La valeur humaine de la science

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La valeur humaine de la science
written by Paul Langevin
1934
  • LA VALEUR HUMAINE DE LA SCIENCE (1)
  • Professeur au Collège de France

Il n'est pas inutile, je crois, dans les circonstances actuelles, de reproduire ici des réflexions sur le sens et la valeur de la Science, publiées il y a quelques années pour servir de préface à un livre sur l'évolution humaine (2). A un moment où la guerre utilise ou se prépare à utiliser au maximum la puissance des moyens de destruction ou de protection fournis par. la science, où nous vivons dans la crainte quotidienne d'un déchaînement de violence sans précédent, on pourrait être tenté d'oublier ou de sous-estimer les services tant matériels qu'intellectuels et moraux rendus par la Science à la véritable civilisation. Il convient, en réponse, de rappeler ce qu'est la Science et quels liens profonds la relient à tout notre effort de progrès humain. La tâche de la science, commencée depuis des millénaires est de poursuivre une adaptation de plus en plus précise de notre esprit à la réalité, de construire une représentation de plus en plus adéquate du monde qui nous entoure et auquel nous appartenons, pour le comprendre d'abord, puis pour passer de la compréhension à la prévision et ensuite à l'action. Comment procédons-nous dans cette construction à laquelle s'incorporent un nombre sans cesse croissant de faits? C'est nécessairement de proche en proche. Lorsque nous avons cru comprendre un certain domaine de la réalité, celui de la mécanique, par exemple, qui concerne l'équilibre et le mouvement des corps à notre échelle, lorsque nous avons réussi, en créant les notions convenables, à en construire une représentation satisfaisante, nous sommes tout naturellement tentés d'étendre à d'autres domaines encore obscurs, encore inconnus, les procédés d'analyse, les méthodes et les notions qui ont réussi dans le premier. C'est ce que nous appelons la méthode de généralisation, d'explication de l'inconnu par le connu. Ces tentatives, pour légitimes qu'elles soient ne réussissent pas toujours. Chacun de leurs échecs donne lieu à une crise au cours de laquelle il est nécessaire de remettre en question les idées mêmes les plus fondamentales ou, les plus familières, de remanier et de renouveler les notions pour aboutir à une synthèse unissant, sur des bases plus larges, un ensemble toujours plus étendu de faits. A travers de semblables crises, dont chacune ressemble un peu à ces mutations par lesquelles les biologistes expliquent aujourd'hui l'évolution des espèces vivantes, se poursuit le développement de la Science, le travail de représentation du monde par la pensée. Je rappellerai, à titre d'exemple, que les physiciens et les philosophes du XVIIIème siècle et du début du XIXème ont cru possible ce :que nous appelons une explication mécanique du monde. Tout l'esprit philosophique du XVIIIème siècle a été pénétré de cette idée, animé de cet espoir que les notions introduites par Galilée, Kepler, Newton et qui avaient si bien réussi à expliquer le mouvement des corps terrestres ou célestes, serviraient de base à lia solution de tous les problèmes posés par la physique ou par la biologie. On admettait un mécanisme profond de l'Univers soumis aux mêmes lois et représentable par les mêmes notions que nos mécaniques familières. Le succès éclatant de la mécanique céleste avait donné à Laplace la confiance que s'il connaissait à un certain instant les positions et les vitesses de tous les atomes qui composent l'Univers ainsi que les lois de leurs actions mutuelles, il pourrait en prédire l'avenir, exactement comme la connaissance de l'état du système solaire à un moment donné et celle de la loi de la gravitation de Newton permettaient aux astronomes de prévoir à tout instant l'état futur de ce système.

On pensait que non seulement la physique mais encore tout l'ensemble de la réalité vivante pourrait ainsi s'expliquer à partir de la science maîtresse que représentait la mécanique. Dans son livre intitulé . La machine humaine, le philosophe La Mettrie concevait que les réactions des êtres vivants eux-mêmes pouvaient s'interpréter par les mêmes procédés qui avaient permis de comprendre les mouvements des astres et de prévoir les réactions de nos machines. Ces espérances ont été déçues. Toute l'histoire de notre physique depuis un siècle se traduit précisément par un échec du mécanisme. Après de longs efforts pour expliquer mécaniquement l'électricité, le magnétisme, les propriétés de la lumière, nous sommes convaincus aujourd'hui de leur inutilité, de plus en plus clairement après la crise récente de la relativité et au cours de la crise actuelle des quanta. Celle de la relativité, par exemple, a montré la nécessité de substituer à la notion du temps absolu sur laquelle était fondée la mécanique classique, celle du temps relatif qui s'est imposée en électricité et en optique par la découverte de ce que nous appelons les équations de Maxwell et des lois de l'électromagnétisme. Le fait que l'ancienne notion du temps était incompatible avec une théorie satisfaisante de l'électromagnétisme et de l'optique a montré de la façon la plus évidente que la mécanique classique fondée sur cette notion et sur celle de l'espace euclidien était incapable de servir de base à une explication d'ensemble de la physique. Les notions nouvelles ont permis d'édifier une synthèse plus vaste qui a, non seulement expliqué la lumière par l'électricité, alors qu'il était impossible de les expliquer l'une et l'autre par la mécanique ancienne, mais encore construit une mécanique nouvelle, plus 'précise et plus con-forme aux faits que l'ancienne lorsqu'il s'agit de corps en mouvement très. rapide. Albert Einstein a élargi encore cette synthèse par sa théorie de la relativité généralisée en lui incorporant les phénomènes jusque-là mystérieux de la gravitation et en renouvelant complètement la mécanique céleste par une conception entièrement nouvelle de l'espace et du temps. Cette crise de la relativité a eu le caractère d'une mutation brusque, où le déséquilibre entre un organisme et son milieu s'accroît progressivement et de manière en quelque sorte latente jusqu'à ce que s'impose l'apparition d'une forme nouvelle. William Thomson, Lord Kelvin, qui a été un des plus grands physiciens de la seconde moitié du XIXème siècle, avait déjà senti toutes nos difficultés à travers les efforts géniaux qu'il a tentés pour expliquer mécaniquement la lumière et l'électricité. Il parlait de nuages noirs accumulés à l'horizon. L'orage qui se préparait ainsi a éclaté voici bientôt trente ans, laissant derrière lui notre science rajeunie et renouvelée. Un des nuages dont parlait Kelvin préparait l'autre crise, celle des quanta dont nous ne sommes pas encore sortis et qui procédait aussi de la même origine, l'impossibilité de prolonger la mécanique ancienne, non plus vers l'optique ou l'électricité, mais vers l'explication du monde microscopique, vers l'exploration du domaine intérieur aux atomes. Poursuivant cette idée de Blaise Pascal que l'univers reproduit dans l'infiniment petit une image diminuée de l'infiniment grand, on avait essayé de se représenter l'atome sur le modèle d'un système planétaire. Après y avoir découvert l'existence de ces grains d'électricité que nous appelons électrons et protons, on y voyait un noyau, central composé d'électrons et de protons, électrisé positivement à cause d'un excès de ces derniers, avec d'autres électrons négatifs circulant 'autour de lui sous l'attraction de sa charge, comme les planètes circulent autour du soleil sous l'action attractive newtonienne, conformément aux lois de la mécanique valable à notre échelle. On s'est aperçu, il y a une dizaine d'années, que décidément cela ne pouvait pas marcher après avoir commencé pourtant assez bien. Les difficultés sont devenues si flagrantes qu'il a fallu renoncer à l'image planétaire des systèmes atomiques. Je suis convaincu, pour ma part, qu'il faut aller plus loin et abandonner l'idée qu'un électron ou un proton ou un neutron sont des objets analogues à des corpuscules individualisables et qu'on peut suivre dans leur comportement comme l'astronome suit une planète sur son orbite ou l'artilleur un projectile sur sa trajectoire. Les notions qui seront nécessaires pour représenter le monde