L'associationnisme de Pavlov

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L'associationnisme de Pavlov
written by Henri Wallon
1952
  • L'associationnisme de Pavlov (1)

(1) Article extrait du Bulletin de Psychologie, décembre 1962.

L'associationnisme a été, depuis le XVIIIème jusqu'au XXème siècle, une explication de base très répandue pour rendre compte des opérations et des formations psychiques. C'est seulement dans les dernières années du XIXe siècle que des critiques systématiques ont commencé à réduire considérablement le nombre de ses partisans. Dans le même temps cependant, Pavlov, venu de la physiologie à la psychologie, reprenait ses formules les plus contestées. N'était-ce là qu'un retour en arrière, ou bien le système d'expériences qu'il avait inauguré était-il de nature à authentifier le rôle des associations ?

Dans la mesure où ils faisaient des associations le fondement de la connaissance, les empiristes, disciples de Locke, prétendaient la soustraire à l'apriorisme que leur semblaient impliquer les principes innés de la raison. Ils voulaient y voir le décalque de la réalité, les liaisons qui se fixaient dans l'esprit étant celles que leur constance lui imposait et les fortuites finissant par s'éliminer automatiquement.

Cependant avec Hume déjà la connaissance devenait une simple collection d'habitudes intellectuelles dont rien ne garantissait qu'elles fussent véritablement conformes à la structure des choses et, beaucoup plus tard, c'est ce point de vue subjectif qu'ont affirmé les néo-positivistes en limitant l'horizon des connaissances humaines à celui des sensations et leur certitude à la simple contingence des systèmes d'idées, réputés les plus vraisemblables parce que les plus commodes. La nécessité des théories scientifiques s'effaçait en même temps que leur conformité avec l'ordre réel des choses devenait plus douteuse.

Du point de vue psychologique, la critique portait sur la passivité intellectuelle que paraît impliquer l'associationnisme. Suivant l'antique comparaison, l'esprit serait comme une tablette de cire recevant des empreintes. Mais le système nerveux qui les reçoit ayant sa structure propre, on a modernisé l'image et supposé entre l'élément psychique et l'élément nerveux une sorte de communauté substantielle. Les neurones seraient l'équivalent organique des impressions sensorielles et des représensations qui en dérivent. La destruction des uns entraînerait la disparition des autres. Ces éléments juxtaposés formeraient une sorte de « mosaïque », c'est-à-dire un assemblage de fragments fixes et distincts. Cette conception a été vivement combattue comme contraire à la souple unité de l'activité psychique qui doit s'ajuster à des circonstances souvent imprévues et dont il faut supposer qu'elle n'est pas immobilisée par la structure invariable de ses composantes fondamentales.

Des théories comme celles de la Gestalt insistaient sur la priorité qu'il faut reconnaître à l'ensemble, d'où les éléments reçoivent leur signification ou leur rôle, loin d'en être les traits ou les facteurs déterminants. Cette critique rejoignait les doutes qui s'étaient déjà élevés sur l'existence de strictes localisations cérébrales dont on signalait l'incompatibilité avec la diversité des effets résultant d'une même lésion et avec certains cas de restauration ou de compensation fonctionnelles. Ici aussi il semblait que les organes fussent des éléments qui recevaient de la fonction ou des besoins vitaux l'orientation actuelle de leur activité dans une sorte de consensus qui dépassait la simple somme de leurs efforts individuels. La même tendance à expliquer le détail ou la partie par le tout se retrouvait dans le domaine de l'adaptation à des situations nouvelles ou difficiles. A la théorie des essais ou des erreurs qui postulait l'élimination comme automatique des actes sans résultat au profit de ceux à issue favorable, on opposait la découverte de la bonne solution comme une intuition d'ensemble où se trouvaient ordonnés de façon efficace les inconstances et les moyens utilisables.

Avec toutes ces critiques Pavlov s'est trouvé en opposition radicale. Il parle textuellement de l'écorce cérébrale comme d'une « mosaïque » composée de points tous isolables entre eux. Il regarde comme possible d'atteindre l'un à l'exclusion de tout autre, de le malmener par des excitations trop intenses ou contradictoires, de manière à en faire le point de départ de manifestations névrotiques, alors que partout ailleurs les réactions peuvent rester normales. Il estime qu'à chaque point répond une localisation fonctionnelle rigoureuse. Enfin les composants d'un acte complexe sont chacun le résultat d'une expérience bien définie qui entre comme telle en composition avec les autres.

