La maladresse

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La maladresse
written by Henri Wallon
1928
  • La maladresse

Rien ne peut nous être plus familier. Par nous-mêmes et comme éducateurs nous la connaissons. Chaque fois que nous voulons apprendre un mouvement nouveau ou le faire apprendre, nous avons à nous débattre avec notre maladresse ou avec celle de notre élève.

Mais pour être banal, un fait n'est pas nécessairement connu. Comme il se rencontre tous les jours, il fait partie de notre routine et nous ne supposons même pas qu'il puisse exiger une explication, qu'il se prête à l'analyse, qu'il y ait des causes à lui trouver en dehors de ce qui nous est immédiatement perceptible. Cette illusion couvre souvent beaucoup d'inconnu. Je vous avouerai tout d'abord qu'il faudra me borner à vous donner une brève esquisse des questions que soulève la maladresse. Je pourrais invoquer la courte durée de cette conférence. Je serai plus franc en vous disant que ma seule ambition est de vous proposer quelques points de repère,, qui pourront vous servir dans vos observations.

Car elles sont nécessaires pour élucider ce problème très complexe. Les recherches à faire exigent la collaboration des éducateurs, qui en seront ainsi les artisans avant d'en devenir les bénéficiaires. Ce que je veux aujourd'hui, c'est tout simplement vous tracer les différents systèmes de maladresse ou les différentes formes de la maladresse qui pourront se présenter à vous.

La maladresse c'est l'imperfection habituelle des mouvements. Nous disons de quelqu'un qu'il est maladroit, lorsqu'il n'arrive pas à exécuter ce qu'il voudrait faire ou ce que nous voudrions lui voir faire. Tous les facteurs qui interviennent dans l'exécution d'un mouvement peuvent donc, par leur insuffisance, devenir une cause de maladresse.

Ces facteurs ont été d'abord ramenés à deux : les instruments et la commande du mouvement. Les instruments ce sont les membres. Ils sont évidemment indispensables au mouvement. Et s'ils présentent quelque vice ou malformation, le mouvement risque bien de devenir difficile ou incorrect. Mais il est courant de voir des cas d'ankylose articulaire ou d'amputation qui sont une occasion pour le malade de montrer au contraire une adresse remarquable, une véritable ingéniosité motrice à compenser son infirmité. La maladresse ne doit donc pas être confondue avec de mauvais organes périphériques.

Reste la commande. Mais là il faut distinguer. Nous considérant comme les auteurs de notre propre activité, nous la ramenons volontiers toute entière à ce que nous en percevons immédiatement, c'est-à-dire aux intentions et aux images qui nous paraissent la provoquer ou la diriger. C'est sous les espèces du mouvement volontaire que nous la concevons. Or il existe en effet un appareil de la motilité volontaire. Comme toutes les manifestations d'activité auxquelles sont liées dés idées et des représentations, elle a pour siège une région déterminée de Pêcorce cérébrale, qui est . la substance grise dont sont enveloppés les hémisphères. C'est de la circonvolution frontale ascendante 'que partent les incitations des mouvements volontaires. Par le faisceau pyramidal, elles gagnent dans la moelle épinière les différents groupes de cellules nerveuses, qui commandent, à chaque étage, les muscles dont la contraction est nécessaire à l'exécution dû mouvement imaginé.

Il y a encore quelques dizaines d'années, toute infériorité motrice était imputée à une insuffisance ou à une lésion soit de la circonvolution frontale ascendante soit du faisceau pyramidal. Cette vue est trop simple et partiellement inexacte. Quand l'action de la frontale ascendante est perturbée ou supprimée, il en résulte une paralysie de forme hémiplégique, c'est-à-dire affectant une moitié du corps. Même légère cette paralysie, qui très vite s'accompagne de contracture, oppose un sérieux obstacle aux mouvements. Elle est donc en un certain sens, cause de maladresse. Mais comme les infirmités périphériques, il n'est pas impossible, surtout chez les enfants, de voir cette maladresse rester locale et même donner lieu à une activité de compensation, qui serait plutôt une marque d'adresse. Ce n'est donc pas dans l'appareil de la motilité volontaire qu'il faut chercher l'origine de la maladresse. Entre les organes périphériques du mouvement et cette commande de l'activité, qui appartient aux régions du cerveau et aux systèmes de fonctions les plus tardivement apparues dans l'évolution des espèces et hiérarchiquement les plus élevées, il existe d'autres mécanismes, d'autres facteurs du mouvement, qui lui ont permis d'atteindre la plus grande agilité1 chez l'animal et qui restent chez l'homme sa condition fondamentale.

L'activité de l'être vivant est construite de telle sorte que son appareil moteur est mis en action par des excitations venues de la périphérie. Il s'est ainsi constitué des voies centripètes ou afférentes, qui les amènent aux centres nerveux, tandis que des voies centrifuges ou efférentes portent vers les organes périphériques la réponse des centres nerveux. Mais le mouvement qui en résulte n'est pas que provoqué par elles, il doit s'exécuter sous leur contrôle, sous peine d'être mal coordonné ou même impossible.

