La conscience, fonction cellulaire

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La conscience, fonction cellulaire
written by Louis Lapicque
1952
  • La conscience, fonction cellulaire.

La conscience psychologique, ce sentiment intime de notre existence qui nous oppose au monde extérieur, est irrésistiblement perçue comme marquant, en même temps qu'elle la fonde, la supériorité de la nature humaine sur le monde matériel. « Quand l'Univers l'écraserait, a dit Pascal, l'Homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'Univers a sur lui, l'Univers n'en sait rien ». Elle résulte évidemment d'un fonctionnement cérébral, mais nous n'avons pas le moyen d'analyser ce fonctionnement ; nous ne saurions pas reconnaître la conscience si elle se manifestait au cours d'une vivisection sur le cerveau d'un animal de laboratoire ; il est de son essence d'être connue seulement de l'individu qui en est le siège ; d'ailleurs, en vertu d'une règle morale évidente et impérieuse, elle est préalablement à l'opération supprimée par l'anesthésie. Comme physiologiste, je n'aurais donc pas grand-chose à dire, mais dans un Congrès sur les machines automatiques qui a eu lieu en janvier 1951, j'ai rencontré, de la façon que je vais dire, une question d'une autre ordre qui m'a amené à essayer de faire Une théorie sur l'origine de la conscience. Mon excellent confrère de l'Académie des Sciences, le duc de Gramont, trouvant cette théorie intéressante, en a parlé à La Revue qui m'a fait l'honneur de me demander un exposé des idées auxquelles j'arrive dans ce domaine. Qu'il soit bien en-tendu que la question est posée exclusivement sur le terrain biologique ; il faut chercher ce que l'on peut imaginer sans recourir à la notion transcendante d'une âme existant par elle-même. L'origine de la conscience ? La question, en soi, apparaît bien vague et pour ainsi dire insaisissable ; elle a été, dans le Congrès, posée d'une façon plus ferme, et j'ose dire plus pressante. Ces dernières années ont vu éclore une abondante floraison de recherches sur les machines qui contrôlent elles-mêmes leur fonctionnement et sont capables de rectifier celui-ci quand il s'écarte « de leur programme », comme on dit, c'est-à-dire du plan d'action tracé par le constructeur. Une telle erreur de conduite entraîne une réaction, un nouveau processus qui revient sur la machine, un feed-back (alimentation en retour), suivant l'expression anglaise passée telle quelle dans la science française. Le feed-back était, sans le nom, usuel en mécanique ; notamment nous en avons un bon exemple dans le régulateur de Watt appliqué aux machines à vapeur depuis plus d'un siècle. Un double pendule suspendu sur un axe vertical tourne avec la machine ; la force centrifuge écarte les deux pendules de leur axe, d'autant plus quo la rotation est plus rapide ; un jeu de leviers convenable fait que ce déplacement agit. sur l'arrivée de la vapeur dus le cylindre moteur : si la machine se ralentit, il lui arrive plus de vapeur et vice-versa. Le nombre et la complexité des mécanismes ainsi auto-gouvernés sont devenus suffisants pour qu'on ait pensé à codifier leur étude dans un corps de science auquel il a paru utile de donner un nom, cybernétique. A cette spécification, on reconnaît générale-ment et justement comme auteur l'américain Wiener ; mais il n'est pas sans intérêt de relever que ce maître de la mécanique mathématique a eu un collaborateur physiologiste, jeune encore, mais déjà bien qualifié, Rosenblueth. C'est que la Nature a largement utilisé le principe du feed-back dans l'organisation de la commande nerveuse de nos mouvements ; tous nos muscles volontaires sont équipés de nerfs sensitifs que met en jeu la tension du muscle ; et ces nerfs proprioceptifs, comme les a appelés Sherrington qui nous les a fait connaître en détail, ont pour résultat, par voie réflexe, de modérer dans la proportion nécessaire la commande de la contraction. Ce dispositif est inconscient ; il n'en joue pas moins un rôle important dans la coordination des mouvements volontaires ; soit un couple de muscles antagonistes, disons le fléchisseur et l'extenseur du même segment de membre. Sherrington a montré qu'entre ces deux muscles il y a réciprocité d'innervation ; au moment précis où l'un commence à se contracter, l'autre se relâche de manière à faciliter la première action ; inversement, au moment où la contraction volontaire se termine, le muscle antagoniste se contracte à son tour dans une certaine mesure pour freiner l'impulsion reçue par le membre qui, balistiquement, continuerait plus ou moins le mouvement. L'importance de ce feed-back apparaît lorsqu'il fait défaut ; par exemple dans l'ataxie locomotrice, trouble grave de la marche, où le malade qui veut lever un pied, incapable de limiter le mouvement, lance sa jambe trop haut et trop loin ; à la suite d'une certaine maladie, le petit ganglion nerveux situé au voisinage de la colonne vertébrale d'où les fibres sensitives en général tirent leur origine est altéré de telle sorte que les fibres proprioceptives sont fonctionnellement supprimées ; l'appel au feed-back modérateur n'a plus lieu ; et dès Ion, avec des jambes dont les muscles ont gardé leur puissance et répondent parfaitement aux ordres de contraction, dont les articulations jouent librement, le malade est incapable de marcher. Il n'est donc pas surprenant que mécaniciens et neurologistes se réunissent pour délibérer sur des sujets communs. Le Congrès de janvier 1951 avait comme titre : "les Machines à calculer et la pensée humaine". La comparaison avec le cerveau a fait continuellement apparaître des analogies nombreuses et profondes. L'un des participants, l'ingénieur belge Boulanger, a été amené à qualifier la machine à calculer de cas particulier de la machine à raisonner, et l'ingénieur français Couffignal, animateur du Congrès, annonçait un livre intitulé : "Les Machines à penser", qui vient effectivement de paraître. Mais la question de la conscience ne fut soulevée explicitement que dans une des dernières séances. C'est un de mes anciens élèves, un élève dont je suis fier, le Dr. Paul Chauchard, qui l'a posée de la façon suivante : est-ce que ces machines qui ressemblent au cerveau sont doués de conscience ? Puis, généralisant immédiatement sous une forme plus intéressante, il demandait : peut-on concevoir que l'organisation de pièces individuellement inconscientes, fasse apparaître la conscience ? Notre réunion, dans son ensemble, manifesta que la question traduisait une préoccupation générale. Il y eut une discussion fort intéressante dont il ne subsiste malheureusement que des notes lacunaires. Mes souvenirs, en accord avec ceux de Chauchard, indiqueraient que les mécaniciens inclinaient vers une réponse affirmative ; les biologistes, au contraire, comme Chambard lui-même, pensaient généralement que la conscience est un apanage de la vie. Je m'étais sans réserve, mais par un simple mot, déclaré d'accord avec ce deuxième point de vue. J'aurais été bien en peine à ce moment de justifier mon opinion ; c'était plutôt un sentiment ; je n'arrivais pas à imaginer une collection de pièces métalliques, un sac de clous, suivant l'image simpliste qui me venait à l'esprit, acquérant la conscience après transformation en vis, rouages, bielles, etc..., même en y ajoutant des tubes électroniques ou tels autres dispositifs physico-chimiques que l'on voudrait, et quelle que soit la complexité de leur combinaison. Au cours de l'année qui vient de s'écouler, mes réflexions se sont étendues et précisées dans le même sens. Les éléments qui se combinent pour former tous les organes d'un animal sont des cellules vivantes. Il importe de bien comprendre ce que cela veut dire. Examinons la question en thèse générale, sans mémo nous limiter aux cellules du système nerveux ou neurones.

Une cellule est une petite masse de protoplasme, substance fondamentale de toute organisation vitale, plus ou moins semblable à du blanc d'oeuf ; le poids moyen d'une cellule animale est bien inférieure à un millième de milligramme ; mais si petite qu'elle soit, elle a son unité avec, en général, des frontières bien déterminées la séparant des cellules voisines. Pour les neurones précisément, il y a un peu plus d'un demi-siècle, et après un vif débat auquel ont pris part de nombreux anatomistes, en tête desquels Ramon y Cajal, la question a été tranchée en ce sens ; malgré leurs ramifications compliquées qui s'entrecroisent, les éléments nerveux ne se fusionnent pas, mais sont contigus avec des points de contact définis et spécialisés, les synapses. Chacun de ces domaines proto-plasmiques distincts est sous la dépendance d'un centre qu'on peut apercevoir au sein du protoplasma, le noyau cellulaire. L'importance du noyau avait été établie dix et quinze ans plus tôt (Nussbaum, Balbiani), sur des organismes unicellulaires ; en les coupant de manière à obtenir une partie sans noyau, on voit celle-ci, en un jour ou deux, se désagréger et disparaître, tandis que la partie ayant un noyau, non seulement continue à vivre, à se nourrir, mais régénère ce qui lui avait été enlevé. Il en va de même pour chaque cellule, partie d'un organisme pluricellulaire, notamment pour les neurones (Waller le père, 1852). D'autre part, un tissu vivant est irritable, a dit Glisson dès le XVIIème siècle. Après avoir été par Haller confondue avec la contractilité, l'irritabilité a été par Virchow précisée et généralisée en la définition suivante : processus actif qui apparaît à la suite d'une altération passive. Waller le fils, au début de ce siècle, a trouvé sur toute espèce de tissu végétal ou animal, à la suite de n'importe quel traumatisme, une réaction électrique qu'il appelle "blaze-current"; avec Mme Lapicque, en précisant les conditions requises pour son observation, j'ai reconnu qu'il s'agit d'une diminution du potentiel positif dont est chargée la surface de toute cellule vivante. Pour un nerf, cette réaction électrique devient l'influx nerveux et se communique à d'autres cellules. Dans la plupart des tissus, l'irritation d'une cellule reste localisée ; elle se révèle au microscope, mieux à l'ultramicroscope, par une diminution de transparence de son protoplasme ; l'observation est facile, par exemple, sur une pelure d'oignon arrachée avec précaution, préservée de la dessication et touchée en un de ses points avec une aiguille. Cette perturbation colloïdale est l'apparence morphologique du "blaze-current" de Waller ; elle est donc générale. Elle peut être le premier stade d'une fonction propre du tissu, telle que la contraction du muscle. Sur le tissu végétal où elle n'a pas de conséquences aussi étendues, on peut la voir, soit évoluer vers la coagulation totale, c'est-à-dire la mort, soit rétrocéder; le proto-plasma récupérant son homogénéité sous l'influence du noyau.

En conclusion, nous voyons que la cellule est un organisme en soi, avec une étendue définie, un centre qui lui est propre et une vie distincte de celle des cellules voisines. C'est un individu, et cet individu réagit d'une façon systématique quand il est l'objet d'une intervention de l'ambiance. Dès lors, on est en droit de demander : est-il doué de conscience ? Dans ce que nous venons de voir, rien ne l'indique. Mais jamais la conscience d'un autre être ne nous apparaît directement ; même chez nos semblables, nous ne pouvons l'affirmer que par induction. A tout le moins, les constatations expérimentales que nous avons relevées, tendant à faire de le cellule une personne, laissent place à l'hypothèse d'une conscience cellulaire. Toutefois, l'imagination a de la peine à faire une telle concession à un objet, si petit et. qui parait inerte. Je vais donc évoquer certaines manifestations cellulaires qui, observées dans des conditions favorables (grossissement et accélération), donnent au contraire une impression saisissante do vie psychique. Un globule blanc (leucocyte) est capable de s'en aller, même en sortant des vaisseaux à travers leur paroi (diapédèse), à la recherche d'un microbe ou d'un fragment d'organe altéré qu'il doit détruire en l'absorbant et le digérant (phagocytose). Le laboratoire de Physiologie générale de la Sorbonne a dans ses collections un beau film réalisé par le docteur Comandon, spécialiste bien connu de la cinématographie microscopique. Plusieurs leucocytes ont été saisis en action. Je n'ai jamais projeté ce film, soit à mon cours, soit dans une conférence, sans que l'auditoire manifestât qu'il était profondément impressionné par la vue de ces monstres tumultueux se heurtant, et bousculant les globules rouges pour se frayer passage dans la direction qu'ils semblent avoir choisie. Il serait certainement injustifié de leur attribuer une volonté sur la seule foi de cotte impression ; aussi injustifié que de dénier toute sensation à la cellule qui, enclavée dans un tissu comme une brique dans un mur, est incapable de réagir autrement que par un changement de polarisation. La théorie du tropisme, solidement fondée expérimentalement, nous permet d'interpréter comme phénomènes purement physico-chimiques la production, à la surface des leucocytes, d'excroissances (pseudopodes) qui semblent faire des gestes ; il en est do même pour le déplacement dans une direction déterminée. S'il y a dans le milieu diffusion de certaines substances, par exemple des savons, ayant le propriété de diminuer la tension superficielle du leucocyte, celui-ci tendra à s'étaler vers les concentrations croissantes en ces substances ; d'où émission de pseudopodes et glissement d'ensemble dans cette direction. On obtient des phénomènes du même genre sur une goutte d'huile contenant des acides gras libres, huile rance par exemple. Il est raisonnable d'admettre que cette vie cellulaire, comme notre propre vie, comporte une face matérielle et une face psychologique. Ici, comme là, suivant l'expression d'un psychologue français prématurément disparu, Abel Rey, on mutilerait le fait biologique si l'on négligeait un de ces deux traits essentiels.

Donc, j'admets dans chaque cellule vivante un élément de conscience. Cette position me sépare des quelques biologistes qui ont abordé ce sujet, ou qui, adoptant, comme dit Verworn, le procédé de l'autruche, ont explicitement refusé de l'aborder. Le Dantec, naturaliste qui, au début de ce siècle, s'est consacré avec succès à la philosophie de la Nature et a publié dans ce domaine toute une série de livres estimés, écrivait dans l'un des premiers ("Théorie nouvelle de la Vie", 1896) : « Il n'y a aucune raison de se demander si les cellules pensent parce qu'un être composé de milliards de cellules pense ». Pour Piéron, psychologue contemporain, qui peut être considéré comme le chef de la psychologie française actuelle, a l'attitude scientifique vise à unifier le plus possible, et son idéal incontestable est de ramener les faits psychologiques à des mécanismes physiologiques, en négligeant l'aspect subjectif de la conscience ». Henri Roger, un physiologiste de carrière qui a été doyen de la Faculté de Médecine de Paris, est encore plus agnostique ; dans un volume intitulé : "Eléments de psychophysiologie" qu'il a publié en 1947, à la fin de sa vie, et qui est pour ainsi dire son testament scientifique, il écrivait : "Nous sommes incapables de comprendre comment, au cours de l'évolution animale, s'est développée la perception consciente ; nous nous trouvons même dans l'impossibilité de formuler une hypothèse rationnelle sur son origine et sa nature". Sherrington, qui, jusqu'à la fin, survenue il y a quelques mois, de sa longue vie féconde en recherches expérimentales et en théories suggestives, était mondialement honoré comme un maître de la Physiologie nerveuse, avait lui-même éludé la question : « Les cellules du cerveau sont innombrables, dit-il ; cette considération réduit à néant la conception naïve de l'expérience mentale d'une cellule unique. Poursuivre l'esprit dans l'unicellulaire équivaudrait à scruter les astres pour apercevoir un feu follet. » Je profite de l'occasion pour protester que je ne me représente nullement la conscience cellulaire à l'image de notre conscience humaine ; que celle-ci puisse se constituer par l'intégration de myriades, de millions, de celles-là ne comporte pas cette ressemblance ; un fleuve se constitue évidemment par l'intégration d'innombrables gouttes de pluie, et une goutte d'eau n'est pas l'image d'un fleuve. Après cette revue des opinions des biologistes, mon hypothèse d'une vie psychique cellulaire apparaîtrait singulièrement isolée si on ne trouvait dans Bergson de multiples affirmations dans le même sens, par exemple : « Les éléments organisés qui entrent dans la composition do l'individu ont eux-mêmes une certaine individualité et revendiquent chacun son principe vital si l'individu doit avoir le sien » ("L'Evolution créatrice", 1907). La démarche intellectuelle du philosophe spiritualiste est inverse de la nôtre ; au lieu de chercher si on peut expliquer la conscience, disons l'âme, à partir d'un psychisme élémentaire attribué à la cellule sur des considérations physiologiques, il part de l'existence de l'âme pour admettre des psychismes élémentaires dans "les éléments organiques du corps". Ainsi notre accord est superficiel; on le verra finalement évoluer en une divergence radicale. A la même époque, et d'ailleurs en polémiquant contre Bergson, le même Le Dantec, qui se refusait à examiner si les cellules jouissent d'un élément psychique, pensait pouvoir affirmer que "la conscience humaine est l'intégrale de consciences élémentaires". ("Science et Conscience", 1908), et il commente, je n'ose pas dire explique, sa conception comme ceci : "Je suis conduit à croire qu'il existe dans le monde des éléments de conscience dont je sais seulement que, au moyen de ces éléments inconnus, peut se constituer une conscience semblable à la mienne". Il précise pourtant ensuite que ces éléments de conscience doivent se rapporter, non à des corps chimiquement définis, mais à leurs liaisons. "Les corps, dit-il, ont entre eux des attractions chimiques, des affinités ; peut-être faut-il entendre qu'il y a des états psychiques correspondant aux réactions chimiques entre les éléments". Cela n'est pas une fantaisie passagère, une boutade, car Le Dantec la confirmait onze ans plus tard dans un autre volume ("Le Mécanisme de la Vie"). Malgré l'identité de nos formules : intégration de consciences élémentaires, il m'est bien difficile de considérer cette théorie comme une antériorité de la mienne, qui a pour base l'affirmation d'une conscience dans la cellule en tant qu'individu. Je devais pourtant noter cette réponse anticipée à la question de Chauchard, qui, je pense, l'ignorait comme moi-même jusqu'à tout récemment. Il ne semble pas d'ailleurs qu'elle ait jamais eu un grand retentissement.

A la vérité il ne me parait pas aussi facile de se représenter la fusion d'éléments psychiques cellulaires que la fusion de gouttes d'eau. L'intégration nécessaire pour constituer sur cette base notre propre conscience pose un problème qu'il faut maintenant examiner. Sherrington a insisté avec un très grand succès sur l'action intégrative du système nerveux. Le volume qu'il a publié sous ce titre en 1906 en est à sa 7ème édition et Constitue sans conteste une référence de premier ordre pour tous les neurophysiologistes. Mais le phénomène envisagé est plutôt une coordination, ou même une sélection entre de nombreux influx, possiblement hétérogènes et même contradictoires, parvenant simultanément au "final common path", le neurone moteur chargé de transmettre un ordre à un muscle. C'est un mécanisme très important ; mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. D'ailleurs Sherrington ne dit rien sur la nature de ce mécanisme ; nous ne trouvons là aucune lumière applicable à notre problème. Regardons celui-ci d'abord en théorie ; comment peuvent s'additionner et s'organiser les phénomènes psychiques élémentaires ? Ces atomes de conscience que nous admettons dans chaque cellule seraient-ils capables de s'épancher hors de leur cellule maternelle, pour s'unir à ceux des cellules voisines ? Nous posons que ces cellules doivent être considérées chacune comme une personne. Or la conscience d'une personne humaine n'est pas directement pénétrable pour une autre ; les policiers qui ont à interroger un suspect en savent quelque chose ; ces temps-ci les journaux quotidiens revenaient fréquemment sur les abus éventuels de leurs efforts pour arracher la vérité à une conscience qui se referme sur elle-même au lieu de se manifester par la parole ; la parole permet à chacun de transmettre à ses semblables, sinon le contenu même de sa conscience, du moins une expression plus ou moins approchée de ce contenu. Est-il besoin d'ajouter, quoique nous ne risquions guère de l'oublier, car nous en avons tous une expérience trop fréquente, que cette expression peut être systématiquement inexacte? C'est alors le mensonge, bonne démonstration de l'impénétrabilité des consciences ; personne n'oserait mentir à un interlocuteur qui pourrait lire dans le subjectif. Cette impénétrabilité d'ailleurs est susceptible de degrés variés. soit d'une personne à une autre, soit dans une même personne suivant la disposition du moment. Il y a des hommes qu'on amène facilement à confesser la vérité, et il est bien connu, depuis des siècles, qu'après absorption d'une dose convenable d'alcool les pensées intimes