Se maintenant sur ses positions fort attaquées, Pavlov a riposté à ses adversaires avec une vigueur souvent narquoise et caustique. Contre Köhler qui opposait à l'apprentissage par essais et erreurs les structures d'ensemble qui répondent à une situation bien comprise et à une conduite bien adaptée, il objecte à son tour que s'il se produit de ces apparentes intuitions soudaines (insight), c'est qu'elles existaient déjà à l'état de stéréotypes complexes, comme le résultat d'expériences antérieures, leur complexité relevant d'ailleurs, non seulement de circonstances rencontrées par l'animal, mais aussi et surtout du pouvoir variable suivant l'espèce et les individus, de les intégrer en un tout cohérent.

A Lashley, qui accusait les recherches sur les réflexes conditionnés d'être une cause de retard pour la psychologie et qui concluait de ses propres expériences à l'inexistence de localisations cérébrales précises, il reproche de confronter deux termes pleins de confusion. Lashley se flatte d'avoir montré que les difficultés d'apprentissage du labyrinthe sont, pour le rat, proportionnelles à la quantité de matière cérébrale dont il a été amputé, quelle que soit la région amputée. Mais ne connaît-il pas la complexité du système nerveux, la multiplicité des circuits qui s'y entrecroisent, la diversité des suppléances qui peuvent s'y produire, et ne sait-il pas en conséquence combien sont ambigus les résultats des sections et des amputations nerveuses ? Est-ce une méthode rigoureuse que des amputations massives qui dispensent d'une analyse minutieuse ? Du côté de l'apprentissage, l'incertitude est pareille. A-t-on dénombré les impressions d'où finit par résulter le trajet correct, leurs possibilités de soutien mutuel, leur efficacité respective ? A cette analyse est-il permis de substituer la constatation d'un déficit global ? Au fond, le reproche qui est fait à la méthode de Pavlov c'est sa précision, c'est de définir avec vigueur chacun des deux termes associés dans le réflexe conditionné. Il semblerait qu'il s'agit là d'une liaison purement mécanique entre des termes invariables et que l'élément nouveau ainsi formé soit incompatible avec la mobilité des situations auxquelles doivent s'adapter les conduites de l'animal. Par exemple l'instinct de nidation serait enrayé dès que l'oiseau devrait chercher d'autres matériaux que les matériaux habituels, c'est-à-dire qu'en fait il ne s'exercerait jamais.

C'est là, dit Pavlov, une objection où se montre l'ignorance la plus complète des conditions qui règlent l'établissement d'un réflexe conditionnel. L'excitant qui devient capable de le provoquer commence par être très général et par conséquent polyvalent. Il lui faut passer par différents analyseurs pour atteindre un degré de précision, d'ailleurs très variable suivant les exigences de la situation et les capacités de l'animal. Les organes des sens sont les premiers analyseurs qui sélectionnent parmi les ébranlements subis de l'extérieur telles ou telles qualités sensibles. Mais c'est dans l'écorce des hémisphères que la discrimination peut atteindre la finesse voulue.

L'analyse est donc progressive. Elle peut se concentrer sur un point très limité de l'écorce ou s'irradier sur le voisinage. Quant à la réaction provoquée, elle peut éventuellement aussi se diversifier l'excitation pouvant dériver vers d'autres circuits en cas d'obstacle. Ainsi le réflexe conditionné a-t-il toute la souplesse voulue pour répondre aux exigences de l'adaptation.

