M. Gaston Bachelard et le nouvel esprit scientifique

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M. Gaston Bachelard et le nouvel esprit scientifique
written by Jacques Solomon
1942
  • M. GASTON BACHELARD ET LE "NOUVEL ESPRIT SCIENTIFIQUE"

Les pages que nous publions ci-dessous ont été trouvées dans les papiers de Jacques Solomon, après son arrestation en mars 1942. Elles ont été écrites sous l'occupation allemande, alors que notre ami, chassé de son domicile, traqué par la Gestapo, consacrait à la Résistance la majeure partie de son activité. Elles attestent une fois de plus la valeur exceptionnelle du savant que les balles nazies abattirent à l'âge de trente-quatre ans, le 23 mai 1942.

M. Bachelard a bien voulu s'associer à la publication de ce texte par la belle lettre que voici : « Les critiques que Jacques Solomon a pu faire à mon point de vue me seront une source de méditations. Je les lirai dans la Pensée avec d'autant plus d'émotion que je suivais avec attention tous les travaux de ce grand savant dont la tragique disparition est ressentie par tous les hommes de coeur. »

Pour saisir la pensée de M. Bachelard 1, suivons-le sur un de ses thèmes essentiels: l'histoire du concept scientifique de masse, qui est pourvu de sa perspective philosophique complète, c'est-à-dire qui peut s'interpréter tour à tour du point de vue de l'animisme, du réalisme, du positivisme, du rationalisme, du rationalisme complexe et du rationalisme dialectique... Le rationalisme complexe et le rationalisme dialectique peuvent d'ailleurs être réunis plus brièvement sous la désignation de sur-rationalisme. (P. 19.)» En bref, la notion animiste de masse « correspond à une appréciation quantitative grossière et comme gourmande de la réalité », la notion réaliste, positiviste est liée à l'usage de la balance. L'aspect rationaliste correspond à la théorie de Newton où la masse est définie par le quotient de la force par l'accélération. Avec la théorie de la relativité, ce rationalisme s'ouvre et la notion de masse change d'aspect, elle devient relative.

Enfin, nous allons indiquer sous quel aspect philosophique nouveau la masse se présente en mécanique de Dirac. Nous aurons alors un exemple précis de ce que nous proposons d'appeler un élément du sur-rationalisme dialectique qui représente le cinquième niveau de la philosophie dispersée (P. 33).

  • 1. GASTON BACHELARD, la Philosophie du Non, essai d'une philosophie du nouvel esprit scientifique. Nouvelle Encyclopédie philosophique, Paris, Alcan.

On sait que Dirac, en 1928, a cherché à unir la^théorie des quanta, sous la forme que lui avaient donnée Heisenberg, L. de Broglie et Schrödinger, avec la théorie de la relativité. Les équations de ces auteurs sont remplacées par 1' « équation de Dirac », dont un caractère fondamental est d'être quadruple : la matière n'a plus ses propriétés décrites par une seule fonction comme dans les théories antérieures, mais par quatre. Or, voici une des conséquences les plus curieuses de cette nouvelle théorie :

En fin de calcul, dit M. Bachelard, la notion de masse nous est livrée étrangement dialectisée. Nous n'avions besoin que d'une masse, le calcul nous en donne deux, deux masses pour un seul objet. L'une de ces masses résume parfaitement tout ce qu'on savait de la masse dans les quatre philosophies antécédentes: réalisme naïf, empirisme clair, rationalisme newtonien, rationalisme complet einsteinien. Mais l'autre masse, dialectique de la première, est une masse négative. C'est là un concept entièrement inassimilable dans les quatre philosophies antécédentes. Par conséquent, une moitié de la mécanique de Dirac retrouve et continue la mécanique classique et la mécanique relativiste; l'autre moitié diverge sur une notion fondamentale; elle donne autre chose; elle suscite une dialectique externe, une dialectique qu'on n'aurait jamais trouvée en méditant sur l'essence du concept de masse, en creusant la notion newtonienne et relativiste de la masse. (P.35.)

Or, ce n'est pas ainsi que se pose la question. Nous savons, depuis la théorie de la relativité, la liaison essentielle qui existe entre la masse et l'énergie. Mais notre auteur semble avoir oublié cette conquête du «rationalisme ouvert» qu'est la relativité. Sinon écrirait-il un peu plus loin ?

