La Science et la paix

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La Science et la paix
written by Paul Langevin
1945, La Pensée


  • LA SCIENCE ET LA PAIX
  • Nous n'avons pas pu retrouver à quelle occasion a été écrit ce texte, qui date visiblement des derniers mois de 1945.

Bien que ses dernières convulsions ne soient pas encore éteintes, la plus terrible de toutes les guerres est à peu près terminée, mais elle a produit des bouleversements tels que le monde en général et notre pays en particulier sont bien loin d'avoir retrouvé leur équilibre matériel et moral, économique et politique. Avec inquiétude, chaque individu comme chaque nation s'interroge et cherche sa voie. Le désarroi s'augmente encore du fait que cette inquiétude est mélangée d'espoir; nous pressentons que si de grands dangers nous menacent, d'immenses possibilités sont ouvertes à la civilisation. La volonté générale des hommes est certainement de faire prévaloir ces dernières. Tous les intérêts particuliers doivent s'effacer devant elle en raison des graves responsabilités que les générations actuellement vivantes ont à prendre vis-à-vis de leurs descendants au cours d'une période aussi décisive que celle-ci. C'est, plus que jamais, le moment de réfléchir. »

Le développement de plus en plus rapide de la science et de ses applications se place, de manière évidente, à l'origine de cette situation. Sous son aspect limité et utilitaire d'effort, de domination des forces naturelles, la science est généralement considérée comme indifférente au bien ou au mal, comme permettant également de perfectionner les techniques du temps de paix et celles de la guerre. Mais à côté des applications directes de la science à l'art de détruire, la puissance croissante des moyens de production résultant des applications à l'industrie devient elle-même source de conflits sociaux par les crises économiques qu'elle provoque et de conflits internationaux par l'impérialisme mercantile qu'elle engendre. Cela conduit certains à considérer que, la part du mal l'emportant de beaucoup sur celle du bien, la science représente au total un danger pour notre espèce et doit être enchaînée comme le fut autrefois Prométhée pour avoir révélé aux hommes la puissance du feu. Et le feu nous apparaît aujourd'hui bien pâle auprès du rayonnement fulgurant de la bombe atomique. Acceptant tout d'abord de restreindre ainsi le rôle de la science à ce qui concerne la domination des forces naturelles, je voudrais montrer combien il faut se garder d'un jugement sommaire et combien sont complexes les répercussions réciproques, les interactions des efforts orientés soit vers la production, soit vers la destruction. S'il est vrai, comme je viens de le rappeler, que le développement de l'industrie contribue largement, sous le régime économique dominant encore dans le monde, à provoquer les guerres, s'il est vrai que les industries de base, comme la science elle-même, sont utilisées aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre et doivent en général s'amplifier pour suffire aux besoins de celle-ci, en revanche, certains des perfectionnements les plus importants des industries et des techniques sont issus des efforts faits pendant la guerre. Et comme l'aiguillon du danger est le plus pressant de tous, nous avons jusqu'ici consenti pour préparer ou faire aboutir la guerre, pour les oeuvres de mort, beaucoup plus de sacrifices que nous n'en avons fait pour les oeuvres de vie, pour améliorer le sort des hommes ou pour mettre en valeur par l'éducation les infinies richesses qu'ils représentent. Voici quelques exemples des compensations que nous a values, grâce aux prodigalités du temps de guerre, la coïncidence dans beaucoup de domaines de ses besoins avec ceux du temps de paix, le même feu et la même enclume servant à forger le soc et l'épée.