« L'adaptation individuelle existe tout au long du monde animal. C'est cela le réflexe conditionné, la réaction conditionnée, qui se réalise d'après le principe de la simultanéité. » Le réflexe conditionné appartient à l'ontogenèse. Les excitants inconditionnés répondent aux besoins essentiels de l'espèce. Leur lier des excitants conditionnés, c'est, pour l'individu, affiner son adaptation au milieu. Le rôle de l'association, c'est celui de l'activité nerveuse supérieure dont le siège est dans l'écorce des grands hémisphères. Il est essentiel. En effet, le propre de l'activité nerveuse supérieure est de maintenir l'équilibre entre le système fermé qu'est l'organisme et le monde extérieur. Un chien dont le cerveau a été dépouillé de son écorce peut rester dans le meilleur état de santé si la nourriture lui est placée sous la gueule, mais s'il doit se déplacer pour la prendre il meurt d'inanition. Il ne sait plus réagir que par des gestes alimentaires à l'excitant inconditionné résultant de l'aliment à sa portée. Les impressions concomitantes de l'ambiance ne peuvent plus être dissociées et leurs éléments temporairement associés, suivant les variations du milieu et les besoins du moment, à des activités musculaires appropriées. A côté du réflexe alimentaire en existent d'autres qui sont de semblable importance pour la survie ou la sécurité de l'animal. Par exemple le réflexe d'orientation qui consiste à réagir aux excitations du milieu, mais en éliminant ce qui est sans but et sans intérêt. Ce choix est encore le résultat de discriminations plus ou moins subtiles qui consistent suivant l'événement, à distinguer entre les influences extérieures, à n'associer les réactions de vigilances qu'à celles en rapport avec la situation et les dispositions de l'animal, à freiner les autres.

Toutes ces opérations complémentaires entre elles supposent l'action simultanée des points qui leur correspondent dans le cortex, si bien qu'en définitive cette « mosaïque » est le lieu d'actions aux combinaisons très variées et d'ensembles dynamiques extrêmement souples. Mais ce n'est pas seulement entre les points très différenciés de l'écorce qu'il existe cette étroite solidarité. De tous les étages du système nerveux : de la moelle et des noyaux sous-corticaux lui viennent des messages sur les associations afférentes-efférentes déjà réalisées à ce niveau et qui y rejoignent, en vue de combinaisons nouvelles, les impressions venues des sens. Pavlov a beaucoup insisté sur la projection vers l'écorce à la fois des deux sphères en contact : l'organisme et le milieu. Les plus récentes découvertes de l'anatomophysiologie ne cessent de lui donner raison.

Mais là ne se bornent pas les rapports du cortex et des centres sous-jacents. Les noyaux sous-corticaux envoient vers l'écorce des influx nerveux qui en augmentent le tonus et qui soutiennent l'intérêt des excitants inconditionnés, sans lequel des réflexes conditionnés ne pourraient se constituer.

Ainsi, le soi-disant atomisme psychique reproché à l'associationnisme de Pavlov se résoud en réalité dans une possibilité indéfinie de réaliser des combinaisons aussi diverses que l'exigent les besoins de l'adaptation individuelle. Le système nerveux rend visible dans l'espace les rapports de l'organisme et du milieu ; il en est l'instrument.

La connaissance de sa structure, dont les différenciations ne peuvent être fortuites et sans conséquence, contribuera nécessairement à l'exacte détermination de ces rapports. Les études anatomiques rejoindront les expériences de la physiologie. Actuellement elles doivent être poursuivies chacune par des méthodes distinctes.

L'analyse de l'activité corticale par le moyen des réflexes conditionnés repose sur la différenciation des excitants. Celle-ci est spontanée et inéluctable, d'où son importance dans la vie courante pour y constituer des liaisons appropriées. Pavlov a en effet montré l'impossibilité de créer un excitant universel. Soit un son associé de telle sorte à un excitant inconditionné qu'aigu ou grave il provoque l'effet correspondant, la différenciation se fera d'après le timbre ; si tous les timbres sont rendus efficaces, elle portera sur l'intensité ou bien sur la durée de l'excitation : toujours une discrimination quelconque interviendra. Car le mécanisme des réflexes conditionnés implique toujours deux actions contraires : irradiation et concentration, effet positif et freinage, induction de l'un par l'autre et inversement, analyse et synthèse.

Tout excitant nouveau présente une première phase d'extension plus ou moins diffuse, puis il se concentre de façon plus précise sur des points déterminés qui répondent aux particularités qui lui sont propres. Une zone de freinage circonscrit la zone d'excitation et réciproquement une zone d'excitation délimite la zone de freinage. Entre les deux il y a induction ou renforcement mutuels. Sans l'action combinée de l'excitation et du freinage il ne pourrait y avoir de différenciation et l'animal réagirait plus ou moins aveuglément à une excitation plus ou moins indéterminée, par exemple à un bruit ou à un contact quelconque. A l'aide de différenciations de plus en plus subtiles, Pavlov et ses collaborateurs ont pu explorer la finesse de discrimination sensorielle propre à chaque animal en expérience.

