porter au Capitole, pour la statue de Jupiter.

César, occupé par ses guerres, ne passa à Rome en tout que 15 mois. Il fit cependant plusieurs réformes.

Il établit ses vétérans (80.000, dit-on) comme colons dans les pays de l'Italie dépeuplés par la guerre.

Il fit dresser la liste régulière des citoyens qui avaient droit aux distributions de blé. De 320.000 il en abaissa le nombre à 150.000.

Il réforma le calendrier. Les Romains avaient des mois calculés sur le cours de la lune : 12 mois ne faisaient pas une année, mais seulement 355 jours. On avait eu l'habitude de combler la différence en ajoutant de temps en temps un mois intercalaire ; mais pendant les troubles on avait négligé d'intercaler, si bien que l'année se trouvait en retard de 67 jours. César, sur l'avis des astronomes égyptiens, décida que l'année 45 aurait 445 jours. Ce fut la dernière année de la confusion. Désormais l'année, réglée sur le cours du soleil, devait avoir 365 jours et 1/4. C'est le système du calendrier julien[3].

César avait bien d'autres projets. Il voulait créer une bibliothèque à Rome et un port à Ostie, percer l'isthme de Corinthe, dessécher les marais Pontins, détourner le Tibre. Il voulait aller combattre les Parthes et avait déjà réuni une armée.

Meurtre de César (44). — Il y avait parmi les nobles de Rome, beaucoup de mécontents, même parmi ceux qui avaient pris parti pour César, et que César avait faits magistrats et sénateurs ; il leur déplaisait d'obéir à un maître plus puissant qu'eux tous ; César leur semblait un tyran qui avait détruit l'ancienne constitution et se préparait à devenir roi.

Une soixantaine s'entendirent pour se débarrasser de César en l'assassinant. Les principaux conjurés étaient deux préteurs : Cassius, connu pour avoir sauvé la Syrie de l'invasion des Parthes, et Brutus, qui se croyait le descendant du Brutus qui avait autrefois expulsé le dernier roi de Rome. Brutus était particulièrement aimé de César.

Brutus, disait-on, avait été amené à conspirer pour faire honneur à la mémoire de son ancêtre. Il trouvait le matin sur son siège des billets anonymes du genre de celui-ci : Tu dors, Brutus, et Rome est esclave, ou : Non, tu n'es pas Brutus.

Les conjurés décidèrent de tuer César, dans la salle du Sénat, le jour des ides de mars. Cassius voulait tuer aussi le consul Antoine, Brutus refusa, il ne voulait frapper que le tyran.

César fut averti, dit-on ; au moment d'aller à la séance, on lui remit un papier en lui disant de le lire seul et vite, c'était le détail du complot ; mais il fut dérangé et arriva jusqu'à la salle sans avoir eu le temps de le lire.

On disait que sa femme avait fait un mauvais rêve et l'avait supplié de ne pas sortir ce jour-là

On disait aussi qu'un devin lui avait prédit de se défier des ides de mars. César le rencontra ce jour-là et lui dit en moquerie : Voilà les ides de mars venues. Le devin répondit : Elles ne sont pas encore passées.

Le jour venu, César entre dans la salle du Sénat. Les conjurés s'étaient groupés d'avance autour de son siège, avec des poignards cachés sous leurs robes ; César s'assied, un des conjurés lui demande la grâce de son frère, les autres entourent César, tirent leurs poignards et le massacrent.

César essaya d'abord de se défendre ; mais quand il vit son favori Brutus lever aussi le poignard contre lui, il s'écria : Toi, aussi, mon fils ! se couvrit la figure de sa toge et se laissa frapper sans résister. Il reçut, dit-on, 23 blessures.

Les sénateurs s'enfuirent de la salle. Les conjurés vinrent sur la place montrer au peuple leurs poignards sanglants en criant que le tyran était mort. Mais le peuple aimait César, la foule accueillit les conjurés avec des menaces ; ils se réfugièrent au Capitole avec une troupe de gens armés. Quelques sénateurs vinrent les rejoindre.

Le lendemain Brutus descendit au Forum et parla au peuple ; on le laissa parler ; mais un autre conjuré se mit à parler mal de César. La foule cria. Les conjurés remontèrent au Capitole.

Le consul Antoine, le magister equitum Lépide s'étaient d'abord cachés. Ils reprirent courage. Lépide alla chercher une troupe de vétérans et l'amena dans Rome ; Antoine prit les papiers et le trésor de César (4.000 talents) et le trésor public. Avec ces soldats et cet argent, Lépide et Antoine devenaient les maîtres de Rome. Ils décidèrent d'agir de concert contre les conjurés.

Antoine convoqua le Sénat dans une salle entourée de soldats. Les sénateurs voulaient d'abord déclarer César tyran et ses actes abolis ; c'est été destituer tous les magistrats qui avaient été nommés par César. Cicéron proposa, — et le Sénat accepta, — de voter à la fois l'amnistie pour les meurtriers de César et la ratification des actes de César (on ajouta : pour le bien de la république).

Antoine fit lire au peuple le testament de César. Il léguait sa fortune à son neveu, au peuple son palais et ses jardins, à chaque citoyen une petite somme. Cette lecture augmenta la colère de la foule contre les meurtriers.

Puis vint la cérémonie des funérailles. Le bûcher était préparé au Champ de Mars. Mais Antoine fit exposer le cadavre de César sur un lit d'ivoire au Forum et lui-même, monté sur la tribune, fit au peuple un discours. La foule excitée mit le feu à la salle du Sénat, et, ramassant les débris du tribunal, des bancs, des javelots, des couronnes, improvisa sur le Forum un bûcher où fut brûlé le corps de César.

Les conjurés s'enfuirent de Rome ; Cassius en Syrie, Brutus en Macédoine. Un autre conjuré, Decimus Brutus, était dans sa province, la Gaule cisalpine.

La guerre commençait entre deux partis, les partisans de César, les meurtriers de César.

Octave. — L'héritier de César, fils de sa sœur, Octave, était un jeune homme de dix-neuf ans, maladif, pâle, médiocrement brave, mais ambitieux et prudent. Son oncle l'avait fait déjà sénateur, puis pontife. Il était alors en Épire.

Il arriva à Rome et déclara accepter le testament de César qui l'avait adopté et fait son héritier[4]. Antoine avait pris l'argent et refusa de le restituer, disant qu'il n'avait pas de compte à rendre à un jeune homme. Octave vendit les domaines de César, vendit ses propres biens, emprunta et réunit assez d'argent pour enrôler à ses frais 10.000 hommes. C'étaient surtout d'anciens soldats de César ; il promit à chacun 2.000 sesterces. Antoine n'en promettait que 400. Deux légions passèrent à Octave.

Un des conjurés, Decimus Brutus, était dans la Cisalpine avec son armée. Antoine alla l'assiéger dans Modène (44).

Octave se mit au service du Sénat ; Cicéron parla vivement en sa faveur et prononça contre Antoine plusieurs discours qu'il appela Philippiques, en souvenir des discours de Démosthène contre Philippe. Le Sénat donna à Octave le pouvoir d'un consul et le chargea, avec les deux consuls, d'aller débloquer Modène. Antoine fut vaincu et s'enfuit, mais les deux consuls furent tués (43).

Le Sénat, croyant n'avoir plus besoin d'Octave, lui ôta son commandement, pour le donner à Decimus Brutus, il lui refusa même le triomphe et l'argent qu'il demandait pour payer ses soldats.

Le triumvirat d'Octave, Antoine et Lépide. — Octave, abandonnant le parti du Sénat, arriva à Rome avec son armée, se fit élire consul, prit dans le trésor l'argent promis à ses soldats et fit faire des procès contre les meurtriers de César.

Pendant ce temps, Lépide et les gouverneurs d'Espagne et de Gaule avaient passé avec leurs troupes du côté d'Antoine ; Antoine revenait en Italie avec 23 légions. Octave, Lépide et Antoine résolurent de s'associer ensemble contre les conjurés. Ils se donnèrent rendez-vous dans une petite île au milieu d'une rivière près de Bologne, commencèrent par se fouiller l'un l'autre, et y passèrent trois jours à faire leurs arrangements. Puis ils firent lire le projet à leurs armées qui l'approuvèrent, et tous ensemble marchèrent sur Rome. Là ils firent voter au peuple ce qu'ils avaient convenu d'avance entre eux.

Ils furent nommés triumvirs pour organiser la République avec un pouvoir absolu pour cinq ans[5]. Ils eurent le droit de prendre dans le trésor de quoi distribuer à leurs soldats 5.000 deniers par tête. Une loi créa 18 colonies de vétérans en Italie, c'est-à-dire qu'on enleva aux habitants de 18 villes d'Italie leurs domaines, pour les donner à d'anciens soldats.

Puis les triumvirs publièrent des listes de proscrits : quiconque y était inscrit devait être mis à mort, celui qui apportait la tête d'un proscrit recevait un salaire. Chacun des triumvirs avait mis sur la liste ses ennemis personnels. Antoine y avait mis Cicéron qu'il détestait à cause des Philippiques. Cicéron, déjà en fuite, fut égorgé ; sa tête fut apportée à Antoine, qui la fit attacher sur la tribune du Forum.

On disait qu'Antoine avait regardé longuement cette tête eu riant aux éclats, et que sa femme Fulvie s'amusa à percer la langue de Cicéron avec une aiguille.

Les triumvirs étaient maîtres de Rome et de l'Occident. Mais les conjurés tenaient tout l'Orient, Cassius en Asie, Brutus en Macédoine, chacun avec une grande armée. Le général envoyé contre Cassius avait été cerné et s'était tué.

Antoine et Octave passèrent en Macédoine ; leurs armées montaient à 80.000 fantassins et 20.000 cavaliers. Cassius vint rejoindre Brutus ; leurs armées campèrent dans la grande plaine de Philippes, en communication avec la mer, par où arrivaient les provisions. L'armée des triumvirs manquait de vivres. Cassius voulait éviter la bataille, comptant sur la famine pour détruire l'armée ennemie. Mais Brutus s'inquiétait de voir ses soldats déserter pour passer du côté des triumvirs ; il fit décider de combattre.

Il se livra deux batailles à Philippes. Dans la première, Brutus mit en déroute l'armée d'Octave, pendant que l'armée d'Antoine enfonçait l'armée de Cassius et prenait son camp ; Cassius se tua. Dans la deuxième, les soldats de Cassius s'enfuirent et l'armée de Brutus fut écrasée. Brutus se tua (42).

Les triumvirs se partagèrent les provinces : Lépide eut l'Afrique ; Octave resta en Italie, pour distribuer les terres promises aux vétérans ; Antoine alla en Orient chercher l'argent promis aux soldats.

Ce fut un temps de misère. La distribution des terres ruinait une partie de l'Italie. Les propriétaires, dépouillés de leurs domaines, erraient sans moyens d'existence, ou résistaient par la force. Et cependant les 18 villes sacrifiées aux vétérans ne suffisaient pas pour les pourvoir tous.

Le trésor était vide, le pays ruiné ne pouvait plus payer les impôts.

Rome même souffrait de la disette. Pendant les dernières guerres, un fils de Pompée, Sextus Pompée, réfugié en Sicile, s'était formé une flotte de pirates ; il dominait la mer et ne laissait plus arriver à Rome les navires qui devaient apporter le blé de la Sicile et de l'Afrique. Le peuple de Rome fit des émeutes.

Antoine et Octave, délivrés de leurs ennemis communs, commençaient à se brouiller. La femme et le frère d'Antoine essayèrent une guerre en Italie ; puis Antoine revint en Italie chercher des troupes pour la guerre contre les Parthes ; Octave voulut l'arrêter. Mais les soldats ne voulaient plus se battre entre eux, ils forcèrent leurs chefs à se réconcilier, à Brindes. Antoine épousa Octavie, sœur d'Octave, et partagea les provinces avec son beau-frère (40).

Puis les Romains les obligèrent tous deux à faire la paix avec Sextus Pompée. Ils eurent une entrevue avec lui au bord de la mer, à Misène, sur une digue ; on lui donna le commandement de la flotte et de la côte, on lui promit le consulat et la Grèce (39). Cet arrangement ne dura pas longtemps. Antoine refusa de céder la Grèce à Pompée, Octave lui prit par trahison la Sardaigne. Puis il le fit attaquer en Sicile. Sa flotte fut détruite (36), Pompée s'enfuit en Asie, il fut pris et mis à mort (35). Son armée restait à Messine ; Lépide en prit le commandement et voulut garder pour lui la Sicile. Octave vint dans son camp, les soldats passèrent de son côté ; Lépide, abandonné de ses troupes, demanda grâce à Octave qui lui laissa sa fortune (36).

Il ne restait plus que deux maîtres, Octave en Occident, Antoine en Orient.

Antoine et Cléopâtre. — Depuis son arrivée en Asie, Antoine était dominé par une étrangère, la reine d'Égypte, Cléopâtre. C'était une femme petite, gaie, spirituelle, belle, avec une voix douce, et surtout très gracieuse. Elle avait déjà séduit César et en avait un fils, appelé Césarion.

Comme elle avait aidé Brutus et Cassius, Antoine lui ordonna de venir le trouver à Tarse pour se justifier, elle y vint et le charma.

Voici comment on racontait leur première entrevue. Cléopâtre arriva sur un navire qui avait des voiles de pourpre, des rames d'argent, une poupe d'or, et qui marchait au son des flûtes et des lyres. Elle-même, habillée en Vénus, était couchée sous un pavillon brodé d'or, auprès d'elle des enfants en Amours ; ses femmes vêtues en Nymphes tenaient le gouvernail et les cordages. Sur le navire brûlaient des parfums qui remplissaient Pair. La foule accourue à ce spectacle disait que Vénus venait rendre visite à Bacchus. Cléopâtre invita Antoine à souper sur son navire tout couvert de flambeaux.

Antoine s'éprit aussitôt de Cléopâtre, et la suivit à Alexandrie où ils passèrent plusieurs mois à s'amuser.

Cléopâtre, dit-on, ne quittait jamais Antoine ; elle jouait, buvait avec lui, l'accompagnait à la chasse et même dans les exercices militaires. La nuit, quand il s'amusait à courir les rues d'Alexandrie, déguisé en valet, elle le suivait déguisée en servante, et il leur arriva, dit-on, de recevoir ensemble des coups.

Ils avaient créé une société nommée De la vie inimitable, qui consistait à faire la plus grande dépense possible. — Il y avait dans la cuisine d'Antoine huit sangliers à la fois à la broche, pour qu'il y en eût toujours un cuit à point au moment où le maitre demanderait à dîner. — Cléopâtre trouva un moyen de dépenser en un seul repas une somme énorme, elle prit une perle de grand prix, la jeta dans un verre de vinaigre, l'y fit dissoudre et la but.

Antoine interrompit cette vie de plaisirs pour aller en Italie chercher des troupes ; les Parthes avaient envahi la Syrie avec l'aide d'un général romain du parti de Pompée ; un lieutenant d'Antoine les chassa (40-38). Antoine revint auprès de Cléopâtre en Syrie, il en repartit pour aller attaquer les Parthes, mais au retour, son armée, poursuivie par les cavaliers parthes, perdit 20.000 hommes (36).

Déjà il avait défendu à sa femme Octavie, la sœur d'Octave, de venir le rejoindre en Orient. Il vint à Alexandrie retrouver Cléopâtre. Là il prit le costume des rois d'Orient, une robe de pourpre et le diadème ; il fit frapper des monnaies avec la figure d'Antoine et de Cléopâtre.

Un jour, il fit dresser deux trônes d'or, un pour lui, un pour Cléopâtre, et devant la foule assemblée, proclama Cléopâtre reine des rois et ses deux jeunes fils rois des rois. Il déclara qu'il leur donnait, à l'un, l'Arménie, la Médie, le royaume des Parthes ; à l'autre, la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Pour la première fois, un général romain distribuait des provinces romaines à des princes étrangers.

Bataille d'Actium. — La conduite d'Antoine fit un tel scandale en Occident, que ses partisans même l'abandonnèrent. Octave l'accusa dans le Sénat de déshonorer le nom romain ; puis il détourna le testament d'Antoine et lut au Sénat les passages où il renouvelait le don de royaumes aux enfants de Cléopâtre et ordonnait qu'on l'enterrât non à Rome, mais à Alexandrie, dans le même tombeau que la reine. On commença à dire que Cléopâtre parlait déjà du jour où elle serait maîtresse du Capitole.

Quand Octave eut fini ses préparatifs, il déclara la guerre, non pas à Antoine. mais à Cléopâtre, reine d'Égypte (32). Ce fut une guerre de l'Orient contre l'Occident. Antoine avait réuni une flotte de 500 navires, une armée de 100.000 fantassins et 12.000 cavaliers.

Il vint passer l'hiver en Grèce avec Cléopâtre, pour attaquer l'Italie au printemps. Mais Octave débarqua en Grèce et commença à attaquer Antoine.

Les deux armées restèrent quelque temps en face l'une de l'autre, près de la côte d'Épire. Celle d'Antoine était la plus nombreuse, ses généraux lui conseillaient de combattre sur terre, mais Cléopâtre voulut une bataille sur mer et Antoine s'y décida.

Il avait 500 galères, la plupart à cinq rangs de rames (quelques-unes même à 7 ou 8), hautes, massives, lourdes à manœuvrer et pas assez de rameurs pour les garnir toutes ; il en fit, dit-on, brêler 140. Octave n'avait que 250 navires, plus petits, à 2 et 3 rangs de rames, beaucoup plus agiles et montés par des marins déjà exercés.

On se battit devant le promontoire d'Actium (septembre 31). La flotte d'Antoine sortit du détroit et s'avança en pleine mer ; les navires d'Octave, plus légers à la course, attaquèrent les gros vaisseaux ennemis un à un ; ils tournaient autour d'eux, leur jetant des flèches enflammées et des javelots.

Tout d'un coup on vit les 60 navires égyptiens hisser leurs voiles et s'en aller vers le sud. Cléopâtre s'enfuyait de la bataille. Antoine ne pouvait plus vivre sans elle, il la suivit jusqu'à Alexandrie.

On dit qu'en voyant s'éloigner les voiles de pourpre du navire de Cléopâtre, il ne pensa plus qu'à rejoindre la reine ; il monta sur une galère rapide, la rattrapa et passa à bord de son navire. Là il s'assit à la proue, et resta pendant trois jours la tête dans ses mains sans rien dire.

L'armée d'Antoine, abandonnée par son chef, se décida à passer à Octave. La guerre était finie.

Octave arriva devant Alexandrie. Antoine, abandonné par ses troupes, se tua. Cléopâtre, enfermée dans une tour, fut prise ; Octave voulait la garder vivante pour son triomphe, mais quelques jours après on la trouva morte sur son lit.

On dit que Cléopâtre avait essayé d'attendrir Octave ; elle le reçut dans une chambre ornée des bustes de César, lui montra les lettres de César, lui parla de la gloire de César. Octave l'écouta sans répondre, sans la regarder, et lui dit seulement : Femme, aie bon courage. Cléopâtre apprit que dans quelques jours on l'emmènerait à Rome. Elle s'écria : Non ! je ne serai pas menée en triomphe, et elle décida de se suicider. Comme on la surveillait pour l'empêcher de se tuer, elle se fit apporter un panier de figues dans lequel on avait caché un aspic, petit serpent venimeux. Elle se fit piquer au bras.

Octave fit mettre à mort les fils de Cléopâtre, prit son trésor et le distribua à ses soldats.

Fin du gouvernement républicain. — Octave, resté seul général, devenait le seul maître de l'empire. Ses pouvoirs de triumvir étaient expirés, mais il gardait l'autorité sans avoir besoin de titre.

Revenu à Rome (août 29), il ferma le temple de Janus ; il fut reçu avec enthousiasme, tout le monde était dégoûté de ces guerres civiles, on se réjouissait d'avoir enfin la paix. Le prix des terres doubla et l'intérêt de l'argent qui était à 12 % descendit à 4 %.

Le Sénat ordonna de mettre le nom du vainqueur dans les prières, de prêter serment de lui obéir, et lui donna le droit d'avoir devant sa maison une couronne et des branches de laurier. Il devint prince du Sénat (titre d'honneur porté par celui des sénateurs qui parlait le premier).

Octave fit le cens qui n'avait plus été fait depuis l'an 70 ; dans le Sénat il supprima une partie des sénateurs ; de la liste des chevaliers il raya ceux qui n'avaient plus la fortune exigée. Le chiffre des citoyens fut de 4 millions ; en 70 il n'y en avait encore que 450.000 ; depuis ce temps tous les habitants de la Gaule cisalpine jusqu'aux Alpes étaient devenus citoyens.

Octave alors remit son pouvoir au Sénat. Le Sénat le supplia de le reprendre. Il lui donna le commandement de toutes les armées et le pouvoir d'un proconsul sur les provinces, avec le nom d'imperator. Puis on inventa pour lui un titre nouveau, Auguste, c'est-à-dire vénérable, qui devint son nom (27).

On ne supprimait pas les anciens pouvoirs, magistrats, assemblée, Sénat. Mais Auguste, empereur, chef de l'armée, devenait le chef absolu. Le gouvernement républicain du Sénat et du peuple faisait place au gouvernement impérial.

  • [1] On expliqua plus tard que César avait compté sur la vanité de ces jeunes nobles qui auraient peur d'exposer leur jolie figure aux cicatrices. Il est probable que César avait des raisons plus sérieuses.
  • [2] Le descendant du vieux Caton se suicida à Utique ; de là le surnom de Caton d'Utique sous lequel il est resté célèbre.
  • [3] Le mois de juillet a pris le nom de César (Julius) ; il s'appelait auparavant Quintilis (le cinquième).
  • [4] Il porta désormais le nom de son oncle et s'appela C. Julius Cæsar Octavianus.
  • [5] C'était un titre nouveau ; César, Pompée et Crassus ne s'appelaient pas officiellement triumvirs.


CHAPITRE XVIII. — L'EMPIRE.

Auguste. — Auguste gouverna pendant quarante ans encore et eut le temps d'organiser entièrement le régime impérial. Il avait autant de pouvoir qu'un roi absolu ; cependant il évita toujours, non seulement de prendre le titre de roi ou même de dictateur, mais d'adopter les manières d'un souverain. Sans doute il craignait, en blessant les habitudes des Romains, comme César, de se faire assassiner comme lui.

Il affecta toujours de se conduire comme un simple magistrat. A Rome il ne portait que la toge, bien qu'il eût le droit de garder le manteau de général. Il défendit de l'appeler maître ou seigneur. Quand il venait au Sénat, il siégeait et votait comme un sénateur ; en 23 ayant été très malade, il offrit de nouveau d'abdiquer son pouvoir. Il allait à l'assemblée du peuple, et présentait lui-même ses candidats au peuple en le priant de voter pour eux. Il allait au tribunal déposer comme un simple témoin et permettait à l'avocat de mal parler de lui.

Il vivait simplement, logé dans une chambre de sa maison du mont Palatin, habillé de vêtements de laine tissés par les femmes de sa famille, suivant l'ancien usage ; à table il se faisait servir trois plats seulement et des plus simples. Il allait dîner en ville sans escorte. On entrait chez lui sans formalité, comme chez un particulier ; il recevait tout citoyen qui avait une demande à lui adresser.

Un jour, quelqu'un lui présentait une pétition en tremblant. Auguste lui dit : Tu fais autant de façon que pour offrir une pièce d'argent à un éléphant.

Auguste n'eut pas de fils, mais il était entouré d'une famille, d'abord assez nombreuse : sa sœur Octavie, veuve d'Antoine, — sa femme Livie qui lui avait amené deux fils d'un premier mariage, Tiberius et Drusus ; — sa fille Julie, — son neveu Marcellus. Il maria sa fille à son neveu, qu'il fit consul et qu'il associa au gouvernement ; Marcellus devait être son successeur ; mais il mourut jeune (23).

Un ami d'enfance d'Auguste, Agrippa, l'avait aidé à gouverner pendant son triumvirat, avait équipé et commandé sa flotte, dirigé les constructions de Rome, organisé l'administration. Auguste lui fit épouser sa fille, l'associa au pouvoir et le destina à lui succéder. Agrippa mourut (12), laissant deux fils. Auguste le fit enterrer dans le tombeau préparé pour lui-même.

Un des beaux-fils d'Auguste, Drusus, déjà célèbre par ses victoires, mourut à trente ans d'une chute de cheval (9) ; l'autre, Tibère, devint le personnage principal de la famille ; Auguste le força à épouser sa fille Julie, mariée pour la troisième fois et fameuse par sa mauvaise conduite. Mais il voulait laisser sa succession à ses deux petits-fils, les fils d'Agrippa et de Julie, Caïus et Lucius ; il les adopta et les fit élire consuls désignés. Tibère, mécontent d'être sacrifié à ces enfants, refusa de rester à Rome. Auguste voulut le retenir, Tibère déclara qu'il se laisserait mourir de faim ; il se retira à Rhodes et y resta sept ans.

Les deux petits-fils d'Auguste moururent (2 et 4 après J.-C.). Il ne restait plus que Tibère. Auguste l'adopta et le prit comme collègue.

Auguste, faible et maladif, n'aimait ni la chasse, ni la guerre. Il ne commandait pas lui-même ses armées, il les confiait d'ordinaire à quelque membre de sa famille, Agrippa, Tibère, Drusus.

Arrivé à soixante-seize ans, Auguste tomba malade pendant un voyage en Campanie ; il fit venir Tibère, lui donna ses conseils sur la façon de gouverner et mourut (14).

Un moment avant sa mort, il demanda un miroir et s'arrangea les cheveux. Puis il ordonna de faire entrer ses amis et leur dit : La pièce est finie, ai-je bien joué mon rôle ? Et il ajouta en grec : Si vous êtes contents, applaudissez[1].

Son corps fut brûlé sur le Champ de Mars ; Livie déposa les ossements dans un monument. Le Sénat déclara qu'Auguste était passé au rang des dieux et on créa des temples et des prêtres du dieu Auguste.

Organisation du gouvernement impérial. — Le gouvernement organisé par Auguste devait durer près de trois siècles. (On l'appelle le principat ou le Haut-Empire.)

Dans ce régime, le pouvoir absolu appartient à un seul homme, l'Empereur (imperator, celui qui a l'imperium, c'est-à-dire le commandement). L'empereur porte le titre de César (le nom de famille du premier empereur est devenu un prénom de tous) ; et d'Auguste (le vénérable)[2]. On l'appelle aussi le prince, c'est-à-dire le premier.

L'empereur à lui seul réunit tous les pouvoirs que se partageaient autrefois les magistrats et le peuple.

Il a le pouvoir proconsulaire, c'est-à-dire le pouvoir sur toutes les armées et toutes les provinces ; par conséquent la force armée.

Il a le pouvoir tribunicien, c'est-à-dire la direction du peuple dans Rome ; sa personne est sacrée, inviolable ; le blesser c'est porter atteinte à la majesté du peuple romain.

Il est grand pontife, c'est-à-dire qu'il a la direction de toutes les affaires de religion.

Il a le pouvoir du censeur et la direction des mœurs, c'est-à-dire qu'il dresse la liste des sénateurs, des chevaliers et des citoyens ; il donne à chacun son rang dans la société.

Il a le droit de convoquer le Sénat et le peuple, de régler les impôts et les dépenses.

Il a le droit de juger et de faire des ordonnances (édits) ou d'envoyer des explications (rescrits) qui ont la même valeur qu'une loi.

Auguste a évité de faire une révolution brusque. Il n'a pas supprimé les anciens noms. L'État s'appelle encore respublica et les étendards de l'armée continuent à porter les initiales SPQR (Sénat et peuple romain). Mais il a concentré sur lui seul les pouvoirs que les autres magistrats se partageaient et, au lieu de les exercer un an seulement, il les garde toute la vie. Il est le magistrat unique et viager de la République.

Il porte les anciens insignes des magistrats, joints à des emblèmes religieux : il a la robe de pourpre brodée d'or et le trône d'or ; il a des licteurs qui portent des faisceaux ornés de lauriers ; il a dans son palais une cohorte (bataillon) de soldats et une escorte de gardes du corps. Chaque année on fait des prières aux dieux pour son salut. Tous les citoyens jurent de lui obéir.

Il y a autour de lui une sorte de cour ; des compagnons qu'on appelle amis d'Auguste, un conseil qu'il consulte pour les affaires et une troupe d'employés, esclaves ou affranchis, divisés en trois bureaux (la correspondance, les pétitions, les comptes).

Le Sénat reste ce qu'il était, l'assemblée des personnages les plus considérables et les plus riches de l'Empire. Auguste a établi la règle que, pour être sénateur, il faut posséder au moins 1 million de sesterces ; à ceux qui n'avaient pas cette somme, il a donné l'argent nécessaire pour la compléter. Il n'a conservé que 600 sénateurs. C'est l'empereur qui les désigne, et il continue à prendre les anciens magistrats.

Le Sénat se rassemble à des jours fixés, dans un temple, la curia Julia. Les sénateurs ont le devoir d'assister aux séances ; chacun doit offrir le vin et l'encens sur l'autel de la Victoire. L'empereur envoie lire au Sénat ses messages et le consulte sur les affaires ; mais il n'est pas obligé de suivre ses avis. Le Sénat reste le corps le plus élevé de l'État, mais il n'est plus le maître du gouvernement.

L'assemblée du peuple n'a pas été abolie ; mais on a cessé de la réunir pour lui faire voter des lois ; Auguste la convoquait encore pour élire les magistrats, son successeur a transporté l'élection au Sénat.

Les anciennes magistratures n'ont pas été supprimées, et même Auguste a décidé dans quel ordre on doit les exercer : on est successivement questeur, édile ou tribun de la plèbe, préteur, consul, proconsul. Mais tous ces magistrats sont soumis au pouvoir supérieur de l'empereur. Ils sont élus, mais l'empereur désigne eue partie des candidats qu'on doit élire ; et pour les autres places il recommande ses candidats, que naturellement on élit. En fait, c'est donc l'empereur qui choisit tous les magistrats.

L'apothéose. — L'empereur, tant qu'il vit, gouverne en maître. A sa mort, son pouvoir finit, il retourne au peuple romain, représenté par le Sénat. Le Sénat a le droit d'examiner les actes de l'empereur mort. Il peut condamner sa mémoire ; dans ce cas, ses actes sont déclarés nuls, les ordres qu'il a donnés sont cassés, on détruit ses statues, on efface son nom des monuments. (On a trouvé des inscriptions où le nom d'un empereur avait été enlevé à coups de marteau.) Mais c'est un cas rare.

Le plus souvent le Sénat ratifie les actes et, d'ordinaire, il décrète d'élever l'empereur mort au rang des dieux ; on lui bâtit des temples, on nomme un prêtre spécial pour lui rendre un culte. Il y eut ainsi des flamines du divin Auguste, ou du divin Claude.

Cet usage s'appela d'un nom grec, apothéose (divinisation).

L'empereur n'a pas le droit de léguer son pouvoir ; son fils, s'il en a un, n'est pas empereur de droit ; c'est le Sénat quia le droit de choisir l'empereur. Mais il ne peut guère se dispenser de reconnaître celui que l'empereur, avant sa mort, a désigné pour lui succéder.

Administration de Rome. — On conservait encore la distinction entre les citoyens romains et les sujets de Rome. La ville de Rome et l'Italie, dont tous les habitants étaient devenus citoyens, étaient administrées directement par les magistrats et le Sénat. Mais Auguste organisa cette administration régulièrement.

La loi défendait au général d'amener des soldats dans l'intérieur de la ville ; mais l'empereur, chef des armées, garda près de lui son escorte militaire, les cohortes prétoriennes (le mot signifie bataillons du général). Les prétoriens, choisis parmi les anciens soldats, recevaient une paie double des autres, sans compter les gratifications en argent (donativum).

Avec ces troupes près de lui, l'empereur n'avait rien à craindre du peuple de Rome. Ce furent les prétoriens eux-mêmes qui devinrent redoutables.

Auguste établit aussi dans la ville des troupes pour faire la police (les cohortes urbaines), et des troupes pour faire des rondes de nuit et éteindre les incendies (les vigiles).

Auguste conserva l'usage de donner du blé aux citoyens pauvres ; un fonctionnaire spécial était chargé d'approvisionner la ville, de dresser les listes et de surveiller les distributions. A l'occasion des grandes fêtes, l'empereur faisait aussi distribuer du vin, de l'huile, des vêtements et même de l'argent (congiarium). Sous Auguste on distribua en neuf fois 700 francs par tête.

Un fonctionnaire, le préfet de la ville, était chargé de maintenir l'ordre et de rendre la justice à Rome et dans le pays d'alentour.

Administration des provinces. — L'empereur avait le pouvoir sur toutes les provinces ; Auguste laissa au Sénat les provinces qui n'avaient pas besoin de soldats ; dans ces provinces du Sénat on continua d'envoyer des proconsuls.

Il se réserva toutes les provinces où il y avait une armée et les provinces frontières, ce furent les provinces d'Auguste. Là l'empereur nommait lui-même tous les fonctionnaires.

Dans chaque province il envoyait un gouverneur, appelé légat d'Auguste, chargé d'exercer tous ses pouvoirs ; ce légat commandait l'armée, gouvernait la population, faisait des tournées pour juger les affaires importantes ; il avait le droit de vie et de mort. Pour chaque légion l'empereur nommait un légat de légion.

Dans chaque province, l'empereur avait un ou plusieurs intendants chargés de lever les impôts et de faire rentrer l'argent dans sa caisse ; c'étaient les procurateurs d'Auguste. Dans les petites provinces sans armée le procurateur était en même temps gouverneur.

Pour défendre ses provinces, l'empereur avait une armée permanente, composée de volontaires, d'ordinaire des citoyens pauvres qui se faisaient soldats de métier pour gagner leur vie. Ils s'engageaient pour 20 ans et parfois même se rengageaient. Ils recevaient une solde et, à la fin de leur temps de service, leur congé avec une somme d'argent et un petit domaine.

Il y eut ainsi 25, puis 30 légions de citoyens, chacune de 6.000 hommes, divisée en cohortes (bataillons). Il y avait, en outre, des auxiliaires organisés en petits corps, les cohortes de fantassins, les ailes de cavaliers ; c'étaient des étrangers, c'est-à-dire des sujets de Rome, la plupart conservaient le costume, les armes et la façon de combattre de leur pays. Souvent, en recevant leur congé, ils étaient faits citoyens romains.

Les simples soldats avançaient jusqu'au grade de centurion qui équivaut à celui de capitaine. Mais tous les hauts grades, comme toutes les fonctions, étaient réservés aux riches, chevaliers ou sénateurs. Il fallait être sénateur pour devenir légat d'Auguste ou légat de légion, il fallait être chevalier pour devenir procurateur ou commandant de cohorte. Il y avait ainsi trois carrières séparées, la carrière sénatoriale, la carrière équestre et celle des simples citoyens.

Pour entretenir cette armée, Auguste créa une caisse militaire ; on y versait les revenus des impôts nouveaux : l'impôt sur les ventes, 1/100 ; l'impôt sur les esclaves affranchis, 1/20 ; l'impôt sur les gros héritages, 1/20.

Il y eut alors quatre caisses séparées : 1° l'ancienne caisse du Sénat qui resta dans le temple de Saturne ; 2° la caisse militaire alimentée par les nouveaux impôts ; 3° la caisse de l'empereur appelée fisc où entraient les revenus des provinces, domaines, impôts des sujets, douanes ; 4° la fortune privée de l'empereur. Mais en fait l'empereur employait l'argent de toutes ces caisses aux dépenses de son gouvernement.

Guerres contre les Barbares. — Sous le gouvernement du Sénat, presque toutes les provinces romaines avaient pour voisins des peuples barbares, restés armés, qui venaient ravager le pays, piller les maisons, emmener les habitants en esclavage. Auguste passa sa vie à soumettre ces Barbares et à organiser la frontière de façon à assurer la paix aux habitants de l'Empire.

Dans l'Italie du Nord, les montagnards des Alpes venaient piller jusqu'à la plaine du Pô. Auguste les fit poursuivre jusque dans les montagnes ; un de ces petits peuples, les Salasses, fut tout entier massacré ou vendu. Toutes les Alpes furent soumises aux Romains ; Auguste y organisa trois petites provinces. On voit encore, sur une hauteur, près de Monaco, le monument élevé à Auguste, avec une inscription où sont énumérés les petits peuples qu'il a soumis.

Pour protéger l'Italie du côté du nord où il est facile de descendre par les Alpes, Auguste fit occuper tout le pays au nord des Alpes jusqu'au Danube. Il en fit deux provinces, la Rhétie (Bavière), qui resta en partie déserte ; le Norique (Autriche) où la population devint bientôt italienne.

En Espagne, Auguste alla diriger la guerre contre les peuples des montagnes du nord, les Astures et les Cantabres (Asturies, pays basque) ; après plusieurs campagnes (25-19), il les soumit, en déporta une partie et laissa près des montagnes trois légions pour contenir ceux qui restaient.