tendent à s'épancher ; "in vino veritas". L'emploi dans les instructions judiciaires, emploi discutable et discuté, de certains médicaments comme le pentothal, n'est qu'une application moderne de cette vieille notion. Nous avons posé qu'une cellule est un individu ; par suite chacun des tissus dont notre corps est composé apparaît analogue à une foule, à une assemblée ; dans celles-ci il arrive qu'un orateur provoque une émotion collective ; sa parole a réalisé l'intégration des consciences individuelles. Même en ne prenant cela que comme une figure de rhétorique, sa parole a réalisé l'intégration des consciences ; on peut voir là une image des phénomènes postulés et chercher comment un tissu physiologique, assemblée de cellules, pourrait parvenir à ce résultat. Les cellules ne peuvent parler, mais elles ont entre elles, au moins en certains cas, et précisément dans les tissus nerveux qui sont particulièrement intéressants pour notre question, des interconnexions fonctionnelles. Unité cellulaire ne veut pas dire isolement quand il s'agit des neurones. Au contraire, les neurones ont pour fonction propre d'établir, à travers leur propre corps, des connexions entre diverses cellules, soit proches, soit éloignées les unes des autres. Dans ce second cas, interviennent les nerfs, qui, essentiellement, sont des filaments de protoplasma émanés de la masse centrale d'un neurone et vont, par leur extrémité, s'accrocher à un point quelconque d'une autre cellule. De la première cellule à la seconde, ils transmettent une variation de potentiel électrique, actuellement assez bien analysée au point de vue physico-chimique, mais qui depuis longtemps, sous la désignation vague d'influx nerveux. joue le rôle indispensable attribué par Descartes aux esprits animaux. Cette variation est électriquement du signe moins, ce qui en physiologie générale implique activité ; quand elle arrive à un muscle, celui-ci se contracte ; quand elle arrive à un neurone, celui-ci est excité, ce qui peut entraîner des réactions compliquées et diverses ; sans considérer en ce moment ce que peuvent être ces réactions, notons seulement que le neurone passe de l'état de repos à l'état d'activité. C'est une activité physico-chimique, physiologique, et non une activité psychologique, mais admettons à titre d'hypothèse provisoire que la première entraînera la seconde. Je suis heureux, en attendant d'autres confirmations, de pouvoir mettre cette hypothèse sous le patronage de Claude Bernard ; dans une intéressante publication posthume, ("Pensées", 1937), nous trouvons la formule suivante : "Le physique agit sur le métaphysique".

Une population de cellules nerveuses peut donc âtre le siège d'une perturbation simultanée homologue à l'émotion collective d'une assemblée humaine. En fait, la physiologie expérimentale, sans se soucier de notre problème et poursuivant sens préoccupation théorique la tache d'analyser les phénomènes nerveux, a mis en lumière, il y a un peu plus d'un quart de siècle, un cas de ce genre qui est fondamental. Il existe une grave affection contagieuse qui, de temps en temps, se propage en Europe et qui porte le nom d'encéphalite léthargique ; parmi ses symptômes, elle présente une irrésistible tendance au sommeil ; c'est évidemment une maladie du cerveau, et quand, dans des autopsies de sujets morts de cette affection, on a cherché à préciser les lésions correspondantes, on en a régulièrement trouvé dans la base de cet organe, plus précisément dans le mésencéphale. Pour bien comprendre ce que représente cette localisation, voyons d'abord la signification anatomique et fonctionnelle du mésencéphale. Chez un vertébré inférieur, tel qu'une grenouille, la voûte du crâne