Notre thèse perdrait naturellement beaucoup de sa force si nous ne pouvions pas nous appuyer sur d'autres exemples où l'interprétation d'une notion fondamentale dialectisée est effectivement réalisée. C'est le cas pour l'énergie négative. Le concept d'énergie négative s'est présenté en mécanique de Dirac, exactement de la même manière que le concept de masse négative. A son propos, nous pourrions reprendre point par point les critiques précédentes: nous pourrions, affirmer qu'un tel concept eût semblé monstrueux à la science du XIXème siècle et que son apparition dans une théorie eût paru le signe d'une faute capitale viciant entièrement la construction théorique. (P. 37.) et M. Bachelard se pose sérieusement la question :

N'y a-t-il pas une liaison entre l'énergie négative et la masse négative? (P. 37.) En fait, si effectivement la théorie de Dirac a donné une importance considérable à ces nouvelles notions, elles ne lui sont pas propres. Si l'on définit la masse par le quotient de la force par l'accélération, l'expérience, et l'expérience seule, nous montre que tous les corps rencontrés jusqu'ici ont une masse positive, autrement •dit qu'il faut leur enlever de l'énergie pour les arrêter et non le contraire. Dans la mécanique de Newton, l'énergie d'un corps isolé est égale au demi-produit de sa masse par le carré de sa vitesse. Elle est donc positive quand sa masse est positive, et réciproquement. Et, encore une fois, seul le premier cas est intervenu dans l'expérience jusqu'ici.

Mais il en est tout autrement dans la théorie d'Einstein. Ici, la relation entre énergie et masse n'est pas si simple. Dans la mécanique de Newton, il y avait simple proportionnalité, relation du premier degré.- Dans la mécanique d'Einstein, la relation est du second degré. Il en résulte qu'à une quantité de mouvement donnée correspondent deux valeurs possibles de l'énergie, l'une positive, l'autre négative. Et, de*façon générale, dans toute théorie conforme à la théorie d'Einstein, on aura toujours affaire simultanément à des énergies positive et négative. Ce n'est donc pas un caractère particulier ,,à la théorie quantique de Dirac. La « dialectisation », pour reprendre l'expression de M. Bachelard, de la notion de masse ou d'énergie n'est donc pas le fait de la nouvelle théorie quantique, mais de la théorie de la relativité tout simplement : cette dialectisation ne découle pas du « rationalisme dialectique », mais du « rationalisme relativiste ». Et voici la construction de M. Bachelard bien menacée.

Mais, nous dira-t-on, cela étant accordé, il n'en reste pas moins que c'est depuis la théorie de Dirac seulement que se pose le problème des masses et des énergies négatives. En fait, dans les théories antérieures, on pouvait faire abstraction de l'existence-d'énergies négatives, pour la raison suivante : supposons, conformément à l'expérience, que nous soyons en présence de corps dont l'énergie soit positive.

Quelles que soient les vicissitudes de ces corps, jamais leur énergie ne sera autrement que positive. Car lorsqu'on soustrait de l'énergie à un de ces corps, on arrive à un moment où seule subsiste l'énergie au repos de ce corps, et cette énergie, il est impossible de l'enlever par les moyens mécaniques usuels. En quelque sorte, dans la théorie mécanique usuelle, l'énergie garde toujours son signe, mais ceci pour des raisons de continuité; si en enlevant de l'énergie à une particule, son énergie de positive pouvait devenir négative, elle devrait à coup sûr s'annuler à un moment.

Or, d'après la théorie de la relativité, cela est impossible : une énergie peut être positive, peut être négative, mais jamais nulle. Donc le passage continu est impossible. Mais justement c'est un trait essentiel dé la théorie quantique d'introduire le discontinu, le passage d'un état à un autre par un «saut», et l'on conçoit dès lors que l'objection précédente tombe : il y aura possibilité, pour un électron dont l'énergie est positive, que brusquement son énergie-devienne négative.