Dans le pays de montagnes, à l'est de la mer Adriatique, que les anciens appelaient Illyrie, habitaient des peuples belliqueux, semblables aux Albanais (ils parlaient la langue des Albanais d'aujourd'hui). Ils s'étaient soumis à Rome et leurs guerriers combattaient dans les armées romaines. Ils se révoltèrent. Après trois ans de guerre (12-10) Tibère les soumit.

Des deux côtés du Danube, depuis les montagnes jusqu'à son embouchure, étaient établis des peuples guerriers, au nord les Daces, au sud les Thraces. Un peuple thrace avait un roi partisan de Rome, un autre peuple thrace lui fit la guerre et attaqua la Macédoine. Les Romains occupèrent la plaine entre le Danube et le Balkan (Bulgarie) et en firent la province de Mœsie qui sépara les Thraces des Daces (13-11).

En l'an 8, ces guerres étant terminées, Auguste ferma le temple de Janus ; il resta fermé douze ans.

Guerres contre les Germains. — César avait soumis la Gaule ; Auguste l'organisa. Il y vint passer quelques années avec ses deux beaux-fils, Tibère et Drusus. Il la divisa en trois grandes provinces : au sud, l'Aquitaine ; au centre, la Lugdunaise ; au nord, la Belgique. Chacune avait un gouverneur, mais il leur donna un centre commun. Sur la colline qui domine la Saône[3], on venait de fonder une colonie romaine, Lyon (Lugdunum) ; le gouverneur de la Lugdunaise y fut établi. Au pied de la colline, à l'endroit où la Saône se jetait dans le Rhône, on éleva un autel consacré à Rome et Auguste. Chaque année, les envoyés des soixante peuples de la Gaule s'y réunissaient, ils assistaient au sacrifice, s'assemblaient sous la présidence du prêtre chargé de ce culte, un grand personnage gaulois, et avaient le droit d'adresser des demandes à l'empereur.

La Gaule était toujours menacée par les Germains, barbares et guerriers, qui habitaient entre le Rhin et l'Elbe un pays couvert de forêts et de marécages, sans aucune ville. Les Sicambres, un de ces peuples, saisirent les marchands romains, et les crucifièrent ; ils passèrent le Rhin et se mirent à piller le pays gaulois ; ils détruisirent presque une légion envoyée contre eux et prirent l'aigle qui servait d'étendard (16). — Puis ils s'allièrent avec deux autres peuples pour piller et passèrent le Rhin ensemble ; ils s'étaient partagé d'avance le butin : les Chérusques auraient les chevaux, les Suèves l'or et l'argent, les Sicambres les captifs.

Drusus partit avec une forte armée pour mettre fin à ces invasions (12). Il repoussa d'abord les barbares derrière le Rhin. Puis il s'avança par le nord ; pour éviter à ses navires la traversée dangereuse de la mer du Nord, il fit creuser un canal en arrière, et amena son armée jusqu'à l'embouchure du Weser. Il fut aidé par les peuples germains de la côte, les Bataves, qui devinrent les alliés de Rome ; on ne leur demandait aucun impôt ; ils fournissaient des soldats, surtout des cavaliers, que Rome payait bien.

Drusus pénétra ainsi au milieu des peuples germains et les vainquit ; il transplanta 40.000 Sicambres sur la rive gauche du Rhin. Il arriva jusqu'à l'Elbe. Au retour il tomba de cheval et se tua (9).

Auguste voulait probablement garder tout le pays entre le Rhin et l'Elbe et en faire une province de Germanie ; on éleva au bord du Rhin, près de Cologne, un autel où tous les peuples germains devaient venir sacrifier, comme les peuples gaulois sacrifiaient à Lyon. Les légions passaient encore l'hiver dans deux grands camps retranchés au bord du Rhin, mais souvent elles passaient l'été au milieu de la Germanie dans le pays du Weser ; on y bâtit une forteresse romaine, Aliso.

Tibère mena son armée jusqu'à l'Elbe et lui fit passer l'hiver près d'Aliso. Il ne manquait plus pour joindre la frontière de l'Elbe à celle du Danube que le pays entouré de montagnes qui est aujourd'hui la Bohême. Il était occupé par un peuple germain, les Marcomans. Leur roi, Marbod, ayant vécu à Rome, avait armé et organisé ses guerriers à la façon romaine ; il avait, dit-on, 70.000 fantassins et 4.000 cavaliers. Tibère vint l'attaquer du côté de l'Elbe ; une autre armée romaine l'attaquait par le Danube (6 ap. J. C.).

Pour former cette armée, on avait fait partir les légions d'Illyrie et ordonné aux peuples illyriens d'envoyer leurs guerriers. Ces peuples étaient mécontents de la façon dont les Romains levaient les impôts ; ils se soulevèrent tous, les Dalmates dans les montagnes du sud, les Pannoniens dans la grande plaine du nord (Hongrie). Ils réunirent, dit-on, 200.000 fantassins ; ils voulaient marcher sur l'Italie. On eut peur à Rome. Auguste vint au Sénat dire que dans dix jours les Barbares pouvaient être là

Tibère fit la paix avec Marbod et tourna du côté de l'Illyrie ; à son armée se joignirent l'armée de Mœsie, et des troupes venues de Syrie et d'Italie ; il finit par avoir 15 légions ; mais il lui fallut trois campagnes pour venir à bout de la résistance (6-8). Ce fut une des guerres les plus rudes que Rome eut à soutenir. Les révoltés avaient servi dans l'armée romaine comme auxiliaires et savaient se battre. Enfin ils se soumirent. Le chef, un Dalmate, Bato, cerné dans sa forteresse de montagnes, se rendit et fut envoyé à Ravenne.

Tibère lui demanda : Pourquoi vous êtes-vous révoltés ? Il répondit : Pourquoi les Romains envoient-ils pour garder leurs troupeaux des loups au lieu de chiens ?

Ce fut une grande joie à Rome à la nouvelle de la paix (9).

Varus. — Quelques jours après arrivait la nouvelle d'un désastre en Germanie. Le gouverneur de Germanie, Varus, mari d'une nièce de l'empereur, venait d'être gouverneur en Syrie (on disait qu'il s'y était enrichi en pillant le pays) ; il n'avait l'habitude ni de la guerre, ni des peuples barbares. Les Germains n'étaient pas encore habitués au régime romain, où le gouverneur faisait des tournées pour juger les affaires importantes ; il leur déplaisait de venir devant son tribunal où l'on parlait latin et où les procès se décidaient avec des avocats étrangers.

Il y avait dans chaque peuple germain deux partis, l'un favorable, l'autre hostile aux Romains. Le parti ennemi de Rome devint le plus fort ; plusieurs peuples décidèrent de se soulever. Le chef de la ligue fut un jeune prince des Chérusques, Arminius. Il avait servi dans l'armée romaine comme officier, Auguste l'avait fait citoyen et même chevalier romain ; on le croyait dévoué aux Romains. Mais il était brouillé avec le roi des Chérusques, Segeste, dont il avait enlevé la fille, la belle Thusnelda.

Varus venait de passer l'été du côté du Weser. A l'automne il se préparait à revenir vers le Rhin. Il apprend qu'un pays voisin vient de se révolter ; il y va avec son armée, environ 20.000 hommes, et s'engage au milieu des forêts de Teutobourg. Alors de tous côtés les guerriers germains accourent, massacrent les petites garnisons éparses et viennent se réunir contre l'armée romaine.

Arminius, avec quelques-uns de ses amis, était resté auprès de Varus, pour mieux le tromper. Un soir, après avoir dîné dans la tente de Varus, il disparaît et va se mettre à la tête des révoltés. L'armée romaine était encombrée de bagages, fatiguée de marcher sous la pluie dans une forêt sans route ; elle marcha trois jours, attaquée sans cesse par les Germains. Les cavaliers l'abandonnèrent, et essayèrent de se sauver seuls (ils furent massacrés). Varus blessé, désespéré, se tua ; quelques officiers firent de même. Enfin l'armée se rendit avec les aigles des 3 légions ; les Germains massacrèrent les soldats, crucifièrent ou enterrèrent vifs les officiers et les avocats ; leurs tètes furent coupées et clouées à des arbres (9).

Les Germains en voulaient surtout aux avocats. Ils en prirent un, lui coupèrent la langue et lui cousirent la bouche ; puis ils lui disaient : Siffle maintenant, vipère !

Auguste fut consterné. On dit qu'on l'entendait la nuit dans sa chambre crier : Varus, rends-moi mes légions.

Ce ne fut pourtant qu'une armée perdue. Les peuples germains de la côte restèrent fidèles à Rome. Le roi des Marcomans, Marbod, ne bougea pas ; les vainqueurs lui envoyèrent la tête de Varus pour le décider à marcher avec eux ; il renvoya cette tête à Auguste pour l'ensevelir. Les révoltés ne franchirent pas même le Rhin. Tibère, envoyé avec une armée, mit les frontières en défense (10).

Puis Auguste étant mort, Germanicus, fils de Drusus, neveu et fils adoptif de Tibère, fit trois expéditions en Germanie (14-16). Il entra dans le pays des Chérusques, où il délivra le roi Segeste, l'allié de Rome, et prit la belle Thusnelda, femme d'Arminius, qu'il emmena à Rome. Il s'avança le long de la côte et dans le pays du Weser, livra deux grandes batailles à Arminius, deux batailles sanglantes où on ne fit pas de prisonniers (16). Mais, au retour, sa flotte fut jetée à la côte par la tempête et une partie de son armée périt.

Marbod, abandonné par une partie de ses sujets, fut attaqué par Arminius ; il demanda secours à Tibère, qui refusa de le soutenir. Marbod, surpris par un prince germain, s'enfuit chez les Romains (18) ; on lui donna pour résidence Ravenne, où il mourut longtemps après.

Arminius, accusé de vouloir se faire roi, fut assassiné par des nobles de son peuple. Les Germains se détruisaient les uns les autres.

Mais Tibère renonça à soumettre la Germanie et abandonna la rive droite du Rhin. Les légions détruites par les Germains (les numéros 17, 18, 19) ne furent jamais rétablies.

Frontières de l'Empire. — C'est Auguste qui a organisé la frontière de l'Empire romain. Les anciennes provinces, conquises sans plan d'ensemble, n'avaient pas de limités régulières. Auguste a soumis de nouveaux pays pour atteindre une frontière facile à défendre.

L'Empire romain eut alors pour limites : — à l'ouest, l'Océan, — au nord, la Manche, le Rhin, le Danube, la mer Noire, — à l'est, les déserts de l'Euphrate et de l'Arabie, — au sud, le grand désert d'Afrique.

Il comprenait tous les pays qui entourent la Méditerranée : l'Espagne, la France, l'Italie, la Bavière, l'Autriche, la Hongrie, la Turquie d'Europe ; toute l'Asie Mineure, la Syrie, l'Égypte et l'Afrique du Nord. C'était le plus grand empire qu'on eût vu. Auguste, en mourant, conseilla à son successeur de ne pas l'agrandir.

Presque tous les pays étaient organisés en provinces, avec des gouverneurs romains. Il restait pourtant encore, surtout du côté de l'Asie Mineure, quelques rois des anciennes familles, mais ils dépendaient de l'empereur et lui obéissaient. Ces petits royaumes ne subsistaient que par la volonté de l'empereur ; ils furent tous, dès le Ier siècle, transformés en provinces romaines.

Pour défendre ce vaste empire, Auguste avait 25 légions de citoyens (plus tard il y en eut 30) et des corps auxiliaires. Ces soldats n'étaient pas dispersés dans tout l'Empire, mais réunis sur les frontières. Dans les provinces de l'intérieur, il n'y avait pas d'armée romaine. Sur la frontière, au contraire, chaque province avait sa petite armée, établie dans un camp fortifié où elle passait au moins tout l'hiver. Le commandant en chef, en même temps gouverneur, y avait son tribunal : A côté s'établissaient les familles des soldats, les marchands, les fournisseurs, les cabaretiers et beaucoup d'anciens soldats qui, après avoir fini leur service, restaient auprès de leur ancien corps. Ainsi chaque camp devenait une ville.

A l'ouest, en Espagne, l'armée, formée de 3 légions (une seule depuis le IIe siècle), était établie dans le nord pour combattre les montagnards des Asturies ; le camp a gardé le nom de l'armée, Legio (Léon).

Au sud de l'Afrique il y avait une petite armée, une légion, pour arrêter les brigands du désert.

A l'est, il n'y avait qu'un ennemi, le grand royaume des Parthes. L'armée (3 légions) était dans la province de Syrie, casernée dans Antioche. De ce côté, il ne se fit sous Auguste aucune grande guerre. Les rois des Parthes, occupés à se combattre entre eux, restaient en paix avec Rome ; l'un d'eux demanda même l'alliance d'Auguste et lui renvoya les enseignes des légions de Crassus prises autrefois par les Parthes.

La plus menacée était la frontière du nord, derrière laquelle vivaient des peuples barbares, pauvres et guerriers, toujours prêts à envahir le pays romain pour le piller ; — derrière le Rhin les Germains, — derrière le Danube les Germains et les Daces. Là aussi furent établies les deux plus fortes armées romaines.

L'armée du Rhin, formée de 8 légions, était divisée en deux. Le corps de basse Germanie avait son camp à Vetera-Castra et défendait le Rhin depuis son embouchure jusqu'aux montagnes. Le corps de haute Germanie avait son camp à Moguntiacum (Mayence) et défendait tout le reste du Rhin, jusqu'au lac de Constance.

La frontière fut plus tard portée assez loin en avant du Rhin, elle était marquée par un retranchement en ligne droite, long de plus de 500 kilomètres, qui allait du Rhin au Danube. La partie du côté du Rhin consistait en un fossé et un rempart flanqué de tours ; de loin en loin s'élevait, à un demi-kilomètre au plus en arrière, une forteresse en pierre. La partie du côté du Danube se composait seulement d'un amas de pierres sans fossé ni tours. Le pays entre cette frontière et le Rhin se peupla de colons et il s'y forma plusieurs petites villes romaines.

L'armée du Danube était divisée entre quatre provinces ; l'Illyrie et la Dalmatie dans les montagnes, — la Pannonie, dans la plaine de Hongrie, défendue par le corps principal et la flottille des barques de guerre, — la Mœsie (aujourd'hui Bulgarie) entre les Balkans et le Danube. Cette armée, moins nombreuse d'abord que celle du Rhin, devint la plus considérable avant la fin du Ier siècle.

  • [1] Dans les comédies grecques, l'acteur, à la fin de la pièce, s'adressait aux spectateurs pour leur dire : Applaudissez.
  • [2] On disait, par exemple, Imperator Nero Cæsar Augustus.
  • [3] Sur la colline où est aujourd'hui Fourvière.


CHAPITRE XIX. — LES LETTRES ET LES ARTS.

Grands écrivains depuis Sylla jusqu'à Auguste. — Les Romains n'avaient pas eu naturellement de littérature ; mais ils prirent pour modèles les Grecs. Les plus anciens Romains commencèrent par traduire ou par imiter des écrivains grecs. Plaute et Térence traduisaient des comédies grecques.

Puis vinrent des écrivains latins qui travaillèrent d'une façon personnelle. Ils furent encore les élèves des Grecs ; ils adoptaient leurs idées et imitaient leurs formes ; mais quelques-uns produisirent des œuvres originales.

Ce furent d'abord des orateurs ; nous ne les connaissons plus que de réputation, nous n'avons conservé aucun de leurs discours. Le seul orateur romain que nous connaissions est Cicéron. Il avait d'abord étudié l'éloquence grecque à Rhodes, il introduisit dans le latin les habitudes des orateurs grecs, de choisir toujours des mots corrects et de les arranger en longues phrases soigneusement construites. Il lit un grand nombre de discours, surtout des plaidoyers qu'il rédigeait après les avoir prononcés. Il composa aussi plusieurs traités de philosophie pour mettre à la portée des Romains les doctrines des philosophes grecs. Il créa ainsi la prose latine classique le style de Cicéron devint le modèle qu'imitèrent ceux qui voulaient écrire en bon latin.

En même temps, le plus original des poètes latins, Lucrèce (99-55), dans le poème De la nature, exposait en vers la doctrine du philosophe grec Épicure. C'était un romain de famille noble, dégoûté de la vie politique ; il voulait démontrer à ses concitoyens l'absurdité de leur religion pour les délivrer de la peur des dieux et de l'enfer. Plus occupé des idées que de la forme, il employait encore beaucoup de vieux mots latins et même des mots grecs.

Au contraire, Catulle, qui imitait les poètes grecs d'Alexandrie dans ses petites pièces de vers (élégies, épigrammes), travailla à écrire dans une langue très correcte, vive et spirituelle.

Varron, à la fois érudit et écrivain, composa plusieurs grands traités d'agriculture, d'antiquités, de grammaire et la Satire-Ménippée, mélange de vers et de prose, destinée à blâmer les mœurs de son temps.

Ce fut alors à Rome la mode d'écrire des livres d'histoire romaine. La plupart de ces historiens ne nous sont guère connus que de réputation ; le seul dont nous ayons conservé quelque chose est Salluste ; encore n'avons-nous pas sa grande histoire romaine, mais seulement deux petits récits, Jugurtha et Catilina, dont le mérite consiste surtout dans le style. Quelques-uns des grands généraux adoptèrent l'usage grec de raconter ce qu'ils avaient fait et vu. Sylla et Lucullus écrivirent en grec leurs Mémoires qui sont perdus. César écrivit en latin ses mémoires (Commentaires) sur la guerre des Gaules. Il parlait un latin très pur, comme dans les vieilles familles romaines ; il racontait très simplement ce qu'il avait vu ; son livre, composé dans la meilleure langue latine, est la meilleure des histoires romaines.

La lecture devint à la mode, il se forma même un commerce de livres. Des copistes, d'ordinaire esclaves, écrivaient sur des rouleaux de parchemin les œuvres des écrivains grecs et latins ; il se trouvait un public pour les acheter.

Le siècle d'Auguste. — Pendant le demi-siècle du gouvernement d'Auguste, il y eut à Rome à la fois plusieurs écrivains célèbres. Presque tous sortaient non pas de Rome, mais des villes d'Italie. Ce n'étaient plus de grands personnages, mais des citoyens de condition moyenne.

La plupart furent des poètes.

Virgile, né à Mantoue, vint jeune à Rome. Il se fit connaître d'Auguste, qui lui rendit son domaine — c'était le temps où les triumvirs avaient enlevé aux gens de Mantoue leurs terres pour les donner à des soldats —. Virgile composa, à l'imitation des Grecs, des poésies champêtres, les Bucoliques ; puis, sur la demande d'Auguste, un poème sur l'agriculture, les Géorgiques, et enfin son grand poème épique l'Énéide.

Horace, fils d'un affranchi, fut aussi un protégé d'Auguste. Il écrivit des Odes imitées du grec, des Épîtres et des Satires.

Properce et Tibulle composèrent aussi d'après des modèles grecs de petites pièces, surtout des élégies.

Ovide, qui parlait naturellement en vers, fit de longs poèmes sur la mythologie et les fêtes. Après avoir été favori d'Auguste, il finit par être exilé au bout de l'Empire, près des bouches du Danube, dans une ville à demi barbare, où il mourut.

Le principal écrivain en prose fut Tite-Live (de Padoue) ; il composa une grande histoire de Rome depuis la fondation jusqu'à son temps.

Auguste s'occupa lui-même de ces écrivains ; il leur donna des conseils, des encouragements et parfois de l'argent. Son ami d'enfance, Mécène, qui resta toute sa vie chevalier parce qu'il refusa d'exercer aucune magistrature, aimait à s'entourer d'écrivains. Il les recevait familièrement dans sa maison, et causait avec eux ; il traitait même en ami Horace, bien qu'il fût fils d'un affranchi ; Horace reconnaissant parla souvent de Mécène dans ses poèmes et lui fit une réputation immortelle.

Tous ces poètes célébraient Auguste comme leur bienfaiteur ; ils ont rendu son nom illustre, si bien qu'on a pris l'habitude d'appeler cette période de la littérature le siècle d'Auguste.

Monuments. — Il n'y eut pas à Rome comme en Grèce de grands sculpteurs ni de grands peintres. L'art romain fut l'architecture ; les œuvres d'art romaines furent des monuments.

Les Romains imitèrent les Grecs en architecture comme dans les autres arts ; ils adoptèrent l'usage grec des colonnes et des chapiteaux et se mirent à construire des maisons à la grecque. Mais ils employèrent un système de construction dont les Grecs ne se servaient pas pour leurs monuments : la voûte, qui consiste à disposer en arc de cercle des pierres taillées jointes l'une à l'autre de façon à être retenues ensemble par une pierre placée en haut, au milieu, la clef de voûte. Au moyen de la voûte, ils purent construire des édifices plus vastes et plus hauts que ceux des Grecs.

Ils n'avaient besoin de pierres taillées que pour les voûtes et pour le revêtement de leurs constructions. Ils bâtissaient l'intérieur des murs avec des matériaux grossiers, des pierres brutes, des cailloux, des briques reliées ensemble par un mortier très solide fait de sable et de chaux. Ces matériaux se trouvaient partout ; les Romains purent ainsi bâtir des monuments dans tout l'Empire.

Il n'y avait guère avant Auguste dans Rome d'autres monuments que le Capitole, le théâtre de Pompée et les monuments élevés par César autour de sa place, le forum Julium.

Auguste travailla à embellir la ville. Il fit réparer les anciens sanctuaires qui tombaient en ruines, il se vantait d'en avoir restauré 82 et d'en avoir fait bâtir 16 nouveaux. De son temps furent construits le grand théâtre de Marcellus, la place d'Auguste et la basilique Julienne, où se réunissaient les marchands.

Le plus célèbre de ces monuments fut le Panthéon, construit par Agrippa, refait en partie au ii' siècle sous Hadrien, et qui existe encore. C'est un énorme temple rond couvert d'une voûte immense, percée au sommet d'une ouverture par où entre la lumière, mais si haute qu'elle ne laisse passer dans l'intérieur aucun souffle de vent ; la pluie qui y pénètre tombe si droit qu'elle forme un rond sur le pavé.

Auguste disait en parlant de Rome : J'ai trouvé une ville de briques, je laisse une ville de marbre.

Routes. — Les Romains continuèrent à construire des routes non plus seulement en Italie, mais dans les provinces.

C'était des chaussées bâties en cailloux et en ciment, d'ordinaire en ligne droite. Les distances étaient indiquées par des bornes placées de mille en mille ; en Italie on comptait les milles à partir d'une colonne centrale placée sur le Forum. Sur ces routes on établit des stations, avec des chevaux et des courriers pour porter les messages du gouvernement.

Agrippa fit dresser une sorte de carte de toutes Les routes de l'Empire, avec l'indication des stations et le chiffre des distances de l'une à l'autre. Cet itinéraire, gravé sur pierre, fut placé dans un endroit public ; on en fit des copies à l'usage des voyageurs. On a retrouvé dans une source d'eau minérale, en Italie, des gobelets d'argent sur lesquels était gravé l'itinéraire de Cadix à Rome, avec le nom des stations et le nombre des milles de l'une à l'autre.

Commerce. — Les routes étaient construites surtout pour faire passer les troupes, les stations étaient organisées pour envoyer les ordres du gouvernement ; mais elles servaient aussi aux marchandises et aux voyageurs. Il s'établit aux stations des relais de chevaux et des auberges assez pauvrement montées d'ordinaire, mais où l'on trouvait du moins de quoi s'abriter pour la nuit et souvent aussi de quoi manger. Les communications devinrent ainsi plus faciles.

Rome, en empêchant les peuples de se faire la guerre, avait établi la paix dans tout l'Empire ; la paix rendait les communications plus sûres. Alors se forma entre les différents pays de l'Empire un grand système de commerce.

Le plus grand marché était Rome, qui avait à nourrir une population de 1.500.000 à 2 millions d'habitants, et où demeuraient les plus riches personnages, ceux qui achetaient les objets de luxe.

Les marchandises arrivaient surtout par mer.

Les navires déchargeaient la cargaison à Ostie, à l'embouchure du Tibre ; on la rechargeait sur des barques qui remontaient le Tibre jusqu'au pied de l'Aventin où étaient le port et les magasins de Rome. Pour les marchandises destinées au reste de l'Italie, les navires débarquaient de préférence dans le golfe de Naples, à Pouzzoles. On expédiait les marchandises dans les villes d'Italie soit par les routes, soit dans des barques qui longeaient la côte ou circulaient sur les canaux.

Les Romains tiraient l'argent des provinces par les impôts et la banque ; Rome et l'Italie avaient à acheter plus qu'à vendre ; le commerce romain était surtout de l'importation. On réunissait les marchandises d'un pays dans une seule ville, d'ordinaire un port, où les navires venaient les prendre pour les porter en Italie. Des marchands italiens établis dans toutes les grandes villes de l'Empire dirigeaient ce commerce.

Les pays du Midi, la Sicile, l'Afrique, l'Égypte, donnaient surtout du blé et des légumes secs ; on allait les prendre à Palerme, à Carthage, à Alexandrie.

Les pays à demi barbares de l'Occident fournissaient surtout des bois de construction, des peaux, de la laine, des esclaves. Les centres de ce commerce étaient : en Espagne, Cadix, où l'on trouvait les toiles de lin, les laines de la Bétique, l'argent extrait des mines ; en Gaule, Narbonne ; sur la côte de la Cisalpine, Gênes, sur la côte de l'Adriatique, Aquilée.

Des pays du Nord arrivaient l'étain d'Angleterre, les cheveux de femmes, et plus tard l'ambre qu'on recueillait sur les bords de la Baltique et qu'on apportait à travers la Germanie jusqu'à la mer Noire.

Le plus grand commerce de mer était celui de l'Orient. De là venaient les objets de luxe dont les Romains ne pouvaient plus se passer. Les marchands de l'Inde et de l'Arabie amenaient les produits des pays chauds : les parfums d'Arabie, les épices, les drogues (aloès, opium), l'indigo, l'ivoire, les pierres précieuses et les perles, les étoffes fines de coton de l'Inde, les étoffes de soie de la Chine. Ils arrivaient par mer, puis par caravanes à des de chameau dans trois grands centres ; à Alexandrie par la mer Rouge et le Nil ; à Antioche par le golfe Persique et le désert de Syrie ; — à Olbia sur la mer Noire en passant par l'intérieur de l'Asie et par la mer Caspienne. On calculait que l'Empire achetait chaque année pour 100 millions de sesterces de marchandises étrangères.


CHAPITRE XX. — LES EMPEREURS DE LA FAMILLE D'AUGUSTE [1].

Premières années de Tibère. — Tibère, fils adoptif d'Auguste, lui succéda. Il avait déjà 56 ans et l'expérience des affaires. Il avait gouverné la Gaule, traversé neuf fois le Rhin et fait de rudes campagnes au milieu des forêts, mangeant comme les soldats et souvent dormant par terre. Il garda l'habitude de vivre très simplement ; il mangeait peu de viande et il se faisait servir les restes de son dîner de la veille ; il aimait les choux et les concombres ; il logeait dans une simple maison et travaillait beaucoup, s'occupant lui-même des affaires.

Tibère ne changea rien au système établi par Auguste. En prenant le pouvoir, il convoqua le Sénat pour délibérer sur la façon de régler le gouvernement et laissa même un sénateur proposer de partager le pouvoir. Il donna au Sénat des droits nouveaux et lui fit juger toutes les accusations contre des nobles.

Comme Auguste, il affectait de traiter le Sénat avec déférence. Il envoyait un questeur lire ses messages et consulter les sénateurs. Il lui arriva de venir voter en personne et même de voter avec la minorité.

Un jour, dit-on, un gouverneur était accusé d'avoir pillé sa province. Tibère irrité voulait parler contre lui ; un sénateur lui dit : A quel rang veux-tu parler ? Si c'est avant nous, tu nous dictes notre opinion ; si c'est après, j'aurai à craindre d'émettre un avis différent du tien. Tibère renonça à parler.

Tibère ne tenait pas aux honneurs publics, indifférence très rare chez les Romains. On voulait lui élever des temples comme à un dieu ; il refusa. Le Sénat lui offrit le titre de Père de la Patrie ; il refusa. Il refusa de se laisser appeler seigneur, il défendit qu'on parlât de ses occupations divines. Le Sénat voulait donner son nom à un mois, comme on avait fait pour César (juillet) et pour Auguste (août). Il refusa. Comment ferez-vous, dit-il, quand vous aurez eu treize empereurs ?

Il était de caractère sombre. Il faisait son métier d'empereur en conscience, mais sans plaisir, dégoûté des flatteries et se méfiant des complots.

On raconte qu'il disait en parlant des sénateurs : Ô ces hommes prêts à la servitude ! — Il disait aussi : Vous ignorez quel monstre c'est que l'Empire. — Et encore : C'est un loup que je liens par les deux oreilles.

Plusieurs nobles s'irritaient d'être soumis à un homme qui n'était pas plus noble qu'eux. Mais le Sénat n'osait pas désobéir, et Tibère, comme Auguste, était le seul maître.

Au commencement, les légions du Danube et du Rhin se mutinèrent. Les soldats du Danube demandaient 1 denier par jour de solde et 16 ans de service au lieu de 20. Tibère leur envoya son fils Drusus ; une éclipse de lune leur fit peur, et ils se calmèrent.

Les légions du Rhin réclamaient en outre la somme qu'Auguste leur avait donnée par testament. Celles de basse Germanie massacrèrent leurs centurions et voulurent proclamer empereur leur général, Germanicus, neveu et fils adoptif de Tibère. Germanicus protesta et, devant les soldats assemblés, il tourna son épée vers sa poitrine en disant qu'il aimait mieux se tuer. On lui cria : Frappe donc ! Et un soldat lui présenta son épée : Prends-la, elle est mieux affilée. Germanicus fit semblant d'avoir reçu une lettre de Tibère accordant aux soldats l'augmentation de solde qu'ils réclamaient, et les paya de son argent et de celui de ses amis.

Tibère retira plus tard les concessions faites au moment de la révolte. Il maintint la discipline et il n'y eut plus sous son gouvernement d'émeutes de soldats.

Germanicus emmena l'armée du Rhin en Germanie pendant trois ans. Il revint célébrer son triomphe à Rome ; on éleva un arc de triomphe en son honneur ; il fut honoré comme un grand général, et, à cause de ses manières affables, fut aimé du peuple et des soldats. Puis Tibère l'envoya en Orient régler les affaires de l'Arménie ; il y mourut à l'âge de 34 ans (19). Plus tard les ennemis de Tibère prétendirent qu'il l'avait fait empoisonner.

On disait qu'un noble, Pison, ennemi personnel de Germanicus, avait mis du poison dans ses aliments, et la preuve c'est que Germanicus était mort avec de l'écume à la bouche, que son corps était parsemé de taches livides et qu'après l'avoir fait brûler on avait retrouvé le cœur intact[2]. On ajoutait qu'à la nouvelle de sa mort Tibère et sa femme Livie avaient laisse voir leur joie.

Tibère et les provinces. — Tibère s'occupait beaucoup des provinces. Il cherchait à leur donner des gouverneurs honnêtes, ce qui n'était pas facile, car il ne prenait pour gouverner que des nobles, et les nobles romains étaient habitués à n'aller gouverner une province que pour s'y enrichir vite aux dépens des habitants. Tibère surveillait les gouverneurs, punissait ceux qui pillaient, les empêchait d'augmenter les impôts, même au profit du Trésor. Un bon berger, disait-il, tond son troupeau, il ne l'écorche pas. Les nobles ne se souciaient pas d'aller loin de Rome faire consciencieusement le métier d'administrateur. Aussi Tibère trouvait-il peu de candidats aux fonctions de gouverneur ; il prit le parti de laisser les gouverneurs très longtemps dans la même province.

Il y eut de son temps trois révoltes.

En Afrique, les montagnards de l'Aurès se soulevèrent, conduits par Tacfarinas, un chef de brigands numide. Tacfarinas, ancien déserteur de l'armée romaine, leur apprit à combattre à la façon des Romains. Il n'y avait en Afrique qu'une légion ; Tibère en envoya une autre de Pannonie. La guerre dura huit ans (17-24). A la fin Tacfarinas fut tué en combattant.

En Gaule, deux nobles essayèrent de soulever leur peuple : Florus, les Trévires (Trèves) ; Sacrovir les Éduens (Autun). Florus fut poursuivi jusque dans la forêt des Ardennes et se tua. Sacrovir occupa Autun ; il avait réuni, dit-on, 40.000 hommes, mais la plupart n'avaient pas d'armes. Deux légions du Rhin arrivèrent ; elles n'eurent que la peine de massacrer. Sacrovir et ses amis, réfugiés dans une maison de campagne, se tuèrent les uns les autres et mirent le feu à la maison. Tibère annonça au Sénat à la fois la révolte et la fin de la guerre[3]. Les druides avaient poussé à la révolte ; Tibère défendit, sous peine de mort, de célébrer leurs sacrifices (25).

Les Frisons devaient fournir à l'armée romaine des peaux de bœufs. L'officier romain voulut leur faire donner des peaux d'aurochs ; ils l'assommèrent, massacrèrent les Romains épars dans leur pays et assiégèrent la forteresse romaine. Les légions de Germanie envoyées contre eux eurent beaucoup de peine à manœuvrer dans ce pays coupé de bras de rivières. Les Frisons ne furent soumis qu'à la mort de Tibère.

Dernières années de Tibère. — Tibère avait un fils, Drusus, qu'il destinait à lui succéder ; Drusus fut empoisonné par sa propre femme. Il ne restait plus à l'empereur d'héritiers que ses petits-fils adoptifs, les trois fils de Germanicus.

Il y avait eu déjà des querelles, dans la famille de Tibère, entre sa mère, Livie, et la veuve de Germanicus, Agrippine. Les nobles de Rome, ennemis de Tibère, commencèrent à former un parti en faveur d'Agrippine et de son fils aîné Néron.

Tibère isolé devint soupçonneux ; alors commencèrent les procès de lèse-majesté. Une ancienne loi, faite d'abord pour les tribuns de la plèbe, puis appliquée à l'empereur, prononçait la peine de mort contre celui qui portait atteinte à la majesté du peuple romain en offensant par des actes ou des paroles l'empereur, son représentant. Le Sénat, devenu le grand tribunal de l'Empire, se chargea de poursuivre les coupables de lèse-majesté. Dans les premières années, il voulait rechercher les gens coupables d'avoir mal parlé de l'empereur ou de sa mère ; Tibère s'y était opposé. Dans un État libre, disait-il, la langue et la pensée doivent être libres. Maintenant il laissa faire des procès de lèse-majesté et peut-être il y poussa. Le Sénat se mit à poursuivre et à condamner, surtout les gens des grandes familles. On confisquait les biens des condamnés. Ceux qui avaient dénoncé recevaient une partie des biens de la victime ; ce fut alors un métier lucratif d'être délateur (dénonciateur).

Un historien, Cremutius Cordus, fut accusé d'avoir fait dans son Histoire des Guerres civiles l'éloge de Brutus ; il vint plaider devant le Sénat, rentra chez lui et se laissa mourir de faim. Dans les années suivantes, beaucoup de nobles furent accusés et plusieurs condamnés ; d'ordinaire, l'empereur leur envoyait l'ordre de se tuer, et ils se tuaient. Les biens des condamnés étaient confisqués ; il ne restait rien à la famille du condamné. Il y eut des gens qui n'attendirent pas d'être accusés et se suicidèrent ; ils pouvaient ainsi laisser leurs biens à leurs enfants.

Tibère quitta Rome et alla s'établir dans la petite ile de Caprée, près de Naples. Il laissait à Rome son homme de confiance, Séjan, un simple chevalier, qu'il avait fait commandant des soldats prétoriens (préfet du prétoire). Les prétoriens étaient logés par bandes dans les faubourgs ; Séjan fit bâtir près de la ville une forteresse où ils furent tous réunis ; il allait les voir souvent, choisissait leurs officiers et cherchait à s'en faire des amis. Séjan détestait la famille de Germanicus, sa veuve Agrippine, qui lui avait donné un soufflet, son fils aîné, Néron, qui lui reprochait d'abuser de la faiblesse d'un vieillard. Il parvint à persuader Tibère qu'ils voulaient le tuer (on avait découvert un complot pour faire Néron empereur). Le fils et la mère furent relégués au loin.

Séjan était devenu le plus grand personnage de l'Empire ; il devait épouser la petite-fille de l'empereur. Il voulut davantage, et se prépara à supprimer Tibère pour prendre sa place. Tibère en fut informé ; il résolut de faire périr Séjan, mais il prit des précautions pour ne pas lui laisser le temps de faire révolter les prétoriens.