C'est ce que démontre une maladie, l'ataxie ou tabes, dans laquelle les fibres centripètes sont altérées ou sectionnées au moment de leur pénétration dans la moelle épinière et dans les centres nerveux. Faute d'impressions en rapport avec les déplacements progressifs des membres, les mouvements se font par saccades, sont d'une amplitude ou d'une vigueur démesurée, ne s'ajustent pas entre eux. Il est alors facile de mettre en évidence l'altération ou l'abolition de la sensibilité appelée segmentaire parce qu'elle exprime la position réciproque des segments de membres.

Elle résulte en particulier d'excitations qui se produisent aux points de contact des surfaces articulaires, dans les ligaments, les tendons et les muscles diversement tiraillés et tendus.

Sans maladie ni lésions, cette sensibilité peut être obtuse. Différents dispositifs servent à l'explorer. Leur principe est de permettre la mesure de l'angle minimum pour lequel le déplacement de deux segments unis par une charnière articulaire devient perceptible. Cette recherche peut avoir de l'importance en orientation professionnelle par exemple. Pas de travail minutieux sans une sensibilité délicate des mouvements et des pressions. Quand au contraire elle fait défaut, non seulement les gestes et attitudes ne peuvent plus varier, à chaque instant, de la quantité exactement appropriée, mais il faut suppléer au contrôle défaillant des sensations kinesthésiques par celui de la vue, ce qui la détourne plus ou moins, de l'objet sur lequel porte l'opération. L'obscurité peut même, en la supprimant, interdire tout mouvement suffisamment coordonné ; et il arrive à des ataxiques de ne plus savoir marcher ni se tenir debout, s'ils ne voient pas clair. Ainsi les sensations qui résultent du mouvement lui-même sont nécessaires à sa bonne exécution, et la maladresse peut être due à leurs altérations ou à leur absence.

Leur importance n'est pourtant pas aussi exclusive qu'il a souvent paru. C'est par elles que nous avons tendance à expliquer ce qui se passe en nous, parce qu'elles nous sont immédiatement perceptibles. De là notre illusion qu'elles sont l'unique raison d'être et l'unique effet des excitations centripètes, de même qu'elles seraient seules à régler notre activité centrifuge. En réalité les sensations ne sont qu'un aboutissement très tardif des excitations ; elles en sont l'aboutissement psychique, qui vient s'ajouter, aussi bien dans l'évolution des espèces que dans notre organisme, à bien d'autres connexions plus précoces : à toutes celles dont dépend le jeu de plus en plus complexe des réflexes et des automatismes. Bien plus, parmi les fibres centripètes ou afférentes • qui sont lésées dans l'ataxie, il y en a de très nombreuses à destination du cervelet, c'est-à-dire qui appartiennent à un système tout différent de ceux auxquels a fini par se superposer l'écorce cérébrale, organe des impressions et manifestations de conscience. L'activité du cervelet au contraire ne donne jamais lieu, directement du moins, à des sensations ni à des images. Son rôle psychique est. pourtant considérable. J'ai essayé de vous l'indiquer l'année dernière ; je ne puis y revenir aujourd'hui. Mais ce rôle est le résultat de sa fonction motrice, qui est un facteur indispensable du mouvement. A son insuffisance va donc répondre une forme particulière de la maladresse.

Le mouvement proprement dit, qui déploie sa trajectoire dans l'espace, n'est pas son fait. Mais c'est lui qui donne un point d'appui à ce mouvement et qui règle perpétuellement l'équilibre du corps. En effet tout déplacement d'un membre entraîne un déplacement du centre de gravité. Que j'étende horizontalement le bras d'une poupée posée debout, elle tombe du côté de son bras levé. Si pareil accident ne nous arrive pas à nous-mêmes, c'est qu'il se produit une action" antagoniste dans -des muscles qui restent pourtant immobiles. Il prennent, sans changer de forme ni de volume, un degré de consistance en rapport avec l'effort à soutenir pour conserver au corps son attitude d'équilibre, quelles que soient les forces qui l'assaillent. C'est ce qui s'appelle la fonction tonique du muscle. Elle exige une régulation sans cesse en rapport avec l'intensité et la direction des poussées qu'il subit ou qu'il exerce. Le cervelet en est l'organe.

De son insuffisance il résulte des troubles bien connus. C'est d'elle que dépend la marche caractéristique de l'ivrogne. S'il lève un pied, il est entraîné du côté où vient de se déplacer son centre de gravité. Ainsi le voit-on tituber et festonner, ou tomber quand il n'est même plus capable de suivre son propre déplacement. Les premiers pas de l'enfant présentent une semblable incertitude : dès qu'il lève un pied il perd l'équilibre ; aussi cherche-t-il à élargir son polygone de sustentation en écartant les jambes au maximum et réduit-il au minimum le déplacement de ses pieds, en marchant à tout petits pas. Quand un peu plus tard il commence à se lancer, il donne l'impression de suivre sa course plutôt que de la diriger et souvent il paraît lui laisser le choix du but. Quand cette allure persiste longtemps chez l'enfant, c'est qu'il y a retard dans le développement des fonctions cérébelleuses. Quand elle revient plus tard, c'est le signe d'une affection qui touche à l'appareil cérébelleux.