Quelle fut alors l'attitude des physiciens devant une telle possibilité découlant d'une théorie qui trouvait par ailleurs nombre de confirmations ? C'est que, par une méthode ou une autre, il fallait exclure cette possibilité, car elle signifiait que les uns après les autres, tous les' électrons devaient prendre une énergie négative, contrairement à l'expérience la plus courante. L'exclusion avait lieu dans la théorie non-quantique; il fallait en trouver d'autres raisons dans la nouvelle théorie. Il était réservé à Dirac de réussir à les formuler et, en même temps, d'expliquer l'existence, découverte entre temps, d'électrons de même masse que les électrons ordinaires, mais dont la charge est opposée (positons)'. Contentons-nous de dire que dans l'exposé le plus récent de la théorie de Dirac, la notion de masse négative n'intervient pas plus que dans la théorie non-quantique.

Or, que nous dit M. Bachelard à propos de l'intervention des masses négatives ? C'est alors que la philosophie dialectique du pourquoi pas? qui est caractéristique du nouvel esprit scientifique, entre en scène. Pourquoi la masse ne serait-elle pas négative? Quelle modification théorique essentielle pourrait légitimer une masse négative? Dans quelle perspective d'expériences pourrait-on découvrir une masse négative? Quel est le caractère qui, dans sa propagation,se révélerait comme une masse négative? Bref, la théorie tient bon, elle n'hésite pas, au prix de quelques modifications de base, à chercher les réalisations d'un concept entièrement nouveau, sans racine dans la réalité commune.

Ainsi la réalisation prime la réalité... Il faut forcer la nature à aller aussi loin que notre esprit. (P. 35.)

En somme, selon M. Bachelard, si les expériences de Anderson, Occhialini et d'autres physiciens ont démontré dans le rayonnement cosmique l'existence d'électrons de charge positive, c'est parce que la théorie de Dirac les avait précédées et que le physicien avait « forcé la nature ». Mais pourquoi alors n'a-t-on pu forcer la nature à nous fournir les électrons de masse négative, et sont-ce seulement les électrons de charge positive, mais de masse également positive, qui sont apparus ?

Quelles sont donc les limites posées à nos possibilités de réalisation ? Et s'il en est, n'est-ce point parce que, en vrai, contrairement à la formule de M. Bachelard, c'est la réalité qui conditionne la réalisation ?

D'ailleurs, il faut bien remarquer que dans toutes ces considérations on n'a que trop tendance à s'appuyer sur les théories qui réussissent, qui sont « réalisées » et à négliger celles qui ont échoué, malgré leur intérêt, faute de «réalisation».

Ces dernières aussi constituent un moment important du développement de notre connaissance scientifique. A ce point de vue, les travaux de Dirac nous fournissent un exemple fort significatif. Il y a quelques années, Dirac a proposé une transformation mathématique fort intéressante de ses fameuses équations, et l'élégance de cette transformation était telle qu'il en venait à déclarer, que « cette généralisation est si naturelle qu'il serait étonnant que la Nature n'en eût pas fait usage ». Il développait donc les conséquences de ces nouvelles équations et en arrivait à la conclusion sensationnelle qu'à côté des électrons, positif et négatif, doivent exister des pôles magnétiques libres, positif et négatif. Or, on n'a jamais observé de pareils pôles magnétiques libres : par conséquent,-la généralisation de Dirac, si « naturelle » qu'elle parût, a tout de suite été considérée comme erronée et abandonnée par son auteur. Ce qui a décidé par conséquent les physiciens, en dernier ressort, ce fut l'expérience, et l'expérience seule.

Ce sont là d'ailleurs les rapports habituels entre expérience et théorie. Lorsque Le Verrier attribua les perturbations constatées dans le mouvement des grosses planètes à l'existence d'une planète nouvelle, dont il calcula les éléments, et que Gall découvrit Neptune, M. Bachelard dira sans doute qu'il y a eu « réalisation » des calculs de Le Verrier. Mais quelques années plus tard, le même Le Verrier chercha à expliquer les anomalies de la trajectoire de Mercure par l'existence d'une planète inconnue: le raisonnement était le même, mais la planète ne fut point découverte et n'existe pas. Pourquoi cette réussite dans un cas, cet échec dans l'autre, sinon parce que dans le premier cas la théorie de Le Verrier s'est montrée adéquate à la réalité, et qu'il n'en fut pas ainsi dans le second cas ?

