La fin de la psychanalyse

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La fin de la psychanalyse
written by Georges Politzer
1939
  • LA FIN DE LA PSYCHANALYSE

La mort de Sigmund Freud replace devant notre esprit la psychanalyse qui, en fait, appartient déjà au passé.

L'intérêt pour les conceptions et les méthodes liées au nom de Freud n'a cessé de diminuer, surtout durant les dix dernières années. Il a même disparu dans les milieux scientifiques réellement avancés.

L'histoire de la psychanalyse révèle, en effet, trois périodes : une période d'élaboration, une pédiode de grandes controverses et de prestige croissant, enfin la période d'insertion dans la science officielle et de décadence scolastique.

Pendant la décade qui suivit les travaux de Freud postérieurement à sa rupture avec Breuer, la psychanalyse, peu connue, est combattue par les représentants de la psychiatrie universitaire. Les discussions deviennent de plus en plus vives à mesure que le « freudisme » se répand, non seulement parmi les médecins, mais parmi les écrivains et le « public cultivé ». Durant les années qui ont suivi la guerre, le prestige de la psychanalyse est à son apogée. Puis les discussions passionnées cessent; la « résistance » des psychiatres classiques tombe; la psychanalyse s'intègre à son tour dans la science officielle, cependant que, chez ses représentants « authentiques », elle prend l'allure d'une véritable scolastique: libido, complexe, surmoi, etc., deviennent autant de clichés, et les travaux psychanalytiques tournent en rond en ruminant constamment les mêmes thèmes.

Si, durant les dix années qui ont précédé la guerre de 1914-1918, la psychanalyse était déjà assez célèbre dans les pays d'Europe centrale et assez connue dans les milieux scientifiques des pays anglo-saxons, elle était par contre à peu près ignorée en France. La réfutation tentée par Yves Delage de la théorie freudienne du rêve est une tentative assez isolée.

La diffusion de la psychanalyse en France a commencé au lendemain de la guerre. Ce furent d'abord, là aussi, de la part des représentants de la science officielle, des polémiques acerbes, au moyen d'arguments qui n'étaient pas toujours scientifiques. Le regretté Charles Blondel, alors professeur à l'Université de Strasbourg, n'écrivait-il pas, dans un opuscule destiné à réfuter la psychanalyse, que les idées et les pratiques qui la caractérisent, pouvaient bien convenir à l'esprit germanique, mais n'étaient pas compatibles avec le génie latin ?

Cependant la diffusion de la psychanalyse a continué en France aussi, et, aujourd'hui, elle cohabite également dans ce pays avec les méthodes et les théories classiques que, d'après ses partisans, elle était appelée à éliminer. Les changements survenus dans les destinées de la psychanalyse ont été notés par Freud lui-même.

  • 1. La Pensée, numéro 3, octobre-novembre-décembre 1939, pp. 13-23; signé du pseudonyme de Th. W. Morris.

Il a signalé, en 1932, que la psychanalyse est « considérée comme une science »; qu'elle a « conquis sa place à l'Université »; que si « les combats engagés autour d'elle ne sont pas encore terminés », « c'est avec moins d'âpreté qu'ils se poursuivent » (Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, p. 189).

Rien n'indique que le droit de cité fut accordé à la psychanalyse à cause des apports réellement positifs qu'on pourrait inscrire à son actif, notamment en psychiatrie.

Sans vouloir insister dans cette étude sur une discussion détaillée de la psychanalyse en tant que thérapeutique, on peut noter qu'il est certain désormais que la méthode de Freud n'a pas justifié les grands espoirs qu'elle a suscités.

Beaucoup de médecins se réclament dans les cliniques, de la psychanalyse. Mais ils pratiquent, en fait, une méthode éclectique dans l'immense majorité des cas, et il n'a pas pu être établi d'une manière réellement scientifique que les résultats pratiques obtenus par les procédés spécifiquement freudiens représentent un progrès effectif de nos moyens d'action sur les maladies mentales.

Les résultats obtenus ne sont pas supérieurs à ceux que l'on peut obtenir! par d'autres méthodes, dites de médication psychologique, et il subsiste, d'autre part, toujours un doute sur la nature du procédé par lequel le résultat a été, en fait, obtenu. Il est du reste caractéristique que dans ses derniers ouvrages Freud a déclaré, parlant de l'efficacité de la psychanalyse, qu'elle n'était, comparée aux autres méthodes, que prima inter pares.