Il n'y a pas que la marche qui exige l'intervention du cervelet. Sans doute c'est elle qui met le plus directement en cause l'équilibre total du corps. Mais aucun mouvement n'est possible sans une exacte régulation de l'équilibre; et même, plus un mouvement est menu, moins par conséquent il semblerait intéresser l'équilibre du corps, plus aussi il y a nécessité d'une régulation délicate et précise. Car tout mouvement constitue un jeu de leviers, et la rectitude de leur course exige la stabilité parfaite de leur point d'appui. Le corps est ce point d'appui, son équilibre en fait la stabilité. Mais la stabilisation du point d'appui nécessaire à l'exécution du mouvement n'est pas assurée ni délimitée une fois pour toutes ; elle est en variation continue. Que je veuille par exemple saisir une épingle au bout de la table, je me penche, c'est-à-dire que stabilisant le bassin, je fléchis, j'allonge le tronc, puis j'avance l'épaule, en même temps que s'immobilise le tronc ; successivement s'étendent mon bras, mon avant-bras, ma main mes doigts ; mais à mesure que le mouvement gagne la périphérie, les segments d'abord en mouvement se fixent dans la position nécessaire pour que les segments suivants y trouvent un point d'appui immobile et ferme, de telle sorte que, pour finir, j'ai la main suspendue au-dessus de l'épingle, seuls restant mobiles les dernières phalanges du pouces et de l'index.

Mais chez certains sujets cette stabilisation progressive et précise est impossible. Au lieu de l'extrémité des doigts, c'est toute leur main qui tend à saisir l'objet, et elle a des mouvements dont l'étendue en dépasse de beaucoup le volume. Elle oscille, elle plane au-dessus. Souvent même les mouvements de la main entraînent un déplacement de tout le membre supérieur ; le tronc lui-même suit l'effort des doigts et leur fait chaque fois dépasser le but. Ce manque de résistance des parties qui devraient servir de support au geste se manifeste en mille occasions. Si je lance un coup de poing, j'en suis l'impulsion et je trébuche, à moins de rencontrer un point d'appui extérieur qui me restitue mon équilibre. Si l'obstacle qui fait contrepoids à mon effort varie, je suis projeté, soit en avant s'il fléchit, soit en arrière s'il grandit soudain : c'est une ruse qu'emploient souvent les enfants qui luttent entre eux, et n'y résistent que ceux dont les réactions cérébelleuses ont une vivacité, une vigilance, une cohésion suffisantes. De même, l'athlète qui paraît cramponné au sol, le baigneur qui tient bon dans les remous du brisant n'ont d'autre moyen d'adhérer au sol en dépit des poussées et des tourbillons qu'une stabilisation à tout instant opportune et bien , dosée des groupes musculaires appropriés.

L'équilibre du corps et de chaque mouvement, du plus total au plus délicat et au plus menu ; son appropriation à l'intensité des résistances ou des poussées, ainsi qu'aux dimensions de l'objet et à l'exacte localisation du but relèvent donc d'une activité musculaire, dont la loi est de varier perpétuellement selon que varient les rapports entre nos forces corporelles et celles du mondé extérieur, entre nos mouvements et les résistances ou distances de l'objet qu'ils poursuivent. C'est toute une dynamique de stabilisation, pourrait-on dire, qui dépend du cervelet. Pour peu qu'elle soit en défaut, le mouvement cesse de s'ajuster graduellement au but, il perd sa mesure, il ébranle ses points d'appui, il compromet l'équilibre du corps, qui ressemble à une machine démantibulée et vacillante. Il en résulte une forme de maladresse très apparente et très fréquente chez l'enfant. On le voit manquer son but, faire des gestes outrés et souvent trop débiles, mal gradués et intermittents, perdre son équilibre en faisant effort. Il reste logtemps incapable de s'immobiliser ou d'immobiliser une partie de son corps le temps voulu pour effectuer un acte précis. Son immobilité totale ou locale n'est souvent qu'une sorte d'oscillation continue autour de sa position d'équilibre. Son mouvement en approchant du but, au lieu d'y tendre directement, devient un menu va-et-vient, une sorte de tremblement à grande amplitude et irrégulier.

Normale chez le petit enfant, cette maladresse peut persister jusque chez l'adulte. Il s'agit de ces sujets qui ne savent rien saisir avec précision ni rien tenir immobile, qui écrasent en le prenant l'objet de consistance fragile, ou le laissent échapper, qui cassent le ressort ou la charnière d'un appareil en le maniant. Chez l'adulte cette maladresse paraît irrémédiable, parce qu'elle est due, non plus à un simple retard de développement, mais à une imperfection définitive de leur appareil cérébelleux. Une autre forme de la maladresse est celle qui s'attache à l'acquisition de tout nouveau mouvement. En principe elle est normale ; mais son degré varie beaucoup suivant les sujets. Soit un enfant à qui vous apprenez le piano. Vous lui faites faire des exercices, dont un grand nombre ont pour but de lui délier les doigts, c'est-à-dire de le rendre apte à les remuer isolément. Il s'agit donc de dégager l'action de chaque doigt de leur action globale, qui paraît être plus naturelle ou plus primitive. Cette action globale s'appelle une syncinésie, autrement dit un système de mouvements qui ne peuvent s'exécuter qu'ensemble.