Résumons-nous. M. Bachelard pensait que l'intervention des masses négatives distingue essentiellement le « rationalisme dialectique » de la théorie dès quanta du « rationalisme ouvert » de la théorie de la relativité. Nous avons reconnu qu'il n'en est rien. Ensuite, il nous est apparu que le mouvement de la pensée scientifique contemporaine confrontée avec ce problème a été fort différent de ce qu'indique M. Bachelard. M. Bachelard voit les choses k- l'envers. Il construit un labyrinthe de concepts pour essayer de tirer la réalité de la tête du physicien, cependant que le physicien s'efforce de tirer sa pensée de la réalité.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de ces notions de masse et d'énergie négatives.

- On pourrait fournir d'autres exemples. Mais citons M. Bachelard :

Si l'on réfléchit à ce pluralisme cohérent des états massiques,on doit y trouver un clair exemple de l'épistémologie non-cartésienne. En effet, il ressort des principes de la physique mathématique contemporaine que la notion de spin désigne mieux un corpuscule élémentaire que sa masse. Ainsi, un récent article de M. Louis de Broglie tend à prouver que le mésoton est un photon lourd plutôt qu'un électron lourd. La raison directrice de la distinction entre électrons généralisés et photons généralisés, c'est la différence de parité entre les spins de ces éléments. Or, les spins ne s'expérimentent pas. Ils sont désignés par des convenances mathématiques. La lumière lourde, suivant la belle expression de M. Louis de Broglie, trouve donc son appellation, non pas dans une expérience particulière, mais dans une information mathématique générale. Nouvelle preuve que les caractères dominants de l'être sont des caractères qui apparaissent dans une perspective de rationalisation. La véritable solidarité du réel est d'essence mathématique. Remarquons encore que cette désignation mathématique réserve une dialectique très nouvelle.

  • 1. A ce sujet, une anecdote est significative. On raconte communément que l'imprimeur du mémoire de Dirac, écoutant la voix du bon sens, avait corrigé cette phrase en «cette généralisation est si naturelle qu'il serait étonnant que la Nature en eût fait usage». La maxime de Lagrange suivant laquelle la nature se rit de nos difficultés analytiques est très courante chez les théoriciens de la physique et dans la science.

En effet, dire que le corpuscule a un spin, c'est dire qu'il peut avoir plusieurs spins, mieux c'est dire qu'il a une collection particulière de spins. Le spin est essentiellement une possibilité multiple. Un corpuscule est caractérisé par la collection de ses spins, par exemple (—1,0,1) ou (—1/2 et 1/2); seul l'entraînement réaliste nous pousserait à affecter indéfectiblement un état de spin à un corpuscule. Un corpuscule peut avoir tous les spins de la collection de spins qui le caractérise.

Nous sommes ici dans un chapitre particulièrement actuel de la physique, et où sans doute de grandes modifications peuvent survenir brusquement, à mesure que nos connaissances expérimentales se précisent, en particulier sur les rayons cosmiques. Mais, quelles que soient les modifications que nous apportent ces progrès désirables dans notre connaissance présente des propriétés du mésoton, un point est certain : c'est que l'évolution de la physique en ce point particulier ne confirme pas les vues de M. Bachelard. Tout d'abord, il n'est pas exact que" « la notion -de spin désigne mieux un corpuscule élémentaire que sa masse». Le spin {ou pivotement) est un élément essentiel, mais non plus essentiel, si l'on nous passe cette expression, que la masse. Dans l'état présent de la science, ce sont en effet des éléments indépendants. Par exemple, le proton, qui a une masse 1.800 fois plus grande que l'électron, a le même spin. Mais là n'est pas l'intérêt du débat : si M. Bachelard porte tant d'intérêt au spin, qui pour le physicien n'est qu'un élément avec la masse, la charge électrique, le moment magnétique, etc., c'est parce que « les spins ne s'expérimentent pas. Ils sont désignés par des convenances mathématiques ». Il est bien clair que le spin est une notion beaucoup plus difficile à saisir que d'autres comme la charge, la masse, etc., qui sont bien plus familières.

Mais qu'il ne « s'expérimente » pas, c'est tout autre chose. -La notion de spin a été dégagée par des considérations théoriques très élémentaires des observations spectroscopiques bien avant le développement de la mécanique ondulatoire. Ce qui trompe évidemment M. Bachelard, c'est que dans les exposés habituels de la théorie quantique, on pose en axiome les équations de Dirac, puis, par des combinaisons algébriques, On en déduit l'existence du spin de l'électron. Mais pourquoi a-t-on posé les équations de Dirac, parmi tant d'autres également justifiables du point de vue mathématique ? C'est que justement ce sont les seules qui fournissent un spin conforme à nos connaissances expérimentales sur l'électron. De façon générale, la théorie de la mécanique des quanta nous offre un assez grand choix d'équations possibles, et c'est l'expérience qui nous fait décider entre elles. Et il n'est donc pas exact de déclarer avec M. Bachelard que « la véritable solidarité du réel est d'essence mathématique » : c'est le réel, en vrai, qui dicte et vérifie le mathématique.

Terminons sur ce point en notant dans le passage cité de M. Bachelard une autre confusion. Dire que le corpuscule a un spin, c'est dire qu'il peut avoir plusieurs spins; voilà pour notre auteur une profonde nouveauté. Mais dans la mécanique classique, le corpuscule a également une quantité de mouvement, ce qui n'empêche pas celle-ci de prendre des valeurs très diverses. Un seul point est nouveau : c'est que dans la mécanique, classique, toutes les grandeurs ne prenaient que des valeurs continûment variables et ici le spin prend des valeurs discontinues. Un dernier exemple des idées de M. Bachelard : il s'agit dé la notion de probabilité négative. Laissons la parole à notre auteur :

Mais cette multiplication en quelque manière horizontale qui met les statistiques les unes à côté des autres, est peut-être à la veille d'être dépassée par une multiplication en profondeur qui porterait la dialectique au principe même de toute doctrine probabilitaire. Essayons de faire pressentir l'importance philosophique de cette révolution.

Depuis une dizaine d'années, les conceptions les plus osées touchant l'information probabilitaire de la localisation avaient toutes affirmé qu'une probabilité devait être constamment positive ou nulle. On avait énergiquement refusé d'accueillir une probabilité qui serait négative. Toutes les fois qu'une théorie rencontrait des fonctions devant désigner des probabilités négatives,on dictait immédiatement le devoir de modifier la théorie pour écarter cette «absurdité». - et voici cependant que les raisons de cette exclusion s'affaiblissent. C'est ce que démontre M. Louis de Broglie...

Ainsi, devant le concept d'une probabilité négative, concept rejeté sans discussion antérieurement, le nouvel esprit scientifique peut désormais avoir deux attitudes:

  • 1. Admettre le concept purement et simplement, avec une tranquille dialectique initiale. S'y habituer.L'unir à d'autres concepts pour constituer un faisceau qui se solidarise par sa multiplicité même. On réunira alors par un effort de définitions réciproques les trois caractères suivants: — être un photon — avoir un spin supérieur à 1/2 — être susceptible d'être associé à une probabilité de présence négative.
  • 2. Une deuxième attitude du nouvel esprit scientifique consistera en une tentative d'explication. Nous retrouvons alors le rôle de la rêverie savante; de la rêverie qui questionne: la probabilité négative mesure-t-elle une hostilité de l'absence, un danger de destruction? Y a-t-il pour la lumière, des zones d'espace néantifiant? (P. 91.)

Or, ici encore, ce n'est pas ainsi que se sont passées les choses dans la réalité. En fait, la notion de probabilité négative est considérée comme inacceptable et l'apparition de telles probabilités dans une théorie est un signe que celle-ci est défectueuse. L'interprétation actuelle est toute différente : en réalité on était en présence d'un mélange de deux sortes de corpuscules et ce qu'on croyait être la probabilité n'est en fait que la différence des probabilités correspondant aux deux sortes de corpuscules. On interprète ainsi, sans modifier aucunement notre conception de la probabilité, ces fameuses «probabilités négatives», sans faire intervenir de «zones d'espace néantifiant ». L'attitude du «-nouvel esprit scientifique » est donc tout autre que celle définie par M. Bachelard. Il est clair que ce qui a abusé. notre auteur, c'est le développement considérable de l'appareil mathématique qui est un des caractères principaux de la nouvelle théorie quantique. On risque en effet, si. l'on n'a pas constamment à l'esprit les rapports essentiels entre expérience et théorie, de voir dans cette dernière un jeu de symboles mathématiques sans lien avec la réalité, d'où la tentation, bien compréhensible, de considérer des probabilités négatives, ou imaginaires, parce qu'il ne s'agit plus de fréquences d'événements réels, mais de symboles mathématiques soumis à un certain nombre de règles.