Mais si l'effort exigé est trop prolongé ou s'il porte sur des différenciations trop ténues, il arrive que l'excitation, en se localisant à l'excès, est brusquement engloutie sous une vague de freinage qui envahit la totalité de l'écorce et provoque la somnolence de l'animal. A ce moment, l'induction, au Heu de s'exercer entre deux points du cortex opposera le cortex et les centres sous-corticaux, où se développera une excitation corrélative. Le fait peut se produire aussi en sens inverse. Une forte excitation des instincts ou des automatismes qui ont leur siège dans les centres sous-corticaux peut freiner l'activité du cortex. Ainsi s'expliquent certains effets pathologiques dans l'hystérie en particulier. La loi de l'induction joue donc dans toute l'étendue de la vie psychique depuis les opérations les plus délicates de l'analyse sensorielle jusqu'aux manifestations névrotiques les plus massives.

Au lieu de se produire entre deux points ou deux régions du système nerveux les effets de l'induction peuvent aussi intéresser un seul et même point. A une excitation très forte de ce point succédera immédiatement une inhibition également forte, ou inversement. Pavlov cite l'exemple d'un chien chez qui le réflexe de soumission était particulièrement développé : docilité la plus totale sur la table d'opération, mais excitation extrême dès qu'on commençait à le libérer ; un simple .tour dans la cour suffisait à lui rendre sa docilité pour une nouvelle expérience.

Si l'espace cortical est nécessaire à l'analyse des impressions afférentes et à la délimitation mutuelle des excitations positives et freinatrices, la synthèse entre excitant indifférent et excitant inconditionné d'où résulte le réflexe conditionné exige des rapports déterminés dans le temps. En principe, ils doivent agir simultanément. En fait, l'excitant indifférent doit précéder et peut même sans inconvénient s'interrompre quelques instants avant le début de l'excitant inconditionné. Si l'ayant précédé il se poursuit et l'accompagne, deux cas peuvent se produire : ou bien le réflexe conditionné s'en trouve renforcé, ou bien il est perturbé. Mais si c'est l'excitant inconditionné qui débute le premier, le réflexe sera faible, inconsistant et finalement de positif deviendra freinateur. Il arrive aussi qu'un excitant extérieur intervenant pendant que l'animal mange, il se produise une inhibition pour tous les réflexes déjà constitués et même une inhibition totale qui amène le refus de nourriture. L'explication finaliste de ces faits est facile, dit Pavlov. L'excitant conditionné étant signal il est nécessaire qu'il précède. L'explication physiologique est plus délicate. On peut supposer, quand l'excitant conditionné lui fait induire, quand il est le premier, une zone étendue d'inhibition qui empêche le réflexe conditionné d'être positif. Mais dans ce cas, s'objecte Pavlov à lui-même, comment expliquer qu'avant la freination il y ait quelques effets positifs ?

Dans les rapports de l'excitation et du freinage le temps a un rôle capital. Il peut même créer de grosses difficultés au système nerveux. Il permet d'en explorer la mobilité. Les réflexes différés par exemple impliquent deux phases. La première consiste à freiner les effets du réflexe, ménager un intervalle prolongé entre la fin de l'excitant indifférent et le début de l'excitant inconditionné. L'enregistrement de ce délai et sa reproduction exigent une grande tension nerveuse.

La rapidité avec laquelle il est possible de rendre le même excitant tour à tour positif et freinateur par des alternatives de renforcement et de non-renforcement à l'aide de l'excitant inconditionné est également une bonne épreuve de mobilité. Une périodicité peut même être instituée entre les expériences renforcées et non renforcées, de telle sorte que le réflexe ne se produise qu'une fois sur deux ou une fois sur trois. C'est alors la périodicité elle-même qui est devenue excitant conditionné. Pavlov montre par plusieurs exemples que les impressions sensorielles ne sont pas seules à pouvoir devenir excitant conditionné mais que des relations abstraites comme un rapport de quinte ou un rapport de tierce peuvent jouer ce rôle. On conçoit quelles activités riches et subtiles peuvent résulter de ces mécanismes simplement associatifs.