Nos mouvements en effet n'existent pas pour eux-mêmes, mais en vue de certaines actions, qui en sont la raison d'être et en quelque sorte l'origine. Car la fonction, si elle crée l'organe, est elle-même déterminée par Jes besoins de l'adaptation, qui est l'ensemble des réactions commandées par les variations conjuguées, du milieu et de l'être vivant. Ce qui est donc primitif, ce n'est pas une sorte de clavier musculaire sur lequel il nous serait loisible d'exécuter tous les accords ou combinaisons possibles de mouvements, mais ce sont des réactions organisées, dans lesquelles la différenciation de mouvements plus spécialisés et de leur appareil musculaire restait subordonné au développement et à la complexité croissante de la réaction elle-même. C'est du système que naît le mouvement isolé, et non le système du mouvement isolé.

Il est manifeste que les réactions les plus primitives ont été les plus globales, celles qui mettaient en jeu la musculature entière. Ce n'est qu'en la dissociant qu'elles ont pu devenir graduellement plus électives.

Ainsi dès le début l'action n'a pu se spécialiser qu'aux dépens de syncinésies préexistantes, et elle a dû chaque fois triompher de leur résistance, c'est-à-dire de cette liaison à la fois organique et fonctionnelle qui les constitue. Il a donc fallu que des systèmes partiels de mouvements se taillent leur domaine dans les systèmes antérieurs, par exclusion des contractions musculaires qui auraient entravé leur liberté d'appropriation à des buts plus particuliers. C'est selon cet ordre de délimitation progressive qu'ils se sont inscrits dans les centres nerveux. Aux étages inférieurs les plus généralisés d'entre eux; aux étages supérieurs les plus déliés. Qu'une lésion vienne à intercepter la continuité des centres nerveux, ce sont les syncinésies les plus bas situées que toute velléité motrice mettra uniformément en branle, tandis que s'abolit la possibilité des plus spécialisées, de celles qui sont situées au-dessus de la lésion. La conclusion qui a été tirée de ce fait, c'est l'existence d'un pouvoir inhibiteur des systèmes supérieurs, ou plus sélectifs, sur les inférieurs, et sa suppression par une lésion intercalaire. La dextérité progressive de l'enfant serait liée à la maturation graduelle des connexions qui, d'étage en étage, subordonnent les centres nerveux entre eux ; la trop grande généralisation musculaire de ses efforts au retard de cette maturation. Si, chez l'adulte lui-même, la contraction reste trop massive pour le geste à exécuter, il en résulte un état de maladresse, dont la cause serait une insuffisance du pouvoir inhibiteur, que les syncinésies les plus délimitées doivent exercer, à l'occasion, sur les plus étendues.

Cette explication n'est pas, à vrai dire, tout à fait satisfaisante. L'identification trop étroite qu'elle fait des syncinésies avec des systèmes moteurs que l'évolution aurait dotés des organes d'inhibition, nécessaires pour se dégager chacun des systèmes qui l'ont précédé, ne permet pas d'interpréter par quel mécanisme il est permis à l'individu de se constituer des automatismes tout à fait inédits. Sans rejeter évidemment l'existence de systèmes moteurs, ou automatismes, auxquels répondrait une certaine structure des centres nerveux, il semble bien qu'il y ait une fonction générale d'automatisme, qui leur superpose des possibilités plus étendues et peut-être indéfinies de variations diverses. Elle serait capable d'exercer directement toutes les sortes d'inhibition d'où peuvent surgir des formes nouvelles d'activité. En d'autres termes, la hiérarchie des automatismes successivement acquis se serait intégrée dans, une fonction qui, dominant leurs systèmes particuliers, serait devenue celle de dissocier et de spécialiser les contractions musculaires, de telle sorte qu'elles puissent se modeler sur la diversité de nos actions.