On le voit, à travers toutes ces difficultés particulières que rencontrent les conceptions de M. Bachelard, lorsqu'elles sont confrontées avec le mouvement véritable de la science, ce n'est rien moins que la question générale des rapports entre théorie et réalité qui est posée. La physique moderne ^a pris un aspect mathématique d'apparence .toujours plus abstraite, et c'est là sans doute un des aspects les plus remarquables des progrès de cette science que notre connaissance de plus en plus profonde, de plus en plus concrète, des propriétés de la matière s'accompagne d'une abstraction incessante de leur représentation. Mais il ne faut pas que les équations fassent oublier ce à quoi elles se rapportent, c'est-à-dire la réalité expérimentale. JPar exemple, les équations de Dirac rassemblent actuellement à peu près tout ce que nous savons de l'électron : mais si l'on vient à déclarer que l'électron n'est rien pour nous en dehors des équations de Dirac, on commet une erreur immense. Les propriétés de l'électron, à mesure que nos connaissances s'en précisaient, ont été représentées par des formes mathématiques diverses, dont celle de Dirac n'est qu'une étape, nullement définitive, comme.le montrent un certain nombre de phénomènes nouvellement découverts, particulièrement dans le rayon- nement cosmique. Chaque forme mathématique avait toujours un aspect formel parfaitement satisfaisant, et il semble toujours qu'on est arrivé à une représentation définitive des propriétés de l'électron. Mais alors une question se pose à la théorie idéaliste de M. Bachelard ne peut répondre de manière satisfaisante.

Pourquoi a-t-on été conduit à passer d'une théorie à une autre, plus -perfectionnée, et qui contient la précédente comme un moment subordonné, une approximation relative à certains cas ? Une seule réponse : le-choc de la théorie avec la réalité.

La théorie de l'atome planétaire de Bohr serait encore en vigueur si, après ses premiers succès sur l'hydrogène, elle avait pu rendre compte des propriétés spectroscopiques de l'hélium. Mais il n'en fut rien et c'est sur ce fait expérimental qu'échoua la théorie primitive de Bohr, et qu'une révision très complète de nos conceptions fut nécessaire, qui conduisit au développement de la mécanique quantique. L'évolution, la transformation de nos représentations sur les propriétés de l'électron et des autres particules élémentaires ne résultent pas de l'évolution autonome des idées des physiciens qui devraient, suivant l'expression de M. Bachelard, «penser contre leur cerveau1». Ce sont les découvertes expérimentales qui conditionnent cette évolution. Et que l'on ne .vienne pas nous dire que la découverte expérimentale elle-même est conditionnée, façonnée par la théorie. Il est bien clair que la théorie est un instrument de découverte expérimentale comme le microscope, et de ce point de vue il n'est pas possible d'opposer entièrement théorie et expérience. Mais l'expérience de Michelson vient contredire les conceptions classiques sur le caractère absolu du mouvement : notre représentation n'était donc pas adéquate à la réalité et devait être remplacée par une nouvelle forme, plus précise, qui fut découverte par Einstein. Chaque pas en avant, chaque modification de nos conceptions de la structure de la matière montrent ainsi que, contrairement à l'opinion de M. Le Roy pour lequel « les faits sont faits » (opinion que rejoint M. Bachelard pour lequel la Science est une phénoménotechné), l'on ne peut comprendre le développement de la science que si l'on conçoit celle-ci comme le reflet toujours plus exact de la réalité extérieure dans notre conscience. Insistons-y, car là est, à notre avis, l'origine essentielle des erreurs et des difficultés de M. Bachelard. Ce n'est point un fait nouveau que l'extension du formalisme mathématique dans la physique ait conduit certains à ne plus voir que les équations et à proclamer que « la matière s'évanouit » dans la physique moderne. Mais chaque fois les progrès de la science elle-même ont réfuté cette affirmation. N'en prenons que deux exemples dans la physique contemporaine.

On a quelquefois décrit la révolution opérée par Einstein dans la physique dans les vingt premières années de ce siècle comme consistant simplement à admettre que l'espace n'est pas euclidien, mais justiciable d'une géométrie non euclidienne particulière. Dans cette présentation idéaliste on part des équations pour aboutir à la matière; et la révolution einsteinienne n'apparaît que comme une simple généralisation mathématique, l'introduction de la courbure de l'espace. Ce serait de cette courbure qu'on devrait déduire les ^propriétés gravitationnelles de 1a matière. En fait, c'est naturellement le contraire qui a lieu, c'est la matière qui a le primat sur l'espace et le temps qu'elle détermine.

  • 1. Voir la Formation de l'esprit scientifique, p. 250.

Mais si la théorie de la gravitation d'Einstein né consiste qu'en cette introduction de la courbure de l'espace, pourquoi ne pas tenter une autre généralisation pour obtenir ,une théorie géométrique de l'électromagnétisme, qui reste en dehors de la théorie einsteinienne ? Et les essais n'ont pas manqué, par exemple en attribuant une torsion à l'espace, et en cherchant ensuite (principe d'identification d'Eddington) à retrouver parmi les conséquences de cette hypothèse les équations connues de l'électromagnétisme. Cela peut être fait de bien des manières (en particulier par l'introduction d'une cinquième dimension), mais tous les physiciens conviendront aisément que toutes ces théories unitaires n'ont fait accomplir aucun progrès à notre connaissance de l'électromagnétisme,. parce qu'elles ne réalisent qu'une unification formelle, purement mathématique, sans contenu matériel. Il y a longtemps que les physiciens ont abandonné ce principe' d'identification, justement parce que c'est un principe idéaliste, qui nous condamne à errer à peu près au hasard dans une infinité de généralisations possibles de l'espace einsteinien, et qu'ils cherchent à tirer de nos connaissances sur la matière elle-même le perfectionnement de la théorie électromagnétique de Maxwell.

Nous tirerons l'autre exemple de la branche la plus récente de la physique, la physique nucléaire, et il nous paraît regrettable que M. Bachelard, qui s'intéresse à si bon droit à la science qui se fait, n'ait point cherché à en dégager la philosophie. Deux points essentiels nous semblent caractériser la physique du noyau atomique : la découverte. expérimentale de nouvelles particules : neutron, mésoton, et d'autre part une nouvelle forme de méthode scientifique, combinant étroitement, constamment, immédiatement expérience et théorie. Le noyau est formé de protons et de neutrons comme l'atome d'électrons. Or, quand on a abordé l'étude de l'atome, on a bien dû supposer quelque chose-sur l'interaction qui existe entre deux électrons : l'hypothèse la plus simple était d'imaginer que cette interaction est la même qu'entre deux corps électrisés macroscopiques quelconques (loi de Coulomb), et l'évolution ultérieure a montré qu'on avait eu raison de faire cette hypothèse. Mais il pourrait apparaître que, par une extrapolation aussi audacieuse, notre esprit « prescrit » en quelque sorte des lois a priori à l'atome.

Or, si l'on passe à l'étude des édifices nucléaires^il en est tout autrement. C'est qu'en effet nous ne pouvons rien tirer de notre expérience macroscopique qui puisse être appliqué à l'interaction entre les nouvelles particules que sont les neutrons et les mésotons, soit entre elles, soit avec les « anciennes » particules, protons ou électrons. Comment a-t-on procédé et comment procède-t-on constamment dans cette nouvelle branche de la science ? En tirant d'expériences à interprétation particulièrement simple quelques données approximatives sur la forme de cette interaction inconnue, puis en utilisant théoriquement ces premiers résultat? pour construire une première théorie de la structure nucléaire, dont on tire quelques conséquences qu'on confronte avec l'expérience, d'où un perfectionnement de notre connaissance sur cette interaction, et ainsi de.suite. Ici on voit bien que la théorie est le reflet de notre connaissance des propriétés des nouvelles, particules et chemine pas à pas avec l'expérience. On voit ici de manière8particulièrement nette sur la science qui se fait comment la théorie va de pair avec l'expérience. Et qui oserait prétendre que le mésoton ou le neutron sont les résultats d'une « phénoménotechné », tout comme les rayons N ? -