Le fait est que nos moyens d'action en psychiatrie restent, après la psychanalyse, aussi insuffisants qu'auparavant. Le problème qui se pose dans ce domaine dépasse très vraisemblablement les cadres aussi bien des médications psychologiques et physiologiques prises séparément, que des méthodes qui se bornent à les combiner, en faisant abstraction des conditions historiques objectives au milieu desquelles se développe l'homme psychopathe en tant que phénomène social, et de la nécessité d'une action sur ces conditions elles-mêmes.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur un autre aspect de la psychanalyse qui parut, lui aussi, tout d'abord sensationnel, à savoir ses applications pédagogiques.

Là aussi, il apparaît aujourd'hui clairement que les espoirs mis dans la psychanalyse étaient entièrement injustifiés.

La prétendue preuve par les « résultats » que proposent, avec leur imprécision habituelle, les psychanalystes, est sans portée.

Comme en matière de psychothérapie, les procédés effectivement appliqués par les psychanalystes en pédagogie sont de deux sortes.

Il y a des procédés qui sont bienfaisants, mais qui n'ont rien de spécifiquement freudien. Ce sont des procédés qui réagissent contre la part de barbarie que comporte notre système traditionnel d'éducation. C'est ainsi que la condamnation de la méthode qui consiste à vouloir résoudre par la violence les problèmes que pose la formation du caractère de l'enfant, n'a rien de spécifiquement psychanalytique.

Quant aux procédés spécifiquement psychanalytiques, ils sont, dans le meilleur des cas, inefficaces. Ils sont, plus exactement, nuisibles dans la mesure même où il s'agit de procédés qui axent l'éducation sur l'attention aux conflits d'ordre sexuel. Il existe une réalité physique et sociale dont la vie n'est nullement déterminée par les mécanismes familiers aux psychanalystes. La réalité au sein de laquelle doivent vivre filles et garçons leur pose des problèmes en termes autrement, objectif s que ceux dont sont faits les complexes d'Ariane et d'OEdipe.

Considérer que la liquidation de ces complexes ou la résolution des conflits qui les constituent, forme la tâche essentielle, ou l'une des tâches essentielles de l'éducation, c'est fausser chez l'enfant « l'attention à la vie » pour reprendre l'expression d'un célèbre philosophe. En tant que méthode ainsi orientée, la pédagogie psychanalytique s'inspire évidemment de la position de ceux pour qui les problèmes objectifs, économiques et autres, sont résolus, et pour qui le monde semble effectivement graviter autour des conflits sexuels.

Il existe, certes, des milieux sociaux où il y a une base matérielle pour une telle abstraction, et en ce sens la psychanalyse contient une part de vérité, mais les grandes masses, par exemple, se trouvent en présence de préoccupations d'une objectivité autrement décisive que les rapports entre le Ich et •le Es. C'est la raison, sans doute, pour laquelle il y a eu quelques tentatives pour compléter la pédagogie psychanalytique individuelle par une pédagogie sociale conçue selon les mêmes principes.

En fin de compte, la psychanalyse est plus intéressante comme fait historique qu'en tant que mouvement scientifique, et elle est plus instructive par les faits sociaux dont elle contient les reflets que par le contenu des théories au moyen desquelles elle a voulu nous instruire. Cependant, si la psychanalyse a perdu l'essentiel de son prestige, si, même au point de vue littéraire, les thèmes à libido et les personnages à complexes sont sans rendement, c'est encore le contenu proprement théorique du mouvement issu de Freud qui suscite, relativement, le plus d'illusion. Il n'est pas inutile, à notre avis, de nous étendre plus longuement sur cet aspect du problème. La contexture théorique de la psychanalyse est celle d'un éclectisme très hétéroclite.

Le reproche d'éclectisme adressé à Freud peut surprendre, puisque c'est de dogmatisme surtout qu'il fut accusé par ses disciples dissidents, et le fait est qu'il est allé jusqu'à affirmer que la psychanalyse, telle qu'il avait l'habitude de la concevoir, constituait Un tout dont il ne fallait enlever aucune pièce essentielle. Mais dogmatisme et éclectisme ne s'excluent nullement. L'histoire des idées en fournit la preuve constante. Victor Cousin, chef de l'Ecole éclectique, ne fut-il pas dogmatique au point de vouloir imposer une philosophie officielle à l'Université ?

