Psychologie et psychotechnique

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Psychologie et psychotechnique
written by Henri Wallon
1937
  • PSYCHOLOGIE ET PSYCHOTECHNIQUE

Je voudrais aujourd’hui vous parler d’une science qui est encore très jeune ; mais sa jeunesse permet de reconnaître d’une part quelles sont ses origines, et d’autre part de voir dans quelles conditions elle a pu devenir une véritable science. Or, ces conditions sont les rapports qu’elle peut avoir avec des nécessités pratiques, des nécessités techniques et, par l'intermédiaire de la technique, avec une certaine phase de révolution historique de la société.

La psychologie existe comme nom et même comme réalité depuis pas mal d’années ; mais pendant longtemps elle a été opposée au système des autres sciences. Les autres sciences, on peut dire qu’elles appartiennent aux différente domaines des sensations. Nous prenons connaissance du monde extérieur par l’intermédiaire des sensations. C’est ainsi qu’il y a une science qui s’appelle l’optique, une science qui s’appelle l’acoustique, qui étudient l’une les phénomènes de lumière, les phénomènes de vision, tout ce qui peut avoir rapport avec la vue, l’autre les sons et tout ce qui peut avoir rapport avec la perception des sons. D’autres sciences, comme la mécanique, utilisent, elles aussi, les connaissances que nous pouvons avoir de l’espace ou des forces, et la notion de force est plus ou moins extraite elle aussi de nos sensations.

La première représentation qu’on a pu se faire de la notion de force est, progressivement, devenue plus abstraite ; mais lorsque nous employons le mot «force», nous le rapprochons, plus ou moins directement, de phénomènes de sensation.

L’électricité, par elle-même, ne touche à aucun de nos sens en particulier, mais pour mettre en évidence les phénomènes d’électricité il a fallu les traduire dans différents domaines sensoriels par différents dispositifs. On peut les traduire dans le domaine de la vue, de l’audition, des forces de traction, des moteurs, etc... Par conséquent, là encore, bien que l’électricité ne soit pas quelque chose de directement saisissable par nos sens, c’est toujours par des effets d’ordre sensoriel qu’on peut la saisir.

Lorsqu’on passe à des sciences plus complexes, la difficulté devient plus grande. Pour la biologie, par exemple, on a pensé, au début, qu’on pourrait en ramener les phénomènes à des réactions de physique ou de chimie ; mais on s’est aperçu qu’ainsi on laissait en dehors des explications quelque chose de fondamental dans l’étude des phénomènes de la vie, c’est-à-dire l'unité de réaction vis-à-vis du monde extérieur. Un organisme n’est pas simplement l’addition d’une série de réactions physiques, mécaniques ou chimiques. Il présente une sorte de cohérence intime qui fait que, dans ses réactions vis-à-vis du monde extérieur, il offre une sorte d’unité que l’on a traduite de différentes façons et particulièrement en considérant qu’il y avait une finalité dans cette unité. On a supposé même une force qui échapperait aux notions physico-chimiques. Il y a eu les théories vitalistes, etc.

Egalement, la vie d’un organisme se traduit dans le temps. Il y a une certaine continuité dans le temps. Nous ne pouvons pas prendre un être vivant à un moment quelconque sans tenir compte de tout son passé, qui a influé sur lui.

Par conséquent, on se trouve là déjà en présence de réalités, de principes (1) , dont certains, pour différents auteurs, dépassent la simple observation immédiate. Evidemment nous n’a vons aucune espèce d’intérêt à faire intervenir des principes qui ne seraient pas d’ordre expérimental. Mais vous voyez que la question commence à se compliquer.

Pour la psychologie, on a commencé par dire que c’était la science de l’âme. C’est même la définition étymologique du mot. Les savants ne savent d’ailleurs pas très bien ce que c’est que l’âme, en ce sens que lorsqu’on emploie ce mot pour désigner quelque chose qui se rapporterait à un principe tout à fait supérieur aux phénomènes observables.

D’une façon plus courante, on a dit que la psychologie pouvait être une science plus ou moins exacte, mais que ses moyens d’information étaient tout à fait différents des moyens d’information des autres sciences. Les autres sciences, même la biologie, se ramènent toujours à des faits observables dans le monde extérieur, à des faits que l’on peut enregistrer par des moyens accessibles à la vue, à l’ouïe ou au toucher, mais toujours par des moyens qui entrent dans le domaine de nos sensations. Pour la psychologie, on a dit qu’elle pouvait être connue d’une autre manière et que ce n’est pas par nos sens, par ce qui nous permet de saisir le monde extérieur, que nous pouvons connaître les phénomènes psychologiques, mais par une sorte d’intuition intime.

On a dit également que les faits psychologiques étaient des faits de conscience, la conscience étant précisément ce pouvoir que nous avons de percevoir notre propre état, notre propre manière d’être. La psychologie devenait ainsi une science ayant des moyens d’information pour ainsi dire intimes, par opposition aux autres sciences qui ont des moyens d’observation tournés vers le monde extérieur. On a même parlé d’un sens intime qui serait le sens propre de la psychologie. De même que nous avons des sens tournés vers le monde extérieur, nous aurions une sorte de sens intime, une vision sur nous-mêmes, à l’intérieur de nous-mêmes, qui se confondrait avec la conscience.

Vous voyez toutes les conséquences que l’on peut tirer de cette déduction. On peut en tirer par exemple cette conséquence que la psychologie étudie une véritable existence ou un principe d’action tout à fait différent de ce que l’on observe dans le monde physique. On peut donc en tirer cette conclusion qu’il y a deux sortes de réalités : d’une part une réalité matérielle, d’autre part une réalité que l’on a appelé une réalité spirituelle, ou réalité de l’âme, qui peut être saisie par l’intermédiaire de la conscience.

En fait, toutes les explications psychologiques ont longtemps consisté dans cette thèse d’un retour sur soi-même que l’on appelle introspection (vision sur soi-même) et dans les notions que l’on croyait pouvoir tirer de cette vision sur soi-même.

On est arrivé, par exemple, à distinguer un certain nombre de qualités de l'âme, qui représenteraient les aptitudes de cette fonction spirituelle ou de ce facteur spirituel qui serait l’objet de la psychologie, et on a édifié toute une psychologie purement idéologique, c’est-à-dire faite purement de concepts et n’ayant pour matière que les espèces d’intuitions] qu’on pouvait avoir pair l’observation intime.

On a donc fait toute une architecture conceptuelle par laquelle on a essayé d’expliquer les réalités de la vie psychique, c’est-à-dire la pensée, ou la façon dont nous pensons, le sentiment, ou la façon dont nous sentons, et enfin ce qui nous fait exister en tant qu’êtres conscients, c’est-à-dire ayant le sentiment de leur vie, de leur activité, de leur pensée.

Vous voyez donc quel était le principe ancien de la psychologie et comment ce principe et ces objets particuliers à la psychologie semblaient l’opposer à la connaissance du monde extérieur. Cette thèse a été reprise et soutenue avec beaucoup d’énergie par un philosophe contemporain, encore vivant, dont on parle souvent : M. Bergson.

Beaucoup de psychologues pensaient que tout de même on pouvait arriver à une sorte de science plus ou moins systématique de l’âme, fondée sur des déductions valables pour tous, sur des cadres généraux où l’on pourrait faire entrer la réalité de l’âme et qui permettrait tout de même de faire de la psychologie une sorte de connaissance applicable, non pas seulement à chaque individu qui perçoit en lui-même la réalité de la vie psychique, mais qui pourrait être applicable à tout le monde en raison de cette uniformité qu’il y aurait entre toutes les âmes. Mais M. Bergson a déclaré que l’objet de la psychologie c’était en effet cette espèce d’intuition tournée vers soi-même. Il a pourtant ajouté que cette intuition était complètement faussée par ceux qui essayaient de la ramener à des concepts généraux, que ce qu’il y a de plus vrai dans cette intuition c’est ce que nous sentons à chaque instant ; et ce que nous sentons à chaque instant ne peut être semblable à ce que nous, avons senti avant ou à ce que nous sentirons plus tard.

Donc, pour M. Bergson cette intuition est quelque chose d’unique, non pas seulement parce que mon intuition c’est mon intuition à moi, mais parce que cette intuition du moment présent ne peut pas ressembler à une intuition d’un moment passé ni à celle d’un moment futur. Suivant lui, la « voix de la conscience » est une sorte de transformation perpétuelle qu’il appelle un devenir perpétuel, et nous ne pouvons insérer dans ce devenir aucune espèce d’état isolable pour lui-même. Il y a seulement quelque chose qui se transforme. Chaque fois que nous essayons de fixer un moment du devenir pour le comparer à d’autres moments de notre vie ou de la vie d’autrui, nous réalisons quelque chose dé pure ment artificiel et qui détruit ce qu’il y a de plus original dans la vie psychique.

La conclusion de M. Bergson est celle-ci : il n’y a. pas de science possible pour ce qui est de la vie de l’âme, pour ce qui est le devenir de rame; il n’y a de possibilité de la saisir que dans le moment où elle se fait, mais nous ne pouvons mettre là-dessus ni une idée, ni un mot parce que c’est quelque chose qui évolue perpétuellement, qui se transforme perpétuellement.

Vous voyez ses conclusions : c’est que chacun de nous, au point de vue de sa vie mentale, est renfermé en lui-même, a sa vérité à lui, qui est une vérité en transformation perpétuelle. Il n’y a aucune comparaison à établir entre un individu et un autre. Chacun est juge de soi- même, peut arriver à la connaissance de soi- même, mais à une connaissance qui est perpétuellement en transformation, qui n’a pas de point de repère : nous ne pouvons pas arriver à déterminer les faits psychiques en tant que faits psychiques.

Or, la science est basée sur des faits dont nous pouvons dire que, si certaines conditions sont réalisées, ces faits se reproduiront, et en ramenant ces faits à leurs conditions nous pouvons les mesurer et établir des comparaisons numériques : il n’y a pas de science sans nombres. Précisément, un des gros arguments de M. Bergson, c’est que ce qui est la vie de l’âme, ce qui est la conscience, échappe essentiellement au nombre. C’est uniquement quelque chose que nous percevons à l’état de qualité pure. Personne ne peut dire qu’un état de conscience est plus fort qu’un autre ou qu’une douleur est plus profonde qu’une autre. Nous pouvons dire seulement qu’elle est différente d’une autre, ou qu’elle est plus insupportable qu’une autre, mais non qu’il y a une différence de degré, c’est-à- dire qu’en additionnant une même douleur avec elle-même on pourrait obtenir une douleur plus vive. M. Bergson dit : non, il y a seulement différence de qualité entre les deux.

La critique de M. Bergson est dirigée vers la négation totale de la possibilité d’une psychologie scientifique qui s’appuierait sur les nombres.

Cette idée-là a été présentée avec beaucoup de talent, avec un incontestable talent littéraire. Elle a beaucoup frappé un certain nombre d’esprits de notre époque. Elle a été particulièrement adoptée par ceux qui s’attachent au spiritualisme, à la nature spirituelle de l’âme et qui sont les plus opposés aux théories matérialistes.

Ils ont vu dans la théorie de M. Bergson un moyen d’opposer à la science des choses, à la science de la matière, à cette science qui avait, paraît-il, l’air de vouloir tout absorber, ces descriptions spiritualistes de la vie de l’âme et de ses activités. On s’est emparé des critiques de M. Bergson pour déclarer qu’il y a bien une réalité matérielle mais qu’à côté de cette réalité matérielle, objet de science, il y en a une autre qui échappe totalement à la science.

Mais M. Bergson a été, lui, beaucoup plus loin, en disant que cette réalité qui échappe à la science, ce n’est pas seulement la réalité de la conscience. Il suppose que le monde entier est une sorte de conscience et que les indications ou nombres que nous mettons là-dessus sont des artifices de la science. Par conséquent, il a fait une critique de la science dans sa totalité. Toutes les comparaisons que la science établit entre les choses, tous les faits qu’elle prétend insérer dans le complexus des exigences qui se développent dans l’univers, tout cela est, d’après lui, le résultat d’un artifice approximatif qui peut réussir dans des limites déterminées mais qui n’atteint pas le fond des choses. Cette approximation qu’est la science, suivant M. Bergson, est quelque chose de tout à fait artificiel.

M. Bergson peut critiquer par là toutes les formes de psychologie qui, avant lui, avaient une certaine tendance à prendre des apparences scientifiques. Il y avait différentes branches de la psychologie qui avaient essayé de se dégager de la pure introspection, c’est-à-dire de cette pure intuition dirigée vers l’intérieur de l’être, et qui' avaient essayé d’expliquer du dehors, pour ainsi dire, toutes les manifestations de vie mentale, de pensée, de sentiment.

Cette psychologie se présentait sous différents aspects. Il y avait la psychophysique. La psychophysique, c’est précisément la tentative pour essayer de mesurer au moyen de nombres certains phénomènes de la vie psychique.

Je vais vous donner des exemples de cas étudiés par la psychophysique. Elle a notamment étudié les temps de réaction, c’est-à-dire l’intervalle qui s’écoule entre le moment où l’on perçoit une certaine excitation, une certaine sensation, et le moment où l’on fait un geste répondant à cette sensation.

Par exemple, on dit : Dès que vous percevrez une lumière rouge, vous ferez tel geste. Le temps qui s’écoule entre le moment où on a aperçu la lumière rouge et le moment où l’on fait le geste est appréciable. Il peut se chiffrer par des centièmes — entre quatorze et vingt-quatre centièmes — de seconde, suivant les circonstances, ce qui peut avoir une importance considérable, par exemple en astronomie. L’astronome était autrefois à sa lunette et devait noter le moment où l’astre observé passait juste à l'entrecroisement de deux fils qui barraient le verre de sa lunette. Eh bien ! on a constaté, dès le XVIIème siècle, qu’il y avait un décalage de temps ; mais qu’il était toujours le même pour le même astronome.

On a fait à ce moment-là une véritable mesure du temps de réaction. Lorsqu’il s’agit de mesurer d’une façon rigoureuse des mouvements aussi importants que ceux des astres, il faut user de la plus extrême rigueur, car un déplace ment d’un centième de seconde représente des quantités considérables dans l’univers. Pour d’autres phénomènes encore, le peu de temps qui sépare le moment où l’on perçoit quelque chose et le moment où l’on peut dire ou inscrire qu’on l’a perçu, cet intervalle, bien que se chiffrant seulement par centièmes de seconde, peut être extrêmement important. Les temps de réaction varient d’un individu à l’autre, chacun ayant son coefficient particulier, avec des oscillations autour de ce coefficient, mais chacun ayant son indice propre. On peut mesurer ce temps pour chacun. Et on peut faire varier ce temps en faisant varier les conditions de l’expérience. Par exemple, si je dis à un sujet de faire un certain geste lorsqu’il verra une lumière rouge, mais non lorsque la lumière sera blanche, je complique un peu l’expérience et j’augmente le temps de réaction, parce que le sujet est obligé de faire un choix entre la lumière blanche et la lumière rouge et qu’il doit s’abstenir de faire le geste convenu si la lumière n’est pas rouge. On peut encore compliquer l’expérience et augmenter le temps de réaction en prescrivant un geste différent pour chaque couleur de la lumière, car alors le choix porte aussi sur le geste faire. On peut aussi prendre toute une série de mesures en faisant varier les conditions de l’expérience. Les temps sont faciles à inscrire maintenant qu’on dispose d’appareils électriques fonctionnant instantanément, et pouvant mesurer les temps de réaction d’une manière absolument précise. Ces phénomènes sont donc mesurables en chiffres.

La psychophysique avait mesuré des phénomènes plus compliqués et montré comment on peut faire varier une sensation en faisant varier l’excitation. Il faut une somme minima d’excitation pour l'a faire varier. On avait même pu établir des lois qui indiquent comment une sensation varie en fonction d’une excitation et de l’augmentation de celle-ci. Il y avait là tout un domaine de la psychologie où l’on pouvait essayer d’appliquer à la psychologie les méthodes des sciences exactes, c’est-à-dire le nombre. Il y avait encore d’autres moyens; d’introduire les méthodes scientifiques en psychologie. On a, par exemple, beaucoup parlé de psychologie physiologique.

C’est celle qui consiste à voir quelles modifications se produisent dans les manières de sentir, d’agir, de penser lorsqu’une modification se produit dans les fonctions physiologiques de l'individu, par exemple lorsque certains de ses organes sont atteints ou lorsque seulement son fonctionnement est troublé. C’est ainsi qu’en cas de troubles digestifs ou à certains moments de la digestion il peut y avoir un ralentissement du travail. Par cet exemple particulier, vous voyez qu’on peut essayer d’étudier les phénomènes de la pensée, du sentiment, de la conduite, dans leur rapport avec les modifications qui se produisent dans l’état physiologique de l’individu. J’aurais pu aussi bien, vous parler de la respiration. Il y a des enfants qui, parce qu’ils respirent mal, ne peuvent pas bien travailler ni être attentifs. Ce sont, par exemple, des enfants qui ont des végétations ne leur permettant pas d’absorber une quantité d’oxygène suffisante pour une activité soutenue. Non seule ment ils sont souvent chétifs, mais ils ont en général une intelligence lente. Dès qu on les opère et qu’ils respirent mieux, on voit souvent leur activité intellectuelle se modifier complète ment. Voilà donc un autre domaine où la psychologie physiologique peut mesurer les modifications qui se produisent dans les phénomènes de l’activité mentale, lorsqu’il y a des modifications dans la physiologie de l’individu. A propos de toutes les fonctions du corps des changements psychologiques peuvent se produire en. rapport avec l’état physiologique. Mais, naturellement, c’est la physiologie du système nerveux qui a les relations les plus étroites avec les modifications de l’activité mentale.

On avait également essayé de faire une psychologie pathologique, c’est-à-dire de voir quels sont les rapports entre les maladies mentales ou du système nerveux et les modifications de l’activité psychique et, par là, d’en découvrir le mécanisme. C’est souvent lorsque nous nous trouvons en présence de troubles particulièrement graves que le détraquement d’un mécanisme peut nous en déceler l’existence qui restait invisible à l’état normal.

Il y avait donc là toute une série de tentatives. M. Bergson ne les ignorait pas, mais il a essayé de démontrer que ces tentatives étaient à côté de la véritable connaissance de l’âme ou de la conscience.

Par exemple, il a beaucoup reproché à la psychophysique de vouloir comparer les sensations entre elles en les mettant en rapport avec l’ex citation. Il a dit qu’il n’y a que des différences de qualité entre les sensations et il a étendu cette critique à tous les phénomènes de l’âme.

Je crois que les différentes tentatives de la psychologie antérieurement à M. Bergson pouvaient déjà, sinon fournir des réponses totalement suffisantes, du moins donner l’impression que ce qui est du domaine de l’âme n’échappait pas nécessairement à des lois numériques, et pouvait être mis en rapport avec les conditions matérielles. Car, en somme, les conditions physiologiques qui répondent au fonctionnement des organes, c’est bien de la science matérielle, les conditions en sont matérielles même lorsqu’il s’agit de la pensée.

Mais il y a un événement infiniment important, à mon avis, qui détruit complètement la critique de M. Bergson : c’est l’apparition de la psychotechnique.

La psychotechnique a modifié complètement l’esprit dans lequel était faite la psychologie. La psychologie était, auparavant, une affaire plutôt de curiosité, sauf dans certains cas de maladies mentales où il était utile de connaître les raisons du détraquement présenté par le malade ; et, dans cette recherche-là, d’ailleurs, on ne pouvait pas aller très loin, mais elle pouvait tout de même avoir un certain intérêt pratique. De même, la recherche très spéciale des temps de réaction avait son utilité dans certaines branches de la technique, où une grande précision est nécessaire.

Mais c’étaient encore des cas assez rares, très espacés les uns des autres. La psychotechnique est venue modifier complètement la position du problème. Elle est née de nécessités industrielles, des recherches faites pour diminuer les prix de revient, notamment par un ingénieur américain dont le nom est bien connu maintenant : Taylor.

Lorsque le machinisme a pris son grand développement, il représentait une économie sur les prix de revient industriels, au point que toutes les petites entreprises et petits artisans ont dû disparaître, ce qui a déterminé une très grande crise dans le premier tiers du XIXème siècle, crise qui a provoqué un mouvement ouvrier extrêmement sérieux, particulièrement en Angleterre. La recherche d’économies dans la production industrielle a d’abord porté sur les conditions matérielles de la production, c’est-à-dire en particulier sur l’utilisation de la machine. Puis, la concurrence s’étant faite de plus en plus sévère, on a cherché à diminuer encore le prix de revient et Taylor a eu cette idée qu’on pouvait y arriver en améliorant les techniques du machinisme.

Il faut reconnaître qu’il a une très grande part dans cette amélioration des techniques, notamment pour la taille des métaux et la vitesse à donner aux tours. Il a étudié toutes ces questions de très près. Mais il a également pensé qu’on, pourrait diminuer le prix de revient en essayant d’opérer sur le travail de l’homme, comme on opérait pour le travail de la machine. Il a fait cette révolution, considérable au point de^ vue idéologique, de considérer que l’homme n’était pas distinct de la machine qu’il emploie, mais qu’il entrait dans le circuit de la machine et que, de même que l’on pouvait régler la marche d’engrenages ou la vitesse d’un tour, il faudrait également essayer de régler l’activité de l’homme en réglant ses gestes en rapport avec les mouvements de la machine. Taylor a eu alors l’idée de ce qu’on appelle la rationalisation, mot très utilisé aujourd’hui.

La rationalisation peut porter sur toutes les conditions matérielles de la production. On peut rationaliser en essayant de systématiser telle ment le travail de la machine que toute perte de temps et d’énergie soit évitée. Rationaliser, c’est aller vers l’économie systématique, vers une utilisation telle de la machine et de l’homme qu’il n’y ait aucune déperdition ou qu’il n’y ait que le moins de déperdition possible. Taylor a dit : « De même qu’il peut y avoir de la perte de combustible ou d’énergie dans le travail de la machine, de même il peut y avoir de la perte dans le travail de l’homme s’il accomplit des gestes inutiles qui ralentissent son débit ». Il a ainsi essayé d’établir que, pour diminuer en core le prix de revient, il faudrait modifier, rationaliser les gestes de l’homme. Il l’a fait d’une façon Extrêmement grossière, d’abord, en essayant d’augmenter le rythme du travail. Il a chronométré le travail des ouvriers les plus rapides!, pour faire d’eux des entraîneurs, les autres ouvriers devant suivre le même rythme.

Et il a ainsi éliminé tous ceux qui ne pouvaient pas travailler à cette cadence, tandis qu’il épuisait précocement les autres.

Mais il a aussi considéré qu’il y avait autre chose à faire que d’imposer un certain rythme aux ouvriers, qu’il fallait étudier ses gestes de manière à lui permettre de suivre ce rythme par l’élimination des gestes inutiles.

Il a donc inauguré cette science de l’étude des gestes, dont le principe peut être juste, mais dont les applications ont été extrêmement fâcheuses entre les mains de Taylor. Cette étude des gestes est en elle-même parfaitement légitime.

Quand vous apprenez le violon, le professeur vous dit par exemple de tenir le violon, l'archet ou de lever le coude de telle manière qui peut paraître gênante au début, mais qui est nécessaire pour arriver dans la suite à une certaine virtuosité ; de même pour le piano, il faut d’abord faire des exercices pour arriver à délier les doigts et à rendre leurs mouvements indépendants les uns des autres. Il y a là toute une série de méthodes qui peuvent se rattacher au principe de l’étude des gestes, qui, par conséquent, n’est pas en elle-même une chose mauvaise.

Ce qui a été fâcheux dans l'application qu’on en a fait, c’est que ces gestes ont été imposés d’abord à des rythmes qui ne convenaient pas du tout à certains! individus. Car chacun de nous a son rythme particulier ; nous ne pouvons pas tous suivre le même pour l’exécution d’un travail. Le rythme est quelque chose de fondamental pour chacun de nous. De même que chacun a ses temps de réaction particuliers, de même chacun de nous a ses rythmes propres. Si nous les forçons, il se produit un détraquement progressif de l’organisme.

L’étude des gestes peut être faite de différentes manières ; l’utilisation qu’on en fait peut être utile ou nuisible à l’individu. Il peut y avoir des gestes anti-physiologiques qui détruisent une sorte d’harmonie physiologique. Cette harmonie que les sports peuvent au contraire cultiver. Il existe une régulation de nos mouvement qui est liée au bon équilibre de notre système nerveux.

Ce sont donc les conditions d’ordre économique qui ont amené à étudier l'activité de l’homme, comme si cette activité était une activité mécanique. Mais remarquez que toute une activité mentale vient s’ajouter aux gestes. Ceux- ci ne laissent pas en dehors de notre activité 1’intelligence, la pensée, la sensibilité. Nos gestes peuvent influer sur nos sentiments. Certains rythmes musicaux, par exemple, nous mettent dans certaines dispositions mentales, différentes suivant qu’il s’agit de rythmes rapides ou de rythmes lents. De même, un rythme de travail peut avoir une influence sur nos façons d’être, de sentir et même de penser. Vous savez que, dans certains cas, nous avons besoin de faire un certain geste pour réfléchir. Certaines personnes pensent mieux en marchant vite ; d’autres ont un balancement ou un geste automatique qui accompagnent leur pensée. Nous ne pouvons donc pas dissocier complètement ce qui est mouvement chez l’homme de ce qui est son activité psychique, ses sentiments, ses élans, son enthousiasme, ses découragements, ses dépressions, et même rythme de sa pensée.

Donc, par là, on faisait déjà entrer la nature de l’âme dans la nature totale de l’univers et on renversait les anciennes barrières entre les sciences des choses et la psychologie. Cela était très grave au point de vue de l’idéologie traditionnelle.

Nous avons ainsi un exemple de ces nécessités qui s’imposent à un régime pour qu’il puisse durer, mais qui, en même temps, minent les plus vieux fondements de ce régime. L’idéologie spiritualiste était cultivée par la pensée capitaliste ; il était très important pour le régime capitaliste de maintenir une certaine croyance au spiritualisme, pour bien des rai sons.

La première raison, c’est parce que l’individu qui croirait que toute sa vie est liée à son existence de travail, aux gestes qu’il fait dans la vie et qu’il n’y a rien au-delà, pourrait être tenté de demander dès cette existence autant de jouissances que d’autres. Alors, on développe en lui la résignation en lui disant : « Tout cela n’est qu’une étape, qu’un moyen, mais il y a un principe qui dépasse la vie matérielle que vous menez, il y a le principe spirituel avec une sur vie et d’autres sources de satisfaction ».

Il y avait donc un gros intérêt, dans une société où les jouissances ne sont pas également réparties entre tous, à maintenir cette illusion, cette confiance en ce fait qu’après tout la vie de l’homme dépasse la vie des choses et lui donnera des satisfactions que ne peut pas donner le contact avec les choses.

Il est manifeste que tous les penseurs du capitalisme ont essayé et essayent de maintenir cette croyance en un principe spirituel distinct des choses. Souvent, on fait honte à ceux qui réclament pour des questions d’ordre matériel, de salaires, etc., en déclarant : « Mon Dieu, que vous avez une basse estimation de ce qu’est la nature humaine ! La nature humaine est très au-dessus de cela ! »

Il y avait ainsi toute une tradition de penseurs bourgeois qui maintenaient la nécessité de ce principe spirituel. Et vous voyez le coup très grave que les besoins de la concurrence capitaliste ont pu porter à l’idéologie spiritualiste, en intégrant totalement l’activité de l’homme dans le cycle de la production.

Un premier aspect de la psycho-technique, c’est donc que l’homme a été traité comme une force naturelle.

Or, il faut respecter les lois des forces naturelles, ce que Taylor n’avait pas fait. Actuellement, au contraire, nous sommes arrivés à concevoir une rationalisation qui respecte les lois physiques de l’activité humaine, qui étudie l’activité de l’âme dans le cadre de ces lois et qui, en fonction même de ces lois, prenne à tâche de respecter la personnalité humaine, au lieu de l’absorber complètement dans les nécessités de la production. On peut très bien faire une psychotechnique qui ne soit pas d’exploitation mais de préservation pour l’individu.

Ce qu’il y a d’important au point de vue théorique c’est qu’en ait été amené à reconnaître que l’activité humaine a des lois qu’il faut respecter comme toutes les lois des autres forces de la nature. Il y a des lois physiologiques.

Ces lois ne peuvent pas être transgressées, à moins de léser l’individu. On l’a vu au point de vue industriel. On a pu parler de maladies industrielles, de névroses industrielles,' qui sont dues à ce que le rythme imposé, les gestes imposés n’avaient pas respecté les lois physiologiques de l’activité humaine.

Cette psychotechnique en se développant a emprunté les méthodes de la psychologie nouvelle à une autre source également utilitaire, qui a fait son apparition vers la même époque, un peu après 1900.

La période de 1900 est extrêmement importante au point de vue de l’évolution historique de la société. Elle marque vraiment un tournant.

Elle marque le moment où lé capitalisme se tourne vers l’impérialisme, où l’on voit se com battre dans le monde les grands empires capitalistes. Il y a eu Fachoda un peu avant, il y a eu ensuite les affaires du Maroc, Agadir. Et, finalement, il y a eu la guerre.

Tous ces gros désordres proviennent de ce que le capitalisme, après la période de libre concurrence, voit la concurrence rétrécir le champ ouvert à ses initiatives. Chaque Etat s’est heurté à la concurrence des autres Etats.

Chacun a exigé une chasse gardée dans le monde. Il a fallu une chasse gardée au capitalisme anglais, il en a fallu une au capitalisme français, et le Gouvernement allemand voulait aussi avoir une chasse gardée. Il s’est heurté au capitalisme français et, dans le monde entier, on a vu se produire ces premiers froissements impérialistes.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas auparavant déjà des empires impérialistes. Il y avait bien l’Angleterre, mais elle avait pu étendre son empire colonial sans avoir d’ennui avec les autres paya Tandis qu’à partir de 1900, nous assis tons aux cassures entre les impérialismes.

C’est au moment où le capitalisme commence à étouffer par suite de la concurrence qu’il essaye de remédier à cette concurrence de différentes manières : en créant des empires qui seraient à l’abri des convoitises ou de la concurrence étrangère, et d’autre part en abaissant les prix de revient, en faisant entrer l’ouvrier dans le cycle de la production et en rationalisant son activité.

A la même époque sont survenues des recherches d’un ordre semblable à propos de la pédagogie. Le problème peut paraître beaucoup moins important, mais tout de même il s’est produit alors une découverte qui a eu une grande importance au point de vue psychotechnique.

C’était également un problème, utilitaire. En France, la Direction de l’Enseignement s’est demandé un jour comment on pourrait éviter que des enfants inaptes à profiter d’une classe déterminée n’y entrent. Si on les laisse entrer dans cette classe, ils vont perdre leur temps, et nuiront aux progrès de leurs camarades. N’y aurait-il pas un moyen de découvrir quels sont les enfants qui peuvent entrer avec profit dans cette classe, et ceux qu’il est préférable de ne pas y admettre ? Telle était la question que l’on se posait.

C’est alors qu’un psychologue français, Alfred Binet, a imaginé la méthode des tests. Le test, c’est en principe quelque chose de très simple. Il consiste en une épreuve qui met en évidence l’existence ou la non-existence d’une certaine aptitude. Par exemple, à l’entrée d’une classe, certaines aptitudes sont nécessaires et il s’agit de savoir si le sujet les possède. Avant de soumettre l’enfant à l’épreuve de renseignement lui-même, ce qui est long, je cherche à trouver une certaine épreuve qui me permette de reconnaître en très peu de temps si l’aptitude nécessaire existe ou n’existe pas.

Le test a pris un développement considérable. On l’a employé d’abord pour les écoliers, en suite pour les ouvriers à l’entrée de l’apprentissage. Il était très important, en effet, de savoir si un enfant pourrait ou non aborder l’apprentissage de tel ou tel métier. On a pour cela utilisé les tests. Certains patrons s’en sont servi à l’entrée de leurs usines pour éliminer des ouvriers qui n’auraient pas un rendement suffisant.

Le test, dans son principe, est quelque chose de très simple. La seule difficulté est de découvrir l’épreuve qui mettra en jeu l’aptitude recherchée, c’est de savoir quelles sont les aptitudes nécessaires pour un certain travail.

Le point de départ utilitaire de cette méthode est évident. On voit très bien l’intérêt qu’il peut y avoir à trouver l’épreuve qui permettra de dire oui ou non, en présence d’un individu, et de savoir s’il convient de l’orienter dans un sens ou dans un autre.

Toute la difficulté, encore une fois, consiste à trouver le test approprié à l’aptitude. Elle consiste surtout à analyser l’activité que le sujet devra déployer, pour savoir de quelles aptitudes elle est faite, quelles sont les aptitudes nécessaires pour exercer un certain métier ou faire un certain travail intellectuel ; car les tests se retrouvent dans tous les domaines de l’activité humaine, manuelle ou intellectuelle.

Cette méthode des tests a eu une importance extraordinairement grande au point de vue de la connaissance théorique des individus. D’abord, elle a permis de répondre d’une façon rigoureuse à l’objection de M. Bergson qui déclarait qu’on ne pouvait pas utiliser lest chiffres pour tout ce qui est de l’activité psychique. Or, avec le test, que faisons-nous ? Nous devons pouvoir éprouver l’activité psychique, en son entier. On a même quelquefois parlé de tests émotionnels, de tests 'affectifs c’est-à-dire d’épreuves qui puissent mettre en évidence les dispositions morales du sujet, non seulement ses dispositions de travail, mais encore toutes les nuances de sa sensibilité. Or, le test consiste à faire exécuter une certaine tâche, aussi simple que possible, à l’individu, mais une tâche qui se rapporte très strictement à certaines de ses aptitudes : intellectuelles, manuelles ou sentimentales. Ainsi le test nous permet de faire une analyse des dispositions qui existent chez l’individu soumis à cette épreuve, des aptitudes qu’il présente, de tout ce dont sera faite son activité. Mais le test permet en outre d’établir des rapports numériques. Un test peut être réussi plus ou moins bien, Nous pouvons donc établir des notes pour la réussite du test, pour son exécution.

Cela a d’ailleurs présenté d’assez grandes difficultés, parce que souvent la graduation était plus ou moins arbitraire. Mais on est arrivé à tourner la difficulté d’une façon très satisfaisante en graduant le test d’après la proportion des gens capables de le réussir. Le test a ainsi permis de classer un individu parmi d’autres dans une collectivité. On a pu établir, par le moyen de la statistique, un pourcentage, mais aussi essayer le test sur des individus en nombre suffisant, les ranger par ordre de réussite, diviser la série ainsi obtenue en 10 ou en 4 tranches et dire ensuite de chaque individu qu’on examinera qu’il se classe dans telle tranche de dix ou décile, dans telle tranche de quatre ou quartile.

Ce classement peut s’énoncer par un chiffre ainsi parfaitement rigoureux, puisqu’il est obtenu non pas sur un individu isolé, mais par l’examen d’un nombre d’individus (suffisant pour représenter la masse totale des individus. Il est donc gradué par rapport aux facultés humaines, par rapport a l’homme d’une façon générale.

Nous pouvons situer chaque individu par rapport à l’espèce humaine, suivant qu’il, a réalisé tel test d’une façon plus ou moins parfaite ou imparfaite.

Nous pouvons ainsi établir pour un individu et pour chacune de ses aptitudes une note correspondant à ces aptitudes. C’est ainsi qu’on a pu établir pour chaque individu un profil psychologique.

Le procédé est très simple. C’est exactement comme pour une courbe de fièvre, où vous avez sur l’axe horizontal la suite des jours, et sur l’axe vertical les températures correspondant à chaque jour.

Pour un profil psychologique, c’est exactement la même chose. Je note la série des aptitudes que j’ai mesurées et, en rapport avec chacune de ces aptitudes, je marque la note correspondante. Si ensuite je relie toutes ces notes, j’ai une ligne plus ou moins accidentée. C’est elle qui représente ce qu’on appelle le profil.

Jamais deux profils psychologiques ne se ressemblent d’un individu à l’autre. Mais on peut distribuer la masse des profils ou différents types.

C’est ainsi qu’on a pu déterminer des types intellectuels présentant certaines configurations intellectuelles particulières, de même qu’on a pu établir des types de sportifs, de manuels, etc... simplement par la comparaison des profils psychologiques.

Vous voyez que par là on est arrivé à faire figurer d’une façon visible sur des courbes ce qui répond aux dispositions personnelles d’un sujet, comme on peut par un tracé mesurer le rendement d’un moteur.

La courbe sera d’autant plus riche que l’on aura pu mesurer plus d’aptitudes. Il n’y a pas de limite à cette étude des aptitudes des individus au moyen des tests.

Ainsi sont rendus visibles des phénomènes qui, autrefois, étaient considérés comme étant le mystère de l’individu. On les a rendus visibles simplement en mettant l’individu en demeure de réagir d’une certaine manière à des épreuves qui peuvent répondre aux différentes manifestations de sa vie psychique.

Ce travail a encore entraîné d’autres conséquences qui démontrent encore mieux combien l’objection de M. Bergson était spécieuse : c’est qu’on a pu ramener à des systèmes de nombres la structure de l’activité mentale.

Voici comment. Lorsque l’on utilise des tests qui répondent à des- aptitudes différentes, on peut reconnaître, ou bien que la note obtenue pour une certaine aptitude au moyen d’un certain test se rapproche toujours de la note obtenue pour une autre aptitude en utilisant un autre test, ou bien qu’il n’y a entre les notes obtenues aucune espèce de rapport. Autrement dit, nous pouvons reconnaître qu’une bonne note pour une certaine aptitude doit faire supposer, avec une très grande vraisemblance, que telle autre aptitude aura une note à peu près semblable ; pour d’autres aptitudes, au contraire, nous pourrons constater qu’il n’y a aucune espèce de rapport entre elles.

Quand il y a corrélation, cela veut dire qu’il y a vraisemblance que la bonne note obtenue pour l’une entraîne une bonne note pour l’autre. Lorsqu’il n’y a pas corrélation, cela veut dire qu’il y a une indépendance totale entre les deux fonctions, de telle manière que leurs notes peu vent indifféremment se ressembler ou ne pas se ressembler.

On a trouvé des formules de calcul de corrélation très rigoureuses, avec lesquelles on a pu établir entre toutes les aptitudes celles qui s’accompagnent plus ou moins et celles qui sont réciproquement indépendantes. Et même, certains auteurs considèrent qu’il peut y avoir des aptitudes qui ont tendance à varier en sens in verse l’une de l’autre, une bonne note pour l’une devant entraîner une mauvaise note pour l’autre.

Des mathématiciens psychologues se sont livrés à toute une étude assez compliquée fondée sur le calcul des probabilités et la statistique et par cette méthode on arrive à mettre en équations, en chiffres, tout ce qui fait la structure mentale, l’activité mentale de l’individu.

Cette étude est encore à ses débuts mais a déjà donné lieu à toute une série de découvertes qui sont d’ordre mathématique et non seulement psychologique.

Vous voyez comment ces recherches vont à l’inverse de l’ancienne opinion. Par la méthode des tests, on a pu introduire le nombre dans l’analyse de l’activité de l’homme. On a pu montrer les rapports entre toutes ses activités, voir celles qui s’accompagnent, celles qui se contredisent, celles qui sont indépendantes l’une de l’autre. On a fait une sorte de géographie de l’âme. La comparaison des aptitudes prête à des calculs rigoureux. On a pu les mesurer entre elles et arriver à des formules extrêmement exactes. On a pu ainsi comparer les aptitudes entre elles et les individus entre eux.

Une des applications de ces recherches a été de vérifier la notion de race, par exemple (en Amérique, le problème a été beaucoup étudié). Les premières recherches tendaient à établir des distinctions entre, les nègres et les blancs. Puis, les comparaisons ont porté sur les classes sociales et leurs conditions d’existence. Elles ont montré que les aptitudes différaient beaucoup plus sous l’influence des conditions sociales ou des conditions de vie que sous l’influence des origines nationales ou des différences de race. Cette étude va donc très loin, puisqu’elle permet de mettre au point les questions de race et de développement en rapport avec la classe sociale, avec le bien-être matériel, avec le milieu de civilisation dans lequel un individu se développe.

En Amérique, il y a eu des recherches de cet ordre-là. Il y en a eu également en U. R. S. S. avec un matériel admirable. Il y avait là des populations d’origine très différente puisque la Russie et la Sibérie sont un agglomérat de peuples d’origine raciale très différente et présentant des niveaux de développement culturel très divers. On a pu faire par ce moyen comme des comparaisons dans le temps, puisqu’il existe des décalages énormes dans les conditions d’existence de ces populations.

On peut donc se poser des problèmes portant non plus seulement sur l’utilisation de l’individu dans l’industrie, mais aussi sur la différenciation des individus entre eux et qui permettent d’essayer l’analyse des différences qui existent entre des individus selon leurs conditions de milieu, de famille ou de race.

On peut aussi, par cette méthode-là, poursuivre une analyse de plus en plus rigoureuse dès conditions de toutes sortes qui peuvent influer sur la structure mentale et l’activité mentale d’un individu.

Vous voyez que par ce biais la psychologie a pu devenir une science comme les autres sciences. Encore une fois, c’est une science qui n’a derrière elle qu’une vingtaine d’années d’existence. Par conséquent, elle est encore balbutiante.

Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est de voir qu’elle est arrivée à une méthode qui, contrairement à ce qu’on disait autrefois, permet de comparer numériquement les aptitudes des individus et également de déterminer les différents facteurs qui agissent sur l’individu.

Voilà un exemple d’une science qui est née non pas de spéculations d’ordre philosophique, mais de certaines nécessités pratiques, de certains intérêts matériels. C’est de ces intérêts matériels que sont sorties un certain nombre de méthodes qui sont devenues un objet de recherches nouvelles, d’ailleurs toujours en rapport avec l’objet premier, mais élargissant quand même le champ des. recherches. Nous sommes en présence d’une science qui a son point de départ dans la technique.

La technique elle-même a son point de départ dans l’époque de concurrence renforcée à la quelle a été acculé le capitalisme, et dans la nécessité pour lui de trouver tous les moyens possibles pour soutenir le jeu de cette concurrence, notamment par une meilleure utilisation de l’homme. C’est de ce désir que sont sorties les nouvelles méthodes qui nous amènent à une connaissance plus pénétrante de l’âme et à la mise en rapport de l’homme avec toutes les conditions qui peuvent influer sur son activité psychique et sur sa vie morale.

  • Source: Site internet PANDORA, Archives de l'Université de Bourgogne