Effectivement il existe un groupe de noyaux, le corps strié, qui préside aux automatismes. Il est au faîte des centres moteurs qui s'échelonnent dans la moelle, le bulbe et le moyen cerveau. Il coiffe cette partie du cerveau qui supporte les hémisphères et qui les a précédés dans l'évolution, comme les systèmes de réactions motrices ont pu précéder ceux des images et des idées. Avec l'écorce des hémisphères il n'a que des relations indirectes, par l'intermédiaire de la couche optique, où font relai les fibres sensitives qui se rendent à l'écorce cérébrale. Sa situation anatomique paraît donc bien en faire un foyer à la fois terminal par rapport aux appareils de coordination motrice et relativement autonome vis-à-vis des centres corticaux de la représentation, de l'idéation et de la motivation consciente. Si son rôle est essentiel dans notre activité motrice, son insuffisance doit se traduire par des formes correspondantes de maladresse. Que les automatismes, même les plus primitifs, présentent la plus grande variabilité d'exécution et d'adaptation, c'est peut-être en opposition avec la définition qui en est couramment donnée, mais l'expérience le démontre à chaque instant. Ils sont considérés souvent comme des combinaisons ou successions mécaniques rigides et uniformes de contractions musculaires. Or il suffit d'envisager un automatisme aussi authentique que la marche par exemple, pour constater la multitude de particularités ou d'incidents fortuits, auxquels nos pas doivent à tout instant s'adapter : impressions venues du sol, de ses irrégularités, de ses déclivités, du vêtement, de la chaussure, du corps et qui entraînent la modification appropriée, sans donner lieu à un acte de conscience ou d'attention. Il en est de même pour les automatismes artificiels. Le pianiste, s'il possède son clavier', est à la fois capable d'y réaliser les variétés les plus renouvelées de combinaisons motrices et de l'exclure totalement de sa représentation consciente. - II en compensera, sans y réfléchir, les duretés et les mollesses. Il lui confiera, sans même surveiller son jeu, les nuances de son émotion.

La perfection de l'automatisme, ce n'est pas d'avoir définitivement fixé un certain enchaînement d'actions musculaires, c'est au contraire une liberté croissante dans le choix des actions musculaires à enchaîner. L'acquisition d'un automatisme consiste à rendre disponibles les actions musculaires qu'il faudra utiliser, à les dégager -de toute entrave, à les résoudre en chacun des termes qu'il peut être nécessaire d'utiliser isolément. Tel est bien le rôle que paraît jouer le corps strié, par l'intermédiaire des noyaux situés plus bas dans le mésencéphale, où ses fibres de projection se rencontrent avec celles du cervelet. Son insuffisance se traduira donc par une puissance à sélectionner, en chaque circonstance, les éléments de gestes strictement nécessaires à la bonne exécution d'un mouvement. C'est la forme de maladresse qui s'observe quand il se produit à propos d'un acte quelconque des syncinésies empêchantes.

Elle est importante à dépister. Certains qui sont doués d'une musculature puissante n'arriveront jamais à en dissocier les actions diverses. Ils ne sauront faire effort que d'un seul bloc. Comme ceux que l'ingénieur américain Taylor appelait « les hommes-boeufs », il faut les orienter vers des métiers de force. D'autre part une remarquable dextérité d'automatisme peut s'allier à de graves déficiences mentales. C'est le cas pour une catégorie de pervers, chez qui le goût de la manipulation, du bricolage, de l'acrobatie est très développé. Il faut encore apprendre à distinguer ceux qui dissocient lentement leurs syncinésies, mais dont l'automatisme présente ensuite beaucoup de sûreté et de régularité ; ceux dont les progrès parfois rapides ne se maintiennent pas ; ceux dont le rythme est capricieux, etc.

Mais l'automatisme peut être encore altéré d'une autre manière. Sa parfaite justesse suppose qu'il est réglé par des excitations venues de la périphérie. Elles ne sont pas de celles qui se traduisent en représentations conscientes, puisque nous ignorons les multiples impressions auxquelles nous constatons que notre automatisme obéit. Pourtant son indépendance vis-à-vis de l'activité consciente n'est pas absolue. Elle semble même s'être singulièrement limitée chez l'homme, avec la prépondérance qu'ont prise les fonctions corticales. L'appoint des incitations issues de l'écorce est à ce point devenu nécessaire dans l'appareil moteur qu'une lésion de la circonvolution motrice ou du faisceau pyramidal détermine, en même temps qu'une hémiplégie, l'abolition de l'automatisme, ce qui ne se produit pas chez le chien par exemple. L'étroite solidarité des deux systèmes, qui ne supprime pas leurs divergences, peut devenir une cause de trouble. Entre eux il s'est institué une collaboration et sans doute des suppléances intermittantes. Il arrive qu'à tout instant notre action passe d'un plan dans l'autre ; que l'esprit évoque momentanément l'automatisme en cours, pour retourner aussitôt à d'autres pensées. Mais alors il peut se produire des accrochages.

Pour en saisir le mécanisme, il suffît de se rappeler comment il devient possible de rendre automatique un mouvement, dont le modèle nous est d'abord donné de l'extérieur, un nouveau pas de danse par exemple. Il n'est pas introduit dans notre motilité par un objet qui la façonne. Il est une simple image visuelle, qui est encore impropre à susciter ni geste, ni attitude en rapport avec elle. Il faut donc commencer par le décomposer dans ses éléments visibles et faire coïncider avec chacun la position correspondante de nos membres. Ainsi cherchons-nous à leur substituer une autre série de sensations qui soit propre à déterminer immédiatement le mouvement. Ce n'est là d'ailleurs qu'une toute première étape. Il ne s'écoule pas encore librement d'une position à l'autre.

Il reste saccadé, contourné, forcé. Mais avec l'exercice et la répétition s'ouvre le stade des découvertes utiles. II nous semble soudain que nous entrons dans l'esprit du mouvement, et souvent c'est par une intuition où nous nous engageons comme dans un rôle, comme dans un personnage, qui peut occuper tous les intermédiaires entre le concret et l'abstrait.

Nous nous donnons l'impression de foncer, de voler, d'être fluide. L'enfant se fait cheval, locomotive ou singe, et c'est en se laissant posséder tour à tour par tous les êtres sur lesquels il éprouve la fantaisie ou le besoin d'accommoder ses attitudes et son imagination qu'il complète son éducation motrice. Pour le même mouvement il arrive qu'une succession de ces génies initiateurs soit nécessaire. En équitation par exemple il se produit de temps en temps une sorte d'intuition nouvelle, qui noms fait momentanément renverser le système de nos attitudes, jusqu*à ce qu'il en résulte un équilibre souple et prêt à toutes les éventualités. Pour finir les images disparaissent, il ne reste qu'une ductilité motrice, un à-propos de nos réaetions, qui nous fait éprouver l'impression de maintenant nous posséder nous-mêmes. Et cela dans la mesure où elles sont devenues plus involontaires, plus irréfléchies, c'est-à-dire plus détachées de la représentation, qui garde toujours à quelque degré un aspect exogène.

C'est donc par substitution progressive aux images les plus objectives des plus intérieures et des plus personnelles, puis par leur élimination totale qu'un automatisme se constitue. Si dans le cours d'une action il attire sur lui l'attention, il faut que ce soit sur l'ensemble et non sur le détail de son exécution. Car il se trouve enrayé, dès qu'une image pénètre dans son mécanisme. Qu'au lieu de laisser le geste s'accomplir, je croie brusquement nécessaire de me représenter quelqu'une de ses conditions externes, il achoppe presque inévitablement. Si, descendant rapidement l'escalier, l'image des marches me vient à l'esprit, je risque bien de trébucher.

Cette inopportune intervention de la représentation dans l'automatisme est le fait de certaines dispositions mentales qui sont bien connues en pathologie. C'est l'infirmité des douteurs, des phobiques, qui tourmentés d'insécurité ne savent plus se fier à l'ordre naturel et spontané de leur conduite, de leurs actes ou de leurs fonctions, qui se questionnent sur les éventualités les plus invraisemblables, et qui imposent à chacun de leurs gestes le contrôle d'une image ou d'une idée. Inquiets de leur équilibre par exemple, ils ne veulent plus se tenir debout ou marcher que par réflexion et il en résulte de l'astasie-abasie, c'est-à-dire qu'ils ne savent plus ni se tenir debout ni marcher. Le domaine de l'activité où le doute se manifeste varie suivant les personnes, et souvent pour la même personne, suivant les circonstances ou les hasards successifs de son existence. La localisation est en quelque sorte accidentelle, le trouble est général. C'est une disposition qui'pçut être atténuée et ne se révéler qu'occasionnellement. La fatigue en particulier risque de la réveiller. Au lieu de faire que la conduite devienne plus automatique, elle a pour effet, chez certains, de rendre plus imprécise l'appropriation de leurs automatismes, et chez les douteurs, de compliquer cette imprécision, bien loin de la compenser, par l'intervention d'images, qui suspendent le mouvement. Comme il peut éventuellement en résulter des accidents, il importe en orientation professionnelle de dépister les douteurs et d'examiner la polarisation le plus habituelle de leur doute.

A ces formes de maladresse, qui dénotent une insuffisance dans les fonctions d'exécution, il s'en ajoute d'autres qui sont d'origine mentale et qui traduisent un trouble ou un. vice de l'activité corticale. C'est d'abord une sorte d'impuissance ou de difficulté à concevoir l'acte qui s'impose. Pour user encore une fois de la pathologie comme d'un verre grossissant qui permet d'étudier tout désordre fonctionnel sous son aspect le plus distinct et le plus frappant, il s'agit de cette anomalie, dont l'apraxie est la forme extrême. Afin d'en mieux faire comprendre la nature, il peut être commode de définir d'abord son équivalent perceptif, l'agnosie. Il y a des cas où les qualités des objets sont perçues, sans que l'objet puisse être identifié. Devant cette carafe le malade dira : « C'est froid, c'est dur, c'est transparent, etc. » Mais à la question : «- Qu'est-ce que c'est ? A quoi cela sert -il ?» sa réponse reste en suspens. Parfois pourtant s'il l'a dans la main, son geste en retrouvera l'usage. Le besoin de ce détour pour en réaliser la notion, alors qu'il reste capable d'en recevoir des impressions qualitatives, montre bien qu'elle ne se résoud pas tout simplement dans leur somme. Leur rôle n'est que de susciter une autre activité psychique, ici défaillante, une activité qui est à mi-chemin sans doute de l'activité symbolique d'où le langage est issu. Toute concrète encore, puisqu'elle se borne à traduire en représentation d'objet les qualités perçues, elle leur substitue pourtant une affirmation d'un ordre tout différent et dont la généralité dépasse toute qualité particulière et même tout ensemble particulier de qualités. C'est l'affirmation de la série à travers l'exemplaire et par suite de toutes les virtualités dont elle est capable. L'impression, souvent unique, ne fait que susciter la perception de l'objet, qui dispose ensuite, pour se contrôler et se vérifier, des autres impressions issues de l'objet. Mais cette vérification ultérieure, qu'il est souvent possible de mettre en évidence, montre bien que l'image de l'objet est une anticipation, loin d'être une résultante mécanique ou une somme arithmétique, et que par suite elle présente une sorte d'autonomie fonctionnelle vis-à-vis des simples impressions. Certaines expériences sur la reconnaissances des objets, des images ou des formes en fourniraient bien la preuve.

L'apraxie consiste en un trouble analogue, mais relatif à l'action. Sous sa forme pure et en quelque sorte schématique, elle n'implique aucune insuffisance dans la perception de l'objet. Il est reconnu et correctement dénommé, mais d'un maniement difficile, impossible, ou bizarre. Il en résulte un contraste qui parfois semble extravagant et peut faire soupçonner le malade de se livrer à des facéties de jocrisse ou de manifester une sorte de négativisme absurde. Mis devant un chapeau il l'appelle correctement, le décrit, en dit l'usage. Mais invité à le placer sur sa tête, il le retourne sans arriver à découvrir comment s'en coiffer ; il le pose l'ouverture en l'air ou les bords latéraux d'avant en arrière, bref, dans toutes les positions possibles sans arriver à les démêler entre elles. Une épreuve assez sensible de l'apraxie, c'est l'acte d'enfiler une chemise. Entre le haut et le bas, entre le devant et le derrière, entre les différentes ouvertures, celle du col et celles • des manches, le malade tâtonne ; et la situation se complique de toutes les erreurs qu'il peut commettre, en engageant de travers sa tête et ses bras, en les faisant passer ensemble dans le même orifice, en hésitant qui de sa tête ou de son bras doit être le premier enfilé dans la chemise. Le mouvement ne sait plus s'ajuster à l'objet, dont la perception, qui semblerait devoir le guider, est pourtant très suffisamment exacte. Il peut en être de même pour des mouvements sans objet, mais qui ont une signification symbolique, comme le geste du salut militaire, ou du moins qui impliquent une sorte de tâche ou de dessein. En dépit de la coalescence étroite qui s'est faite chez l'homme entre les différents étages de la motilité, celle qui est d'origine corticale et celle des centres sous-corticaux, les mouvements de pur automatisme ne sont pas abolis par l'apraxie.

Là encore la fonction qui est en défaut n'est pas la simple somme des réactions graduellement suscitées par les détails et particularités d'un objet ou d'une situation. C'est d'ensemble que l'acte est conçu, et ses parties doivent ensuite se distribuer correctement dans le temps et dans l'espace, faute de quoi l'obstacle qu'elles se font mutuellement, leurs interversions, leurs fausses routes l'empêchent d'aboutir, de s'approprier à son but ou à son objet, qui est pourtant bien reconnu. Leur mise en ordre et leur régulation suppose donc un principe qui dépasse chacune d'entre elles, et qui anticipe lui aussi sur elles, comme la perception de l'objet sur les impressions diverses dont il peut être la source. Son insuffisance se manifestera chaque fois que l'acte moteur devrait répondre à quelque représentation ou objectif mental. C'est le cas de toute opération qui n'est pas devenue parfaitement usuelle et dans laquelle est indispensable un effort de combinaison ou de choix. Ainsi devant la nouveauté d'un mécanisme ou d'un objet, et parfois aussi devant un objet familier, lorsqu'il n'est pas saisi comme un simple instrument de l'automatisme, mais au contraire proposé à notre attention, à nos manipulations provoquées et conscientes : ainsi du chapeau qui est offert à nos investigations, au lieu de répondre au geste de nous couvrir, que nous faisons quand nous voulons sortir.

Cette impuissance à ordonner nos impulsions motrices par ensembles qui répondent à la notion d'un objet ou d'une situation est susceptible de bien des degrés. Mais si légère soit-elle, il en résulte un risque perpétuel de désaccord entre l'acte et son objet, d'où maladresse chaque fois qu'un effort de discrimination devient nécessaire. S'il y a des occupations et des travaux qui peuvent se réduire au pur automatisme, elle n'y fera pas obstacle, mais elle sera une contre-indication formelle pour tous les métiers où ce qu'il peut y avoir d'imprévisible dans le maniement d'un mécanisme rend indispensable une certaine ingéniosité motrice. Il reste enfin certains cas de maladresse qui ne sont pas dus à la maladresse, mais à l'interférence dans l'appareil moteur d'influences distinctes du mouvement. Il s'agit de ces actions réflexes que développe en nous l'impression d'être en présence ou sous le regard d'autrui. Les imputer à la timidité ce ne serait qu'une explication verbale. Ils relèvent en réalité d'une sensibilité qui semble très primitive et dont souvent les manifestations sont intempérantes chez l'idiot et chez le dément. Il y a des idiots qui hurlent, se mettent en défense, s'enfuient ou bien sont pris d'une agitation fébrile avec gestes propitiatoires, s'ils se sentent approchés ou observés. Dans la démence, particulièrement celle qui résulte de l'alcoolisme chronique ou de la paralysie générale, le malade montre une sorte d'empressement diffus vis-à-vis de son interlocuteur. Il semble vouloir devancer son attente, ses questions. Parfois même il anticipe sur elles par une explication hors de propos. C'est une sorte d'accommodation préventive aux exigences de la situation créée par la présence d'autrui.