C'est que le dogmatisme n'exprime pas la fermeté du penseur qui 'n'accepte d'autre règle que la conformité des idées aux faits. Il exprime l'acharnement à maintenir un échafaudage idéologique, le cas échéant, contre les faits. Les représentants de tous les systèmes inconséquents et incohérents sont dogmatiques, et ce sont eux qui ont besoin de l'être. Une pensée réellement approfondie, n'ayant d'autre ambition que de serrer de près le réel, s'adapte tout naturellement aux faits nouveaux et aux situations nouvelles. Pour le savant et le penseur authentiques, le fait nouveau, la découverte nouvelle sont toujours d'heureux événements, tandis que le faux savant et le penseur qui vit sur des idées mal ajustées, se dressent avec d'autant plus de fureur contre les novateurs qu'ils sont davantage dérangés par eux dans leur quiétude éclectique. Freud fut dogmatique et éclectique, et son éclectisme fut déterminant pour les destinées de la psychanalyse.

Si l'on examine les premières conceptions théoriques de Freud, on y relève très nettement l'influence d'un matérialisme mécanique, celui-là même qui fut si répandu parmi les médecins du siècle dernier et popularisé par les représentants philosophiques du matérialisme vulgaire, tels que Moleschott et Buchner. C'est ce matérialisme mécaniste qui apparaît chez Freud lorsque, par exemple, dans les Trois Essais sur la sexualité, il propose de ramener l'attirance d'un sexe sur l'autre à une action physico-chimique. C'est lui qui apparaît dans les modèles surtout au moyen desquels Freud a essayé de rendre compte de ses observations. Les conceptions théoriques fondamentales de l'auteur de la Traumdeutung sont dominées, en effet Par ces modèles mécaniques.

D'une manière générale l'idéal de l'explication scientifique consiste selon Freud à représenter les processus mentaux par un jeu de forces construites sur le modèle des forces physiques. D'où la notion de « complexe », qui est défini comme l'action d'une force sur une représentation; d'où la notion de « libido » avec l'utilisation continuelle de la notion d'énergie maniée selon un schématisme purement physique.

Cette attitude d'esprit se retrouve jusque dans les derniers travaux de Freud.

Néanmoins, Freud a voulu réagir contre certaines théories marquées du sceau du matérialisme mécaniste.

Dans l'introduction à la Traumdeutung il examine et écarte les théories purement physiologiques du rêve. Il insiste précisément sur cette idée qu'il n'est pas possible d'expliquer le rêve uniquement par des processus physiologiques, car le rêve a aussi un contenu. Comme on sait Freud a voulu consacrer son effort principal dans ce domaine, à l'explication du contenu du rêve. Il a voulu expliquer pourquoi un individu déterminé a eu précisément un rêve déterminé et il a adopté une attitude analogue en face des névroses et des psychoses, en essayant d expliquer le contenu des symptômes.

Par là Freud s'était approché d'un domaine d'une importance capitale que les théories inspirées du matérialisme mécaniste étaient précisément incapables d'aborder d'une manière utile.

En effet, dès qu'il s'agit de l'explication de ce que nous avons l'habitude d'appeler la vie mentale, nous nous trouvons devant la nécessité de faire une distinction qui est fondamentale : celle entre le fait de la production des « idées » et le contenu des « idées » produites. Le fait de la production des idées relève du cerveau, mais les idées produites ont un « contenu » qui ne peut s'expliquer ni sans le cerveau, ni par le cerveau. Il est exact que le cerveau est ici condition nécessaire, mais non condition suffisante. Si, pour penser l'idée de liberté, il faut avoir un cerveau, la façon différente dont les diverses classes sociales entendent la liberté ne s'explique manifestement pas par des différences de la structure cérébrale. Le fait est établi par un argument classique : il n'y a pas de parallélisme entre l'évolution des idées d'une part, et révolution du cerveau d'autre part. Mais cela ne signifie pas qu'il y ait lieu de renoncer à la recherche d'une réalité effective pouvant servir de substratum matériel à l'histoire des idées. Cela signifie que cette réalité doit être cherchée ailleurs que dans le cerveau.

C'est ce que le matérialisme mécaniste est incapable de faire. Il demeure confiné dans les limites des explications purement physiologiques et ne connaît pas d'autres explications matérielles. Incapable d'expliquer ainsi le contenu concret de la « vie mentale », il s'en désintéresse et tombe dans l'abstraction ou, plutôt, il y retrouve l'idéalisme.

