Niveaux et fluctuations du moi

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Niveaux et fluctuations du moi
written by Henri Wallon
1956
  • Niveaux et fluctuations du moi

La prise de conscience du sujet par lui-même, c'est-à-dire tout ce qui peut se ranger sous les mots Je ou Moi, a été souvent considéré comme la pierre angulaire de la psychologie, comme son postulat fondamental.

Pour ne pas remonter plus haut, Montaigne tenait que seules sont certaines parmi les connaissances humaines celles que chacun peut prendre immédiatement de lui-même. Il adoptait pour principe de tout savoir le précepte socratique « Connais-toi toi-même » ; en dehors duquel aucune certitude.

Transformant ce doute empirique en doute méthodique et passant du plan de la conscience au plan ontologique, Descartes donnait pour fondement à l'existence, à la sienne et consécutivement à celle du monde, le fait de pouvoir constater sa propre pensée « Je pense, donc je suis ». C'est encore à une intuition subjective, celle du devenir personnel, que Bergson ramène l'essence de l'être ; et enfin l'existentialisme identifie le réel avec ce qu'il y a de ressenti et de spontanément « vécu » dans les expériences de chacun. Le reflet de ces vues métaphysiques sur la psychologie c'est « l'autisme » ou « l'égocentrisme », dont on a fait l'état premier de l'individu, et c'est la connaissance des autres expliquée par la projection ultérieure du moi en eux. Cependant cette antériorité supposée de la conscience personnelle n'est pas ce qui ressort du comportement initial de l'enfant, ni d'ailleurs des croyances liées à des civilisations moins évoluées intellectuellement que la nôtre.

L'homme n'y apparaît pas comme un microcosme dans le macrocosme de la société ou de l'univers. Avant de savoir s'en distinguer et de se construire une relative autonomie, il lui faut procéder, dans la phylogenèse comme dans l'ontogenèse, à bien des discriminations, à des regroupements conceptuels, à des échanges interindividuels.

L'emploi du Je et du Moi ne devient régulier chez l'enfant qu'aux approches de 3 ans (2). Auparavant il se distingue mal, comme sujet, des situations par où il passe et il parle de lui-même comme il ferait d'un autre en se désignant lui-même par son nom ou par son sobriquet habituel, souvent accompagné par le pronom à la troisième personne. Durant la période qui précède les changements sont d'ailleurs très rapides.

Chez le nouveau-né alternent le sommeil, avec détente musculaire plus ou moins généralisée, et l'agitation clonique ou tonique, souvent accompagnée de cris. Celle-ci répond à des besoins ou à des malaises physiologiques : besoin d'être alimenté, d'être porté, bercé, changé de position ; malaise causé par le froid, par l'humidité des vêtements. Très vite des liaisons s'établissent entre ces impressions et d'autres qui leur sont concomitantes et qui deviennent les excitants conditionnels des réactions propres aux premières.

  • (1) Article extrait de « L'Evolution psychiatrique » 1, 1956.
  • (2) Les origines du caractère chez l'enfant », 2e édition P.U.F. — « De l'Acte à la Pensée », Flammarion.

Par exemple dès la troisième semaine on peut voir la mise en position pour la têtée provoquer des mouvements de succion comme feront le contact des lèvres avec le sein. Après la sensibilité posturale d'autres, comme l'ouïe, puis la vue, deviennent capables d'entrer dans des associations conditionnelles.

Mais bientôt il se superpose à ces liaisons élémentaires d'autres groupements. Celles qui sont dues à l'intervention de certaines personnes et, en premier lieu de la mère, pourvoyeuse de tous les besoins, vont former des ensembles évocateurs de leur présence.

Dès le deuxième ou le troisième mois, il arrive que l'enfant pleure quand s'éloigne quelqu'un qui s'occupait de lui ou même ne faisait qu'être à ses côtés. Il semble que ce départ le décomplète, comme s'il ne faisait qu'un avec son ambiance. Dès lors ses liens avec elle vont se consolider et se diversifier, d'autant plus vite qu'il dépend plus exclusivement d'autrui pour la satisfaction de ses besoins. C'est à les exprimer que tendront ses gestes et ses cris et à susciter dans son entourage des réactions correspondantes. Ainsi s'opère une fusion de lui avec ses proches par une sorte de consonnance affective, qui rappelle le caractère communicatif des émotions.