Une nuit un officier de prétoriens envoyé de Caprée arrive à Rome, il va porter les ordres de Tibère au consul et au commandant des vigiles (gardes de nuit). Puis il va montrer aux gardes prétoriens, chargés de garder le Sénat, un ordre de le reconnaître comme leur chef et leur promet une somme d'argent ; il les relève de faction et met des vigiles à leur place autour de la salle du Sénat. Le Sénat se rassemble ; Séjan y vient ; l'officier remet aux consuls une lettre de Tibère et s'en va aussitôt au camp des prétoriens. On lit la lettre, une longue lettre, faite exprès pour durer longtemps, où il était question de plusieurs choses. A la fin on arrive au passage où l'empereur ordonne d'arrêter Séjan ; le consul le saisit et le mène en prison ; le soir même il fut exécuté. Son cadavre fut livré au peuple, qui pendant trois jours le traîna dans la rue. On mit à mort son oncle, ses enfants, ses amis ; leurs corps furent traînés aux gémonies et jetés dans le Tibre.

Tibère apprit alors que son fils Drusus avait été empoisonné sur le conseil de Séjan. Il se mit à rechercher lui-même les complices de Séjan ; il se fit amener les accusés et les fit torturer devant lui pour les forcer à avouer. On raconta plus tard des histoires sinistres sur ces procès.

Tibère, disait-on, faisait jeter des gens du haut d'un rocher dans la mer ; quand ils vivaient encore, des matelots les achevaient à coups de rames.

Un Rhodien que Tibère avait invité à venir le voir arriva à Caprée pendant ces opérations. Tibère, avant de s'informer, le fit mettre à la torture ; il s'aperçut de son erreur et, pour qu'elle restât secrète, fit tuer le malheureux Rhodien.

Le deuxième fils de Germanicus, Drusus, était enfermé ; on le fit mourir de faim. Sa mère Agrippine se laissa mourir de faim, et le Sénat remercia l'empereur de n'avoir pas fait traîner son corps dans le Tibre.

Tibère passa ses dernières années à Caprée, vivant simplement et s'occupant des affaires, pendant qu'à Rome le Sénat continuait à condamner. Enfin il s'affaiblit, s'évanouit et mourut. Il laissait les provinces bien administrées et le Trésor rempli (37).

On raconta qu'il avait été empoisonné, ou qu'on l'avait étouffé sous un matelas.

Caligula (37-41). — Il ne restait qu'un fils de Germanicus, le plus jeune, Caïus, âgé de vingt-cinq ans. Tout enfant, quand il était en Germanie avec son père, les soldats l'avaient surnommé Caligula (parce qu'il portait la chaussure gauloise la caliga), le surnom lui était resté. Les prétoriens le proclamèrent empereur.

Il commença par se faire aimer. Pour fêter son avènement, il distribua un donativum : 500 deniers par tête aux prétoriens ; 125 aux soldats des cohortes urbaines ; 85 aux légionnaires ; il distribua un congiaire aux citoyens (75 deniers par tête). Il traita le Sénat avec respect. Il fit sortir de prison les accusés et permit de lire les livres défendus sous Tibère. Ce fut une grande joie dans Rome ; en trois mois on sacrifia 160000 animaux aux dieux pour les remercier d'avoir donné un si bon empereur.

La joie fut courte. Le nouvel empereur se conduisit bientôt comme un fou dangereux. Il épousa sa sœur, et quand elle mourut il ordonna de l'adorer comme une déesse. Lui-même se déclara dieu et il exigea qu'on l'adorât ; il ordonna de mettre son image dans tous les temples ; il allait au Capitole causer avec Jupiter ; il venait s'asseoir sur le Forum entre les statues de Castor et de Pollux et se faisait adorer par le peuple. Il se fit bâtir un temple à Rome, et y établit des prêtres pour lui offrir des sacrifices. On dit même qu'il nomma prêtre son cheval favori, Incitatus, et qu'il voulait le faire consul.

Il fit sans raison battre de verges un questeur, mettre à la torture des sénateurs. Pendant une maladie, qui faillit l'emporter, des gens s'étaient dévoués pour le salut de l'empereur (c'était une cérémonie religieuse) ; il s'amusa à leur faire tenir leur promesse en les forçant à se tuer. Il épousa successivement trois dames qu'il enleva à leurs maris, il répudia vite les deux premières et il s'amusait à dire à la troisième : Si je faisais seulement un signe, cette tête tomberait. Il était comme enivré de sa toute-puissance.

On raconte qu'il disait : Tout m'est permis à l'égard de tous. — Un jour, dans un banquet qu'il donnait aux consuls, il se mit tout à coup à rire : Je riais, dit-il, en pensant que d'un seul mot je peux vous faire étrangler tous. — Il dit aussi : Je voudrais que le peuple romain n'eût qu'une tête pour pouvoir la trancher d'un seul coup.

Il mangeait et buvait à l'excès. Il lui arriva de donner des soupers qui coûtaient 10 millions de sesterces. Il invitait avec lui dans son palais les cochers du cirque, les gladiateurs, les mimes, grand scandale pour les Romains qui regardaient comme déshonorant de fréquenter des gens de cette sorte. Il donna des courses de chars où lui-même parut comme cocher.

Il donna, dit-on, une fête de nuit qu'il termina en faisant jeter ses invités à la mer.

Il eut bientôt fini de gaspiller le trésor amassé par Tibère, et pour se procurer de l'argent, il se mit à condamner à mort des gens riches et à confisquer leurs biens.

Une de ses victimes n'avait pas laissé une fortune qui valût la peine d'être confisquée : Celui-là m'a trompé, dit l'empereur, il pouvait vivre.

Il établit un impôt sur la vente de tous les objets achetés au marché de Rome et, avant même qu'il fût proclamé, commença à le faire lever. On se plaignit. Il fit alors afficher son décret, mais écrit si fin et placé si haut que personne ne pouvait le lire.

A Lyon, il vendit aux enchères les meubles et les vêtements du palais et dirigea lui-même la vente, forçant les assistants à acheter à des prix exorbitants.

Pendant le temps qu'il passa en Gaule, il menait toujours un bourreau avec lui ; tous les dix jours, il choisissait sur la liste des contribuables quelques-uns des plus riches et les condamnait à mort ; il appelait cela apurer ses comptes.

Un jour qu'il venait de perdre au jeu, il sort de la salle, va prendre sur la liste les noms de quelques riches propriétaires, les condamne à mort, puis revient près de ses compagnons de jeu et leur dit : Vous autres, vous jouez pour quelques misérables sesterces ; moi, d'un seul coup, je viens d'en gagner 150 millions.

Il s'occupait de littérature ; il défendit de lire Homère et Tite-Live, parce qu'il en était jaloux. A Lyon, il y avait des concours de poètes et d'orateurs ; il ajouta au règlement que les mauvais poètes seraient condamnés à effacer leurs vers avec leur langue.

Il voulut avoir la gloire d'un général et traversa le Rhin avec une armée pour aller vaincre les Germains. Tout d'un coup il entend dire que l'ennemi arrive (c'était un faux bruit) ; il saute à bas de son char, monte à cheval et court vers le pont du Rhin ; il le trouve encombré par ses troupes et, pour revenir plus vite, se fait passer de main en main par les soldats. Il ne renonça pas cependant à se procurer un triomphe. Un jour, pendant qu'il dînait, on vint lui annoncer l'approche de l'ennemi ; il sortit de table, alla avec ses troupes dans la forêt et revint, ramenant des prisonniers germains ; c'étaient ses propres gardes germains qu'il avait fait cacher pour avoir le plaisir de les prendre. L'année suivante, il fit une expédition contre la Bretagne et s'arrêta au bord de la Manche. Pour ces succès, il se fit proclamer sept fois imperator et célébra son triomphe, il y fit paraître de faux prisonniers, des Gaulois, choisis parmi les plus grands, les cheveux teints en roux et habillés en Germains.

Bien des gens désiraient se délivrer de ce fou qui déshonorait même les armées romaines ; on conspira pour le tuer. Deux complots manquèrent. Un officier des prétoriens, Chéréas, que Caligula avait traité de lâche, voulut se venger. Un jour, vers midi, l'empereur sortait du théâtre, un théâtre provisoire bâti près du Palatin ; pour rentrer plus vite il avait laissé ses gardes germains et passait seul par une galerie souterraine entre le théâtre et le palais ; c'est là que Chéréas le surprit et le tua. On tua aussi sa femme et sa fille. Ses gardes germains, apprenant le meurtre, entrèrent dans le palais, et se mirent à massacrer tous ceux qu'ils rencontrèrent.

Claude (41-54). — Le Sénat s'assembla et voulut d'abord rétablir l'ancien gouvernement, sans empereur ; Chéréas, en signe que le pouvoir était revenu aux anciens magistrats, vint demander le mot d'ordre aux consuls qui donnèrent le mot Liberté.

Mais les soldats voulaient un empereur. Les prétoriens, en fouillant le palais, trouvèrent un homme qui se cachait et leur demandait grâce : c'était le frère de Germanicus, Claude, qu'on regardait comme à demi imbécile. Les prétoriens lui dirent : Sois notre empereur. Et comme il tremblait de peur et ne pouvait marcher, ils l'emportèrent dans leur camp et le proclamèrent empereur. Claude leur fit un discours et leur promit un donativum de 15.000 sesterces par tête.

Les consuls et le Sénat avaient pour se défendre une troupe de gladiateurs, et surtout les soldats des cohortes urbaines et des vigiles toujours jaloux des prétoriens. On se prépara à combattre. Mais les soldats du Sénat eux-mêmes demandèrent un empereur et les sénateurs se disputèrent à qui serait cet empereur. Les soldats alors, abandonnant le Sénat, partirent pour rejoindre les prétoriens. Les sénateurs, restés seuls, furent forcés d'aller au camp des prétoriens et de reconnaître le nouvel empereur. Les prétoriens avaient la force, ils disposaient de l'Empire.

Claude avait 50 ans ; tenu à l'écart par Tibère comme incapable, il n'avait jamais eu d'autre fonction que celle d'augure ;il avait vécu dans le palais, s'occupant d'antiquités étrusques ; il avait aussi inventé trois nouvelles lettres. Devenu empereur il voulut remplir ses devoirs en conscience. Il abolit les impôts de Caligula, rappela les exilés, rendit les biens confisqués injustement et interdit de faire des procès de lèse-majesté. Il venait lui-même rendre la justice et cherchait à juger suivant l'équité. Mais il avait l'air d'un vieillard imbécile, la tête branlante, les mains tremblantes ; il bégayait, faisait des plaisanteries ineptes. On le trouvait ridicule et on ne le respectait pas. On se moquait de ses édits, où il parlait de tout, des éclipses, de la façon de conserver le vin, des remèdes contre la morsure des vipères.

Quand il se levait de son siège de juge, l'avocat le tirait par le pan de sa toge pour le forcer à se rasseoir et à écouter. — Un jour un plaideur grec lui dit en pleine figure : Tu es une vieille bête.

Il traitait avec déférence le Sénat, se levait devant les magistrats comme un simple citoyen. Mais, ayant peur d'être assassiné, il se faisait accompagner partout, même à table, de gardes armés de lances ; il ne laissait approcher personne avant de l'avoir fait fouiller, et faisait entrer avec lui des officiers en armes jusque dans le Sénat. Il indisposait ainsi les nobles contre lui.

Il était gourmand et adorait le spectacle ; il restait au théâtre, même pendant que la foule s'en allait manger. Le peuple aimait cet empereur bonhomme, tout en se moquant de lui.

Incapable de diriger les affaires, il laissait gouverner ses affranchis : Narcisse son secrétaire, Polybe son lecteur, Pallas l'intendant de ses domaines, Calliste qui se vantait de lui avoir sauvé la vie.

Les nobles romains s'indignaient d'obéir à d'anciens esclaves, de voir Pallas amasser une fortune énorme, avoir une maison de grand seigneur et donner des festins à ses favoris, se conduire enfin comme le descendant d'une grande famille romaine. Ils appelèrent avec mépris ce régime le règne des affranchis.

Ces gens, Grecs ou Asiatiques, assez instruits et très habiles, n'administraient pas mal. Sous Claude comme sous Tibère, les gouverneurs furent surveillés. Leurs employés, d'ordinaire des affranchis, restaient longtemps dans le même poste, connaissaient les affaires du pays et les dirigeaient sous le nom du gouverneur.

Les provinces, gouvernées régulièrement, s'enrichirent ; on augmenta le nombre des citoyens. A la fin de 48, on en compta près de 7 millions.

En Italie, on fit à Ostie un grand port de 70 hectares, avec deux jetées et un phare, ce qui permit aux grands navires de venir débarquer près de Rome. On donna des primes à ceux qui y amenaient des navires. On travailla à dessécher le lac Fucin en creusant à travers la montagne un tunnel des kilomètres et demi de long[4], qui devait conduire les eaux du lac dans une rivière.

Sous Claude plusieurs lois nouvelles commencèrent à adoucir le vieux droit romain : en déclarant libre l'esclave malade abandonné par son maître ; en donnant à la mère le droit d'hériter de son fils, au fils le droit de disposer de l'argent qu'il avait gagné.

Claude se laissait diriger par sa femme comme par ses affranchis. D'abord[5] ce fut sa troisième femme, Messaline, fameuse par sa conduite effrontée. Elle fit condamner à mort les gens qui lui déplaisaient, et elle finit par épouser publiquement un jeune noble. Claude se décida alors à la faire tuer.

Son affranchi Pallas lui fit épouser en quatrièmes noces sa nièce, fille de Germanicus, Agrippine. C'était une femme fière et ambitieuse, elle voulut partager le pouvoir et les honneurs ; elle recevait le Sénat et les ambassadeurs étrangers, elle assistait, vêtue du manteau de général, aux revues des soldats. Elle fit fonder une colonie sous son nom, Colonia Agrippina (Cologne). Jamais à Rome une femme n'avait fait pareille chose.

Claude avait un fils, Britannicus, qui devait lui succéder. Agrippine le décida à adopter son fils à elle, Néron, qu'elle avait eu de son premier mari, et à lui faire épouser sa fille Octavie. Il lui donna le pouvoir proconsulaire, fit distribuer en son nom le donativum aux soldats et le congiarium au peuple ; enfin il le choisit pour successeur au lieu de son fils Britannicus.

Lorsque Agrippine fut assurée de voir son fils empereur, Claude mourut, empoisonné, dit-on, par sa femme (54).

Néron (54-68). — A la mort de Claude, le fils d'Agrippine, Néron, devint empereur, n'ayant pas encore 17 ans. Il avait appris à faire des vers et des discours, à peindre, à chanter en s'accompagnant de la lyre ; il ne connaissait ni les armes ni les affaires.

Sa mère gouverna d'abord avec lui ; elle écrivait les dépêches de gouvernement, recevait les ambassadeurs, passait les revues. La loi interdisait à une femme de siéger dans le Sénat, Agrippine faisait venir les sénateurs dans le palais et assistait à leur séance, cachée derrière une tenture. Quand son fils sortait dans la ville, elle montait dans la même litière que lui, ou le faisait aller à pied à côté de la sienne.

Néron se lassa vite de cette surveillance. Il voulait se débarrasser de sa femme Octavie. Agrippine lui fit des reproches et le menaça, dit-on, de faire proclamer empereur Britannicus. Néron fit empoisonner Britannicus son frère ; puis il renvoya sa mère du palais.

Dès lors il gouverna seul. Pendant les cinq premières années de son règne, on fut content du gouvernement. Néron suivait les conseils du préfet du prétoire, Burrhus, et de son précepteur Sénèque. Il traitait le Sénat avec respect et paraissait désireux d'être un bon prince. Un jour qu'on lui apportait à signer deux condamnations à mort, il dit : Je voudrais ne pas savoir écrire.

Mais déjà il s'amusait d'une façon singulière pour un empereur. La nuit, il courait les rues avec une bande de jeunes gens, déguisé en esclave, battant les passants, enfonçant les boutiques. Au théâtre, il excitait le public à crier, à casser les bancs et à se battre ; lui-même jetait d'en haut les objets qui lui tombaient sous la main.

Puis il s'éprit de Poppée, la femme d'un de ses compagnons, une coquette qui, pour se conserver la peau fine, prenait des bains de lait d'ânesse et se garantissait du soleil en portant un masque. Il se débarrassa d'abord de sa mère Agrippine, puis de sa femme Octavie. Il accusa sa mère d'avoir voulu le faire assassiner et l'envoya tuer par des soldats ; le Sénat vota des sacrifices pour remercier les dieux d'avoir sauvé l'empereur. Néron, à son retour dans Rome, fut reçu en cérémonie par tout le peuple comme après une victoire.

Quand il répudia Octavie pour épouser Poppée, le peuple indigné envahit le palais et renversa les statues de Poppée. Néron se vengea en accusant Octavie d'un crime dont elle était innocente. On la tua et on apporta sa tête à Poppée.

Burrhus étant mort (62), Néron le remplaça par un de ses flatteurs. Alors commencèrent les procès de lèse-majesté et les exécutions. Le gouvernement redevint cruel comme au temps de Tibère.

Néron voulait faire admirer son talent de chanteur. Il avait commencé par se montrer sur un théâtre installé dans ses jardins et réservé aux nobles ; mais il tint bientôt à se faire voir au peuple tout entier. Il vint chanter sur le théâtre public de Rome dans le costume des chanteurs ; suivant les règles de la profession, en finissant, il mettait un genou en terre et tendait la main en suppliant vers le public. Mais dans le public se trouvaient des bandes de claqueurs organisées pour l'applaudir (5.000 hommes, dit-on), qu'on appelait les Augustiens. Les spectateurs, surveillés par des espions, ne pouvaient se dispenser d'admirer. Cette fantaisie de Néron était un grand scandale pour les Romains ; mais il eût été dangereux de le dire, et les sénateurs offraient des sacrifices à la voix divine de l'Empereur.

En 64, le feu prit à Rome dans les magasins des marchands d'huile ; l'incendie, activé par le vent, dura huit jours et brilla 10 quartiers de la ville (sur 14). Néron, absent de Rome, trouva en arrivant son palais brûlé, courut sans gardes diriger les secours et recueillit dans ses jardins les gens sans asile. Mais il était si détesté qu'on l'accusa d'avoir fait allumer l'incendie pour s'amuser.

On disait que du haut du Palatin, vêtu d'un costume de chanteur, la lyre à la main, Néron avait regardé brûler la ville en chantant des vers sur l'incendie de Troie.

Rome fut rebâtie plus belle, avec des rues larges et droites, des maisons moins hautes, en bonne pierre, isolées l'une de l'autre et le long des grandes rues des portiques couverts (des arcades). Néron se fit faire un grand parc ; avec des bois, des pelouses, des étangs, et un palais, le plus luxueux qu'on eût vu à Rome, la Maison-d'Or, ainsi nommée à cause des dorures ; il y avait des salles dont le plafond était formé de tablettes d'ivoire mobiles par où on pouvait faire descendre des parfums ou une pluie de fleurs ; il y avait une salle qui tournait sans cesse.

Néron s'entoura d'un luxe contraire aux habitudes romaines : il avait des meubles de nacre et d'ivoire, des vêtements de soie et de laine pourpre qu'il ne portait qu'une fois ; en voyage il emmenait un millier de chars. Il distribuait des cadeaux, même des domaines, à des acteurs, des musiciens, des gladiateurs.

Ses mules étaient ferrées d'argent. On disait que Poppée faisait ferrer ses chevaux avec de l'or, et se faisait suivre de 500 ânesses pour pouvoir toujours prendre ses bains de lait.

L'argent commença à manquer. Néron diminua le poids des monnaies. Il fit enlever dans les temples de Rome, de Grèce, d'Asie l'or et l'argent consacrés aux dieux, et même leurs statues. Il exigea que dans les testaments on donnât quelque chose à l'Empereur.

Plusieurs nobles de Rome conspirèrent pour tuer Néron et le remplacer par Pison, sénateur riche et aimé du peuple. Un des consuls, un préfet du prétoire, plusieurs officiers étaient du complot. Un sénateur s'était chargé de frapper Néron pendant les jeux du cirque. Mais il fit tant de préparatifs qu'un de ses affranchis eut des soupçons et alla le dénoncer. Néron envoya l'ordre aux complices de se tuer ; ils s'ouvrirent les veines. Sénèque, qui n'avait pas révélé le complot, reçut le même ordre. Une femme, Epicharis, mise à la torture, refusa de rien révéler ; ses membres furent tellement brisés que le lendemain il fallut la ramener en litière à la torture ; dans le trajet elle se passa un lacet au cou et s'étrangla (65).

Dans les années suivantes on condamna à mort plusieurs nobles innocents. Le plus célèbre, Thraséas, le plus respecté des sénateurs, fut condamné parce qu'il avait depuis trois ans cessé de venir au Sénat, et n'avait jamais sacrifié pour la santé de l'Empereur et pour sa voix divine. Un questeur vint lui apporter la sentence prononcée par le Sénat ; Thraséas renvoya ses amis pour ne pas les compromettre, empêcha sa femme de se tuer, puis il se fit ouvrir les veines du bras et dit au questeur : Regarde, jeune homme. Tu es né dans un temps où il est bon de se fortifier par des exemples de courage.

Néron désirait faire admirer sa voix aux Grecs, les plus fins artistes du temps. Il partit pour la Grèce avec une escorte nombreuse d'acteurs et de musiciens. Il alla de ville en ville, chantant dans tous les concours, à Olympie, à l'Isthme, à Delphes — les Grecs pour lui plaire avaient changé la date des jeux de façon à la faire coïncider avec son passage —. Partout on lui décerna le prix ; à Corinthe un chanteur voulut lutter avec lui, il le fit étrangler. Il revint enchanté de son voyage : Il n'y a que les Grecs qui sachent écouter, disait-il. Pour les récompenser il lut, devant la foule assemblée aux jeux, un décret qui déclarait libres les cités grecques. De retour en Italie, dans les villes où il passait, il entra sur un char attelé de chevaux blancs, par une brèche faite dans la muraille, comme autrefois les vainqueurs des jeux Olympiques. Il traversa Rome vêtu de pourpre, en triomphe, ayant sur la tête la couronne d'Olympie et devant lui les 1.800 couronnes qu'il venait de gagner en Grèce ; il les suspendit dans les salles de son palais. Pour ménager sa voix il ne parlait plus aux soldats, tenait un linge devant sa bouche et se faisait suivre partout de son maître de chant qui lui recommandait de se soigner.

Conquête de la Bretagne. — Depuis l'expédition de César, les peuples bretons, restés indépendants dans leur île, continuaient d'être en rapport avec les peuples de la Gaule, qui parlaient la même langue qu'eux ; des deux côtés de la mer on parlait celte et on obéissait aux druides. Les Celtes de Bretagne excitaient les Celtes de Gaule contre Rome et recevaient les déserteurs échappés de l'armée romaine.

Le gouvernement romain se décida à conquérir la Bretagne. Sous le règne de Claude, on y envoya 4 légions, environ 40.000 hommes.

Les Celtes étaient braves, belliqueux et bons cavaliers ; mais divisés en petits peuples et mal organisés. Leurs fantassins, sans cuirasses et sans casques, avaient des boucliers trop petits, des javelots trop courts, des épées trop larges.

Les Romains débarquèrent sans combat et campèrent au bord de la Tamise pour attendre Claude ; quand l'empereur fut là ils traversèrent la rivière et dispersèrent l'armée barbare de Caractacus, roi de Camulodunum ; les autres chefs demandèrent la paix. Claude revint avec le surnom de Britannicus (conquérant de la Bretagne) (44).

Le général resta quatre ans dans le pays pour organiser la nouvelle province de Bretagne. Une colonie de vétérans romains fonda une ville romaine, Camulodunum, où le gouverneur s'établit. On commença à exploiter les mines de plomb, les marchands romains arrivèrent et il se forma des villes romaines ; la plus grande fut Londinium (Londres), près de l'embouchure de la Tamise.

Les Romains avaient soumis sans peine toute la plaine qui forme le sud de l'Angleterre. Dans les montagnes de l'Ouest (pays de Galles), les habitants se défendirent ; le roi Caractacus s'y était réfugié et continuait la guerre. Les peuples de l'Ouest et du Nord s'entendirent pour attaquer la province romaine, mais les Romains les soumirent l'un après l'autre. Caractacus livra bataille dans une vallée ; ses soldats, sans casques ni cuirasses, furent massacrés ; il s'enfuit chez la reine d'un peuple voisin qui le livra aux Romains.

Quand il arriva à Rome et vit les monuments de la grande ville, il s'étonna : Comment, dit-il, vous qui avez de si magnifiques palais, pouvez-vous avoir envie de nos pauvres cabanes !

La conquête n'était pas finie. Les Romains n'occupèrent jamais les montagnes du pays de Galles, ils se bornèrent à établir de ce côté des villes fortes pour arrêter les montagnards[6] Même les peuples de l'Angleterre se soulevèrent encore et il fallut une grande guerre pour les soumettre.

Il y avait dans l'île de Mona (Anglesey) une forêt sacrée où se réunissaient les druides pour sacrifier des victimes humaines et pour décider les affaires communes ; ils excitaient les habitants contre les étrangers. Le gouverneur romain résolut de détruire ce sanctuaire ; son armée traversa le détroit qui sépare l'île du continent. Les druides, les mains levées au ciel, prononçaient des imprécations ; des femmes, en vêtements noirs, les cheveux épars, la torche à la main, couraient, semblables aux Furies, exciter les guerriers. Les Romains dispersèrent ces défenseurs, coupèrent les arbres et abattirent les autels.

Les peuples bretons étaient irrités contre les vétérans qui avaient pris aux habitants de Camulodunum leurs maisons et leurs terres, contre les marchands et les banquiers romains qui voulaient tirer de l'argent d'un pays pauvre.

Pendant que l'armée était occupée à Mona, ils se soulevèrent tous à la fois, massacrèrent non seulement les soldats, mais tous les étrangers établis dans le pays (70.000, dit-on), et détruisirent les villes romaines. Une légion venue au secours de Camulodunum fut presque toute exterminée. Le chef de la révolte était une femme, la reine Boadicée ; les officiers romains l'avaient battue, avaient insulté ses deux filles et gardé son héritage.

Le gouverneur, revenu de Mona avec 10.000 hommes seulement, livra bataille à une armée énorme de Bretons, accompagnés de leurs femmes. Boadicée, montée sur un char avec ses deux filles, passa devant les rangs en disant : Il s'agit de vaincre ou de mourir, je vous donnerai l'exemple. La petite armée enfonça et massacra cette foule (80.000 barbares, dit-on). Boadicée s'empoisonna (61).

Les Romains, maîtres du Sud, établirent un camp de 2 légions dans le Nord, à Eboracum (York). Puis, quand ils eurent fini la guerre contre les montagnards de l'Ouest, ils attaquèrent les montagnards du Nord. Agricola, beau-père de l'historien Tacite, leur fit la guerre pendant sept ans (78-85). Il réunit une flotte pour porter les provisions dans ce pays où l'armée n'aurait pu trouver de quoi se nourrir et s'avança peu à peu avec 4 légions jusqu'à l'endroit de l'Écosse où les deux mers, en se rapprochant, forment un isthme. Les montagnards de Calédonie (nord de l'Écosse) vinrent l'attaquer. Il les repoussa.

Les empereurs ne voulaient pas occuper l'Écosse et l'Irlande ; ils aimèrent mieux maintenir la frontière plus au sud et la défendre par un retranchement.

  • [1] César était le nom de famille du fondateur de l'Empire. En comptant César et Auguste, il n'y eut en tout que six empereurs de la famille de César. Mais on a pris l'habitude d'appeler les douze premiers empereurs les douze Césars.
  • [2] Il est à peine besoin de dire qu'aucune de ces preuves ne prouve rien.
  • [3] L'arc de triomphe d'Orange a été élevé en souvenir de cette victoire.
  • [4] Le travail abandonné a été achevé de nos jours (1869-74).
  • [5] Il avait eu avant elle deux femmes, et les avait répudiées pour leur mauvaise conduite.
  • [6] Deux villes ont conservé le nom de camp retranche (castra), Caerieon (Castra Legionis), Chester (Castra).


CHAPITRE XXI. — LES FLAVIENS.

Révoltes contre Néron (68). — Néron ne s'occupait plus du gouvernement. Le peuple lui restait encore attaché, parce qu'il donnait des spectacles et faisait des distributions. Mais les soldats se plaignaient de ne plus recevoir leur solde et avaient honte d'obéir à un chanteur.

Le gouverneur de la Gaule lugdunaise, Vindex, donna l'exemple ; il réunit une armée de Gaulois et déclara qu'il allait délivrer Rome de ce mauvais chanteur. Il écrivit au gouverneur d'Espagne Galba pour lui offrir le commandement ; Galba n'avait qu'une légion, il en leva une deuxième et se déclara pour le Sénat contre Néron. Le gouverneur de Lusitanie, Othon, l'ancien mari de Poppée, donna à Galba sa vaisselle d'or et d'argent pour payer ses légions. Le gouverneur d'Afrique se révolta.

Les gens de Lyon avaient appelé à leur secours contre les Gaulois révoltés les deux légions de Germanie ; elles rencontrèrent l'armée gauloise près de Besançon. Leur chef voulait s'entendre avec Vindex ; mais ses soldats se jetèrent sur les Gaulois et en massacrèrent 20000 ; Vindex se tua. Cependant ils ne voulaient plus de Néron, et abattirent ses images. L'armée du Danube fit de même.

Néron n'avait pris aucune mesure contre Vindex ; il était d'abord à Naples où il allait voir les lutteurs ; puis à Rome où il essayait des instruments de musique. En apprenant la révolte d'Espagne il perdit la tête. Les prétoriens de Rome l'abandonnèrent ; il s'enfuit près de Rome dans la maison d'un de ses affranchis. Le Sénat le déclara ennemi public et le condamna à mort. En entendant venir les cavaliers envoyés à sa poursuite il se tua.

On dit qu'il hésita longtemps à se tuer, qu'il pleurait et répétait : Quel artiste le monde va perdre !

Le peuple ne voulut pas croire qu'il fût mort. Longtemps on s'attendit à le voir revenir. Un esclave en Asie se fit passer pour Néron et commença une révolte.

Néron était le dernier survivant de la famille de César.

Guerres entre les armées (69). — Les prétoriens proclamèrent empereur Galba, gouverneur d'Espagne ; le Sénat lui prêta serment, les autres gouverneurs le reconnurent.

Galba vint à Rome, il avait 73 ans et la goutte. Il voulut être économe et rétablir la discipline. Les prétoriens lui réclamèrent l'argent que le préfet du prétoire leur avait promis en son nom ; il refusa. J'enrôle des soldats, dit-il, je ne les achète pas. Il ne fit pas de distributions au peuple ; on le trouva dur et avare. Il prit pour collègue et successeur un jeune noble honnête et fier, Pison, que les prétoriens n'aimaient pas, et en le leur présentant il ne leur promit pas de donativum.

Les prétoriens, mécontents, s'entendirent avec Othon, l'ancien favori de Néron, l'ancien mari de Poppée, qui venait de donner son argent à Galba et qui s'était fait aimer des soldats en les traitant en camarades. Ils l'amenèrent dans leur camp et le proclamèrent empereur. Galba fut massacré, il avait été empereur sept mois. Othon laissa relever les statues de Néron ; mais il ne fit condamner personne (69).

Les soldats des frontières ne voulaient plus se laisser imposer l'Empereur qui plaisait aux prétoriens de Rome. L'armée du Rhin, la plus nombreuse et la plus brave, à son tour, fit un empereur ; elle proclama son général, le gouverneur de Basse-Germanie, Vitellius. Puis elle marcha sur l'Italie, ne laissant dans ses camps que les vieux soldats et quelques auxiliaires.

L'armée de Bretagne et la légion de Lyon se déclarèrent aussi pour Vitellius. Il eut alors onze légions, et ces légions menaient avec elles un nombre égal d'auxiliaires, surtout des Germains, organisés en cohortes, avec des officiers de leur nation. Les plus considérés et les mieux payés étaient les Bataves, qui formaient le principal corps de cavalerie.

Cette armée romaine, à demi germaine, traversa la Gaule comme une invasion de barbares, pillant et massacrant. Un des généraux, Valens, toujours ivre, se faisait appeler Germanicus. L'autre, Cécina, portait, au lieu du costume romain, les braies des barbares et le manteau bariolé des Chérusques ; sa femme l'accompagnait à cheval, suivie d'une escorte de cavaliers. A Metz, on massacra 4.000 personnes. Les Gaulois, effrayés, sortaient de leurs villes à la rencontre de ces barbares ; les femmes et les enfants se prosternaient pour les attendrir. A Langres, ils commencèrent à se battre entre eux, les Bataves contre les légionnaires.

Vienne, dénoncée par Lyon (les gens des deux villes se détestaient), fut forcée de livrer ses armes et de promettre une somme pour chaque soldat.

L'armée s'était révoltée contre Galba ; elle apprit en chemin que les prétoriens l'avaient remplacé par Othon ; elle continua sa marche et entra en Italie.

Othon n'avait pas d'armée en Italie ; il ramassa ce qu'il trouva à Rome : les prétoriens, les cohortes urbaines, les détachements des légions, les recrues qu'on venait d'enrôler, 2.000 gladiateurs de profession, et partit à pied, revêtu d'une armure de fer, vivant d'une vie simple au milieu des soldats ; il savait se faire aimer de ses hommes et ne leur imposait aucune discipline.

Les soldats de Vitellius arrivaient divisés en trois armées. La première arrivée attaqua Plaisance et fut repoussée, puis surprise près de Crémone par l'armée d'Othon. Mais la seconde armée la rejoignit.

On conseilla alors à Othon d'attendre l'armée du Danube, en marche pour venir à son secours. Othon voulut combattre tout de suite ; ses soldats, s'il les laissait campés en face des soldats du Rhin, pouvaient être tentés de l'abandonner pour se joindre à leurs camarades. Il ordonna d'attaquer ; ses soldats sortirent du camp et s'avancèrent avec leurs bagages sur une chaussée étroite, où ils rencontrèrent les Vitelliens. Ils se battirent en désordre, gênés par les bêtes de somme et les bagages ; les gladiateurs, chargés par les cavaliers bataves, s'enfuirent vers le Pô ; les prétoriens se débandèrent et se réfugièrent dans leur camp, puis ils se rendirent sans combat.

Othon était resté avec sa garde dans un autre camp. En apprenant la déroute, il décida de se tuer. Il avait été empereur 88 jours.

Un soldat apporta la nouvelle de la défaite. On racontait que les amis d'Othon ne voulurent pas le croire, et que l'un d'eux dit : C'est un lâche qui s'est sauvé de la bataille. Le soldat, sans répondre, se perça de sou épée. Othon ému s'écria : de n'exposerai pas la vie de défenseurs si dévoués.

Ses soldats le suppliaient de continuer la guerre. C'est assez d'une bataille, dit-il ; il distribua son argent, renvoya ses amis, brûla ses lettres, puis demanda de l'eau froide et deux poignards, se coucha et s'endormit. A l'aube, il s'éveilla et se perça le côté gauche.

Les prétoriens furent licenciés. Les soldats de Vitellius ravagèrent le pays et se battirent entre eux ; à Pavie, une légion massacra ses propres auxiliaires.

Vitellius arriva enfin en Italie avec la troisième armée, 60000 soldats et une cohue de valets, de comédiens, de cochers. C'était un gros homme qui passait son temps à table ; quand il avait trop mangé, il se faisait vomir pour pouvoir recommencer à manger. Il ne s'occupait pas de gouverner, pas même de maintenir l'ordre ; il laissait ses soldats faire ce qui leur plaisait.

On dit que, passant 40 jours après la bataille devant les cadavres des soldats d'Othon qui pourrissaient et infectaient l'air, il dit en plaisantant : Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.

A Rome, Vitellius ne fit pas de mal au Sénat et lui laissa même faire quelques réformes, mais il se fit mépriser par sa gloutonnerie. Il s'invitait à plusieurs dîners le même jour ; il dépensa des sommes énormes pour sa cuisine ; il inventa un plat, le bouclier de Minerve, fait de foies de poissons, de cervelles de paons et de faisans, de laitances de lamproie et de langues de flamants.

Il y avait alors une armée en Judée pour faire la guerre aux Juifs révoltés. Les soldats n'acceptèrent pas l'empereur créé par l'armée du Rhin, ils proclamèrent leur général Vespasien. Les deux autres armées d'Orient (les quatre légions de Syrie, les deux d'Égypte), toujours en rivalité avec les légions de Germanie, le reconnurent pour empereur ; l'armée du Danube prit aussi parti pour lui et entra la première en Italie.

L'armée de Vitellius s'était désorganisée en pillant le pays, les meilleurs soldats avaient passé dans le corps des prétoriens où l'on était mieux payé ; le général Cécina voulait abandonner Vitellius, il fit abattre ses images ; ses soldats l'enchaînèrent et se retirèrent en désordre.

Les armées du Rhin et du Danube se rencontrèrent près de Crémone ; elles se battirent toute la nuit ; la lune se leva derrière les soldats de Vespasien et projeta en avant d'eux de grandes ombres qui les protégeaient en faisant tromper leurs adversaires ; elle éclairait au contraire les soldats de Vitellius, montrant où il fallait les frapper. Au matin, le bruit courut que l'armée de Syrie arrivait ; les Vitelliens se replièrent et envoyèrent dire qu'ils se soumettaient. Puis les deux armées réconciliées pillèrent la ville de Crémone, la brûlèrent et vendirent les habitants.