intra-atomique ou infra-nucléaire et qui sont déjà contenues en puissance sous une forme abstraite et probablement encore approximative dans ce que nous appelons les équations de la mécanique ondulatoire, seront profondément différentes de celles qui ont réussi dans le domaine macroscopique auquel nous sommes habitués. Et, de même qu'au lieu de réussir, comme on l'avait tout d'abord espéré, à expliquer l'électricité par la mécanique, on a réussi au contraire, dans une mesure croissante, à expliquer lia mécanique par l'électricité, il est probable que la synthèse du macroscopique et du microscopique s'obtiendra au moyen des notions nouvelles que nous imposera l'exploration de ce dernier domaine. Ce résultat, qui semble général à mesure que l'a physique progresse, n'est, au demeurant pas très surprenant, puisque les notions dont nous nous servons pour représenter les choses familières sont issues d'un contact ancestral et lointain avec elles. A mesure que le perfectionnement de nos techniques expérimentales nous permet de pénétrer dans de nouveaux domaines, nous nous apercevons que les idées construites par l'esprit de nos ancêtres pour interpréter l'expérience ancienne ne s'adaptent pas aux données nouvelles d'une expérience toujours plus subtile et plus profonde. Dans chaque domaine de la science, comme dans son ensemble, les notions qui nous semblent tout d'abord les plus simples parce qu'elles sont l'es plus familières, doivent faire place à d'autres, à mesure que la synthèse s'élargit, et nous apparaissent souvent comme les plus complexes et les moins capables d'être utilisées comme base générale d'explication. Il me paraît probable que nous rencontrerons des surprises analogues lorsque s'amorcera la synthèse, déjà préparée mais lointaine encore, du physico-chimique et du biologique. On sait quel conflit existe entre l'explication physico-chimique et déterministe que nous devons nous efforcer d'étendre vers les sciences de la vie, puisqu'elle a réussi dans un domaine déjà singulièrement vaste, et l'aspect finaliste de certaines formes du comportement des êtres vivants. Il y a là deux conceptions qui semblent aussi contradictoires et difficiles à concilier que les apparences ondulatoires et corpusculaires de la matière comme de la lumière et les théories correspondantes que la synthèse des quanta s'efforce aujourd'hui de mettre d'accord. Je crois qu'il est aussi illusoire de vouloir donner une explication purement physico-chimique de la vie qu'il l'a été de vouloir donner une explication purement mécanique de la physique entière. A travers ce processus dialectique dans lequel on se trouve en présence d'aspects en apparence contradictoires de la réalité et où la contradiction traduit simplement l'insuffisance des notions acquises, se poursuit inlassablement un effort de synthèse toujours plus haute qui exige l'élargissement ou le remplacement des abstractions anciennes. Il me paraît probable que la synthèse du physique et du biologique se fera sur la base de notions plus cachées et plus profondes que celles de la physico-chimie actuelle, exactement comme nous l'avons constaté pour la physique elle-même. Dans cette rationalisation progressive de la réalité que la pensée cherche à dominer par la compréhension, une seule règle essentielle, celle qui permit à l'humanité de vivre jusqu'ici et de construire sa science actuelle, celle qu'exprime et traduit de manière si féconde la méthode expérimentale, la subordination de la pensée au fait clairement constaté, l'adaptation de plus en plus consciente d'un esprit qui ne s'abaisse devant l'expérience que pour triompher de la réalité et la rendre moins cruelle aux hommes. L'effort scientifique est un effort vivant. La raison humaine est un être vivant. L'esprit évolue sans cesse et, pas plus que de l'aspect des protozoaires primitifs on n'aurait pu prévoir celui des êtres que nous sommes ou que nos descendants deviendront, pas plus de nos conceptions actuelles, même de celles que nous considérons comme les plus définitives et les plus fondamentales; on ne peut prévoir ce que deviendra la représentation humaine du monde. Nous avons assisté déjà à de telles transformations, soit dans le domaine de la forme vivante, soit dans celui de la pensée vivante, à un tel enrichissement de nos connaissances et de nos possibilités, que nous devons faire confiance à la vie en marche, à travers des joies et des douleurs sans nombre, vers des formes matérielles et spirituelles que nous sommes impuissants à imaginer.