A l'âge de six mois déjà, l'enfant est capable d'expressions émotionnelles très variées, dont la gamme est d'autant plus étendue que son entourage lui a fourni l'occasion de rapports plus fréquents et plus diversement motivés. Sa mère est son intermédiaire le plus intime en raison des soins multiples et constants qu'il en reçoit. Dès la fin du premier mois ou le début du deuxième on a noté leurs sourires réciproques. Ces premiers échanges physionomiques sont le résultat d'une satisfaction partagée et simultanément exprimée : mais en même temps c'est la liaison établie entre l'image du sourire vue en vis-à-vis et ses concomitants kinesthésiques. C'est une induction mutuelle d'un visage à l'autre plutôt que de l'imitation. Les imitations mimiques ultérieures pourront user de ces combinaisons élémentaires comme d'un clavier déjà familier. A ce niveau la fusion des éléments visuels et kinesthétiques s'explique d'autant mieux que la distinction du subjectif et de l'objectif dépasse encore les possibilités de l'enfant ; la situation qu'il vit est globale et indivisible.

Cependant la véritable symbiose affective qui tient son Moi comme dissous dans ses relations avec autrui souffre bientôt d'une contradiction qui ne cesse de grandir au cours de la deuxième année. Les situations où son Moi n'est d'abord qu'à l'état de sensibilité diffuse sont pourtant bipolaires et impliquent deux partis, deux rôles différents et souvent contrastés. Dans les premiers temps il n'en résulte qu'un sentiment de désaccord, de surprise et parfois de malaise qui se traduit par des manifestations purement affectives. Mais vient un moment où l'enfant remonte aux sources de ce déséquilibre entre ses prévisions ou ses intentions et l'effet réel. Il décompose la situation en deux phases, l'une active et l'autre passive ; c'est la période où il fait l'épreuve de cette découverte en se livrant à des jeux d'alternance qui lui font tenir tour à tour les deux rôles d'auteur et de victime : donner et recevoir une tape, se sauver et rattraper, se cacher et chercher. Ainsi finira-t-il par découvrir la personnalité du partenaire, de l'autre : la pratique de l'alternance lui fait reconnaître l'altérité dans -sa propre sensibilité, précédemment indivise.

Dès le septième ou le huitième mois se rencontrent des situations à rôles contrastés, complémentaires ou similaires. Un enfant parade devant un autre qui le contemple immobile, ce dernier étant toujours le plus jeune de quelques semaines. L'un a toute l'initiative, l'autre l'accompagne de ses gestes ou se borne à lui désigner les objets de leur voisinage. Si l'écart des âges est inférieur à 2 mois et demi, il peut y avoir conflit ou rivalité ; au-dessus de 3 mois le despotisme de l'aîné sur l'autre peut être total, le dominé se soumettant sans contestation. A ce niveau les rôles ne sont pas encore interchangeables. Ils sont comme automatiquement commandés par la situation et répartis entre les personnes selon des rapports fixes qui échappent à leur libre choix.

Durant la seconde année les réactions réciproques des enfants, bien étudiées par Sandier, sont déjà plus évoluées. Elles perdent leur caractère d'automatisme, sans pourtant paraître déjà animées par un sentiment d'autonomie personnelle. C'est l'âge où l'acquisition de la marche et de la parole affranchissent l'enfant de nombreuses dépendances ou limitations, en lui livrant l'espace locomoteur et le moyen de formuler objectivement ses intentions, ses désirs. Mais il reste encore obligé d'agir et de vivre les situations pour se les représenter. Au stade « projectif » de son intelligence répond le stade de « participation » dans l'évolution de sa personnalité.

A partir d'un an et 5 mois il recherche le contact des autres enfants pour s'associer à leurs jeux, soit en les imitant, soit en contribuant à l'emploi du même jouet ou à l'exécution de la même tâche. S'il en voit qui pleurent, il cherche à les consoler, à les caresser. Un peu plus âgé il porte des jugements sur la conduite de ses partenaires, procède avec eux à des échanges, les questionne. Ce n'est pas avant la fin de la deuxième année (1 ; 10) que peuvent s'organiser des jeux collectifs à 3 ou 4 participants et que ces jeux peuvent refléter l'activité des adultes. Mais le comportement de cet âge a aussi ses aspects négatifs. Au lieu de s'agglomérer aux autres autour du même jouet, l'enfant peut essayer de le ravir. Au lieu de secourir celui qui pleure, il peut le frapper, comme s'il voulait donner rétrospectivement un motif à ces pleurs. Si cette explication est valable, il y aurait alors non seulement participation de signe contraire à la peine de la victime, mais régression vers le rôle complémentaire de bourreau. Enfin l'enfant de cet âge est extrêmement sensible aux indications des aînés, comme si ses propres intentions étaient inopérantes sans cet appui.