De tels exercices ont des limites qui varient avec les possibilités de chaque animal. Trop répétés ou menés trop brutalement ils amènent facilement des névroses qui rappellent celles rencontrées chez l'homme. Par le seul jeu d'associations plus ou moins compliquées entre excitants indifférents ou externes et excitants biologiques, Pavlov a reconnu certaines lois fondamentales de l'activité nerveuse. Il a pu la traiter comme une quantité mesurable et en même temps extrêmement diverse suivant les cas et les individus.

En effet, les expériences de Pavlov l'ont mis en présence de variations très grandes dans l'excitabilité du système nerveux et il a tenté minutieusement d'en découvrir et d'en doser les facteurs. Normalement l'effet augmente avec l'intensité de l'excitation, mais seulement jusqu'à une certaine limite qui diffère suivant les individus. Une excitation supra-maximale amène la diminution brusque et rapide de l'effet en même temps que de grandes oscillations dans les manifestations des autres réflexes déjà constitués et une agitation plus ou moins désordonnée dans le comportement de l'animal. Deux excitations faibles additionnent leur efficience ; l'effet produit par une excitation faible ajoutée à une excitation forte est le même qu'avec l'excitation forte seule ; deux excitations fortes donnent un effet moindre qu'une seule d'entre elles.

S'il y avait toujours addition on pourrait conclure à la simple sommation des excitations sur le point qui répond au réflexe 'conditionné mis en action. Mais les cas d'inégalité entre la somme des excitations et l'effet obtenu doit faire supposer l'existence d'actions réciproques entre des points différents de l'écorce. Ceci paraît confirmé par les oscillations que peuvent subir tous les autres réflexes conditionnés. On comprend mal que Goldstein ait reproché aux réflexes conditionnés d'être des circuits isolés, des réactions partielles et sans liaison avec le reste du comportement.

L'excitation nerveuse peut être aussi modifiée par d'autres influences que les actions réciproques des cellules et des centres nerveux. Les grandes fonctions de l'organisme peuvent intervenir. La suralimentation par exemple diminue le réflexe alimentaire et le jeûne l'augmente. Une inhibition des centres respiratoires abaisse l'excitabilité des cellules corticales, et des segments sous-jacents du système nerveux central. Mais ce que ces expériences ont révélé à Pavlov comme une cause inévitable de variations dans les effets obtenus, c'est la diversité des individus sur lesquels il opérait.

Avec une excitation intense par exemple, conformément à la loi du maximum, l'effet diminue, mais chez certains animaux il est totalement freiné, chez d'autres se développe un dérèglement nerveux chronique, et il y en a chez qui le réflexe n'est pas modifié. Autre exemple, le jeûne augmente l'excitabilité alimentaire, mais diversement suivant les individus. Chez les uns c'est l'efficience des excitations faibles qui est accrue et elle peut même dépasser celle des excitations fortes ; chez d'autres l'accroissement de l'excitabilité alimentaire entraîne un fléchissement dans les effets de tout excitant différent. Les premiers sont des sujets forts dont l'activité corticale est tonifiée dans son ensemble ; les autres des sujets faibles chez lesquels l'excitation dominante devient plus ou moins exclusive. — Mais c'est dans les rapports réciproques de l'excitation positive et du freinage que se constatent les plus grandes divergences individuelles.

On peut, selon Pavlov, les ramener à quatre types : un type faible qui se signale par la faiblesse simultanée de l'excitation et de l'inhibition et où les expériences de freinage sont facilement une cause de névrose, et enfin deux types forts équilibrés : l'un vif et l'autre lent. Suivant le type, les réflexes conditionnés sont lents à obtenir et inconsistants (type faible) ou bien d'acquisition rapide mais exubérante et incoercible (type fort déséquilibré), ou encore de réglage aisé mais tenaces, inertes, soustraits aux influences de l'ambiance chez les sujets lents ; plus mobiles, bien que d'orientation stable chez les sujets vifs.

