Un psychologue humaniste : Charles Blondel

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Un psychologue humaniste: Charles Blondel
written by Henri Wallon
1939
  • Un psychologue humaniste: Charles Blondel
  • Journal de psychologie
  • 1939

Avec Charles Blondel, la psychologie française a perdu un esprit de haute culture, qui a contribué pour sa large part à lui faire franchir les bornes étroites de l'individualisme métaphysique ou organiciste. Son oeuvre bornes étroites de l'individualisme métaphysique ou organiciste. Son oeuvre est un perpétuel témoignage de son goût pour les idées. Il a exposé et discuté celles de Gall, Freud, Proust, Comte, Tarde, Durkheim, Lévy-Bruhl, sans omettre Bergson qu'il a si souvent cité, ni les romanciers, ni les essayistes comme Flaubert ou Aldous Huxley. Les personnages de la littérature lui étaient un monde si familier qu'il y promenait ses lecteurs parmi des exemplaires de vie qu'il est inutile de présenter avec des références. Mais il était aussi médecin, et durant quarante années de sa vie, il a fréquenté quotidiennement, sauf la période de la guerre et celles des vacances, des services de psychiatrie, où il savait réaliser avec les malades un contact étroit, grâce à ses façons bienveillantes, à ses dons d'intuitive sympathie, à la finesse de son tact psychologique. La conversation qui amène la personne à révéler tout l'essentiel d'elle-même, sans fatras inutile, était la souple technique qu'il utilisait.

Pour lui la technique ne doit pas écraser l'objet sous son poids. Elle doit mener à sa connaissance, mais non pas s'y substituer. De là ses railleries, toujours spirituelles, à l'égard de recherches qui entassent de maladroits artifices, pour aboutir à des conclusions si élémentaires ou si évidentes qu'il n'était besoin que de bien vouloir y regarder pour les formuler. Assurément une démonstration expérimentale ajoute à la simple intuition d'une vérité.

Elle en scrute les conditions, les connexions ; elle l'aménage comme une plate-forme pour d'autres recherches ; elle confirme l'équilibre de l'esprit et des choses ; elle est une certitude d'unité entre les esprits. Mais les mathématiciens, experts en démonstrations, n'ont-ils pas insisté sur la nécessité de l'élégance dans la démonstration, c'est-à-dire, pour commencer, sur l'exacte appropriation de la preuve au principe ? Dans combien d'enquêtes ou d'expériences psychologiques, cependant, les résultats allégués sont-ils inutiles ou cadrent-ils mal avec des définitions par ailleurs ambiguës ou imprécises ?

Sa sévérité n'était pas moindre pour les théories qui sont aussi ambitieuses de s'étendre à tout l'ensemble des faits qu'elles peuvent se montrer mal fondées à leur point de départ. De là son humeur caustique à l'égard de Gall ou de Freud : c'est lui-même qui les rapproche pour leur esprit aventureux. Rien ne pouvait, à son avis, compromettre davantage la cause des recherches psychanatomiques que de vouloir décalquer arbitrairement sur les circonvolutions cérébrales et sur la forme même du crâne les facultés, obtenues par une analyse purement idéologique de l'âme. De même pour la psychanalyse, qui explique par l'instinct sexuel toute l'évolution normale ou pathologique de la vie affective, il tenait ses interprétations pour essentiellement suspectes, puisqu'inspirées par la thèse même qu'elles prétendent démontrer.

Il était loin de nier le rôle de l'instinct dans la conduite des hommes, mais il n'acceptait pas sa prépondérance exclusive dans l'activité mentale, ni surtout la préférence mystique qui lui est accordée par certains. Il était délibérément rationaliste, non d'un rationalisme doctrinal, apriorique, immuable et de source transcendante, mais de ce rationalisme en quelque sorte expérimental, qui est une conquête de l'homme au cours de son histoire.

Il tenait la raison pour le « don splendide » que la société a fait à l'homme. Il ne croyait pas nécessaire d'incliner cette raison humaine devant un autre principe. Je l'ai entendu répondre à un de ses amis qui volontiers subordonnerait à l'autorité de la foi celle de la raison que, par ses affinités intellectuelles, il était de ceux pour qui toute réalité doit pouvoir se ramener à des systèmes d'idées toujours plus adéquats, plus étendus et démontrables. Dans un émouvant témoignage, qui date de quelques jours avant sa mort, et dont certains passages ont été lus publiquement au moment de ses funérailles, il disait, en même temps que son incrédulité religieuse, le souvenir reconnaissant que, par contraste, sa répulsion pour les apologies raciales et fascites des impulsivités les plus brutes, les plus bestiales, lui inspirait pour le pieux enseignement qui, dans les familles protestantes, se transmet de la mère aux enfants comme une vie morale façonnée par les siècles, épurée par le goût et la pratique du bien.

Il serait facile de marquer sa place dans le tableau de la pensée française. Il est de la même lignée que ces libres esprits, pleins de sérieux et de mesure, qui se retrouvent à toutes les étapes de notre histoire : « libertins » à l'égard des dogmes et d'autant plus férus de moralité pratique ; de commerce aimable ou même enjoué et de sensibilité grave ou scrupuleuse ; tolérants pour les personnes, mais sans indulgence pour le mal ; plus soucieux de découvrir les nuances de la vérité que ses oppositions ; sans grande illusion sur les hommes, mais pleins d'espoir dans le progrès humain, où viennent cristalliser, au cours des temps, toutes les parcelles de noblesse qui peuvent se dégager des efforts poursuivis par les générations éphémères mais solidaires.

Le livre où s'expriment le plus manifestement les éléments de sa pensée scientifique, c'est La Conscience morbide, son premier ouvrage important, celui qu'il a présenté comme thèse à la Sorbonne. Il y avait préludé par des publications plus proprement médicales. C'est d'abord sa thèse sur Les Auto-mutilateurs qui lui avait déjà donné l'occasion de dépasser le champ de la documentation purement clinique et d'aller chercher des exemples en pleine vie sociale, dans les faits divers des journaux. Ainsi s'entraînait-il à envisager les influences d'origine diverse qui peuvent rendre compte d'un acte aussi surprenant que celui d'attenter de façon souvent redoutable à sa propre intégrité physique. Plus tard, c'est à la question du suicide qu'il s'attaquera, sachant trouver une position pleine de discernement entre les thèses également outrancières des médecins et des sociologues, seules étant responsables, pour les uns, des prédispositions héréditaires ou constitutionnelles aux conséquences presque fatales, et pour les autres, au contraire, la cause essentielle étant l'insuffisante intégration de l'individu à son groupe social. Mais plus étroitement en rapport avec La Conscience morbide et le système psychologique ultérieurement développé par Blondel sont les observations de malades qu'il a publiées soit seul, soit en collaboration avec son maître Deny, ou avec ses condisciples, les docteurs Maillard et Paul Camus. Certaines d'entre elles annonçaient déjà les idées qu'il devait commencer à soutenir dans La Conscience morbide.

Les observations psychiatriques tiennent une place de premier plan dans ce livre. Elles en constituent toute la première partie et sont l'objet exclusif des commentaires qui suivent. Leur souple et scrupuleuse fidélité de rédaction aux propos des malades a été universellement louée et ne saurait trop l'être. Elles sont, d'ailleurs, déjà très loin d'une observation proprement médicale. Elles ne comportent aucune référence à la terminologie, aux distinctions, aux classifications, peut-être provisoires, dont use aujourd'hui la médecine mentale, et il n'est jamais question dans le reste de l'ouvrage du moindre diagnostic nosographique. A dessein, Blondel se borne à marquer l'opposition de la pensée pathologique et de la pensée normale. Cette présentation, qui veut uniquement s'astreindre à ne pas déformer par des interprétations sous-jacentes les expressions originales de l'aliéné, implique déjà l'intention fondamentale d'une certaine psychologie, dont ce livre est la première expression.

A l'apport clinique que sont les observations paraît s'ajouter l'apport théorique de deux Maîtres dont l'influence a été grande au début de ce siècle sur la pensée de plusieurs jeunes philosophes : Bergson et Durkheim.

On a dit que Blondel aurait tenté de concilier leurs points de vue, à tant d'égards opposés. Il est bien vrai qu'il les a abondamment confrontés dans ce livre. Mais s'il a, dans l'essentiel, adopté la thèse des « représentations collectives », par lesquelles Durkheim veut rendre compte de l'activité mentale à la fois dans le groupe et chez l'individu, de Bergson il a seulement emprunté une façon de décrire qui lui paraissait particulièrement bien s'adapter à des façons de penser comme celles de l'aliéné, où les poussées incoercibles de la vie affective ont rompu, englouti, anéanti l'appareil de distinctions et de catégories logiques qui rendent les choses assimilables par la pensée, et la pensée communicable entre hommes. Ce qu'il a décrit dans La Conscience morbide comme « le psychologique pur » n'était pas une forme supérieure de connaissance qui mettrait en possession immédiate et intuitive de la réalité. Bien loin de là, c'était le terme où aboutissent la dégradation, l'abolition de la pensée, quand elle a perdu le pouvoir de réduire le subjectivisme de la sensibilité animale en usant des concepts qui ont jalonné les progrès des sociétés humaines.

Etudiant le psychologique pur d'après le langage des aliénés, il a montré comment il se dérobe aux distinctions même les plus élémentaires de la raison : confusion perpétuelle de l'image et de la chose, du symbole et de l'impression, du moral et de l'organique, des différences temporelles et locales, du moi et du non-moi, évanouissement plus ou moins total des limites corporelles. Partagé entre ses anciennes habitudes mentales et le sentiment de leur impuissance présente, sentant monter des flots de sensibilité qu'il ne sait plus comment ordonner parmi ses repères intellectuels, luttant en vain contre cette marée monstrueuse d'impressions inexprimables et informes, l'aliéné devient la proie d'une angoisse qui dépasse toute mesure. Le trouble fondamental de la conscience morbide est, selon Blondel, l'angoisse. Elle est le trouble psycho-pathologique par excellence.

On voit, encore ici, comment il est à l'opposé de ces métaphysiciens irrationalistes qui font de l'angoisse la réaction primitive et fondamentale de l'être prenant conscience à la fois de la vie et de son néant.

Dans son oeuvre ultérieure, Blondel n'a plus guère parlé du psychologique pur. Peut-être parce qu'il y voyait une manifestation purement pathologique dont la psychologie normale n'a pas à connaître. Peut-être aussi par répugnance à lui concéder comme une consistance substantielle. Il ne l'a pourtant pas éliminé de sa pensée et c'est par lui que s'éclairent ses réactions à l'égard de Freud, de Proust et de Lévy-Bruhl.

Le conflit entre les poussées de la sensibilité subjective et les impératifs de la raison que décrit La Conscience morbide pourrait être assimilé à celui de l'inconscient et de la conscience. La psychologie de Freud, tout au moins dans l'une de ses périodes, repose sur un conflit analogue. Mais l'identification de l'inconscient et de la libido mise à part, une autre opposition radicale se dresse entre Blondel et Freud. Elle porte sur l'hétérogénéité complète ou relative, essentielle ou fonctionnelle de la conscience et de l'inconscient. Le « psychologique pur » est radicalement irréductible aux cadres de la conscience ; il y a entre les deux hétéronomie de nature.

L'inconscient de Freud est le simple produit d'un refoulement toujours en litige. Il n'est inconscient que parce que censuré, et censuré parce que dangereux pour l'existence sociale de l'individu comme pour la société elle-même. Mais il n'est pas sans pouvoir user de subterfuges pour accéder à la conscience, ni sans pouvoir y être évoqué par les procédés de la psychanalyse. Cette évocabilité de l'inconscient sous forme de représentations exprimables et logiques apparaissait à Blondel, non seulement comme absolument incompatible avec sa nature, mais comme entachée d'arbitraire fabulation ou même de mystification et de charlatanisme.

Cependant pour conclure son étude sur Proust, il le rapproche lui-même de Freud. Et voulant expliquer sa sympathie pour l'un, son hostilité pour l'autre, il distingue entre celui qui se borne à évoquer, par une sorte d'assimilation affective entre le moment présent et ceux du passé, des lambeaux de sa vie dans leur saveur originale, et l'autre qui met au service d'une doctrine à prétentions scientifiques le rappel d'impressions ou d'images à seule fin de leur attribuer une signification dont le thème serait fixé d'avance.

Pourtant le rapprochement a bien sa raison d'être. Assurément il n'est pas dans la manière élégante et courtoise de Blondel qu'il cherche à préciser, sous les réminiscences du « temps perdu et retrouvé » les complexes affectifs dont elles sont très apparemment l'enveloppe. C'est au fait même du souvenir qu'il veut exclusivement s'attacher. Quand, plus tard, il reviendra sur le problème de la mémoire, accordant à Halbwachs qu'elle n'existerait pas sans les cadres sociaux où elle s'insère ; qu'entre la mémoire et le savoir il y a continuité et qu'il n'y a pas de savoir possible en dehors des techniques sociales, qui vont de nos instruments intellectuels et du langage aux plus humbles de nos coutumes ; qu'à l'opposé même du savoir, l'image personnelle, unique, d'un événement n'appartenant en apparence qu'à notre vie exige, elle aussi, pour se situer dans le temps et pour exprimer ses propres circonstances, son assimilation à des conventions et à des formes qui sont d'origine strictement sociale — accordant ainsi à cette thèse tout ce qu'elle réclame — , il y ajoute pourtant quelque chose qui n'y est pas réductible, et c'est précisément ce que l'exemple de Proust lui a enseigné, c'est la racine affective qui fait de nos souvenirs un produit de nous-mêmes.

Quand ils sont bien personnels, comment n'y pas reconnaître l'incomparable nuance où nous sommes soudain tous saisis d'entendre comme un rappel allègre ou anxieux à nous-mêmes. En même temps que nous les identifions avec ce que nous savons ou pouvons apprendre de notre existence, ils ont un accent de révélation sur ce que nous sommes sans bien consentir à nous l'avouer, qui nous confond. Il ne s'agit pas de symboles plus ou moins interchangeables, comme pour Freud, mais pourtant de significations qui dépassent les images saisissables par la conscience, et qui ne peuvent être que le reflet de ce quelque chose qui, par soi-même et pour soi-même, se dérobe à elle : le psychologique pur. L'antinomie qui avait d'abord été posée entre les deux n'exclut donc pas qu'il puisse y pénétrer sous des formes empruntées.

C'est encore du psychologique pur et de ses rapports avec le reste de la réalité mentale que procède l'intérêt très vif dont Blondel a témoigné pour les travaux de Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive, au point de lui consacrer lui-même un livre. Il ne pouvait qu'être frappé par les similitudes que leur description révèle. Mêmes invraisemblances dans l'utilisation des formes qui paraissent, comme l'espace et le temps, strictement fondamentales pour la perception et pour la connaissance ; mêmes contaminations indissolubles entre l'acte et la représentation, l'image et l'efficience, le symbole et la chose ; mêmes intentions ou interprétations magiques. Et pourtant un contraste essentiel les oppose. Le psychologique pur est par excellence ce qu'il y a dans tout être d'individuel et d'intime. Inversement la mentalité primitive se confond avec les rites du groupe ; elle ne peut se définir que par ses représentations collectives, auxquelles la conduite et pensée de chacun semblent plus étroitement subordonnées qu'elles ne pourront l'être plus tard dans des états de sociétés moins homogènes et moins stables.

Deux sources contraires pour des résultats semblables. Deux plans de la réalité dont les incidences sont les mêmes. Sans doute Lévy-Bruhl a-t-il parlé d'une catégorie affective, qui serait chez les primitifs le substitut de nos catégories rationnelles ; et c'est à l'affectivité que peut-être le mieux identifié le psychologique pur. II n'en reste pas moins que des manifestations de conscience par excellence, puisque s'imposant aux individus comme l'expression des croyances et de la pensée communes, peuvent être à l'image des fantasmes informes qui semblaient irréductiblement, opposer le psychologique pur et la conscience. C'est donc une seconde forme de passage entre les deux que Blondel était amené à constater.

Pour quiconque reconnaît, comme lui, les différences de qualité que présentent, les faits dont se compose la réalité, doit nécessairement se poser la question des contacts ou de l'interaction entre séries diverses. C'est là, au fond, un problème de causalité. Si Blondel ne l'a pas traité de front, il ne laisse pas d'en avoir été sans cesse occupé. Sa méfiance à l'égard de la causalité proprement psychologique était irréductible : sans doute en raison des excès, encore récents pour ceux de sa génération, où étaient tombées les recherches sur l'hystérie, l'hypnotisme, la suggestion. Elle s'est étendue aux explications psychogénétiques de la psychanalyse et à ses prétentions thérapiques. Sa position était à peu de chose près la même que celle d'Auguste Comte. Les manifestations psychiques lui semblaient être déterminées d'un côté par l'organisme, de l'autre par la société.

Sur leur exacte dépendance à l'égard de l'organisme, il ne fait pas de réserve. Il termine, par exemple, ses Quelques réflexions sur la Schizophrénie, qui sont une analyse clinique et psychologique des aspects et des formes qu'elle présente, en affirmant qu'un progrès de nos connaissances anatomo-physiologiques pourra seul en donner l'explication. Son effort pour se représenter les rapports de la réalité physique avec ses effets psychiques consiste parfois à montrer comment en se compliquant une réaction, tel un mouvement élémentaire, dont toutes les conditions sont physiologiques, peut de proche en proche acquérir l'apparence et les caractères d'un fait psychique.

Ailleurs il admet que toutes les opérations mentales pourraient bien être construites sur le modèle d'un réflexe conditionnel, ce qui n'exclurait, en aucune façon, dit-il, l'intervention de la causalité sociale dans ces mêmes opérations. Rendant compte du rôle que j'ai assigné à la fonction posturale dans l'émotion et dans la représentation, il souligne qu'elle pourrait bien marquer le passage entre le physiologique et le psychique. Il indique enfin, mais sous forme encore hypothétique ou éventuelle, que « l'évolution peut être innovation ». N'est-ce pas en effet dans cette formule qu'est la solution ? Reconnaître qu'il peut appartenir à certaines rencontres ou accumulations de circonstances de susciter un ordre nouveau de faits, n'est-ce pas se donner le moyen et d'étudier les lois propres à ces faits et d'analyser les conditions élémentaires qui les relient de proche en proche aux systèmes d'existence les plus répandus et les plus communs de la réalité.

Laissant aux biologistes le soin d'explorer les conditions organiques de la vie psychique, Blondel s'est personnellement attaché à montrer l'importance de leurs causes sociales. Il se représentait leur influence comme tellement directe et profonde qu'il semble parfois la mettre sur le même plan que l'action physiologique. Parlant des « heures tragiques » où l'effort qui doit être accompli s'achève au but, mais dans l'épuisement total de l'individu, « de sorte qu'on peut se demander s'il ne serait pas tombé plus tôt, si l'effort avait été plus tôt accompli et si ce n'est pas, par conséquent, l'effort restant à accomplir qui a permis à l'effort de s'achever », il conclut : « L'influence des impératifs collectifs assure ainsi au muscle une sorte de tonicité morale qui a peut-être, dans l'activité humaine une importance plus décisive que la tonicité organique. » (Nouveau Traité de Psychologie de Dumas, VI, 3, p. 368). Sans doute ce dualisme spirituel et physique du tonus ne doit-il pas être pris au pied de la lettre. Mais en donnant à sa pensée cette forte expression, Blondel voulait marquer comment, jusqu'en ses fibres les plus élémentaires, l'homme subit l'emprise de la société.

II était assez jaloux, à juste titre, qu'on se souvînt de la nouveauté qu'avaient eue certaines de ses thèses, depuis adoptées par d'autres. Il n'est sans doute pas très difficile de découvrir dans nos idées, même les plus personnelles, que leur matériel est puisé, dans le milieu social où nous vivons, à ce que Durkheim appelait les représentations collectives. Il est assurément beaucoup plus original d'avoir soutenu que l'acte dans lequel tant de doctrines plus ou moins mystiques mettent l'essentiel de l'individu, voient le jaillissement suprême de l'être — l'acte volontaire — est celui qui est le plus étroitement assujetti aux influences extérieures et banales de la société. « La volonté, dit-il, est ainsi, avant tout, obéissance. Sa fameuse autonomie, si l'on renonce pour les consciences individuelles à la fiction de leur splendide isolement, est une hétéronomie qui s'ignore. La volonté des hommes est, en un sens, proportionnelle au nombre et à l'intensité de leurs préjugés, pour employer la langue du XVIIIe siècle. » (Ibid., 356). Il ajoute : « La seule présence de représentations collectives à la conscience suffit à faire de notre activité une activité volontaire. » (363).

La raison théorique et la volonté ont, pour lui, d'étroites affinités ; elles sont de même source ; entre elles deux toutes les transitions sont possibles. « Pourvu que des concepts soient hiérarchisés, dit-il, peu importe qu'ils le soient d'après le caractère des objets auxquels il répondent ou d'après les valeurs que la collectivité leur attribue d'autorité : la pensée se trouve, du fait seul de leur hiérarchisation, en possession d'une règle qui lui permet de passer de l'un à l'autre. » (175-6.)

La remarque qui suit ne pourrait-elle être prise pour une leçon d'optimisme ? « La hiérarchisation des concepts collectifs suivant laquelle notre activité mentale s'ordonne, a sur notre conduite un retentissement dont la portée est presque sans limite. C'est à elle que notre vie doit son unité, sa continuité et sa cohérence. » (376.) Ainsi dominé dans sa pensée, dans sa conduite par la société qui ne cesse de se modifier, d'étendre le champ de ses connaissances et qui amènera peut-être un jour à se confondre l'ordre de la raison et l'ordre de la volonté, l'homme n'est-il pas appelé à s'améliorer lui aussi presque indéfiniment, en dépit de sa nature physique qui est beaucoup plus stable et qui peut continuer d'entretenir en lui bien des faiblesses.

Cette conclusion serait conforme au caractère de Blondel. Toute sa vie montre qu'il a souhaité le bien et qu'il y a cru.

  • Source: Revue numérique Persée