Celui-ci ne s'occupe pas non plus du contenu précis de la vie mentale. Parce que les « idées » ne se ramènent pas au cerveau, parce que l'on ne peut « déduire » les « idées » du « cerveau », il érige les idées en réalités indépendantes, construit un monde à part et se désintéresse de l'homme concret. Le matérialisme mécaniste et l'idéalisme ne peuvent pas se débarrasser l'un de l'autre : le matérialisme mécaniste comporte un certain fond d'idéalisme et les doctrines spiritualistes ;se font de l'esprit des représentations qui sont toujours les copies plus ou moins affinées de la matière.

Freud a reproché aux théories psychologiques et psychopathologiques inspirées du matérialisme mécaniste de se désintéresser du contenu de la vie mentale. Nous laisserons de côté la question de savoir si les termes mêmes dans lesquels il a posé le problème sont corrects; si, par exemple, le problème est de rechercher la signification de chaque rêve et de chaque symptôme névrotique. L'essentiel est que si le matérialisme mécaniste et l'idéalisme — les théories dîtes physiologiques et les théories de la psychologie introspective classique — pèchent par abstraction, celle-ci ne pourrait être surmontée qu'en se libérant à la fois du matérialisme mécaniste et de l'idéalisme. Sans cela, en réagissant contre le matérialisme mécaniste on retombe dans l'idéalisme. Et c'est ce qui est arrivé à Freud.

Amené à souligner avec beaucoup d'insistance l'impuissance des explications purement physiologiques en psychologie et en psychiatrie, Freud a opposé les explications psychanalytiques aux explications physiologiques. Il a nié, en ce qui concerne la vie mentale, une genèse matérielle faussement conçue, mais sans pouvoir indiquer une autre conception, correcte, de sa genèse matérielle. C'est pourquoi l'un des résultats des combats menés par Freud contre les théories mécanistes fut que sa théorie a pu être citée à l'appui de la doctrine selon laquelle la pensée ne s'explique pas par le cerveau. Dès lors, la psychanalyse est entrée dans la sphère d'attraction de la réaction philosophique de la fin du XIXe siècle pour en subir ensuite de plus en plus l'influence néfaste.

On invoque souvent le biologisme de Freud contre l'affirmation selon laquelle la psychanalyse est d'orientation idéaliste.

On fait remarquer que l'un des aspects les plus fondamentaux, voire l'aspect le plus fondamental de la doctrine de Freud, c'est l'insistance sur le rôle déterminant des instincts qui sont de source biologique, donc matérielle. Cependant une conception qui expliquerait toute la vie mentale soit par le jeu des instincts, soit par un instinct prédominant, ne ferait encore que se mouvoir dans les cadres étroits d'un matérialisme mécaniste. Et c'est précisément une orientation de ce genre qui est l'une des faces de la théorie freudienne des instincts et de la libido en particulier. Celle-ci est conçue, en effet dès le début selon un modèle énergétiste. La notion de libido fut calquée tout d'abord directement sur la notion d'énergie physique. Il est caractéristique, en même temps, que Freud n'ait pu s'en tenir à ce point de vue non plus d'une manière conséquente.

Mais une telle théorie, précisément parce qu'elle relève du matérialisme mécaniste, retrouve l'idéalisme dans toutes les questions historiques, car l'idéalisme dans le domaine de l'histoire est justement, selon l'expression d'Engels, l'une des « étroitesses spécifiques » de cette conception.

Si les instincts sont de source organique, c'est-à-dire matérielle, il n'en résulte nullement que toute explication au moyen des instincts soit matérialiste, au sens scientifique de ce terme. En effet, les instincts ont pour sources organiques directes le corps individuel, et une explication des faits historiques au moyen des instincts nous ramène pratiquement à une explication de l'histoire par la psychologie individuelle, non pour accorder à celle-ci sa part légitime, mais pour l'ériger en facteur déterminant. Or, on sait que la machinerie des « complexes » psychanalytiques fut utilisée par Freud également pour l'explication des faits sociaux, des faits historiques. L'un des mérites théoriques de la psychanalyse serait précisément, selon Freud et ses disciples, d'avoir « révolutionné» les sciences sociales. De cette manière la psychanalyse a été amenée à se dresser contre le matérialisme historique. Elle s'est dressée contre lui tout d'abord d'une manière « inconsciente ». C'était la conséquence de son confusionnisme.

Mais par là elle a retrouvé à nouveau un courant idéologique réactionnaire et dès lors cet aspect de la psychanalyse fut développé systématiquement: la « sociologie psychanalytique » fut dressée contre la sociologie marxiste.