J'ai essayé de montrer ce qu'est la Science, cette vie de l'esprit, cet effort constant d'adaptation à la réalité, effort souvent douloureux et difficile, mais toujours inlassablement renouvelé. Quel en est le sens profond, quels en sont l'origine et les mobiles, la valeur ou les dangers; dépend-il enfin de nous de le suspendre ou de l'orienter? Pour tenter de répondre à ces questions, je voudrais tout d'abord souligner deux aspects dans les services que la science peut rendre aux hommes : la possibilité qu'elle donne d'une libération matérielle et aussi, plus importante à mon sens, la possibilité d'une libération spirituelle, la première préparant la seconde, celle-là étant le moyen pour la fin qu'est celle-ci; l'une et l'autre étant intervenues d'ailleurs dès l'origine pour déterminer et stimuler l'effort. Il est bien certain que le point de vue utilitaire, le souci d'agir sur 'la matière et de développer des techniques de plus en plus efficaces et de plus en plus savantes est, en partie au moins, à l'origine de nos connaissances. La chimie, en particulier, a beaucoup profité des progrès de la métallurgie, des recherches de l'alchimie dans son rêve de transmutation ou de celles des iatrochimistes sur l'action médicamenteuse des substances les plus variées, dans l'espoir d'y trouver la panacée et de lutter victorieusement contre la maladie, la souffrance et la mort. Seulement, fait significatif, l'expérience nous montre que même pour obtenir des résultats vraiment nouveaux et féconds en matière de technique et d'applications de la science, c'est la recherche la plus désintéressée, la plus éloignée de toute préoccupation d'utilité immédiate, qui se montre parfois lia plus efficace. C'est en se laissant guider avant tout par le souci de comprendre que le savant découvre par surcroît les possibilités d'action les plus importantes, les plus imprévues se montrant toujours les plus efficaces. Les exemples abondent. Les applications de l'électricité dont nous sommes si fiers et qui pénètrent aujourd'hui dans tous les détails de notre existence, qui ont permis, par la découverte et par le maniement d'un fluide invisible, de douer notre planète d'un système nerveux et de supprimer les distances entre les nations, sont issues de travaux de Coulomb, de Volta, de Faraday, d' Ampère, dont le but exclusif était d'analyser et de comprendre la nature profonde des manifestations électriques. C'est la découverte, pour des raisons entièrement spéculatives, de l'induction électromagnétique par Faraday, qui a rendu possible, grâce à la dynamo, cette électrification du monde qui est en passe de transformer complètement les conditions de notre vie matérielle. Aucune recherche immédiatement orientée vers le but pratique de la transmission de la force à distance n'aurait trouvé le détour qu'a révélé, sans l'avoir cherché, la spéculation pure sur la nature de l'électricité et sur le mystère connexe de l'aimant. Un autre exemple, plus significatif encore et plus récent, nous est donné par cette admirable radiotechnique qui nous permet de communiquer instantanément par la parole et bientôt de voir à toute distance. Elle est issue d'une divination de Maxwell qui, prolongeant Ampère et Faraday, a réussi, en introduisant un terme nouveau dans une équation différentielle, à donner une expression complète des lois de. l'électromagnétisme et à découvrir le lien profond qui existe entre la lumière et l'électricité. Il a prévu ainsi l'existence de ces ondes dont Hertz a fait ensuite une réalité expérimentale avec, pour conséquences imprévues, les applications merveilleuses dont la série n'est pas encore achevée. Il est bien certain que la recherche pour elles-mêmes de la téléphonie ou de la télévision entre les antipodes, sans aucun lien matériel, aurait légitimement passé pour une entreprise folle et n'aurait eu aucune chance d'aboutir. C'est en cherchant, au contraire, à comprendre le monde qu'on trouve le plus sûr moyen de féconder l'action. Sans aucun doute, la meilleure politique au point de vue de l'utilité technique consiste à favoriser la recherche la plus pure et la plus désintéressée. C'est là une raison de penser, à côté d'autres que je rappellerai plus loin, que le mouvement de l'esprit pour chercher à comprendre — la sainte curiosité — est véritablement l'activité profonde qui fait naître la science et qui en féconde les applications.

Quelque bienfaisantes que soient certaines de ces applications pour diminuer la peine et la souffrance des hommes, le rythme accéléré auquel elles se développent et leur introduction dans une société humaine insuffisamment préparée à les recevoir ou trop lente à s'y adapter nous semblent aujourd'hui n'être pas sans danger. Ces nouveaux et puissants moyens d'action créent pour notre espèce un milieu nouveau. Aura-t-elle l'intelligence, l'imagination et la volonté nécessaires pour y vivre et pour transformer son organisme et ses institutions, par évolution ou par mutation, ou périra-t-elle, victime d'elle-même et de son propre effort, comme d'autres espèces l'ont fait avant elle? Beaucoup de bons esprits se posent aujourd'hui la question; certains vont jusqu'à crier leur défiance et à proposer d'enchaîner la science comme le fut autrefois Prométhée pour avoir donné le feu aux hommes.