En suivant M. Bachelard sur le terrain de. la physique contemporaine, nous sommes donc contraints de reconnaître que l'évolution même de cette science infirme , ses vues et nous avons reconnu que l'origine en est dans là conception idéaliste qui est au fond de la philosophie bachelardienne et qu'a réfutée, et que réfute sans cesse le progrès de la physique, comme des autres sciences.

A ce point.de vue, il nous paraît utile d'ajouter quelques mots au sujet du titre même de l'ouvrage de M. Bachelard : la Philosophie du non. On ne peut que le féliciter d'avoir su reconnaître dans la physique moderne les manifestations d'une dialectique dont nous avons indiqué plus haut quelques exemples. Mais justement parce que sa philosophie est idéaliste, notre auteur n'arrive pas, à notre avis, à en reconnaître correctement les traits fondamentaux. Deux points sont essentiels ici. Tout d'abord, nous l'avons reconnu à propos des masses négatives, la dialectique, pour plus évidente qu'elle soit dans la physique récente, n'est pas une caractéristique de la science des dernières années : nous avons vu que la notion de masse négative est une conséquence de la théorie de la relativité. Et il est clair qu'on peut aller plus loin et reconnaître à bon droit que la dialectique, comme celle du positif et du négatif, pénètre toute la science. S'il paraît très juste de marquer le côté dialectique de l'apparition simultanée des masses .positive et négative, avec leurs transformations réciproques, pourquoi ne rien dire de l'intervention également simultanée, mais historiquement bien antérieure, des électricités positive et négative ? Ici, M. Bachelard est de façon manifeste insuffisamment dialectique, et cela pour une large part parce qu'il s'est emprisonné dans son schéma idéaliste subjectif de l'évolution de la connaissance scientifique. En second lieu, après avoir reconnu l'importance de cette dialectique dans le mouvement de la science contemporaine, M. Bachelard hésite : son non a peur d'être trop affirmatif. Il ne veut point de contradiction trop brutale, mais pour lui les contradictoires doivent être conciliés en simples complémentaires, un peu à la façon du néocriticisme de 0. Hamelin, auquel M. Bachelard se réfère expressément.

L'opposition, écrivait Hamelin (Essai sur les éléments principaux de la représentation,p. 14), telle que nous la cherchons, doit être à la fois essentielle et distincte de la contradiction. Elle doit être distincte de la contradiction, parce que nos opposés s'unissent dans une synthèse et qu'il est impossible d'unir les contradictoires.

Par exemple, pour M. Bachelard, dans la mécanique des quanta,, l'aspect ondulatoire et l'aspect corpusculaire de la matière ne sont pas contradictoires, mais ne sont que deux faces différentes, complémentaires de notre représentation. Or, c'est ce qui n'est pas exact. L'onde et le corpuscule s'excluent mutuellement de la façon la plus inexorable. Ce sont sans doute des aspects différents de la même réalité, mais leur union est bien différente de la synthèse dont parle Hamelin. Le carbone peut se présenter sous divers aspects et fort opposés : graphite, diamant, et pourtant nous en tirons la notion d'une substance identique sous ces diverses formes, le carbone. Ici, si l'on y tient, oh peut parler d'aspects complémentaires qu'unit la notion de carbone. Mais pour l'onde et le corpuscule, il en est tout autrement : si ces deux aspects de la réalité s'excluent mutuellement (comme il est bien connu pour le cas de la lumière, par exemple) ils s'entraînent mutuellement de façon réciproque et c'est l'unité entre onde et corpuscule que décrivent les équations de la dynamique des quanta. II est vraiment impossible au théoricien des quanta d'admettre qu'on obtient une représentation fidèle du réel simplement en conciliant l'ondulatoire et le corpusculaire. C'est à une unité de ces contradictions qu'il faut atteindre et ici encore, la philosophie néocriticiste dé M. Bachelard n'y peut conduire.

  • Source: Revue la Pensée, édition numérique sur Gallica