La science est-elle responsable de la crise mondiale?

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La science est-elle responsable de la crise mondiale?
written by Émile Borel
1932
  • La science est-elle responsable de la crise mondiale?
  • Paris, Faculté des Sciences
  • Revue Scientia


  • «L'Aventure merveilleuse où l'Humanité se trouve engagée depuis une génération à peine, et qui sans doute marque l'aurore d'une Civilisation nouvelle, n'a pu se dérouler, en son rythme qui va précipitant de plus en plus, que grâce à un progrès sans cesse accéléré de la Science».
  • Préface du livre de M. Jean Perrin, Les éléments de la physique. Albin Michel, Paris.

Cette phrase de Jean Perrin exprime d'une manière saisissante l'opinion d'un grand savant sur le rôle bienfaisant de la science dans l'évolution de l'Humanité. Ce rôle bienfaisant ne paraissait jusqu'ici ni contesté, ni contestable, et les savants n'étaient pas les seuls à rendre hommage à l'importance de la science et des découvertes scientifiques dans le développement industriel qui est la caractéristique de notre époque. Ce sont les répercussions industrielles des découvertes scientifiques qui justifiaient aux yeux de la masse les sacrifices faits par les Etats et certains riches particuliers en faveur du développement de la science pure. Or, voici que la crise économique qui sévit dans le monde entier a conduit certaines personnes à mettre en doute le caractère bienfaisant du progrès industriel. Certaines opinions, jusqu'ici soutenues parfois isolément et presque comme des paradoxes, se font jour d'une manière plus sérieuse. On se demande si la crise n'est pas due à l'excès du progrès industriel, et on se demande également si l'on peut espérer une amélioration. Si en effet la véritable cause de la crise est le perfectionne-ment des machines et leur emploi de plus en plus intensif, il ne faut point considérer cette crise comme une de ces crises cycliques bien connues dans le passé et auxquelles succédait presque automatiquement une période de prospérité. Il faut penser, au contraire, que le développement et les progrès de la machine ne peuvent pas être arrêtés. Les causes qui ont produit la crise continueront à agir, et même à s'intensifier, et la crise par suite ne cessera de s'aggraver jusqu'à ce que l'on ait trouvé un remède, remède que jusqu'ici personne n'aperçoit. Si ces vues pessimistes étaient justifiées, c'est la science elle-même, origine des progrès industriels, qui devrait être considérée comme responsable de la crise, et le cas de conscience qui se trouverait ainsi posé devant l'humanité serait le plus grave peut-être qu'elle ait eu jamais à résoudre. Il ne s'agirait de rien moins en effet que de renverser certaines des valeurs morales qui paraissent le plus solidement établies, et de considérer comme néfaste la poursuite de la recherche de la vérité scientifique, recherche de la vérité qui était considérée comme l'un des buts les plus nobles et les plus désintéressés que pouvaient poursuivre les hommes.

I.

Au point de vue où nous nous plaçons, nous avons le droit de négliger comme accessoires toutes les circonstances occasionnelles, politiques ou économiques, que l'on pourrait invoquer pour expliquer l'intensité actuelle de la crise. Sans nier en effet l'importance que peuvent avoir sur l'économie du monde les grands événements politiques, comme les guerres et les révolutions, on doit reconnaître qu'avec le recul de l'histoire, ces événements ont beaucoup moins d'importance que les découvertes scientifiques et industrielles sur la marche et le progrès de l'humanité. Naturellement, lorsqu'il s'agit d'un peuple déterminé et d'une époque relativement courte, les guerres et les révolutions ont une importance énorme sur son bonheur, sur le bonheur et le malheur de tous pendant cette période. Mais ces répercussions sont malgré tout assez locales, et n'empêchent pas la marche du progrès dans l'ensemble du monde. Malgré les guerres et les révolutions qui se sont produites pendant le cours du XIXème siècle, à peu près partout dans le monde le réseau des chemins de fer s'est développé progressivement, et cette création lente d'un immense réseau de voies ferrées dans le monde entier est, en définitive, l'un des événements les plus importants qui se soient produits au XIXème siècle, beaucoup plus important que peut l'être n'importe quel événement politique particulier. Lorsque l'on cherche à caractériser ainsi les causes pro-fondes de la crise actuelle, en laissant de côté les causes occasionnelles, on arrive d'un commun accord à une idée simple que les uns qualifient de surproduction et les autres de sous-consommation, ce qui est au fond exactement la même chose. En d'autres termes, il se constitue, dans certains endroits du inonde, des stocks de matières premières ou de produits agricoles qu'on n'arrive plus à écouler faute d'acheteurs. Il y a, au moins en certains endroits du monde, trop de cuivre, trop de blé, trop de caoutchouc, trop d'automobiles, et cet excès de production entraîne l'existence d'innombrables chômeurs sur toute la surface du globe. Ces chômeurs n'ont que des moyens d'achat médiocres ou à peu près nuls, et il en résulte des difficultés aggravées pour la vente des stocks. La crise engendre ainsi la crise, et nous ne sommes peut-être pas arrivés au terme de cette aggravation. Si l'on recherche maintenant les causes de cette surproduction, on sera d'accord pour penser qu'elle est due au perfectionnement de la machine et de la technique. Il convient cependant d'ajouter qu'elle est due pour une part également à des méthodes d'inflation monétaire et d'inflation de crédits que certains théoriciens, notamment aux Etats-Unis, avaient érigées en dogmes de progrès économique. Il semblait qu'en poussant chaque consommateur et chaque ouvrier à acheter au delà de ses moyens actuels et à engager au moyen d'une vente à crédit ses salaires futurs, on contribuait à créer et à développer la richesse et l'activité économiques. On peut dire que cette théorie a fait faillite, et on peut espérer que la conception plus sage et plus prudente, d'après laquelle chacun n'achète que dans la mesure de ses be-soins et dans les limites de ses ressources, retrouvera la faveur qui l'avait abandonnée. Je n'insisterai pas plus longuement sur ce côté du problème économique et monétaire, me contentant de l'avoir signalé en passant, comme une des causes qui ont contribué à aggraver la crise. Il faut en effet reconnaître que si cette cause d'aggravation a pu agir, l'origine même du développement de la production se trouve dans le perfectionnement des techniques. Je n'examinerai pas longuement la question de savoir s'il est possible de limiter artificiellement le progrès industriel et le progrès scientifique. Certains écrivains, dès la fin du siècle dernier, ont imaginé une humanité fatiguée du machinisme, se révoltant contre la machine devenue la dominatrice de l'homme, et dans une sorte d'élan révolutionnaire, brisant toutes les machines pour en revenir à la vie plus simple que vivaient nos ancêtres. Je ne pense pas qu'un tel rêve puisse jamais correspondre à une réalité, et que les hommes du monde entier puissent arriver à se mettre d'accord pour se priver des avantagea certains que leur a apportés le progrès scientifique et industriel. Le besoin de connaître et de perfectionner ses connaissances est trop profondément ancré dans la nature humaine pour qu'on puisse songer à le détruire. D'autre part, on ne voit pas com-ment une Nation quelconque pourrait librement renoncer à utiliser au maximum les possibilités de progrès industriel, car elle se trouverait ainsi singulièrement diminuée dans la concurrence avec les autres nations. Il faut donc accepter ce progrès industriel comme un fait avec lequel il est nécessaire de compter, mais qu'il n'est pas possible de nier ni de détruire. Il s'agit simplement de savoir si les maux dont on l'accuse sont inévitables et si la science elle-même ne peut pas donner la solution des difficultés dont elle porte en partie la responsabilité.

II.

On a fait justement observer que les progrès de la science et de la technique, s'ils ont comme conséquence de diminuer la main-d'oeuvre nécessaire à certaines productions, ont en même temps comme conséquence de créer de nouveaux besoins de main-d'oeuvre pour de nouvelles productions. Dans un pays fortement industrialisé comme les Etats-Unis, une fraction importante de la main-d'œuvre de moitié peut-être, se trouve employée pour des industries qui n'existaient pas il y a 30 ans, comme l'automobile, la T. S. F. ou le cinéma. Cette proportion s'accroîtrait encore et dépasserait certainement les trois quarts, si l'on tenait compte des industries comme l'ensemble des industries électriques et des chemins de fer, qui n'existaient pas il y a un siècle. Il se produit donc une certaine compensation entre le chômage créé par le progrès scientifique dans certaines industries et les besoins nouveaux de main-d'oeuvre créés ailleurs. Cette compensation ne peut pas être à chaque instant rigoureuse ; il est malheureusement forcé qu'il se produise de temps en temps un excès dans un sens ou dans un autre, une crise de main-d'oeuvre ou une crise de chômage. On doit cependant retenir, comme une des causes qui tendent à aggraver la crise actuelle, le fait que les hommes arrivent plus facilement à se passer de certains progrès récents que des objets essentiels à leur existence, comme la nourriture ou le vêtement. Dès lors, lorsqu'il se produit une crise de salaire ou de chômage, le contre-coup en est immédiatement ressenti par les industries qui sont en quelque sorte des industries de luxe, qui correspondent à des besoins nouveaux et en partie artificiels. C'est à l'importance de ces industries nouvelles, dans un pays comme les Etats-Unis, qu'est certainement due la rapidité exceptionnelle avec laquelle la crise s'est développée dans ce pays. Il faut cependant observer que l'humanité s'habitue très vite au perfectionnement de l'existence quotidienne ou des loisirs, et finit par regarder comme presque indispensables certaines distractions ou certains moyens de transport ou d'éclairage, qui paraissaient, il y a quelques années, comme un luxe exceptionnel ou qui étaient même complètement inconnus. Si l'on adopte ce point de vue optimiste, on sera conduit à admettre que la crise produite par le progrès scientifique consiste simplement en un déplacement de la main-d'oeuvre, et qu'il importe seulement que ce déplacement ne soit pas trop rapide, afin de ne pas troubler brusquement les habitudes et les moeurs d'un trop grand nombre de travailleurs. Il est certain en effet que si l'humanité arrive à produire la nourriture, le logement et les vêtements nécessaires à une famille, au moyen d'un nombre de journées de travail beaucoup moins considérable qu'autrefois, les journées de travail ainsi libérées pourront être utilisées pour donner à cette famille plus de bien-être, plus de confort, plus de distractions. Il s'agit seulement de rétablir rapidement l'équilibre, et c'est là une question politique et sociale qu'il faut laisser à chaque Etat le soin de résoudre à sa manière. Ce point de vue optimiste, quoique correspondant à une solide réalité, ne peut cependant pas être accepté sans restrictions. La principale objection qu'on y peut faire est que les besoins nouveaux créés par le développement de la science ne pénètrent que très lentement, même dans les pays les plus civilisés, et ne pénètrent même pas du tout dans certains pays qui restent encore à l'écart de la civilisation. Si l'on prend l'une des découvertes les plus importantes et les plus anciennes, celle de l'imprimerie, on est obligé de constater qu'il existe encore de nombreux pays où les illettrés sont la très grande majorité de la population, et que même dans les pays où il y a le moins d'illettrés, très peu de personnes sont en état de lire quotidiennement autre chose qu'un journal. Le livre, avec l'instruction qu'il apporte, n'a encore qu'une diffusion relativement restreinte dans les paya les plus cultivés. Les mêmes observations peuvent être faites, en ce qui concerne la diffusion des moyens plus modernes de culture littéraire et artistique. n est donc indispensable que le développement scientifique et industriel soit accompagné d'une augmentation parallèle de la culture de la masse de la population du monde. Ce qui constitue le déséquilibre qui est à l'origine de la crise actuelle, ce n'est pas le fait même du progrès de la science, c'est le fait que ce progrès n'a pas été accompagné d'un progrès aussi rapide du niveau de culture de l'humanité. Ce progrès est réel cependant, notamment dans les quelques Nations qui sont à l'avant-garde de la civilisation, mais ces Nations ne représentent pas même le tiers de la population du globe, et partout ailleurs, l'humanité se trouve de plusieurs siècles en retard sur la civilisation dont elle jouit et qui se répand avec une rapidité déconcertante. S'il n'était pas porté remède à cet état de choses, nous assisterions à ce fait, dont les conséquences seraient terribles, que la machine créée par l'homme deviendrait la maîtresse de l'homme incapable de la comprendre. La diffusion des progrès dus à la science se ferait en effet plus rapidement que la diffusion de la science elle-même, et ces progrès seraient utilisés par des hommes incapables de comprendre le mécanisme et le fonctionnement des objets nouveaux qu'ils utiliseraient. On pourrait même craindre que la masse des hommes peu instruits, se trouvant satisfaite par l'usage quotidien de techniques nouvelles, en arrivât à juger inutile l'existence de l'élite à laquelle sont dus ces perfectionnements, et qu'ainsi, au bout de quelques siècles, il n'existe plus personne pour comprendre au point de vue scientifique les appareils dont on continuerait à se servir par routine, et qui seraient fabriqués suivant des traditions devenues incompréhensibles. Cette aventure tragique fut peut-être celle de certains insectes qui continuent à agir instinctivement, comme ils ont vu faire aux générations qui les ont précédés, et qui ne semblent pas capables de faire un effort intellectuel comparable à celui qui fut cependant nécessaire à leurs lointains ancêtres pour créer les techniques compliquées qu'ils ont léguées à leurs successeurs.

III.

Nous devons conclure qu'il n'est pas légitime de rendre le progrès scientifique responsable de la crise actuelle, ou du moins sa responsabilité n'est pas directe. Sans doute, si aucun des progrès qui ont été accomplis au cours du siècle dernier n'avait existé, l'humanité ne ressemblerait en rien à ce qu'elle est maintenant, et par conséquent, s'il y avait une crise, elle ne serait pas semblable à celle qui existe en ce moment; mais l'on sait combien étaient graves les crises économiques et les famines du temps où les moyens de transport n'étaient pas développés. La science peut, au contraire, apporter le remède le plus sûr, sinon le plus rapide et le plus immédiat, à la crise économique, et cela de deux manières: d'une part, en créant de nouvelles techniques correspondant à de nouveaux besoins, c'est-à-dire à un perfectionnement de la civilisation; d'autre part, en augmentant les loisirs des masses, en facilitant leur instruction, et les mottant à même de mieux comprendre et de mieux utiliser les créations nouvelles du génie scientifique et industriel. L'essentiel est que soit maintenue jalousement la primauté de l'esprit sur la matière. Si l'esprit se laissait dominer, c'en serait fait de notre civilisation et même de toute civilisation humaine. C'est par les études spéculatives de la science pure que l'esprit humain conservera sur les progrès matériels cette domination nécessaire. L'expérience des siècles derniers nous a appris que les progrès de la science pure n'apportent pas seulement à l'humanité la joie intellectuelle de comprendre et de savoir, mais sont suivis à bref délai de découvertes industrielles et techniques dont tous bénéficient. Il en sera sans doute de même au XXème siècle, et les progrès qui seront accomplis et dont nous ne soupçonnons même pas la nature laisseront certainement loin derrière eux les découvertes qui font notre admiration. Ces progrès utiliseront les bras et l'intelligence de nombreux travailleurs, qui seront remplacés, dans leur besogne actuelle, par des machines de plus en plus perfectionnées. Pour que ces beaux rêves puissent se réaliser, il est nécessaire, répétons-le encore une fois, que l'esprit ne cesse pas de dominer la matière, et que la science pure reste le but idéal vers lequel tendent les efforts de l'élite de l'humanité.

  • Paris, Faculté des Sciences.


  • Source: Revue Scientia