Ce complément de soi pris en autrui, dont le besoin s'impose à l'enfant de deux ans, heurte au cours de la troisième année les exigences naissantes du Moi. Succédant à la période des situations où il est comme totalement engagé et qu'il perçoit confusément dans leur totalité, sans savoir encore y délimiter de façon nette et constante son rôle et son point de vue personnels, vient celle où on va le voir opposer obstinément sa volonté à celle d'autrui, quels que soient le cas et la situation. A ces tendances négativistes s'ajoutent d'autres traits qui permettent d'en préciser le sens. Dès 2 ans 6 mois selon Ph. Malrieu, mais surtout à 3 ans, il devient capable de s'intéresser à d'autres pour eux-mêmes et non par simple participation ; il s'inquiétera d'un cadet, fera valoir ses succès, le protégera et, s'il s'agit de lui-même il manifestera qu'il se reconnaît responsable des fautes commises, tout au moins quand les faits sont à la portée de sa compréhension.

En même temps il se complaît beaucoup moins dans les jeux d'alternance. Les dialogues à double interlocuteur qu'il avait souvent avec lui-même disparaissent. En toutes choses il veut affirmer une position personnelle, ne serait-ce que pour contredire la position prise par d'autres. C'est enfin l'époque où cessant de se désigner à la troisième personne il emploie, parfois avec ostentation, les pronoms Je et Moi. Par extension de son sentiment personnel aux objets le Mien prend une signification bien précise de possession : il y a l'objet prêté, dont l'usage n'est que momentané, et celui qui appartient en permanence à la même personne. Dès 3 ans l'enfant est capable de vouloir faire jouer cette distinction en sa faveur.

Cette période proprement personnaliste se poursuit environ pendant trois ans avec des phases diverses. A celle d'une affirmation presque provocante du Moi succède, vers la quatrième année, un souci de le présenter à son avantage, de le faire valoir et de pouvoir s'admirer soi-même. Mais ces dispositions narcissiques, où le rôle attribué à autrui est surtout de contempler et d'approuver, cèdent la place à un besoin d'amplification et de supériorité réelles qui fait prendre autrui pour modèle à supplanter, en s'appropriant par imitation ses mérites et ses avantages. C'est une des tendances dominantes de la cinquième année.

L'élaboration par la conscience du Moi et de l'Autre se fait simultanément. Ce sont deux termes connexes dont les variations sont complémentaires et les différenciations réciproques. On a parfois supposé que le Moi se constituait par condensation de la sensibilité la plus subjective et Y Autre par éjection des images extéroceptives. Cette opposition n'est pas exacte.

En fait l'Autre se voit attribuer par la conscience autant de réalité intime que le Moi et le Moi ne paraît pas comporter moins d'apparences externes que l'Autre. A chaque niveau d'évolution des liaisons s'établissent dans le contenu de la perception entre ses différents domaines. Sans doute, pour plus de commodité, peut-on parler d'un Moi kinesthésique et proprioceptif, d'un Moi visuel, et aussi d'un Moi nominal et pronominal, d'un Moi catégoriel ou conceptuel, mais leur dépendance mutuelle est intime. Sans doute y a-t-il échelonnement de ces différents aspects ou fonctions du Moi au cours de l'ontogenèse, mais la parole aussi est une acquisition progressive, cependant ce qui la rend possible ce sont les unités auditivo-vocales antérieurement formées. De même avons-nous vu déjà qu'un enfant et son entourage se constituent des unités visuo-kinesthésiques de la mimique, instrument de compréhension mutuelle entre le Moi et les Autres, mais aussi prélude à la reconnaissance visuelle du sujet par lui-même.

Des auteurs (Gesell, Zazzo) ont très justement signalé que la reconnaissance par l'enfant de sa propre image dans un miroir ou sur une photo était sensiblement plus tardive que celle d'une autre personne. A 2 ; 11 l'enfant de Zazzo (1) désignait encore comme son frère son propre reflet dans une glace et Gesell parle de deux jumelles qui à 5 ans se prenaient l'une pour l'autre quand elle s'apercevaient dans un miroir. Cette persistante erreur ne peut être évidemment imputée à un défaut de synthèse visuo-proprioceptive : dès le milieu de la première année l'enfant suit sa main du regard et les occasions sont multiples, durant la deuxième, d'exercer un contrôle visuel sur les mouvements de ses membres et de son corps presque tout entier ; à l'exception seulement de la face, dont il a été déjà parlé.

  • (1) « Enfance », janvier 1948.

Il ne peut être question dans le cas de Gesell que d'un retard de l'identification personnelle dû à la persistance, chez des jumelles traitées de façon identique par leur entourage, de la non-différenciation entre le Moi et l'Autre. Quant à l'âge indiqué par Zazzo, il se confond avec celui où l'enfant commence seulement à vouloir affirmer d'une façon distincte sa petite personne et où l'usage de Je et du Moi va lui devenir familier. C'est là un synchronisme normal. La difficulté de se reconnaître sur une image tient sans doute à la contradiction de se percevoir à la fois dans deux espaces qui ne sont pas encore suffisamment intégrés l'un à l'autre, l'espace kinesthésique ou personnel et l'espace extérieur, celui des objets.