Au début du dix-neuvième siècle, c'est l'existence du blocus continental et la gêne consécutive dans l'importation de la, soude venue jusque-là d'Orient qui, par Nicolas Leblanc et plus tard par Ernest Solvay, a provoqué la création de l'énorme industrie de la soude à partir du sel marin. La lampe à trois électrodes venait à peine de naître quand éclata la guerre de 1914, et les besoins de celle-ci provoquèrent, spécialement en France autour du général Ferrie, un tel développement de la technique des amplificateurs que la radiodiffusion a pu commencer de prendre, immédiatement après 1918, l'extraordinaire extension que nous lui connaissons aujourd'hui. Cette même radiotechnique a rendu possible la détection des sous-marins par les ultra-sons et des avions par le radar. Ces inventions, provoquées par les besoins de la guerre, se montrent précieuses en temps de paix pour augmenter la sécurité de la navigation maritime ou aérienne. De même, les deux guerres récentes auront marqué des étapes essentielles dans le développement de l'aviation par accroissement de la charge utile, de là vitesse moyenne et du rayon d'action. La mise au point par les Allemands des engins de destruction VI et V2 aura certainement contribué à rendre possible, dans un avenir prochain, l'utilisation pratique de deux procédés nouveaux dont l'étude se poursuivait au ralenti, chez nous comme ailleurs, et qui correspondent, l'un à l'avion sans hélice ni moteur mécanique, mais s'appuyant toujours sur l'atmosphère, l'autre à l'avion-fusée qui trouve en lui-même tous ses moyens de propulsion. Enfin, bien remarquable est la façon dont les possibilités bienfaisantes et nuisibles d'utiliser l'énergie nucléaire de l'atome sont intimement liées. Pour produire à partir de l'uranium le plutonium utilisé dans la bombe atomique, les savants travaillant aux États-Unis ont su réaliser et faire fonctionner des foyers consommant de l'uranium, foyers en tous points semblables à ceux des centrales thermiques productrices d'énergie électrique dont Frédéric Joliot-Curie avait, dès 1939, commencé d'établir le projet. La construction, chez nous, de ces puissantes installations et la création des organismes scientifiques et techniques nécessaires auront certainement été accélérées par l'impulsion venue d'outre-Atlantique à l'occasion de la guerre. Sans compter que les super-explosifs utilisés par la bombe atomique peuvent, comme la poudre ou la dynamite, être employés à des fins utiles d'une envergure insoupçonnée. Quel n'eût pas été l'intérêt humain et la fécondité des résultats si, évitant d'immenses destructions matérielles et la tragique disparition du dixième de l'espèce humaine, nous nous étions montrés assez sages pour consacrer directement et exclusivement aux oeuvres de paix les efforts consentis au titre de la guerre pour approvisionner le festin de la mort dont quelques miettes seulement restent pour les vivants ! Pendant quelques années après l'autre guerre, nous avons pensé que le danger de la guerre des gaz inspirerait une crainte générale suffisante pour que, d'aiguillon incitant à préparer la guerre, il devînt une raison d'organiser la paix. Il n'en a rien été. Le conflit le plus meurtrier de tous les temps s'est produit, et, de manière assez paradoxale, bien que tous l'aient préparée, la guerre chimique n'a pas eu lieu. En sera-il de même cette fois-ci? La guerre passera-t-elle encore ou bien, au contraire, la bombe atomique nous apporte-t-elle aujourd'hui la machine à en finir avec la guerre? Ce qu'il me reste à dire montrera peut-être dans quelle mesure, et pour des raisons autres que la crainte, nous pouvons l'espérer. La situation me paraît, en effet, se présenter de manière plus claire et plus encourageante si l'on tient compte de l'aspect moins technique et plus humain pris par la science depuis qu'elle s'occupe des manifestations de la vie, que ses méthodes sont appliquées aux problèmes essentiels que posent la situation de notre espèce dans le monde et l'organisation des sociétés humaines. L'introduction dans les disciplines devenues aujourd'hui les sciences humaines des méthodes précises d'observation, d'expérimentation et de recherche des lois peut compter parmi les plus éminents services rendus par la science. Dans la grande aventure où notre espèce se trouve de plus en plus consciemment engagée depuis des millénaires, pour nous aider à prendre, en connaissance de cause, une attitude envers la vie, il n'est pas indifférent que, comme sur un navire au large, la science nous permette de faire le point et de connaître non seulement notre position dans l'espace et dans le temps, mais aussi la ligne générale et la direction actuelle de notre mouvement. Nous nous savons confinés, au moins pour l'instant, sur un globe minuscule, poursuivant sa course à travers l'espace au sein d'un univers immense peuplé d'étoiles et de nébuleuses. A l'une de ces étoiles, notre soleil, nous devons le développement et l'entretien de la vie, commencée il y a environ deux milliards d'années et qui, par une lente évolution, a donné naissance à notre espèce.

Des hommes à peu près dignes de ce nom, et commençant à savoir maîtriser la puissance du feu, existent depuis à peine un million d'années. D'autre part, ce que nous savons aujourd'hui de l'équilibre intérieur du soleil et des réactions entre noyaux d'atomes qui entretiennent l'énorme rayonnement dont notre terre reçoit une infime partie, nous permet d'affirmer que, sauf catastrophe imprévisible, ce rayonnement continuera pendant de nombreux milliards d'années dans des conditions favorables au maintien de la vie sur la terre, compte tenu de toutes les adaptations nécessaires aux changements éventuels. La comparaison de ce passé et de cet avenir humains montre combien notre espèce est jeune et proche encore de l'animalité, combien est vaste sa possibilité d'évoluer et de donner naissance à des formes de vie dont notre imagination est impuissante à prévoir la richesse et la beauté. Petitesse et grandeur de l'être humain, chaînon imperceptible entre des générations sans nombre et cependant dépositaire conscient d'un trésor de culture légué par ses ancêtres et qu'il a le devoir de transmettre à ses descendants en l'enrichissant dans la mesure, de ses forces. Jeunesse de l'espèce humaine qui fait comprendre, sinon excuser certaines de ses réactions stupides ou brutales. Elle a déjà cependant parcouru un long chemin au cours duquel son évolution se montre bien conforme à la ligne générale du développement de la vie. Celle-ci prend des formes successives de plus en plus complexes et de plus en plus, riches par association d'éléments qui se différencient : cellules d'abord pour former les individus, individus groupés en sociétés de plus en plus vastes par un processus qui substitue la symbiose et l'entraide à la lutte, la solidarité à la concurrence. Des nations comme la nôtre se sont ainsi constituées à partir de groupes initialement hostiles les uns aux autres et progressivement unifiés ou fédérés. Là recherche de l'équilibre à trouver au sein de ces groupes entre les droits de l'individu et ceux de la collectivité, pour le plus grand bien de chacun et de tous, pose des problèmes particuliers à l'espèce humaine, du fait que la conscience individuelle permet à chacun de refléter le groupe entier, d'en comprendre et d'en exprimer les tendances et les besoins, d'apporter aussi éventuellement à leur satisfaction une contribution essentielle. La tendance vers des formes de vie toujours plus complexes, vers la constitution de groupes toujours plus larges, vers la concentration économique ou politique, se traduit, en ce qui concerne la guerre elle-même, par l'importance croissante des groupes qu'elle oppose et des territoires sur lesquels elle s'étend. Les champs de bataille, limités à l'Europe dans la guerre d'il y a trente ans, se sont, cette fois-ci, étendus à l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Océanie, avec participation de la plupart des nations d'Amérique. Une des raisons qui me font espérer la fin prochaine des guerres est que celle-ci vient de s'étendre au monde entier et ne peut aller plus loin, puisque la terre est ronde. Plus encore que dans la crainte du danger nouveau de la bombe atomique, j'ai confiance, pour conjurer la guerre, dans le sens général du développement de la vie.

  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica