La science pure et la technique

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La science pure et la technique
written by Paul Langevin
1936
  • LA SCIENCE PURE ET LA TECHNIQUE

Cette causerie sur la Science pure et la Technique est la première d'une série destinée à rappeler, à dégager les liens profonds qui unissent la recherche scientifique la plus élevée aux applications techniques les plus importantes et les plus imprévues, à mettre en évidence dans des domaines variés, la fécondité pratique de l'effort scientifique le plus pur et du souci de comprendre le plus désintéressé. Il me faut insister tout d'abord sur l'origine commune de la science et de la technique, sur le fait que les nécessités de l'action ont exercé une influence profonde sur le développement de notre esprit et manifesté de manière toujours plus évidente la supériorité d'une espèce vivante capable comme la nôtre de prévoir et surtout de comprendre. Les leçons de la vie ont fait apparaître et progressivement formé une raison humaine de plus en plus riche, compréhensive, consciente d'elle-même et soumise à ses lois propres, au point d'en arriver à se croire indépendante de toute réalité extérieure et capable, par ses seules forces, de reconstruire le monde. La scolastique au moyen âge et plus récemment la philosophie de Hegel sont des exemples de cette ivresse juvénile où la superstructure intellectuelle du monde que représente la raison humaine croit pouvoir se détacher de son support et voler de ses propres ailes dans un domaine de l'esprit entièrement distinct de celui de la matière.

Toute l'histoire de notre science démontre au contraire que notre raison est une manifestation de la vie aux possibilités sans limites et dont l'état à chaque instant de l'évolution de notre espèce représente le contenu élaboré et ordonné de notre expérience ancestrale. Elle peut s'enrichir seulement par un contact toujours plus vaste et plus profond avec la réalité extérieure, par application de la méthode expérimentale dans tous les domaines de l'activité humaine. La conception dualiste prolongeant l'illusion scolastique, la distinction trop tranchée entre la matière et l'esprit, entre le domaine de la pensée et celui de l'action pratique, entre la science pure ou désintéressée et la technique intéressée, ont trop longtemps dominé et paralysé le développement de notre espèce et de ses institutions. Elle prévalait encore dans ma jeunesse où les savants eux-mêmes, les clercs chers au coeur de M. Benda, auraient cru déchoir en s'intéressant à l'usage utile ou néfaste fait par les hommes du résultat de leurs découvertes. Un exemple typique de cet état d'esprit est celui du mathématicien anglais qui limitait ses recherches au domaine particulier de la théorie des nombres concernant la construction des tableaux de nombres dits carrés magiques et qui répondait, quand on lui demandait la raison de cette préférence singulière : « C'est la seule partie des mathématiques qui ne puisse servir à rien ». Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de cette affirmation. Nous avons évolué depuis. Nous comprenons mieux aujourd'hui l'unité profonde de la matière et de l'esprit, de la pensée et de l'action, de la science la plus élevée et de ses applications techniques par lesquelles se réalise sous nos yeux et se réalisera de plus en plus, à travers des crises parfois douloureuses comme celle que nous traversons, la libération matérielle des hommes, condition indispensable de leur libération intellectuelle et morale. Cette unité se traduit par une interaction constante, par une fécondation réciproque de la pensée et de l'action, de la science pure et de la technique. Par les problèmes que pose la technique, par les moyens d'action puissants qu'elle crée et qu'elle met à la disposition de la science, par la vérification quotidienne qu'elle apporte sur une échelle de plus en plus vaste du bien-fondé de nos conceptions scientifiques, de nos moyens de prévision et de notre représentation du monde, elle vient constamment stimuler et féconder la recherche. Il en est ainsi dans toutes les branches de notre activité technique, spécialement en ce qui concerne les industries électrique ou chimique. On sait que la partie la plus abstraite et la plus élevée de notre science, la mathématique, a son origine dans la nécessité de résoudre sous une forme de plus en plus générale et facile les problèmes posés par les besoins du commerce, de l'agriculture, de la navigation ou de la construction. L'arithmétique, l'algèbre, la géométrie sous sa forme d'abord euclidienne, la trigonométrie, en sont des exemples qui se sont ensuite développés à l'état de science pure pour donner naissance à la théorie des nombres, à la théorie des groupes, aux géométries non-euclidiennes. La création de l'analyse, du calcul différentiel et intégral par Archimède, Newton, Leibnitz, Bernoulli et tant d'autres, a été sollicitée par les besoins des arts mécaniques, hydrauliques ou de l'architecture. Le calcul des probabilités, qui joue aujourd'hui un rôle si important dans notre physique théorique, est issu des réflexions de Pascal, de Fermat ou de Laplace sur des problèmes posés par le jeu, forme sublimée et transposée de l'action. De mème, les problèmes posés par la physique ont constamment stimulé et orienté l'effort des mathématiciens pour les conduire à des progrès essentiels, comme ç'a été le cas pour Joseph Fourier avec le mouvement de la chaleur dans les corps conducteurs. L'usage imprévu et génial fait par Albert Einstein en relativité des géométries non-euclidiennes dites riemanniennes a conduit les mathématiciens les plus purs comme mon ami Élie Cartan à construire des géométries non-riemanniennes plus générales et plus abstraites encore. Inversement, vous savez qu'il y a fécondation constante et de plus en plus large de notre action ou de nos possibilités techniques par notre connaissance scientifique et précise du monde, par notre possession des lois qui permettent de prévoir et d'une représentation qui permet de comprendre. C'est le but des causeries qui vont suivre de montrer sur des exemples comment c'est la Science la plus élevée et la plus éloignée en apparence du souci des applications et de la solution des problèmes immédiats posés par la technique, qui se montre la plus féconde en possibilités d'action imprévues et souvent merveilleuses. C'est le cas pour la physique qui nous a révélé et permis de dominer en la pliant à nos besoins les plus variés, cette âme subtile et puissante des choses que représente l'électricité, grâce à laquelle nous distribuons partout la force et la lumière, nous communiquons instantanément par fils ou par ondes avec les points les plus éloignés du globe. C'est également l'électricité qui, avec les courants de haute fréquence, les rayons X et la radioactivité, nous a donné, de manière totalement imprévue, de nouveaux et puissants moyens d'action contre la maladie et contre la mort. En chimie, en biologie, les régions les plus élevées de la Science se sont montrées avec Berthelot, avec Pasteur, avec Mendel, la source intarissable et pure des applications techniques les plus riches et les plus nouvelles. Tout cela vous sera exposé en détail. Je veux simplement insister ici sur le rôle constant joué, dans les applications de la Science, par la partie la plus abstraite de notre outillage mental, par les mathématiques à tous les degrés de leur développement. L'art de l'ingénieur, qu'il soit constructeur, mécanicien, hydraulicien, électricien, n'a pu se constituer et arriver à son degré actuel d'évolution, il ne peut s'appliquer chaque jour, sans emploi des mathématiques souvent les plus élevées.

Par une rencontre heureuse et qui peut paraître singulière si l'on oublie comment la superstructure logique la plus élevée, la spéculation la plus abstraite, s'appuient largement sur la base concrète d'une expérience ancestrale millénaire, il n'y a jusqu'ici à peu près aucune partie des mathématiques, si pure soit-elle, qui n'ait trouvé son emploi dans la technique, soit par l'intermédiaire des sciences physico-chimiques ou biologiques, soit même directement. J'ai rencontré récemment deux exemples remarquables de cette fécondation directe et imprévue de l'action la plus concrète par les conceptions les plus élevées et les plus abstraites des mathématiques. J'ai fait partie dernièrement d'un jury chargé, par l'Institut Montefiore de Liège, de décerner un prix triennal à l'auteur du progrès le plus important récemment accompli en électrotechnique. Sur les vingt-deux candidats nous avons dû placer en première ligne, sans aucune espèce de doute, un ingénieur américain, M. Gabriel Kron pour son travail intitulé « Dynamique non-riemannienne des machines électriques tournantes » dans lequel il montre comment l'emploi direct en électrotechnique de ces géométries non-riemanniennes dont je parlais tout à l'heure et qui représentent l'extrême pointe de la pensée mathématique abstraite, permet d'introduire un ordre et une clarté vraiment admirables et de réduire dans une proportion énorme le temps et la peine nécessaires pour effectuer les calculs numériques exigés quotidiennement par les applications. D'autre part, comme j'avais cité, il y a quelques semaines, dans une conférence, la boutade par laquelle le mathématicien anglais justifiait son goût pour les carrés magiques, domaine quel-que peu désertique et perdu de la théorie des nombres, je recevais le lendemain une lettre de mon ami Edouard Monod-Herzen m'apprenant qu'il avait montré, il y a quelques années, toute l'importance des carrés magiques pour la solution de problèmes éminemment pratiques posés par l'industrie du tissage, tout carré magique correspondant à ce que les techniciens appellent une « armure » chaîne et trame, de tissu. D'autres problèmes de haute arithmétique trouvent également une application directe dans la même industrie. Ces deux exemples, comme ceux qui vous seront donnés dans d'autres domaines par les prochaines causeries montrent combien sont dans la vérité ceux qui préconisent, d'une part le développement de la recherche scientifique la plus haute, considérée comme une fonction sociale de première importance, et d'autre part l'établissement, conforme à la nature des choses et de notre esprit, d'une liaison étroite et continue, entre la science pure et la technique, entre le savant et le praticien de manière que celui-ci soit informé aussi largement que possible, par sa culture générale, des résultats obtenus par celui-là et que réciproquement le savant puisse connaître, avec la filtration et la généralisation nécessaires aux différents étages de l'organisation scientifique, les problèmes posés par la technique, et mettre également à profit les moyens matériels de plus en plus puissants dont dispose celle-ci.

  • Source: les Cahiers de Radio-Paris