Il suffit de feuilleter n'importe quel ouvrage psychanalytique pour se rendre compte à quelles puérilités peut aboutir la « sociologie freudienne ».

Indiquons seulement qu'en fait Freud et ses disciples ont été amenés à proposer les « complexes » à la place des forces motrices réelles de l'histoire.

La « sociologie » à laquelle ils ont abouti ainsi fait apparaître à la surface l'idéalisme que la doctrine contient à sa base.

Par cet aspect des théories psychanalytiques, le mouvement issu de Freud a rejoint, par delà la réaction philosophique, la réaction sociale et politique. Freud a introduit comme on sait, dans sa théorie du rêve la distinction entre le « contenu manifeste » et le « contenu latent ». La méthode d'interprétation consiste à extraire, à la lumière des matériaux fournis par le sujet, le contenu latent du contenu manifeste. Cette réduction est présentée comme une pénétration dans les profondeurs de l'âme du sujet et c'est à cause de ce procédé que la psychanalyse est considérée comme une « psychologie abyssale ».

Cette distinction entre le contenu manifeste et le contenu latent fut, ensuite, généralisée par Freud, et appliquée non seulement à l'interprétation des symptômes névrotiques, mais aussi à des sujets sociologiques et historiques. Et c'est ainsi aussi qu'elle fut appliquée à l'histoire des idées.

Mais là, le psychanalyste est incapable de saisir comment le reflet d'abord fantastique du monde réel dans la conscience humaine devient un reflet de plus en plus fidèle. Bien plus : il cherche dans les idées non le reflet du monde réel, mais le reflet des complexes qui sont conçus, en fait, en dehors de l'histoire. C'est ainsi aussi que les psychanalystes furent amenés à rattacher à des « complexes » les mouvements sociaux. Naturellement, une théorie prétendant représenter le réel est illusoire dans la mesure même où elle relève d'un symbolisme psychologique. En cherchant à appliquer la « méthode psychanalytique » à des mouvements sociaux, les disciples de Freud ont dressé contre leur explication par des causes historiques réelles, des explications fantaisistes par des causes imaginaires. Mais cet aspect de leur théorie était et est particulièrement goûté de tous ceux qui veulent « réfuter » une sociologie scientifique et combattre le mouvement social qui s'en nourrit. Là est la cause du succès fait par certains milieux à toute sorte de « psychanalyses » du marxisme ou du socialisme. Ici, l'incohérence qui est à la base de la psychanalyse peut être saisie dans toute sa trivialité antiscientifique.

Dans ce que nous avons l'habitude d'appeler la psychologie, nous rencontrons sans cesse, en étudiant les « fonctions mentales supérieures », le problème des rapports entre l'individu et la réalité qui agit sur lui et sur laquelle il agit. Jamais Freud et ses disciples ne sont parvenus à une compréhension claire des rapports entre l'individu, entre la loi psychologique individuelle et la loi historique.

Lorsqu'on étudie un mouvement social, on doit, certes, se préoccuper du rôle des individus, puisqu'en dernière analyse l'histoire est faite par des individus agissants. Mais expliquer pourquoi un individu déterminé peut jouer un rôle déterminé, expliquer sa sélection en vue de l'accomplissement de ce rôle, est un problème qui ne doit pas être confondu avec l'explication du mouvement lui-même.

Même une telle distinction serait insuffisante sous cette forme. Le rôle qu'un individu est amené à jouer ne peut s'expliquer dans ses caractères historiques concrets par l'individu seulement. C'est un rôle engendré par le développement historique, et ce qui dépend de l'individu, c'est le choix que sa « psychologie » fera parmi les possibilités historiquement données d'une époque. Cette « psychologie» ne peut être, elle non plus, séparée de l'histoire concrète de l'humanité.

Des « mécanismes psychologiques » sélectionnent les uns pour le rôle de héros et les autres pour le rôle de lâches, mais ces « mécanismes » ont aussi leur genèse historique et leurs conditions sociales d'existence.

Freud et ses disciples mettent à la base non seulement des actions individuelles dans leurs aspects les plus strictement individuels, mais encore à la base des mouvements sociaux quelques mécanismes de psychologie individuelle.

A supposer que les complexes fondamentaux comme le « complexe d'OEdipe » et le « complexe d'Ariane » existent réellement, avec les caractères et les proportions que leur donnent les psychanalystes, ce sont là des « mécanismes» qui pourraient tout au plus, expliquer l'inclination d'un individu vers tel type d'action avec ses caractères historiques concrets. Ainsi les tentatives n'ont pas manqué pour appliquer la méthode psychanalytique à l'explication du nazisme.

La bestialité nazie avec la fréquence des thèmes erotiques semble inviter très spécialement à ce genre d'explication. Cependant, si l'on peut à la rigueur expliquer pourquoi un nazi X plutôt qu'un nazi Y accepte de jouer le rôle de tortionnaire dans un camp de concentration, cela n'explique pas le nazisme en tant que phénomène historique.

Freud a transformé la confusion initiale qui existe chez lui entre la psychologie et l'histoire, en thèse dogmatique et il s'est imaginé que ses « complexes» fournissent également la clef de l'histoire.

Les « applications de la psychanalyse aux sciences sociales » ne peuvent pas être tentées sans aboutir à une double abstraction. Les célèbres « complexes » ne sont — dans la mesure où ils sont — que des schémas très généraux. Leur généralité a une base dans le fait que l'on retrouve, évidemment, dans toute l'histoire de l'humanité, par exemple, le rapport sexuel entre l'homme et la femme. Par contre, on ne l'y retrouve toujours que dans des situations historiques concrètes : des sociétés déterminées qui ont leur mode de production, et toute leur superstructure complexe. La société, dans toute sa complexité, entre dans le tissu même du rapport sexuel. En voulant expliquer des faits sociaux par des « complexes », Freud a été amené, en fait, à employer quelques formules générales passe-partout et à négliger l'homme concret dans sa réalité historique. La sociologie psychanalytique n'est, pour cette raison, que la réédition, dans un vocabulaire différent, de la vieille sociologie idéaliste.

Un second aspect de l'abstraction idéaliste du freudisme apparaît si l'on considère la façon dont Freud et ses disciples conçoivent les rapports entre la réalité objective et les produits de l'esprit humain. Nous laisserons de côté les confessions philosophiques de Freud dont on peut tirer des arguments faciles pour prouver à quel point il est tombé sous l'influence idéaliste. Nous préférons considérer ce qui apparaît effectivement dans les conceptions proprement psychanalytiques.

On sait qu'après avoir essayé d'interpréter les rêves et les symptômes névrotiques, Freud a tenté d'interpréter par la même méthode, non seulement les mythes, mais encore les oeuvres littéraires, voire philosophiques et même scientifiques. La méthode consiste non seulement à reconstituer un contenu « latent » où l'on retrouve les « complexes » fondamentaux de la psychanalyse, mais encore à attribuer à l'intervention de ces complexes le rôle déterminant dans la formation du mythe par exemple. Lorsque Freud cite l'interprétation selon laquelle le mythe du Labyrinthe symbolise une naissance anale où le fil d'Ariane représente le cordon ombilical — il pense que c'est l'essentiel de l'explication qui a été ainsi fourni.

De cette manière, le reflet du monde extérieur dans la conscience humaine disparaît et on aboutit de nouveau à une monstrueuse abstraction : l'esprit humain travaille surtout à l'élaboration de symboles en fonction de ses « complexes». C'est de nouveau l'idéalisme qui se trouve transposé en langage psychanalytique: à « l'idéalisme physiologique » de glorieuse mémoire vient se joindre « l'idéalisme psychanalytique », « l'énergie spécifique des nerfs sensoriels» de Muller se trouvant remplacée par la « libido » de Freud.

Les allusions sont nombreuses chez Freud et ses disciples à l'influence de la société sur l'individu. Le complexe d'OEdipe ne suppose-t-il pas une expérience sociale, celle de la famille ? On pourrait donc penser que les psychanalystes devaient approfondir cet aspect de la question. En réalité, ils ne l'ont pas approfondi.

Ils n'ont, du reste, aucun moyen pour cela. Un tel travail est contraire à l'inspiration de la psychanalyse. En suivant cette voie, on aboutit à la découverte du caractère éminemment historique des complexes et, partant, la compréhension de l'insuffisance des méthodes purement psychologiques pour l'explication de l'histoire. Or, la psychanalyse cherche à expliquer l'histoire par la psychologie et non la psychologie par l'histoire. Par là, elle tombe nécessairement dans la conception métaphysique de l'homme. Il n'en est que plus singulier que d'aucuns aient pu y trouver une conception dialectique.

Du reste, toute étude détaillée ne peut que confirmer ces constatations concernant l'orientation idéaliste de la psychanalyse. Cet idéalisme peut encore être mis en évidence d'une autre manière.