A Rome, Vitellius s'entendit avec le frère de Vespasien, préfet de la ville, et vint sur la place déclarer qu'il abdiquait ; mais les soldats et le peuple poussèrent des cris et le forcèrent à rentrer dans son palais. On se battit au Capitole ; le frère de Vespasien fut pris et massacré, le temple du Capitole brûla.

Puis l'armée du Danube arriva devant Rome, força le passage du Champ de Mars, assiégea la forteresse des prétoriens, la prit, tua tous les défenseurs et entra dans Rome en massacrant. Alors on se mit à chercher dans les maisons les soldats de Vitellius et à les égorger. On prétendait les reconnaître à leur grande taille, car c'étaient des Germains.

Vitellius, trouvé dans une cachette, fut amené sur la place les mains liées derrière le des, la corde.au cou, les vêtements déchirés, au milieu de la foule, qui lui tirait les cheveux, lui jetait de la boue, l'appelait ivrogne et se moquait de sa figure rouge et de son gros ventre ; on le déchira à coups d'épée et on jeta son corps dans le Tibre.

Révolte en Germanie et en Gaule. — Pendant que l'armée du Rhin se battait en Italie pour Vitellius, il ne restait sur le Rhin que des légions incomplètes et formées de nouveaux soldats inexpérimentés. Quelques-uns des peuples de ces pays en profitèrent pour se soulever.

Le chef de la révolte fut Civilis, descendant d'un roi barbare, chef des cavaliers bataves au service de Rome. Néron avait fait exécuter son frère ; lui-même avait été condamné, Galba le grâcia ; puis les soldats romains de Germanie voulurent le faire condamner, Vitellius le sauva. Civilis irrité jura de ne pas se couper les cheveux avant de s'être vengé des Romains. Il revint chez son peuple et le décida à se soulever contre Vitellius, en reconnaissant pour empereur Vespasien. Puis il envoya dire aux Bataves de l'armée romaine de venir le rejoindre.

Ces Bataves, armés à la façon de leur pays, commandés par des officiers bataves, mieux payés que les autres soldats, étaient le corps le plus considéré de l'armée du Rhin. Après avoir vaincu les soldats d'Othon, ils venaient de recevoir l'ordre de revenir en Italie combattre l'armée de Vespasien. Ils partirent et allèrent rejoindre Civilis.

Civilis réunit plusieurs peuples germains voisins des Bataves, et les emmena assiéger le camp des légions de Basse-Germanie (Vetera Castra). Les légions de Mayence partirent au secours, laissant le Rhin dégarni ; des bandes de Germains le traversèrent et vinrent ravager le pays de la Moselle et de la Meuse. Les soldats romains apprirent enfin que Vespasien était vainqueur et lui jurèrent fidélité. Civilis, qui jusqu'alors avait prétendu combattre au nom de Vespasien, déclara ne plus reconnaître d'empereur (69).

Les peuples germains refusèrent de rester au service de Rome et se préparèrent à envahir la Gaule. Il y avait chez les Bructères (le peuple qui avait massacré l'armée de Varus) une jeune fille, une prophétesse, Velléda, qui se tenait enfermée dans une tour au milieu des forêts, ne se laissant voir à personne. Un de ses parents recueillait ses prophéties ; elle prédisait que les Germains allaient détruire les Romains. Civilis s'entendit avec elle et, en signe de respect, lui envoya un commandant romain prisonnier.

En Gaule, du côté de la Germanie, on commençait à s'agiter ; les druides annonçaient que la domination romaine allait finir, puisque le Capitole de Rome venait de brûler. Il y avait dans l'armée de Mayence des auxiliaires gaulois, commandés par des officiers de leur nation. Les soldats trévires (Trèves) abandonnèrent l'armée romaine en route ; le chef des cavaliers trévires, Classicus, déclara que le peuple cessait d'obéir à Rome et qu'on allait fonder un royaume gaulois. Les soldats romains eux-mêmes arrêtèrent leurs officiers, se joignirent aux révoltés et jurèrent sur des étendards nouveaux d'obéir à l'empire gaulois. Chez les Lingons (Langres), un grand propriétaire, Sabinus, se fit proclamer César.

Les Trévires demandèrent aux autres peuples de Gaule de s'unir à eux, mais l'assemblée des députés gaulois décida de rester soumis à Rome.

Sur le Rhin, les Germains prirent les forteresses romaines, excepté Mayence, et les détruisirent toutes. Ils voulaient détruire aussi la colonie romaine de Cologne et massacrer les habitants ; Civilis et Velléda les sauvèrent. Il ne restait plus de garnison romaine pour défendre le Rhin.

Enfin Vespasien, vainqueur de Vitellius, envoya Cerialis avec une grande armée (5 légions d'Italie, 3 d'Espagne, 1 de Bretagne). Les légions qui avaient passé aux Gaulois revinrent à l'obéissance. L'armée romaine arriva sur le Rhin. Les habitants de Cologne, prenant courage, massacrèrent les Germains logés dans leur ville.

Civilis, repoussé derrière le Wahal, continua à se défendre ; les Romains avaient peine à manœuvrer et à vivre dans ce pays de marais. Le général Cerialis fit la paix avec Civilis. Velléda la prophétesse fut livrée aux Romains et amenée captive à Rome (70).

Les Trévires et les Lingons, restés seuls, n'avaient pu résister à l'armée romaine. Les chefs des Trévires s'enfuirent chez les Germains. Sabinus brilla sa villa et se cacha dans un souterrain ; sa femme Éponine le pleurait déjà comme mort et voulait se laisser mourir de faim ; quand elle connut sa cachette, elle alla s'y enfermer avec lui ; ils y passèrent ensemble neuf ans, et il leur naquit deux enfants. On finit par les découvrir, on emmena Sabinus à Rome ; Éponine le suivit et essaya d'attendrir Vespasien ; l'Empereur fut ému, mais il ordonna de mettre à mort Sabinus. Éponine demanda et obtint d'être exécutée avec lui.

Ruine de Jérusalem. — Le petit royaume juif était devenu une province romaine, la Judée, gouvernée par un procurateur, logé dans le palais du roi. Mais il y avait encore une nation juive.

Les Juifs continuaient à se regarder comme le peuple de Dieu, seul adorateur du vrai Dieu, et qui devait un jour dominer tous les autres peuples. Les empereurs avaient laissé aux Juifs leur Conseil des anciens[1], formé de prêtres et de docteurs de la loi, vrais chefs du peuple, qui décidaient les affaires, rendaient la justice et administraient le Temple.

Le Temple de Jérusalem, était le seul endroit du monde où l'on pût célébrer le culte juif ; on y venait en foule pour les grandes fêtes de Pâques. Tout Juif devait venir y sacrifier au moins une fois dans sa. vie, et chaque famille juive payait au Temple une contribution (2 drachmes par an).

Le peuple juif ne se composait pas seulement des habitants de la Judée. Il y avait des Juifs établis dans presque toutes les grandes villes grecques d'Orient ; à Alexandrie, ils occupaient deux quartiers. Ces Juifs dispersés parlaient grec, mais ils continuaient à se regarder comme Juifs ; ils envoyaient leur contribution au Temple ; ils cherchaient à convertir les païens à la religion juive ; dans quelques villes ils avaient même un conseil et un chef. On les avait exemptés du service militaire.

Les empereurs romains évitaient de blesser les Juifs. La religion juive interdisait de se faire des images des hommes ou des animaux ; la monnaie romaine faite en Judée ne portait pas la figure de l'Empereur, les soldats romains avaient ordre de ne pas apporter leurs enseignes à Jérusalem. Un gouverneur ayant placé dans le palais des boucliers consacrés à un dieu, Tibère les fit enlever. Il était défendu sous peine de mort, même aux Romains, d'entrer dans le Temple.

Cependant certains Juifs regardaient comme une impiété d'obéir à un étranger infidèle et de lui payer l'impôt. Quand le gouvernement romain fit faire le recensement de la Judée, un patriote juif, Judas de Giskala, déclara honteux de reconnaître un autre seigneur que le Dieu des armées. Il se révolta, fut pris et décapité.

Caligula, qui se croyait dieu, ordonna de mettre dans le Temple sa statue. Les Juifs déclarèrent qu'ils aimaient mieux mourir ; l'Empereur se laissa persuader d'y renoncer. Mais les Juifs restèrent inquiets. Un parti commençait à prêcher là révolte : on les appelait les zélotes (zélés). Ils s'armaient et s'assemblaient dans le désert, brûlaient les maisons des habitants soumis à Rome, se retiraient dans les montagnes et en sortaient pour faire une guerre de brigands aux soldats romains. Quelques-uns venaient jusque dans Jérusalem poignarder les partisans des Romains, on les appelait sicaires (assassins). On racontait des miracles, on prédisait des victoires. Un Juif d'Égypte amena devant Jérusalem une foule de paysans en leur annonçant qu'à sa vue les murailles de la ville s'écrouleraient.

Enfin, en 66, commença la révolte générale. Les riches désiraient garder le gouvernement romain qui maintenait l'ordre. Mais les Juifs, très irrités contre le gouverneur romain qu'ils accusaient de s'enrichir à leurs dépens, venaient de faire une émeute dans les rues de Jérusalem.

Les étrangers avaient toujours été admis à venir dans le vestibule du Temple prier et sacrifier au Dieu des Juifs ; le nouveau maître des cérémonies le leur défendit ; les partisans des Romains se plaignirent. On se battit dans les rues pendant plusieurs jours.

Il n'y avait qu'une petite troupe de soldats romains dans Jérusalem. Les zélotes, arrivant de la campagne, chassèrent les riches de la ville ; puis ils prirent le Temple et le palais du roi, et finirent par massacrer les soldats romains et les chefs du parti romain.

En même temps, dans les villes grecques où il y avait des Juifs, les Grecs massacraient la population juive, d'abord à Césarée, le port de la Judée, puis à Damas et en Syrie. A leur tour, dans les villes de Judée, les Juifs massacrèrent les étrangers.

Le gouverneur de Syrie, arrivé avec une armée devant Jérusalem, entra dans le quartier neuf, mais s'arrêta devant le rempart. En se retirant il fut forcé d'abandonner ses bagages et ses machines de guerre. Alors les Juifs devinrent maîtres de tout l'ancien royaume de Judée.

Vespasien, envoyé par Néron avec trois légions et des auxiliaires (en tout 50.000 hommes), vint reconquérir la Judée ; il avança lentement, gardant toute son armée ensemble, prenant les forteresses une à une. Les Juifs n'avaient pas d'armée, ils n'essayèrent pas d'arrêter l'ennemi, mais ils se firent tuer dans leurs places plutôt que de les rendre. Il fallut deux campagnes pour soumettre le pays autour de Jérusalem. Vespasien, proclamé empereur, partit pour Rome avec son armée (69). La guerre s'arrêta ; les révoltés restèrent donc plus de trois ans maîtres de Jérusalem. Mais pendant tout ce temps ils se firent la guerre entre eux. Les zélotes avaient fait entrer les paysans et, avec leur aide, massacré leurs adversaires, les propriétaires de la ville ; ils avaient affranchi les esclaves et décidé que le grand prêtre serait tiré au sort.

Les zélotes eux-mêmes se divisèrent ; Simon de Gerasa, avec les Iduméens (paysans du Sud), occupait la ville haute ; Jean de Giskala, avec les Galiléens (venus du Nord), occupait le Temple qui était fortifié ; Éléazar, avec une petite troupe, s'était retranché dans le sanctuaire, au fond du Temple. Les trois bandes se battaient entre elles dans les rues de la ville basse.

Enfin Vespasien envoya son fils Titus avec 60.000 hommes (70). Le siège dura cinq mois. Jérusalem était une ville très forte, entourée de trois côtés par des précipices et, sur le côté accessible, défendue par trois murailles. Dans l'intérieur le Temple et le palais du roi avaient chacun leur enceinte. Les assiégés avaient peu de vivres, ayant gaspillé les provisions pendant les émeutes, et la ville était pleine de Juifs venus pour les fêtes de Pâques ; en sorte que la famine commença bientôt. Beaucoup de gens moururent de faim ; d'autres essayèrent de se sauver, les Romains les prirent et les crucifièrent (500, dit-on, en un seul jour).

Titus tenait à entrer de force dans la ville. Il mit six semaines pour faire une brèche ; puis il lui fallut prendre la ville basse maison par maison. Il prit d'assaut le palais, puis le Temple, et enfin la ville haute. Le Temple fut brûlé, Jérusalem détruite.

L'historien juif Josèphe raconta que Titus avait décidé d'épargner le Temple, mais qu'un soldat y lança un tison enflammé qui y mit le feu.

Les habitants furent tous massacrés ou vendus comme esclaves. Titus garda seulement 700 prisonniers pour les mener à son triomphe avec les objets sacrés du Temple : la table d'or, le chandelier à sept branches, le voile du sanctuaire et le livre de la Loi.

Jérusalem resta en ruines ; on y campa une légion, on mit des colonies dans le pays. La contribution que les Juifs payaient au Temple fut conservée, mais donnée au Temple de Jupiter Capitolin.

Pourtant les Juifs, privés de leur capitale, de leurs chefs, de leur Temple, restèrent encore une nation. Ils conservèrent leur religion et continuèrent à se regarder comme le peuple de Dieu. Ils se réunissaient dans des synagogues pour lire leurs livres saints. Les rabbins rédigèrent toutes les règles de la religion et en formèrent un second recueil sacré.

Vespasien (69-79) et Titus (79-81). — Avec Vespasien commença une nouvelle famille de trois empereurs : les Flaviens. Il s'appelait Flavius Vespasianus et descendait de petits propriétaires italiens. Son grand-père avait été centurion, son père percepteur d'impôts. Il avait fait sa carrière comme officier et avait déjà 60 ans.

Jamais il ne renia son origine. Il se moqua des courtisans qui le disaient descendant du dieu Hercule, et il tint à garder intacte la maison de paysan où ses pères avaient vécu et où il avait passé son enfance.

Il vivait simplement, sans aucun luxe, travaillait une partie de la nuit, laissait toujours sa porte ouverte à quiconque venait lui parler, et écoutait volontiers les conseils. Il refusa de laisser poursuivre en justice les gens qui parlaient mal de lui, et ne confisqua pas les biens des fils de partisans de Vitellius.

Il rétablit l'ordre, réprimant les révoltes et réhabituant les soldats à la discipline. Il s'occupa beaucoup des provinces et y fonda des colonies de citoyens.

La plupart des anciennes familles nobles avaient péri, il ne restait plus assez de sénateurs. Vespasien fit le cens, dressa la liste du Sénat et y fit entrer beaucoup de nouveaux membres. Il créa ainsi, avec les grandes familles des provinces, surtout d'Espagne et de Gaule, une noblesse nouvelle, plus honnête et moins ambitieuse que l'ancienne.

Il lui fallait beaucoup d'argent pour réparer Rome, rebâtir le Capitole, refaire les aqueducs, pour construire le Colisée, pour les routes et les armées. Il fut très économe. Ses ennemis se moquèrent de ce qu'ils appelaient son avarice.

Il avait mis, disait-on, un impôt sur les urinoirs ; son fils le lui reprocha. Vespasien lui montra l'argent de cet, impôt et lui demanda : Cet argent sent-il mauvais ?

En dix ans il avait remis sur pied les finances de l'Empire. Il travailla jusqu'à son dernier jour. Un empereur, disait-il, doit mourir debout. Il mourut en faisant effort pour se lever (79).

Son fils Titus, qui portait le titre de César, lui succéda. Il avait juré de garder ses mains pures de sang, il refusa de poursuivre personne pour lèse-majesté et fit grâce à deux nobles condamnés à mort pour avoir conspiré contre lui. Il traita avec respect le Sénat, donna au peuple des jeux magnifiques et déclara au théâtre que c'étaient les spectateurs, non l'Empereur, dont le goût devait décider. Il se fit aimer de tous ; ses amis le surnommèrent les délices du genre humain.

Un jour, n'ayant rien donné à personne, il dit le soir avec regret : Mes amis, j'ai perdu ma journée.

Il régnait depuis deux ans et deux mois quand il mourut[2].

Domitien (81-96). — Domitien, frère de Titus, lui succéda. Il était grand et beau, vigoureux et sobre (il ne faisait qu'un repas par jour). Il s'occupait régulièrement des affaires. Il révisait les jugements, condamnait à l'exil les dénonciateurs convaincus de mensonge. Il surveillait les gouverneurs.

Il avait conservé les conseillers de son père, et. l'Empire continua à être administré régulièrement.

Mais il était vaniteux. Il se fit appeler maître et même dieu. Il se fit élire consul 17 fois. Il n'aimait pas qu'on fît l'éloge de son frère ni d'aucun grand personnage. Il se fit décerner trois triomphes, et vint au Sénat en costume de triomphateur. Il fit appeler le mois d'octobre mois Domitien.

Il n'aimait pas les exercices du corps ni la guerre. Il se faisait porter en litière, même en campagne.

Il fit cependant plusieurs guerres pour arrêter les Barbares, en Bretagne, sur le Rhin, sur le Danube ; de ce côté Domitien fut vaincu et fit la paix en promettant au roi des Daces un présent annuel, c'est ce que ses ennemis appelèrent acheter la paix par un tribut.

Puis le général de l'armée germaine se fit proclamer empereur et appela les Germains pour marcher ensemble sur l'Italie ; il fut vite vaincu, mais on découvrit que plusieurs sénateurs l'avaient encouragé.

Domitien avait toujours été froid et égoïste. Il vivait sans amis, seul dans son palais (il s'amusait, disait-on, à tuer des mouches avec un poinçon). Il recevait ses invités de mauvaise grâce.

Un jour, dit-on, il s'amusa à leur faire peur. Il les reçut dans une salle à manger tendue de noir, éclairée par de : lampes funéraires, garnie de lits pareils à ceux où l'on exposait les morts, avec une inscription funéraire portant le nom de chaque invité. Aux pieds de chacun vint s'asseoir un jeune esclave pareil au génie de la mort qu'on représentait sur les tombeaux. On servit à table les plats des repas de funérailles.

Le dîner fini, chacun rentra chez soi accompagné d'esclaves inconnus et reçut aussitôt l'annonce qu'un envoyé de l'Empereur était là ; les invités croyaient trouver un ordre de mort ; c'était seulement le bel esclave qui avait joué le rôle de génie de la mort et que l'Empereur leur envoyait en cadeau avec la stèle funéraire et les objets qui avaient figuré à table.

Dans les dernières années, Domitien devint cruel par crainte. Il n'aimait pas les sénateurs et les sénateurs le lui rendaient ; quelques-uns essayèrent de le tuer. Alors on recommença à condamner à mort pour crime de lèse-majesté. Un sénateur fut condamné pour avoir célébré l'anniversaire de l'empereur Othon son oncle, — un autre, pour avoir mis dans sa chambre une carte du monde, — un autre, parce qu'au lieu de le proclamer consul le crieur public, par erreur, l'avait proclamé empereur ; — le général de l'armée de Bretagne, Lucullus, fut exécuté pour avoir laissé appeler luculliennes une nouvelle espèce de lances ; — un rhéteur pour avoir fait un discours contre les tyrans.

Domitien encourageait les dénonciations, même des esclaves. Personne n'osait plus parler, même dans son intérieur, de peur qu'un mot recueilli par un esclave ne fût interprété comme une allusion.

Domitien avait besoin d'argent pour les soldats, il avait augmenté la solde des légionnaires, 300 deniers par an au lieu de 225 ; il fit condamner des riches pour confisquer leur fortune, et il les força à lui léguer une partie de leurs biens.

Domitien devint odieux ; on le surnomma le Néron chauve. Les devins chaldéens avaient prédit qu'il mourrait bientôt ; il les exila tous et en fit exécuter plusieurs. Les philosophes blâmaient sa conduite ; il en fit mettre à mort quelques-uns et chassa les autres de Rome.

Il ne se montrait presque plus en public. Il avait fait garnir les portiques par lesquels il passait avec des plaques de pierre polie, c'étaient comme des miroirs où il pouvait voir ce qui se passait derrière lui. Quand il allait sur l'eau, il se mettait seul dans un bateau et se faisait remorquer par une barque, afin de rester loin des rameurs. Quand il interrogeait un accusé, il le faisait venir enchaîné et tenait le bout de la chaîne dans ses mains.

Il fut cependant assassiné. L'intendant de sa femme vint le trouver sous prétexte de lui annoncer un complot, lui présenta un billet et le frappa pendant qu'il lisait. Ses serviteurs accoururent et le massacrèrent (96).

  • [1] On l'appelait sanhédrin, déformation du mot grec synedrion.
  • [2] Sous son règne, le Vésuve, qui depuis 2.000 ans au moins n'avait pas bougé, eut une éruption violente qui recouvrit de lave et de cendres les villes de Pompéi et d'Herculanum (79).


CHAPITRE XXII. — LES ANTONINS.

Nerva (96-98). — Les meurtriers de Domitien avaient d'avance choisi son successeur, un vieux sénateur faible et malade, Nerva. Le Sénat l'élut empereur et se vengea de Domitien en décrétant son souvenir aboli ; non seulement Domitien ne fut pas déclaré dieu, mais on ordonna de renverser ses statues et de gratter son nom de toutes les inscriptions. Nerva rappela les exilés, défendit de faire des procès de lèse-majesté et rendit au Sénat tous ses pouvoirs.

Les prétoriens, irrités contre le Sénat, vinrent en armes au palais réclamer la punition des meurtriers de Domitien, et les massacrèrent. Nerva, trop faible pour résister aux prétoriens, se choisit un collègue, un général, Trajan, l'adopta et mourut bientôt.

Trajan et ses conquêtes (98-117). — Le nouvel empereur, Trajan, le premier empereur qui ne fût pas un Italien, était né dans une colonie romaine d'Espagne, Italica (près de Séville) ; il était déjà connu comme général.

Il traita le Sénat avec respect, le consultant sur les affaires, lui faisant juger les procès contre les gouverneurs. Il défendit de recevoir les dénonciations d'un esclave contre son maître, de condamner un absent, de faire des procès de lèse-majesté. Il se conduisit lui-même non comme un maître, mais comme un magistrat ; il allait siéger avec les autres sénateurs, et quand il acceptait d'être consul, il se soumettait à l'usage, il prêtait serment debout au consul assis. Il laissa écrire l'éloge des citoyens condamnés par les empereurs ; il laissa exposer les images de Brutus et Cassius. Ce fut la mode alors de vanter les partisans de la vieille République, de parler avec mépris des mauvais empereurs, et de dire que Rome était redevenue libre. Malgré tout l'Empereur restait le véritable maître.

Trajan fut surtout un général occupé de conquêtes.

Sur la rive gauche du Danube, entre le fleuve et les Carpathes (aujourd'hui la Transylvanie), venait de s'établir un nouveau royaume barbare. Décébale, roi des Daces, avait organisé une armée à la façon romaine, pris à son service des ingénieurs et des soldats romains, et envahi la province romaine de Mésie. Domitien lui payait une somme annuelle.

Trajan voulut détruire ce voisin dangereux. Il alla passer l'hiver à l'armée du Danube pour préparer la guerre (101) ; il fit construire une route sur la rive droite. Au printemps il passa le Danube, entra dans les montagnes, prit les forteresses daces une à une et ramena les Romains emmenés captifs et les enseignes prises aux soldats romains par les Barbares. Décébale demanda la paix, promit de livrer ses machines, ses ouvriers et les transfuges romains (102). Trajan laissa une garnison romaine dans la capitale, Sarmizegethusa, et fit bâtir un pont sur le Danube, un pont de pierre à 17 piles[1] ; par là les Romains pouvaient toujours entrer dans le pays.

Mais le roi des Daces garda ses armes et ne livra pas les transfuges. Trajan revint, lui déclara la guerre, envahit le pays et entra dans Sarmizegethusa. Il refusa de faire la paix, exigea que Décébale vînt se rendre. Décébale se tua (106).

Trajan garda le pays, en fit une province nouvelle, la Dacie, et fit élever des places fortes pour la défendre. Il en chassa les guerriers daces et y fit venir des colons romains, de Dalmatie et d'Asie. Ces colons exploitèrent les mines des montagnes, cultivèrent le pays, bâtirent des villes. La Dacie devint un pays romain où l'on parlait latin ; ainsi se forma le peuple roumain, qui parle encore aujourd'hui une langue dérivée du latin.

Au Ier siècle, la plus forte armée avait été celle du Rhin. Depuis Trajan ce fut l'armée du Danube, formée de 10 légions divisées entre 5 gouverneurs.

Le pays au sud du Danube, n'étant plus exposé aux ravages des Barbares, devint plus peuplé et plus riche.

Trajan, en souvenir de sa conquête, fit élever à Rome la colonne Trajane, avec des bas-reliefs en marbre qui représentaient les scènes de la guerre.

Il ne restait plus qu'un seul ennemi de l'Empire, le roi des Parthes. Depuis un siècle Rome lui avait fait plusieurs fois la guerre, d'ordinaire pour décider qui choisirait le roi d'Arménie. Trajan vint à Antioche organiser son armée, puis il fit venir le roi d'Arménie, lui ordonna de déposer sa couronne, le laissa massacrer par ses soldats, et déclara que l'Arménie devenait une province romaine. Il entra ensuite dans le royaume des Parthes, fit apporter sur des chariots des barques démontées qu'on mit à flot sur l'Euphrate, et entra dans Babylone où il sacrifia aux mânes d'Alexandre. Puis il fit traîner ses navires par terre depuis l'Euphrate jusque dans le Tigre, prit les grandes villes des Parthes, Séleucie, Ctésiphon, d'où il ramena le trône d'or du roi, et descendit en bateau jusqu'à l'Océan. Il voulait, dit-on, s'avancer jusqu'au point où était arrivé Alexandre. Mais les habitants des villes parthes se soulevèrent, il revint malade et mourut en chemin (117). Il avait fait du pays conquis trois provinces nouvelles : l'Arménie, la Mésopotamie et l'Assyrie.

Hadrien (117-137). — Trajan n'avait pas eu le temps de désigner son successeur, mais il l'avait déjà choisi ; c'était un de ses parents, Hadrien, grand, beau, intelligent et doux ; il l'avait adopté et l'avait marié à sa petite-nièce.

Hadrien, proclamé empereur, jura de ne jamais mettre à mort un sénateur et laissa au Sénat les mêmes pouvoirs que Trajan. Quand il était à Rome, il assistait aux séances du Sénat et le consultait sur les affaires. Quand le Sénat lui rendait visite, il le recevait debout.

Un jour, voyant un de ses esclaves se promener entre deux sénateurs, Hadrien envoya quelqu'un donner un soufflet à l'esclave impérial, pour le punir de ne pas se tenir à son rang.

Il s'occupait des affaires avec soin, rendait lui-même la justice, écoutait toutes les réclamations. Il surveillait les gouverneurs de province ; quelques-uns même furent condamnés à mort.

Je veux gouverner la république, disait-il, de façon qu'on voie qu'elle est la propriété du peuple, non la mienne.

Un jour, une femme l'arrête dans la rue pour lui demander justice. Hadrien lui dit qu'il n'a pas le temps de l'écouter : Pourquoi es-tu empereur ? répond la femme. Et Hadrien l'écoute.

Il vécut comme un particulier, sans luxe, faisant des repas simples, allant voir ses amis malades, allant à la chasse avec eux. Dans Rome, il ne se faisait pas escorter par des gardes et revenait du Sénat en litière pour ne pas attirer l'attention.

Il ne recherchait pas les honneurs, ne prit jamais le titre de consul, refusa longtemps celui de Père de la Patrie, et ne fut qu'une seule fois salué Imperator par les soldats.

Hadrien avait vécu surtout dans les pays grecs ; il parlait grec et avait appris, suivant la mode grecque, à faire des vers, à peindre, à sculpter ; il avait appris aussi la géométrie, la musique, la médecine et l'astrologie. Ses ennemis l'appelaient le petit Grec.

Il commença par abandonner les conquêtes de Trajan en Orient, les provinces au delà de l'Euphrate ; il trouvait, comme Auguste, l'Empire déjà assez grand. Il ne désirait pas la guerre, il préférait maintenir les Barbares en paix avec l'Empire en faisant des présents à leurs chefs, et il réussit : pendant tout son gouvernement la frontière ne fut jamais attaquée.

Mais s'il ne voulait pas de guerre, il tenait à avoir de bonnes armées. Il alla lui-même visiter les armées de toutes les frontières, et les obligea à conserver les vieilles habitudes des soldats romains. Il fit détruire les maisons de plaisance des officiers, leurs salles de festin, les grottes, les portiques construits pour se mettre à l'ombre. Il chassa des camps les acteurs et les faiseurs de tours.

Il refusait aux soldats les congés, afin de tenir les corps au complet. Il ordonna de faire au moins trois marches militaires par mois. Il fit un règlement sur le camp, un règlement sur les bagages. Il fit fabriquer de nouvelles machines de guerre plus légères, plus faciles à emmener.

Quand il était au camp, il vivait comme un simple soldat, mangeait du lard et du fromage, buvait de la piquette. Il s'exerçait à lancer le javelot ; il faisait les marches militaires (30 kilomètres) à pied, nu-tête, en armes ; il ne voulait avoir pour lui ni voiture ni litière. Il s'occupait des soldats, allait visiter les malades, donnait les grades au mérite ou à l'ancienneté, à de vieux braves plutôt qu'aux jeunes gens riches. Les hommes lui étaient dévoués. Pendant 21 ans qu'il gouverna il n'y eut pas une émeute de soldats.

Voyages d'Hadrien. — Hadrien ne se plaisait pas à Rome ; il passa son temps à parcourir l'Empire.

Proclamé empereur en Syrie, il traversa les provinces du Danube pour venir à Rome. Il y resta plus d'un an pour organiser le gouvernement.

Il alla visiter l'Italie du Sud, puis au nord la Rhétie et le Norique ; de là il vint en Gaule et en Bretagne. Les Barbares des montagnes d'Écosse venaient ravager le pays en arrière de la frontière. Pour les arrêter il fit construire le rempart d'Hadrien. Ce rempart, long de 100 kilomètres, barrait la Bretagne dans toute sa largeur d'un golfe à l'autre. En avant s'étendait un fossé large de 12 mètres, profond de 5 mètres. En arrière s'élevait le rempart en maçonnerie, épais de 2 mètres, haut de 4 à 5 mètres ; garni en avant de 300 tours qui faisaient saillie sur le rempart, en arrière de 80 postes, chacun muni d'une porte du côté de l'intérieur. Tout le long du rempart passait une route militaire large de 20 mètres, défendue par 17 forts éloignés l'un de l'autre de 6 kilomètres en moyenne, placés de façon à avoir de l'eau. Enfin un second fossé entre deux levées de terre défendait le rempart du côté du sud. Cet énorme travail fut fait par les soldats de 3 légions et leurs auxiliaires ; chaque cohorte faisait son morceau de rempart.

Hadrien vint en Espagne où il assista à l'assemblée des députés des villes espagnoles, réunis à Tarracone pour célébrer la fête de Rome et d'Auguste.

Puis il passa en Afrique, et visita les camps romains au bord du désert. A Lambessa, où résidait une légion, on a retrouvé une inscription qui reproduit un ordre du jour d'Hadrien aux soldats pour les féliciter de la façon dont ils travaillent, portent les fardeaux et font les manœuvres. Hadrien fit terminer la route et les forts dans les montagnes de l'Aurès, au bord du désert.

Il traversa toutes les provinces d'Afrique et arriva en Syrie. Là il eut une entrevue avec le roi des Parthes ; il lui renvoya sa fille que les Romains avaient prise, mais refusa de lui rendre le trône d'or enlevé par Trajan.

Puis il visita les provinces au bord de la mer Noire. Il voulut voir la montagne d'où les Dix Mille avaient pour la première fois aperçu la mer ; on y éleva une statue d'Hadrien, le doigt tourné vers la mer. A Trébizonde, il fit construire un temple et un port. Dans les montagnes de la Bithynie, il chassa les bêtes féroces, il tua une ourse énorme ; on fonda en souvenir la ville appelée Hadrianothères (chasses d'Adrien).

Il passa en Europe, visita la Thrace[2], la Macédoine, l'Épire, la Thessalie, la Grèce ; il revint par mer en passant par la Sicile, où il monta au sommet de l'Etna pour voir lever le soleil.

Il repartit de Rome pour un second voyage en Orient. Cette fois il s'arrêta longtemps dans les pays grecs où il aimait à vivre. Dans chaque ville il laissait une trace de son passage : à Corinthe des bains et un aqueduc, à Mantinée un temple de Neptune, à Argos un paon d'or avec des pierreries pour faire les yeux de la queue. C'est à Athènes surtout qu'il séjourna. Il prit le costume grec, accepta le titre d'archonte, présida les jeux, se fit recevoir aux mystères d'Éleusis, discuta avec les philosophes et les artistes. Il fit bâtir toute une ville nouvelle à côté de l'ancienne, avec un gymnase, un cirque, une bibliothèque. Entre les deux on éleva un arc de triomphe, avec deux inscriptions : du côté d'Athènes : C'est ici la ville de Thésée ; du côté de la ville nouvelle : C'est ici la ville d'Hadrien.

En Asie, il visita les villes grecques. A Smyrne, il fit bâtir un temple et le plus beau gymnase d'Asie ; Smyrne le remercia en lui donnant le titre de sauveur, de fondateur, et en créant des jeux hadriens. Il alla voir les curiosités du pays, le tombeau de Tantale et le bas-relief de Sésostris. A Troie, il rétablit le tombeau d'Ajax et composa des vers grecs en l'honneur de la ville.

Il passa par la Syrie et la Judée. A Antioche, il consulta l'oracle de la source de Daphné, puis il le fit fermer. Il alla jusque dans les villes du désert qui vivaient du passage des caravanes, Balbeck et Palmyre. Il visita la mer Morte et les villes fortes de la nouvelle province d'Arabie.

Arrivé en Égypte, à Alexandrie, il visita le musée et la bibliothèque, et discuta avec les savants qui ne lui plurent pas. En remontant le Nil, il eut un grand chagrin : son esclave favori, un jeune Asiatique, Antinoüs, se noya dans le fleuve. Hadrien le fit adorer comme un dieu ; à l'endroit où il avait péri il fit bâtir une ville, Antinopolis, et fit faire une route entre cette ville et la mer Rouge.

Il revint en Judée pour une affaire grave. A son passage, il avait ordonné de fonder sur les ruines de Jérusalem une colonie de vétérans : Ælia Capitolina. Les Juifs se soulevèrent ; ils obéissaient à un prêtre et à un chef de bandits surnommé Barkokeba (le Fils de l'Étoile), qui se disait envoyé de Dieu pour délivrer le peuple de Jacob. Les révoltés prirent Jérusalem et furent maîtres de la Judée. Le gouverneur de Syrie mit trois ans à la soumettre ; prenant les forteresses une à une et massacrant tous les hommes. On dit qu'il prit 50 forteresses, 985 villes et qu'il périt 580.000 Juifs (132-134).

Hadrien enleva le nom de Judée à la province (on l'appela Syrie palestine) et y établit 2 légions, bien qu'elle ne fût pas province frontière. Le pays resta presque désert. Il fut défendu à aucun Juif, sous peine de mort, de paraître sur l'emplacement de Jérusalem ; on leur permit seulement de venir un jour par an pleurer au pied du rempart. Les Juifs dispersés dans l'Empire gardèrent leur religion, leurs synagogues, leurs conseils des anciens. Mais ils ne voulurent plus avoir rien de commun avec les infidèles, cessèrent peu à peu de se servir du grec et n'eurent plus que des livres écrits en hébreu.

Hadrien, revenu en Italie, y passa ses dernières années (134-137). Il se fit bâtir à Tibur une grande villa où étaient reproduits en petit les monuments et les paysages qu'il avait le plus admirés dans ses voyages : il y avait une académie, un lycée, un théâtre, et même une vallée de Tempé avec des montagnes et un fleuve en miniature ; on a retrouvé dans les ruines de cette villa des bas-reliefs, des statues et des mosaïques.

Antonin (137-161) et Marc-Aurèle (161-180). — Hadrien avait adopté un riche sénateur né dans la ville romaine de Nîmes en Gaule, Antonin, qui fut reconnu comme empereur (137). Antonin avait déjà 52 ans. C'était un homme simple et économe. Il refusa l'argent qu'on avait l'habitude d'offrir aux empereurs, et prit même sur sa fortune personnelle pour payer le donativum aux soldats. Il vécut sans luxe et économisa si bien les revenus de l'État qu'il laissa, au bout de 20 ans, un trésor de plus d'un demi-milliard.

De caractère doux, un peu timide, il resta toujours à Rome ; il traitait le Sénat avec respect et venait régulièrement aux séances. Il votait d'ordinaire pour les peines les plus faibles, et faisait volontiers grâce aux condamnés. On conspira contre lui, il empêcha le Sénat de rechercher les complices.