L'emploi des pronoms à la première ou à la troisième personne pour se désigner soi-même a chez l'enfant une signification dont l'importance a déjà été signalée par différents auteurs. Dans une étude récente sur « Le personnalisme, Son conditionnement » (1) Mme Evart-Chmielniski a su préciser de façon pénétrante les rapports subtils mais constants qui associent le Je ou le // à des dispositions diverses de la personne vis-à-vis d'elle-même ou à l'égard des autres. L'expérience a porté sur des enfants qui, mis en présence de marionnettes, élisent spontanément l'une d'entre elles comme le substitut de leur propre personnage. Accompagnant de commentaires les actes prêtés à la poupée qui est censée les représenter, ils parlent à la première personne s'ils mettent surtout en jeu ce qui regarde l'intimité de leur Moi, ses intérêts, ses mérites, ses faiblesses, ses progrès, « son besoin de continuité » dans le temps, bref ce qu'il y a d'essentiel en lui. Quant au « // » c'est le moi présenté à autrui, tel qu'on peut le constater de l'extérieur.

C'est pourquoi l'emploi de la troisième personne a souvent quelque chose de spectaculaire. « C'est la personne vue socialement ». C'est aussi, dit Mme E.-Ch., une façon de répudier l'échec, de décliner une trop lourde responsabilité pourtant reconnue comme imputable au substitut de l'enfant, c'est-à-dire à l'enfant lui-même. C'est l'amorce d'un reniement plus complet qu'on voit parfois se produire : alors l'enfant cherche ailleurs que dans la poupée le coupable : par un autre subterfuge il l'identifiera par exemple à un animal.

Des exceptions sont pourtant signalées par Mme Evart-Chmielniski. Mais elles viennent à l'appui des interprétations précédentes. Jamais la troisième personne ne reparaît pour se désigner soi-même chez un moins de 6 ans, c'est-à-dire chez en enfant encore proche de l'âge où le sujet s'est reconnu dans le Je ou le Moi, comme si cette acquisition commençait par avoir pour lui quelque chose d'absolu : « ... il ne sait pas encore se dédoubler fictivement dans son jeu. C'est seulement plus tard quand il deviendra capable de s'objectiver qu'il se mettra à employer, dans son jeu, la troisième personne du singulier. » C'est donc par une sorte de fiction que la troisième personne est de nouveau utilisée après la prise de conscience du Moi, et c'est à la condition que cette prise de conscience soit devenue suffisamment solide et souple. « En outre l'emploi de la troisième personne au jeu est sensiblement plus fréquent chez les garçons que chez les filles. »

  • (1) « Enfance », janvier-février 1955, pp. 1-32.

Entre autres raisons dues à l'éducation et aux habitudes de la vie domestique propres aux filles, Mme E.-Ch. ajoute : « D'autre part, les fillettes se prennent bien plus au sérieux que les garçons. Leur personnalité entière est engagée dans chaque situation... La fille est solidaire, fidèle à elle-même d'une façon plus étroite. » Troisième exception enfin : « II convient encore de signaler que si chez les garçons venus des milieux intellectuels et de la petite bourgeoisie nous avons pu noter cet emploi des pronoms personnels au jeu jusqu'à l'âge de 11 ans et dans un cas même jusqu'à 12 ; 6, il n'en est pas de même chez les garçons des familles ouvrières, où nous ne l'avons jamais rencontré après 9 ans... Il nous semble qu'ici encore ces différences s'expliqueraient en grande partie par des influences d'ordre éducatif. Les enfants d'ouvriers entrent plus tôt en contact avec les réalités de la vie, ils participent plus activement à la vie des adultes, sont chargés plus tôt des responsabilités et acquièrent plus précocement une certaine maturité dans les rapports interhumains ».

Le pronom désignant le Moi est donc susceptible de nuances qui attestent la diversité des aspects sous lesquels la personnalité peut s'envisager elle-même. Dans les exemples qui viennent d'être cités elle en est encore au stade d'une symbolisation ludique. Elle n'arrivera à une suffisante possession d'elle-même qu'au stade catégoriel et conceptuel ; c'est-à-dire au moment où la prédominance du point de vue subjectif cessant d'être exclusive, l'entant saura, non plus seulement s'opposer ou s'identifier à autrui, mais se classer parmi les autres, c'est-à-dire quand il saura découvrir en son Moi des qualités diverses qui lui permettront de traduire sa personnalité simplement « vécue » en relations objectives. Dans le test de Binet « J'ai 3 frères, Paul, Ernest et moi » l'absurdité que doit découvrir l'enfant c'est la confusion des points de vue subjectif et objectif. La phrase correcte devrait être ou bien « Nous sommes 3 frères... » ou bien « J'ai 2 frères... ». Dans le premier cas il se rangerait sous une catégorie qui lui est commune avec les deux autres ; il saurait réduire momentanément l'affirmation de son existence personnelle à la relation fraternelle. La seconde formule est plus indirecte. Elle repose sur la réciprocité de la relation fraternelle : « Je suis le frère de mon frère » ; mais elle isole des autres celui qui dit avoir des frères, elle le soustrait de l'objet pour en faire le sujet, ou plutôt elle le fait implicitement à la fois l'objet et le sujet.