Pavlov a rapproché ces quatre types des types de tempérament distingués par Hippocrate : mélancolique, colérique, flegmatique, sanguin. Il a cherché quels rapports les deux premiers pouvaient avoir avec les psychonévroses de l'homme. La science qu'il a créée n'est pas abstraite. Il a voulu en tirer des conclusions utiles, et s'il lui a semblé nécessaire de classer systématiquement les résultats de ses expériences sous des types déterminés, c'est néanmoins toujours aux individus qu'il se réfère. Dans ses démonstrations il cite le cas de tel chien dont il décrit le tempérament et l'histoire. Il ne cherche pas à éliminer les particularités individuelles afin d'arriver à une sorte de vérité statistique. Au contraire, il enregistre soigneusement ce qui pourrait sembler à d'autres un accident fortuit et gênant. Il cherche moins une moyenne ou une norme que la circonstance révélatrice. Ce n'est pas l'uniformité qu'il cherche au cours de ses expériences, mais plutôt la diversité et c'est la scrupuleuse analyse des cas ainsi rencontrés qui lui a permis de retrouver sous des résultats parfois contradictoires en apparence des mécanismes essentiels et universels.

Sur le plan de la perception, c'est-à-dire sur celui de l'ambiance actuelle, l'association se fait entre une excitation sensorielle et l'excitant physiologique. Ses effets peuvent être semblables chez l'homme et chez l'animal. Mais dans l'espèce humaine le langage est devenu le support d'un autre plan, celui de la représentation pure. Le mot peut évoquer l'image de l'objet en l'absence de l'objet. Il en est devenu le signal comme l'excitant conditionné est le signal de la réaction qui lui a été associée. Il y a donc deux systèmes de signalisation : le premier qui se compose d'impressions sensibles et qui appartient aux conditions présentes du milieu ; le second qui consiste en mots et qui ne suppose que de pures représentations. Il ne s'agit pas d'assimiler purement et simplement un système à l'autre. Pavlov et ses collaborateurs ou ses disciples ont eux-mêmes indiqué des différences importantes. Mais en se refusant à tracer entre les deux une ligne de démarcation infranchissable, ils ont ouvert à la recherche des horizons nouveaux. Ici encore c'est l'analyse de la diversité et de la différence qui doit mener à la découverte des structures fondamentales de la pensée.

Il serait difficile d'énumérer ici tous les problèmes posés. En voici un cependant qu'Ivanov Smolenski a tenté de résoudre. Comment se fait l'intégration d'un mot-signal avec tout son contenu d'images, sous un autre mot signal de contenu semblable, mais plus étendu. En d'autres termes, comment se fait la référence de l'espèce au genre qui est instantanée et qui ne paraît pas totalement réductible à la simple fusion entre deux signaux primitivement distincts ? Ne faut-il pas admettre, se demande Ivanov-Smolenski, qu'il doit exister de l'un à l'autre une irridiation élective ?

Une autre différence signalée par Pavlov et ses élèves, c'est que toute liaison conditionnée du premier système est une liaison temporaire. Pour ne pas s'abolir, elle a besoin d'être renforcée par des associations fréquentes avec l'excitant inconditionné. Au contraire, la liaison du mot avec la chose signifiée est définitive. Nous sera-t-il permis de suggérer que le mot nous vient d'autrui et retourne vers autrui : son renforcement c'est donc d'être compris quand nous l'énonçons. Pour vérifier cette hypothèse ne pourrait-on étudier l'acquisition du langage par l'enfant et les inhibitions partielles ou globales, fugaces ou prolongées qui peuvent se produire quand il a conscience de n'être pas compris. Dans une seconde étape le langage devient langage intérieur et dès lors il lui appartient d'évoquer immédiatement les images qui sont propres à le renforcer, alors que dans le domaine de la perception il n'appartient pas à l'excitant conditionné de susciter l'excitant inconditionné s'il est absent.

L'associationnisme de Pavlov n'est pas une explication simpliste de la vie psychique. Certains voudraient tirer argument de sa complexité, soi-disant irréductible, pour lui chercher des causes métaphysiques ou vitalistes. Pavlov, à l'exemple de Descartes qu'il admirait, tente de ramener l'explication à des principes aussi distincts et élémentaires que possible, puis de retrouver méthodiquement leurs successives combinaisons. L'association est un fait d'expérience. Dans les conditions rigoureuses du laboratoire, il en a déterminé les lois. Ces lois peuvent se déduire de la diversité des cas individuels et à leur tour rendre compte de l'activité nerveuse supérieure qui permet l'adaptation de l'être vivant à son milieu.

  • Source: Revue numérique Persée