Science de la nature et science de l'homme : la psychologie

Free texts and images.
Jump to: navigation, search
Science de la nature et science de l'homme : La psychologie
written by Henri Wallon
1931
  • Science de la nature et science de l'homme : La psychologie

Pour discuter de la classification qui rassemble sous la rubrique « Sciences de l'homme ou de l'esprit » l'histoire, la psychologie, la sociologie, la morale et qui semble les opposer ainsi au bloc des autres : les « Sciences de la nature », il faudrait ou bien avoir une compétence quasi-universelle ou bien savoir manier les critères du logicien. Mais, sur son métier particulier, l'homme d'un seul métier peut aussi apporter son témoignage. N'étant que psychologue, c'est de la psychologie uniquement que je parlerai.

Au reste, la psychologie n'est-elle pas à cet, égard un cas privilégié ? S'il est habituel de la considérer comme issue des sciences sociales, et si elle s'y rattache effectivement par ses filiations littéraire et universitaire, Descartes déjà lui reconnaissait des connexions intimes avec la physiologie et, comme l'a rappelé Piéron, c'est la technique de certaines sciences exactes, de l'astronomie et de l'optique en particulier, qui a, pour la première fois, fait découvrir des relations dont la nature psychologique est incontestable, puisqu'elles se rapportent exclusivement à l'activité sensori-motrice ou intellectuelle de l'homme et qu'elles affectent même chaque individu d'un indice personnel, mais qui s'expriment, en même temps, par des mesures numériques aussi rigoureusement que les relations du monde physique. L'apparentement ou les participations de la psychologie aux sciences de la nature n'ont cessé de s'étendre. Et même certains de ses domaines, celui de la psychologie animale par exemple, semblent plutôt une conquête de la biologie, complétant l'étude de son objet, que la transplantation sur un terrain voisin des connaissances puisées par l'homme dans l'étude directe et immédiate de lui-même. La psychologie ne peut donc plus être classée parmi les sciences de l'homme en ce sens qu'elle s'opposerait aux sciences de la nature. Elle offre ainsi une occasion de choix pour envisager tout au moins certains aspects du dualisme qui dresserait face à face l'homme et la nature.

Vis-à-vis des sciences de l'homme la position de la psychologie est, d'ailleurs, beaucoup moins nettement définie qu'il ne semblerait d'abord. Maintenant encore, il lui arrive de ne pas se considérer tout uniment comme l'une d'entre elles, appliquant à son domaine particulier de faits les procédés courants d'information. Elle prétend en avoir de spéciaux, qui lui donneraient ce privilège unique d'être comme identique à son objet et de le connaître en étant son animatrice et sa vie. Pour aboutir à des résultats objectifs et dont l'existence ne varie

  • 1. Article extrait de la Revue de Synthèse, Tome II, octobre 1931.

pas avec celle des modes ou des systèmes idéologiques, les sciences de l'homme ont fait comme les sciences de la nature, qui rencontrent leurs objets dans le monde extérieur et qui les traitent en choses. Elles se sont mises en quête de choses qui fussent extérieures à chaque individu et semblablement identifiables par tous. De ces choses elles n'ont voulu connaître que les caractères, matériellement discernables et contrôlables. Bornant leur étude aux seules relations que la comparaison peut en déduire,, elles ont cessé d'immiscer à la réalité les velléités par lesquelles il peut sembler à chacun qu'il en pénètre l'essence, ainsi que fait l'enfant, dans ses jeux ou dans ses rêveries, quand il livre ses gestes, ses attitudes, son imagination aux inspirations qui lui semblent venir des objets ou des personnes dont la pensée l'occupe. Par exemple, au lieu de continuer à insinuer sous les oripaux du « sauvage » sa conception optimiste ou pessimiste d'une humanité non civilisée, l'ethnologue s'en tient à ce que l'inventaire des objets, l'examen des témoignages dûment contrôlés lui permettent d'établir pour une société déterminée ou pour l'ensemble des sociétés dont il lui a été possible de comparer les vestiges et les manifestations. De même, le linguiste n'expliquera plus l'histoire du langage à l'aide des aptitudes ou tendances que l'intuition ou l'analyse subjective paraîtront lui faire découvrir en lui-même ou chez ses semblables. Ne compte pour lui que ce qui est matériellement attesté ou enregistré des dialectes ou des formes phonétiques à étudier, et les seules lois qu'il se croit en mesure d'atteindre doivent procéder des relations que l'analyse de ce matériel permet d'établir.

Les sciences de l'homme ont donc eu pour condition préalable qu'en fût radicalement éliminé ce sentiment de sa propre existence et de son activité que spontanément l'homme mêle à tout. Mais elles présentent, encore, dans leur état actuel, nombre de théories ou d'arguments fallacieux qui font voir à quel point cette exclusion a dû être graduelle. Et ce qu'elle achève de poursuivre dans le domaine des sciences qui ont l'homme pour objet, c'est une évolution dont les sciences de la nature elles-mêmes ont été antérieurement le produit. Car leurs débuts ne remontent pas à une date si reculée qu'il ne soit possible de connaître les idées ou croyances qu'elles ont dû supplanter. Sous une forme plus ou moins abstraite, c'est toujours la notion d'un principe efficient qui se confondrait à la fois avec l'existence ou les manifestations de l'objet et avec la formule de son intelligibilité ou de sa connaissance. En lui s'exprime visiblement l'illusion animiste, qui place au coeur de chaque réalité quelque chose où se combinent à des degrés variables, suivant le cas, le pouvoir et le vouloir, la vie et la conscience. Sa similitude avec la représentation que se fait l'homme de son être personnel est évidente, ce dont rend compte leur communauté d'origine. Car ces foyers, qui ont été en aussi grand nombre que les objets ou les genres d'effets à expliquer, s'étaient détachés, comme d'une nébuleuse primitive, de l'intuition d'abord indivise et globale qui unissait l'homme à l'ambiance. Pour en faire sortir l'univers, c'est-à-dire cette part de ses impressions et de ses expériences qui s'oppose à lui sous forme d'existences ou de causes étrangères, il a fallu qu'il y introduisît ces distinctions connues sous le nom de catégories, qui élaborent un ordre de choses soustrait aux variations et aux caprices de sa propre sensibilité.

Que cette transformation se soit faite par degrés, l'exemple du primitif ou de l'enfant en témoigne. Dans leurs croyances ou pratiques, le sentiment d'une participation, qui ferait dépendre de leurs désirs ou de leur pensée le cours des événements ou le destin des êtres, ne régresse petit à petit que dans la mesure où chaque objet, se fermant à leur influence immédiate, semble contracter en lui-même, s'approprier et leur opposer la vie et la conscience diffuse qu'ils extravasaient en lui. Mais cet animisme n'est lui-même qu'une étape. Derrière ces reflets de vie et de conscience qui semblaient provenir des choses, et où l'homme finit par reconnaître son propre mirage, il discerne en même temps une constance d'effets et de relations qui l'amène à éliminer de leur explication toute trace d'interprétation subjective. L'ordre des facteurs, dès lors, se renverse. La subjectivité humaine qui était, soit immédiatement, soit par délégation, la mesure de tout, se voit confrontée avec les mesures que la science introduit dans l'univers et obligée de les prendre pour dénominateur. Et le cercle ne cesse de se rétrécir autour d'elle. C'est d'abord à propos du monde inanimé que son témoignage a pris simple signification d'indice. Longtemps encore il a semblé que, sans un principe ou élan vital qui n'est qu'une émanation d'elle, la vie serait impossible à concevoir. Et puis les mesures rigoureuses que multiplient les sciences biologiques ont réduit, petit à petit, l'action de ce principe au rôle d'une simple affirmation générale, qui déjà semble moins destinée à faire la part de notre ignorance qu'à satisfaire certaines survivances de notre sensibilité.

Où s'arrêteront, chez l'homme, les mesures qu'y introduit la biologie ? Beaucoup veulent encore opposer au domaine biologique d'autres domaines d'où, par définition, le nombre serait exclu. Mais le nombre est-il autre chose qu'un moyen précis d'exprimer des relations 'exactes ? Or toutes les sciences de l'homme ont pour but la découverte de relations exactes et par là tendent vers lui.

Les répugnances que soulève cet empiétement progressif se font d'autant plus grandes qu'il s'agit de faits où la participation de la personnalité paraît plus intime. Elles sont variables, d'ailleurs, non seulement suivant l'ordre des réalités envisagées, mais suivant les habitudes d'esprit propres à chacun de nous, et même suivant nos dispositions du moment. Il peut sembler facile à certains d'admettre, pour les manifestations les plus générales ou les plus courantes de l'activité humaine, qu'elles soient l'effet de conditions plus ou moins rigoureusement déterminables, mais excessif que ce genre de déterminations soit cherché jusque dans la conduite individuelle et dans ses mobiles. L'unique témoin des intentions qui le font agir et de ses pensées, dont beaucoup peuvent ne se traduire extérieurement ni par des actes ni par des paroles, n'est-il pas leur auteur ?

Comment alors contester la certitude, qui est la sienne, de ne relever, quand il agit ou pense, que de lui-même et, par suite, de n'être réductible à aucune mesure commune ? Et il arrive, inversement, à celui que sa culture dispose le mieux à ne pas accepter qu'il y ait chez l'homme rien qui échappe à des conditions objectivement déterminables, de retourner subitement de plusieurs stades en arrière et, sous le coup d'un choc affectif, d'une situation qui exalte au paroxysme ses intérêts ou ses passions, de s'opposer à lui-même, comme animés de sentiments et de desseins hostiles ou propices, non seulement les hommes et les institutions humaines, mais les événements les plus mécaniquement explicables, et les choses même, comme si elles étaient capables de maléfice ou avaient un pouvoir de fétiches. Il n'y a peut être personne que l'émotion ne puisse amener à maudire ou implorer le sort. Elle peut même aller jusqu'à faire tomber la distinction du moi et du non-moi, en associant à ses transports l'ambiance et la création tout entière. A la rage ou à la panique tout est aliment.

Une volonté frénétique se croit volontiers immédiatement agissante jusque chez autrui et jusque dans les choses. Inversement d'ailleurs, l'angoisse peut comme livrer l'intimité d'un être à l'emprise d'autrui ou des choses. Et la pathologie montre la tendance de cet état à devenir progressif et chronique chez ceux que le souci ou le sentiment de leur propre personne dominent absolument et sans rémission.

Il y a, dans ces régressions, une vraie contre-épreuve, qui montre l'antagonisme essentiel de l'intuition subjective et de la connaissance objective. La pensée de l'univers et l'étude de ses lois ne sont devenues possibles que 'par distillation de l'expérience immédiate, concrète, et personnelle, où il est mêlé à l'action, à la sensibilité et à la vie de chacun. Il a fallu, pour l'en dégager graduellement, l'élaboration par l'intelligence humaine de ces notions ou systèmes stables et impersonnels qui, s'étant trouvé une formule dans le langage puis dans la science, finissent par s'imposer à la conscience de chacun et préparent l'instant où d'autres systématisations détacheront du moi subjectif d'autres fragments de réalité et de connaissance. Ainsi se multiplient, grâce au langage et aux usages qui les fixent, les plans distincts sur lesquels la pensée projette l'univers, y compris l'humanité et l'homme. Ils sont, à chaque époque, déjà tout élaborés pour l'enfant, à qui ils s'imposent d'emblée, dans la mesure où le développement de son intelligence lui permet de se répartir entre eux, d'en concevoir la stabilité abstraite et la simultanéité tout au moins virtuelle. Car les étapes, par lesquelles sa pensée rejoint celle de l'adulte, semblent se ramener à l'aptitude, qu'elle acquiert par degrés, d'ordonner à volonté les choses, suivant l'un des points de vue en usage autour de lui et de se distribuer entre ^eux. Ainsi se rétrécissent, devant l'ordre envahissant de la pensée, les domaines qui semblaient être ceux des variations fortuites ou spontanées. Elles deviennent ainsi de simples apparences, dont il faut chercher les lois.

Que le domaine de la conduite et de la sensibilité individuelles soit le dernier où elles continuent d'apparaître comme essentielles et irréductibles, c'est bien en rapport avec la succession des étapes, par lesquelles s'est constituée une représentation objective des choses. De recul en recul, vers quel refuge ultime le sentiment d'absolue et d'incomparable autonomie que donnent à chacun les impressions de sa sensibilité et les manifestations de son activité pourrait-il émigrer, sinon vers celui de la personnalité intime ? C'est là que l'élimination progressive de tout ce qui répond à l'objet et aux nécessités externes de nos expériences permettrait d'atteindre, condition suprême de toute expérience, le sujet lui-même.

A ce suprême degré de pureté, chaque sujet serait seul apte à se connaître lui-même, et cette connaissance ressemblerait à une sorte d'auto-création. Mais y a-t-il bien là une limite inaccessible aux procédés de la science ? Et n'est-ce pas plutôt un dernier ensemble d'apparences, qui se laisseront à leur tour pénétrer par les formules de la causalité ?

Contre l'investissement total du sujet, qui sent, agit et pense, par la science, qui tisse entre toutes les réalités son réseau de communes mesures, les objections sont encore trop vives et trop récentes, pour qu'il soit possible d'extrapoler purement et simplement à l'homme psychique le changement de point de vue, qui a successivement rendu possibles les sciences du monde physique, de la vie et de la société. Leur assimiler la psychologie se heurterait, croit-on, à ce fait qu'une façon propre de se connaître est si essentiellement liée à la nature de l'homme, qu'y renoncer ce serait se renoncer soi-même, ce serait abolir l'objet en même temps que sa vision. S'il y a quelque chose dans l'homme qui soit différent de ses fonctions physiologiques et de celles que lui impose la société, n'est-ce pas sa vie intérieure, c'est-à-dire ce qui n'a d'existence que par sa conscience, autrement dit par cette connaissance immédiate de soi-même qui s'appelle introspection ?

La conscience, objet unique ou du moins essentiel et central de la psychologie, se trouverait donc unir, sans distinction possible, la réalité et son image intelligible. Elle pose comme identiques l'idée et son objet. Est-il besoin de faire constater à quel stade primitif de la pensée ce postulat ramène ? Car à ses débuts la pensée ne savait pas s'opposer son objet, même quand cet objet était le monde physique. Le penser c'était le faire exister, et ne plus le penser c'était, sinon l'anéantir, une pensée créatrice d'existence étant absolument inapte à penser le néant (1), du moins l'abolir momentanément et le rendre inefficient. Mais surtout l'objet devait être tel qu'il était pensé. Les transformations que lui faisaient subir l'imagination, les rêves ou le langage, il fallait qu'il les présentât réellement, comme le montrent bien les croyances et les formules de la magie. Dans le principe, il était uni d'existence avec l'impression qu'il produisait et avec les images intellectuelles qu'il évoquait. Le lien se relâchant, cette communauté d'existence est devenue simple participation. Puis la participation est devenue simple sympathie ou intuition assimilative, lorsque, le nombre envahissant le monde de l'expérience et y multipliant les individus, chaque être individualisé, chose, animal ou homme, est devenu lui-même un foyer simultané d'existence et de conscience, son existence étant fondée sur sa conscience et sur sa volonté de vivre, comme le veut/ la conception animiste de l'univers. L'union, dans la conscience, de l'être et de la connaissance psychiques, sur laquelle l'introspection prétend fonder son privilège, présente exactement les mêmes degrés et les mêmes difficultés que celle de la pensée avec l'existence des choses. La psychologie introspective ne peut sortir de son subjectivisme initial, qui rendait impossible toute proposition tant soit peu générale, sinon en attribuant au sujet le pouvoir de s'assimiler aux autres par intuition et de trouver en soi-même, dans les formules de sa propre conscience, les raisons de leur conduite et la substance de leurs sentiments.

  • n° 71, Wallon, La mentalité primitive et celle de l'enfant. Rev. philos. 1928,

Que l'intuition soit plus ou moins immédiate, qu'elle procède davantage, de la simple analogie ou de l'identification intime, elle suppose inévitablement un pouvoir de participation, qui rende possible à la conscience de chacun de se rendre intelligible la conduite de tous et à la conscience en général d'impliquer l'existence de son objet.

C'est même cette dépendance ou plutôt cette confusion, où l'introspection prétend trouver le fondement de son évidence et de sa certitude, qu' A. Comte dénonce comme faisant de la psychologie une pure illusion. Car, si son objet est identique à la connaissance de cet objet, il se modifie et se renouvelle en même temps que se développe la connaissance, et la connaissance ne peut rien saisir qu'elle-même. Elle est dans un perpétuel présent, dans un incessant devenir, et ne saurait s'opposer une réalité stable, pour en fixer les rapports constants, puisqu'elle est elle-même cette réalité et qu'elle la transforme au gré de ses investigations.

Création et connaissance s'excluent. La connaissance n'est devenue possible que dans la mesure où elle est devenue capable de se dédoubler vis-à-vis de l'expérience immédiate, qui est réalisation vécue. Or la conscience, dont l'introspection n'est que la forme plus ou moins intentionnelle, se trouve exactement à l'opposé de ce dédoublement. Elle unit si indivisiblement la connaissance et l'existence que le problème de l'une et de l'autre se pose simultanément. Pour éviter que le sommeil, en abolissant la conscience, n'abolit simultanément l'être psychique, c'est au réveil que Descartes attribuait le pouvoir d'abolir le simple souvenir des rêves, par le moyen desquels la conscience n'avait pu manquer de se survivre pendant le sommeil.

Confondre existence et connaissance, c'est faire porter la connaissance non sur des relations, comme fait la science, mais sur la substance même des choses. Ce que peut alors saisir la connaissance, chaque fois qu'elle s'exerce, ce n'est pas un aspect conditionné des choses, l'aspect qu'elles ont d'un certain point de vue, ni l'ensemble des comparaisons et des formules auxquelles elles sont réductibles de ce point de vue, c'est invariablement leur essentielle réalité et le principe qui les fait, actuellement et toujours, être ce qu'elles sont. Effectivement la psychologie est substantialiste dans la mesure où elle reste introspective. Ayant un procédé d'investigation, qui la met immédiatement en possession de la raison d'être à laquelle obéissent les réalités qu'elle étudie, elle n'a pas à sortir d'elle-même, elle doit former un système clos. C'est du moins ce qu'affirment certains psychologues contemporains, qui proscrivent les incursions sur d'autres terrains et l'emploi d'un vocabulaire où se traduirait la recherche de corrélations psycho-physiologiques par exemple. Mais la tendance inverse, également observable chez d'autres qui en tiennent aussi pour la méthode introspective, n'aboutit qu'à rendre plus évident leur substantialisme latent. Soucieux de marquer la place que tiennent les faits psychiques conjointement avec les faits biologiques, ils n'ont su que les juxtaposer entre eux, la connaissance des uns et des autres restant en fait sans commune mesure.

Le parallélisme psycho-physiologique, auquel ils aboutissent en quelque sorte nécessairement, ne peut faire autrement que de postuler, derrière ce double langage imaginé par Taine, une seule et même réalité, dont il constituerait, terme à terme, la traduction juxta-linéaire. Pas d'interaction par suite, mais simple concomitance entre les deux séries psychique et physiologique. Et si cette concomitance a quelque chose d'essentiel et d'inéluctable, si même il advient qu'il soit possible de modifier l'une en modifiant l'autre, c'est qu'elles sont foncièrement identiques. Il faut donc, sous leur diversité, postuler un substratum' commun, dont elles ne seraient que les apparences. C'est lui le siège et la source véritables des changements qui s'observent en elles. Sa productivité ou sa mutabilité ne dépendent pas de leurs relations mutuelles. Contrairement à ce que fait la science, il faut supposer derrière1 les phénomènes, non pas une sorte . de structure commune, qui les rende commensurables sans rien retrancher de leur diversité possible ni de leur réalité, mais une existence, dont leur diversité ne fait que refléter, sous des aspects différents, l'identité fondamentale.

C'est en effet la substance unique de Spinoza qui donne au parallélisme sa formule la plus parfaite. Avec les deux substances de Descartes, il était besoin, pour justifier l'accord de la pensée et de l'étendue, d'en trouver le fondement dans la contradiction qu'il y aurait à imaginer que Dieu eût voulu tromper les hommes. Si nécessaire que pût sembler ce raisonnement, c'était un détour. Mais sur le terrain des faits, où le problème est aujourd'hui transposé, la conciliation présente d'aussi grandes difficultés et la solution est loin d'être plus satisfaisante. D'une part, le parallélisme supposé a induit à inférer des constatations faites dans un domaine à ce qui existait dans l'autre. L'analyse introspective ayant abouti à décomposer le contenu de la conscience en images, les images ont été directement assimilées aux éléments matériels qui constituent les centres nerveux. La destruction de ces éléments devait expliquer celle des images dont ils étaient devenus le répondant cérébral. Et leur mécanisme était assimilé à des combinaisons d'images. Sans s'informer des faits accessibles aux méthodes de l'histologie et de la physiologie, les seules qui aient précisément pour objet de connaître la structure et les fonctions des organes, le psychologue et le clinicien construisaient cette structure et ces fonctions sur le type de la description, d'ailleurs vicieuse, qu'ils s'étaient donnés de la conscience et, par son intermédiaire, de la vie psychique. Mais, comme la conscience devait, d'autre part, trouver dans l'organismeun équivalent exact et spécifique pour chacune de ses' manifestations et comme elle participe aux manifestations idéologiques, linguistiques et autres qui appartiennent à la vie des sociétés, l'ensemble de ces manifestations était ramené, non seulement à la mesure de l'individu, mais, en chaque individu, à la mesure de ce qui pourrait être obtenu par l'étude directe de son activité nerveuse.

Pour justifier dans lé détail des faits la correspondance des deux séries dont il postule l'identité, le parallélisme est donc amené à les dénaturer et à les hypertrophier. Tout ce qui est dans l'une étant simultanément dans l'autre, son idéal serait de les déduire l'une de l'autre, alors qu'elles supposent chacune des ensembles de conditions totalement différentes, ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de trouver l'une dans l'autre certaines de leurs conditions. A chaque ordre de faits répondent des méthodes d'étude et une science particulières. Mais il n'y a pas de sciences qui puissent s'isoler des autres, pas plus qu'il n'y a de faits constituant une série étanche.

II ne faudrait donc pas ne repousser l'identification substantialiste de toutes les séries que pour affirmer des spécificités irréductibles, qui procéderaient, d'ailleurs, du même préjugé substantialiste. Contre les erreurs du parallélisme psycho-physiologique la réaction la plus radicale a été celle de Bergson. Il a dénoncé comme factices non seulement l'application à l'activité nerveuse des résultats obtenus par introspection, mais ces résultats eux-mêmes. Poussant même plus avant, il a condamné avec l'introspection toute tentative de ramener la réalité psychique à des relations quelconques, c'est-à-dire en définitive à la connaissance scientifique, qui est uniquement fondée sur des relations. A l'introspection il reproche, très justement, d'être simplement la mise en oeuvre de formules idéologiques et verbales, qui sont d'origine et d'usage interindividuels, mais qui ne sont nullement faites pour permettre à l'individu de pénétrer dans sa propre vie psychique. Elles sont une monnaie d'échange. Elles ne peuvent signifier que ce qui a été dépouillé de toute substance personnelle, pour ne représenter que ce qu'il peut y avoir de commun dans les contacts de chacun avec tous et de tous avec les réalités extérieures.

Ces contacts, suivant lui, sont l'origine et. le type des relations dont la science a fait son domaine et, par suite, la science non plus ne peut prétendre à s'insinuer dans l'intimité et dans la réalité de l'être psychique. Comme le langage, en effet, non seulement elle s'arrête à la surface des choses, mais il lui faut fixer en chacune de ses formules et isoler, dans l'ensemble perpétuellement changeant qui constitue la vie individuelle et la vie universelle, non pas même un moment, d'une existence particulière, mais ce qui doit pouvoir rester comme un point d'intersection pour un nombre indéterminé d'entre elles. A l'imitation du langage, la science taille dans le réel, pour n'en retenir que ce qu'elle peut stabiliser, c'est-àdire ce qui est le plus étranger à l'existence profonde de toute chose, qui n'est concevable qu'à l'état de perpétuel devenir. Avec ces éléments inertes, dissociés et discontinus elle ne peut construire que des mécanismes, dont l'utilité pratique juge l'opportunité, mais qui ne sauraient être donnés comme l'image des forces qui font de l'existence un incessant changement.

De cette analyse la conclusion pourrait être qu'en effet, la science n'ayant pu se constituer qu'à la condition de se borner à constater et à mesurer des relations, elle ne saurait faire sur la nature des choses que des hypothèses, celles qui facilitent le plus ses calculs, mais qu'elle a renoncé par principe à la connaître d'une connaissance immédiate et certaine. Et s'il n'est pas d'autre procédé de connaissance que la connaissance scientifique, pourquoi ne deviendrait-elle pas applicable à la psychologie ? Mais précisément le but de Bergson n'était autre que d'opposer à la science un autre mode de connaissance et d'en trouver le type dans la psychologie. Après avoir disqualifié l'introspection comme trop imprégnée de relativité usuelle, il admet la possibilité d'une intuition qui, s'étant dégagée de l'activité conceptuelle dont notre pensée coutumière et scientifique est encombrée, serait l'expression immédiate de l'être intime. Sous le personnage superficiel, aux formes figées que lui imposent ses rapports avec ce qui lui est étranger, il appartiendrait à chacun de retrouver en lui-même l'être original, à tout autre incomparable, dont l'existence, pour mieux échapper à toute possibilité de relations, serait incomparable avec elle-même, c'est-à-dire en changement et en création continus. La réalité de l'être psychique nous étant ainsi directement accessible, pourquoi vouloir le connaître à l'aide du langage et du nombre qui sont ce qu'il peut y avoir de plus opposé à sa nature ?

Resterait à savoir la portée de l'intuition bergsonienne. « Confier ainsi à une super-introspection le soin de pénétrer une infra-conscience », comme dit Ch. Blondel, en admettant l'opération possible, quelle garantie donne-t-elle d'atteindre, non pas une couche plus intime de la vie psychique, mais l'être psychique dans son essence créatrice ? Le sentiment de la durée pure a été décrit par d'autres, en particulier par saint Augustin, en termes aussi nuancés que par Bergson, et encore d'autres intuitions de temps, comme celle de l'éternité, sans qu'il y ait aucune raison de voir dans l'une plutôt que dans l'autre l'aperception immédiate qui nous mettrait en possession de notre moi essentiel. Bien plus, s'il existait un moyen de démontrer la réalité des différences irréductibles qui peuvent distinguer entre eux les individus, lorsqu'ils s'abandonnent au pur sentiment de vivre et de durer, seuls pourraient le fournir les résultats de la psychologie industrielle, qui a su déceler, en mesurant le travail de l'homme au travail de la machine, des différences irréductibles de rythme entre les individus. Il serait bien invraisemblable que de ces rythmes fonctionnels et moteurs, de leur variabilité momentanée et de leurs interactions ne dépendît pas la diversité de nuances, dont est susceptible le sentiment simultané d'être et de changer, que Bergson s'est appliqué à décrire.

A l'origine de l'intuition d'où il voulait tirer la preuve que l'expérience psychique échappe à toute mesure, il y aurait donc ce qui est le plus immédiatement réductible au nombre, des rythmes.

En réalité, si par l'intuition de la durée il a cru pouvoir atteindre au principe de l'existence, c'est en faisant substance une impression. L'illusion est ancienne. Mais il s'agissait, par une suprême tentative, de réserver à la subjectivité pure le domaine de la psychologie. Et, pour que ce sanctuaire fût rendu plus impénétrable, l'introspection, trop mêlée au monde des relations, a été sacrifiée. Définir l'objet de la psychologie comme celui dont il est impossible de rien dire, parce qu'il est, de sa nature, irréductible aux concepts de la pensée discursive, c'est en effet le soustraire -à ce qui ne serait pas une simple affirmation d'existence. C'est en même temps, d'ailleurs, fausser les rapports de l'intuition et du nombre.

Car seule une représentation substantialiste de la connaissance peut faire objecter à l'emploi du nombre qu'il n'est pas immédiatement perceptible dans les sensations ou dans les autres états dont la psychologie s'occupe. Il n'est pas, en effet, question de le retrouver comme élément constitutif des choses qu'il mesure. Sa signification est toute relative, il n'est que l'expression quantitative d'une relation. Indifférent à la nature des choses, il traduit leurs rapports. Il suffit de deux séries dont les changements soient simultanés pour qu'il puisse intervenir. Peu importe que ces changements soient purement qualitatifs comme seraient ceux des états psychiques. En définitive, n'est-ce pas toujours à du qualitatif pur que se réduisent les choses, ramenées à l'intuition immédiate qui nous les révèle ?

Beaucoup plus souple, plus compréhensive et, pour tout dire, plus éclectique est la conception de Ch. Blondel. Car ce n'est pas, semble-t-il, par une rencontre purement fortuite que, dans son article tout récent, « Vie intérieure et psychologie » (1), il évoque l'opinion des philosophes éclectiques Gamier, Bouiller, Paul Janet. Avec eux il est d'avis que la psychologie, sans doute, doit largement s'ouvrir sur les sciences voisines, au premier rang desquelles il met la biologie et la sociologie, mais que son objet c'est essentiellement la vie intérieure. « Et il faut bien reconnaître, dit-il, que n'était la vie intérieure, elle n'aurait pas d'objet propre et se ramènerait tout entière à la biologie d'une part, à la sociologie de l'autre. » La vie intérieure lui paraît être un monde à l'égal du monde extérieur, mais distinct. « Serait-il trop paradoxal de soutenir que de même que les lois physiques ne sont valables pour nous que rapportées à des expériences matérielles qui les confirment, de même les vérités proprement psychologiques ne nous deviennent intelligibles que rapportées à des expériences mentales que nous sommes capables, sinon de réaliser, tout au moins d'imaginer ? »

A son avis, c'est donc un dualisme qui est fondé sur la nature des choses. Le clivage qui se fait, aujourd'hui, dans notre sensibilité, entre ce que nous nous opposons comme dû à des facteurs indépendants de nous, étrangers, externes et ce qui nous semble le plus étroitement lié à nos manières d'être personnelles, n'a jamais pu et ne pourra jamais s'opérer que suivant les mêmes lignes et de la même façon. L'univers et ses lois ne seraient pas une conquête graduelle de la pensée sur les impressions et les velléités subjectives. Dans le domaine qui est resté celui de la subjectivité pure, s'il nous arrivait de reconnaître certains effets comme constants, la découverte de leurs lois ne les détachera pas de notre moi, comme l'ont été les mouvements de notre coeur et toutes les fonctions physiologiques, pourtant si mêlées et si indispensables à nos réactions les plus intimes. Bref, il faudrait réserver dans l'univers une enclave, qui serait à jamais le domaine de la subjectivité. — Mais la subjectivité a-t-elle un domaine propre ? Présente à notre expérience totale, n'est-elle pas ce qui fait exister pour chacun de nous aussi bien l'univers que nous-mêmes ? Et à ce titre, n'est-elle pas aussi assujettie à des lois ?

Si la biologie et la sociologie doivent être utilisées par le psychologue, ce n'est pas, selon Blondel, qu'elles soient indispensables à l'étude de la vie intérieure, c'est simplement comme moyens de contrôle. La vie intérieure se suffit à elle-même et forme, pour la connaissance, un système clos. Liée par son existence à d'autres réalités, il faut donc qu'elle en soit, sur son propre plan, la traduction exacte et suffisante, ce qui ramène à l'hypothèse d'une parfaite . correspondance entre les différents, plans du réel, autrement dit à l'hypothèse paralléliste.

  • 1. Le Livre, févr. 1931, Alcan.

Mais ayant son procédé spécifique de connaissance, l'introspection, et se confondant même avec elle dans la conscience, comment peut-il se faire qu'il lui soit besoin d'un contrôle extérieur ? C'est que Blondel n'a pas été sourd à la critique que Bergson a faite de l'introspection. Il avait même paru d'abord l'interpréter dans le sens d'un agnosticisme radical. Une fois éliminées les déformations que, par l'intermédiaire du langage et de la pensée discursive, la société inflige à la conscience, il ne resterait que le psychologique pur (1), dont il est, par définition, impossible de rien dire ni de rien penser. Et c'est même à l'invasion par le psychologique pur des cadres régulateurs de l'intelligence que seraient dues les monstruosités de langage et de pensée qui s'observent chez l'aliéné. Pourtant il admet, d'autre part, que, par le truchement de l'introspection, non seulement la vie intérieure de chacun est ce qui peut lui rendre intelligibles la vie intérieure d'autrui et la psychologie en général, mais qu'il faut de l'intelligibilité à l'origine de toute expérience et de toute activité psychiques. De quelque manière que puisse s'expliquer cette ambivalence de sa pensée, il reste que la thèse d'une psychologie essentiellement fondée sur l'intelligibilité est posée et qu'il y a lieu de la confronter avec celle d'une psychologie fondée sur l'efficience et sur la causalité.

Qu'il soit nécessaire, pour agir sur autrui, de connaître et de comprendre les motifs qui sont capables de le faire agir et que seule l'expérience intime puisse faire connaître et comprendre le sens et la portée de ces motifs ; que l'emploi du langage ait pour condition préalable la compréhension de ce qu'il signifie à la fois par celui qui parle et par celui qui écoute, que ces exemples invoqués par Blondel 2 montrent qu'il n'y a pas d'action concevable, du moins dans le domaine de l'activité psychique, s'il n'existe pas dans l'agent, non seulement la prévision des résultats à obtenir, mais l'intelligence des moyens qu'il va mettre en oeuvre et des ressorts qu'il va faire jouer, c'est ce que semble exiger la logique et c'est ce qui paraît être de toute évidence. A l'origine de toute conduite il y aurait donc le pouvoir d'en éprouver mentalement les effets sur autrui comme si c'était sur soi-même. L'hypothèse contraire serait facilement taxée d'absurdité.

Et pourtant, dira-t-on du nourrisson, qu'il réussit à apitoyer sa mère, parce qu'il est capable de réaliser en lui le sentiment de la vigilance maternelle ? Du pervers que, faute de savoir éprouver lui-même des sentiments de bonté, il est incapable d'exploiter la bonté chez autrui ou que, s'il fait des dupes, c'est qu'il est apte, dans la même mesure, à se sentir généreux ? Dû manieur d'hommes, que sa réussite est d'autant mieux assurée qu'il agit sur ceux dont il peut le mieux se représenter la vie intérieure parce que, sans doute, ils sont ceux qui lui ressemblent le plus, ou qu'il étend son pouvoir d'action en cultivant, dans son expérience intime, les manières de sentir les plus diverses et les plus disparates ? La marche, dans la réalité, est inverse. C'est sur les effets successivement produits par sa présence,- ses mines ou ses discours que le manieur d'hommes s'oriente vis-à-vis de chacun. Il sent son interlocuteur soit résister, soit vaciller, sans avoir besoin de revivre lui-même les états intérieurs par lesquels il le fait passer.

  • 1. Voy. La Conscience morbide, Alcan.
  • 2. Voy. article cité.

Tendu vers son objectif, il enregistrera peut-être, dans son expérience de plus en plus avertie, les moindres signes anticipateurs du succès, mais c'est d'une expérience toute tournée vers le dehors qu'il s'agit, nullement d'une expérience intime. Et c'est seulement beaucoup plus tard, à Sainte-Hélène, que faisant la philosophie de son action, il pourra s'attarder à imaginer la personnalité psychologique de ses instruments ou de ses antagonistes. Chez le pervers ou chez l'enfant enfin, quelle surprise peut leur causer un jour la révélation des sentiments et des mobiles dont ils savaient pourtant si adroitement jouer chez autrui.

Quant au jour attendu par Blondel, où l'art de manier les hommes deviendra science, il est bien probable qu'en même temps le témoignage de l'expérience intérieure apparaîtra comme définitivement caduc. Ce n'est pas seulement la psychothérapie qui nous apprend combien les facteurs les plus puissants de la conduite sont habituellement ignorés du sujet. Déjà les études, auxquelles la réclame a donné lieu, mettent en évidence des actions psychiques, qui ne sont pas formulables en termes de conscience. Et les conduites, les décisions, qui résultent de leur efficience, le sujet les justifie communément à l'aide de raisons, que, s'abusant lui-même, il croit pouvoir emprunter à ce que ses introspections lui racontent de son expérience intime.

Des remarques toutes semblables peuvent être faites au sujet du langage. Il n'est pas une collection d'étiquettes, qui répondraient exactement à des idées antérieurement toutes formées. Son emploi, loin de supposer sa compréhension préalable, la précède très souvent et s'en fait l'artisan. Ce qui fait reconnaître au mot un sens, ce n'est pas sa confrontation avec une idée ou un sentiment qui lui préexisteraient dans la conscience, ce sont les effets qu'il produit quand il est énoncé, c'est son efficience. L'enfant assiste à ses évolutions, dans le langage des personnes qui l'entourent, comme il assiste aux évolutions d'un objet dont il voudrait savoir l'usage ; et il lui arrive d'en essayer les effets en le manipulant lui-même, c'est-à-dire en l'utilisant dans. des situations diverses.

Suivant que le mot paraît ou non produire, en chacun de ces cas, l'effet prévu, sa signification est modifiée, rectifiée et, par approximations successives, elle devient plus précise. De celle qu'a pu lui attribuer le sujet il ne reste bientôt que ce qui répond à l'effet produit sur les auditeurs.

Ainsi la part de sensibilité intime dont il peut avoir été chargé est soumise au contrôle des réactions obtenues chez autrui. Mais que le besoin d'exprimer l'expérience intime vienne à l'emporter sur ce contrôle, et le langage dégénère, comme chez certains aliénés, en une sorte de soliloque extravagant et incompréhensible. Elle ne peut donc être sa norme. Lui, au contraire, est comme l'instrument qui affine chez celui qui l'emploie le sens de la technique. Par les possibilités qu'il offre à l'expression de la pensée il la développe elle-même. Ainsi s'explique la vitesse avec laquelle un enfant s'assimile les distinctions ou points de vue intellectuels qui, dans l'histoire de l'humanité, ont mis des siècles à se définir. De toutes façons l'intelligibilité du langage est moins la source de son emploi qu'un résultat de son efficience.

Inutile de multiplier les exemples. Mais il y a dans la littérature,, dans le théâtre, dans les confessions, mémoires ou romans, des trésors pour la psychologie. Ne serait-ce pas y renoncer que de renoncer à la psychologie de la vie intérieure ? Cette inquiétude tire son origine de certaines confusions. Ce n'est -pas même chose d'assimiler la psychologie à la vie intérieure, comme à son objet essentiel, et d'appliquer aux manifestations ou aux témoignages de la vie intérieure l'analyse psychologique. Tout témoignage doit être critiqué, et il arrive, d'ailleurs, que dans la critique des témoignages l'intérêt de leur contenu soit dépassé par celui des influences déformantes qu'elle vient à révéler. Il y a deux façons de lire. Se chercher soi-même dans les descriptions de l'auteur ou, ce qui revient au même, s'imaginer soi-même à sa place, pour mieux accueillir ses révélations, comme si l'écrivain était un Prométhée qui dût extraire de son foyer intérieur quelques étincelles de vérité humaine. Ainsi lisait-on naguère Horace et Cicéron.

Mais le psychologue a souvent mieux à faire. Au lieu d'épouser les ressentiments de Jean- Jacques contre Grimm et la clique holbachique, certain ton d'auto-justification apitoyée, une certaine façon de disposer les faits, certaines rencontres d'expressions peuvent susciter en lui des , souvenirs de son expérience clinique, des comparaisons, d'où suivra son diagnostic. Pour combien Balzac n'est-il pas le prodigieux médium qui a su évoquer, dans leur vérité saisissante, les types humains et leurs, passions ? Rien ne contribue davantage à donner cette impression que la présentation physique qu'il fait de ses personnages, de leur stature, de leur complexion, de leur physionomie. Dans des études qui offrent un modèle des enseignements que le psychologue peut demander à la littérature, Pierre Abraham a montré le peu de concordance qu'il y a entre les traits décrits par le romancier et ceux relevés par les ethnographes ou les morphologistes. Par contre, à l'aide d'autres recoupements, il a découvert l'espèce d'appropriation intime qui existait, pour Balzac, entre l'image visible et les passions, les intérêts, la vie qu'il prêtait au monde émergé de lui. Et cette appropriation révèle des mécanismes et des raisons psychologiques qui mettent à nu le créateur et, derrière le créateur, l'homme. Mieux que des tests, parce qu'ici le document est librement, spontanément fourni,1 les comparaisons auxquelles il prête permettent de saisir derrière les inventaires de mots, d'images et d'idées quelles affinités les combinent et les raisons de ces affinités. Comme avec les tests, c'est à l'efficience constatée que sont reconnues les virtualités, les aptitudes, le fonds mental.

L'enseignement psychologique à tirer de la littérature n'est pas toujours aussi indirect. Dans certaines oeuvres, il est possible de retrouver des observations semblables à celles de l'aliéniste, qui s'interdit habituellement de se substituer au malade qu'il décrit et de l'expliquer par référence à son expérience intime. Au reste, les plus vivantes et les plus riches en substance psychologique sont loin d'être toujours celles où l'auteur semble vouloir transfuser dans ses personnages les raisons de se mouvoir et de vouloir, dont il trouve la justification dans les réminiscences ou dans les hypothèses de sa propre expérience intime. Que valent ces démarches plus ou moins explicitement accompagnées de leur théorie, en comparaison de celles qui précipitent les héros d'un Dostoïevski dans des situations où sont perpétuellement mises à l'épreuve leurs aptitudes à réagir. Les problèmes, ainsi posés comme par des tests, compensent largement la difficulté souvent éprouvée de s'immiscer dans ces personnages par introspection. Mais les péripéties de la vie réelle n'étonnent-elles pas aussi bien souvent nos routines intimes ? Plus instructifs, en tous cas, sont des problèmes, même déconcertants, que des fictions commandées par leur solution. Et de toutes façons, les sentiments intimes que peut exprimer l'écrivain ne sont pas une explication. Ils sont un fait à expliquer.

Opposer la psychologie de l'efficience à la psychologie de la conscience n'aurait aucune espèce d'intérêt, s'il ne s'agissait que de doctrine. Mais il s'agit d'opposer pratique à pratique. Sans doute, il est possible, dans l'état actuel de la psychologie, de montrer, et quelquefois chez le même auteur, la coexistence des deux pratiques. Pourtant entre elles il n'y a pas de partage, pas de conciliation possibles. Car comment répartir ? Du côté de l'efficience, assurément, la psychologie « appliquée » ou « concrète », la psychologie animale. Mais du côté de la conscience ? Avec la psychologie de l'homme normal, déjà bien entamée par la psychologie appliquée, mettra-t-on la psychologie pathologique, celle de l'enfant, celle du primitif ? Que de coupures arbitraires, que de malentendus ! Dissociera-t-on chaque ; objet de la psychologie en deux ou plusieurs règnes ? Lesquels ? Le sociologique, le biologique ? Mais auquel des deux s'appliqueront respectivement l'introspection et les méthodes objectives ? Resterait de les concilier pour l'étude de chaque objet; Mais leurs principes sont trop contraires.

La psychologie de l'introspection, quelles que soient ses atténuations, ne peut faire autrement que d'avoir pour objet essentiel l'être-substance, alors que, dans tous les autres domaines, la science n'a pu se constituer qu'au prix de son élimination. Elle ne sait voir, dans les faits qu'elle prétend étudier, que les modalités ou les -apparences diverses de cet être fondamental. Toujours elle se pose la question de ce qui est compatible, ou non, avec sa nature, avec son essence. Elle répugne à lui appliquer le nombre, en raison de l'antinomie qu'il y aurait entre les qualités intrinsèques du psychisme et les caractères du nombre, comme si le nombre, appliqué aux choses, devait faire partie de leur nature et*y être réalisé substantiellement. Au lieu de chercher à formuler des relations, elle est, dans la moindre de ses démarches, hantée par le souci d'exprimer ce qui existe tel qu'il doit exister en soi. Il arrive à toutes les sciences d'avoir à se représenter, pour donner un support à leurs formules, quelle est la structure intime de ce qui existe. Mais, loin de prendre cette structure pour point de départ, afin de décider quelles sont les espèces de formules à rejeter ou à accepter, c'est la structure qu'elles modifient ou remplacent selon ce que paraissent exiger, les formules. Impossibilité et non-sens évidemment, quand il s'agit de l'introspection, puisqu'elle se donne pour l'intuition et l'expression de ce qui lui est immédiatement présent, l'être lui-même, dont elle est la conscience réfléchie.

En principe, et quelles que soient les contingences, la psychologie de la conscience est du type déductif, en ce sens que tout ce qu'elle constate doit découler de la nature qui est propre aux êtres, auxquels elle prétend s'identifier pour les interpréter. Mais elle ne sait ni établir de lois, ni prévoir. Et même s'il lui plaît d'insister sur la perpétuelle variation, l'incessant renouvellement de l'être, quand il est saisi dans sa spontanéité et non à travers les cadres immobilisants de la pensée discursive, néanmoins, du point de vue ontologique, qui est celui de l'intuition bergsonienne, elle ne saurait échapper à cette conséquence, l'être ne pouvant jamais faire que de développer sa nature essentielle. Quelle que soit la figure qu'elle se donne, la psychologie de la conscience va de ce qui est vers ce qui doit arriver. Les sciences remontent de ce qui arrive vers ce qui peut être.

Par tous ses principes et procédés, la psychologie de l'efficience entre en opposition avec la psychologie de la conscience. Elle ne veut connaître que des actes, actes moteurs . ou mentaux, manifestations spontanées ou réactions provoquées. Elle les recueille tels qu'ils se présentent, sans décider d'abord de leur nature, mais en leur associant toutes leurs circonstances. Elle fait de cet ensemble une sorte de tout indivisible, et non la résultante de forces ou d'éléments préalablement individualisés. Tout fait psychique, comme tout fait biologique, tirant ses origines d'un contact entre l'être vivant ou l'être psychique et son milieu, elle ne décide pas a priori de la part qui revient, dans sa production, à la nature du milieu ou à celle de l'être qui réagit. La limite de leur participation peut se déplacer, avec un résultat extérieurement identique. La réaction, qui ne s'est d'abord produite qu'exceptionnellement, par la rencontre fortuite dans l'ambiance de toutes les circonstances favorables, peut, à quelque temps de là, se reproduire en l'absence de toute circonstance immédiatement déterminante. Ainsi s'expliquent, chez l'enfant, certaines manifestations, qui anticipent de plusieurs semaines et de plusieurs mois sur l'apparition définitive d'une aptitude ou sur l'établissement d'une fonction. Ce fait est d'ordre très général.

En réagissant sous l'influence du milieu, l'organisme s'approprie graduellement la réaction et, plus tard, elle se reproduit à propos d'une circonstance, qui n'avait rien pour être déterminante par elle-même, mais qui l'est devenue par association. Ou même, elle reparaît sans influence actuelle d'une circonstance extérieure, par le simple jeu des capacités acquises et des appétitions biologiques ou psychiques. Ainsi, toute réaction peut marquer comme une extension de l'être psychique. Il dépend d'elle comme elle dépend de lui. Et il n'est, d'ailleurs, définissable lui-même que par l'ensemble des réactions qui lui étaient, déjà antérieurement, devenues plus ou moins habituelles. A sa nature, à son essence ne répond aucune notion fixe. Rien de stable ni d'absolu. Rien qui puisse être saisi par intuition immédiate, comme un support ou une substance, dont les réactions de l'être ne -seraient que des modalités ou les conséquences. Il est le résultat d'une intégration variable, qui s'opère entre ses capacités acquises et les situations auxquelles il doit réagir.

L'étude de ces réactions, qui est l'objet de la psychologie, peut se faire en différents sens. Elles peuvent être assemblées et comparées selon qu'elles sont le fait du même individu : elles donnent lieu alors à la psychologie individuelle. Elles permettent ainsi de définir tout ce qui peut être défini de l'individu, y compris le sentiment qu'il a de son individualité, la conscience qu'il a de sa personnalité. Elles peuvent être aussi classées selon qu'elles semblent plutôt appartenir à un groupe, gens de même âge, de même situation sociale, de même sexe, de même race, de mêmes conditions climatériques, de même époque historique, etc. Et elles se répartissent entre les chapitres de la psychologie différentielle et de la psychologie comparée. Elles peuvent être enfin réunies suivant leurs ressemblances ou la similitude de leurs .conditions et c'est la psychologie fonctionnelle.

Mais il ne s'agit pas seulement de classer et de décrire, il faut expliquer, découvrir des rapports de causalité,- c'est-à-dire rendre compte des similitudes ou des dissemblances constatées. Le problème est pour la psychologie, comme pour toute autre science, de reconnaître à quelles conditions constantes sont liées les ressemblances, et quelles modifications dans les conditions accompagnent les dissemblances. Mais la psychologie présente au maximum un caractère déjà manifeste en biologie, celui qu'entraîne cette dépendance où est la réaction à la fois du milieu et de l'individu. A cette conjonction est liée une part de hasard.

L'événement ou la situation auxquels l'individu devra réagir et qui sont susceptibles de le* transformer restent, dans une certaine mesure, imprévisibles. Inversement, le même événement ou la même situation peuvent rencontrer, chez différents individus, différentes formules de réaction. Il en résulte que la causalité prend en psychologie l'aspect de la probabilité ; et le degré de la probabilité ne peut être établi qu'à l'aide de statistiques. Il est d'ailleurs extrêmement variable. Il peut approcher tout près de l'unité, c'est-à-dire de la certitude, dans certaines recherches de psychologie expérimentale, par exemple, où la réaction cherchée et le dispositif de la recherche sont susceptibles d'être assez rigoureusement isolés et réglés pour que la part du fortuit soit presque réduite à, zéro. Pourtant jamais une seule mesure ne peut suffire comme en physique. Il y a des cas, au contraire, où l'écart avec l'unité, rend plus ou moins douteuse l'influence du facteur envisagé. C'est particulièrement le cas, lorsqu'il s'agit de facteurs aussi polyvalents que certaines influences - sociales. Les lois du calcul des probabilités peuvent alors fournir des indications, mais seulement des indications, le dernier mot ne pouvant être obtenu que par l'appel à l'expérience.

Avec le système des corrélations et leur calcul, le nombre peut être introduit en psychologie, sans qu'il y ait à se demander s'il est, ou non, compatible avec la nature des faits qui sont mesurés. Quelque qualité spécifique que l'on suppose aux deux séries comparées, il suffit que leurs variations présentent une certaine régularité de concordance pour qu'il soit légitime de les mesurer l'une par l'autre. Les corrélations qu'il est possible d'étudier en psychologie sont extrêmement diverses. Elles peuvent pourtant se répartir grossièrement entre deux domaines, celui de la biologie, et par son intermédiaire celui du monde physique, influences météorologiques par exemple, et celui des sciences sociales dans leur extension la plus grande, sociologie proprement dite, économie publique, linguistique, histoire, etc. Cette classification n'implique d'ailleurs, en aucune façon, que la psychologie ne soit rien par elle-même entre la biologie et la sociologie. Les faits dont elle s'occupe sont une forme d'intégration particulière, qui se fait aux dépens de ces deux domaines, de même que les faits biologiques représentent une intégration particulière des réactions physiques et chimiques.

Pascal plaçait l'homme entre deux infinis, non que sa substance fût comme un lambeau de ces deux infinis, ce qui serait une conception incohérente, mais parce qu'en s'approfondissant lui-même, l'homme découvre ces deux infinis. L'homme de Pascal pariait sur sa destinée, c'est-à-dire qu'il y introduisait la probabilité, mais de façon globale et dans le plan métaphysique. L'homme psychique se réalise entre deux inconscients, l'inconscient biologique et l'inconscient social. Il les intègre diversement entre eux. Mais s'il veut se. connaître, il doit établir ses corrélations avec l'un et avec l'autre. Et c'est à tous les moments de sa vie présente qu'il rencontre le hasard, stimulant pour les forts, raison de s'abandonner pour les faibles.

  • Source: revue numérique Persée