enlevée, on aperçoit, d'avant en arrière, deux vésicules nerveuses oblongues ; c'est le télencéphale (cerveau terminal), primitivement centre de l'olfaction ; puis deux vésicules rondes, les lobes optiques ou tubercules bijumeaux, centres de la vision ; avec une couche relativement épaisse d'éléments nerveux situés au-dessous (plancher des lobes optiques), cela constitue le mésencéphale ; des éléments allongés de ce plancher vont, en avant s'unir au télencéphale, et, en arrière, après s'être un moment écartés l'un vis-à-vis de l'autre en losange (rhombencéphale) se rejoignent pour se continuer avec la moelle. Les vésicules du télencéphale, qui pourtant, avec l'évolution de la série zoologique, deviendront nos, hémisphères cérébraux, c'est-à-dire la partie essentielle de notre cerveau, n'ont pas à ce stade une importance de premier ordre. Lorsqu'on les a enlevées, l'animal, bien que devenu paresseux, se redresse si on le met sur le dos, reprend spontanément sa pose assise normale, saute avec vivacité et précision quand on le pince ; jeté à l'eau, il nage régulièrement et vigoureusement. Au contraire, si on coupe l'encéphale immédiatement en arrière des lobes optiques, l'animal n'est plus qu'un corps inerte, sauf des réflexes qui se produisent avec une allure mécanique sous des excitations adéquates ; c'est encore une belle machine, mais ce n'est plus un individu. Au niveau d'évolution des Batraciens, les coordinations supérieures qui font l'individu dépendent donc des centres situés dans le mésencéphale. En 1923, Mme Lapicque avait démontré dans cette région l'existence d'un centre fonctionnel qui agit sur les nerfs moteurs pour régler leur excitabilité. L'exécution correcte d'un mouvement volontaire, commandé par le cerveau, exige qu'entre ses innervations antagonistes, par exemple flexion et extension, existe un certain rapport dans la sensibilité à la durée des excitations, sensibilité qui se mesure par la chronaxie. Cette différenciation nécessaire est créée, maintenue, supprimée ou inversée suivant les circonstances, notamment suivant la posture du membre par une commande inconsciente qui émane du mésencéphale. Cette fonction, partie importante de la coordination des mouvements volontaires, nous l'avons retrouvée, plus précise et plus ferme chez les Mammifères lorsque nous avons ensemble repris ce sujet quelques années plus tard (1928); nous l'avons appelée subordination. En passant des Grenouilles aux Mammifères, on trouve l'encéphale amplifié d'une façon quasi-monstrueuse ; compte tenu de la similitude anatomique connue avec précision depuis la fin du siècle dernier avec les travaux de Eugène Dubois (de la Haye), sa masse est environ cent fois plus grande ; c'est le télencéphale surtout qui s'est accru, s'agrandissant dans tous les sens et se reployant d'avant en arrière ; il met maintenant au service de l'innervation la plus haute, notamment du psychisme, tout le développement qu'il a pu obtenir de sa dotation en neuroblastes primitivement modeste et consacrée au sens de l'olfaction, rudimentaire chez nous ; en arrière le cerveau s'accole au cervelet qui s'est développé sur le rhombencéphale. Le mésencéphale est resté là-dessous, relativement tout petit, invisible sans dissection ; il arrive qu'on le désigne simplement comme «base du cerveau», mais il a gardé ses fonctions prééminentes. C'est toujours lui, qui, par la subordination telle que nous l'avons définie, prépare l'obéissance correcte aux ordres moteurs du cerveau ; il est resté pour l'organisme entier un centre de coordination des mouvements. Il préside aussi au fonctionnement du cerveau lui-même. Voici les étapes assez rapides par lesquelles on est arrivé à cette deuxième notion.

L'origine en est la constatation relatée plus haut de lésions du mésencéphale comme suite de l'encéphalite léthargique. Le neurologiste viennois von Economo avait dès 1917-1918 suggéré à partir de là l'existence dans cette région d'un centre du sommeil ; il reprit cette thèse avec plus de force en 1925 ; les neurologistes français convoquèrent à Paris leurs collègues afin de discuter la question (Réunion neurologique internationale, 1927) ; sur ces entrefaites le psychiatre suisse Demole avait obtenu nettement le sommeil chez le chat par injection dans le mésencéphale de petites quantités d'une solution étendue de chlorure de calcium ; l'action pharmacodynamique classique d'une telle solution est une diminution de l'excitabilité nerveuse ; par injection d'une solution d'un sel de potassium, qui a la propriété inverse, Demole réveillait l'animal. Ainsi on touchait pour ainsi dire du doigt un centre de la veille. Après production d'autres arguments et discussion étendue, le Congrès conclut en ce sens. D'ailleurs l'année suivante, le physiologiste Hess, de Zurich, qui devait un peu plus tard recevoir le prix Nobel, parvenait au moyen de courants électriques, portés directement sur le mésencéphale par de fines électrodes posées à demeure au travers du crâne et du cerveau, à produire à volonté le sommeil et le réveil. Qui dit veille dit conscience, et le sommeil, suivant sa profondeur, est soit la suspension, soit l'obnubilisation de la conscience. Aussi en vint-on à parler d'un "centre de la conscience"; l'expression est mauvaise, ambiguë, sinon vicieuse, car la conscience telle qu'elle nous est donnée par l'introspection implique évidemment une ample participation de l'écorce cérébrale. C'est l'intégration des éléments de conscience présentés dans les cellules de cette écorce qui est réalisée par le mésencéphale. Il est remarquable, comme l'ont dès 1911 noté P. et J. Chauchard, que ce soit la même organisation nerveuse qui, d'une part règle l'excitabilité des neurones moteurs (subordination), d'autre part conditionne l'activité consciente du cerveau. Le centre en question peut être défini plus étroitement que par la simple désignation, "mésencéphale", car les expériences physiologiques diverses désignent toutes, sauf de légères variantes, une même petite région. Cette, localisation étroite, ramenant le centre à un groupe limité de neurones fournit une donnée physiologique vraisemblablement applicable à l'intégration psychologique. En effet, que ce soit pour la subordination, ou pour le maintien du cerveau à l'état vigile, le centre individualisé par Mme Lapicque il y a près de trente ans et qui mériterait de porter son nom, agit d'une manière univoque ; il diminue la chronaxie des éléments nerveux subordonnés, et cette activité se transmet, non par des influx ordinaires, tels que ceux qui commandent la motricité, série de variations électriques plus ou moins brèves et rapides, mais par une variation de potentiel plus ou moins stable ; un "anélectrotonus" au sens de Pfluger (Monnier et Jasper, 1932). Ce fonctionnement caractéristique légitime l'hypothèse ci-dessus, que le substratum physiologique de l'intégration en cause est l'action du centre mésencéphalique. Prise au point de vue physico-chimique, cette action se ramène à une augmentation du potentiel de repos des neurones cérébraux ; que ce changement électrique se traduise par un changement dans le psychisme cellulaire, nous l'admettrons en rappelant en faveur de notre opinion l'assertion de Claude Bernard, déjà rapportée plus haut : "Le physique agit sur le métaphysique". Ce centre est-il lui-même siège de phénomènes de conscience? Je ne vois pas comment on pourrait se renseigner sur ce point. Ce qui importe, c'est que, en fait, sa combinaison avec le cerveau constitue une structure matérielle, une architecture de cellules dont le fonctionnement réalise l'unité mentale d'un individu, sa personnalité vue du côté interne, disons son esprit en donnant à ce mot la large signification que la langue anglaise met dans "Mind" ou "Spirit". La structure en question ne comprend qu'une fraction des cellules du corps ; ce sont, il est vrai, des cellules nerveuses encéphaliques, unies à la généralité des autres par des communications fonctionnelles ; l'intégration est ainsi réalisée en plusieurs étages dont les inférieurs sont purement physiologiques. Que si la théorie paraissait sortir du domaine des physiologistes, je répondrais qu'au contraire elle se place d'elle-même sous le patronage de Claude Bernard. On lit en effet dans les Pensées:

« Pendant longtemps les physiologistes se sont préoccupés de la recherche du siège du principe de la Vie. La Vie ou son principe n'est dans aucun organe, dans aucun appareil en particulier ; la Vie, ou son principe, est dans la Cellule, la cellule seule, la cellule amiboïde, le globule blanc, la cellule embryonnaire. C'est ainsi qu'il faut aujourd'hui concevoir la Vie comme étant la vie cellulaire. »

« Autrefois on a considéré la Vie comme un principe immatériel qui était logé dans l'organisme pour animer et diriger les organes et les fonctions. Ce sont là des idées surannées qu'il faut détruire en établissant des théories nouvelles fondées sur la vie cellulaire. »

  • Source: Revue des deux mondes