Il y a effectivement danger, danger économique et danger militaire. Le danger économique apparaît aujourd'hui à tous. Il résulte d'une ivresse technique, d'un développement trop rapide de l'industrie dans des conditions où la machine, au lieu d'être mise au service de tous les hommes, vient concurrencer victorieusement ceux-ci. Des hommes sont sans travail et sans ressources en face d'une paradoxale surproduction et d'autres, ceux qui restent attachés à la machine pendant un temps trop long, deviennent les esclaves de celle-ci, perdent l'initiative, la spontanéité qui faisaient la valeur de l'ancien artisan. Voltaire disait que si Dieu à créé l'homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu; de même l'homme qui a voulu créer la machine à son image pour effectuer à sa place les gestes nécessaires à prolonger la vie, est menacé, par l'usage, de devenir semblable à sa créature, de n'être plus que le prolongement de celle-ci ou la victime des besoins artificiels créés pour augmenter sans cesse les profits résultant de son fonctionnement toujours plus intensif, Le jeune Américain engage son avenir pour se procurer les dernières nouveautés de la technique et la colonisation va tenter le Nègre ou l'Oriental avec des toxiques dont il se passerait bien. Il y a aussi le danger que j'appelais tout à l'heure militaire, celui qui résulte de l'a terrible efficacité que la science a donnée aux moyens de destruction. La question est angoissante de savoir laquelle ira le plus vite dans ses effets, des deux possibilités de servir ou de nuire qu'une seule et même science met à ta disposition des hommes. Ceux qui aiment la science et la veulent bienfaisante ont le devoir d'y songer et d'y travailler. Pour réaliser l'adaptation nécessaire aux conditions nouvelles créées par' la science, dont nous ne croyons pas possible ni désirable d'arrêter le développement en raison des bienfaits sans limite qu'elle contient en puissance, pour parer au double danger économique et militaire, une création de justice est nécessaire, justice sociale d'un côté, justice internationale de l'autre. Puissions-nous y arriver à temps!

Je voudrais montrer maintenant comment la science elle-même peut nous-servir de guide et de soutien dans cette double tâche, et comment sa valeur morale et spirituelle peut nous aider à combattre les dangers résultant de sa trop grande ou trop prématurée valeur utilitaire. Il me suffira pour cela de rappeler qu'elle fut dès l'origine, non seulement un moyen de libération matérielle, de domination des forces naturelles par la connaissance de leurs lois, mais encore et surtout un moyen de libération intellectuelle et morale par la compréhension de l'Univers qui nous entoure, par une conscience toujours plus claire de notre situation par rapport à lui, par un effort constant de communion spirituelle avec lui. L'homme primitif a vécu dans la crainte devant un monde qui l'écrasait de manière imprévisible et incompréhensible. C'est progressivement, tout d'abord, qu'il est arrivé à se concevoir lui-même en tant qu'individu capable de volonté et d'action, à sortir des conceptions participationnistes dans lesquelles il ne se séparait ni de son groupe ni même de la nature. Il s'est découvert comme distinct parmi d'autres individus analogues à lui et capable d'agir les uns sur les autres par le geste ou par la parole. Cette dissociation du groupe en individus a représenté le premier progrès, le premier balbutiement d'une science; elle correspondait à une représentation des phénomènes humains au sein du grimpe par les actions et les réactions mutuelles d'individus distincts et, comme toujours, l'explication ainsi acquise dans un domaine restreint a été. extrapolée; généralisée sous forme d'une conception anthropomorphique du monde ou les phénomènes naturels étaient interprétés comme procédant de volontés, ou de désirs analogues aux volontés et aux désirs humains, période mythologique où les forces de la nature étaient incarnées dans des divinités d'autant plus puissantes que leurs manifestations dépassaient davantage l'échelle des forces humaines. De même que la volonté humaine est difficilement prévisible, les volontés divines étaient considérés comme impénétrables et les hommes vivaient dans cette crainte perpétuelle de la colère des dieux ou des arrêts du destin qui sont les ressorts profonds de la tragédie grecque dont ils créent la lourde et poignante atmosphère. La préoccupation essentielle des premiers physiciens, qui furent avant tout des philosophes et des moralistes, de Démocrite et d' Epicure, fut, comme le dit explicitement ce dernier, de libérer les hommes de la crainte des dieux et de la crainte de la mort, de leur donner la paix de l'âme en développant en eux la conviction que la Nature n'était pas le domaine du caprice, mats que tout y était soumis à des lois, compréhensible et prévisible, sinon évitable. Voici un passage d' Epicure qui me parait significatif à ce point de vue : « Il faut bien se dire que le trouble fondamental de l'âme humaine provient d'abord de ce que l'on considère les phénomènes comme dus à des êtres auxquels on attribue des volontés, des actes, et des mobiles; ensuite de ce qu'on redoute toujours comme certain ou comme probable sur la foi des mythes quelque châtiment terrible et éternel, qu'on redoute même l'insensibilité de la mort comme si nous devions en avoir conscience; enfin de ce qu'on éprouve toutes ces craintes, non en conséquence d'opinions mûries, mais d'imaginations sans raison, de sorte que sans définir ce qui est à craindre, on ressent plus de trouble que si l'on s'était fait sur les choses une juste opinion. La paix de l'âme consiste à être délivré de toutes ces craintes. » Il ajoute : « Tout d'abord, il faut bien se persuader que la connaissance des phénomènes physiques, soit en eux-mêmes, soit en connexion avec d'autres phénomènes, n'a d'autre fin que la paix de l'âme et une ferme confiance. » Lucrèce a exprimé cette idée de façon magnifique en disant, après avoir décrit la crainte dans laquelle vivaient les hommes devant les caprices du Destin : « Cette terreur et ces ténèbres de l'âme, il faut donc que les dissipent, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais la vue de la nature et son explication. » C'est dans ce sens qu'il faut comprendre le vers fameux par lequel débute le beau poème dans lequel Lucrèce a exposé la doctrine d' Epicure : « Heureux celui qui peut connaître les raisons des choses ».

Je voudrais souligner cet aspect de la science comme moyen de pacification et de libération de l'esprit en montrant comme les sciences, physiques d'une part, et biologiques de l'autre, ont déjà rempli, au moins en partie, l'admirable programme d' Epicure et de Lucrèce; je voudrais montrer aussi que c'est en appliquant les méthodes et l'esprit de cette science à tous les aspects de la réalité, et en particulier aux problèmes humains, que nous pouvons conjurer les dangers de l'heure actuelle et sauver notre espèce, sous le seul postulat qu'elle représente une forme de vie digne d'être préservée. Le terme aujourd'hui usuel de sciences humaines pour désigner les diverses disciplines où l'on étudie l'homme est déjà significatif d'une confiance générale et croissante dans l'efficacité des méthodes scientifiques et de l'attitude rationnelle, quel que soit le domaine de leur application. Il est à peine nécessaire de rappeler le mouvement commencé depuis Copernic pour mettre à leur place dans l'Univers l'Homme et la Terre qui le porte, pour en finir avec les conceptions anthropocentrique et géocentrique du monde et pour nous donner la salutaire et morale conviction que nous sommes tous de plus en plus étroitement solidaires à mesure que la science se développe, que nous serons tous sauvés ou perdus en même temps dans la grande aventure de notre espèce sur ce globe lancé à travers l'océan de l'espace et du temps. Le développement de l'astronomie et de la physique nous a permis de faire le point, de manière de plus en plus précise, au cours du grand voyage, de sonder les profondeurs reculées du ciel, d'évaluer l'ancienneté de la Terre et de la Vie derrière nous, ainsi que nos possibilités d'avenir. C'est tout récemment que nous avons pu obtenir des données précises sur le passé de la Terre et connaître l'âge des terrains par l'analyse chimique des minéraux radioactifs, dans lesquels se poursuit imperturbablement, depuis leur formation, la transformation spontanée de l'uranium et du thorium en hélium et en plomb. Nous savons ainsi que l'apparition de la vie (sous la forme déjà très complexe des fossiles métamorphisés des terrains, archéens) remonte à environ deux mille millions d'années et que l'évolution dont nous sommes issus à dû se poursuivre sans arrêt pendant cette inconcevable durée. En ce qui concerne l'avenir nos connaissances récentes sur l'évolution des étoiles et la découverte du fait que leur rayonnement est dû à une destruction progressive et peut-être intégrale de la matière qui les compose, nous ont permis d'évaluer le temps pendant lequel un astre comme notre soleil peut encore continuer à répandre autour de lui au taux actuel la lumière et la chaleur génératrices de la vie terrestre et nécessaires à son entretien. Si des raisons terrestres telles que la dessication de l'Océan ne viennent pas limiter notre avenir, nous pouvons compter sur dix mille milliards d'an-nées, c'est-à-dire sur un temps cinq mille fois plus long que l'insondable passé de la Terre, pour permettre à notre espèce de développer pleinement ses possibilités.