Le stade catégoriel dépassant le stade simplement nominal va permettre au Moi de se représenter ses rapports avec autrui sous des aspects extrêmement divers et selon des combinaisons très variées. Corrélativement l'Autre devenu polymorphe exercera sur le Moi une action en retour susceptible de susciter de sa part des conduites plus ou moins modifiées.

La complexité de ces transformations dépend de l'âge, de la complexion individuelle et du milieu. Ce n'est pas dès ses premières velléités d'autonomie que l'enfant peut faire un choix dans ses relations avec autrui. Son négativisme purement formel, son narcissisme puis sa docilité imitative ne lui livrent qu'un Autre extrêmement pauvre. D'autre part il est encore encastré dans une structure familiale où il occupe une place inamovible et dont il reçoit une empreinte souvent profonde, une empreinte irrécusable et sans contre-poids.

Du moins cette fixité intransigeante d'autrui à son égard a-t-elle pour effet de lui faire se chercher un Autre intérieur. Antérieurement il lui arrivait d'alterner entre deux rôles contraires ou complémentaires, de soutenir un dialogue à deux personnages sans s'identifier avec constance à l'un ou à l'autre. Du jour où le Moi s'affirme il n'y en a plus qu'un, mais le second ne s'évanouit pas totalement. Il n'est plus l'Ego, mais il devient V Alter Ego. C'est le « socius » de Pierre Janet ; c'est un double du Moi qui lui est concomitant et consubstantiel, mais qui ne lui est pas toujours concordant, tant s'en faut. Il est le support de la discussion intérieure, de l'objection aux déterminations encore douteuses. Parfois il s'émancipe et devient écho ou prise de la pensée, prémonition, menace. Il est tellement lié à l'exercice de la réflexion, que leurs fondements organiques paraissent s'impliquer mutuellement (1).

L'Alter n'est pas tout l'autre, il y a aussi les autres : Alii. Mais, terme second d'un couple indissoluble, compagnon permanent du Moi, X Alter joue le rôle d'intermédiaire ou de charnière entre le monde intérieur et le monde concret de l'entourage. Il est le confident, le conseiller, le censeur et parfois l'espion qui peut soit rester intime, soit s'incarner dans une personne réelle. Tour à tour fonctionnel ou doué d'existence externe, il traduit à la fois les velléités du Moi et l'influence des Autres sur le Moi. Il est en général à la deuxième personne et les Autres à la troisième. Mais il est susceptible de se déplacer, de contribuer à l'amplification ou au rétrécissement du Moi.

La confidence est un net exemple des fluctuations auxquelles le Moi est sujet. Elle est un besoin que personne n'ignore. Elle a pourtant ceci de paradoxal qu'elle nie ce qu'elle voudrait sauvegarder : le secret. Lui aussi répond à un besoin que nul n'ignore. Si intimes que soient les relations de sentiment, de sincérité, de confiance entre deux personnes, il doit y avoir toujours en chacune quelque chose de réservé. Souvent ce n'est pas la chose réservée qui importe, c'est la réserve elle-même. La chose peut être purement symbolique. Il y a du clandestin ludique : par exemple les « surprises » que l'on se fait en famille ou entre amis. C'est alors sur le plan du jeu une fonction qui s'exerce pour elle-même, quelquefois afin de parer à une trop constante et trop entière intimité mutuelle. Vivre dans tous les recoins de son âme sous l'oeil d'autrui, avoir à se dire qu'il n'y a rien dont on puisse disposer à soi tout seul et par suite qui soit ignoré d'autrui, ce serait de nature à créer un état de dépendance et de dépersonnalisation insupportable. Les mères qui s'autorisent de leur rôle providentiel pour exiger de l'enfant une véracité totale en font des individus incomplets, révoltés ou sournois. Les amants dont la curiosité est trop intransigeante risquent de faire jouer le clandestin à leurs dépens.

Cependant le secret le mieux gardé ne peut être tu à tous. Il ne suffit pas qu'il soit confié à l'Alter intime. Celui-ci se cherche par les Autres quelqu'un qui endosse effectivement le rôle de confident. Par cet intermédiaire, le Moi cherche quelqu'un que la complicité du secret puisse enchaîner à sa personne mais dont en même temps cette complicité va le faire dépendre. Il s'amplifie par annexion d'autrui, mais en même temps il aliène quelque chose de lui-même. Ces alternatives, différemment dosées suivant les circonstances et suivant les cas individuels, réagissent fortement sur la constitution et sur le comportement du Moi. Elles agissent aussi sur l'entourage.

  • (1) Le rôle de « l'Autre » dans la Conscience du « Moi », Revue Egyptienne de Psychologie, juin, 1946.

Il y a des secrets qui deviennent des secrets de clan et qui sont capables d'y créer une solidarité telle que chaque membre du clan sent s'étendre son Moi à celui de tous les autres. C'est le retour, sur un plan plus élevé, à l'identification initiale du petit enfant avec son ambiance affective. Au lieu d'une confusion indivise, il y a maintenant mutuelle entente des individus et participation de tous à l'ensemble, chacun suivant le rôle qu'il s'attribue ou qui lui est dévolu.

L'âge où ce genre de relations commence à devenir possible c'est celui qui succède à la période du syncrétisme familial et du personnalisme. Simultanés et complémentaires, ces deux aspects n'étaient pas sans constituer une cause de conflits chez l'enfant. Son Moi voudrait ne relever que de lui-même, mais sa position immuable dans la constellation familiale faisait peser sur lui des servitudes inévitables. C'est la découverte des Autres, de personnes sans relation préalable avec lui, qui vient le tirer de cette contradiction. Entre eux et lui des rapports divers sont susceptibles de s'établir suivant les buts de leur activité commune. C'est une libération, mais qui n'est pas sans laisser subsister ni même sans faire éclore des formes de dépendance qui à leur tour pourront varier d'âge en âge, avec les intérêts ou les milieux de l'enfant puis de l'adulte.

L'Autre n'est pas nécessairement l'Alter intime ni sa fixation sur un individu. Il peut être un groupe auquel s'identifie ou s'oppose le Moi. Plus s'accroît la participation du sujet à des activités collectives et plus anonymes ou plus catégoriels tendent à devenir ses rapports avec l'Autre. Les comparaisons que fait l'enfant de lui-même avec autrui ne dépassent pas encore des groupes restreints de jeu ou d'école. Celles de l'adulte se rapportent à des collectivités plus étendues et surtout plus spécifiques. Constatant qu'il est nécessaire, pour se connaître soi-même, de se mesurer à autrui, Shérif indique, parmi les « Ego-références », des groupements professionnels, culturels ou politiques. Ainsi entre l'Alter qui est dû au refoulement hors du Moi de ce que la sensibilité semble contenir d'exogène, et le Moi social la chaîne est continue. Mais l'Alter n'a aucune priorité sur l'Autre. Il n'est lui-même qu'un produit de l'ambiance et sert d'intermédiaire entre le Moi et son entourage d'êtres réels. Certaines circonstances peuvent d'ailleurs plus ou moins déplacer ou effacer la frontière.

L'équilibre entre le Moi et Y Autre n'est pas uniforme ni constant. Leur dynamisme réciproque est variable. Tantôt ils peuvent sembler de. force équivalente (M = A) ; tantôt le Moi l'emporte (M > A) ; tantôt au contraire c'est l'Autre (M < A). L'égalité du Moi et de Y Autre peut aussi s'établir à un niveau élevé ou bas (M + A + ou M — A — ) : dans un cas les motifs personnels et les objections altruistes sont véhéments, le débat passionné, mais la décision par oui ou par non prompte et efficiente. Dans le second cas tout est languissant, traînant et sans effet. Les cas d'égalité peuvent aussi provoquer la recherche ou l'évitement de rivalités, de concurrences, de compétitions.

Sous sa forme élémentaire l'inégalité se traduit par l'impulsivité si le Moi ne connaît pas le frein de Y Autre, par l'inhibition s'il est dominé par Y Autre. Mais les effets peuvent être plus complexes et plus nuancés ou même plus ambigus. Il y a des Moi débordants et d'autres en retrait. Les premiers ne cessent, à propos d'autrui, d'en revenir à eux-mêmes, c'est la forme centripète, ou au contraire ils épanchent sur autrui leurs remarques, leurs conseils, leurs interventions, leur serviabilité. Les seconds sont méfiants d'eux-mêmes, toujours prêts à se donner tort, à douter, à s'en laisser imposer, à chercher l'approbation d'autrui, à s'humilier, à se laisser mener même à contre-coeur ou avec le sentiment d'une erreur. Mais les contradictions ne sont pas exceptionnelles. En regard d'une dominance fondamentale il peut s'en produire des secondaires de sens inverse. Un exemple de ces attitudes mixtes ou contrastées est l'orgueil, où se combinent l'exaltation du Moi et son repliement. Il importe de déterminer dans chaque cas individuel quelle est la dominance essentielle et quelle est la réactionnelle. Parfois celle-ci masque la première et une analyse circonstancielle s'impose.

Mais les relations d'intensité entre le Moi et l'Autre ne sont pas les seules influences qui s'exercent sur le comportement. La ségrégation qui s'est faite entre les deux n'est pas immuable. Leurs limites sont sujettes à varier et même brusquement. Le confusionnisme initial, la participation ou l'identification de l'individu à ce qui le dépasse ou lui est étranger ne sont pas à reléguer dans le passé de l'espèce ou de la personne comme définitivement révolus. Le mimétisme physionomique est éventuellement de tous les âges. Il n'y a pas qu'au stade affectif qu'il existe, et il n'y a pas non plus que des obsédés pour avoir l'illusion d'une fusion entre leur propre visage et celui d'autres personnes. Le même sentiment peut se produire devant un être passionnément aimé. L'union mystique peut également prendre de ces aspects charnels et la magie a souvent prétendu opérer de ces transmutations, qui appartiennent aux folklores les plus antiques et les plus répandus. — Ces croyances ont-elles été sans rapport avec l'image que la personne se fait d'elle-même ?

A la différence du confusionnisme, la participation suppose que le Moi et l'Autre sont découplés, mais pas au point que le Moi ne sente encore sa sensibilité comme impliquée dans l'existence de l'Autre. D'où la possibilité de conflits intimes, mais aigus, dans cette conscience à double foyer. La participation appartient à un certain âge de l'évolution de l'enfant, mais pas à cet âge exclusivement. Elle est la condition de sentiments, de conduites qui peuvent se rencontrer toute la vie durant. Par exemple la jalousie, dont Stendhal a dit qu'elle est une «sympathie souffrante». Le jaloux l'est d'autant plus qu'il ressent plus vivement les jouissances supposées de l'Autre, cet autre pouvant être d'ailleurs soit le concurrent soit le partenaire. Elles lui semblent présentes à sa propre chair et il les vit parfois avec une sorte d'âpre et sombre avidité. Mais il souffre parce qu'elles sont en lui un simple écho de ce qui est censé réalité pour l'Autre. Ici la division s'est faite entre les personnes. Elle a laissé subsister une communauté sentimentale. Elle peut aussi ne pas les diviser. Ainsi s'expliqueraient des faits de prime abord assez extraordinaires : ceux par exemple cités par Lévy-Bruhl dans certains systèmes de société où les individus paraissent participer à l'existence les uns des autres, quelles que soient les différences de lieu et même d'époque.

Ils sont comme substantiellement unis par l'intermédiaire des ancêtres toujours vivants en eux et par celui du totem. Il n'y a pas dans ces croyances d'autre illogisme que de ne pas mettre l'essentiel dans les mêmes catégories que nous. Les distinctions de temps et d'espace sont tenues pour secondaires et n'impliquent pas une pluralité d'existence ni une impénétrabilité interindividuelle.

Un rôle très étendu revient, dans les fluctuations du Moi, à l'identification. Il s'agit là d'un fait très général, mais qui comporte des niveaux très différents et même deux orientations inverses : centripète et centrifuge. Elle est distincte du confusionnisme précisément parce qu'elle est orientée et elle diffère de la participation parce qu'elle n'est pas dépendance mais assimilation.

Tantôt le Moi projette en autrui les traits de son personnage, que parfois il n'ose pas s'avouer à lui-même. Wernicke avait remarqué que souvent les malades venus le consulter présentaient la personne qui les accompagnait comme le malade et eux-mêmes comme celui qui l'accompagnait. C'est ce qu'il a appelé « transitivisme ». Cette tendance est si fréquente, même chez des individus normaux, qu'on peut sans risquer beaucoup de se tromper, appliquer à leur auteur les jugements portés sur autrui. Le portrait de nos propres défauts c'est en dehors de nous-mêmes que nous le cherchons.

Tantôt au contraire ce sont des personnes ou des objets étrangers que le Moi cherche à incarner en devenant lui-même comme un autre personnage. Il s'agit d'un véritable échange, d'une mutation. Shérif et Cantril notent que cette identification est gênée par la présence du modèle, comme s'il y avait conflit entre le prototype, qui est trop lui-même, et la copie plus ou moins hybride, où les traits empruntés doivent coexister avec les traits personnels. C'est pourquoi une image est souvent plus favorable à l'identification que l'objet lui-même et plus facile au cinéma qu'au théâtre.

L'objet de l'identification peut être très divers. Il ne se limite pas aux personnes. Il peut être un animal. Cela devient plus rare à notre époque et n'a plus guère qu'un caractère ludique, bien que l'illusion puisse être terrifiante pour les enfants. Mais aux siècles de sorcellerie la conviction pouvait être si profonde que même la menace du bûcher ne pouvait faire que le soi-disant sorcier y renonce et, dans l'Antiquité, les fêtes dyonisiaques étaient pleines de simulacres et d'emportements inspirés du monde animal.

L'objet peut être aussi une chose inanimée. Finbogason a soutenu qu'il pouvait y avoir une imitation par nos attitudes ou plutôt par notre imagination posturale de simples choses. On rapporte que Taine dans sa vieillesse aimait s'absorber dans la contemplation d'un vieil arbre plein de sérénité dans sa robustesse végétative. Un autre exemple est cette confidence d'un toréador qu'au moment où le taureau bondissait sur lui, il imaginait pour l'attendre de pied ferme, une feuille d'arbre pendillant au bout d'une branche immobile comme le chiffon rouge au bout de son bras tendu.

L'objet peut aussi être collectif. Le même toréador avouait avoir eu certain jour un geste de timidité qui l'avait fait siffler, mais que rentrant dans l'arène il s'était montré d'une folle témérité parce que, expliquait-il « la première fois j'étais seul, mais ensuite c'est comme si tout le peuple avait été en moi ». A l'heure du sacrifice suprême le Moi des martyrs doit se sentir représenter l'unanimité de leurs compagnons d'idéal et de lutte et ils en appellent aussi à la postérité comme à une compagne éternelle.

La fiction elle-même peut opérer la transfiguration du Moi. Le type de ce cas c'est Don Quichotte. D'où l'impression somme toute douloureuse que laisse cette histoire facétieuse. Malingre, pas beau, menant une existence retirée et monotone, il a commencé par se dépouiller de son Moi rebutant en lisant des romans de chevalerie, en suivant dans leurs prouesses les héros de ces romans. Puis il a voulu se nier plus complètement à lui-même son existence, son entourage. Il a transformé les moulins à vent en combattants avec lesquels il pût se mesurer. Il a déployé un effort de volonté prodigieux pour réduire son Moi réel à une simple apparence et pour s'identifier au « Socius » qu'il avait formé par contraste. Mais son Moi le poursuivait ; il fallait bien qu'il en reprît conscience quand il recevait les coups de bâton de ceux qui n'avaient pas voulu accepter les métamorphoses auxquelles il les conviait. Enfin, à bout de forces, c'est finalement dans son vrai Moi qu'il lui a fallu se reconnaître. C'est son Moi qu'il se résigne à réintégrer l'heure venue de sa mort qu'il affronte avec humanité et noblesse. Si Don Quichotte paraît parfois friser l'aliénation, c'est une aliénation volontaire et presque consciente. Il s'est aliéné dans un Moi factice où il a condensé, par opposition à sa chétive personne la générosité et la grandeur qui ne pouvaient s'y incarner. C'était ici la substitution de l'Alter à l'Ego.

Ainsi le Moi et son complément inséparable X Autre mènent la personne d'une sensibilité élémentaire aux horizons les plus divers et parfois les plus vastes de la conscience individuelle ou collective. Au début c'est une cénesthésie confuse où se mêlent les excitants physiologiques et conditionnels des réflexes organiques ou moteurs. Puis les rapports de l'enfant avec son entourage, par l'intermédiaire d'une mimique expressive où sont unies les données kinesthésiques et visuelles préludent à la distinction du subjectif et de l'objectif, du personnel et de l'extérieur. Vient alors la parole qui par définition, pourrait-on dire, s'adresse à quelqu'un et, à défaut d'un interlocuteur étranger, est adressée à soi-même ; d'où les soliloques dialogues du petit enfant. Ainsi se prépare la disjonction du Moi et de X Autre. Elle donne lieu en se produisant à une crise de personnalisme qui se traduit d'abord par une opposition purement formelle et sans contenu à l'égard de ce qui procède d'autrui. Le Moi et l'Autre se constituent conjointement. La première forme de l'Autre c'est d'être le second terme du couple par où s'introduit dans la conscience la distinction fondamentale d'être différents entre eux, mutuellement indépendants et dont l'existence ne se confond plus avec les situations successivement vécues par le sujet. Ce couple à l'état pur a comme la valeur d'une catégorie dont les contenus successifs répondront à la croissance et à l'histoire de la personne.

Un des premiers élargissements du couple c'est de s'objectiver en multipliant derrière l'interlocuteur intime, c'est-à-dire l'Autre, un nombre indéfini d'interlocuteurs possibles et par contre-coup d'amener le Moi à se mettre lui-même au nombre des Autres. Les distinctions pronominales du langage aident à cette promotion du Moi vers l'état d'individu prenant place parmi d'autres, mais il est lui-même le reflet des progrès rendus possibles par l'évolution de la personne. Dès lors le Moi et l'Autre pourront jouer le rôle de concepts sans pourtant que soient abolis les modes plus affectifs de leurs relations : la participation et l'identification, dont le rôle a d'ailleurs été de premier plan dans certains systèmes de croyance et de civilisation.

  • Source: revue numérique Persée