Tout le système des attitudes y est intéressé, et la même incontinence de réactions se manifeste dans l'appareil musculaire. Il se produit un état de raideur ou de contracture successivement dans chacune des parties du corps sur lesquelles l'examen vient à porter, ce qui le rend très difficile ou impossible. Plus le malade met de bonne volonté à s'y prêter et plus il le rend impraticable. Il contracte à contre-sens ses paupières, qu'on veut lui ouvrir ou fermer, ses avant-bras ou ses jambes, qu'on essaie de mobiliser. Dès qu'une région du corps entre dans le champ de son attention, qui suit celle de l'opérateur, elle entre en contraction tonique. La fonction tonique des muscles est celle dont dépend la prise et la conservation des attitudes. Ainsi des réflexes toniques ou d'attitude suivent dans nos membres leur évocation par la conscience, et cette évocation peut se faire sous l'influence et sous le seul regard d'autrui. Certains faits de suggestibilité motrice seraient explicables par ce mécanisme.

Rien dans ces réactions qui soit anormal. Nous connaissons tous la gêne, les sensations locales de tension, d'irritabilité, d'inquiétude musculaire que l'attention très appuyée d'autrui sur une partie de notre corps y détermine. Mais habituellement c'est une impression fugace et vite réduite, non pas sans doute qu'elle se résolve en état d'indifférence, mais parce qu'elle reste subordonnée à des systèmes moins particuliers de réactions, qui sont elles-mêmes des réactions d'attitude. Ainsi l'empressement maladroit du timide ou de l'alcoolique est déjà d'un niveau plus élevé. Il traduit pourtant encore une sorte d'incontinence : l'incapacité d'inhiber la première attitude que vient à provoquer la présence d'autrui et qui n'est souvent d'ailleurs, dans sa précipitation, qu'une simple décharge assez diffuse d'influx tonique. Un degré de plus et la réaction attendra pour se produire une perception plus précise de la situation et de ses exigences momentanées. Cette action d'arrêt et d'appropriation indique que le jeu des attitudes est entré sous la dépendance de la sensibilité la plus discriminative. Loin d'être supprimées ou diminuées elles sont devenues un état de vigilance aux possibilités multiples.

Il n'y a personne en effet à qui le contact d'autrui ne donne le sentiment et le souci de sa propre prestance. Elle est une résultante d'impressions et de velléités dont l'influence est grande sur les dispositions psychiques de chacun à chaque instant de son existence. Le plus maître de soi ne pourrait dissimuler à un examen suffisamment minutieux et sensible, les variations d'état musculaire qui répondent à la diversité des situations où il lui semble se trouver vis-à-vis de son partenaire. Si bien qu'il sache se contrôler et se réserver, elles ébauchent en lui des attitudes auxquelles seule l'opportunité le fera céder. Mais dans certains cas elles l'emportent sur son consentement ; et par degrés, elles peuvent régresser jusqu'à la forme élémentaire et fragmentaire qui s'observe dans la démence paralytique ou alcoolique, où il semble que ce soit la conséquence de lésions corticales et particulièrement de lésions frontales. Une insuffisance de l'appareil fronto-ponto-cérébelleux, qui projette sur les centres du tonus et de sa régulation les incitations du lobe frontal, est donc peut-être à l'origine des troubles moteurs dont certains sujets donnent le spectacle, dès qu'ils doivent opérer sous l'oeil d'autrui.

Observés ils perdent contenance et les mouvements à exécuter se trouvent contrariés et paralysés par des raideurs ou par des tremblements intempestifs. Il peut-être dangereux de regarder avec trop d'insistance une servante qui passe un plat. Les maladresses qui se produisent alors sont des maladresses sous condition, ce n'est pas de la maladresse essentielle. Les mêmes sujets qui les commettent ont parfois une grande sûreté ou une grande ingéniosité de mouvements, pourvu que la présence d' autrui ne suscite pas chez eux des réflexes d'attitude, dont ils ne sont pas les maîtres. La distinction était donc utile à faire. Différence de mécanisme et différence aussi de conséquences éducatives ou professionnelles. Tel est, il me semble, le tableau des formes diverses que présente la maladresse et de ses causes, qui répondent chacune à l'un des systèmes de fonctions d'où résulte le mouvement. Que ces indications soient- encore très insuffisantes, je serai le premier à le dire. Elles ne sont destinées, dans mon idée, qu'à tracer les cadres de recherches auxquelles collaboreraient je crois très utilement tous ceux qu'intéresse l'éducation physique et motrice de l'enfance.

  • Source: revue numérique Persée