La biologie, à son tour, quoique moins avancée mais plus proche des problèmes humains, nous apporte des données très importantes et des raisons d'espérer. Elle nous donne aussi, à mon sens, une base plus large et plus solide que toute autre pour notre morale, en nous montrant par l'histoire d'un passé infiniment reculé, et d'accord avec le témoignage héréditaire die notre conscience, suivant quelles règles nous devons orienter notre action pour enrichir et transmettre le trésor d'expérience dont nous sommes les dépositaires d'un moment; La doctrine de l'évolution, à peu près unanimement acceptée aujourd'hui, nous apprend que nous sommes issus de formes très primitives de vie à travers les générations sans nombre. Elles nous ont transmis, dans la douleur, la flamme vacillante, mais de plus en plus claire, que nous leur devons de préserver et de transmettre. Nous sommes les termes actuels de séries sans lacunes, responsables de leur prolongement, et, le passé garantissant l'avenir, nous pouvons espérer, dans l'infini du temps qui s'ouvre devant elles, les voir évoluer vers des formes de vie incomparablement plus belles et plus riches que la nôtre dans une mesure bien plus grande encore que celle-ci ne dépasse l'amibe primitive, physiquement et intellectuellement. Il y a, dans cette conception évolutionniste de la vie, une richesse de possibilités dont sont complètement dépourvues les conceptions créationnistes où chaque espèce est fixée dans sa descendance et où l'effort de chacun doit s'isoler dans l'espoir du salut individuel hors de notre monde. C'est la faiblesse des religions dites de salut qu'elles séparent ainsi l'individu de l'espèce dans la hantise désespérée d'une survie personnelle. Au contraire, le sentiment d'une solidarité étroite et complète avec notre espèce dans l'espace et dans le temps, la certitude de possibilités terrestres sans limites pour notre descendance et la conscience de pouvoir influer sur elle par notre propre action, me paraissent capables au plus haut point d'inspirer et d'orienter cette action. Ce que nous, savons par la biologie nous permet de préciser encore davantage, en nous renseignant sur les conditions favorables à l'apparition de formes nouvelles et plus riches de vie. La conception darwinienne de l'évolution laissait au hasard le soin de produire les changements et faisait de la lutte le moyen de sélection qui permettait la survivance des plus aptes. On sait quel mauvais usage ont fait et font de ce mythe les partisans de la guerre éternelle qui voient dans la lutte et dans la destruction réciproque le moyen de choix pour enrichir et embellir la vie.

Nous n'en sommes heureusement plus là : nous savons que la lutte n'a jamais rien créé et ne sait que détruire. Ce qui permet l'apparition de formes nouvelles et plus hautes, de vie, c'est au contraire le processus d'association et d'entraide. C'est par lui que les protozoaires primitifs se sont réunis pour constituer l'être multicellulaire, que les individus ainsi constitués se sont progressivement compliqués par la différenciation d'éléments primitivement identiques, puis, au degré suivant, se sont associés pour constituer les sociétés animales ou humaines avec différenciation et spécialisation croissante pour l'enrichissement et l'aide réciproque. C'est lui qui doit dans l'étape actuelle, aboutir au degré plus élevé encore, au groupement de nations différentes et unies. Il dépend de nous, la science nous l'enseigne, que ce progrès s'accomplisse ou que notre espèce meure. Le devoir de chacun, individu ou groupe, pour contribuer à cet enrichissement que permet l'entraide, à cette augmentation continue du trésor commun de sagesse et de science, est de travailler à l'œuvre d'association d'une part, et d'autre part, à l'oeuvre de différenciation. Double devoir de personnalité pour apporter une contribution nouvelle et de solidarité pour mettre cette contribution à la disposition des autres individus ou des autres groupes, et pour profiter aussi de l'apport des autres. C'est là que me semble être la leçon de la science, la base scientifique de la morale humaine que l'étude de la vie permet de dégager, L'oubli des deux devoirs fait courir deux dangers à la vie collective ou à la vie tout court : le danger d'égoïsme qui compromet la solidarité et le danger de conformisme qui s'oppose au devoir de personnalité. Ni égoïsme ni conformisme. Il me semble qu'on peut trouver là les clartés nécessaires pour résoudre le problème fondamental des sociétés humaines, la recherche d'un équilibre heureux entre les droits de l'individu et ceux de la collectivité.

  • (1) Réimpression du texte figurant au Cahier Numéro 80 de mars-avril 1940.
  • (2) L'Evolution humaine, Aristide Quillet, éditeur.
  • Source: les Cahiers Rationalistes