On prétend qu'il dit à cette occasion : Que gagnerais-je à ce qu'on sache que quelques-uns de mes concitoyens me haïssent ? — Il disait : Je veux me conduire avec le Sénat comme j'aurais désiré qu'on se conduisit avec moi quand j'étais sénateur. — Son fils adoptif Marc-Aurèle pleurait la mort de son précepteur. Ses amis trouvaient ce chagrin déplacé : Laissez-le être homme, dit Antonin, la philosophie et l'Empire ne doivent pas dessécher le cœur.

Il ne fit pas de guerre.

Mieux vaut, disait-il, sauver un citoyen que tuer mille ennemis.

Il avait adopté avant d'être empereur un jeune homme, Marc-Aurèle, qui lui succéda et prit comme collègue son parent, L. Verus (161).

Marc-Aurèle, dès l'âge de douze ans, portait le manteau des philosophes et couchait par terre, sa mère lui avait à grand'peine fait accepter de coucher sur des peaux de mouton. Adopté à dix-huit ans par Antonin, il continua à travailler avec son maître de rhétorique ; puis il se prit d'admiration pour la doctrine des stoïciens et, devenu empereur, ne cessa pas de la pratiquer. Il faisait chaque jour son examen de conscience, se demandant s'il avait rempli tous ses devoirs.

Il a écrit dans ses Pensées : On ne doit pas se fâcher contre les méchants, mais les supporter avec douceur. Corrige-les si tu peux ; sinon, souviens-toi que la bienveillance t'a été donnée pour l'exercer sur eux.

Il mena toujours une vie austère, mangeant peu, travaillant beaucoup, n'ayant d'autre distraction que d'écrire ses pensées. Quoique de santé faible, il fit toujours en conscience son métier d'empereur. Il allait aux séances du Sénat, et y restait jusqu'à la fin. Il jugeait souvent et s'occupait de réformer les lois. Il n'aimait pas la guerre.

Cependant il passa des années à l'armée pour défendre l'Empire contre les ennemis.

Une araignée, écrit-il, est fière d'avoir pris une mouche. Les hommes sont fiers d'avoir pris l'un un lièvre, l'autre un sanglier ou un ours, un autre des Sarmates. Ne sont-ils pas tous des brigands aux yeux du sage ?

Les Parthes attaquèrent la Syrie. Verus alla leur faire la guerre et conquit un morceau de la Mésopotamie. Les Maures attaquèrent les côtes d'Espagne et furent repoussés.

Les ennemis les plus dangereux furent les Barbares du Danube. Des peuples germains traversèrent le fleuve et demandèrent des terres dans les provinces romaines ; on les repoussa. Tout d'un coup ils entrèrent dans l'Empire tous à la fois ; les uns arrivèrent jusqu'en Grèce, les autres jusqu'à Aquilée, en Italie. Ils ravageaient, pillaient et emmenaient les habitants. La peste venait de détruire une partie de l'armée romaine. Une mauvaise récolte avait ruiné le pays ; les impôts ne rentraient plus. Pour avoir de l'argent Marc-Aurèle vendit les bijoux du palais. Il ramassa avec peine une armée en Italie, en enrôlant les soldats de police, des esclaves qu'il affranchit, et même les gladiateurs. Verus mourut. Marc-Aurèle conduisit lui-même l'armée et fit reculer les Barbares (167).

Ce fut une guerre pénible, on la compara à la guerre contre Annibal. Marc-Aurèle batailla plusieurs années sur le Danube, surtout contre les Marcomans (en Bohème) et les Quades (en Moravie). Les Barbares demandèrent enfin la paix : ils rendirent les captifs romains, ils s'engagèrent à fournir des auxiliaires à l'empereur et à ne plus approcher du Danube (176).

Le bruit courut alors en Orient que Marc-Aurèle était mort. Le général de l'armée de Syrie, celui qui avait vaincu les Parthes, se fit proclamer empereur ; mais ses soldats le massacrèrent au bout de trois mois.

Marc-Aurèle revint sur le Danube, recommença la guerre, et se mit à détruire les Barbares. Il voulait faire de leur pays deux provinces romaines, mais il mourut à Vindobona (Vienne), épuisé, à l'âge de 60 ans (180).

Gouvernement des Antonins. — Le temps de Trajan, Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle a été appelé le siècle des Antonins. Ce fut la période la plus heureuse de l'Empire.

Les empereurs se succédèrent sans avoir de fils ; l'Empire ne put donc être transmis comme un héritage. L'empereur choisissait un fils adoptif qui, sans révolution, arrivait au pouvoir, à l'âge d'homme, déjà habitué à bien gouverner.

L'empereur ne dépendait plus du caprice des prétoriens ; il n'avait plus peur des nobles du Sénat. Il se conduisait comme le premier magistrat de la République, vivant simplement, sans rien qui ressemblât à une cour. Il avait le pouvoir absolu, mais il ne s'en servait que pour le bien de l'État, et ne cherchait pas à faire sentir qu'il était le maître.

Le Sénat restait le corps le plus honoré de l'État, les familles de sénateurs formaient la plus haute noblesse de l'empire ; la plupart maintenant descendaient non plus des anciens nobles de Rome, mais des colons romains et des grands propriétaires des provinces. Ils obéissaient à l'empereur[3] et ne songeaient plus à rétablir le gouvernement du Sénat.

Pour aider l'empereur à gouverner, Hadrien organisa le conseil, formé de sénateurs et de jurisconsultes, chargé de préparer les édits et d'examiner les affaires.

Les premiers empereurs avaient irrité les nobles en prenant pour secrétaires leurs affranchis. Les Antonins gardèrent ces employés, ils ne pouvaient plus s'en passer ; mais pour diriger ces affranchis, ils choisirent des chevaliers, c'est-à-dire des hommes de la seconde noblesse. Il y en eut un à la tête de chacun des quatre services, des dépêches, des comptes, des pétitions, des enquêtes.

Dans les provinces on conserva le système d'Auguste : des gouverneurs pris dans la noblesse sénatoriale, des intendants choisis dans la noblesse des chevaliers. L'Empereur leur donnait un traitement, mais leur défendait de rien prendre aux habitants ; il recevait les plaintes des provinciaux contre eux et, s'ils avaient commis des vols ou des violences, les condamnait sévèrement. Quand il était satisfait d'un gouverneur, il le laissait dans la même province pendant plusieurs années. Ainsi les provinces ne servaient plus à enrichir les nobles de Rome ; les provinciaux gardaient leur argent et l'employaient dans leur pays. Les pays barbares, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, l'Illyrie, devenaient, comme autrefois l'Italie, des pays riches et peuplés, parsemés de maisons, de villes et de monuments.

Rome n'envoyait dans les provinces que très peu de fonctionnaires ; dans tout le pays qui forme aujourd'hui la France, il n'y en avait pas une centaine, et pas plus de 1.200 soldats. L'Empereur laissait ses sujets s'administrer eux-mêmes ; il leur demandait seulement de ne pas se faire la guerre entre eux, — de payer les impôts, assez modérés d'ordinaire, établir depuis la conquête, — et de comparaître devant le gouverneur qui, chaque année, faisait sa tournée pour décider les affaires graves.

Toutes les autres affaires étaient réglées par les petits gouvernements établis avant la conquête ; il y en avait plusieurs dans chaque province, d'ordinaire un pour chaque ville un peu importante ; le pays d'alentour formait le territoire soumis à la ville on les appelait du même nom que l'État romain, des cités. Chaque cité était organisée sur le modèle de la cité romaine : elle avait son sénat, ses magistrats, son assemblée du peuple. Les magistrats, élus pour un an, étaient divisés en deux collèges de deux chacun, un pour la justice et le gouvernement (semblable aux consuls romains), un pour la police et les marchés (semblable aux édiles). Le sénat, nommé curie, était formé des grands propriétaires. Dans la cité, comme à Rome, l'assemblée n'était guère qu'une forme ; le véritable maître était la curie, c'est-à-dire les riches.

La capitale de ce petit État était une ville, une Rome en miniature, avec des temples, une salle de conseil, des théâtres, des bains, des fontaines, des aqueducs, des routes. On y menait en petit la même vie qu'à Rome ; on donnait des cérémonies, on distribuait du blé, de l'argent.

Rome ne donnait rien aux cités ; elle ne payait même pas les frais de l'administration, des tribunaux, des milices. C'étaient les habitants eux-mêmes qui faisaient les frais de leur gouvernement, de leurs constructions, de leurs fêtes. D'ordinaire les riches fournissaient l'argent ; la cité les remerciait en les nommant magistrats, membres de la curie, prêtres des temples, et en faisant inscrire leur nom et leur éloge sur les bâtiments publics. Trajan et Hadrien permirent aux cités de recevoir des dons et des legs ; les riches en mourant laissaient à leur ville des sommes, parfois considérables. Pline le Jeune dépensa pour Côme, sa ville natale, plus de Il millions de sesterces ; il y fit élever une bibliothèque, une école, un temple de Cérès avec des galeries pour abriter les marchands pendant la foire qui se tenait au moment de la fête. Un habitant de Marseille dépensa 10 millions de sesterces pour rebâtir les remparts de la ville.

Les Romains avaient rendu un service aux peuples en les soumettant : ils avaient supprimé la guerre dans l'intérieur de leur empire et établi la paix romaine. Un orateur grec décrivait ainsi l'état du monde : Chacun peut aller où il veut ; les montagnes sont sures pour les voyageurs, comme les villes pour les habitants. La terre a quitté sa vieille armure de fer et se montre en habits de fêtes. Pour la première fois, les habitants de l'Europe pouvaient vivre tranquilles sans se sentir menacés d'être massacrés ou emmenés en esclavage par des guerriers ennemis.

  • [1] Il n'en reste plus rien.
  • [2] La plus grande ville du pays est encore Andrinople (Hadrianopolis, la ville d'Hadrien).
  • [3] Il y eut encore un complot de sénateurs contre Trajan, un autre contre Hadrien.


CHAPITRE XXIII. — LES ARTS, LES SPECTACLES ET LES LETTRES.

Grands monuments à Rome et en province. — Pendant les deux premiers siècles de l'Empire, Rome s'agrandit et surtout s'embellit beaucoup. Les empereurs y firent construire un grand nombre de nouveaux monuments.

Sur le Palatin, où Auguste avait sa maison, Caligula se fit bâtir un palais orné de peintures et de statues grecques, qui s'avançait jusqu'au Forum. On a retrouvé à côté, dans les ruines d'une maison de plaisance, qu'on croit avoir été la maison de Livie, veuve d'Auguste, quelques-unes des peintures les plus belles que nous connaissions de l'antiquité.

Dans la plaine, au pied du Palatin, Néron fit construire la Maison-d'Or avec un étang et un parc. On la démolit ; Domitien la remplaça par un palais nouveau, avec une grande salle de marbre à colonnes, où l'empereur rendait la justice et recevait les envoyés des rois étrangers.

Sur le terrain qu'avait occupé le parc de Néron, Vespasien fit élever, en souvenir de la prise de Jérusalem, l'arc de Titus, avec des bas-reliefs qui représentent le triomphe du prince sur les Juifs, et le Colisée. Le Colisée, destiné aux jeux du cirque, fut le plus grand de tous les amphithéâtres, si grand et si solide qu'il est encore debout. Il a 188 mètres de long, 156 de large, 50 de haut. L'arène a 76 mètres de long, 46 de large. Les gradins étaient divisés en plusieurs étages, celui d'en bas réservé à l'empereur et aux nobles. Ils pouvaient recevoir 87.000 spectateurs assis, et il restait de la place pour environ 20.000 debout.

Il y avait déjà trois Forums, l'ancien, celui de César, celui d'Auguste. Trajan fit construire le Forum de Trajan, le plus grand et le plus beau de tous. On commença par creuser entre les deux collines du Capitole et du Quirinal une tranchée large presque de 200 mètres. On enleva tout un morceau de colline (680.000 mètres cubes). Sur l'emplacement ainsi créé s'éleva tout un groupe de monuments : l'arc de triomphe, la place, avec la statue équestre de Trajan au milieu, la basilique, la bibliothèque, le temple et la grande colonne Trajane, ornée de bas-reliefs en marbre qui représentaient les scènes de la guerre contre les Daces. Le Forum de Trajan passa pour une des merveilles du monde.

Du côté du Champ de Mars, sur la place laissée vide pendant la République, on construisit sous les empereurs un grand nombre de portiques, galeries à colonnes sous lesquelles on pouvait circuler à l'abri du soleil ou de la pluie. Quelques-uns étaient garnis de statues et de peintures, comme un musée.

De l'autre côté du Tibre, Hadrien fit bâtir un tombeau, le Mausolée d'Hadrien, avec un pont de pierre. Il fit réparer aussi le Panthéon d'Agrippa.

Il y avait déjà à la fin du règne d'Auguste 7 aqueducs pour amener à Rome l'eau des sources ; on en construisit trois nouveaux. Il y eut en tout 428 kilomètres de canaux, dont 32 supportés par des arcades. Rome était beaucoup mieux pourvue d'eau que ne le sont aujourd'hui Paris ou Londres.

Une partie de cette eau servait à alimenter les bains publics, les Thermes, tous construits sous les empereurs (Thermes d'Agrippa, de Néron, de Titus, de Trajan). Ces bains, ou l'on allait autant pour se réunir et causer que pour se baigner, étaient d'énormes édifices ornés de statues pour 1.600 baigneurs. Les plus &rands, bâtis de 206 à 217, furent les Thermes de Caracalla. Élevés sur des chambres voûtées qui servaient de magasins et de calorifères, ils comprenaient : 1° un grand bassin d'eau froide en marbre ; 2° une grande salle d'étuves (50 mètres sur 25) ornée d'épaisses colonnes de granit ; 3° une grande salle chauffée entourée de petites chambres de bains ; 4° deux immenses galeries à colonnes ; 5° des vestiaires ; 6° des salles de friction ; tout cela pavé de mosaïques, orné de statues et de tableaux. A côté s'étendait un grand jardin entouré d'une enceinte de bâtiments, formée d'un portique, de bibliothèques, de gymnases, de salles de conversation. L'eau arrivait par un aqueduc dans un réservoir formé de 60 grandes chambres voûtées.

Claude et Trajan firent construire les deux ports d'Ostie, pour permettre aux grands navires de débarquer près de Rome.

Nous ne connaissons pas tous les monuments bâtis sous les empereurs. Beaucoup ont disparu ; d'autres, dans les déserts d'Afrique et de Syrie, étaient restés inconnus jusqu'à ces derniers temps. Mais il reste assez de débris pour donner l'idée d'un pays garni de constructions, ponts, aqueducs, cirques, théâtres, temples, basiliques, arcs de triomphe.

En Italie, on a retrouvé les ruines de 80 amphithéâtres environ. De ce temps datent deux des grands ports d'Italie, Centumellæ (Civita-Vecchia), sur la côte de l'ouest, et Ancône sur l'Adriatique ; tous deux construits sous Trajan.

En Espagne, on admire encore le pont d'Alcantara, sur le Tage, haut de 60 mètres, bâti sous Trajan, et l'énorme aqueduc de Ségovie ; en Gaule, les monuments construits dans le Midi, le théâtre et l'arc de triomphe d'Orange, les Arènes d'Arles, les Arènes de Nîmes, le temple surnommé Maison-Carrée, à Nîmes, et l'aqueduc surnommé Pont du Gard, qui amenait à Nîmes les sources des montagnes par dessus la vallée du Gard.

La maison romaine. — La maison d'un riche sous l'Empire ne ressemble plus à l'ancienne maison romaine ; elle est imitée des maisons grecques d'Orient. La façade n'est pas du côté de la rue comme celle de nos maisons ; elle est tournée vers l'intérieur.

En entrant, on traverse une galerie fermée qui remplace l'ancien vestibule et on arrive dans la salle de réception. Elle s'appelle encore atrium, mais elle ressemble plutôt à l'aula grecque ; elle est portée par des colonnes de marbre, pavée de mosaïque, ornée de statues ; les salles qui s'ouvrent sur l'atrium ne servent plus de chambres à coucher : ce sont des salles de conversation, des salles à manger garnies de lits de bronze ou même d'argent, la galerie de tableaux (pinacothèque), la bibliothèque, le grand salon de réception.

L'ancienne cour, derrière la maison, est remplacée par le péristyle : ce sont des galeries ouvertes soutenues par des rangées de colonnes qui entourent un petit jardin, garni d'arbustes et de corbeilles de fleurs, avec un bassin où l'eau jaillit.

Enfin, derrière le jardin, dans le bâtiment du fond, sont les chambres où logent le maître de la maison, sa femme et ses enfants ; les salles de bain, la salle de gymnastique.

Les salles sont maintenant ornées à l'intérieur ; le sol est pavé de mosaïques ; les murs sont décorés de peintures, de plaques de marbre, ou de portières d'étoffes ; le plafond est formé de lambris en bois de luxe. On a des tables de bois précieux, des buffets de bronze ou d'argent où l'on étale la vaisselle d'argent.

A la campagne, près de la maison, on aménage des parcs, des étangs, des réservoirs où l'on élève des poissons, des volières d'oiseaux rares, des galeries souterraines pour les grandes chaleurs. Les bâtiments annexes, les cuisines, la buanderie, le moulin, le four, la forge, les ateliers où les femmes filent et tissent les vêtements, les cellules des esclaves forment souvent tout un village habité par des centaines d'esclaves.

Les spectacles. — C'était à Rome un usage ancien de célébrer les fêtes en l'honneur des dieux par des jeux ; chaque jeu durait plusieurs jours et se composait d'une série de spectacles publics. Le nombre en augmenta sans cesse. Sous Auguste, il y en avait déjà 7 par an qui duraient 66 jours ; à la fin de l'Empire il y eut par an 175 jours de spectacles (101 de théâtres, 64 de cirques, 10 de combats de gladiateurs). Les spectacles — sans compter les spectacles extraordinaires — duraient du matin au soir ; les citoyens y assistaient gratuitement. Le spectacle devint la passion dominante du monde romain.

Le théâtre avait été d'abord organisé à la façon grecque, les acteurs jouaient avec des masques des pièces imitées du grec.

Les Romains n'aimaient guère ce spectacle, trop délicat pour eux. Ils préféraient les mimes, espèces de farces comiques. Les acteurs, vêtus d'un costume comique semblable à un habit d'arlequin, représentaient des personnages ridicules, se donnaient des coups, exécutaient des danses grotesques. Contrairement aux usages anciens, c'étaient des actrices qui jouaient les rôles de femmes.

On aimait aussi beaucoup la pantomime. Un acteur seul en scène, jouait la pièce sans parler, seulement avec des gestes et des expressions de figure. Parfois on représentait des ballets exécutés par des danseurs de profession.

Il y eut aussi, mais plus rarement, des représentations de chant et de déclamation, comme en Grèce. Néron parut sur la scène comme chanteur. Domitien, en fondant les jeux du Capitole, créa un concours de chant et fit bâtir un théâtre spécial couvert, qu'on appela l'Odéon.

Le Cirque, destiné aux courses de chars, était un champ de courses entouré de gradins pour les spectateurs. Il y en avait à Rome plusieurs : le principal, le Grand Cirque, au pied du Palatin, pouvait contenir 250.000 spectateurs. Sur l'arène, garnie de sable, se dressaient aux deux bouts des bornes en bronze doré, autour desquelles le char devait tourner. Il fallait faire sept fois le tour de l'arène (plus de 7 kilomètres). Le cocher, debout sur un char léger attelé d'ordinaire de quatre chevaux, son fouet à la main, les rênes attachées à sa ceinture, excitait les chevaux en criant. Souvent, au tournant, le char se brisait contre la borne. Le gagnant recevait un prix.

On faisait d'ordinaire 24 courses de suite le même jour. C'étaient des compagnies rivales qui faisaient courir ; chacune habillait ses cochers d'une couleur différente ; il y en avait quatre : blancs, rouges, verts, bleus, qui finirent par se réduire à deux, les Bleus et les Verts. Les spectateurs prenaient parti pour une des couleurs. Pendant la course, ils criaient, trépignaient, agitaient leurs mouchoirs ; parfois ils se battaient entre eux. On se passionnait alors pour les courses de chars, comme aujourd'hui pour les courses de chevaux ; on pariait, on parlait des courses, même les femmes et les enfants. Quand l'Empereur prenait parti pour une des couleurs (Caligula et Néron pour les verts, Vitellius pour les bleus), la querelle devenait une affaire politique.

L'amphithéâtre servait à différentes sortes de spectacles. Le principal était le combat de gladiateurs. Des hommes armés d'un glaive (gladiator vient de gladius) se battaient entre eux jusqu'à la mort pour amuser les spectateurs. C'était un vieil usage, probablement étrusque, une sorte de sacrifice humain en l'honneur d'un mort ; car ces combats ne se livraient d'abord qu'à l'occasion des funérailles de quelque noble.

Puis ces combats devinrent un spectacle régulier, et le nombre des combattants augmenta. Les gladiateurs furent d'abord des barbares pris à la guerre, qui se battaient avec le costume et les armes de leur pays. Après chaque grande guerre, on faisait ainsi lutter des milliers de prisonniers ; Trajan donna en spectacle 10.000 guerriers daces. Puis on employa des condamnés à mort ou des esclaves. Enfin ce fut un métier, où des hommes libres s'engagèrent par goût ou pour gagner leur vie. On leur apprenait le métier dans une école spéciale ; ils étaient tenus enfermés, soumis à des exercices continuels et à une discipline terrible ; chacun s'engageait par serment à se laisser battre de verges, brûler au fer chaud et même tuer par le chef.

Au jour du spectacle, les gladiateurs défilaient dans l'arène en saluant l'Empereur : Adieu, César, ceux qui vont mourir te saluent. Puis, au son des cors et des trompettes, ils se battaient, d'ordinaire, un contre un, quelquefois une troupe contre une autre. Dans ce duel, les deux combattants n'étaient pas toujours armés de même. Un rétiaire à demi nu, armé d'un filet, luttait contre un Myrmillon, armé de toutes pièces ; un Samnite, armé d'un grand bouclier et d'une petite épée, contre un Thrace, armé d'une grande épée et d'un petit bouclier. Quand un des deux combattants était à terre, les spectateurs décidaient s'il fallait le tuer ou lui faire grâce. Des valets tiraient avec des cordes les corps restés étendus sur l'arène. Ils les amenaient dans une salle où on les examinait ; un homme, déguisé en Mercure, touchait le corps avec un fer chaud pour voir s'il vivait encore ; un autre, déguisé en Charon, achevait d'un coup de massue les blessés qui ne pouvaient pas guérir ; les autres étaient soignés et remis sur pied.

On donnait quelquefois des combats de cavaliers ou de chars de guerre. On donna même des combats de navires (naumachies) dans des bassins ou des lacs. Claude fit battre sur le lac Fucin deux flottes entières, montées par 19.000 hommes ; on avait réuni les condamnés à mort de tout l'Empire et placé le long du lac des machines de guerre pour les forcer à combattre.

L'Empereur assistait à ces massacres. Marc-Aurèle se rendit impopulaire à Rome parce qu'il laissait voir son dégoût, lisait, causait, donnait des audiences au lieu de regarder.

L'amphithéâtre servait aussi aux chasses. On lâchait dans l'arène des bêtes sauvages, lions, panthères, léopards, ours, sangliers, éléphants, buffles, cerfs, taureaux, autruches. Pompée et César montrèrent des animaux nouveaux : hippopotames, girafes, crocodiles. Des chasseurs, armés d'arcs, de javelots, de lances, venaient massacrer ces animaux. Aux fêtes de 106 on en tua jusqu'à 11.000. On faisait aussi battre ensemble deux bêtes, un ours avec un buffle, un taureau avec un éléphant. On faisait battre un homme, armé seulement d'une lance ou d'une épée, sans cuirasse ni bouclier, contre un lion ou un ours.

On finit par trouver plus intéressant de lâcher les bêtes féroces contre des hommes nus et enchaînés un poteau ; le plaisir consistait à les voir déchirer et dévorer. On employait des condamnés à mort, hommes ou femmes ; l'exécution servait ainsi de divertissement au public.

On se servit même des condamnés pour leur faire jouer au naturel le rôle d'un personnage qui devait périr. Un condamné à mort représentait Orphée et était déchiré par un ours ; un autre, habillé en Hercule, était brûlé sur un bûcher ; un autre représentait le brigand Lauréolus mis en croix.

Ce n'était pas seulement à Rome, c'était dans toutes les grandes villes de l'Empire qu'on donnait en spectacle au peuple des comédies, des mimes, des courses de chars, des combats sanglants et des condamnés livrés aux bêtes.

La littérature. — On continuait dans l'Empire à parler quelques-unes des anciennes langues : l'étrusque et l'osque en Italie, le celtique en Gaule et en Bretagne, le basque en Espagne, le berbère et le phénicien en Afrique, le copte en Égypte, le syriaque en Orient, l'albanais en Illyrie. Mais on n'écrivait qu'en deux langues, le latin en Occident, le grec en Orient. Les peuples soumis n'ont pas eu de littérature dans leur langue naturelle, ils ont adopté la littérature de l'un des deux grands peuples antiques ; l'Orient a produit des écrivains grecs, l'Occident des écrivains latins.

Il y avait déjà des écoles grecques à Athènes, à Alexandrie, à Rhodes ; d'autres en Gaule, à Rome, à Carthage. Sous les empereurs quelques villes ont fondé des écoles latines pour les jeunes gens riches, et ont commencé à payer les professeurs, surtout de rhétorique et de philosophie.

Au je siècle, les plus célèbres écrivains latins ne viennent déjà plus d'Italie, mais des villes romaines de la Gaule et surtout d'Espagne. Le poète Gallus, l'historien Trogue Pompée, l'orateur Aper, que nous ne connaissons que de réputation, étaient du midi de la Gaule. Sénèque le rhéteur, Sénèque le philosophe, les poètes Lucain, Silius Italicus, Martial, le géographe Pomponius Méla, l'agronome Columelle, le professeur d'éloquence Quintilien, étaient tous des Romains d'Espagne.

La mode était alors aux lectures publiques. Les assemblées du Forum et les grands procès politiques avaient cessé ; les orateurs ne savaient plus comment se montrer. Un favori d'Auguste, Pollion, donna l'exemple de réunir des amis pour leur lire ses œuvres. L'usage s'établit parmi les lettrés de Rome de rassembler dans une salle des invités et de leur lire les écrits qu'ils composaient, des poèmes, des panégyriques, des fragments d'histoire, même des tragédies. C'était un moyen de se procurer un public obligé d'applaudir par politesse.

Ce fut aussi le temps des rhéteurs célèbres. Les jeunes gens venaient à leur école apprendre l'art de faire des discours ; le maître leur enseignait les préceptes que depuis deux siècles les professeurs d'éloquence grecs travaillaient à rassembler, ils leur donnaient à développer des matières de discours imaginaires.

Le IIe siècle fut la période la plus brillante de la littérature sous l'Empire. Alors parurent à la fois des écrivains latins et des écrivains grecs.

Les écrivains latins vécurent surtout sous Trajan ; c'étaient Pline le Jeune, connu surtout par ses lettres ; Juvénal, célèbre par ses Satires ; Suétone, l'auteur des biographies des douze premiers empereurs, et le plus illustre de tous, Tacite l'historien, un des plus brillants écrivains de Rome ; tous des Romains d'Italie.

Les écrivains grecs vécurent surtout sous Hadrien. Les plus connus furent Plutarque, un Grec de Béotie, auteur des Vies des hommes illustres ; l'orateur Dion Chrysostome, deux historiens, Appien d'Alexandrie, Arrien, gouverneur sous Hadrien ; le philosophe satirique Lucien, deux savants célèbres, le géographe Ptolémée, le médecin Galien. L'empereur Marc-Aurèle écrivit en grec ses Pensées.

Les Stoïciens. — Les Romains ne s'intéressaient pas à la philosophie théorique, mais ils adoptèrent les doctrines des philosophes grecs sur la morale pour avoir une règle de conduite. Il se partagèrent d'abord entre deux sectes : stoïciens et épicuriens. Horace était épicurien, il disait que le seul vrai bien est le plaisir, que la sagesse consiste à vivre paisiblement sans se soucier de l'avenir.

A partir du Ier siècle les stoïciens dominent. Ils disent que le bien suprême est la vertu, qui consiste à se conduire suivant les lois établies par la Divinité. Les biens de la terre, richesse, honneurs, beauté, santé, ne sont rien pour le sage ; il ne doit tenir qu'à la vertu.

Le plus célèbre stoïcien fut un Grec du premier siècle, Épictète. Il fut d'abord esclave d'un favori de Néron ; un jour que son maître le battait, Épictète lui dit : Tu vas me casser la jambe. L'autre continua et lui cassa la jambe. Épictète dit tranquillement : Je t'avais bien dit que tu me la casserais. Affranchi, il se mit à prêcher et eut beaucoup. de disciples., Il mourut sous Trajan. Un de ses élèves rédigea ses enseignements dans le Manuel.

Épictète recommandait avant tout de combattre ses passions et, d'obéir à Dieu. Tu dois travailler ton âme, comme le charpentier travaille le bois. — En t'envoyant sur la terre, Zeus (Dieu) t'a donné ses ordres : ne pas convoiter le bien d'autrui, aimer les hommes, être juste et fidèle. Ces commandements sont gravés dans la conscience, le sage doit dompter sa colère, son égoïsme ; il doit fortifier ceux qui souffrent en leur montrant son exemple : Je suis comme vous sans patrie, ni maison, ni biens, ni esclaves ; je n'ai que la terre, le ciel et mon manteau. Le but de la philosophie est de nous apprendre à mépriser la vie du monde et de nous donner la sérénité parfaite que rien ne peut plus troubler. Elle se résume en cette formule : Supporte et abstiens-toi.

Le stoïcisme fut à la mode au Ier siècle parmi les nobles de Rome, surtout les adversaires de l'empereur. Les sénateurs les plus considérés avaient souvent auprès d'eux un philosophe pour diriger leur conscience et les encourager dans les mauvais moments. Quand ils recevaient leur sentence de mort, ils mettaient leur honneur à se tuer avec courage. Sénèque, le précepteur de Néron, un stoïcien bien imparfait puisqu'il avait amassé une grande fortune et avait justifié l'empereur meurtrier de sa mère, Sénèque se fit ouvrir les veines avec calme, et, pendant que le sang coulait, dicta à ses secrétaires un long discours.

Il y eut alors des philosophes de profession. Ils servaient de directeurs de conscience, donnant des conseils sur la façon de se conduire ; plusieurs empereurs eurent ainsi leur philosophe. Ils allaient même visiter les prisonniers, les malades, les condamnés à mort pour leur montrer la lumière salutaire de la vérité, comme dit Sénèque. Ils venaient quelquefois au théâtre faire un sermon à la foule réunie.

Souvent ils menaient une vie très dure, mangeant mal, ne buvant que de l'eau, couchant par terre, vêtus seulement d'un manteau, portant la barbe et les cheveux longs ; quelques-uns n'ayant pas même de maison, ne possédant que leur manteau, une besace et un bâton, allaient de ville en ville en mendiant.

Ils faisaient faire à leurs élèves des exercices pour les fortifier dans la vertu : prier, méditer une pensée morale, faire chaque soir son examen de conscience, lire la vie d'un grand philosophe. Ils se déclaraient citoyens de l'univers, regardaient tous les hommes comme frères, même les Barbares, même les esclaves. Sénèque déjà recommandait de traiter ses esclaves avec douceur, s'indignait contre les maîtres cruels et blâmait les combats de gladiateurs.

Marc-Aurèle, disciple d'Épictète, fut le philosophe sur le trône. Il continua, même pendant la guerre, à faire son examen de conscience ; il écrivit alors ses Conseils à lui-même. Pense que les hommes sont tes frères, et tu les aimeras. — Que dois-tu faire ? Honorer les dieux et faire du bien aux hommes.


CHAPITRE XXIV. — LE CHRISTIANISME.

La religion chrétienne. — Sous le règne de Tibère, le Christ, condamné par le Conseil des Juifs de Jérusalem, fut mis en croix. Il n'avait encore qu'un très petit nombre de fidèles, les douze disciples. Lui-même avait annoncé que sa religion aurait d'humbles commencements : Le royaume de Dieu est pareil à un grain de sénevé, c'est la plus petite des graines, et pourtant il en sort une plante plus haute que les plus grandes plantes, et les oiseaux du ciel viennent s'abriter sous son ombre.

Le Christ avait dit à ses disciples : Allez et enseignez toutes les nations. Ils s'appelèrent désormais apôtres (envoyés) ; et ils allèrent de tous côtés annoncer l'Évangile, c'est-à-dire la bonne nouvelle, la nouvelle que Dieu était descendu sur terre sous la forme du Christ pour sauver les hommes qui croiraient en lui. Ceux qui adoptèrent cette croyance s'appelèrent chrétiens.

Les apôtres étaient tous des Juifs et la plupart restèrent à Jérusalem ; les premiers chrétiens furent aussi des Juifs qui continuèrent à pratiquer les usages juifs.

Ce fut un nouveau converti, un juif de Tarse, l'apôtre Paul, qui parcourut les villes grecques pour porter l'évangile non plus seulement aux Juifs, mais aux païens. Il leur disait : Vous avez été rapprochés par le sang du Christ, c'est lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un seul. Les païens pouvaient désormais devenir chrétiens sans se soumettre aux usages juifs ; les autres nations, au lieu d'être tenues à l'écart, comme par la religion juive, pouvaient se réunir toutes dans la religion du Christ.

La nouvelle religion consistait à croire en Jésus-Christ fils de Dieu, venu pour sauver les hommes par son sacrifice, à suivre son exemple et à pratiquer ses préceptes. Ses actes et ses paroles étaient rapportés dans des livres écrits en grec, les Évangiles, ainsi nommés parce qu'ils contenaient la bonne nouvelle du salut[1].

Jésus, surnommé le Christ, c'est-à-dire le roi oint de l'huile sainte, est le Maître, le Seigneur, le Sauveur des hommes, venu sur la terre pour fonder le royaume de Dieu. Les Juifs croyaient qu'il voulait se faire roi ; ils mirent sur sa croix, par dérision, cette inscription : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Ce n'est pas cette royauté que demandait Jésus, il a dit lui-même : Mon royaume n'est pas de ce monde. Le royaume de Dieu c'est la réunion des croyants auprès de Dieu. Pour se rendre agréable à Dieu et digne de son royaume, le chrétien n'a pas besoin d'offrir des sacrifices et de célébrer des cérémonies minutieuses, comme les païens ou les juifs. Mais il doit travailler à se rendre parfait. Les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité. La règle est donnée par cette parole du Christ : Soyez parfait comme votre Père qui est aux cieux est parfait.

Pour être parfait, il faut d'abord aimer. Tu aimeras Dieu de toute ton âme ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. Aimer les autres, c'est leur faire du bien ; à un jeune homme qui voulait le suivre, le Christ a dit : Va, vends ton bien, et distribue-le aux pauvres. La première vertu chrétienne est la charité (c'est-à-dire l'amour). Elle doit s'étendre même à nos ennemis : Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la joue gauche. Il a été dit : Tu aimeras ton ami et tu haïras ton ennemi. Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à celui qui vous hait ; afin d'être les enfants de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons. Et lui-même sur la croix a prié pour ses bourreaux : Pardonne-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font.

Le Christ n'a jamais fait de différence entre les hommes, il est mort pour sauver non un seul peuple, mais tous les peuples. Il a ordonné à ses disciples d'enseigner toutes les nations. Tous les hommes sont égaux devant Dieu.

Le Christ a enseigné à aimer la pauvreté ; il en a donné l'exemple, allant de ville en ville sans rien posséder. Celui qui ne renoncera pas à tout ce qu'il possède, dit-il, ne peut être mon disciple. Il a dit à ses disciples : Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez ni comment vous vous habillerez. Les lis des champs ne filent ni ne travaillent, et pourtant Salomon dans toute sa gloire n'était pas plus brillamment vêtu qu'eux. Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent, et pourtant votre Père céleste les nourrit.

Il a enseigné l'humilité. Il s'intéressait surtout aux pauvres, aux malades, aux femmes, aux enfants, à ceux que le monde estimait le moins. Il avait pour disciples de pauvres gens, et leur disait : Soyez bons et humbles de cœur. Il aimait les enfants, il dit : Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.

Il a enseigné le renoncement à toutes les choses du monde, les richesses, les honneurs, le pouvoir, la famille. Si quelqu'un vient à moi et ne repousse pas son père et sa mère, sa femme et son fils, ses frères et ses sœurs, il ne peut être mon disciple.

L'Église primitive. — Le Christ et les apôtres s'adressaient de préférence aux déshérités de ce monde. Pendant longtemps les chrétiens furent surtout de pauvres gens, des ouvriers, de petits employés, des esclaves, vivant dans les villes, où on parlait grec ; même à Rome il n'y avait guère de chrétiens que parmi les Grecs ; leurs écrits et les inscriptions de leurs tombes sont tous en grec.