L'idéalisme, tel qu'il s'est développé à partir de la fin du xrx6 siècle a été, à mesure qu'il s'est développé, de plus en plus teinté d'irrationalisme. La psychanalyse devait fournir des aliments aussi à ce mouvement.

On sait, en effet, que la psychanalyse fut proclamée « psychologie abyssale » principalement à cause de ses « révélations » concernant « l'inconscient ».

Quand on veut faire un grand compliment à un théoricien, on dit volontiers qu'il a réalisé une révolution copernicienne. Les disciples de Freud n'ont pas manqué d'en attribuer une au maître de Vienne. La révolution copernicienne aurait consisté, ici, dans le fait qu'à la psychologie gravitant autour de la conscience, Freud aurait substitué une psychologie gravitant autour de l'inconscient.

La conclusion théorique essentielle de la Traumdeutung est effectivement que l'inconscient, qui n'était rien, paraît être tout, et inversement.

Une telle affirmation allait tout à fait dans le sens des thèses irrationalistes auxquelles elle semblait apporter de nouveaux arguments d'une grande précision. Ici encore, les psychanalystes se sont rencontrés avec un courant idéologique réactionnaire. L'irrationnel, l'inconscient sont donc la loi de la vie de l'âme.

Le passage du point de vue théorique au point de vue normatif fut accompli aisément : puisqu'en fait la vie mentale est basée sur l'inconscient dynamique, pourquoi lutter contre l'inconscient au lieu de se plonger en lui? Ainsi la psychanalyse qui est apparue tout d'abord comme donnant des mystiques sacrées des explications profanes et qu'on a accusées même d'être profanatrices — a fini par appuyer la mystique sous toutes ses formes. Les contacts multiples établis entre la religion et la psychanalyse, la fréquence des thèmes psychanalytiques chez les obscurantistes de toutes sortes, y compris les nazis, le prouvent suffisamment.

La psychanalyse paraissait conquérir le monde. C'est, en fait, elle qui fut ballottée d'influence en influence et entraînée jusque dans les courants idéologiques les plus réactionnaires.

Tout cela étant dit, on pourrait se borner à déclarer que ceux qui ont essayé de présenter la psychanalyse comme le complément qui manquait encore au matérialisme dialectique pour être tout à fait moderne, ne connaissent ni l'un, ni l'autre, ni la psychanalyse, ni le matérialisme dialectique.

Cependant, il faut noter que les tentatives de ce genre sont très caractéristiques et attirent, elles aussi, l'attention sur le caractère social du freudisme. En effet, les bavardages sur la synthèse du marxisme et de la psychanalyse se sont développés dans les milieux révisionnistes; par son aptitude à servir d'enveloppe au révisionnisme à un moment donné, la psychanalyse a bien révélé ses attaches profondes avec toutes les sources auxquelles le révisionnisme s'alimente.

Il est cependant vrai qu'on a beaucoup vanté le caractère révolutionnaire de la psychanalyse. L'argument principal qui fut invoqué consistait à dire que la psychanalyse a osé, enfin, assigner la vraie place à l'instinct sexuel, à la libido, à l'érotisme. Certains auteurs n'ont pas hésité à établir sur cette base un parallélisme entre la psychanalyse et la sociologie scientifique. La sociologie scientifique a compris la vraie place du prolétariat dans la société; la psychanalyse a compris la vraie place de la sexualité. La sociologie scientifique a créé les bases théoriques pour la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme. La psychanalyse a brisé les chaînes de l'instinct sexuel, doctrine de libération dans les deux cas.

Il n'est pas utile d'insister sur l'absurdité qu'il y a à mettre ainsi en parallèle le prolétariat, c'est-à-dire une classe sociale, et l'instinct sexuel, c'est-à-dire dans le meilleur des cas un concept biologique. Mais il est utile de noter que les affirmations de ce genre portent la marque d'une orientation qui n'a notoirement aucun rapport avec le socialisme scientifique.

Le grand utopiste Fourier avait donné des analyses géniales de l'hypocrisie, de ce qu'il a appelé la morale bourgeoise et principalement ses oeuvres contiennent aussi sur le « problème sexuel » des aperçus brillants. Mais pour lui, la corruption des moeurs, l'hypocrisie, etc., caractérisent ce qu'il appelle l'âge de la « civilisation », c'est-à-dire l'étape historique que représente le capitalisme, et il a fort bien compris que la vie sexuelle saine est, à l'échelle sociale, fonction de l'organisation de la société, que c'est la solution du « problème sexuel » qui dépend de la solution du problème social et non la solution du problème social de la solution du « problème sexuel », comme les psychanalystes ont tendance à le croire.