Les chrétiens d'une même ville se réunissaient pour célébrer leur culte, cette réunion était l'église (assemblée) ; les membres de ces assemblées formaient comme une grande famille. Ils se traitaient en frères, ils s'aidaient entre eux, ceux qui avaient de trop donnaient de quoi nourrir les indigents, les malades, les veuves. Cette communauté s'appelait église ; on disait, par exemple, l'église de Corinthe, l'église d'Antioche. De même l'ensemble de tous les chrétiens du monde s'appelait l'Église du Christ ou l'Église catholique (c'est-à-dire universelle).

Dans ces réunions on célébrait un culte encore très simple. On faisait des prières à Dieu ; on chantait ses louanges ; on lisait à haute voix l'évangile, ou les lettres des apôtres ; un membre de l'église parlait pour expliquer le livre saint ou pour exhorter. La grande cérémonie était la Cène, ou repas du Seigneur, appelé aussi eucharistie (action de grâces), en mémoire du dernier repas du Christ avec ses disciples : on mangeait en commun un repas très frugal, les agapes (repas fraternel) ; on remerciait Dieu et on s'embrassait.

Le nouveau converti qui demandait à être admis parmi les chrétiens devait être d'abord initié à la doctrine chrétienne. Pendant qu'il recevait cette instruction ; il se tenait à la porte de l'assemblée, pour écouter la prière, les chants, la lecture, mais il n'était pas encore admis à faire partie de l'Église ni à prendre part aux agapes. Son instruction terminée, il entrait dans l'Église par la cérémonie du baptême : il était plongé dans une cuve pleine d'eau et revêtu d'une robe blanche, on l'appelait alors néophyte (nouveau-né), car il venait de naître à la vie, chrétienne.

Voici ce qu'un écrivain chrétien de la fin du IIe siècle, Tertullien, dit de ces réunions : Nous nous assemblons pour prier Dieu, nous nous assemblons pour lire les saintes Écritures. Là se font les exhortations et les réprimandes... Chacun apporte une offrande modique au commencement du mois... mais on n'y contraint personne. Le trésor n'est employé qu'à nourrir ou enterrer les pauvres, à soulager les orphelins, les infirmes. Il décrit ainsi les agapes. On ne se met à table qu'après avoir fait une prière à Dieu. On ne mange qu'autant qu'on a faim... Après qu'on s'est lavé les mains et qu'on a allumé les flambeaux ; chacun est invité à chanter des cantiques tirés des Écritures ou qu'il compose lui-même... Le repas finit, comme il a commencé, par une prière...

Dans chaque ville, l'église formait une petite société, organisée à la façon des associations grecques de ce temps-là Elle avait ses chefs qui célébraient le culte, instruisaient les convertis, réprimandaient ceux qui se conduisaient mal ; on les appelait prêtres (anciens), on les comparait souvent au berger qui défend le troupeau des fidèles contre les loups. Elle avait ses employés, les diacres (serviteurs), chargés d'administrer les biens de la communauté, de distribuer les secours aux pauvres, de visiter les malades.

Le chef supérieur s'appelait évêque (surveillant), il dirigeait la communauté et la représentait. Il était regardé comme le successeur des apôtres, investi d'un pouvoir surnaturel et dépositaire de la vraie foi.

Le plus vénéré de tous était l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, et évêque de la capitale de l'Empire.

Les persécutions. — Les chrétiens furent persécutés d'abord par les Juifs. Le premier martyr chrétien, saint Étienne, fut lapidé par les Juifs de Jérusalem.

Le gouvernement romain ne s'occupait pas des croyances de ses sujets, il laissait chacun pratiquer librement sa religion. Mais il y avait des cérémonies religieuses auxquelles un Romain ne pouvait se dispenser de prendre part : il devait assister aux fêtes publiques données en l'honneur des dieux ; s'il avait un procès il devait jurer par les dieux ; s'il était soldat il devait adorer les étendards, le génie de l'empereur, le génie de l'armée ; s'il était magistrat, il devait assister au sacrifice par lequel commençait tout acte public et offrir lui-même de l'encens au dieu Auguste et à la déesse Rome. Or les chrétiens regardaient ces serments, ce culte, ces sacrifices comme des actes impies interdits aux adorateurs du vrai Dieu. Ils refusaient d'y prendre part et s'exposaient à être condamnés, non comme chrétiens, mais pour avoir désobéi aux lois.

Le peuple des villes détestait ces gens qui ne se montraient pas aux fêtes, aux spectacles, aux banquets, qui vivaient entre eux à part des autres et semblaient mépriser le reste du monde. On les prenait souvent pour des magiciens et des sorciers.

Les chrétiens tenaient entre eux des réunions secrètes ; le public, n'y étant pas admis, s'imaginait qu'il s'y passait des choses défendues, qu'on y tuait un enfant pour le manger.

Aussi les chrétiens furent-ils souvent persécutés. Du Ier au IVe siècle, l'Église a compté dix persécutions. Les plus violentes furent les dernières.

Après l'incendie de Rome, Néron accusa les chrétiens d'avoir mis le feu. On ne trouva aucune preuve contre eux, mais on en condamna à mort plusieurs comme ennemis du genre humain. Quelques-uns furent cousus dans des peaux de bêtes fauves et jetés aux chiens qui les déchirèrent ; d'autres furent crucifiés ; d'autres furent enduits de poix et attachés à des poteaux allumés en guise de torches dans les jardins de Néron (64).

Trajan fut le premier empereur qui prit une mesure générale contre la religion chrétienne ; il interdit, sous peine de mort, les assemblées des chrétiens, les regardant comme des sociétés secrètes dangereuses.

Pline le jeune, gouverneur de Bithynie, écrivit à l'Empereur qu'on lui avait amené des chrétiens et qu'il avait fait mettre à mort les plus obstinés ; il demandait ce qu'il fallait faire des autres, et voici comment il écrivait le résultat de son enquête sur les accusés : Ils affirmaient que toute leur faute s'était bornée à se réunir à des jours fixés avant le lever du soleil, à adorer Christus comme un Dieu, à chanter entre eux un hymne en son honneur, à s'engager par serment non à tel ou tel crime, mais à ne point commettre de vols, de meurtre, d'adultère, à ne pas manquer à la foi jurée ; — qu'après cela ils avaient coutume de se retirer, puis de se réunir pour prendre ensemble un repas... J'ai jugé nécessaire, ajoutait Pline, de chercher la vérité en faisant mettre à la torture deux servantes, qu'on appelle diaconesses. Je n'ai rien découvert qu'une superstition absurde et exagérée... Ce ne sont pas seulement les villes, ce sont les bourgs et les campagnes que la contagion de cette superstition a envahis.

Trajan répondit : Il ne faut pas rechercher les chrétiens ; si on les dénonce et s'ils sont convaincus, il faut les punir ; mais il faut pardonner à quiconque déclare n'être pas chrétien et le prouve par des actes, c'est-à-dire en faisant des prières à nos dieux, quelques soupçons qu'on aie sur son passé. Quant aux dénonciations anonymes... il n'en faut tenir aucun compte, car c'est une chose d'un exemple détestable et qui n'est plus de notre temps.

Il y eut désormais sans cesse, surtout en Orient, des chrétiens condamnés à mort, en vertu de l'édit de Trajan. Les magistrats, d'ordinaire, ne commençaient pas volontiers la persécution. n'était souvent la populace des grandes villes qui l'exigeait. Dans les famines, les épidémies, les tremblements de terre, on croyait voir un signe de la colère des dieux irrités par l'impiété des chrétiens ; alors on entendait le cri célèbre. Les chrétiens aux lions ! Et le peuple forçait les magistrats à condamner les chrétiens et à les livrer aux bêtes.

Les martyrs. — Les chrétiens condamnés à mort étaient exécutés suivant les habitudes de ce temps : on décapitait les citoyens romains ; les autres étaient crucifiés, brûlés et surtout livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre. Parfois on aggravait le supplice par des tortures.

En 177 on découvrit en Gaule, dans les villes de Lyon et de Vienne, une communauté de chrétiens, formée surtout de Grecs d'Asie. On les arrêta et on les mena en prison au milieu des hurlements de la foule qui les insultait et leur jetait des pierres.

Le gouverneur les fit comparaître à son tribunal et condamna comme athées et sacrilèges ceux qui se déclaraient chrétiens. On les mit à la torture pour leur faire avouer que dans leurs assemblées on mangeait des enfants. Une jeune esclave, Blandine, se fit remarquer par son courage. Brisée par la torture, elle répétait : Je suis chrétienne. Il ne se fait rien de mal dans nos assemblées. Le diacre Sanctus ne répondit à toutes les questions que par ces mots : Je suis chrétien. Pour le forcer à parler on lui appliqua sur le corps des lames d'airain rougies au feu ; il garda le silence ; on le laissa en prison quelques jours, puis on le remit à la torture.

L'évêque de Lyon, Pothin, un vieillard malade, fut porté devant le tribunal au milieu de la foule hurlante. Le gouverneur lui demanda : Quel est le dieu des chrétiens ? — Vous le connaîtrez, si vous en êtes digne, répondit-il. Là dessus la foule se jeta sur lui et le frappa si violemment qu'il mourut bientôt après dans la prison.

Plusieurs condamnés furent livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre de Lyon. Sanctus et Maturus furent d'abord fouettés ; puis la foule demanda la chaise de fer. On apporta la chaise, on la fit rougir au feu et on y assit les deux chrétiens ; l'odeur de la chair brûlée se répandit dans l'amphithéâtre ; à la fin du spectacle, ils respiraient encore, on les acheva d'un coup d'épée. Pendant ce temps, Blandine était attachée à un poteau, les bras en croix ; mais les bêtes ne voulurent pas la toucher et on la ramena à la prison.

On la fit revenir dans l'arène les jours suivants pour assister au supplice des autres chrétiens qu'on tortura et livra aux bêtes. Enfin son tour vint ; on la mena avec un jeune garçon chrétien devant l'autel pour la décider à sacrifier aux dieux, elle refusa. Elle fut fouettée, mise sur la chaise de fer rougie et enfin roulée dans un filet et jetée à un taureau qui la lança en l'air à coups de cornes. Il fallut que le bourreau l'achevât.

Les cadavres sanglants des suppliciés furent coupés en morceaux et exposés pendant six jours sous la garde des soldats pour empêcher les chrétiens de les ensevelir ; puis on les brûla et on jeta les cendres dans le Rhône pour les empêcher de ressusciter.

Les chrétiens menés au supplice se réjouissaient dans l'assurance de monter au ciel ; ils s'appelaient non pas victimes, mais martyrs (témoins) ; leur supplice était un martyre, un témoignage rendu publiquement au Christ. Ils se comparaient à des athlètes luttant pour gagner le prix ; on disait la palme ou la couronne du martyre. Voilà pourquoi le jour de la fête d'un martyr est le jour anniversaire non de sa naissance, mais de sa mort.

Il y eut des moments où des milliers de chrétiens, pour obtenir le martyre, allèrent se dénoncer eux-mêmes et réclamer leur condamnation. Un jour, un gouverneur, ayant commencé des poursuites contre plusieurs chrétiens, vit arriver à son tribunal tous les chrétiens de la ville qui demandaient à être poursuivis. Il en fit exécuter quelques-uns et dit aux autres : Allez-vous-en, malheureux. Si vous tenez tant à mourir, n'avez-vous pas des précipices et des cordes ?

Plus d'un chrétien zélé, pour devenir martyr, entra dans un temple et renversa les idoles des dieux, comme Polyeucte.

L'Église elle-même s'inquiéta de ce zèle et défendit aux fidèles de rechercher le martyre.

Les catacombes. — Les chrétiens, comme les Juifs, enterraient leurs morts au lieu de les brûler ; ils les enterraient ensemble comme des frères égaux dans la mort. Le champ de sépulture s'appelait cimetière (lieu de repos) : c'était comme le tombeau de famille de la communauté chrétienne.

Dans les grandes villes où le terrain était très cher, on s'enfonçait en terre pour faire des cimetières souterrains. Il y en avait à Alexandrie, à Milan, à Naples ; mais les plus célèbres furent ceux de Rome. Dans le tuf léger sur lequel la ville est bâtie, on avait percé des galeries innombrables qui menaient à des chambres souterraines ; dans les parois, on creusait des niches où l'on déposait les cercueils. On perça ainsi des galeries pendant des siècles, en s'enfonçant de plus en plus profond, jusqu'à faire cinq étages de galeries superposées. On finit par former une ville souterraine de tombeaux qu'on appela plus tard les Catacombes (quartier des tombes)[2].

Ces cimetières n'étaient pas secrets, plusieurs avaient commencé par être le tombeau d'une famille chrétienne riche où les propriétaires admettaient les corps de leurs frères chrétiens ; l'entrée était parfois sur la voie publique, marquée par une sorte de chapelle. Les Romains regardaient les tombes comme sacrées ; les chrétiens n'avaient rien à craindre pour leurs cimetières.

Quelques-unes de ces salles souterraines étaient décorées d'ornements et de peintures qui représentaient des symboles chrétiens. Les plus habituels sont le poisson, symbole du Christ ; la colombe, symbole du Saint-Esprit ; le navire, l'ancre, symboles du salut ; la lyre, l'agneau, la vigne. Les scènes le plus souvent représentées sont le Bon berger portant la brebis perdue, un fidèle en prière, les bras étendus, et quelques scènes de l'Ancien Testament, l'arche de Noé, David et Goliath, Daniel dans la fosse aux lions. On ne représentait pas encore la figure du Christ.

Dans ces tombes souterraines étaient ensevelis les corps des saints martyrs ; les fidèles venaient les visiter aux anniversaires et aux fêtes ; ils se réunissaient et faisaient une cérémonie pour célébrer leur mémoire.

On dit que pendant les persécutions, au ni. siècle, les chrétiens se réfugièrent parfois dans les catacombes pour célébrer leur culte ou pour échapper aux poursuites.

  • [1] Le Nouveau Testament fut formé en réunissant les quatre Évangiles, les Actes des Apôtres (récit de la mission des apôtres), les Épitres écrites par les apôtres aux chrétiens des premiers temps, l'Apocalypse (révélation prophétique aux églises d'Asie).
  • [2] Les catacombes, abandonnées au moyen âge, ont été fouillées de nos jours on y a retrouvé des objets, des peintures, des inscriptions en grand nombre qui ont servi à constituer une science spéciale, l'archéologie chrétienne.


CHAPITRE XXV. — LA FIN DU HAUT-EMPIRE.

Domination des prétoriens. — Tous les empereurs depuis Nerva étaient morts sans laisser de fils et avaient choisi leur successeur. Marc-Aurèle laissa un fils, Commode, qui devint empereur à 19 ans.

C'était un jeune homme beau, vaniteux, faible et cruel.

A douze ans, trouvant son bain insuffisamment chauffé, il avait fait jeter son baigneur dans le four.

Aussitôt empereur, il fit la paix avec les Barbares, leur rendit leurs forteresses et revint s'amuser à Rome avec ses camarades. Son plaisir favori fut de faire le gladiateur et d'imiter Hercule. Il venait lui-même dans l'arène combattre devant le public, il combattit 750 fois ; c'étaient des combats sans danger, contre un adversaire décidé à se laisser vaincre. Il se montrait aussi dans les chasses ; il abattait à coups de flèches ou de javelot des animaux sauvages. Un jour il tua cent ours ; une autre fois il décapita des autruches. Les sénateurs avaient ordre d'assister au spectacle et poussaient des acclamations : Vous êtes notre maître ! A vous le premier rang ! Vous êtes le plus heureux des hommes ! Vous êtes vainqueur ! Vous le serez De mémoire d'homme, vous êtes le seul vainqueur !

Il passait des nuits à boire en compagnie d'acteurs, de gladiateurs et de cochers de cirque. Il se baignait jusqu'à huit fois par jour.

Commode se surnomma Hercule ; il se faisait représenter en Hercule, avec une peau de lion et une massue.

Il fit réunir des infirmes et des estropiés, les déguisa en monstres avec des queues da serpent, les arma d'éponges en guise de pierres et les massacra sans danger à coups de flèches. — On dit qu'un jour au théâtre il voulait lancer des flèches aux spectateurs, comme Hercule avait abattu les oiseaux du lac Stymphale.

On essaya de le tuer ; le meurtrier leva son poignard sur lui en disant : Le Sénat t'envoie ce poignard, mais il fut désarmé. Commode fit condamner plusieurs sénateurs et presque tous les amis de Marc-Aurèle.

Il ne s'occupait pas des affaires, laissait gouverner son préfet du prétoire et gaspillait l'argent du Trésor. Le peuple de Rome souffrait à la fois de la peste, d'un incendie et de la famine ; on avait cessé de distribuer du blé. Commode était près de Rome dans une maison de campagne. La foule marcha sur sa maison ; son favori, un affranchi, la fit charger par des cavaliers de la garde. La foule s'enfuit dans la ville ; les soldats de la police (cohortes urbaines), toujours jaloux de la garde, prirent parti pour la foule ; on se battit dans les rues. Les cavaliers reculèrent, la foule revint en fureur sur le palais. Commode, pour la calmer, fit aussitôt tuer son favori et livrer son cadavre aux révoltés.

Commode fut étranglé par l'ordre de sa femme et de ses officiers. Le peuple brisa ses statues.

Les prétoriens restaient les véritables maîtres de Rome. Le préfet du prétoire vint leur dire que Commode était mort de maladie ; on n'osait pas leur parler de meurtre, car ils étaient dévoués à Commode qui les payait bien.

Il leur présenta un vieil officier, Pertinax, fils d'un affranchi, un charbonnier des montagnes du pays de Gênes, devenu proconsul et très riche ; il leur promit un cadeau ; ils le proclamèrent empereur.

Pertinax essaya de gouverner d'accord avec le Sénat ; il cessa les procès de lèse-majesté et rappela les exilés ; il fit vendre les costumes de gladiateurs, les objets et les esclaves de luxe de Commode pour payer le cadeau promis aux prétoriens.

Il voulut faire rentrer les prétoriens dans l'ordre ; il leur défendit de se promener armés dans les rues de Rome et d'injurier ou de maltraiter les passants. Il leur dit : Il s'est introduit beaucoup de désordres que nous corrigerons avec votre concours.

Un jour, 300 prétoriens sortirent en armes de leur camp se formèrent en bataillon et marchèrent sur le palais. Pertinax leur fit un discours pour les calmer ; un d'eux le frappa de sa lance, les autres l'achevèrent. Il avait régné 87 jours.

Le beau-père de Pertinax alla au camp des prétoriens pour se faire proclamer empereur. Mais un sénateur très riche, Didius Julianus, vint à la porte du camp, et du haut du mur proposa aux prétoriens de leur distribuer un donativum plus élevé. L'Empire fut pour ainsi dire mis aux enchères.

Didius offrit la somme la plus forte et promit de rétablir la mémoire de Commode. Les soldats le firent descendre dans leur camp et le proclamèrent empereur ; ils élurent eux-mêmes leurs préfets du prétoire et les présentèrent au nouvel empereur qui les nomma. Puis, se formant en bataillon, ils emmenèrent leur empereur au Sénat (193).

Sévère. — Comme après la mort de Néron, les soldats des frontières ne voulurent pas obéir à l'empereur des prétoriens. Les trois grandes armées proclamèrent empereur leur général ; l'armée de Bretagne, Albinus ; l'armée de Syrie, Pescennius Niger ; l'armée du Danube, Septime-Sévère.

Sévère était Africain (il parlait latin avec un accent carthaginois). C'était lui qui avait la plus forte armée (il y avait 10 légions sur le Danube), il lui fit faire 260 lieues en sept semaines et arriva le premier à Rome. Les prétoriens n'osèrent pas résister. Didius, resté seul, fut tué par ordre du Sénat.

Sévère fit occuper le camp des prétoriens, les réunit devant son armée et leur ordonna de déposer leurs armes et leurs baudriers ; puis il les renvoya, en leur défendant à tous de se montrer à moins de 100 milles de Rome, sous peine de mort. On n'enrôla plus les prétoriens parmi les Italiens ; on n'accepta plus comme prétoriens que les soldats d'élite de l'armée. En outre, Sévère établit une légion près de Rome, au pied du mont Albain.

Sévère s'entendit d'abord avec Albinus, lui donna le titre de César et lui laissa la Bretagne, la Gaule et l'Espagne. Il envoya son armée contre Pescennius qui venait d'occuper tout l'Orient et disposait de 9 légions. Mais l'armée d'Orient ne valait pas l'armée du Danube ; elle fut vaincue en Asie Mineure, puis à Issus, à l'entrée de la Syrie. Pescennius fut pris et décapité (194). La garnison de Byzance résista pendant trois ans ; à bout de vivres, réduite à manger de la chair humaine, elle se rendit. Les soldats furent massacrés, les murs rasés, la ville privée de son gouvernement.

Sévère, délivré de Pescennius, se brouilla avec Albinus. Une armée venue par le Danube entra en Gaule, descendit le cours de la Saône, attaqua l'armée d'Albinus près de Lyon et la dispersa. Albinus fut décapité. Il avait à Rome beaucoup de partisans, le Sénat avait même fait frapper des pièces de monnaie à son nom. Sévère fit faire un grand procès. 35 sénateurs furent acquittés, 29 condamnés à mort. Il entra dans Rome avec son armée, et pendant quelque temps il laissa les soldats libres de prendre ce qu'ils voulaient chez les marchands (197).

Commode avait laissé une grosse fortune personnelle, accumulée par tous les Antonins ; Sévère se l'appropria en se déclarant adopté par Marc-Aurèle.

Sévère fut un grand travailleur. Levé au point du jour, il s'occupait des affaires, puis il se promenait à pied en parlant encore d'affaires ; il allait siéger au tribunal, ne rendant un jugement qu'après avoir consulté ses conseillers. A midi, il faisait une promenade à cheval, prenait un bain, puis mangeait, d'ordinaire seul avec ses enfants. Il faisait la sieste. se faisait éveiller, se promenait en causant avec des lettrés en grec ou en latin, prenait un bain et soupait avec ses amis. II ne recevait pas d'invités, sauf les jours de fêtes.

Sévère n'aimait pas le Sénat et lui laissa peu de pouvoir. Il tenait à conserver l'affection des soldats ; il augmenta leur solde et leur ration de blé, leur donna le droit de porter l'anneau d'or (droit réservé aux chevaliers). Il les autorisa à demeurer avec leur femme dans le camp.

On racontait qu'à son lit de mort il avait dit à ses deux fils : Mes enfants, enrichissez le soldat et moquez-vous du reste.

Il voulut, comme Trajan, conquérir l'Asie. Il partit en expédition contre les Parthes, passa le Tigre, prit Ctésiphon et conquit une province, la Mésopotamie. Il forma trois légions nouvelles, nommées Parthiques.

Il emmena ses deux fils en Bretagne pour faire la guerre aux montagnards de l'Écosse ; il y passa trois ans, y fit bâtir un rempart semblable à celui d'Hadrien, et y mourut (211).

Au moment de mourir, il dit : J'ai reçu l'État en désordre, je le laisse pacifié, même en Bretagne. Puis il donna pour mot d'ordre à l'officier : Travaillons.

Caracalla. — Les deux fils de Sévère, deux jeunes gens brouillés ensemble, furent proclamés empereurs à la fois. L'aîné, Bassien, fit tuer le cadet Geta, et resta seul empereur (212). On le surnomma Caracalla[1] (la caracalle était un manteau à capuchon qu'il fit distribuer aux habitants de Rome).

Petit, laid, disgracieux, Caracalla voulait passer pour un homme terrible. Il se comparait volontiers à Sylla, et même à Annibal, son compatriote (Sévère était Africain et avait gardé toute sa vie l'accent carthaginois).

Un noble lui dit un jour qu'il avait toujours l'air irrité. Caracalla fut si touché du compliment qu'il lui donna une grosse somme.

Il poursuivit avec férocité les amis, les serviteurs de son frère ; il les fit tous mettre à mort, et fit tuer beaucoup de sénateurs et de magistrats. Le plus célèbre fut le préfet du prétoire, le jurisconsulte Papinien, que les soldats massacrèrent sur son ordre.

On dit qu'il avait demandé à Papinien de prononcer au Sénat un discours pour excuser le meurtre de son frère Geta et que Papinien répondit : Il est plus facile de commettre un fratricide que de l'excuser.

Caracalla tenait surtout à satisfaire les soldats. Il augmenta leur solde ; il leur permit pendant l'hiver, au lieu de rester dans leurs camps, d'aller dans les villes de la frontière se loger chez les habitants, et y vivre à leur fantaisie.

Il disait aux soldats : C'est par vous que je règne, mes trésors sont à vous. Il dit aux sénateurs : Personne que moi ne doit avoir de l'argent, pour que je puisse en donner aux soldats. Pendant sa campagne en Syrie, il écrivit au Sénat : Je sais que mes exploits vous déplaisent, mais j'ai des armes et des soldats, et je me moque de ce que vous pensez.

Il lui arriva de convoquer les sénateurs pour les affaires et de les faire attendre dans son antichambre depuis le matin jusqu'à midi, et même au delà.

Il s'amusait à conduire des chars, à faire le gladiateur et à s'enivrer. Comme il lui fallait de l'argent, il mit de nouveaux impôts et altéra les monnaies.

Il fit d'abord la guerre aux Germains, sur les bords du Rhin (213). Pendant cette campagne, il vécut avec les soldats, se faisant appeler camarade, faisant son pain lui-même, mangeant dans un vase de bois, habillé en simple soldat, portant les armes et même les enseignes, car il aimait à montrer sa force physique.

Il voulut ensuite conquérir l'Asie ; il disait que l'âme d'Alexandre était en lui et il voulait recommencer les exploits d'Alexandre. Il demanda au roi des Parthes sa fille en mariage ; le roi refusa. Caracalla partit pour la guerre.

Pendant l'hiver, il alla à Alexandrie ; il en voulait aux habitants pour s'être moqués de lui ; les principaux vinrent le saluer, il les invita à sa table et les fit égorger. Puis il lâcha les soldats dans la ville ; pendant plusieurs jours, ils massacrèrent et pillèrent. Caracalla écrivit au Sénat : Peu importe le nombre et la qualité de ceux qui ont péri, tous avaient mérité le même sort.

Il attaqua les Parthes et arriva jusqu'au delà du Tigre. Il voulait reprendre la guerre au printemps ; mais pendant les quartiers d'hiver, il fut tué par son préfet du prétoire (217). Macrin, le meurtrier, se fit proclamer empereur, fit la paix avec les Parthes et ramena l'armée en Syrie.

Les Empereurs syriens. — La mère de Caracalla, Julia, surnommée Domna (maîtresse), était une Syrienne. Sa sœur, Julia Mœsa, avait deux filles, Soœmis et Mammée ; toutes deux étaient belles et habiles. Elles avaient amassé beaucoup d'argent et profitèrent de l'attachement des soldats à la famille de Sévère pour faire donner l'Empire à leurs enfants.

Le fils de Soœmis, Héliogabale, âgé de seize ans, était prêtre du dieu Soleil dans un temple de la Syrie. L'armée, revenant de la guerre parthe, passa l'hiver dans les environs du temple. Les princesses s'entendirent avec les soldats ; une nuit elles menèrent au camp des chariots chargés d'or, et le jeune Héliogabale fut proclamé empereur. Macrin fut vaincu, pris et tué dans sa fuite (218).

Héliogabale se rendit bientôt fameux.

C'était un jeune garçon ignorant et vaniteux, qui prenait plaisir à s'habiller en femme et à se farder la figure à la mode orientale. Ne s'occupant jamais du gouvernement, il ne se servait de son pouvoir d'empereur que pour s'amuser, et il s'amusait comme un Syrien, de façon à scandaliser tous les habitants de l'Empire.

Il entra dans Rome avec une robe de pourpre lamée d'or, des colliers de perles, les yeux peints et les joues fardées. Il déclara qu'il chargeait sa grand'mère de gouverner ; Julia Mœsa réunit le Sénat et dirigea les affaires ; ce fut un scandale à Rome de voir une femme, une Syrienne, présider les premiers personnages de l'Empire.

La mère de l'Empereur présidait une assemblée de dames, où l'on réglait le costume que devaient porter les femmes, suivant leur rang.

L'empereur restait prêtre de son dieu Soleil ; il en gardait le titre[2]. Il fit apporter à Rome l'idole qui représentait le dieu, une pierre noire, lui fit bâtir un temple, et l'y amena lui-même. La pierre noire fut traînée sur un char d'or attelé de six chevaux blancs ; l'empereur, officiant comme prêtre, courait devant le char à reculons, la figure tournée vers le dieu. Derrière le char on portait les statues des dieux et les insignes impériaux. Les soldats et le peuple suivaient sur le chemin jonché de fleurs. Héliogabale voulait rendre son dieu supérieur à tous les autres ; il le maria à la déesse de Carthage, Astarté ; il fit placer dans son temple les statues des dieux et les objets sacrés de Rome, même le palladium gardé par les Vestales,. ce qui parut aux Romains une grande impiété. Il commit une autre impiété en épousant une Vestale.

Il s'habillait tout en soie, luxe inouï jusqu'alors, et ne portait jamais un vêtement qu'une seule fois. Il faisait sabler son palais avec de la poudre d'or, par fumer avec de l'eau de rose les piscines où il se baignait ; il couchait sur des lits de fleurs. Il donnait des banquets où l'on servait des plats de cervelles d'oiseaux rares.

On dit qu'il donna un combat de navires sur un bassin plein de vin. On dit aussi qu'il fit un jour étouffer ses convives sous une pluie de roses tombant du plafond.

On lui avait fait adopter son cousin, Alexandre, le fils de Julia Mammea, plus jeune que lui de quatre ans. Il essaya de le faire tuer. Les soldats le défendirent et ordonnèrent à l'Empereur de changer de conduite et de renvoyer ses camarades de débauche. Ils finirent par se révolter, massacrèrent Héliogabale, sa mère et ses amis, et proclamèrent empereur son cousin, qui prit le nom de Sévère (222).

Alexandre Sévère, trop jeune pour gouverner, laissa d'abord le pouvoir à sa mère Mammée et à un conseil de sénateurs. Puis il prit pour modèle Marc-Aurèle et s'efforça de gouverner honnêtement. Il avait fait graver sur son palais cette maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. Il écrivit en vers l'histoire des bons empereurs. Il avait dans son palais un sanctuaire où il venait chaque jour prier et adorer les dieux ; il y avait fait mettre les statues de ceux qu'il appelait les bienfaiteurs de l'humanité : Abraham, Orphée, Jésus-Christ et Apollon.

Mais les soldats étaient mécontents et il ne parvint pas à les maintenir dans l'ordre. A Rome les prétoriens se battirent contre la foule pendant trois jours et finirent par mettre le feu aux maisons. Dans une autre émeute les prétoriens massacrèrent leur chef, le célèbre Ulpien (228).

L'Empire fut attaqué à l'est par les Parthes, sur le Rhin par les Germains. Alexandre n'aimait pas la guerre ; il vint à Mayence et offrit des présents aux chefs germains pour les faire tenir en paix. Les soldats, irrités, le massacrèrent (235).

Les jurisconsultes. — C'est sous les empereurs africains et syriens que parurent les plus célèbres jurisconsultes romains. Il y avait depuis longtemps, à Rome, des hommes, d'ordinaire des nobles, qui s'occupaient d'étudier les questions de droit, et c'était un usage ancien de les consulter dans les cas douteux. Leurs réponses faisaient autorité ; Auguste ordonna qu'elles auraient force de loi.

L'Empereur avait sans cesse à décider des questions de droit. Il jugeait lui-même à son tribunal. Les gouverneurs, juges dans leur province, quand ils se trouvaient embarrassés, lui demandaient comment il fallait juger ; l'Empereur répondait par un rescrit qui devenait obligatoire. L'Empereur rendait aussi des édits, c'est-à-dire des ordonnances. Pour tous ces travaux il se faisait aider par des jurisconsultes, qu'il nommait membres de son conseil. Les plus illustres furent même préfets du prétoire, chargés de rendre les jugements à la place de l'Empereur. Ce furent Papinien, préfet du prétoire sous Caracalla ; Ulpien, préfet du prétoire sous Alexandre Sévère, tous deux Syriens. Il y eut en même temps d'autres jurisconsultes célèbres, tous Orientaux ; mais ils écrivaient en latin, et leurs œuvres ont formé la plus grande partie du droit romain.

Ces jurisconsultes, élevés dans les idées des philosophes grecs, travaillèrent à adoucir l'ancien droit. Les vieux Romains, très durs pour les faibles, donnaient au père de famille le pouvoir absolu sur sa femme, ses enfants, ses esclaves, le droit de les tuer, de leur enlever ce qu'ils possédaient, de les abandonner. Les jurisconsultes posèrent des principes tout différents, semblables à ceux des stoïciens.

Par le droit de nature, tous les hommes naissent libres. Ils décidèrent que l'esclave peut demander justice et que le maître, s'il tue son esclave, doit être puni ; ils enlevèrent au père le droit de déshériter son enfant.

Ce droit nouveau, appelé plus tard la raison écrite, devint la règle de tous les peuples d'Occident ; nos lois en conservent encore une grande partie.

L'édit de 212. — Il se fit alors une grande transformation. Les habitants de l'Empire étaient divisés en deux catégories, les citoyens et les étrangers. Les empereurs avaient peu à peu donné le droit de cité à beaucoup de familles et même à des pays entiers ; mais beaucoup de provinciaux restaient encore étrangers, ils n'avaient pas les mêmes droits et ne payaient pas les mêmes impôts que les citoyens.

En 212, Caracalla, ayant besoin d'argent, supprima la différence en déclarant citoyens tous les hommes libres de l'Empire. C'était un moyen d'augmenter les impôts, puisque les nouveaux citoyens payèrent à la fois comme provinciaux et comme citoyens. Mais cette mesure acheva de fondre ensemble tous les habitants de l'Empire. Désormais il n'y eut plus de différence entre les Italiens et les provinciaux, ils s'appelèrent tous Romains.

L'anarchie militaire. — Après la mort d'Alexandre Sévère (235), pendant quarante ans, les armées romaines se battirent entre elles pour faire empereur leur général. Les empereurs passèrent leur temps à se combattre les uns les autres ; tous périrent massacrés ou exécutés. On a appelé ce temps de confusion l'anarchie militaire.

Le premier de ces empereurs, Maximin, un berger de Thrace, était une sorte de géant et d'hercule capable de manger en un jour 30 livres de viande, de boire 20 litres de vin et de traîner un chariot chargé, de briser des pierres, de casser les dents d'un cheval d'un coup de poing.

Il était berger en Thrace quand Sévère, passant par le pays, donna des jeux militaires ; Maximin se présenta pour lutter et terrassa l'un après l'autre seize valets d'armée. On l'enrôla comme soldat. Il tint pied à la course à l'empereur à cheval au galop ; au sortir de la course, sans s'être reposé, il lutta avec sept soldats et les jeta tous par terre. L'empereur lui donna un collier d'or et le fit entrer dans sa garde.

Les soldats, qui avaient massacré Alexandre, proclamèrent empereur Maximin, alors officier. Il les emmena à la guerre contre les Germains et combattit en personne dans les bois et les marais. Puis il resta sur la frontière du Danube au milieu des soldats.

Mais il exila ou fit tuer beaucoup de nobles, surtout des amis d'Alexandre Sévère, et confisqua leurs biens. Pour payer les soldats, il fit fondre les statues des dieux et prit l'argent des spectacles et des distributions. Le Sénat et le peuple de Rome le détestaient, le surnommaient le Cyclope, Typhon, Phalaris. Maximin se savait méprisé et haï des Romains ; il ne voulut pas venir à Rome et ne laissa aucun noble romain auprès de lui.

En Afrique, une troupe de paysans révoltés massacrèrent l'intendant du fisc et proclamèrent empereur, malgré lui, le gouverneur de la province, un riche sénateur, Gordien, âgé de 80 ans. Le Sénat et les prétoriens, par haine de Maximin, élurent empereurs Gordien et son fils (238). Tous deux furent vite vaincus et tués en Afrique. Mais le Sénat élut deux nouveaux empereurs, un général, Pupien, et un sénateur, Balbin. Les prétoriens exigèrent un troisième empereur, un enfant, le jeune Gordien.

Maximin marchait sur l'Italie avec l'armée du Danube, en ravageant et massacrant. Pupien rassembla des recrues, fit venir des soldats de l'armée du Rhin, et attendit à Ravenne. Maximin s'arrêta pour assiéger Aquilée ; les habitants, menacés par cette armée à demi barbare, défendirent leur ville bravement. Les soldats de Maximin commencèrent à manquer de vivres ; ils massacrèrent leur empereur.

Quelque temps après, à Rome, les prétoriens surprirent dans le palais Balbin et Pupien, les traînèrent dans les rues en criant : Voilà les empereurs du Sénat ! et les massacrèrent (238).

Il ne restait qu'un seul empereur, un enfant, Gordien, au nom duquel son beau-père gouverna quelques années (238-244).

Gordien, parti en guerre contre les Parthes, fut massacré par l'armée de Syrie qui proclama empereur un Arabe, Philippe, ancien chef de brigands, devenu officier romain (244-248).

L'armée du Danube se révolta, Philippe lui envoya pour l'apaiser un sénateur, Decius, qu'on disait descendant de Trajan ; l'armée proclama Decius empereur et marcha sur l'Italie.

Philippe fut vaincu et tué. Decius, au bout de deux ans, fut tué en combattant les Barbares qui avaient envahi l'Empire (251).

Le fils de Decius, encore enfant, et Gallus, général de l'armée, furent empereurs à la fois ; puis Gallus fit tuer son collègue. Un autre général, Émilien, supprima Gallus et fut lui-même massacré par ses soldats.

Un sénateur vieux et riche, Valérien, se fit proclamer empereur avec son fils Gallien, et gouverna quelques années (251-260), mais il fut pris par les Parthes.

Gallien resté seul ne pensa guère qu'à s'amuser. Alors de tous côtés les armées proclamèrent de nouveaux empereurs ; il y en eut une trentaine, en comptant leurs fils ; un historien les appela plaisamment les trente tyrans. Chacun ne fut reconnu que dans un coin de l'Empire et pendant très peu d'années. Les plus puissants furent les empereurs de Gaule, surtout Postumus, qui régna près de dix ans, et le roi de Palmyre Odenath, vainqueur des Parthes.

Premières invasions. — Pendant que les armées romaines abandonnaient la frontière pour se battre l'une contre l'autre, les Barbares commençaient à envahir l'Empire, de trois côtés.

Du côté de l'est, une révolution venait de se faire dans le royaume des Parthes. La vieille famille des Arsacides, qui régnait depuis bientôt cinq siècles, était renversée.

Un noble perse, Artaxerce (Ardaschir), avait vaincu et tué le roi Artaban (vers 227), et fondé la nouvelle dynastie des Sassanides (descendants de Sassan). Le nouveau roi se disait descendant de Darius, il avait rétabli la vieille religion perse de Zoroastre, le culte du feu. (V. Histoire des peuples d'Orient, p. 346.) Il se faisait appeler serviteur de Mazda, roi des rois de l'Iran, et voulait rétablir l'empire de Darius. Il fit réclamer toutes les provinces romaines d'Asie, comme ayant appartenu à ses prédécesseurs.

Alors commencèrent les invasions des Parthes. Ils prirent d'abord la Mésopotamie et s'avancèrent jusqu'à l'Euphrate.

Puis le roi Sapor entra jusqu'en Cappadoce, en ravageant la campagne. L'empereur Valérien vint le repousser, fut vaincu près d'Édesse, pris par les Parthes (260) et mourut en captivité.

On raconta que Sapor se servait de l'empereur captif comme d'un marchepied pour monter à cheval. — On disait aussi qu'après la mort de l'empereur, sa peau, tannée et teinte en rouge, fut suspendue dans la salle d'audience du roi des Parthes.

Les Parthes envahirent la Syrie, surprirent Antioche et la pillèrent. Ils pillèrent aussi les villes de Cilicie et de Cappadoce et ramenèrent captifs les habitants par centaines de mille ; ils les conduisaient comme des troupeaux, les menant boire une fois par jour.

On disait même qu'un jour, pour traverser un ravin, ils le comblèrent avec les corps des captifs.

Il n'y avait plus d'empereur en Orient. Ce fut un prince du pays qui repoussa les envahisseurs. Dans une oasis du désert, entre la Syrie et l'Euphrate, s'était fondée une grande ville, Palmyre, où s'arrêtaient les caravanes qui apportaient les marchandises de Babylone en Syrie. Enrichis par le commerce, les gens de Palmyre avaient bâti de grands monuments (temples, portiques, tombeaux), dont les ruines s'élèvent encore dans le désert, et des conduites d'eau souterraines pour cultiver le pays. Palmyre dépendait de l'empire romain, mais elle gardait sa langue, le syriaque, et avait son gouvernement.

Le prince de Palmyre, Odenath, chassa les Parthes, les poursuivit, délivra les villes assiégées, envahit le royaume des Parthes et s'avança en vainqueur jusque devant Ctésiphon. Il resta soumis à l'Empereur, mais avec le titre de général de l'Orient.

Du côté du Rhin aussi, un changement s'était fait chez les Germains. Les anciens peuples, habitués à la paix, étaient remplacés par des confédérations de petits peuples toujours prêts à la guerre.

Les Alamans, en face de la province de Haute-Germanie, étaient renommés comme cavaliers.

Les Francs, en face de la province de Basse-Germanie, combattaient surtout à pied, avec une courte hache, la framée, qu'ils jetaient contre leur adversaire ; ils portaient de longues moustaches et les cheveux relevés et attachés sur le haut de la tête, en forme de queue.

Les Saxons, sur la côte de la mer du Nord, commençaient à partir sur des barques pour aller piller les côtes de Gaule et de Bretagne.

Les Alamans parurent les premiers, en 213. Caracalla les repoussa ; Alexandre Sévère leur acheta la paix (235) ; Maximin les poursuivit jusque dans leurs forêts (236) ; ils s'arrêtèrent quelque temps.

Les Francs se montrèrent ensuite. En 241, une bande de Francs fut massacrée ou prise près de Mayence[3].

Pendant que l'armée romaine de Postumus assiégeait l'armée de Galien dans Cologne, les Francs passèrent le Rhin, traversèrent, en la ravageant, toute la Gaule, et arrivèrent en Espagne ; quelques-uns même allèrent en barques jusqu'en Afrique.

Les Alamans occupèrent toute la rive gauche du Rhin, puis ils envahirent l'Italie du Nord, la ravagèrent et détruisirent plusieurs villes.

Du côté du Danube, après soixante ans de paix, les invasions de barbares recommencèrent. Là aussi parut un nouveau peuple germain, les Goths, venus du pays de la Vistule et établis au bord de la mer Noire, jusqu'à l'embouchure du Danube.

Les Goths, traversant le Danube, envahirent l'Empire ; ils ravagèrent la Mésie, la Thrace, assiégèrent Thessalonique, prirent Philippopolis et revinrent ramenant, dit-on, 100,000 captifs. L'empereur Decius les attaqua au passage du Danube et fut tué. Son successeur leur acheta la paix (251).

L'Empire perdit tout ce qu'il possédait au nord du Danube.

Puis les Goths, montant sur des navires qu'ils forçaient leurs prisonniers à faire manœuvrer, vinrent ravager les provinces romaines de la côte de la mer Noire et même de l'Archipel.

Ils pillèrent Trébizonde, la Bithynie, l'Asie Mineure. les îles et même la Grèce : Athènes, Corinthe, Argos.

Ainsi l'intérieur de l'Empire, après trois siècles de paix, était dévasté par des bandes de pillards que les armées de la frontière n'arrêtaient plus. Les habitants de la Gaule, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Asie, pour se défendre, enfermèrent leurs villes dans des enceintes de remparts. Athènes releva ses fortifications, abandonnées depuis le siège de Sylla.

Les empereurs illyriens. — La plus forte armée de l'Empire était l'armée du Danube, formée de soldats des provinces voisines (Pannonie, Dalmatie, Illyrie), les Illyriens, de même race que les Albanais de nos jours. Les généraux, gouverneurs des provinces frontières, n'étaient plus des nobles romains ; une loi nouvelle défendait à tout sénateur de commander une armée. Désormais tous les généraux furent d'anciens officiers sortis des rangs, la plupart Illyriens, comme les soldats ; et maintenant que les armées faisaient empereurs leurs généraux, il n'y eut plus guère que des empereurs illyriens. Ce furent eux qui délivrèrent l'Empire des Barbares et rétablirent l'ordre dans l'État.

Claude, surnommé le Gothique (268), attaqua les Goths qui avaient envahi la Macédoine, les vainquit dans deux grandes batailles et les rejeta derrière le Danube ; il mourut de la peste à Sirmium (270).

Aurélien attaqua les Alamans qui avaient envahi l'Italie et les chassa. En Orient, la veuve d'Odenath, de Palmyre, Zénobie, gouvernait au nom de son fils Vaballath. Belle et instruite, elle parlait toutes les langues de l'Orient et le latin, elle lisait Homère et avait pour ministre un célèbre philosophe grec, Longin. Elle passait en revue ses soldats, le casque en tête, les suivait à cheval en campagne, recevait à table ses officiers, contre l'usage des femmes d'Orient. On l'appelait la reine. Elle avait fait occuper l'Égypte, elle se préparait à prendre l'Asie Mineure et à rétablir l'Empire des Séleucides. Elle avait pour alliés les Parthes et les Arabes.

Aurélien arriva en Orient avec son armée, et reconquit facilement la Syrie. La grande bataille se livra près du désert, à Émèse ; les cavaliers de Palmyre mirent en fuite les cavaliers romains, mais les légions décidèrent la victoire. Alors l'armée romaine, traversant le désert, vint assiéger Palmyre. Zénobie s'enfuit sur un dromadaire pour aller chercher du secours chez les Parthes, elle fut rattrapée et amenée prisonnière. Palmyre se rendit (272). Quelques mois plus tard elle se révolta et massacra la garnison romaine. Aurélien était encore en Asie, il revint brusquement, reprit Palmyre et la détruisit (273) ; il n'en reste plus que des ruines.

Aurélien soumit ensuite la Gaule, qui depuis douze ans n'obéissait plus à l'empereur de Rome.

Il revint à Rome célébrer son triomphe ; devant son char marchaient Zénobie, chargée de trois chaînes d'or, et l'empereur de Gaule Tetricus avec sa famille. Après le triomphe, Aurélien, au lieu de les faire exécuter suivant le vieil usage, donna à Zénobie une villa en Italie et nomma, Tetricus gouverneur d'une province.

Il renonça à reconquérir la province de Dacie, occupée par les Barbares, fit retirer les colons qui y restaient et les établit sur la rive droite du Danube. Le Danube redevint la frontière de l'Empire.

Pour mettre Rome à l'abri des invasions, il fit bâtir une nouvelle enceinte, le mur d'Aurélien, qui entourait non seulement l'ancienne Rome, mais les faubourgs construits en dehors du mur de Servius (272).

On lui donna le titre de Restitutor orbis (restaurateur du monde).

Il partait en expédition contre les Perses, quand il fut assassiné à Byzance (275). Les soldats envoyèrent demander un empereur au Sénat ; le Sénat refusa d'abord et finit par élire un vieux sénateur très riche, Tacite, descendant de l'historien, qui mourut bientôt.

L'armée de Syrie proclama son général, un Illyrien, Probus (276). Les Alamans avaient envahi la Gaule. Probus les chassa et les poursuivit même derrière le Rhin (277). Mais il renonça au pays sur la rive droite et se contenta de fortifier la frontière du Rhin. Il établit même sur la rive gauche les Germains prisonniers pour cultiver les terres devenues désertes, il enrôla aussi des Germains comme soldats.

Ses généraux avaient vaincu les Francs, il transporta les prisonniers au bord de la mer Noire. Mais ces Francs saisirent des barques et passant par mer, a travers le Bosphore, l'Archipel, toute la Méditerranée, le détroit de Gibraltar et l'Océan, ils rentrèrent dans leur pays aux bouches du Rhin, après avoir parcouru tout l'Empire et pillé sur leur passage l'Asie Mineure, la Grèce, la Sicile et l'Afrique.

Probus, après avoir vaincu plusieurs usurpateurs, à Alexandrie, sur le Rhin, à Lyon, en Bretagne, voulut faire occuper les soldats à dessécher les marais du Danube. Un jour, près de Sirmium, pendant les chaleurs de l'été, les soldats, mécontents de ce travail, massacrèrent l'empereur (282).

Son successeur, Carus, partit en expédition contre les Parthes et leur reprit la Mésopotamie et l'Arménie. Arrivé près de Ctésiphon, il fut frappé d'un coup de tonnerre dans sa tente qui brûla (284).

Son fils, resté seul empereur, revint avec l'armée, malade et porté dans une litière. Quand les soldats demandèrent à le voir, ils le trouvèrent mort ; ils accusèrent son beau-père Aper, préfet du prétoire, de l'avoir assassiné ; formèrent un tribunal pour le juger et proclamèrent empereur le commandant de la garde, Dioclétien, fils d'un ancien esclave.

Ces empereurs illyriens, paysans devenus soldats, gardaient des habitudes simples qui rappelaient celles des anciens généraux romains. Voici ce qu'on racontait de Carus, ou de Probus, car on ne savait pas exactement auquel des deux l'aventure était arrivée.

Des envoyés du roi des Parthes demandèrent à voir l'empereur. On les amena près d'un vieillard assis par terre, vêtu d'une mauvaise casaque, qui mangeait du lard salé et des pois ; c'était l'empereur ; il leur dit qu'il allait rendre leur pays aussi nu que sa tête et, se découvrant, il leur montra son crâne chauve. Il ajouta : Si vous avez faim, prenez dans le plat ; sinon, allez-vous-en.

Réorganisation de l'Empire par Dioclétien. — Dioclétien, aidé d'un camarade, Maximien, qu'il avait choisi pour collègue (286), acheva de remettre l'Empire en ordre.

En Gaule, des paysans, soulevés contre les percepteurs de l'impôt, s'étaient organisés en armée et retranchés près du confluent de la Marne dans la Seine (à Saint-Maur-des-Fossés). On les appelait Bagaudes ; ils avaient même proclamé deux empereurs ; Maximien les extermina (285) ; puis il repoussa les Alamans.

Dioclétien fit la guerre aux Parthes, les vainquit et les força à faire la paix et à céder la Mésopotamie.

Dioclétien, pour rendre plus facile le gouvernement, transforma l'organisation de l'Empire :

1° Il ne voulut plus être seul Empereur, il y eut deux Augustes, Dioclétien et Maximien, et deux Césars, soumis aux Augustes ; tous quatre Illyriens. Quand un des Augustes mourait, un des Césars devait le remplacer ; ainsi l'Empire ne resterait jamais vacant ; l'Empereur ne serait plus élu, il serait choisi par le précédent Empereur et ne dépendrait plus ni du Sénat ni de l'armée.

2° Pour défendre un aussi vaste territoire, les empereurs se partagèrent le gouvernement : Dioclétien s'établit en Orient, à Nicomédie ; sous ses ordres, Galère était chargé de l'Illyrie.

Maximien se fixa en Occident, à Milan, laissant Constance Chlore gouverner la Gaule, la Bretagne et l'Espagne.

3° Les anciennes provinces semblaient trop grandes pour un seul gouvernement ; déjà on en avait coupé en deux plusieurs. Dioclétien acheva de les partager ; au lieu de 57, il y en eut 96. Les gouverneurs n'eurent plus d'armée à commander.

4° L'Italie était administrée par le préfet de la ville, Rome par le Sénat. Dioclétien acheva d'enlever au Sénat son pouvoir et à l'Italie ses privilèges ; il la divisa en provinces, et lui fit payer les mêmes impôts qu'au reste de l'Empire.

5° L'Empereur était un magistrat. Dioclétien se fit appeler maître et se mit à porter le diadème, à la façon des rois d'Orient.

Quand le nouveau gouvernement fut organisé, Dioclétien, ayant régné vingt ans, abdiqua et obligea Maximien à abdiquer aussi ; il laissait le pouvoir aux deux Césars, qui devinrent les deux Augustes et nommèrent deux nouveaux Césars (305). Il se retira dans son pays, à Salone, au bord de l'Adriatique, où il s'était fait bâtir un palais immense, semblable à une forteresse, avec un parc de chasse[4].

On dit que, retiré à Salone, il s'amusait à travailler la terre. Un jour que Maximien l'engageait à reprendre l'Empire, il répondit : Si tu voyais les beaux légumes que je fais pousser dans mon jardin, tu ne me parlerais pas de retourner à de tels soucis.

  • [1] Son nom officiel était Marcus Aurelius Antoninus.
  • [2] Sacerdos Dei Solis.
  • [3] On dit que les soldats romains vainqueurs dansaient en chantant : Nous avons tué mille Sarmates, mille Francs. Nous cherchons mille Perses. (Mille Sarmatas, mille Francos semal et semel occidimus. Mille Persas quærimus.)
  • [4] La ville construite sur les ruines de ce palais en a pris le nom (Spalato, le palais).


CHAPITRE XXVI. — CONSTANTIN ET LE CHRISTIANISME.

Le culte de Mithra. — Pendant le IIIe siècle, les religions avaient achevé de se confondre. On adorait à la fois les anciens dieux grecs et romains, les dieux de l'Égypte, Isis et Osiris, la grande déesse de Phrygie, les Baals de Syrie. qu'on confondait avec Jupiter, et surtout le dieu perse Mithra, le soleil invincible.

On adorait Mithra, non dans des temples, mais dans de petites chapelles souterraines ; les monuments en son honneur le représentent vêtu à la mode perse et terrassant un taureau, avec cette inscription : Au Soleil invincible, au dieu Mithra. C'était le dieu de la vie, de la mort, de la résurrection. On le célébrait par des cérémonies secrètes, un baptême, des repas sacrés, des pénitences compliquées. Avant d'y être admis, il fallait passer par plusieurs degrés d'initiation et subir des épreuves pénibles, par la soif, la faim, le froid, le feu ; quelquefois, dit-on, on en mourait.

Le dieu Soleil fut au IIIe siècle le principal dieu des soldats. L'empereur Aurélien en fit le dieu de tout l'Empire, il lui bâtit à Rome un temple magnifique.

Lutte des Empereurs contre les chrétiens. — Pendant le IIIe siècle, les chrétiens devinrent de plus en plus nombreux, surtout en Orient ; il y en avait maintenant non plus seulement parmi les pauvres, mais dans toutes les conditions.

Déjà au IIe siècle les empereurs avaient essayé d'écraser la nouvelle religion. La persécution fut beaucoup plus violente au IIIe siècle.

Decius, par un édit de 250, ordonna aux gouverneurs de faire venir tous les chrétiens pour les obliger à célébrer les cérémonies romaines, c'est-à-dire à offrir de l'encens sur l'autel d'un dieu en l'honneur de l'Empereur ; ceux qui ne viendraient pas devaient être mis en prison et contraints par la faim et la soif ; les chefs des églises devaient être exécutés. Plusieurs évêques souffrirent le martyre. Il y eut des fidèles qui obéirent à l'Empereur et renièrent leur foi ; d'autres se dispensèrent de sacrifier en donnant de l'argent aux employés pour se procurer des certificats attestant qu'ils avaient sacrifié.

La persécution, arrêtée par la mort de Decius (251), recommença sous Valérien : un édit de 258 ordonna de décapiter les évêques, les prêtres et les diacres, d'exiler les dames chrétiennes et d'envoyer les chrétiens enchaînés aux travaux forcés dans les domaines de l'Empereur. Le pape saint Sixte, à Rome, fut pris dans les catacombes et y fut exécuté ; son diacre saint Laurent fut brûlé à petit feu.

Les chrétiens ne furent plus guère inquiétés pendant près de quarante ans. Aurélien pensa à les persécuter, mais il mourut avant d'en avoir eu le temps. Sous Dioclétien, il y avait des soldats, des employés de la cour et des gouverneurs chrétiens qui célébraient leur culte sans se cacher.

Quelques chrétiens, surtout en Afrique, regardaient comme un péché de servir dans l'armée païenne. Un officier, le centurion Marcellus, jeta ses armes, son ceinturon et son bâton de commandement en disant : Je ne veux pas servir vos empereurs, je méprise leurs dieux de bois et de pierre. Il fut mis à mort.

Dioclétien ordonna à tous les soldats de faire les sacrifices aux dieux. Beaucoup de soldats chrétiens quittèrent l'armée.

Dioclétien commença à devenir l'ennemi des chrétiens et finit par se décider à publier plusieurs édits ordonnant de détruire les églises, les cimetières et les livres chrétiens, de destituer les employés chrétiens, puis d'arrêter les prêtres chrétiens et de les forcer à sacrifier aux dieux. Le premier édit fut déchiré par un chrétien, puis le feu prit deux fois de suite au palais ; on accusa les chrétiens de l'y avoir mis ; Dioclétien irrité fit décapiter l'évêque de Nicomédie.

On commença alors à obliger tous les chrétiens à sacrifier aux dieux. Ceux qui refusaient, on les torturait pour les forcer à offrir l'encens ou à verser la libation. Plusieurs moururent, beaucoup cédèrent.

Enfin, en 304, un édit ordonna à tous les chrétiens de venir sacrifier ; ceux qui refusaient pouvaient être condamnés à mort. Alors commença la persécution appelée ère des martyrs (304-311).

En Occident, le césar Constance, ami des chrétiens, évita d'appliquer les édits. Mais en Orient, Galère, d'abord césar, puis auguste, fut le plus grand persécuteur de l'Église. Rien qu'en Palestine 9 évêques furent mis à mort et 80 chrétiens furent exécutés. Beaucoup de martyrs allèrent eux-mêmes réclamer le supplice. On ne les faisait pas tous mourir ; on les envoyait aux travaux forcés dans les mines, souvent après leur avoir crevé un œil et brêlé un nerf du pied.

Enfin Galère, se sentant près de mourir, renonça à la lutte. En 311 il publia un édit de tolérance. Pour le bien commun de nos sujets et la conservation de l'Empire, nous avions résolu, dit-il, de rétablir la discipline de nos ancêtres. Nous voulions ramener à de meilleurs sentiments les chrétiens qui avaient eu la témérité de s'opposer aux pratiques établies. Mais, puisqu'ils persistaient dans leur folie, il leur permettait de célébrer leur culte et de tenir leurs assemblées ; et il leur demandait en échange de prier leur Dieu pour le bien des empereurs.

Ainsi finit la dernière grande persécution.

Constantin. — Dioclétien, en abdiquant, avait laissé le pouvoir à deux augustes, Galère en Orient, Constance en Occident, aidés de deux césars, Sévère en Italie, Maximin Daza en Orient ; tous quatre Illyriens, anciens officiers. Mais ce régime, organisé par Dioclétien, ne dura pas.

Constance (surnommé Chlore, le Pâle, à cause de son teint) se sentit bientôt atteint d'une maladie mortelle. Son fils Constantin était à Nicomédie, près de Galère qui le faisait surveiller. C'était un homme de 31 ans, robuste, adroit et brave. Il demanda la permission d'aller retrouver son père malade. Galère n'osa pas la refuser. Constantin partit pour la Gaule avec la poste réservée aux agents du gouvernement.

On raconta qu'après avoir donné la permission, Galère eut des regrets et ordonna à Constantin d'attendre jusqu'au lendemain ; mais Constantin était parti le soir même, et à chacun des relais où il passait il avait emmené avec lui tous les chevaux : les gens que Galère envoya pour le faire revenir, ne trouvant plus de chevaux, ne purent le rattraper.

Constantin rejoignit son père à Boulogne et le suivit à l'armée de Bretagne. Constance mourut à Eboracum (York), 306. Ses soldats proclamèrent Constantin auguste, malgré le règlement établi par Dioclétien. Galère, plutôt que de faire la guerre, se résigna à reconnaître Constantin empereur, mais avec le titre de césar. Le césar Sévère devint auguste.

A Rome, le peuple, le Sénat, les prétoriens, tout le monde était mécontent de n'avoir plus l'Empereur. Quand Galère envoya l'ordre de faire le recensement des terres pour l'impôt, la foule se révolta, et massacra le préfet de la ville. Les prétoriens proclamèrent un nouvel empereur, Maxence, fils de Maximien et gendre de Galère, favorable aux païens. Maxence rappela son père Maximien, l'ancien auguste collègue de Dioclétien, qui sortit de sa retraite et redevint empereur (306).

Alors recommencèrent les guerres entre les Empereurs. Il y en eut cinq en seize ans.

1° Sévère vint en Italie attaquer Maxence et Maximien ; son armée l'abandonna ; il se rendit, fut emmené à Rome et mis à mort.

Galère nomma à sa place un Illyrien, fils de paysan, Licinius, avec le titre d'auguste. Les autres empereurs alors ne voulurent plus se contenter du titre de césar ; tous se firent appeler augustes. Il y eut 6 Augustes : Galère, Licinius, Constantin, Maximin Daza, Maxence et Maximien (307).

Maximien essaya d'enlever le pouvoir à son fils, mais l'armée prit parti contre lui. Il s'enfuit en Gaule, alla demander secours à Constantin et lui donna sa fille en mariage. Puis il essaya de prendre à son gendre son trésor déposé à Arles et son armée, en disant aux soldats que Constantin venait d'être tué en combattant les Francs ; Constantin arriva, Maximien fut pris et forcé d'abdiquer ; il périt peu de temps après.

On dit que Maximien avait proposé à sa fille Fausta de tuer son mari Constantin ; Fausta avertit Constantin : il laissa ouverte la porte de sa chambre, éloigna ses gardes et mit quelqu'un dans son lit à sa place. La nuit Maximien entra, disant qu'il venait d'avoir en songe une révélation importante et venait la communiquer ; il s'approcha du lit et poignarda l'homme qui tenait la place de l'Empereur. Constantin sortit alors de sa cachette. Maximien s'étrangla.

2° Pendant que Constantin faisait la guerre près du Rhin et repoussait les Francs de la Gaule, Maxence, à Rome, se rendait odieux au peuple et finissait par se brouiller avec Constantin. Constantin passa les Alpes avec son armée, descendit en Italie et arriva devant Rome. Maxence fit passer le Tibre à son armée sur un pont de bateaux, à côté du pont Milvius ; on se battit dans la plaine, sur la rive droite du Tibre. L'armée de Maxence se débanda. Les prétoriens seuls combattirent ; mais rompus par une charge de cavaliers gaulois, ils s'enfuirent vers le pont Milvius ; le pont se brisa, Maxence se noya (312).

Constantin entra dans Rome en vainqueur, renvoya les prétoriens, fit démolir les retranchements de leur camp et exécuter les amis de Maxence. Il promit au Sénat d'écouter ses conseils, et donna au peuple des jeux pour célébrer sa victoire. Le Sénat décida de bâtir en son honneur un arc de triomphe.

Puis Constantin alla à Milan retrouver son collègue Licinius et lui donna sa fille en mariage.

3° Licinius s'était allié avec Constantin contre Maximin Daza, l'autre empereur d'Orient, allié de Maxence. Daza soutenait les prêtres et les magiciens et persécutait les chrétiens. Il passa avec une armée en Europe et marcha contre l'armée de Licinius. Il fut vaincu à Andrinople, s'enfuit et fut tué (313). On massacra sa femme, son fils et sa fille ; puis le fils de Galère, le fils de Sévère, la femme et la fille de Dioclétien. Il ne resta plus que deux empereurs, Constantin en Occident, Licinius en Orient (313).

4° Ils se brouillèrent bientôt. Constantin passa les Alpes, vainquit deux fois Licinius et le força à lui céder toutes les provinces que Licinius avait en Europe (314).

5° Après quelques années de paix, Constantin partit de nouveau en guerre. Licinius, vaincu à Andrinople, puis en Asie (323), vint se rendre à Constantin qui promit de lui laisser la vie, le relégua à Thessalonique et le fit mourir. Constantin restait seul maitre de l'Empire (324).

L'édit de Milan. — Constantin avait une mère chrétienne, Hélène. Lui-même, comme son père Constance, sans être chrétien, tolérait volontiers le christianisme. Ses ennemis Maxence et Daza étaient soutenus par les partisans de la vieille religion romaine ; il eut pour lui les chrétiens.

Voici ce que l'historien chrétien Eusèbe disait avoir entendu raconter à Constantin vers la fin de sa vie :

La veille de la bataille du pont Milvius oh Maxence fut tué, Constantin vit dans le ciel, au-dessus du soleil couchant, une croix lumineuse avec cette inscription : Par ceci tu vaincras. Dans la nuit le Christ lui apparut, lui montra le même signe et lui ordonna de le mettre sur son étendard. Constantin vainqueur obéit au Christ qui lui avait donné la victoire ; il fit faire un étendard en forme de croix avec le monogramme du Christ.

D'après un autre écrivain chrétien, Constantin, pour obéir à un songe, fit mettre le monogramme du Christ sur les boucliers de ses soldats.

On sait en effet que plus tard Constantin porta une croix sur son casque et que l'armée eut un étendard, appelé labarum, formé d'une pique droite surmontée en travers d'une barre portant un voile de pourpre avec des broderies d'or qui représentaient l'image de l'Empereur et au-dessus le monogramme du Christ entouré d'une couronne. Les soldats regardaient cet étendard comme un objet miraculeux qui préservait des blessures.

Constantin ne se borna pas à tolérer la religion chrétienne. Par l'édit de Milan (313), lui et Licinius la déclarèrent l'égale de l'ancienne religion : Que chacun embrasse la religion qui lui plaît et pratique librement ses cérémonies. Dans les choses divines nul ne doit être empêché de suivre la route qui lui convient. Les biens enlevés aux églises chrétiennes pendant la persécution leur furent rendus. Ainsi fut établie la liberté de religion.

Dans les années suivantes, Constantin prit quelques mesures en faveur des églises ; il ordonna de fermer les tribunaux le dimanche — le dimanche était célébré à la fois par les chrétiens comme le jour de la résurrection du Christ, et par les adorateurs du dieu Soleil comme le jour du soleil.

Les chrétiens ayant pris parti pour Constantin, Licinius devint leur ennemi en Orient, empêcha les évêques de se réunir, fit fermer des églises, destitua des employés chrétiens et même en fit emprisonner quelques-uns. Constantin vainqueur donna en Orient aux chrétiens les mêmes droits qu'en Occident. Le christianisme devint la religion de l'Empire.

Concile de Nicée (325). — Depuis quelques années l'Église chrétienne était troublée par des discussions sur la nature du Christ. Un prêtre d'Alexandrie, Arius, avait émis la doctrine que Dieu le Fils a été créé par la volonté de Dieu le Père et lui est inférieur : il fut déclaré hérétique par une assemblée d'évêques égyptiens et excommunié ; mais d'autres évêques, en Orient, prirent parti pour lui et les querelles devinrent très vives.

Constantin ne comprenait pas pourquoi on se disputait, mais il voulait la paix ; il écrivit au clergé d'Alexandrie : Je voulais ramener à une seule forme l'opinion que tous les peuples se font de la divinité, l'accord sur ce point aurait rendu plus facile l'administration publique. Est-il juste que pour de vaines paroles vous engagiez le combat, frères contre frères ? Cette lettre n'arrêta pas la querelle.

Constantin alors convoqua tous les évêques pour régler ensemble la doctrine chrétienne et rétablir l'ordre. Ainsi fut réuni le concile de Nicée, le premier concile œcuménique (c'est-à-dire de toute la terre).

Il y vint plus de 250 évêques, surtout des Grecs, accompagnés de prêtres, de diacres et de serviteurs ; Constantin leur avait donné le droit de se servir de la poste impériale et de se faire fournir des vivres comme les fonctionnaires.

On se réunit dans la grande salle du palais de Nicée, les évêques étaient assis sur des sièges. Constantin entra en costume de cérémonie, traversa la salle et s'assit sur un siège d'or. L'évêque assis à droite de l'Empereur se leva et lui adressa un discours. Constantin le remercia, se déclara heureux de voir réunis autour de lui les représentants de l'Église et les engagea vivement à maintenir la paix, comme il convient à des serviteurs de Dieu. Il parlait en latin, un évêque traduisit son discours en grec. Puis il se retira laissant les évêques discuter entre eux.

Le concile, à une grande majorité, condamna la doctrine d'Arius et adopta la confession de foi que proposaient l'évêque de Cordoue, ami de Constantin, et un jeune prêtre d'Alexandrie, Athanase. Ce fut le symbole de Nicée. Il y est dit que le Fils est de même essence que le Père (όμοούιος).

Constantin considéra les décisions du concile comme une loi obligatoire pour tous les chrétiens : il exila Arius et ses partisans, et fit brûler ses livres.

Organisation de l'Église. — La religion chrétienne reconnue ainsi par l'Empereur, était devenue la religion de la plupart des habitants de l'Empire, surtout en Orient. Alors les évêques achevèrent d'organiser l'Église.

Ils l'organisèrent sur le modèle de l'Empire, dans la forme qu'elle a toujours conservée depuis. Dans chaque cité, il y eut un évêque qui résidait dans la ville et gouvernait les fidèles du territoire, appelé diocèse ; il était choisi pour la vie et consacré par les autres évêques de la province, en présence du clergé et du peuple de la ville, c'est-à-dire des prêtres et de l'assemblée des fidèles qui approuvaient l'élection. Autant il y avait alors de cités, autant il y a eu d'évêques. Voilà pourquoi en Orient et en Italie, ou les villes étaient alors très nombreuses, les évêques sont nombreux et les diocèses petits ; en France au contraire, où les villes étaient rares, sauf dans le Midi, il y a peu d'évêques et de grands diocèses.

Chaque province devint une province ecclésiastique ; l'évêque de la capitale de la province (la métropole) s'appela métropolitain (plus tard archevêque), et fut supérieur aux autres évêques[1].

Au-dessus de tous était l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, le Pape.

Les évêques se réunissaient pour régler les affaires de l'Église ; leurs assemblées (en grec synodes, en latin conciles) étaient composées des évêques d'une province ou de tout un pays. L'assemblée de tous les évêques du monde s'appelait œcuménique.

Le concile décidait ce que les chrétiens devaient pratiquer et ce qu'ils devaient croire. Lorsqu'une doctrine paraissait contraire à la foi de l'Église, le concile la condamnait, la signalait aux fidèles comme une hérésie (opinion particulière) et déclarait excommunié quiconque continuerait à la professer. La doctrine de l'Église s'appelait l'orthodoxie (c'est-à-dire la croyance vraie). Les seuls chrétiens reconnus par l'Église étaient les orthodoxes. Les hérétiques étaient rejetés hors de l'Église.

Les églises commençaient à devenir propriétaires, elles ne possédaient plus seulement leurs cimetières et leurs salles de réunion, beaucoup avaient des domaines ; Constantin permit de leur léguer de l'argent ou des terres et lui-même leur en donna. Le clergé administrait ces biens, destinés surtout à payer les frais du culte et à distribuer des aumônes aux pauvres, aux malades, aux veuves.

On s'assemblait dans les basiliques, grandes salles à colonnes. Au fond se tenaient l'évêque et les prêtres, près de la table où se donnait la communion. La foule des fidèles occupait la basilique, les femmes séparées des hommes. Les catéchumènes, non encore admis à la communion, n'assistaient qu'à une partie de la cérémonie, au sermon ; on les renvoyait avant l'eucharistie. Les pénitents qui avaient commis un péché et n'étaient pas encore pardonnés restaient à la porte. En dehors était le baptistère avec la cuve pleine d'eau où on trempait les catéchumènes pour les baptiser.

Fondation de Constantinople. — En 326 Constantin assistait à Rome à la cérémonie de la revue des chevaliers ; les chevaliers, suivant l'usage païen, montèrent au temple de Jupiter sur le Capitole ; l'Empereur ne les suivit pas. Le peuple de Rome, resté païen, murmura.

Constantin décida de remplacer Rome par une nouvelle capitale. Il choisit Byzance, dans une position exceptionnelle, sur un promontoire facile à défendre du côté de la terre, séparé de l'Asie seulement par un canal étroit, sous un beau ciel, dans un pays fertile couvert de vignobles, de moissons et d'arbres ; le port, la Corne d'or, vaste et profond, un des meilleurs du monde, capable de contenir 1.200 navires, pouvait être fermé à une flotte ennemie par une chaîne de 250 mètres. A la place de Byzance s'éleva Constantinople (ville de Constantin). On l'entoura d'un rempart de cinq lieues de tour ; on y construisit un palais, un cirque, des aqueducs, des bains, deux places entourées de portiques, des temples et l'église chrétienne des Saints-Apôtres ; on y bâtit des quartiers nouveaux.

Pour orner sa ville, Constantin y fit apporter de Grèce et de Rome des statues célèbres, une Pallas, le Zeus de Dodone, les Muses de l'Hélicon, le trépied de Delphes.

Pour la peupler il y transplanta de force les habitants des villes voisines. Il y établit, comme à Rome, des distributions de blé, de vin, d'huile, et de nombreux spectacles. Il y créa, comme à Rome, un sénat ; il distribua des domaines et des palais aux nobles qui vinrent s'y fixer et obligea les propriétaires des provinces voisines à avoir une maison à Constantinople.

Le travail commença en 326 ; moins de quatre ans après (330) on fit l'inauguration.

Fin du règne de Constantin. — Constantin régna seul pendant treize ans. Son fils aîné, Crispus, qu'il avait de sa première femme, fut accusé de conspirer, il le fit arrêter et mettre à mort ainsi que plusieurs de ses amis (326). Il fit exécuter son neveu Licinianus, jeune garçon de douze ans, fils de sa sœur et de l'empereur Licinius. Sa seconde femme Fausta et sa mère Hélène restèrent ennemies jusqu'à la mort de Fausta.

On dit même que Constantin, ayant pris parti pour sa mère, fit porter sa femme dans un bain trop chaud où elle mourut.

Constantin n'avait pas rompu entièrement avec l'ancienne religion. Il gardait le titre de Grand Pontife ; ses monnaies portaient des inscriptions païennes (Au génie de l'Empereur, Au dieu Mars). Pour la cérémonie de la fondation de Constantinople, on choisit le jour où le soleil entre dans le signe du Sagittaire (4 novembre 326) ; un astrologue regardait dans le ciel si le moment était favorable. Dans la nouvelle ville on dressa une colonne de porphyre qui portait un Apollon de bronze ; sous la colonne on avait enterré une copie du Palladium, l'idole protectrice de Rome ; dans le Sénat on mit une statue de la Fortune. La plupart des fonctionnaires et des soldats adoraient encore les anciens dieux ou le dieu Soleil ; les soldats prononçaient une prière à la Divinité pour le salut de l'Empereur et de l'Empire.

Mais Constantin inclinait de plus en plus vers la religion chrétienne. Il fit bâtir plusieurs églises chrétiennes ; il fit déblayer à Jérusalem la montagne du Calvaire où le Christ avait été crucifié ; il fit construire l'église du Saint-Sépulcre à l'endroit où le Christ avait été enseveli et l'église de Bethléem à l'endroit où il était né. Sa mère Hélène vint elle-même surveiller les travaux. Ainsi s'établit la tradition de l'Invention de la Sainte Croix.

On disait que l'impératrice Hélène était venue à Jérusalem chercher la vraie croix, sur laquelle le Christ avait été crucifié. L'évêque de Jérusalem ignorait l'emplacement. On chercha sur le Calvaire, on abattit des maisons, on creusa la terre, on finit par trouver sous un temple de Vénus une grotte et à côté trois croix, celle du Christ et celles des deux brigands crucifiés à ses côtés.

Pour distinguer celle du Christ, l'évêque fit venir une femme mortellement malade et se mit en prière avec l'impératrice, demandant à Dieu un miracle : la femme, après avoir touché la vraie croix, se leva et fut guérie.

Constantin mourut en 337 : pendant sa dernière maladie, il se fit baptiser. Il fut enterré dans l'église chrétienne de Constantinople.

Nouvelle organisation de l'Empire. — La réorganisation de l'Empire, commencée par Dioclétien, continua pendant le règne de Constantin et s'acheva sous ses successeurs.

Les anciens empereurs, vivant à Rome ou à l'armée, avaient conservé la vie simple des magistrats et des généraux romains. L'Empereur établi en Orient prit les habitudes des rois orientaux. Au lieu de la toge il se mit à porter le diadème, bandeau orné de perles, insigne de la royauté, et de magnifiques vêtements flottants faits de soie et d'or. Au lieu de se montrer il s'enferma dans le palais, ne se laissant voir qu'aux jours de cérémonies, assis sur un trône d'or, entouré d'une foule de serviteurs, de gardes armés et de courtisans. Au lieu de recevoir ses amis et de manger familièrement avec eux, il se tint à l'écart, séparé du reste des hommes comme une sorte de dieu. L'homme admis en présence de l'Empereur se prosternait la figure contre terre en signe d'adoration. On appelait l'Empereur Maître, Majesté ; il n'y avait plus de citoyens, tous s'appelaient les sujets (en grec les esclaves) de l'Empereur. L'Empereur était divin, tout ce qui lui appartenait était sacré : on disait le palais sacré, la chambre sacrée, le conseil sacré, le trésor sacré. Le palais de l'Empereur devenait semblable à la cour du roi de Perse. C'est ce régime qu'on a surnommé le Bas-Empire.

L'Empereur a auprès de lui toute une cour ; plusieurs compagnies de gardes du corps à pied et à cheval, une petite armée pour garder son palais, une troupe de chambellans pour faire son service, une troupe d'intendants pour s'occuper de ses affaires, un conseil d'État pour l'aider à gouverner, des huissiers, des messagers et un personnel nombreux de secrétaires divisé en quatre bureaux.

L'Empereur ne communique pas directement avec tous ; il donne ses ordres à des fonctionnaires supérieurs, chacun commande les gens chargés d'une espèce de fonction. Ces chefs de service, au nombre de sept, sont :

Le préposé à la chambre sacrée, chef des domestiques de l'Empereur ;

Le maître des offices, chef des employés du palais ; Le questeur, chef des employés aux écritures ;

Le comte des largesses sacrées, chef des employés des finances ;

Le comte des domaines privés de la maison divine, chef des employés des domaines ;

Le comte des gardes à cheval ;

Le comte des gardes à pied.

L'Empire est partagé en 117 provinces, chacune avec un gouverneur. Plusieurs provinces sont réunies en un diocèse, chacun avec un vicaire (par exemple la Gaule, l'Espagne, la Bretagne). Enfin plusieurs diocèses sont réunis en une préfecture du prétoire. Il y a quatre préfets du prétoire pour tout l'Empire. Tous ces fonctionnaires n'ont plus aucun pouvoir sur les soldats.

Les armées, divisées en légions plus petites que les anciennes, sont commandées par des ducs et des comtes établis dans les provinces frontières. Les deux chefs supérieurs sont le maître des cavaliers et le maître des fantassins.

Tous ces fonctionnaires et ces officiers sont divisés en plusieurs catégories de dignité ; chacun, suivant son rang, reçoit un titre de l'Empereur et le transmet à ses enfants. Il y a ainsi plusieurs degrés de noblesse. Ce sont en commençant par les plus élevés :

Les nobilissimes, les princes de la famille impériale ;

Les illustres, les chefs de service, préfets du prétoire et maîtres des soldats ;

Les spectabiles, les vicaires, comtes et ducs ;

Les clarissimes, qu'on appelle aussi sénateurs, les gouverneurs ;

Les perfectissimes ;

Les egregii, qui correspondent à peu près aux anciens chevaliers.

Tout personnage important a ainsi sa fonction, son rang et son titre.

Pour entretenir ce personnel de courtisans et d'employés, l'Empereur a besoin de plus d'argent qu'autrefois ; or, l'Empire ravagé par les guerres et les invasions, s'est appauvri, il faut donc mettre des impôts plus lourds. Les principaux sont : — l'impôt sur les terres pour lequel on fait un nouveau recensement tous les quinze ans (l'indiction), — l'impôt sur les personnes (capitation), — l'impôt sur l'industrie et le commerce (chrysargyre) qu'on paie tous les cinq ans.

Il devient de plus en plus difficile de faire rentrer les impôts. Dans chaque cité le conseil (la curie) est chargé de les lever ; les membres du conseil, les curiales, en sont responsables ; s'il y a un déficit ils doivent le payer. Aussi la fonction de curiale, qu'on recherchait autrefois comme un honneur, est-elle au ive siècle considérée comme une charge ruineuse, on ne veut plus devenir curiale. Les Empereurs ont fait des lois contre ceux qui refusent ; tout propriétaire est obligé, bon gré, mal gré, d'être membre de la curie. Beaucoup aiment mieux renoncer à leurs terres, ils s'enfuient, se font employés, soldats, prêtres. Les empereurs ordonnent de les rechercher et de les ramener de force dans leur cité. Cette lutte entre le gouvernement et les curiales dura plus d'un siècle et demi.

  • [1] Les évêques des principales villes de l'Empire, Milan, Trèves, Carthage, et surtout ceux d'Alexandrie, Antioche, Constantinople, Jérusalem (appelés plus tard patriarches) furent souvent considérés comme supérieurs aux autres métropolitains.


CHAPITRE XXVII. — DERNIERS TEMPS DE L'EMPIRE.

Les fils de Constantin.— Constantin avait partagé l'Empire entre ses trois fils qui tous trois devaient porter le titre d'auguste ; mais il avait donné à son neveu Dalmace le titre de césar avec le pays des bouches du Danube, à son neveu Hannibalien le royaume du Pont.

Au bout de quelques mois, les soldats, probablement excités par les augustes, s'ameutèrent, criant qu'ils ne voulaient d'autres empereurs que les fils de Constantin. Ils massacrèrent les deux frères de Constantin, six de ses neveux et leurs amis. De toute la famille il ne resta que deux enfants, Gallus et Julien.

Les fils de Constantin refirent ensuite le partage. Constantin II eut le diocèse des Gaules et les provinces du nord-ouest de l'Afrique ; Constance eut tout l'Orient ; Constant eut les pays intermédiaires (Italie, Illyrie, Afrique). On leur éleva des statues avec l'inscription Aux frères qui s'aiment (338).

Bientôt ils se brouillèrent. Constantin vint attaquer Constant en Italie, fut vainqueur, mais tué par des meurtriers (340).

Constant, resté seul en Occident (340), se fit détester par sa violence et son orgueil ; il ne s'occupait pas du gouvernement et passait son temps à chasser, en compagnie d'esclaves germains. Le commandant de ses gardes, Magnence, issu d'une famille de Germains établis dans l'Empire, conspira avec le ministre du trésor qui lui fournit de l'argent. Un jour, près d'Autun, Constant, après une chasse dans la forêt, donnait un banquet aux grands personnages du pays ; il s'enivra et eut un accès de colère. Magnence sortit et revint un moment après avec le diadème et le manteau de pourpre ; les gardes le proclamèrent auguste. Constant se sauva ; des cavaliers francs le poursuivirent à travers la Gaule, l'atteignirent et le tuèrent au pied des Pyrénées (350).

L'armée du Danube, excitée par Constantina, fille de Constantin et veuve d'Hannibalien, proclama auguste son général Vétranion, un ancien soldat qui avait appris à écrire sur le tard.

Constance se décida à faire la guerre aux usurpateurs. Il proposa d'abord à Vétranion de le soutenir contre Magnence et vint le trouver à Sirmium. Là ils se montrèrent ensemble aux deux armées. Constance fit un discours contre Magnence. Aussitôt les soldats crièrent : Mort aux usurpateurs ! Vétranion, se sentant abandonné, jeta la pourpre et se prosterna aux pieds de Constance qui lui fit grâce.

Magnence, avec une armée en partie formée de Barbares francs et saxons, s'avança par le pays du Danube. Constance avait une armée plus nombreuse, avec des corps armés à la façon des Parthes, des cavaliers couverts d'une armure de fer et des archers à cheval. Elle mit les Barbares en déroute (351). Magnence essaya de se défendre en Italie puis en Gaule, mais ses soldats l'abandonnèrent. Il finit par se tuer à Lyon (353).

Constance restait seul Empereur. Il persécuta les partisans de Magnence et en fit mourir plusieurs. Jamais, dit un historien de ce temps, sur une liste de condamnés à mort, il n'a effacé un seul nom. Pour forcer les accusés à avouer, il les faisait souvent mettre à la torture.

Le général Silvanus, un Franc, était à l'armée du Rhin, chargé de défendre la Gaule. Constance, sur de faux rapports, fit arrêter ses amis et lui envoya un officier avec ordre de le ramener en Italie. Silvanus, menacé de mort, se fit proclamer auguste à Cologne. Constance, sous prétexte de lui proposer la paix, envoya un général qui fit soulever les soldats et massacrer Silvanus (355).

Constance commença par persécuter l'ancienne religion. Il défendit d'aller dans les temples (346), puis de sacrifier aux dieux, sous peine de mort (352) ; mais il ne put faire observer ses défenses, surtout en Occident. Les temples de Rome restèrent ouverts.

Constance avait peur surtout des astrologues et des magiciens qui prétendaient deviner l'avenir ; en prédisant à celui qui venait les consulter qu'il deviendrait un jour empereur, ils pouvaient le pousser à conspirer.

Il défendit donc, sous peine de mort, de consulter les devins. Les gens soupçonnés de ce crime étaient étendus sur des chevalets et déchirés avec des griffes de fer. Constance assistait parfois à la torture. Il y eut des nobles condamnés à mort pour avoir consulté l'oracle d'Apollon et demandé quand l'Empereur mourrait.

Les ariens, déclarés hérétiques par le concile de Nicée, avaient continué à résister et les évêques ariens de Syrie étaient parvenus à regagner Constantin. Ils tinrent un synode qui condamna saint Athanase et le fit exiler à Trèves ; Arius mourut au moment où il allait être rétabli dans sa dignité.

Constance prit parti pour les hérétiques ariens contre les orthodoxes. Il nomma évêque de Constantinople un évêque arien. Les orthodoxes élurent un autre évêque sans consulter l'Empereur ; les deux partis se battirent dans la ville ; les orthodoxes brûlèrent le palais, massacrèrent le maître des cavaliers. Constance exila l'évêque orthodoxe. Mais, pour installer l'évêque arien, il fallut envoyer les soldats et massacrer le peuple (340). A Alexandrie, où les orthodoxes avaient élu Athanase, l'Empereur imposa un arien ; ce qui amena aussi des émeutes.

Le pape et les évêques d'Occident reconnurent pour véritables évêques les orthodoxes, et comme l'Empereur Constant les soutenait, on essaya de rétablir la paix par un concile général ; mais les Orientaux et les Occidentaux ne purent s'entendre. Après 350, Constance, devenu seul maître, réunit des conciles qui condamnèrent les orthodoxes ; il exila les évêques les plus vénérés, saint Athanase, saint Hilaire de Poitiers, et même le pape (355).

Les ariens vainqueurs ne s'entendirent pas entre eux ; la plupart voulaient faire adopter non pas la doctrine d'Arius, mais une formule intermédiaire : ils disaient que le Fils est sinon de même essence que le Père, όμοούσιος, comme disaient les orthodoxes, du moins d'une essence semblable, όμοιούσιος. On continua donc à discuter sans parvenir à s'entendre. Un officier païen de ce temps, Ammien Marcellin, ne comprenant rien à toutes ces discussions, écrivait : Il n'y a pas de bêtes féroces plus ennemies de l'homme que la plupart des chrétiens ne sont ennemis les uns des autres.

Julien l'Apostat. — Constance n'avait plus qu'un seul parent, son neveu Julien, un jeune homme échappé au massacre de 338 parce qu'il n'avait encore que six ans. On l'avait tenu d'abord à demi prisonnier dans une forteresse de la Cappadoce, avec des prêtres qui l'élevaient en chrétien, lui faisant faire des pèlerinages aux tombeaux des martyrs, chanter des psaumes et lire l'Écriture sainte devant le peuple. Puis on lui permit de venir à Constantinople et à Nicomédie étudier les rhéteurs et les philosophes grecs. Il prit goût à ces études, devint disciple d'un philosophe platonicien et abjura secrètement le christianisme. Il termina ses études à Athènes où il se fit initier aux mystères d'Éleusis. Plus tard il se déclara ouvertement pour l'ancienne religion. Les chrétiens le surnommèrent alors Julien l'Apostat.

Après la mort de Silvanus, les Germains, trouvant la frontière du Rhin dégarnie de troupes romaines, envahirent la Gaule : les Francs ravagèrent la Belgique, les Alamans ravagèrent toute la rive gauche du Rhin, prirent et pillèrent les villes fortes et s'avancèrent jusque devant Autun.

Constance se décida à envoyer Julien avec le titre de césar commander l'armée de Gaule (355) ; mais il lui adjoignit des officiers chargés de le surveiller et ne lui donna pas d'argent pour payer ses soldats.

Julien, avant de faire la guerre, voulut apprendre son métier de général. Il vint en Gaule et resta tout l'hiver à Vienne, s'exerçant à la gymnastique et à l'escrime, lisant l'histoire des grands capitaines pour apprendre la stratégie. Il commença à s'attacher les soldats et les officiers.

Au printemps de 356, il partit en campagne et repoussa les Alamans depuis le pays de la Seine jusqu'au Rhin. Pendant l'hiver, il divisa son armée en plusieurs corps et s'établit lui-même à Sens. La Gaule était encore si mal défendue qu'une troupe d'Alamans put arriver sans combat devant Sens et y assiéger Julien pendant un mois.

La campagne décisive fut celle de 357. Une bande d'Alamans descendit en pillant la vallée de la Saône et assiégea Lyon. Au retour, Julien se posta près des Vosges, l'attaqua et la détruisit.

35.000 guerriers alamans, commandés par 7 rois, traversèrent le Rhin. Julien les attendit en Alsace avec une petite armée. Les Alamans lui envoyèrent dire que ce pays leur appartenait maintenant par droit de conquête et le sommèrent de se retirer. Julien les attaqua près d'Argentoratum (Strasbourg), les mit en déroute et les poursuivit jusqu'au Rhin ; beaucoup se noyèrent. Julien traversa le Rhin et ramena les captifs romains emmenés par les Alamans (20.000, dit-on). Puis il chassa les Francs de la Belgique.

Il revint en Gaule et choisit pour résidence une petite ville, Lutèce (Paris), bâtie dans l'île de la Seine, appelée plus tard la Cité. Voici comment il en parle : J'étais alors en quartiers d'hiver dans ma chère Lutèce, c'est ainsi que les Celtes appellent la ville des Parisiens. Le fleuve l'entoure de toutes parts, on n'y peut arriver que de deux côtés, par deux ponts de bois... Les eaux du fleuve sont pures, belles à voir et agréables à boire... L'hiver n'est pas rude dans ce pays ; on y cultive des vignes et même des figuiers.

Sur la colline de la rive gauche s'était formé un faubourg romain ; là se trouvaient le camp des soldats, les magasins militaires, les arènes (dont on a retrouvé les traces) et le palais des Thermes (dont les murs subsistent encore[1]) qui était une sorte de forteresse sombre et froide.

Julien y menait une vie de soldat et de philosophe ; sans cuisine, il mangeait la nourriture des soldats ; sans lit, il couchait sur une peau de bête ; sans chauffage, les Romains n'avaient pas de cheminées. Un hiver où il fit très froid, Julien fit mettre dans sa chambre un réchaud plein de charbons allumés et faillit périr asphyxié.

Depuis plus de vingt ans sur la frontière d'Orient, l'armée romaine avait peine à résister aux Parthes qui venaient ravager l'Empire. En 360, Constance ordonna à Julien de détacher ses troupes auxiliaires et 300 légion 'mires d'élite et de les envoyer sur la frontière parthe.

Les soldats de Gaule ne se souciaient pas d'être transportés à l'autre bout du monde, ils réclamèrent contre l'ordre de l'Empereur.

On les réunit dans le camp de Lutèce pour les diriger sur l'Orient. Julien les remercia et leur fit ses adieux. Mais les soldats ne voulaient pas s'en aller.

Le soir ils s'assemblent et marchent en masse sur le palais en criant : Julien Auguste ! Julien sort du palais, les prie d'abord de rester fidèles à l'Empereur. Les soldats insistent, l'élèvent sur un bouclier et le portent en triomphe en criant : Julien Auguste !

Julien écrivit à Constance pour le prier de l'accepter comme collègue. Constance refusa. Julien marcha vers l'orient avec son armée. En route, il apprit la mort de Constance (361).

Julien, revenu en Orient, travailla à restaurer l'ancienne religion et à détruire le christianisme. Il fit rétablir les sacrifices, rendit aux prêtres des anciens dieux leurs honneurs et leurs domaines, ordonna aux chrétiens de rendre les temples convertis en églises et de rebâtir les temples détruits.

Il enleva au clergé chrétien ses privilèges. Il défendit aux chrétiens d'enseigner la philosophie ou la littérature ; les professeurs chrétiens furent obligés de se retirer des écoles. Julien ne voulait pas laisser expliquer les œuvres des anciens écrivains où l'on parlait des dieux par des hommes qui ne croyaient pas à ces dieux. On ne doit pas, dit-il, nous percer de nos flèches et s'armer de nos livres pour nous combattre.

Il écrivit lui-même un traité contre les chrétiens.

Il recommanda de ne pas donner de fonctions à des chrétiens ; mais il ne destitua pas les fonctionnaires chrétiens.

Il ordonna de rebâtir le temple de Jérusalem. Mais les ouvriers furent effrayés par des flammes qui sortaient de terre, et le travail s'arrêta.

Julien essaya d'organiser l'ancienne religion sur le modèle du christianisme ; il ordonna aux prêtres de lire des livres religieux (Pythagore, Platon, les stoïciens), de célébrer tous les jours leur culte en famille, d'éviter le théâtre et les cabarets, de faire des sermons au peuple en costume de pourpre. Il voulait introduire dans leurs cérémonies de la musique et des chants.

Toutes ces tentatives restèrent sans résultat. Julien n'eut pas le temps de les continuer. Il partit pour faire la guerre aux Parthes, comme Alexandre, les vainquit, traversa le Tigre, et dans un combat fut blessé à mort par une flèche. Avant de mourir, il fit venir ses deux philosophes et causa avec eux de l'immortalité de l'âme (363).

On raconta plus tard qu'en se sentant frappé, il s'était écrié, s'adressant au Christ : Tu as vaincu, Galiléen !

Les soldats proclamèrent empereur le commandant des gardes, Jovien, qui s'empressa de faire la paix en cédant aux Parthes les pays conquis par Dioclétien. Il ramena l'armée et mourut en Asie.

Valentinien et Valens. — L'armée choisit pour empereur un officier, Valentinien, un Illyrien qui parlait latin et savait mal le grec (364). Les soldats réclamèrent un deuxième empereur pour avoir droit à un second donativum. Valentinien leur fit proclamer son frère Valens. Il alla s'établir en Occident, à Milan, et laissa Valens en Orient, à Constantinople.

Valentinien fut surtout un homme de guerre, brave, dur et violent. On lui attribuait plusieurs traits de férocité.

Il fit tuer à coups de bâton un domestique qui, à la chasse, avait lâché trop tôt un chien sur le gibier. — Un ouvrier chargé de ciseler une cuirasse détourna une partie du métal ; il le fit exécuter. — Un cocher, pour des paroles imprudentes, fut brûlé sur le bûcher. — Un fonctionnaire demandait son changement : Il veut qu'on le déplace, répondit-il ; déplacez-lui la tête. — Il gardait près de sa chambre deux ours féroces et leur faisait dévorer des condamnés.

Il fit exécuter un jeune noble pour avoir copié un recueil de formules magiques.

Il augmenta les impôts et prit des mesures sévères pour les faire rentrer. Plusieurs cités n'ayant pas payé l'impôt, il ordonna d'exécuter trois curiales dans chacune. Le préfet du prétoire lui demanda : Que faut-il faire dans les cités où il n'y a pas trois curiales ? Faut-il attendre d'avoir complété ce nombre pour les exécuter ? Il répondit oui.

Valentinien était chrétien ; il rendit aux églises catholiques leurs privilèges, mais il laissa libre tous les cultes, même les cérémonies des mystères grecs.

Les peuples barbares qui envahissaient l'Empire sur le Danube, en Bretagne, sur le Rhin, furent tous repoussés. Valentinien passa presque tout son règne en Gaule à combattre lui-même les Alamans ; il les rejeta derrière le Rhin et rétablit l'ancienne frontière. Il mourut dans une expédition sur le Danube (375).

Son fils aîné, Gratien, âgé de seize ans, le remplaça en Occident ; le plus jeune, âgé de quatre ans, Valentinien II, fut aussi proclamé auguste.

Pendant ce temps en Orient, Valens se faisait détester par sa cruauté. Il avait peur de la magie ; il ordonna de rechercher tous les livres de magie et de les brûler avec les gens qui les possédaient.

Il était chrétien, mais de la secte des ariens et persécutait les catholiques orthodoxes.

Valens n'était pas un guerrier, il ne sut ni défendre l'Empire, ni maintenir l'armée en état. Les provinces frontières furent ravagées par des bandes de pillards ; les soldats romains, enfermés dans les forteresses, refusaient d'en sortir pour combattre.

Invasion des Wisigoths. — Le peuple germain des Goths établi dans les plaines au nord du Danube fut attaqué par un peuple venu d'Asie, les Huns, hommes de race jaune, petits, trapus, sans barbe, avec de petits yeux bridés, toujours à cheval, vivant de racines crues et de viande crue qu'ils faisaient macérer sous leur selle. Ils combattaient avec la lance, l'arc et le lasso, chargeaient en criant, tournaient bride au galop et revenaient de même.

Les Goths ne purent leur résister. Une partie du peuple, les Wisigoths (Goths de l'ouest), se décidèrent à émigrer. Un de leurs chefs, Fritigern, qui était chrétien, envoya l'évêque des Goths demander à l'Empereur d'établir son peuple dans l'Empire ; Valens accepta. Les Goths devaient livrer leurs armes et donner leurs enfants comme otages ; l'Empereur devait leur fournir des vivres (375).

Les Wisigoths passèrent le Danube avec leurs familles et furent établis dans la plaine (au nombre de 300.000). Mais les employés romains ne leur fournirent pas de vivres, comme il était convenu et les forcèrent, pour ne pas mourir de faim, à vendre leurs esclaves, leurs femmes et leurs enfants (376).

Quelques-uns avaient conservé leurs armes, ils se mirent à piller le pays. Valens et Gratien envoyèrent contre eux des troupes. Mais les Wisigoths s'étaient renforcés : les esclaves Goths, les paysans barbares, les ouvriers des mines s'étaient joints à eux. Ils formaient avec leurs chariots un camp retranché, ils en sortirent pour attaquer le camp romain près des bouches du Danube. Le combat fut indécis (377).

L'armée des Wisigoths, grossie de guerriers barbares accourus de l'autre côté du Danube, traversa les Balkans et ravagea tout le pays jusque près de Constantinople. Gratien, attaqué à ce moment sur le Rhin par les Alamans, avait rappelé ses troupes ; il vainquit les Alamans et les repoussa derrière le Rhin jusque dans les montagnes ; puis il fit annoncer à Valens qu'il allait à son secours. Valens était à Andrinople avec son armée, ses généraux l'engageaient à attendre, mais il voulut vaincre seul et donna l'ordre de marcher contre les Wisigoths (9 août 378).

Les Romains, souffrant de la soif et de la faim, fatigués de la marche, de la poussière, de la chaleur, arrivèrent en désordre devant les chariots qui formaient le camp ennemi ; les cavaliers Goths sortirent, chargèrent les Romains, les mirent en déroute. Les deux tiers de l'armée furent massacrés. Valens, blessé d'un coup de flèche, fut porté dans une chaumière ; ses compagnons voulurent le défendre, les Barbares mirent le feu à la chaumière. Valens périt, probablement brûlé.

Les Goths arrivèrent le lendemain devant Andrinople, ils ne purent prendre la ville, mais ils se répandirent dans toutes les provinces d'Illyrie et les ravagèrent.

Théodose. — Gratien, se sentant trop jeune pour défendre seul tout l'Empire, choisit un général espagnol âgé de trente-trois ans, Théodose, l'envoya chercher en Espagne, le fit proclamer auguste et le chargea de gouverner l'Orient et l'Illyrie (379).

Théodose vint à Thessalonique, réorganisa l'armée et rétablit la discipline ; il s'attacha les soldats en les traitant avec politesse, et en partageant leurs exercices et leurs fatigues. Puis il se mit en campagne contre les Goths. Il ne chercha pas à les détruire, il préférait les amener à se soumettre. Il reçut leur roi, lui fit des présents, le traita en ami.

Enfin, après une nouvelle invasion des barbares en 381, il fit la paix (382). Il céda aux Wisigoths les provinces au sud du Danube. Les Wisigoths y restaient avec leurs chefs comme alliés de l'empereur (fœderati), non comme sujets. Ils s'engageaient seulement à combattre au service de l'empereur, moyennant une solde, des colliers et des bracelets d'or. Théodose fit entrer ainsi 40.000 guerriers barbares dans l'armée romaine.

Théodose et Gratien étaient catholiques orthodoxes, ils prirent parti contre les hérétiques ariens. Par les édits de 380 et 381 ils défendirent de professer aucune autre doctrine que celle de l'Église de Rome. Ceux qui suivront cette loi s'appelleront seuls chrétiens catholiques ; quant aux fous et aux insensés qui voudront soutenir l'infamie du dogme hérétique, ils ne devront plus appeler églises leurs conciliabules et en attendant la vengeance divine ils seront frappés de la nôtre. Il fut dès lors interdit aux ariens de s'assembler dans les villes et d'y célébrer leur culte.

Gratien n'était pas aimé en Occident ; on lui reprochait de trop aimer la chasse, de vivre avec des Barbares, de s'habiller comme eux, de négliger l'armée et de laisser ses courtisans vendre les places et la justice. L'armée de Bretagne se révolta et proclama empereur son général Maxime, un Espagnol. Maxime passa en Gaule, on se battit près de Paris ; Gratien, abandonné par ses soldats, s'enfuit et fut tué près de Lyon (383).

Théodose reconnut Maxime pour empereur. Le jeune Valentinien II, amené à Milan, garda l'Italie et l'Afrique. Sa mère Justine gouverna à sa place et soutint les hérétiques. Elle ordonna à l'évêque de Milan, saint Ambroise, de rendre aux ariens une église ; le saint répondit qu'il ne pouvait livrer le temple de Dieu. Les officiers impériaux firent mettre sur l'église les insignes de l'empereur et la firent garder par des soldats. Le peuple fit une émeute, la cour céda et laissa l'église aux catholiques (385).

Maxime, avec une armée de Barbares germains, envahit l'Italie (387). Valentinien s'enfuit auprès de Théodose qui prit parti pour lui et épousa sa sœur. Avec une armée, formée surtout de Barbares goths, Théodose marcha sur l'Italie, battit Maxime, le prit et le fit décapiter ; on massacra ses partisans, ses gardes et son fils (388).

Théodose resta trois ans en Italie. C'est alors que se passa l'aventure célèbre de sa pénitence. Théodose avait mis dans les garnisons d'Orient des soldats et des officiers goths. Ces Goths formaient maintenant la partie la plus solide de l'armée romaine. Le peuple des grandes villes se querellait souvent avec ces barbares et d'ordinaire Théodose prenait parti pour ses soldats. En 390, à Thessalonique, l'émeute fut si violente que le peuple massacra plusieurs officiers goths. Théodose, dans un accès de colère, ordonna d'exterminer la population de Thessalonique. Un jour que les habitants s'étaient rassemblés dans le cirque pour assister à des jeux, les soldats goths cernèrent le cirque, y entrèrent et pendant trois heures massacrèrent tout, hommes, femmes et enfants.

La nouvelle du massacre arriva en Italie, l'empereur était alors à Milan. Quand il vint à l'église, l'évêque saint Ambroise l'arrêta devant la porte et lui défendit de passer, car, en faisant verser le sang des innocents, il s'était rendu indigne d'entrer dans le sanctuaire. Théodose, écarté de la communion des fidèles, accepta la sentence de l'évêque ; pendant huit mois il s'abstint de revenir à l'église, il n'y rentra qu'aux fêtes de Noël, après avoir fait pénitence de son crime.

Pour la première fois, un empereur reconnaissait un pouvoir supérieur au sien, le pouvoir du clergé chrétien.

Les Francs venaient d'envahir la Gaule. Théodose y envoya Valentinien II, en donnant pour général à son armée un barbare, le Franc Arbogast. Arbogast repoussa les Francs derrière le Rhin ; puis il gouverna au nom de Valentinien, trop jeune et trop incapable. Valentinien jaloux voulut se débarrasser de lui et lui remit une lettre qui le destituait. Arbogast jeta la lettre à terre en disant que, nommé par Théodose, il ne pouvait être révoqué que par lui. Valentinien, en colère, prit une épée pour frapper Arbogast ; on les sépara ; quelque temps après on trouva Valentinien pendu à un arbre (392).

Arbogast, n'étant pas Romain, n'osa pas se faire proclamer empereur ; il fit proclamer Eugène, un ancien rhéteur, devenu secrétaire du gouvernement. Il aurait voulu rester en paix avec Théodose. Mais Théodose refusa de le reconnaître, réunit une armée et marcha sur l'Italie (394).

Les deux armées se rencontrèrent près d'Aquilée ; toutes deux étaient formées surtout de Barbares : Alamans et Francs du côté d'Arbogast et d'Eugène ; Goths, Huns, Alains, Ibères, Sarrasins du côté de Théodose. On se battit deux jours. Le soir du premier jour les généraux de Théodose l'engageaient à se retirer ; dans la nuit, Arbogast envoya un corps occuper les collines derrière l'armée de Théodose. Mais ce corps passa à l'ennemi, et le lendemain le vent du nord, soufflant de la montagne, lançait la poussière dans les yeux des soldats d'Arbogast ; ils se débandèrent, renoncèrent à combattre et amenèrent Eugène captif à Théodose qui le fit décapiter. Arbogast se tua.

Théodose, seul maître de l'Empire, mourut l'année suivante, à cinquante ans (395).

Suppression officielle du paganisme. — Depuis le temps de Constantin, les habitants de l'Empire étaient peu à peu devenus chrétiens. Il ne restait plus guère d'adorateurs des anciens dieux que parmi les habitants de Rome, les soldats, et surtout les gens des campagnes. On commença à les appeler païens, c'est-à-dire paysans.

Les premiers empereurs chrétiens laissèrent les païens libres de célébrer leur culte. Ils conservaient eux-mêmes le titre de Grand Pontife. Gratien le premier refusa la robe de grand pontife et n'en prit pas le titre. Il ne voulait plus supporter d'autre religion que le christianisme ; il fit retirer de la salle du Sénat, à Rome, la statue de la Victoire, à laquelle on faisait des sacrifices.

Théodose fit plus. Il interdit d'offrir des sacrifices aux dieux ; puis il chargea le préfet du prétoire de fermer les temples et de supprimer le culte païen dans tout l'Orient. Alors les soldats, aidés des moines, se mirent à démolir les temples, à renverser les autels, à briser les idoles ou à les mutiler (394-396). Un évêque de Syrie, saint Marcel, avec une bande de soldats, parcourut le pays pour détruire les sanctuaires païens ; il fut massacré par les paysans et vénéré comme un martyr.

En 391, Théodose défendit à tous les habitants de l'Empire d'aller dans les temples des dieux. En 392, il interdit sous peine de mort toute espèce de culte des idoles. Le Sérapéum d'Alexandrie, tombeau des bœufs Apis, fut fermé. On a retrouvé le cercueil de pierre du dernier Apis arrêté dans la galerie où l'on n'avait pas eu le temps de le mettre en place.

Le Sénat de Rome conservait la vieille religion, à laquelle étaient attachés tous les souvenirs de l'histoire romaine. Il demanda à Théodose la permission de rétablir dans la salle des séances la statue de la Victoire, Théodose la refusa ; Eugène, quoique chrétien, la donna. Arbogast, favorable aux païens, mit sur les étendards l'image d'Hercule, et le préfet du prétoire à Rome fit célébrer une fête païenne pour purifier la ville.

Après la défaite d'Eugène, Théodose donna le dernier coup au paganisme. La statue de la Victoire fut retirée définitivement du Sénat. Le feu sacré du foyer de Rome, gardé par les Vestales, fut éteint. Les jeux olympiques, en Grèce, furent célébrés pour la dernière fois (394).

Il resta cependant des païens pendant plus d'un siècle encore.

Les deux Empires. — Théodose, avant de mourir, partagea l'Empire entre ses deux fils.

Arcadius, l'aîné, reçut l'Orient, c'est-à-dire l'Asie, l'Égypte et presque toute la presqu'île des Balkans, c'étaient tous les pays où l'on parlait grec ; il avait sa cour à Constantinople.

Le plus jeune, Honorius, eut l'Occident, c'est-à-dire l'Italie, la Gaule, l'Espagne, la Bretagne, l'Afrique, le Norique, la Rhétie, la Pannonie et la Dalmatie, c'étaient les pays où l'on parlait latin ; sa cour résida à Milan, puis à Ravenne.

Ce partage continua après la mort des deux empereurs, en sorte qu'on s'habitua à regarder l'Empire comme partagé en deux, l'Empire d'Occident, l'Empire d'Orient.

L'Empire d'Occident ne dura pas, il fut envahi par les Barbares qui le divisèrent en royaumes.

L'Empire d'Orient, privé d'une partie de ses provinces, dura plus de dix siècles encore, jusqu'au temps où les Turcs prirent Constantinople.

Étendue du monde romain. — L'Empire romain en 395 avait à peu près la même étendue qu'à la mort d'Auguste. Il avait perdu le territoire sur la rive droite du Rhin acquis au Ier siècle, la Dacie conquise par Trajan, les provinces enlevées au royaume des Parthes. Des conquêtes des empereurs, il ne lui restait plus que la Bretagne, c'est-à-dire à peu près l'Angleterre actuelle.

Sauf la Bretagne, les limites du monde romain étaient, comme au temps d'Auguste : à l'ouest, l'Océan ; — au nord, le Rhin et le Danube ; — à l'est, la mer Noire, l'Arménie, l'Euphrate et le désert de Syrie ; — au sud, le désert d'Afrique.

Mais au temps d'Auguste, la plupart des habitants étaient encore des étrangers soumis à quelques millions de citoyens romains. A la fin du IVe siècle, tous les habitants de l'Empire s'appelaient des Romains.

  • [1] Près de l'hôtel de Cluny ; on en a fait un musée d'antiquités romaines.


FIN DE L'OUVRAGE.


  • Source: site internet mediterranee-antique.fr