Mais cette tendance, précisément, révèle l'abstraction caractéristique des milieux de la petite bourgeoisie.

L'observation des faits confirme entièrement cette façon de voir. Ce ne sont pas, en effet, les masses populaires qui ont fourni à la psychanalyse ses bases sociales.

Ce qui a pu créer, dans ce domaine, beaucoup d'illusions, c'est le fait que, surtout à ses débuts, la psychanalyse a trouvé des adversaires violents dans les milieux conservateurs.

Cette réaction des milieux conservateurs était liée notamment aux conceptions religieuses. Mais il y a, à cet égard, deux faits à considérer.

D'une part, placer au centre des préoccupations la lutte pour la « reconnaissance du droit sexuel » est une attitude caractéristique de certaines fractions de la petite bourgeoisie; d'autre part même à ce point de vue, la situation de la psychanalyse a évolué; comme nous l'avons déjà dit, des contacts officiels ont pu être établis entre la religion et la psychanalyse.

Il est vrai qu'on a souvent fait état, dans les milieux psychanalytiques, de l'exil de Freud symbolisant la condamnation de la psychanalyse par les nazis. Certes, il y a eu des déclamations nazies contre la psychanalyse. Il n'en est pas moins vrai que la psychanalyse et les psychanalystes ont fourni pas mal de thèmes aux théoriciens nazis, en premier lieu celui de l'inconscient. L'attitude pratique du nazisme à l'égard de la psychanalyse a été déterminée essentiellement par des raisons tactiques.

En prenant des allures d'iconoclastes, les psychanalystes ont profondément heurté les sentiments des masses des classes moyennes. Telle est la spécialité historique de l'anarchisme petit-bourgeois. En plus de la question raciale, c'est pour exploiter ce fait que le nazisme a dénoncé quelque peu le freudisme, mais cela ne l'a jamais empêché, ni d'intégrer les psychanalystes parmi le personnel nazi, ni d'emprunter des thèmes à la doctrine freudienne.

En outre, précisément parce que les exagérations psychanalytiques heurtaient les sentiments de certaines couches sociales, et aussi parce qu'il y eut de nombreux fervents de la psychanalyse parmi les intellectuels d'avant-garde, les social-démocrates en particulier, les propagandistes nazis ont utilisé le ressentiment contre la psychanalyse pour discréditer davantage les milieux en question. C'est pour les mêmes raisons que Hitler tonne dans Mein Kampf contre l'art décadent, etc.

Nous avons essayé de montrer que les bases théoriques de la psychanalyse sont caractérisées par un éclectisme confus. Dans ces conditions, Freud était mal outillé, au sens propre du mot, pour analyser correctement les faits nouveaux ou relativement nouveaux qu'il a pu signaler. Et, effectivement, plus la psychanalyse s'est développée, plus elle est tombée sous l'influence de courants idéologiques rétrogrades. Cependant, c'est un fait que la psychologie classique parlait à peine de la sexualité, qu'elle s'est désintéressée de l'individu concret et de son milieu historique concret, de son milieu vital. C'est un fait aussi que la psychanalyse a attiré avec une particulière insistance l'attention sur ces sujets « tabou ». Mais parler de sujets « défendus » n'est pas un titre suffisant en matière de science, et il apparaît bien aujourd'hui que la psychanalyse n'a guère fait davantage : elle n'a apporté aucune clarté nouvelle sur les problèmes que posent les faits dont elle s'est occupée.

Les faits auxquels la psychanalyse a touché doivent être repris pour être compris correctement. La psychanalyse elle-même a dû son succès non aux nouveaux moyens qu'elle nous a fournis pour connaître un aspect du réel et pour agir sur lui, mais à son adéquation aux préoccupations et à la situation de certains milieux sociaux. Elle a été une mode au sens propre du mot; son essor s'explique, en outre, par les conditions que nous avons connues durant les années qui ont suivi la guerre de 1914-1918.

Il est vraisemblable aujourd'hui que la psychanalyse subira un sort analogue à celui de la phrénologie et de l'hypnotisme. Comme eux, elle appartient au passé.

La voie des découvertes réelles et de la science effective de l'homme ne passe pas par les « raccourcis » sensationnels de la psychanalyse. Elle passe par l'étude précise des faits physiologiques et historiques, à la lumière de cette conception dont l'ensemble des sciences modernes de la nature garantit la solidité.


  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica